‹ Miarka, la fille à l'ourse. Illus. de Louis StrimplChapitre 36 sur 40 · IC · texte numérisé non relu

IC

Il tremblait pour elle, à la pensée que cette peau délicate, que ses cheveux adorés, pourraient se tordre sous les morsures du feu. Pour la prévenir, pour l'en garantir un instant de plus, il eût volontiers pris dans ses mains, étouffé sur sa poitrine, écrasé sous ses pieds tous ces tisons, et se fût couché la face dans le brasier.

— Non, non, disait Miarka. Je vais avec toi. Je le veux. \'iens, Pouzzli. Tous ensemble.

Et ils allaient se jeter en avant, quand soudain, au milieu d'un silence qui annonçait le moment suprême, un grand cri s'éleva.

C'était madame Octavie, exaspérée de la lâcheté de tous, enthousiasmée par la bravoure de Miarka, qui n'écoutait que son affection pour la jeune fille, et qui avait couru se précipiter dans ses bras.

— Osez donc nous brûler maintenant, faisaitelle, en la tenant contre son cœur. Osez donc !

Le curé, encouragé par l'exemple, traversa tout à coup l'espace vide, et vint rejoindre la gouvernante.

— Allons, allons, monsieur le maire, criait la brave femme, arrivez aussi, vous !

Et, prise d'une inspiration subite, elle ajouta :

— Si ce n'est pas pour elle, venez au moins pour les livres. Entendez-vous, monsieur, les livres ! Ils vont brûler les livres.

M. Cattion-Bourdille, comme réveillé en sursaut, bouscula le père Alliaume, et courut à son tour jusqu'à la hutte.

— Bravo ! criait le garde champêtre.

Enfin, l'affaire sera donc réglée avec TaUtorité, sacrebleu ! Dispersez-vous, ah ! vous autres. Attention ! Je vais dresser procèsverbal contre les récalcitrants.

Mais il pouvait faire le faraud sans danger aucun désormais. Car les paysans, que l'audace de Gleude et de Miarka avait déjà bien amollis tout à l'heure, n'avaient plus le moindre cœur à leur cruelle besogne, maintenant. Ils restaient déconfits et penauds, n'osant plus menacer la hutte, où le maire, le curé, madame Octavie et la jeune fille étaient entrés. Ils contemplaient de loin Gleude et l'ourse, qui s'étaient remis gravement en sentinelles devant la porte close. Et, sous l'œil sévère du garde champêtre, ils rejetèrent l'un après l'autre leurs tisons dans le brasier, autour duquel les gamins, ravis de l'école buissonnière, se mirent à danser une ronde en faisant la nique au père Alliaume.

Les explications fournies par Miarka en présence de l'autorité, l'intervention favo-

rable de l'abbé Ternaille, la caution respectée de madame Octavie, eurent raison enfin de l'accusation monstrueuse.

Les paysans, accouardis par leur vengeance manquée, et réfléchissant aux conséquences qu'en eût entraînées la réussite, se félicitaient d'avoii* été empêchés à temps, puisque, d'ailleurs, la fille à l'ourse n'était réellement pas coupable. L'aspect toujours menaçant de Gleude et de Pouzzli avait aussi quelque part dans l'apaisement des colères. On sentait que, décidément, il eût fallu en découdre, et au dam de plusieurs, avant de mener le châtiment promis à bonne fin. Somme toute, donc, mieux valait que la chose se terminât de la sorte, sans accident pour personne. La Quédébinque en fut pour la honte de ses calomnies avortées, et la foule peu à peu se dispersa, comme si les haines s'éteignaient avec les dernières flammèches du brasier devenu feu de joie.

Mais, au fond, une sourde rancune persistait à l'égard de la fille à l'ourse. Il fallait bien se résigner à ne lui point faire de mal, protégée comme elle était par les gros bonnets du pays, et défendue par des gardiens farouches comme Pouzzli et comme Gleude. Quant à ne pas lui en vouloir, c'était une autre affaire ! Et sa situation ne sortit pas sans boiter de ce mauvais pas.

