‹ Mgr Seghers, l'âpotre de l'Alaska [microforme]Chapitre 45 sur 52 · LL · texte numérisé non relu

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Comme on le voit, le procès de Kitka ne jette guère de jour sur le drame qui s'était déroulé près de Nulato, les faits eux-mêmes n’avant point été entièrement élucidés. Quant au mobile qui a poussé l'assassin, quant à son état mental et à l’occasion qui a déterminé son acte, le voile qui les couvrait n’a pas été entièrement écarté. Peutêtre l’avenir fera-t-il pleine lumière sur ce navrant épisode.

Déjà les révélations du P. Tosi, et surtout l'enquête du P. Barnum, ont dévoilé que Fuller n’a pas agi sous la seule impulsion de la folie; des influences étrangères, de haine et de rancune contre le missionnaire catholique, ont poussé au crime un malheureux qui y était trop bien préparé, et nous ne croyons pas être téméraires en affirmant que le drame de Yissetlatoh n'aurait pas eu son triste dénouement, si Mer Seghers n’eût voulu planter la croix sur les rives du Youkon.

Près de deux années s'étaient écoulées depuis que le grand missionnaire avait trouvé la mort sur les rives du Youkon.

Dès le mois d'août 1887, des démarches avaient été faites auprès du gouvernement des Etats-Unis pour obtenir la translation du corps de Mgr Seghers. Ordre avait été donné par la « Treasury » que le Bear, alors en croisière dans la mer de Béhring, prit à bord les restes de l’Archevêque assassiné. Mais les dépêches gouvernementales ne parvinrent au Capitaine Healy qu’à son retour à San Francisco. «Il souhaitait, comme il le dit dans une lettre que nous avons en main, que l'honneur lui fût dévolu de transporter ces restes sacrés : il le désirait parce

que catholique, et à cause du lien d'amitié qui avait

uni son frère, l'Evêque Healy de Portland (Maine), et l’Archevêque. » Aussi s’empressa-t-il d'écrire à Mgr Healy qui demanda l'intervention de S. E, le Cardinal Gibbons,. Celui-ci oblint du gouvernement des instructions d’après lesquelles le capitaine se rendrait à S. Michel l'été suivant (1888), et prendrait la dépouille mortelle de Mgr Seghers à bord du Bear.

Sur le point de toucher la côte d’Alaska, le capitaine fut informé que plusieurs baleiniers étaient en détresse dans la mer de Béhring. Il s’empressa de les secourir, et revint de sa croisière ayant à bord les équipages de quatre navires naufragés. Ces circonstances lui rendaient impossible d'exécuter les instructions reçues. Il écrivit au lieutenant Emory, commandant la 7/%élis, le priant de prendre sur Jui la mission dont il était chargé. Le lieutenant accepta volontiers une tâche aussi honorable (1).

Au mois de novembre 1888, le lieutenant Emory, fit savoir à Mar Lemmens, le successeur du regretté Archevèque sur le siège de Vancouver, qu'enfin les vœux

(1)On a reproché assez sévèrement au Capitaine Healy sa conduite en ces circonstances. Nous croyons qu’on l’a condamné à tort Impossible de méconnaître que le capitaine du Bear se soit employé avec zèle à obtenir la translation du corps, et qu'il ait brigué l'honneur de remplir cette mission. Nos renseisnements à ce sujet sont indiscutables ; nous avons en main la copie officielle émanée de la « Treasury » de toute la Correspondance échangé: à ce sujet : 1° lettre du secrétaire d'Etat (22 août 1887) apostillant le télézramme par lequel le Consul M. Stevens fait la première demande; 2° lettre du département au Secrétaire d'Etat (22 août 1887); 3° lettre de S. E. l2 Cardinal Gibbons (29 mars 1888); 4° lettre du département au Cardinal (31 mars 1888); 5° Extrait d'un rapport du capitaine Healy au département (16 mai 1888,; 6? lettre du capitaine Healy au. lieutenant Emory (9 août 1888); 7° Réponse du lieutenart Emory (9 août 1888); 8 Extrait d'un rapport du capitaine Healy au département (6 septembre 1888),

