‹ Mgr Seghers, l'âpotre de l'Alaska [microforme]Chapitre 44 sur 52 · ES · texte numérisé non relu

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Fuller et l’autre Indien se levèrent de nouveau. Alors tout le monde se leva. Fuller se tenait de l’un côté de l’Évêque et le témoin de l’autre. Le second Indien était du même côté que celui-ci, mais plus éloigné de l’Évêque. Fuller fit feu au moment où le témoin se baissait pour ramasser ses mitaines. La balle frappa l'Évêque à l'œil et lui traversa la tête. Il tomba, et expira sur le coup. Le témoin se disposait à arracher le fusil à Fuller, mais celui-ci, tenant l’arme d’une main, tendit l’autre au témoin, en lui disant, qu’il était fort heureux que ce gaillard-là (l'Évèque) füt enfin abattu. » (1)

Fuller, au contraire, soutenait qu'il s'était vu attaqué par Cretaw (Koïhatoy), qui avait levé sa hache pour le frapper. Il avait saisi un fusil, et tandis qu’il levait son arme en touchant la batterie, le coup était parti et avait frappé l'Évèque en plein corps. (2)

« Je pourrais même soutenir, ajoutait-il, que l’Évêque n'a pas été tué du tout, il peut être mort de mort naturelle. J'y étais en ce moment, je sais ce qui est arrivé. »

Cette déclaration fut faite avec tout le calme imaginable, en un langage lent et mesuré, et lorsque le juge l’invita à s’énoncer plus rapidement, il demanda à pouvoir réfléchir avant de parler. D'ailleurs pendant tout le procès, Fuller fit preuve d’un imperturbable sang-froid ; son œil restait continuellement attaché sur le sol, toujours au même endroit, et personne ne parvenait à rencontrer son regard. Il semblait même attacher fort peu d’intérêt aux dépositions des divers

témoins. Seules les déclarations de Sennetoh et de Walker

(1) Rapport de l’Attorney d'Alaska, (è I.

éveillèrent en lui l'esprit de discussion. Tandis que cés témoins parlaient, il était toujours en communication avec son défenseur et ne cessait de lui suggérer les demandes à faire.

Pendant le plaidoyer de son avocat, M" Delaney, tandis que les auditeurs étaient sous le coup d’une véritable émotion, Fuller restait froid comme glace, sans que le moindre mouvement vint briser son immobilité de statue.

Dans l’ensemble, l’attitude de Fuller avait été inconstante et variable, non seulement dans ses déclarations au sujet du crime, mais encore dans la manifestation de ses sentiments. Aünsi il avait dit préférer la mort à la prison, ce qui n’empécha pas une expression de joie de se répandre sur ses traits lorsqu'il apprit qu'il échapperait à la peine capitale.

Les débats furent longs, et le jury resta en délibération pendant soixante et une heures. Il sortit avec un verdict conçu en ces termes : « Nous trouvons le prisonnier coupable de meurtre. » La lecture du verdict ne fit d’abord guère impression sur l’homme qu’il intéressait le plus; mais bientôt un éclair de joie brilla sur son visage et toute son attitude manifesta un grand soulagement, Le meurtrier fut condamné à dix ans de travaux forcés, et à une amende de mille dollars.

Le jugement de la cour de Sitka fut mal accueilli du public, et les journaux s’en emparèrent pour le critiquer vivement. Le sentiment général était que, ou bien le jury devait déclarer Fuller coupable d’assassinat, ou bien il devait l’acquiiter sur le fondement de l’irresponsabilité.

On racontait parmi le peuple que dix-neuf votes avaient eu lieu au sein du jury, et que toujours huit des jurés avaient

opiné pour l'assassinat (æwrder) tandis que les quatre autres

he voulaient point se rallier à leur avis. (1) C’est alors que le juge avait déclaré que le verdict pouvait déclarer Fuller coupable de meurtre (#anslaughter), si, dans l’opinion des jurés, il n’avait pas eu l'intention déterminée de donner la mort. Or, disait-on, d’après les témoignages recueillis, et d’après les aveux que Fuller lui-même avait faits dans sa lettre à Walker et dans sa déclaration au commissionner Johnson, il était impossible de soutenir pareille opinion.

On critiquait également certaines négligences de l’instruction. Les témoins affirmaient que la balle avait atteint l’Archevèque au dessus de l'œil gauche, tandis que Fuller soutenait que la victime avait été frappée en plein corps. (2) On trouvait inexplicable que l’on n’eût pas fait l’autopsie. Un autre élément de grande importance avait été néglisé. On n’avait point produit le journal de voyage de Mgr Seghers, dans lequel on aurait trové, à ce que pensait le public, des renseignements précieux relativement à l'impression de l’Archevêque sur l’état mental de son compagnon de voyage. On avait donné seulement quelques extraits du journal. (3)

On remarqua encore l'attitude étrange de Walker durant tous le procès. Déjà cet homme avait fait une fàcheuse impression sur ceux qui l’avaient vu de près. M. Heynen, missionnaire à Sitka, eut avec lui de fréquents rapports; tout en le croyant encore un ami dévoué du défunt Archevéque, il n'avait pu se garder d’un sentiment de défiance, causé jar

(1) Aux États Unis le verdict doit être unanime.

(2) L’autopsie a démontré plus tard que Fuller était dans la vérité.

(3) Il est vrai que ces extraits reproduisaient les parties essentielles ; mais l’opinion publique ne s’en tint point satisfaite.

= ee

les allures hypocrites de Walker, qui ne cessai: de s’ingérer d’une manière indue dans le proc5s. Il avait, chos2 étrange ! des entretiens avec Fuller, alors détenu à Sitka. Un jour, après un de ces entretiens, qui avait tourné en altercation, il dit à M. Heynen que l'assassin accuserait Sennetoh du crime, qu’il fallait prendre des précautions à cet égard, Interrogé durant l'instruction sur les correspondances qu'il avait eues avec l'inculpé, il avait cité quelques passages seulement des lettres échangées. Au cours des débats, il récita en entier la lettre que Fuller lui avait adressée après le meurtre. L'avocat de l'accusé prit occasion de ce fait pour détruire la déposition de Walker, le plaisantant sur l'incroyable fidélité de sa mémoire.

Mais ce qui est plus grave, c'est que, durant la disposition de l’Indien, Walker lui fit à plusieurs reprises des signes, pour lui dicter ce qu'il avait à dire. L'avocat de Fuller, ayant remarqué ce jeu insolite, le fit acter. Quatre ou cinq témoins affirmèrent sous serment avoir vu les westes trop expressifs de Walker, et celui-ci ne proteita point.

Ces incidents ne manquèrent pas de provoquer des commentaires. On se demandait quelles pouvaient être les intentions de Walker. L'idée de bien des gens fut qu’il cherchait à ébranler la confiance que l’on aurait pu avoir dans la dépositior de l’Indien, et de fait « il semble que le jury ait attaché plus d'importance à la version de l'accusé » qu'à celle du témoin (1).

(1) Rapport de l’Attorney. — Nous tenons les détails sur l'attitude de Walker du R. M. Heynen lui-même,

Les funérailles.

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