ELLE SE REDRESSA SLR LES POIGNETS
Sur la grand'route, en effet, venant de Neuve-Maison, descendant du nord, arrivaient des bohémiens. Et ce n'était pas, cette fois, une famille errante, ni même un fragment de bande comme il s'en forme pour traverser la France par pelotons) séparés. C'était une tribu entière, près de cinq cents personnes, plus de cinquante voitures De là Vémotion du pays qui ne voyait guère de tels passages que tous .es quinze ou vingt ans et qui toujours les redoutait comme une sorte d'invasion.
La tribu pourtant ne marchait pas ainsi qu'un troupeau de pillards ; mais, au contraire, s'avançait en bon ordre, à la façon d'une caravane.
Miarka
En tête, réglant à son pas relevé le pas des attelages et des piétons, allait un âne, qui .servait de guide et semblait avoir conscience de sa fonction, tant il portait beau, sous ses pompons écartâtes et son manteau de lilet tout garni de grelots luisants.
Derrière lui venait une grande voiture à quatre roues, traînée par deux chevaux. La voiture était repeinte de frais, en jaune cru, f'^dalanl, aveuglant. Elle était hermétique-
de fauves aux flancs de la mystérieuse maison roulante.
Ensuite défilaient à la queue-leu-leu 1cinquante autres chariots, les uns remis neuf, les autres antiques et délabrés, toii^ bondés de femmes, d'enfants, de vieillards, tl la plupart accompagnés d'un ou deux our^. que menaient des hommes portant en travers de la nuque le long bâton romane.
A l'extrémité de la colonne roulaient .1.^
ENTKTF, REGLANT A SON PAS.
ment close, sauf sur le devant, où une petite lucarne s'ouvrait comme un œil sondant l'horizon. Les chevaux, caparaçonnés de cuirs aux vives nuances, où pendaieht des flots en crin blanc, des houppes en laine multicolore, des clochettes d'argent, étaient conduits par la figure, entre deux hommes dont les larges poitrines faisaient paraître presque étriqué le poitrail des bêtes. Autour de l'équipage, dix ours piétinaient, tenus en laisse, et sem- ])laient une garde du corps formant une haie
front les deux n4hi(lals, au caisson noir, à la sinistre bâche endeuillée de goudron.
Les paysans, les vanniers, les commères et la marmaille s'étaient groupés à la têtdu pont, en deux masses compactes, et alten daient l'étrange défllé avec des mines à la foihargneuses et poltronnes. On ne criait plus. On ne parlait même plus à voix haute. On se do mandait, dans des colloques pleins d'angoisses et de menaces, ce qu'allait faire la tribu plus nombreuse que le village.
Miarka
Quel désastre, si ce" tas de merlifiches s'avisait de camper ici, le long de la rivière, où s'arrêtaient liabituellement leurs familles dispei-sées ! Une douzaine de ces filous, c'était déjà le vol assuré, les poules disparues, les caisses à avoine dilapidées sournoisement. Que serait-ce donc, avec près de cinq cents aventuriers ! Une bande de rats, une pluie de sauterelles, ne causerait pas plus de ravages ! Non, non, l'on ne pouvait tolérer l'idée d'une semblable ruine ! On leur refuserait le permis de stationner. La loi était formelle. Les communes ont le droit de défendre leur terroir.
Mais qui donc refuserait le permis ? Qui en avait l'autorité ? Le maire mort n'était encore remplacé que par le premier adjoint, le père (lasimir Couvreux, un vieillard sans énergie. Le conseil municipal n'avait pas le temps de se réunir j)(>ur j)rendre une décision. Que faire ?
Tous les yeux se tournaient vers Forlet- Lefebvre, dont la plaque et le bicorne représentaient la loi et la force armée. Il sentait lui-même l'importance du rôle qu'il était appelé à jouer. Mais, en dépit de sa bravourie de vieux soldat, il se trouvait bien embarrassé pour le cas probable où cette troupe voudrait faire halte. Comment s'y opposer ?
Certes, les gens du pays n'étaient pas des capons, et l'on voyait assez, à leurs aigres figures renfrognées, qu'ils étaient tout prêts à souhaiter la malvenue aux arrivants. Il y avait là de solides gaillards, accoutumés aux rixes de cabaret, friands des coups de poing, et qui, aux soirs d'ivresse, ne craignaient pas même de tirer de leur poche leur petit couteau à courte lame.