Une chose surtout l'empêcha de rentrer en grâce auprès des rustres : c'est la fierté hautaine qu'elle se mit désormais à leur -manifester. Elle ne semblait plus la même qu'autrefois. Avant son départ, c'était une gamine encore, aux allures gaies, d'un abord a'venant. Depuis le jour où l'on avait failli la brûler vive, elle prit, au contraire. Une mine hargneuse. On eût dit que de plus en plus l'éSprit de sa grand'mère revivait en elle. Comme la Vougne, efle avait maintenant la figure méfiante, le verbe dur, le geste méprisant ; et ses yeux gris et clairs, aux luisants d'acier, vous jetaient au passage, ainsi que jadis les yeux vairons de ^a vieille, de noirs regards troublants tout chargés de maléfices.

Puis, malgré toutes les supplications de madame Octavie, elle avait refusé de venir habiter chez le maire. Elle préférait demeurer dans la hutte de Gleude, en tête-à-tête perpétuel cependant avec cette vilaine et mauvaise Quédébinque, dont l'hostilité mal dissimulée éclatait à tout propos.

— Tu ne m'aimes donc pas ? lui demandait madame Octavie, presque en larmes.

— Si, si, je vous aime bien, répondait la jeune fille. Déjà autrefois je vous aimais, et j'ai pleuré de vous quitter quand je suis partie avec grand'mère. Bien plus encore, je vous aime, à présent, puisque vous m'avez sauvé la vie l'autre jour.

IIO

M iarka

— Alors, pourquoi ne viens-tu pas à la maison, comme jadis ?

— Parce que je ne veux pas.

— Mais donne-moi tes raisons. As-tu peur de monsieur, à cause de tes livres ? Tu me les confieras, à moi. Je les mettrai sous clef, et personne au monde n'y touchera, je te le

. jure, personne.

— Non, je n'ai pas peur. Je saurais bien les défendre, allez .

— Alors, pourquoi rester ici où tu es mal, dans une maison pauvre, chez des gens à qui tu es à charge ? Chez nous, tu n'étais donc pas plus heureuse, mieux choyée ? Tu faisais tout ce que tu voulais.

— Partout je fais tout ce que je veux.

— Enfin, c'est par pur entêtement que tu me refuses, je le vois bien. Tu n'es qu'une méchante obstinée, une ingrate.

Miarka ne répondait rien aux reproches, ne discutait plus, laissait madame Octavie se répandre en longs discours, avait l'air à la fin d'être convaincue, tant elle écoutait silencieusement. Puis elle concluait, en hochant la tête avec un sourire qui n'admettait pas de réplique, et en répétant :

— Je ne veux pas.

Cela aussi lui porta grand préjudice, même dans l'esprit de madame Octavie, qui en vint à penser que la Quédébinque pouvait bien avoir raison au moins en ce qui touchait les relations de Gleude et de la jeune fille. Pour elle, il n'y eut bientôt plus de doute : Tout en croyant à la sagesse de Miavka, elle lui supposa au cœur une tendresse pour Gleude plus vive qu'une simple amitié.

Il faut avouer aussi que les apparences • étaient contre eux, et que la Quédébinque avait beau jeu à les calomnier. Jamais ils ne se quittaient maintenant. Qui voyait Miarka quelque part, y apercevait aussitôt l'innocent, collé à ses pas aussi assidûment que l'ourse. Ils ne vaguaient qu'à eux trois. Sans rien dire bien souvent ; car Miarka était devenue singulièrement muette et songeuse, toujours absorbée dans son espoir de la tribu en marche. Mais dans ces moments de promenade silencieuse, la chose paraissait plus manifeste encore. Il n'y avait qu'à considérer les mines extatiques de Gleude, et comme il la couvait sans cesse des yeux, pour être convaincu de sa passion. Quant à elle, n'avaitelle pas aussi le regard d'une affolée et cette vague inquiétude à quoi l'on reconnaît l'amour, même chez les bêtes ?

