IL L'^UR AVOUA NETTEMENT
tant volé de miel pour la régaler. Ah ! mon pauv' frère, va, que je te plains I Tout ça ne serait pas arrivé si tu m'avais écoutée. Bêtes et gens, ce n'est jamais que des merlifiches, entends-tu bien, coquins et compagnie.
Miarka, cependant, faisait mal sans le vouloir. Elle battait froid à Gleude parce que lui-même était moins aimable pour elle, importun par ses mines soupçonneuses, exaspérant par ses allures exaspérées, maussade et sombre, brutal à l'égard de Pouzzli dont il sentait la sourde hostilité. Et, d'autre part, elle se montrait gracieuse avec M. Cattion-Bourdille, à cause des jolis cadeaux dont il la comblait, et dont elle comptait bien se parer pour plaire au jeune roi.
Gleude ne pouvait deviner cela, et il ne jugeait qu'aux apparences. Or. lo> appa-
rences étaient si fortes, que nuahiino Oclavi' elle-même avait dû finir par s'en inquiéta La passion du maire transpirait dans le pay>. Pour tout le village, comme pour Gleud.-. Miarka était en train d'enjôler M. Cattion- Bourdille. La gouvernante et le curé cnuvnl nécessaire d'y mettre bon ordre, et lui en firent à plusieurs reprises de graves obser vations. 8i bien qu'un beau jour, après avop longtemps éludé la discussion, il leur avon. nettement qu'en effet il était amoureux d- Miarka et voulait l'épouser.
— Il est fou, monsieur le curé, dit la gon vernante. La science lui a décidément tourm la cervelle !
Puis, s'adressant à M. Cattion-Bourdillr. elle lui fit honte de ses projets, qui étaient la risée de tout ]■ monde, et le traita (1« vieux maniaque, quil faudrait enfermer s'il s'obstinait dans deabsurdités pareilles.
: > v^ — Pour des livres.
/^ '^v disait-elle en levant
les bras au ciel, j* vous demande un peu !
Pour des livres !
— Mais il ne s'agit plus des livres seulement, répondit 1»
maire. J'aime Miarka.
Jo l'aime.
Madame Octavie tt
le curé éclatèrent df
rire, et se mirent gaie
ment à le plaisanter.
Comment ! lui, un
homme de soixante-
ans bientôt, aux cht -
veux gris, un vieux
* célibataire, il pensait
à cette galopine! Mai-
il pourrait être son aïeul. Le soir des no* »>.
la petite dirait, comme dans la chanson :
Bonsoir, loto, bonsoir tala !
J'vas coucher avec grand-papa.
Ils lui donnèrent aussi des raisons m termes plus sérieux. Pourrait-il jamais présenter comme sa femme cette sauvageonne, habituée à se vêtir de loques, à courir en cheveux, à marcher nu-pieds ? Elle était gentille, dans son milieu, bien sûr, madame Octavie ne disait pas non. Mais de la à devenir une dame, il y avait un abîme. Puis, comment se ferait le mariage ? Elle n'était pas baptisée seulement. C'était une fille dpaïens, après tout. Un mariage civil, alors Ce serait un joli scandale dans le pays. Lu' M. Ir" maire, donner un \(-\ oxf-mple. fi don< !
M iarka
\<»i), non, il n'avait pas réfléchi à tout cela, (jiio ce fût par manie de savant ou par passion sénile, on ne lui laisserait pas comiii.ltre une folie. On le ferait interdire plutôt ! Mais ni aux plaisanteries, ni aux graves raisons, M. Catlion-Bourdille ne bronciia. 11 y avait en elïel, dans son cas bizarre, tie la manie du savant et de la passion sénile. Et c'est bien ce qui faisait la force et l'obstination de son amour. En outre, comme tous les gens longtemps sages et réglés, il apportait à ce sentiment n^mveau une exaltation d'autant plus grande qu'il avait l'habitude de se savoir raisonnabU\ et qu'il ne pouvait se croire devenu subitement insensé.
— Enfin, monsieur, enfin, lança madame Uctavie comme suprême objection, vous ne nous direz pas, au moins que Miarka vous aime.
— Pardonnez-moi, madame Octavie, rél'Hiidit le maire, je vous le dis.
— Tu es ridicule, fit le curé.
— Pourquoi donc ?
— Parce que ce n'est pas possible, parbleu !
— Mais, reprit madame Octavie, voulezvous donc nous faire croire qu'elle vous l'a dit ?
