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minuit une autre dolente et bien vivante, celle-là. Brûlés jusqu'à midi par des braises fluides croulant sur eux du haut des célestes fournaises, assaillis plus tard par des trombes et des cyclones, au déclin du soir ils étaient parvenus, après avoir traversé laborieusement une esplanade feutrée de gramens et tout empourprée de pavots, eu une sorte de rainure fouie par les flots des mers primitives et dans laquelle, clamant tel qu'un troureau d'aurochs et sifflant ainsi qu'un chœur d'hydres, s'enfournait l'impétueux aquilon. Au-dessus de celte horde d'aventuriers, ondulait une étroite bande d'azur, brouillée, presqu'invisible, et, de chaque côté du col en lequel ils s'étaient engagés, s'élevait une double ligne de chauves parois perpendiculaires où frissonnaient quelques rhododendrons, et, bosselées par d'innombrables saillies, entre lesquelles des racines de rouvres, semblables à des pythons, se tordaient dans le vide!... Habitués à toutes les intempéries et s'accom* modant de tous les climats, ces rudes voyageurs avaient cheminé longtemps sous ces falaises toutes chargées de mousses lépreuses oii s'étageaient une file de pyramides, et, le soleil ayant disparu, la lune ne se montrant pas, ils avaient allumé des branches de sapin et, trébuchant contre d'énormes galets roulés ou glissant sur un tapis de végétations moisies, étaient péniblement arrivés au fond d'un entonnoir où, toute rongée,, béait^ à la base d'un roc, une brèche colossale.
Afin- de descendre vers TAveyron encore lointain, il leur eût fallu gravir d'abord une rampe très ardue encombrée par des détritus de toute sorte et trouée conune une madrépore, mais leurs bêtes de somme et de trait, exténuées, s'accroupissaient entre les brancards des chariots et sous les bats. On les avait laissées souffler en ce trou toutes fumantes et fustigées par les lanières de l'averse, et la tribu tout entière s'était réfugiée dans la sinueuse et profonde anfractuosi té. Là, ce fut là, les airs étant toujours secoués par l'ouragan et fendus par d'éblouissantes flèches de lumière, que, vers minuit, enveloppée d'un globe igné, leur apparut, s'avançant à pas démesurés et dans un essor gigantesque, une femme de très haute taille, en haillons, échevelée, frénétique, toute dégouttante de sang et d'eau.
— Me revoici, cria-t-elie, arrêtée à l'orifice du caveau; c'est moi, c'est moi me reconnaissez- vous?
— Oui, parfaitement, repartit assez ému le chef des bohémiens, on te parla ce matin, non loin d'ici.
— Vermine et racaille de Mores, je vous cherchais.
— Et pourquoi ?
— Pour vous apprendre que vous n'avez plus de capitaine I...
Et^ les mains nouées derrière son dos, elle s'approcha d'eux, automatique et dégingandée ; ils se
i^:c:erK:: !e5 ans contre les autres en demi :-r:j*. ir:-r: 'es vainement par son allure incerij^z** « 5J?< veux La jards.
— C»c -^ le conçoit pas bien; explique-toi.
•* !f p^e. ihkiIs sans cependant nous manquer de
— K ^'!ii: hier encore mon tigre et j'étais sa
— Il me mordit et je le griffai ; puis il me •fi::u. jie > nttrapai : maintenant il dort et je
— Ai çà ! jeune et pâle blonde, que nous ra-
c\'ates<u?
— Je TC'-K dis que je suis sa veuve ; il est
— Qui ça ?
— Lai.
— Aujourd'hui même.
^ Là-bas, là-bas^ tout là-bas... à la mort du suîeiL
— II reviendra.
— Non, non. il est parti pour ne plus revenir.
— Allons donc !
— H ne respire plus, il est plus roîde et plus froid que la pierre, et c'est moi qui vous parle, ttoî qu l'ai fauchée.
— Fauché?... qui donc?
— Celui-là que vous vouliez couronner, vous autres, noirs pacants/ et que j'ai découronné, moi.
— Qui, mais qui? *
— Le démon... Oui, ce demi-démon ou ce démon et demi, comme vous préférerez; à moi, ça m'est égal.
— Yufko?
— C'était son nom. Moi je suis encore et toujours serai digne du mien ; on m'appelle Vertu ; je suis Vertu.
— Quoi, lui ?
— Je vous l'apporte, il n'est pas bien lourd à présent !
— Tu n'as plus ta raison à cette heure ou différemment tu te moques de nous tous ici, pauvre fille ! . . .
A la fois risible et formidable, elle sauta parmi les gitanos, arracha de la main gauche de Tun d'entre eux une torche de pin, étendit son bras droit dont le poing serrait le chef rigide et glacé du zingaro :
— Tenez, à la fin des fins, vous me croirez un peu, il n'en reste que ça de cet ange noir, et le voici ! . . .
Pétrifiés par cette lugubre exhibition à laquelle, bien que travaillés par une sourde angoisse, ils ne s'attendaient point, ces parias contemplèrent d'abord avec stupeur l'affreuse relique de ce fils de leur race que la plupart d'entre eux avaient connu
i:l V MI-DUBLE
dans les montagnes du Rouergue ou dans les sierras de TEspagne, et que naguère il avaient élu ; puis, tout frémissants, ces nomades sans pairie et polyglottes comme les Juifs, saluèrent d'un commun accord cet effrayant débris de son cadavre en s'exprimant înYolont^irement, comme tout mortel en butte aux fortes commotions de la vie, chacun dans sa langue maternelle, ou plutôt dans la première qu'il balbutia, celle du pays où le hasard l'avait fait naître. Ainsi, simultanément, tous ensemble, d'une voix électrique prononcèrent sinon le même mot, du moins un ayant la même signification que chaque autre en les divers idiomes employés là. Natif d'Allemagne, un de ces routiers cria :
— Der Kcmig !