L'abbé Ternaille, qui les avait rencontrés ainsi plusieurs fois, et qui avait l'expérience du péché comme confesseur, ne s'y trompa pas, lui. Madame Octavie lui faisant part un jour de ses soupçons, il lui répondit :

— Oh ! parfaitement, madame. Je suis

tout à fait de votre avis. Ils s'aiment. Cela se voit comme le nez au milieu du visage.

— Si on les mariait, monsieur le curé, reprit-elle. Qu'en pensez-vous ? Ce serait un** belle occasion pour la baptiser, à présent qu«» la Vougne n'est plus là .

— Et je leur donnerais une dot, ajouta !»• maire. Ainsi nous remettrions un peu la main sur elle.

— Et sur les livres, n'est-ce pas, monsieur ? interrompit la gouvernante. ,

— Oui, madame Octavie, répondit le maire. Car c'est enrageant de savoir un si beau trésor dans le pays, et de ne pouvoir en profiter.

— Et pourquoi n'épousez-vous pas Miarka vous-même ? riposta la gouvernante avec un rire ironique. Elle vous les apporl'"-'!' -m mariage, ces fameux livres.

Le maire se mit d'abord à rire, ...iimr l'abbé Ternaille, à cette idée saugrenue. Puis il devint subitement sérieux, se prit à réfléchir gravement, et tout à coup, au grand ébahissement du curé et de madame Octavi»', il s'écria :

— Tiens ! tiens ! mais pourquoi pas ? Au fait, c'est une solution.

Et, comme le gouvernante lui demandait s'il était fou, il ajouta :

— Dame ! dans l'intérêt de la science.

— Eh bien ! reprit madame Octavie, voilà qui est complet, par exemple. Ah ! je vous ai toujours dit qu'elle vous mènerait loin, monsieur, votre science ; mais je ne pensais pas que ça serait jamais jusque-là.

— Ne vous chamaillez donc pas à propos d'une chimère, interrompit le curé. Puisque Miarka aime Gleude, cela coupe court à tout.

— Êtes-vous sûr qu'elle l'aime ? object;» le maire.

— Mais oui, mais oui, répondit le curé. El si vous voulez même toute mon oj)inion ladessus, d'après ce que j'entends dire à droite et à gauche, eh bien ! c'est qu'il n'est que temps de les marier.

— Oh ! monsieur le curé, fit la gouvernante avec un geste de pudeur indignée. Oh ! pouvez-vous avancer des choses pareilles ! Miarka n'est pas une coureuse, entendez-vous. Cela n'est pas admissible.

— Il faut en avoir le cœur net, reprit le maire. Il faut prendre des renseignements sérieux. Cela me tracasse.

11 semblait, en effet, tout boulever.se par l'assurance de Ternaille. L'idée, folle «le madame Octavie, l'idée émise tout à l'heure en riant, le hantait depuis ce moment avec une obsédante ténacité. Il avait beau .se morigéner pour la trouver absurde, il y revenait malgré lui ; il s'y arrêtait complaisamment ; il se répétait à lui-même :

Miarka

— Pourquoi pas / i'uuriiuoi jjas / Je ne suis pas uu vieillard après tout. Et puis, . 'est dans l'intérêt de la science.

Tiiloniuî par l'incertitude, il n'eut pas de i('sse,leKMulemain,qu'il n'eût emmené madame Octavie au Fond-<ie-Hoques, pour interroger Miarka en personne.

lis la trouvèrent occupée à se polir les lal<uis ayer un morceau de ])lerre ])once, tandis que Gleude, assis par terre devant elle, la contemplait tout en tressant une petite I âge d'osier. Les doigts enchevêtrés dans les éclisses en copeaux frisés, l'échiné arrondie, les jambes reployées, il continuait sa besogne machinale, sans quitter des yeux le talon pareil à un œuf rose. Il n'entendit même pas venir les visiteurs, tant il était perdu dans sa muette et voluptueuse admiration, où sa pensée, suivant son regard, s'hypnotisait.