Mais, d'autre part, ces merlifiches n'étaient pas rassurants non plus, avec leurs faces tannées, aux fauves regards, à la bouche torve avec leurs grands corps dégingandés, assouplis par la marche et la danse, avec leurs longs bâtons ferrés des deux bouts. Eux aussi, à l'occasion, ils mettaient les couteaux au vent ; et non pas de petits couteaux à courte lame, mais de terribles binces, épais et aigus, comme des coutelas de bouchers. Puis, il y avait les femmes et les galopins, habiles à jeter des pierres, à faire tournoyer les frondes <iont ils savent abattre des oiseaux au vol Enfin, il fallait compter encore avec les ours, qui avaient l'air bon enfant, comme ça, muselés, le nez traversé par l'anneau de fer, et se dandinant au bout des laisses, mais que les hommes démusèleraient, s'il y avait bataille. Et l'on songeait à ces cinquante ou soixante grosses bêtes, lâchées et féroces, qui se dresseraient soudain en ouvrant leurs bras pareils à des étaux et en desserrant leurs mâchoires capables de vous broyer la tête d'un seul coup.
Cependant la caravane avançait toujours vers le pont, au pas régulier et tranquille de l'âne, qui redressait ses oreilles pour signaler ce tas de gens hostiles. Elle dévalait, marchant à la rivière, et on la voyait maintenant tout entière déroulée, depuis le dernier tournant du chemin. Encore cent pas, et elle serait à l'entrée du village.
— Si on barrait le pont ? dit quelqu'un.
— Comment ? répondit-on.
— Avec des charrettes.
— On n'a pas le temps.
— Puis ce serait bataille.
— Qui sait ? Ils vont peut-être traverser seulement, et remonter vers Origny.
— Mais s'ils s'arrêtent ?
— Alors, on verra. C'est à vous de leur parler, Forlet-Lefebvre.
— Non. C'est au père Casimir.
Ainsi se consultant, les Thiérachois ne pouvaient se décider à rien, et attendaient l'événement d'un coeur anxieux, sans détacher leurs regards' de la caravane qui descendait toujours, et les fascinait en s'approchant, pareille à un long serpent prêt à les dévorer.
Tout à coup, sur le devant de la gran<le voiture jaune, la lucarne s'ouvrit, et une voix forte cria :
— Krasrw, bzig f
A ce commandement, l'âne rabattit ses oreilles en arrière, et fit halte. Puis, un des conducteurs de la voiture se retourna vers la caravane, et, se faisant un porte-voix de ses deux mains, il répéta le cri d'ordre, sur un ton aigu et par trois fois :
— Krasno ! Krasno ! Krasnà !
Tous les chariots s'arrêtèrent, et les Romani poussèrent en chœur une clameur formidable, qui épouvanta les paysans.
— Ils veulent se battre, dit le plus effrayé. Tant pis ! Sauvons-nous. Ils sont les plus forts.
— Mais non, mais non, fit Forlet-Lefebvre, ils ne disent pas qu'ils veulent se battre.
— Qu'est-ce qu'ils font donc ?
— C'est comme qui dirait un ordre de ralliement, quoi, rien de plus. Nous aussi, au régiment, on se tassait avant d'entrer dans un pays. Allons, n'ayez pas peur, sacrebleu !
— Mais les v'ià tous qui s'assemblent autour de la grande voiture.
— Ça doit être le colonel qui est dedans. Ils viennent au rapport, censément, rien de plus. Ou bien pour autre chose, d'ailleurs, Ça ou ça. Mais suffît, je m'entends. Bref, ce n'est pas une raison pour flancher. Voyons, les enfants, il ne sera pas dit que les gens d'Ohis ont tant que ça froid aux yeux. Nous sons chez nous, amon, et avec la loi. Je saurai bien faire respecter l'autorité, ne craignez rien. J'en ai vu d'autres en Afrique.
Miarka
Et bravement, donnant l'exemple du courage, le vieux soldat sortit des rangs et vint se camper au beau milieu du pont, qu'il semblait vouloir barrer à lui tout seul.