du clergé et de la population allaient être exaucés. Le 11 septembre de la même année, les restes mortels de Mgr Seghers avaient été exhumés et transportés à bord de la Zhélis. Le jeudi, 15 novembre, à 9 heures du matin, LL. GG. Mgrs Lemmens et Brondel se rendirent à Esquimalt pour recevoir le corps, et le transporter à la maison épiscopale de Victoria. Plusieurs membres du clergé les accompagnaient, ainsi qu’une nombreuse députation de fidèles. Un petit vapeur les transporta à bord du vaisseau. Tous s’agenouillèrent sur le pont, et Mer Lemmens fit une courte prière. Une impression profonde, de solennelle tristesse, régnait sur tout cet ensemble ; et lorsque la voix tremblante de l’Evêque fit sentir aux assistants l'émotion qu'éprouvait son cœur, des larmes mouillèrent tous les yeux.

Le juge Johnson, d'Unalaska, remit à l’Evêque les effets personnels du défunt, y compris son journal de voyage, sa montre, son sceau et son anneau pastoral. Alors ies restes mortels de l’Archevêque furent descendus dans une des embarcations du vaisseau. Le clergé et la députation prirent place dans la chaloupe à vapeur, qui remorqua le canot. Lorsque le corps quitta le flanc du navire, les pavillons furent mis en berne, les clairons sonnèrent, la cloche du bord tinta le glas, et les embarcations s’acheminèrent vers le quai au milieu du plus profond silence; tous les bâtiments présents, parmi lesquels se trouvait l’Ancon, sur lequel l’Archevêque avait fait la dernière traversée de Victoria à Juneau, avaient mis pavillon en berne.

Au passage devant l’Æspeigle, de la marine anglaise,

un détachement de soldats rangés sur le pont de quart présenta les armes. Il était beau de voir rendre hommage par deux grandes nations à un soldat de la croix tombé au champ d'honneur.

Comme dans le port, aux maisons d’Esquimalt et de Victoria, les drapeaux flottaient en berne ; une foule immense se joignit au cortège et suivit le corps porté par six marins. À la résidence épiscopale, toute tendue de noir, le cercueil fut déposé sur un catafalque drapé de deuil, et les prières des défunts furent chantées par le clergé. A la tête du cercueil se dressait la rude croix de bois qui avait été plantée sur la tombe de l’Archevèque à $S. Michel.

Elle portait l'inscription :

Ici repose Sa Grandeur l'Archeréque Charles Seghers Évéque de Victoria décédé l'an du Seigneur 1886.

Trois couronnes de fleurs, que des mains amies avaient déposées sur la tombe solitaire au bord de la mer de Bébring, ornaient le catafalque,

Le corps resta à la résidence jusqu’au lendemain. Le cercueil fut ouvert, et les regards des amis et dévoués collaborateurs du grand Archevêque purent contempler ce que la morf l’avait fait. Les traits étaient méconnaissables, mais le corps était presqu’intact. Les médecins s’empressèrent de rechercher les traces de la balle qui avait tué l’Evêque. En vain ils les cherchèrent au front et à la tête, et finirent par découvrir la plaie au côté gauche de la poitrine. La balle avait passé exactement au-dessus du cœur en traversant l'aorte : la mort avait dù être instantanée.

Les funérailles solennelles furent chantées par l’archevêque d'Orégon, Mgr Gross. On remarquait dans l’assistance les évêques de New-Westminster, de Nesqually, de Montana et de Victoria. A la fin de lu cérémonie, Mgr Brondel fit l’oraison funèbre du d'‘funt: ce discours amena mainte larme aux yeux des auditeurs. Un souvenir fut distribué aux nombreux assistants; il portait l’image du regretté prélat avec cette inscription :

« Souvenez-vous de vos pasteurs, qui vous ont dit la parole de Dieu; considérant la fin de leur carrière, imitez leur foi. (Héb. XII 7.)

PRIEZ POUR LE REPOS DE L'AME Mgr CHARLES J. SEGHERS

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