— Tu aimes donc bien Miarka ? lui dit madame Octavie à brûle-pourpoint, pour prendre tout de suite langue à ce qu'elle voulait savoir.

Il devint pourpre, et répondit d'une voix rauque :

— Oui.

— Et toi, Miarka, reprit-elle, est-ce que lu aimes bien Gleude ?

La jeune fille eut un léger retroussis de lèvre, imperceptiblement moqueur, puis répondit à son tour, mais sur un ton dégagé, quasi indifférent :

— Oui, je l'aime bien.

— Pardon, interi-ompit M. Cattion-Bourdille, entendons-nous.

Il voulait s'expliquer en termes clairs ; mais il se mit à balbutier, tandis que s'accentuait Texpression ironique de Miarka.

— Allons au fait, reprit madame Octavie. Moi je ne suis pas pour qu'on barguigne. Href, voulez-vous vous marier ?

Gleude pâlit soudain, et fut pris d'un grand tremblement, dont la vue arrêta net l'éclat de rire prêt à partir en fusée sur les lèvres, maintenant tout à fait moqueuses de la jeune lille.

Elle se leva, sur une pirouette, et se sauva

il bondissant dans le hallier, suivie par

Pouzzli au trot, et par Gleude qui pîanta là,

sans plus de cérémonie, son ouvrage lâché

• t ses interlocuteurs stupéfaits.

— Eh bien ? dit nt^dame Octavie, nous ne -sommes guère avancés. Elle s'est moquée de nous, la mâtine.

— Et de Gleude aussi, ajouta le maire.

— Cependant, ils s'aiment.

— Mais elle ne veut pas l'épouser.

— Alors ?

— Alors, rien. Je constate, pas plus.

Et, en s'en allant, M. Cattion-Bourdille resongeait à la chimérique idée de tantôt.

Cette petite devait être ambitieuse, après tout. Certainement il serait facile de supplanter dans son cœur cette brute de Gleude, un simple, un gueux. Quel rêve ! Quel trésor pour la science ! Posséder ces livres, apprendre à les lire, être seul à les connaître dans le monde savant ! Et, par un Ijizarre amalgame de manie et de passion, il en arrivait à s'am(niracher réellement de la jeune fille, en qui s'incarnait pour lui cette race obscure dont il avait fait le sujet d'étude de sa vie entière.

Mais madame Octavie ne voyait point d'aussi belles choses dans l'impertineiile réponse de Miarka. Sûre de l'amour réciproque des deux jeunes gens, elle trouvait abominable le refus de la Bohémienne à l'idée de mariage. Quoi ! les histoires qui couraient le village étaient donc vraies ! Cette Miarka, (pfelle chérissait tant, n'était donc qu'une vulgaire treulée, comme disaient les commères ! Mon Dieu ! mon Dieu ! était-ce bien possible ? Et à l'esprit de la bonne dame scandalisée revenaient, avec de cuisantes piqûres, les cancans salés des paysans. Car ils ne se gênaient pas, eux, pour lâcher la chose tout à trac, et pour colporter les confidences cyniques de la Quédébinque, qui répétait sans cesse à tout venant :

— Je les ai vus, moi. Je le sais bien. Ils font ensemble.

La vérité, c'est qu'en effet Gleude était fou d'amour pour Miarka, et que Miarka de son côté aimait aussi, mais non pas Gleude.

Elle aimait le jeune roi promis par les .tarots, annoncé par la Vougne, le jeune roi inconnu qu'elle connaissait pourtant à force de l'imaginer dans ses rêves. Et si elle était devenue tant silencieuse et mélancolique, d'allures farouches, cherchant la soHtude avec délices, et s'y enfonçant mêriie dans la compagnie de Gleude, sans plus faire attention à la présence de l'innocent qu'à celle de Pouzzli, c'était pour se perdre en songeries et mieux guetter au fond de son cœur la venue du petit oiseau bleu. Et ses tristesses, de jour en jour plus noires, venaient de l'attente douloureuse où elle se consumait, sentant toujours au nord les Romani en marche, et ne les voyant jamais arriver, et n'espérant plus les voir arriver en cette saison de neigeux décembre, qu'ils devaient passer quelque part, arrêtés dans un campement d'hivernage.