Un autre d'Angleterre :
— The King !
Un Irlandais :
— An Righ !
Un Comique :
— An Ruy !
Un de Russie :
— Koroll
Un de Pologne :
— Krol!
Un Tchèque :
— Krale !
Un Hongrois :
— A Kèraly l
MI-DUtîLE Un Roumain :
— Recelé !
Un Grec :
— O Vasilem !
Un Arabe :
— Al Maleek l Un Turc :
— Mélik !
Un Hindou :
— Radjah !
Un Persan :
— Padischahl Un Egyptien :
— ffaq!
Un Tsigane :
— Daker !
Un Copte :
— • Erra .' Un Serbe :
— Srâl !
Un Danois :
— Der Konge '.
Ua Espagnol :
— El Rey !
Un Italien :
— // Se!
Un Breton :
~ Ar Roué !
Un Basque :
— Errighé 1
Un Gascon :
— Lou Rei !
— Mais oui, le Roy! sanglota-trelle éperdue en brandissant son flambeau funéraire, et tandis que son ombre et celle du lambeau d'homme qu'elle montrait projetée? Tune et l'autre Sur les parois de la caverne, y dansaient en tous sens, elle reprit :
— Il fut, est et sera toujours mon roè, mon roué, mon roi, le mien, oui, sinon le vôtre; allons, à genoux [devant Sa Majesté, manants ! et vous lui baiserez le cul et le museau, comme moi; mirez un peu !...
L'indignation et la colère avaient succédé chez ces gueux errants, à la consternation ainsi qu'à la crainte, et quelques-uns outrés des caresses posthumes prodiguées à ce front séparé du buste qui Tavait porté, se jetaient sur l'aliénée qui n'était, à leurs yeux, qu'une profanatrice et rien que cela, lorsque leur doyen à barbe blanche les arrêta d'un geste et les contint aussitôt par ces paroles hiératiques :
— Elle est inviolable ; aucune mèche ne brûlera désormais eu sa lampe vide d'huild et, déjà, les corbeaux de l'heure tourbillonnent en croassant autour de sa chair désertée par l'esprit; elle est deux fois sacrée?
Et comme des protestations se produisaient encore çà et là, le patriarche, encore plus solennel, pour-suivit :
— Il est écrit que ceux qui campent en un endroit quelconque doivent toujours céder leur place à celle ou celui qui va rentrer au néant d'où nous sommes . tous sortis ; obéissance donc aux Ecritures Infaillibles, aux Paroles Souveraines et gagnons le Nord puisqu'au Midi notre mission est aujourd'bui terminée; allons, Kolos; allons, Romanitchels. . .
' Sans exception, ils s'inclinèrent tous et dès qu'ils eurent tourné bride elfe les accompagna d'un œil égaré, leur criant d'une bouche presque aphone :
— Avant peu, bientôt, il ressuscitera lui, le plus joli, le p.us fier et le plus beau; puis, s'il y consent, tous les deux, suivis de ses loups et montés sur son jumart, nous vous rejoindrons ensemble moi, l'Ortie, moi, la sienne et lui, le mien, Mi-Diable...
Us la quittèrent ta; devant eux un mur d'ombres qui paraissait massif leur bouchait l'horizon; à peine si quelques lueurs éclairaient leur chemin, et quand de temps à autre s'ouvraient dans les airs encore bouleversés des perspectives sidérales au-delà desquelles, insondable, un immense abîme régnait, lont le chaos de cette parcelle de la I terrestre qu'ils foulaient péle-môle, appara avec ses pics crénelés, ses fondrières sans foi des irradiations écliptiques. Elle entrevoya ce moment-là, parmi des enchevêtrements d'i de mulets et de bœufs, cette peuplade d'étrai
entourant leur ourse qui, protégée par sa rèche fourrure, marchait debout entre ses deux petits ; ensuite venait leur chameau, dont le cou circonvoluait tel qu'un reptile, un tas de singes gigotants, huches sur des bâches; enfin^ planant sur eux tous, la trompe exhaussée de leur éléphant, mammouth de chair et d'os se mouvant entre des rangées de léviathans de pierre, qui barrissait en menaçantde sesdéfensesd'ivoirelesétoiles éteintes par les vents. Au-dessus de cette pente presqu'inexpugnable, ils se retournèrent tous ensemble vers le goufiPre d'où s'exhalait une voix aussi mélancolique que délicieuse, et, pour la dernière fois, en Rouergue, il fut permis à quelqu'un d'oaîr le refrain gouailleur du Zyndgâri, leur funeste congénère :
Il est, ma foi, fort chérissable, Le potier qui les fabriqua D'argile/ d'eau pure et de sable Mélangés d'un peu de mica. . .
La folle qui chantait cela fut, dès Taube, trouvée à jamais inanimée et complètement nue ainsi qu'une statue de] marbre pentéiique renversée de son piédestal, au bord de TAveyron dont les eaux encore déchaînées se pulvérisaient contre le barrage des Etourneaux, à l'endroit môme où, naguère, elle était née à l'amour et où, poussée par un secret instinct, elle avait voulu mourir
MI-1)IABLE 439
à la vie, Vertu ,sous l'orme phallique à Tune des branches duquel, appendue par les cheveux, se t^lançait, tel ud pendule, la télé horrible et. belle de Yufko.
SÈvref, Octobre 188j! — Décembre 1884.
MDCCCLXXXVI
MDCCCLXXXVr
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