Le maire hésita un moment, puis .'épliqua :
— Elle ne me l'a pas dit, en elTet, madame Octavie; seulement elle me l'a laissé -iinisamment comprendre.
— Alors, c'est une petite misérable, inter- I inpit lo curé. Elle en veut à ta fortune, voilà
-Au surplus, reprit madame Octavie, ne <liscutons pas en l'air. Allons-y voir, monsieur, allons-y. Je saurai bien la faire parler clairement, moi! Venez, monsieur le curé.
— Parfaitement, madame Octavie, dit le inaire. J'allais vous le proposer. Vous voyez que je n'ai pas peur de la lumière. Je îa désire autant et plus que vous.
Et ils partirent pour le Fond-des-Roques <ù, juste en ce moment, éclatait une scène ([uasi analogue entre Gleude et Miarka.
Poussé à bout par les insinuations de sa xeur, surexcité par la sève du printemps qui lui bouillait dans les veines, mis hors de lui par les élans de sa passion si longtemps réprimée, le terrible amoureux, ce gars de vingt-huit ans, robuste, farouche, bestial et vierge, s'était enfin décidé à faire éruption.
Les yeux hagards, la bouche écumante et tordue, les gestes brusques, tout le corps s. coué par un frisson de désir et de colère, il venait de dire à la jeune fille :
— Écoute, Miarka ! Moi t'aimer. Moi te vouloir. Moi fou, malade, mourir.
— Mais moi aussi, Gleude, avait répondu -Miarka, moi aussi je t'aime bien.
— Non, non, avait riposté Gleude. toi pas m'aimer. Moi bien voir.
— Et à quoi vois- tu cela ?
— Toi jamais m'embrasser, jamais.
— Mais on n'embrasse que son homme, Gleude, et tu n'es pas mon homme.
— Pourquoi ?
— Parce que je ne veux pas.
Pour(juoi pas vouloir?
Miarka était restée silencieuse, n'osant répondre catégoriquement. Elle comprenait que la fureur de Gleude n'admettrait aucune explication. D'autre part, elle avait pitié de lui. Car elle n'était pas une ingrate, comme le disait la Quédébinque, et comme il le croyait lui-même. Elle conservait pour Gleude une affection reconnaissante, une sorte de tendresse. Elle le revoyait, toujours soumis et dévoué, jouant avec elle quand elle était toute petite, la portant dans ses bras au cours des promenades errantes du temps de sa grand'mère ; puis elle se rappelait surtout cette cruelle et sinistre époque du voyage, pendant laquelle il s'était montré vraiment héroïque et sublime.
Il était mêlé aux souvenii's de sa fièvre et de son délire. C'est lui qui avait alors exaucé tous les désirs qu'elle manifestait, même impossibles à satisfaire. Pour elle, pour qu'elle arrivât jusqu'à Ohis, il eût tué le mercanti. Pour elle, il s'était ofl'ert à la bataille contre Firmin. Pour elle, il avait fait des miracles. Elle ne l'oubliait pas, et elle eût voulu pouvoir l'en récompenser. Mais quoi ! Elle l'aimait comme elle aimait Pouzzli. Un peu rnoins, même, elle était forcée d'en convenir. Était-ce donc sa faute ? Et pourquoi le grand enfant s'était-il enfin mis à l'adorer autrement que comme une petite sœur ? Elle eût tant ressenti de joie à se laisser encore et toujours choyer par lui, à le payer de son dévouement en douces caresses sans arriè;-epensée ! Et voilà que lui, le fils de race étrangère, l'esclave, il se croyait digne d'être aimé par elle, la fille de Tiarko, la future reine. Ah ! coûte que coûte, il fallait lui faire entendre la dure vérité. Tant pis ! Cœur de reine, cœur en diamant ! Il venait à la traverse des tarots. Le destin était plus fort que tout. Et néanmoins, Miarka, compatissante pour le pauvre garçon, n'avait pas le courage de lui donner le coup dont il disait qu'il allait mourir.
11 ne comprit pas ce silence, et crut qu'elle avait seulement peur de lui.
Alors, il se fit doux et humble, et se mit à genoux devant elle, ne pouvant plus parler, pleurant à chaudes larmes. Il lui avait pris le bas de sa jupe, qu'il baisait. Puis il se prosterna plus encore, et s'écrasa la figute contre les pieds nus de la jeune fille, en y collant ses lèvres éperdues toutes convulsées par les pleurs et les sanglots.