Gleude ne pouvait pénétrer le secret de ce chagrin et le mystère de cet amour.

Sans doute, il aurait dû se rappeler les

Miarka

phrases étranges échappées à la fièvre de Miarka, lorsqu'elle rêvait tout éveillée, et qu'elle tendait les bras au jeune roi entrevu dans les brumes de l'horizon. Mais, depuis son retour, jamais plus elle n'avait parlé aussi clairement. Et c'étaient donc là, pour Gleude, des paroles de délire auxquelles il ne fallait pas attacher de sens.

De même, il ne s'inquiétait pas du souhait si souvent exprimé, et par la Vougne, et par Miarka, touchant la royauté prédite. Être reine ! Que Miarka fût reine ! Il ne voyait là qu'une allégorie, une de ces images fréquentes dans leur langage symbolique, dont la poésie lui était famihère et ne l'étonnait plus. Elle était reine par la grâce, par la beauté, par la science ! C'était sa reine à lui ! Une cherchait pas une réalité plus sohde au fond de ce mot.

Pour: tout dire, il ne voulait pas chercher. Il préférait s'en tenir à ces explications superficielles, qu'il se donnait à lui-même, dont il se leurrait voluptueusement, dont il consolait son pauvre amour malheureux et inquiet.

Car, il avait beau faire, il y a une chose dont il ne pouvait douter : c'est que Miarka ne l'aimait pas. Il le comprenait bien; il était bien forcé de le comprendre ; elle prenait si peu de soin de le lui cacher! Certes, elle se montrait douce, et câline même pour lui. Elle le traitait gentiment. Elle lui disait de mignardes paroles. Elle souffrait qu'il fût toujours auprès d'elle, et cela jusque dans les moments où elle s'abîmait en longues penseries solitaires et silencieuses. Mais jamais elle n'avait à son endroit un de ces regards, un de ces serrements de main, un de ces mots, qui révèlent un cœur troublé. Jamais il ne la sentait frémir et vibrer à son contact. Loin de là ! Quand parfois, rêveuse, elle s'alanguissait, care^«€e par l'aile de sa chimère, et qu'il la croyait alors en proie aux sensuelles inquiétudes qu'il éprouvait luimême, s'il essayait de lui parler, de la toucher en cet instant, elle se réveillait soudain fâchée, presque dure, et le glaçait par son indifïé^ rence. Il ne se rendait pas compté qn'il avait brutalement interrompu le duo-d'àmonr mystérieux, qu'elle se chantait en^tié-même. Mais il voyait du reste qu'elle n'était point disposée à le chanter avec lui. Autant elle s'abandonnait, confiante, affectueuse, lorsqu'il l'entourait seulement de dévouement fraternel, autant elle se reprenait et le tenait à distance dès qu'il risquait, fût-ce en tremblant, quelque tentative plus tendre, Non, elle ne l'aimait pas ! Elle ne voulait même point se laisser aimer par lui.

Il en souffrit amèrement, et son amour, s'en exaspéra. Toutes ces sensations pénibles.

toutes ces réflexions douloureuses, qu'il formulait mal dans sa tête obscure, y bouillonnaient sans cesse, y fermentaient, le soûlaient. Il ne pouvait, d'ailleurs, se résoudre à cell. idée si naturelle, que l'amour souffle où il veut. Il n'avait pas assez de philosophie, 1.pauvre être, pour admettre que Miark .

l'aimât seulement comme un frère, apr»

tout ce qu'il avait fait pour elle. A coup sûi . sous sa rude enveloppe, il était trop délicat de cœur pour la taxer d'ingratitude. Et cpendant, il ne pouvait s'empêcher de pens» : à tous les services qu'il lui avait rendus, à tou les dévouements dont il l'avait toujouichoyée ; et son esprit droit trouvait qu'en retour il eût été juste qu'elle l'aimât. Pour la première fois de sa vie, il osa l'accuser dahs^ son for intérieur, et ne point la juger parfaitement innocente, et presque lui en vouloir.