La plupart des merlifiches étaient venus, en effet, comme pour prendre un ordre, se masser autour de la grande voiture, en un cercle épais d'une centaine d'hommes, l(s plus jtun(S, les plus valides. Et vraiment, quoi que pût dire Forlet-Lefebvre, ils avaient tout l'air de gens qui se préparaient au combat.
Ce qu'ils attendaient, on ne tarda pas à le voir. Celui que le garde champêtre avait appelé le colonel, celui qui avait commandé halte, ouvrit soudain la porte dans laquelle s'encastrait la lucarne, et il parut sur le devant de la grande voiture.
C'était un jeune homme de vingt-cinq ans environ, merveilleusement vêtu à la mode romane, et d'un type bohémien qui eût ravi d'enthousiasme le pauvre M. Cattion-Bourdille.
Il était de taille moyenne, plutôt grande. Ses jambes fines, presque maigres, se dessinaient sous les plis flottants d'une culotte de soie rouge, serrée aux chevilles. Ses flancs pleins et ses reins extrêmement cambrés étaient étranglés par une large ceinture en maillot de fihgrane d'or. Une veste de vieux velours cramoisi, toute galonnée, brodée, passementée, soutachée, raide de paillons et de pierreries, lui cuirassait le torse, qu'il avait large et formidablement carré des épaules. Ses bras en sortaient, nus jusqu'aux aisselles, bras forts et à la fois gracieux, aux muscles puissants sous une chair arrondie, avec des gonflements d'hercule et des mollesses de femme. La peau en était cuivrée, polie, au grain de métal, et rehaussée, sur le bras gauche entre la saignée et le coude, par une lentille noire pareille à une mouche de velours.
Mais ce qu'il avait de plus beau encore, c'était la tête. Sur un cou robuste, un peu gras, sans tendons, sans pomme d'Adam, elle se dressait fière et dominatrice. La bouche, aux lèvres rouges, se retroussait à droite en un pli moqueur et cruel que ne cachait pas la fine moustache brune et légèrement mordorée aux pointes. Le menton carré, volontaire, impérieux, s'encadrait dans une jolie barbe toute frisée et fourchue, mais non rude toutefois, et, au contraire, d'un aspect soyeux. Le nez droit, terminé en boule, respirait l'orgueil et la volupté par ses narines mobiles. Les joues, larges et sculptées de forts méplats, étaient couleur d'orange, avec des rehauts de citron verdâtre sous les yeux. Ces yeux étaient extraordinaires. Enfoncés sous les deux bosses des sourcils, dont la ligne les contournait jusqu'au coin des arcades, ils
n'étaient pastrès grands, et ils avaient cependant le regard immense. Leur globe, pareil ;i de l'argent bruni, était enveloppé et cares.^par des paupières à la peau ambrée. Les pru nelles semblaient deux petites pièces de cuivre pâle, et tantôt dormaient dans une lueur trouble comme si une haleine eût terni ce métal, et tantôt luisaient avec un éclaircommo si le soleil entier s'y condensait dans une pail lette. Ils étaient à la fois très doux et trèh féroces, pareils à des yeux de bon et, comme eux, ils s'embusquaient sous les broussailles d'une chevelure épaisse, aux noires boucles embrouillées, qui couvraient tout le front d'une bouillante écume de ténèbres.
Tel parut le jeune homme, chef de la caravane, debout sur le devant de sa voiture jaune, où il s'encadrait comme dans un nimbe d'or. Les paysans et les Romani le contemplaient. Il demeura un instant silencieux, regardant là-bas sur la route. Puis, il étendit les deux bras, ainsi que vers une apparition, et il s'écria :
— Romane tchavé ! Romane ichavé ! Ara kevoï lo drisvol ! Ara douchka ! Ara voï !
Ce qu'il regardait là-bas sur la route, ce que ne voyaient point les autres qui tonavaient les yeux tournés vers lui ; l'apparition à laquelle il tendait les bras en souriant, c'était Miarka.
Aussitôt les Bohémiens aperçus, la jeun fille s'était vite revêtue du costume d fiancée de sa grand'mère ; puis elle avait em paqueté les livres et les avaitchargés surled« de Pouzzli, en deux baluchons, qui se fai saient pendant; et alors, la guzla en mai?i les pieds nus, les cheveux dénoués et flottanlsur les épaules, elle était desrendue ave« l'ourse. En bas, dans la cour, elle avait rencontré madame Octavie qui la crut folle.