— Gleiide, Gleiide, tu me fais~dii chagrin, murmurait-elle. Relève-toi ! Regarde ! Pouzzli ne sait pas ce que ça veut dire. Elle croit que tu es en colère contre moi.
Pouzzli, en effet, tournait autour de Gleude vautré à terre, et le flairait comme avec une mine hargneuse.
— Ah ! reprit Gleude en se redressant sur les genoux, elle comme toi, méchante Romane. Vous ingrates. Vous cruelles. Vous pas aimer le pauvre Gleude.
— Mais si, je t'aime bien, répéta Miarka.
L'air dont elle disait cela était trop indifférent, trop peu amoureux, pour que Gleude pût s'y tromper.
Il se releva, la rage au cœur, grinçant des dents, du sang plein les yeux.
— Non, non, cria-t-il, toi pas m'aimer. Toi pas vouloir dire pourquoi. Moi savoir.
— Pourquoi donc ? riposta la jeune fille, qui regimbait devant l'attitude révoltée de Gleude.
— Pourquoi ? répondit-il. Parce que toi aimer un autre.
L'explication en était là, quand le maire, le curé et madame Octavie arrivèrent au Fonddes-Roques. La Quédébinque, qui assistait de loin à la scène, eut sous ses lourdes paupières une flamme de joie, quand elle les vit survenir ; et, se courbant vers Blancot, qu'elle caressait alors, elle lui dit à voix basse :
— Attention, mon chéri, attention ! Voilà que la soupe est cuite et trempée. Vois comme ceux-ci ont l'air animé. Vois comme Gleude est furieux. La petite sorcière est au bout de son rouleau. Le poison va faire son effet, mon Béjamin. Il n'y a plus beaucoup de patience à pi'endre, maintenant. Ah ! nous serons vengés, je te l'avais ben dit. Le jour est venu, le jour est venu, Blancot. Nous n'aurons pas perdu pour attendre, amon ! V'ià les jars autour de Voie 1 Du sang ! du sang ! Y aura du sang !
A l'aspect des survenants, Gleude se tut. Mais sa figure, déjà menaçante et contractée, se convulsa encore davantage. Ses dents grinçaient maintenant de façon épouvantable, mâchant une écume de rage qui lui mettait deux taches de mousse blanche aux commissures dos lèvres. Ses ynix se portèrent vers M. Cattion-Bourdille avec une exp;'ession de férocité qui fit passer un frisson par tout le corps du vieillard.
Ni madame Octavie ni l'abbé Ternaille ne s'aperçurent de ce regard farouche. Mais Miarka, elle, le vit et le comprit. Et cela lui parut si drôle, cette jalousie de Gleude contre
le maire, qu'elle ne put s'empêcher d'éclater de rire.
— Eh bien ! qu'est-ce que tu as donc, fillette ? lui demanda madame Octavie.
— Regardez, regardez, répondit-elle en montrant Gleude, qui se mordait les poings ft se balançait furieusement sur ses piedcomme une bête prête à bondir.
— Est-ce qu'il est fou ? interrogea le maire d'une voix mal assurée.
— Je crois que oui, répliqua Miarka.
— En effet, ajouta le curé.
Et, comme il tâchait toujours de prendre 1' choses gaiement, il ajouta :
— J'ai presque envie de l'exorciser. Qu'en pensez-vous, madame Octavie ?
— Ne plaisante pas, Ternaille, reprit le maire. Il me fait peur, à moi.
— A moi aussi, dit la gouvernante.
Miarka les considéra d'un air moqueur,
contempla un moment Gleude de plus en plus sauvage, puis fit une moue et dit sans s'émouvoir :
— A moi pas.
— A toi aussi, s'écria soudain l'innocent, en venant se planter devant elle, les deux br.i tendus et les mains crispées.
Elle ne recula pas, ne broncha pas, n'eut pas même un cillement des yeux. Elle le crut fou, en effet. Mais, connaissant la puissance qu'elle avait sur lui, elle demeurait calme et sereine.
— Pourquoi donc veux-tu que j'aie peur de toi ? lui demanda-t-elle.
— Parce que toi coupable, répondit-il, toi mauvaise, toi criminelle, toi rire de moi devant lui. Moi pas vouloir.
Il s'était avancé tout contre elle, et lui parlait face à face, les yeux dans les yeux, la touchant presque de la poitrine.
