‹ Mgr Seghers, l'âpotre de l'Alaska [microforme]Chapitre 39 sur 52 · LOT · texte numérisé non relu

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habitués à vivre ensemble; je ne suis habitué à personne ; je prendrai Fuller avec moi. » (1)

Or Fuller avait donné des signes peu équivoques de trouble de l'intelligence ; il avait une crainte maladive que l’on attentät à sa vie; et les Pères avaient prié l’Evêque de renvoyer ce malheureux par le steamer qui les avait amenés. Il avait manifesté cependant une grande vénération et un réel dévouement pour Mgr Seghers. Celui-ci ne voulut pas d'autre compagnon, et, sans prendre même une journée de repos, le 8 septembre, il faisait ses adieux à ses compagnons de voyage, et repartait pour faire un trajet de 1075 milles, plus de 350 lieues.

« La séparation, dit le Père Robaut, fut bien pénible pour Monseigneur, mais il la croyait nécessaire; et après des adieux émus et répétés, il se mettait en route. » (2) Lui-même avait les larmes aux yeux, et il dit : « Je trouve cette séparation fort dure ; mais que la volonté de Dieu soit faite. » (3)

Il était convenu que les Pères rejoindraient l’Evêque dans sa nouvelle station, du moment que la rivière serait ouverte

Au moment du départ le P. Tosi appela Fuller, et lui représenta l’immense responsabilité qui pesait sur lui, puisqu'il serait seul à veiller sur une vie aussi précieuse que celle de l’Archevèque. « Fuller, :’il lui arrive malheur, on vous l’imputera. » Fuller s'écria avec enthousiasme : « Père

Tosi, il n’est homme au monde que j'estime autant que Mgr

(1) VAN RENSSELAER. 7he apnstle of Alaska: A. C. Quarterly Revier. Janvier 1888.

(2) Id.

(3) Alaska par le P. Tosi ; Civiltà Cattolica.

A Nuklukavet

Menées hostiles

Seghers. Si je pouvais verser mon sang pour lui sauver la vie, j'en donnerais volontiers la dernière goutte! » (1)

La saison était bien avancée pour entreprendre un voyage en canot par des latitudes aussi élevées : le Youkon, en effet, atteint le cercle polaire ; aussi l’embarcation courut-elle risque plus d’une fois d'être brisée par les glaces flottantes. La traversée fut rendue plus dangereuse et plus pénible encore par d'incessantes tempêtes, par de violentes trombes de neige.

Epuisé de privations et de fatigues, l'intrépide missionnaire arrivait le 4 octobre, après une navigation de quatre semaines, à Nuklukayet, à mi-chemin environ entre l’embouchure de Ja Stewart River et Nulato. Le fleuve n’était plus navigable. Mgr Seghers dut s'arrêter pour attendre que la glace fût forte, et le voyage en traineau possible. Il fut recu avec toutes les apparences de l'amitié par un marchand nommé Walker, et par les autres habitants du village : deux « prospectors » et les Indiens.

C’est ici que commenca le triste drame dont le dénouement devait être la mort de Mer Seghers.

Walker était un ennemi acharné des missionnaires catholiques; la sympathie qu'il témoigna à Fuller, et ses conseils perfides, devaient avoir pour effet d’exciter celui-ci contre l’Archevêque, en exploitant son idée fixe, voisine du délire des persécutions. (2) Fuller se lia d'amitié avec cet homme, et

(1) Ces détails sont donnés par M. Hylebos, qui les tient de la bouche même du P. Tosi.

(2) Barxum. 7rue Account of the Murder of Ar:hüishop Seghers. A. C. Quarterly Review 1893. — Le P. Tosi dit à ce propos : « Walker et ses compagnons ne pouvaient souffrir qu'un Evêque catholique et des Jésuites viussent dans ces pays enseigner les bonnes mœurs aux pauvres sauvages, et leur reprocher par conséquent leur ignoble conduite ». P. Tosi, art. cité.

s’abandonna à son influence. Le domestique avait l'esprit ‘roublé, c'est un fait indéniable; mais il était aussi enclin au nal et faciie à corrompre (1).

I est frappant que, jusqu'à l’arrivée à Nuklukayet, on re trouve dans le journal de voyage de Mgr Seghers aucune aliusion à l’état d'esprit de son compagnon de route. Au contraire, la lettre à M. Jonckau montre Fuller serviable et dévoué; elle respire un sentiment sympathique de l’Archevêque pour le « good-hearted Brother », toujours prêt à aider et soulager le missionnaire.

À peine est-on à Nuklukayet depuis quelques jours, que les difficultés commencent, et se succèdent sans interruption. Le

journal de Mgr Seghers en fournit des preuves nombreuses : (2)

16 octobre. — Conversation curieuse avec le frère, dans laquelle il donne, pour la 3"° fois, des preuves de son insanité.

21. — Colère du frère au déjeuner; m'accuse de vouloir le ruiner.

28. — Bro. (3) se lève à 3 h., fait du feu, s'habille et se rejette sur son lit avant 5 A. M.

304). — I n'y à plus de bois. Bro. se jette sur son lit. ({//isible) dit qu'il est malade. Ni bois, ni feu, ni souper ; se lève à 9 P. M. et fait son souper avec le bois que j'avais emprunté au marchand.

à novembre. — Bro. dit que quand mème il serait capable de nous procurer le bois, il ne le ferait pas, parce que, y ayant des Indiens pour le faire, il n’est pas nécessaire qu’il le fasse.

(1) Sa conduite était loin d’être irréprochable, ainsi qu’en atteste le Rapport de l’Attorney d’Alaska. — Ses sentiments religieux n'étaient pas bien solides : il avait fait partie des sociétés secrètes. — (P. Tosi, art. cité.)

(2) Le journal est rédigé en anglais, sauf les passages relatifs à Fuller, qui sont écrits en français. Mer Seghers craignait sans doute que le journal tombant entre les mains du domestique, ne fût une cause de nouvelles dithicultés.

(3) Brother, le frère.

(4) Ce passage est raturé dans le journal; la rature est du crayon dont ls journal est écrit ; est-elle de Mgr Seghers ou de Fuller?

6. — Bro. commence à prendre ses repas après moi : « C’est une idée, » me dit-il.

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