— Où vas-tu donc, fillette, ainsi déguisée.
— Je ne suis pas déguisée. J'ai les habilqui me conviennent, je vais trouver moi amoureux.
— Mais tu emportes tes livres. Tu pare donc pour ne plus revenir ?
— Oui.
— Tu ne m'aimes pas du tout, du tout alors ?
— Si, madame Tavie, je vous aime bien Mais il faut obéir aux tarots. Ah ! je vous « i prie, ne me faites pas pleurer. C'est jour «] fête pour moi aujourd'hui. Si vous voul» venir avec moi, venez, et ma joie sera com plète. Je vous emmènerai. Le roi ne dira pas non. Venez, venez ! sinon, embrassonsnous sans nous rien dire. Adieu ! Adieu !
Miarka
Et, comme la vieille gouvernante avait éclaté en sanglots, Miarka doucement lui avait caressé les cheveux, puis bu les larmes dans deux longs baisers, et elle s'était sauvée pour ne pas céder elle-même à l'attendrissement qui lui poignait le cœur.
En route, elle avait pensé à frapper chez l'abbé Ternaille, et à lui dire :
— Montez à la maison, monsieur le curé ; nô dame est adligée ; elle a besoin de vos consolations. Répétez-lui bien que sa petite Miarka ne l'oubliera jamais, jamais. Seulement, quoi 1 je ne suis pas comme les travailleuses de vos ruches, n'est-ce pas ? Je suis reine, et mon jour est venu d'essaimer. Adieu !
Puis elle avait continué sa marche vers la rivière. Et c'est alors que le chef de la carava le l'avait ape.'çu'» par la lucarne ; c' est alo.'S qu'il avait donné l'ordre de faire halte ; et, comme elle arrivait à cinquante pas du pont, il s'était dressé et lui avait tendu les deux bras en criant :
— Enfant Romane ! Enfant Romane I Voici venir la reine ! Voici mignonne ! La voici !
A sa voix et à son attitude, tout le monde se retourna pour voir à qui il parlait. Et tout à coup sous les yeux des paysans et des Romani, Miarka se mit à danser en jouant de la guzia, tandis que Pouzzh, malgré le poids des ans et le poids des livres, bondissait et caracolait joyeusement autour d'elle.
Légère, pirouettante, presque envolée, par sauts fougueux qui faisaient ballonner sa jupe chatoyante, par voltes rapides qu'allumaient toutes les facettes de sa pasquine papelonnée de métaux et de verroteries, tourbillonnant et courant parmi les pizzicati roulants de sa guzla, elle ressemblait à quelque merveilleux oiseau des Iles, soûl de lumière et de musique, en train de secouer les pierreries de ses ailes dans le feu d'artifice de ses chansons.
Les paysans, les Romani, l'admiraient en silence. Le chef la contemplait, les bras toujours tendus, les yeux fixes, un sourire d'extase sur les lèvres.
Lorsque, enfin, après avoir franchi le pont, elle se laissa tomber haletante, au bout d'un dernier et vertigineux entrechat, il se réveilla soudain comme d'un rêve, et lui dit en romane :
— Je t'attendais. Les tarots t'avaient annoncée à moi, qui es-tu ?
Sans se relever, agenouillée maintenant auprès de Pouzzli qui lui léchait les mains elle répondit :
— Je t'attendais aussi, je suis Miarka, fille de Tiarko, petite fille de la Vougne. J'ai les livres, et j'en sais les secrets.
— Les tarots n'avaient pas menti, reprit le chef. Lève-toi donc, Miarka ! Car je ne puis aller moi-même te prendre par la main. La loi s'y oppose. Je suis Hohaul, fils de Bagruli, petit-fils du Rivno, de la tribu de Gadisch, des trois tribus de Grenada, et roi des Romani. Lève-toi et monte dans ma voiture, que je te baise sur les lèvres.
Les Romani avaient rompu le silence après le discours du roi. Ils le féhcitaient, commentaient ses paroles, se promettaient un avenir de fêtes. Les vieux et les vieilles se rappelaient