— Tu n'oserais pas me faire du mal, n'estce pas ? dit-elle.
— Non, répliqua-t-il en se relL-ant un peu. Non, pas à toi. Mais à lui, à lui, moi dir.. moi faire.
Et, d'un bond, il se retourna vers M. Cattion-Bourdille, qui tremblait.
— Ne le touche pas, cria la jeune fille.
— Toi le défendre, alors ? rugit Gleude. Madame Octavie intervint, et se pla<,
entre le maire et l'innocent. En même temi»l'abbé Ternaille prenait doucement par le bras ce furieux, tandis que Pouzzli le flairait aux jambes, interrogeant Miarka de l'oeil, ot commençant à rognon n^r en sourds gi'ommèlements.
— Voyons, mon dur ami, dit le curé explique-nous pourquoi tu es exalté de la sorte. Explique-nous. Gela vaudra mieux que de te manger les sangs ainsi. A qui en as-tu ? Que veux-tu ?
Miarka
— Miarka pas m'aimer, répoiulit-il.
— Eh bien ! c'est son droit, répliqua le curé.
— Mais elle en aime un autre.
— Qui donc ?
— Lui.
Il désignait du doigt M. Callion-Bourdille. Cette fois, Miarka ne fut j)lus seule à rire. Les autres, excepté le maire, lui firent joyeusement écho.
xMais la Quédébinque n'entendait pas que tout finît en eau de boudin, comme elle disait. Elle s'approcha :
— Eh ben ! fit-elle, quoi que vous riez, nô dame ? Quoi que vous riez, monsieur le curé ? (ih'tiot blond n'est pas si bête que ça, vère, amon. 11 dit ce que dit tout le pays. C'est une chose connue, ça. On sait que monsieur le maire est après la merlifiche, et qu'elle ne demande pas mieux que de l'écouter.
Madame Octavie voulut lui imposer silence, voyant de sinistres idées passer dans les yeux hagards de Gleude. Mais la Quédébinque ne se laissa pas fermer la bouche.
— Amon, reprit-elle, nous sons des pauvres pile-la-terre ; mais nous ons des yeux et des oreilles comme les riches. Et pourquoi donc qu'il vient toujours autour de sa cotte, monsieur le maire, si ce n'est point pour lui conter guillette ? Et pourquoi donc qu'il lui fait des cadeaux ? Et pourquoi donc qu'elle les prend ? Pardi ! il en voudrait tâter not' maître ! Et la rusée lui en donnerait ben, de sa peau, tout écrampi qu'il est. Mais elle a du vice, la mâtine, et elle veut se faire épouser, quoi, c'est sûr, amon. Et lui-même en est d'avis. Allons, nô dame, vous qui ne mentez jamais, et vous, monsieur le curé, qui devez dire le vrai en tout et pour tout, allons, ne lantiponnez pas, et parlez selon vos consciences. Osez donc me soutenir que je fais des histoires, et que je ne parle pas en franchise. Osez donc, pour voir. Osez donc dire que vous ne veniez pas ici pour bousiller c'te aftaire là ! Mais ça se lit dans vos yeux comme le Pater dans le livre de messe.
L'abbé Ternaille, malgré l'appel fait à sa conscience, aurait bien trouvé dans sa douce casuistique une excuse à un mensonge nécessaire en ce moment. Mais madame Octavie, plus rigide, n'admettait pas les capitulations et les compromis, et elle répondit brusquement, sans réfléchir aux conséquences d'une pareille sincérité :
— Eh bien, oui, c'est vrai, monsieur veut épouser Miarka.
Elle allait ajouter qu'ils étaient venus ici justement pour empêcher cette absurdité folle. Mais elle n'eut pas le temps de compléter sa pensée. A la phrase lâchée, Gleude s'était rué sur M. Cattion-Bourdille et l'avait empoigné au cou.
Près de là croupissait une vieille mare à purin, toute couverte de moisissure jaune, toute suante de vase verte et corrompue, ou les oies elles-mêmes refusaient depuis longtemps d'aller fouiller, tant la bourbe y était épaisse et nauséabonde.
D'une bourrade, Gleude avait précipité le maire dans ce cloaque.
Éperdu de rage, il y sauta ensuite, et s'accroupit sur M. Cattion-Bourdille, qu'il étouffait de son poids, lui tenant la tête plongée sous l'ordure, dans laquelle il se vautrait luimême à plein corps.