De là aux soupçons mauvais, il eut vite franchi le pas, comme tout amant rebuté qui cherche aussitôt son rival. Il analysa, du mieux qu'il pouvait, dans sa fruste intelligence, l'étrange tristesse de la jeune fillf. Évidemment, ce n'était pas là le chagrin causé par la mort de la Vougne. Celui-* i n'avait point les mêmes aspects mélancoUquet taciturnes. Il se répandait, au contraire en souvenirs. Donc, les longues penseries d Miarka, les penseries solitaires et silencieustvenaient d'une autre source. A qui songeaitelle ? De qui parlait-elle parfois à Pouzzli, dans sa langue incompréhensible pour Gleud N'ayant pas la clef des chimériques amoui de Miarka, il chercha plus terre-à- terre, et voici ce qu'il finit par trouver.

M. Cattion-Bourdille, toujours hanté par son impérieux désir des livres, et par le bizarre moyen que lui avait suggéré madam- Octavie pour s'en rendre sûrement possesseui . avait commencé, lui aussi, sa cour à sa manière. Ce n'était pas avec de contemplatives attitudes, des mines de chien soumis, des f^jgsons de pâmoison voluptueuse, qu'il exprimait sa passion singulière de savant. Et vraiment il n'y avait guère de quoi excitla jalousie, dans ses graves converLwtion^, qui toujours roulaient sur l'hisloiic et les mœurs des Bohémiens. Mais la persistance d'^ ses visites, la fréquence de ses cadeaux, • le plaisir naïf qu'y prenait Miarka, sufUrem à torturer le soupçonneux innocent. EUaimait à se parer, la coquette, et une joie d'enfant illuminait ses yeux, s'épanouissait dans son sourire, quand le maire lui apportait des rubans, des étoffes voyantes, un bout de dentelle chiffonnée comme une aile de libellule. Un jour qu'il lui donna une petite bague, portant une améthyste dans un anneau d'or, elle ne put s'empêcher de lui

Miarka

sautor au cou et de l'embrasser. Ce jour-là, Topinion de Gleude fut faite ! Il s'imagina (jue la jeune fille, ambitieuse et fière, s'était laissé prendre à l'appât de la richesse, à l'espoir d'épouser le maire, au désir de dominer le pays, comme une alouette vole aux facettes pailletées du miroir, dont la tournoyante lumière la grise en l'éblouissant. Oui, oui, c'était là l'impitoyable vérité 1 Ingrate, elle oubliait toutes les tendresses de <«leude, ses longs sacrifices, sa bonté, son eslavage dévoué depuis seize ans, et cela par rgueil, par mépris pour le pauvre diable sans (►uissance et sans fortune ! Voilà le secret de >(»s rêveries et de ses tristesses ! Elle songeait t des revanches à prendre sur les paysans, qui l'avaient tant humihée de ce nom de iiierlifiche, qui avaient voulu la brûler vive ' omme une sorcière. Elle était triste quand lie désespérait d'y arriver. Elle s'exaltait I l'idée de son triomphe prochain. De là ses attitudes dédaigneuses, froides. Et cette haute situation, c'est sans nul doute ce que les tarots avaient prédit. Il comprenait maintenant ! Il n'était pas aussi bête qu'on le croyait! M. Cattion-Bourdille n'était-il pas, à sa façon, le roi du pays ? Elle en serait la reine, si elle l'épousait. Tout devenait clair. Ainsi se forgeant des tortures, sans en rien dire à personne, Gleude jaloux aiguisait peu à peu sa rage contre le maire ; et son amour, ténébreux, farouche, s'ulcérait jusqu'à se < hanger parfois en sourde colère contre Miarka elle-même.