Le vieillard n'avait pas poussé un cri, tant l'empoignade et la noyade avaient été brusques. Serré au cou d'abord, il avait soudain perdu le souffle. Et maintenant, écrasé dans la boue, il ne luttait qu'en agitant vainement ses bras et ses jambes au-dessus de la mare, dont la moisissure crevée jaillissait en éclaboussures noires et fétides.
Avant que les spectateurs stupéfaits eussent pu courir à son secours, il s'était afTaissé immobile, le cou broyé entre les mains de Gleude, la bouche pleine de vase. Et quand le meurtrier se redressa, les contemplant effarés au bord de la mare, M. Cattion-Bourdille n'était plus qu'un cadavre lamentablement enlisé dans cette fange mouvante et profonde.
— Assassin ! criait madame Octavie.
— Lâche, bête brute ! crait Miarka.
— Toi le plaindre ! hurla Gleude en bondissant vers elle.
Cette fois, la jeune fille, malgré sa vaillance, fut terrifiée. Il était vraiment épouvantable. Sa figure pâle, tiraillée de grimaces atroces, respirait la haine et le crime.^es yeux, injectés de sang, flambaient. Tout son corps, souillé de vase, était secoué de sursauts fréjiétiques.
Miarka se sauva.
— Moi te veux ! moi te veux ! criait-il. Et en même temps que la folie du meurtre,
une flamme de désir monstrueux, lubrique, bestial, lui brûlait les artères, lui ronflait dans la gorge, lui fondait la cervelle.
Le curé, n'écoutant que son devoir, voulut lui barrer le chemin. Mais, d'un simple revers de coude, Gleude l'envoya contre un arbre, à demi-mort sous le coup.
Et il s'élança à la poursuite de Miarka, qui fuyait sous le halier.
Mais il avait compté sans Pouzzli. L'ourse, voyant sa maîtresse en péril, avait couru après elle. Et, comme Gleude allait atteindre la jeune fille, à qui la peur paralysait les jambes il fut soudain saisi lui-même par derrière, et renversé brutalement. Pouzzli lui avait jeté ses deux pattes sur les reins.
Il se retourna en tombant, et enlaça l'ourse à son tour, et tous deux roulèrent un moment à bras-le-corps.
ii8
Miarka
— Oh ! c'est horrible, horrible! gémissait madame Octavie, tout en soignant le curé qui revenait à lui en respirant avec peine.
Miarka, elle, s'était arrêtée, encore frissonnante d'eiïroi, et contemplant la lutte atroce sans oser rien dire. Elle n'aurait eu qu'un mot à prononcer pour que Tourse doss(\'.';'if sos
sa tête, à l'abri jusque-là, et à son tour il fn' pris dans la gueule énorme de l'ourse.
— Miarka ! cria-t-il, Miarka, à moi !
La jeune fille se cacha la figure dan- -< mains, pour ne pas voir. Elle appela Pouzzli : mais il était trop tard.
Et l'on entendit la face du malheureux craquoi' sous los ci'ocs.
I PERDU DE BAtiE ..
bras. Mais elle n'avait pas même la force de pousser un cri.
Cependant, la bête et l'homme s'étaient redressés, et grognaient tous les deux d'une voix rauque. Pouzzli serrait Gleude à l'étouffer. Mais Gleude lui rendait la pareille, et, sa tête butée sous le menton de l'ourse, il essayait de lui mordre la gorge, cherchant sous la fourru.'e la p!ace où ses dents feraient jaillir le sang de la jugulaire.
Soudain, par un effort dernier, Pouzzli lui fit ploj-er les reins. Dans la chuto. il d('î:ngea
La Quédébinque, madame Octavie et 1 curé poussèrent une exclamation d'horreur.
— Ici, Pouzzli, ici, dit Miarka.
Quand elle vit retomber inerte le corps di pauvre garçon, Miarka courut à lui, et s'age nouilhi pour lui tàter le cœur. Le cœur ne baf tait plus. Les membres gisaient, flasques. L. tête n'était plus qu'un informe paquet d'<» dénudés, broyés en esquilles, parmi des lani beaux de chair et des Icfques de peau écrasé dans une bouillie rouge.
Alors Afinrkn sp mit h ]^^o\u'or et nsnnglofor
Miarka
no
et ooinme Poiizzli venait doucement lui lécher I»'.s mains, elle la reponssa avec colère et dà-
l{i-u.s(juomenl, le souvriiii- de la \ ougne passa dans son esprit. Elle se releva, retint ses larmes, étranjçla ses sanglots ; et, considérant A nouveau le cadavre de Gleude, puis celui du maire, elle caressa le mufle sanglant de Pouzzli, et lui dit en romane :
— Tm as bien fail iioiii'.'ire. Tant ]ns j»oui'
eux ! Ils voulaient m'empêclier d'être reine Après tout, c'étaient des hommes de race étrangère. Cœur de reine, cœur de diamant ! lis vont tduché. Ils (Ml sont morts.
Et c'est ainsi que se défendit Miarka la
lillc à l'ourse.
x^i^vi^e: sii^iEivEs
MIAKKA S'EN VA
Le village semblait se réveiller, non seulement de la nuit, mais de l'hiver lui-même, sous les fraîches caresses de cette matinée de mai, qui faisait sortir tout le monde des maisons.
C'est un délicieux et fin paradis, que ce pays de Thiérache, lorsque arrive le renouveau. 1/ humidité naturelle de la région gonfle les tiges de l'herbe et monte en sève sous l'écorce tendre des arbres et s'épanouit en riante et vigoureuse verdure. Les coups de vent soufilant du nord, les tournasses de pluie arrivant des Ardennes ne sont plus à craindre en cette saison. Une brise molle court sur la campagne, en battant des ailes parmi les feuilles, et leur apporte la lointaine odeur salée de la mer. Et les paysans alors aiment à se promener par leurs champs rajeunis, pour voir se gercer la terre, comme une mamelle où va sourdre le lait. Le moment des durs travaux n'est pas encore tout proche. On est à l'heure exquise des espoirs sans fatigue. On n'a plus peur des gelées retardataires ni des soleils trop hâtifs. Aussi les vieux, les jeunes, jusqu'aux infirmes et aux bancroches, tout le monde prend plaisir à contempler la résurrection de la nature. Et personne, pas plus qu'aux labeui*s de l'été, personne n'y est de trop. Les indigents euxmêmes, ceux qui n'ont pas un pouce de glèbe au soleil, ceux qui vivent de glanes et d'aumônes, sont heureux de penser que les biens rapporteront. Et, comme les autres, ils vont vaguer de ci, de là, avec cette attentive et mystérieuse figure des paysans, qui ont l'air de regarder pousser les plantes et d'écouter germer les graines.
Ces jours-là, il ne demeure au logis que les t"ès vieilles, les impotents qui ne sauraient
plus même aller jusqu'aux premières haies derrière les granges. Mais au moins ils quittent le coin de l'âtre et ne se consument plus les yeux à fixer leurs regards sur les cendres braisillantes. Ragaillardis par les haleines printanières, ils viennent à la fenêtre ou sur le pas de la porte, pour reposer leurs pauvi-es yeux las dans un bain de lumière, pour humer les parfums de la terre entr'ouverte, pour sentir battre plus vite à leurs tempes leur sang désengourdi. Les anciens laissent s'éteindre à leur bec leur petite pipe coiffée'd'une calotte de cuivre. Les aïeules s'arrêtent de tricoter leur interminable bas. Tous, la peau détendue, les membres moins raides, le soufile plus profond, ils songent que le dur hiver a pris fin, que les jours chauds vont revenir, que le ciel souriant promet aux moribonds une année de plus et qu'ils pourront encore une fois voir rentrer dans les cours les belles moyes de blé toutes brûlantes de soleil.
Ainsi, les vieux et les jeunes se ressaisissant à la vie, le village semblait se réveiller, non seulement de la nuit, mais de l'hiver lui-même, sous les fraîches caresses de cette matinée de mai, qui rendait jojeux jusqu'aux enfants en train de franchir le seuil de l'école.
Ils y entraient, les petits gueux, en bourdonnant comme des abeilles au trou d'une ruche. Leurs cartables dansaient gaiement sur leurs derrières. Les leçons chantaient d'ellesmêmes sur leurs lèvres. Ils se faisaient une fête d'entonner tout à l'heure le ba, be, bi, bo, bu, pour en assourdir le père Alliaume, qui avait l'oreille un peu dure. Le magister en personne avait, à leur aspect, la figure avenante. Lui aussi, il se ravigotait à ce printemps de la nature. Sans mélancolie, avec un doux orgueil bien plutôt, il se rappelait toutes les générations instruites par lui et revoyait dans
Miarka
les bambins d'à présent leurs pères et même leurs grands-pères qu'il avait fait épeler jadis. Et c'est d'un air gaillard qu'il chaussait son nez de ses grosses besicles, pour mieux regarder ces frimousses rieuses. Et il étouffait de son mieux les rauquements de son asthme, afin de rendre plus aimable la voix dont il leur disait :
— Allons, mes tiots blonds, en place, en place ! Il y a une belle image dans mon pupitre pour celui qui sera le plus sage.