Deux êtres, cependant, bien qu'il renfermât en lui ces tempêtes, s'en aperçurent : l'ourse et la Quédébinque.

Pouzzli aimait Gleude ; mais elle aimait encore plus Miarka. Comme tous les animaux longtemps familiers, qui ont le flair des gens agréables et désagréables à leur maître, elle avait compris d'irtstinct la révolution do sentiments qui s'était faite dans le cœur de Gleude à l'égard de la jeune fille. Elle • fait jalouse, e'ie aussi, d'ailleurs; et elle n'avait pas vu .tout d'abord d'un bon œil les trop audacieuses tentatives de l'innocent, l'allé aurait sûrement été furieuse si Miarka y eût répondu. Maintenant que Gleude, désappointé, roulait de noirs projets et de méchants soupçons dans ses yeux brouillés, elle fut plus furieuse encore. Elle sentait là comme une haine qui s'éveillait contre sa maîtresse, contre son nourrisson toujours chéri ; et, en retour, elle cessa d'être alTable pour Gleude. Elle ne se frottait plus le long de ses jambes, ne lui offrait plus sa grosse tête à caresser, le regardait toujours en dessous, et semblait n'attendre qu'un ordre de Miarka pour t aiter cet ancien ami en dangereux étranger.

Quant à la Quédébinque, c'est elle surtout qui entretint les vilaines idées de Gleude et qui aguicha sa jalousie contre M. Cattion- Bourdille. En toute conscience, d'ailleurs, il faut l'avouer, car l'ingratitude et l'ambition de Miarka ne l'étonnaient point, et cadraient plutôt avec la mauvaise opinion qu'elle avait toujours eue de la merlifiche. L'occasion était trop belle de trouver des preuves à l'appui, pour qu'elle n'en profitât pas. Elle mit donc tous ses soins à aigrir son frère, et n'y épargna ni les perfides insinuations, ni les pitiés hypocrites.

— Elle te considère comme son va-trop, faisait-elle, comme son chien. Ah ! pauvre ch'tiot blond, va, tu n'as pas de chance. Nous sons des pile-la-terre, nous autres. Et c'est une princesse, elle, comme tu le disais si bien un jour. Comment veux-tu qu'elle t'aime ? Il lui faut un riche, un monsieur ! Ah ! la petite coquine ! Après tout ce que tu as fait pour elle 1

L'hiver .se passa de la sorte, inquiet, triste troublé, douloureux pour tous : pour Miarka, qui songeait toujours au jeune roi et qui souffrait de le voir manquer au rendez-vous du destin ; pour M. Cattion-Bourdille, qui s'amourachait de plus en plus sans y prendre garde ; pour Pouzzh qu'afïligeait la niélancolie de Miarka et qu'irritait la passion de Gleude ; pour Gleude enfin plus encore que pour tout le monde, pour Gleude affolé, jaloux, rebuté, qui desséchait à la fois d'amour et de rage.

Seule, la Quédébinque était joyeuse, et c'est avec d'aigres ricanements qu'elle disait à son Blancot :

— Patience ! patience ! La soupe mijote mon Béjamin, la bonne soupe empoisonnée qui leur donnera la colique. La marmite bout. On va servir tantôt. Patience ! patience ! Tout cela finira mal pour les autres, et ce sera bien pour nous.

'Le printemps était revenu, et avec lui le cœur de Miarka s'épanouissait de nouveau. Sa mélancolie, nourrie par les noirs pensers de l'hiver, s'évaporait dans le ciel bleu. Son espoir refleurissait comme les arbres et recommençait à chanter comme les oiseaux. Dans la brise fraîche qui faisait courir les nuages, elle humait le désir rajeuni de ses rêves. Il lui semblait entendre, plus proche maintenant, le murmure confus de la caravane en marche. Elle les voyait là-haut, là-fiaut, les Romani, descendant vers les pays du soleil, se hâtant vers le rendez-vous fixé par le

Page 1