Sur un ton aigu, ils commencèrent à sjdlaber, égrenant les notes perlées dans le concert des musiques matinales, où se mêlaient déjà les bavardages des commères, les fredons des oiseaux, les gloussements des bassescours et les cantilènes des vanniers au bord de la rivière clapotante.
Seul dans tout le pays, un être ne partageait point le bonheur de tous, n'ouvrait point son cœur aux effluves de mai, et ne semblait pas vouloir se réveiller sous les fraîches caresses de l'aube. C'était Miarka, qui, tristement accoudée à la fenêtre, s'abîmait dans ses souvenirs douloureux et ses espérances déçues.
Depuis quinze jours elle vivait de la sorte, sans répondre aux maternelles prévenances de madame Octavie, autrement que par de sourdes et obscures lamentations. La vieille demoiselle avait beau la choyer, la câliner, la traiter comme sa fille, après l'avoir recueillie dans la maison du maire, devenue sienne. Maigre tout, malgré la tranquillité du présent et l'assurance de l'avenir, Miarka ne pouvait se résoudre à oublier le passé. Toujours, toujours, elle ruminait les aventures de ces six derniers mois, où elle s'imaginait avoir enterré sa vie tout entière. Elle en était venue à douter de son destin. Elle croyait s'être trompée sur le sens des tarots.
Car, si elle avait vu juste, pourquoi tant d'événements n'aboutissaient-ils pas ? La Vougne morte, le maire assassiné, Gleude supprimé, que fallait-il donc encore pour aider les tarots, et comment n'avaient-ils pas tout de suite tenu leurs promesses ? Mais non. Làbas, à l'horizon, la route restait implacablement déserte. On n'y voyait passer que des paysans. Jamais, jamais la tribu n'arriverait, puisqu'elle n'était pas venue au jour dit, au jour où tous les périls étaient passés. Et mainnant, Miarka serait forcée de vieilhr dans cette maison sous ce toit d'étranger, comme une fille de chien. Elle ne serait pas reine. Elle avait le noir pressentiment de la prédiction avortée. Pourquoi ? Elle n'en savait rien. Mais elle désespérait. Et, quand elle quittait la fenêtre, c'était pour pleurer dans les bras de Pouzzh, à qui elle disait amèrement :
— Les tarots ont menti, Pouzzli, ou bien tous les Romani sont morts.
— Que dis-tu à ta nourrice, lui demandait madame Octavie, et pourquoi pleures-tu, ma mignonne ? Ce n'est pas ta faute, si tous ces malheurs sont arrivés.
— Pas assez, peut-être, répondait Miarka.
— Je ne te comprends pas, fillette.
— Mais je me comprends, moi.
Et elle se reprochait de n'avoir pas, en effet, trempé les mains plus activement dans ces événements tragiques. Au fond de son cœur, elle s'en voulait d'avoir laissé faire plutôt que d'avoir fait elle-même. Peut-êtn les tarots la punissaient de ne pas les avoii aidés en personne. Elle avait des remords dtn'avoir pas été criminelle. Est-ce que la Vougne n'avait pas empoisonné le cousin de Tiarko ? Est-ce que la Vougne n'avait pas mis le feu à la remise ? Pourquoi donc Miarka n'avait-elle pas suivi ces farouches exemples ? Oui, oui, c'est de sa douceur qu'elle était châtiée ! Elle ne s'était pas montrée digne de sa grand'mère, digne du sang dises aïeux. Et pourtant, aurait-elle jamais eu le courage d'empoisonner, elle, de tuer ? Non. elle le sentait bien. Elle ne pouvait mêm» songer à la mort de Gleude sans avoir lelarmes aux yeux. Le pauvre innocent, elle le regrettait, elle aurait voulu le voir encore, l'avoir auprès d'elle, le consoler. Par moments, en se rappelant l'horrible scène, il lui venait presque des rancunes contre Pouzzli. Et de cela aussi elle s'accusait, en y cédant. Ah ! voilà bien pourquoi le destin manquait aux prédictions ! Elle ne méritait pas sans doute l'honneur promis. Elle avait du sang de sa mère dans les veines, du sang d'étrangère. Elle avait failli à la cruelle devise : Cœur de reine, cœur de diamant. Elle ne serait pas reine !
Et, tandis que le village entier semblait so réveiller, tandis que tout le monde chantait le renouveau et les espoirs rajeunis, Miarka s'alanguissait dans un morne abattement, dans une sinistre hébétude. Comme la journée s'avançait plus radieuse et plus gaie, ell» ferma la fenêtre, pour ne plus voir ces verdures épanouies, pour ne plus entendre cevoix heureuses, et elle alla se coucher par ten • dans un coin sombre, avec Pouzzli à qui elK disait :
— Tue-moi aussi, Pouzzli, tue-moi, ma nourrice. Je n'ai plus rien à faire ici. Je nveux pas mourir comme une fille de chien Je ne sens pas venir les Romani. Le roi n» m'aime pis. Il est parti ailleurs.
Tout à coup, parmi les gais murmures du village, un bruit nouveau éclata, mais encon» lointain, comme celui d'une cascade d'eau courante subitement démasquée. Des rumeur s'y mêlaient. Rumeur de paysans épars qu s'appelaient à travers champs pour courir du
Miarka
côté du bruit. Rumeur des chiens de berger aboyant aux moutons à la débandade. Rumeur des bandes de corbeaux envolés avec de tumultueux croassements. Et tout cela venait de là-haut, du pays d'Hirson, où ce n'était pourtant pas jour de marché. Si bien i\\w les commères se regardèrent d'abord l'une l'autre, presque effrayées, sans pouvoir comprendre.
Miarka, en ce moment, s'était enfoncée à tête perdue dans la fourrure de l'ourse ; et, ainsi séparée du monde, seule avec ses pensées dans son coin noir, la fenêtre close, elle n'entendit rien.
Cependant le bruit montait, grandissait, s'enflait peu à peu. On eût dit que la cascade, démasquée au lointain, s'avançait et poussait ses nappes torrentueuses vers le village. 11 semblait qu'une inondation approchât. C'était le vacarme sourd et roulant de flots heurtés, et en même temps la sonorité argentine de clochettes sans nombre, comme quand l'eau court en dansant sur des graviers avec ses mille pieds tourbillonnants.
Pareillement les rumeurs grossissaient. Les paysans épars dans les champs revenaient aux maisons. Les commères, parties au-devant d'eux par les venelles, les hélaient de loin pour leur demander ce qu'il y avait. On se parlait par des cris, d'une haie à l'autre, du fond des pâtures, du haut des collines, du creux des ravins. Les chiens des fermes, excités par ces clameurs, répondaient aux abois des chiens de berger, avec de longs jappements qui se faisaient écho. Et dans les basses-cours, au-dessus desquelles passaient des vols de corbeaux, les poules, inquiètes, se sauvaient en gloussant, tandis que les coqs, hérissés et l'aile pendante, poussaient vers le ciel un strident appel de clairon guerrier.
Cette fois, malgré la fenêtre close, malgré sa tète enfouie, Miarka ne put s'empêcher d'entendre. Elle se redressa sur les poignets, et prêta l'oreille.
Sans savoir pourquoi, son cœur battait.
Une sorte d'éblouissement lui brouillait les yeux. Ses mains, aplaties sur le parquet, le mouillaient d'une sueur froide. Tout son corps frissonnait.
— Pouzzli, Pouzzli, fit-elle à voix basse, dis-moi que je ne rêve pas, que je n'ai pas la fièvre, dis-moi que je ne rêve pas. Écoute, écoute ! Est-ce en moi, ce que j'entends ? Est-ce là-bas ? Je n'ose y croire. Je n'ose aller
ouvri. la fenêtre. Si je me trompais Pouzzli, Pouzzli, viens avec moi.
Et comme elle se levait en tremblant, elle entendit soudain le bruit tout proche, le bruit de roulement, parmi les rumeurs des paysans, les abois des chiens ; et, juste au moment où elle ouvrait la fenêtre, elle vit passer sur la route la bande de gamins échappés de "école qui dégringolaient la côte en faisant des culbutes, pieds nus, la tête folle, les pans de chemises flottant à la fente des culottes ; et elle faiUit s'évanouir d'extase quand elle entendit ce cri aigu qu'ils poussaient en cabriolant :
— Les merlifiches ! les merlifiches ! V'ià les merligodgiers !