‹ Miarka, la fille à l'ourse. Illus. de Louis StrimplChapitre 40 sur 40 · LE CHEF DE LA CARAVANE · texte numérisé non relu

LE CHEF DE LA CARAVANE

la Vougne et Tiarko le ragni. On parlait surtout des livres miraculeusement retrouvés^et qui manquaient depuis près de vingt ans à la tribu. Et l'on faisait respectueusement cercle autour de Pouzzli qui portait le trésor sacré.

Cependant, Miarka ravie avait sauté d'un bond sur le devant de la voiture dans les bras du roi, qui la tenait amoureusement pressée contre sa poitrine, et luidonnaitun longbaiser où ils se pâmaient tous les deux.

— Il faut nous marier ici, tout de suite, lui dit-il à voix basse, en lui chatouillant l'oreille de son haleine ardente. Campons au bord de cette rivière, moins fraîche que ton sourire, sous ce beau soleil moins brillant que tes yeux. Je vais convoquer les anciens pour la cérémonie. Je t'aime. Je t'idole. Il y a si longtemps que je t'attendais.

Miarka était devenue subitement songeuse. (le pays, elle s'y sentait retenue par tant d'attaches ! Malgré son sang romane, ne le chérissait-elle pas comme une patrie ? Et cela n'était-il pas un crime qui lui porterait malheur ? Cœur de reine, cœur de diamant ! Elle ne devait pas ajouter un souvenir de plus, et le meilleur, à tous les souvenirs qui déjà la liaient ici.

— Non, non, répondit-elle. Ce soir, plus loin, sur une route inconnue, nous nous marierons. Ici, c'est un pays de malheur, où est mort mon père le ragni, où ma grand'mère a vieilli loin des siens, où mon enfance^ a été prisonnière, où l'on m'a trop aimée. Écoute ma prière, ô mon roi tant adoré, et ne me refuse pas la première chose que je te demande Xe passons même pas par ce village. Prenons ce chemin, qui longe la rivière, moins chantante que tes paroles. Et fuyons loin d'ici. fuyons en nous tenant enlacés jusqu'au soir.

— Que ta volonté soit la mienne, répliqua le roi. Je n'ai point d'autres désirs que les désirs qui fleurissent sur tes lèvres.

Et il donna l'ordre de changer la route, de laisser là ce village, et de prendre le chemin (jui longeait la rivière.

— Prenez vos rangs, ajouta-t-il. Et qu'on sorte les guzlas des étuis, et que les chanteurs viennent aux flancs de ma voiture ! La reine veut me dire son amour parmi vos musiques et tandis que nous marcherons.

— Une seconde prière, fit Miarka rougissante.

— Dis, mignonne, répondit le roi. C'est une seconde rose que je cueillerai dans ton cceur.

— Laisse donc monter Pouzzli dans la voiture. C'est ma vieille compagne. C'est ma nourrice. Elle a vu tous mes malheurs, et m'a consolée, et m'a défendue. Elle sera joyeuse de ma joie. Et nos pieds étendus sur elle la caresseront.

On hissa l'ourse dans la voiture, après l'avoir débarrasséq des livres, qu'on enferma soigneusement dans le coffre d'avant, qui servait de siège au roi.

Puis, tout étant prêt, le roi tenant Miarka sur ses genoux, Pouzzli couchée à leurs pieds, il cria :

— Kravnoch ! En avant !

Et, l'âne reprenant son pas régulier, la caravane se remit en marche, à la grande satisfaction des paysans, qui s'avancèrent de l'autre côté du pont pour mieux la voirdéfiler.

Maintenant, les Romani chantaient, en s'accompagnant sur leurs guzlas. Ils avaient entonné le refrain en chœur, pour donner le branle. Puis, chacun des chanteurs disait à son tour un couplet, et la foule vociférait au retour du refrain. Ils chantaient la chanson

de bienvenue à la reine enfin n-trouvée, cette chanson qui avait hanté la fièvre de Miarka, et qui depuis avait si souvent battu des ailes dans ses rêves. Ils chantaient tout au long la chanson romane qui dit :

Entends la guzla, holà !

Entends la guzla.

Voici la reine venue.

Les étoiles ont pâli.

La rose jalouse en meurt. Effeuillez-la dans son lit.

Entends la guzla, holà 1 Entends la guzla.

Dans son lit mettez encore La marjolaine et le thym.

On en fera du vin rose, Que le roi boira demain.

Entends la guzla, holà !

Entends la guzla.

Qu'il en boive à pleines lèvres, A pleins yeux et à plein cœur I Que tout son corps s'en pénètre Pour en bien garder l'odeur.

Entends la guzla, holà !

Entends la guzla.

Qu'il en boive et qu'il s'en grise C'est le vin du prime amour.

Qu'il en boive pour la vie.

Car il n'en boira qu'un jour.

Entends la guzla, holà !

Entends la guzla.

Que la reine sur sa bouche Se fonde dans un baiser.

Comme une larme de miel S'évapore en un brasier.

Entends la guzla, holà !

Entends la guzla.

Que tous deux dans les caresses Soient abîmés au réveil.

Comme deux flocons de neige Dans un rayon de soleil.

A ce moment le roi se dressa. Suivant l'usage, après la chanson de bienvenue chantée par les Romani, il devait à son tour improviser quelques vers à sa fiancée. Tandis qu'elle le regardait, souriante, presque agenouillée devant lui. il chanta, d'une voix chaude et douce :

C'est toi, je l'ai reconnue Aux serpents de tes cheveux.

Aux saphirs verts do tes yeux.

C'est toi, je t'ai toujours vue !

Toujours ton image a lui Dans les astres de mes nuits.

C'est toi ! je t'ai attendue I Ton amuur est arrivé.

Vivant ce que j'ai rêvé.

C'est toi ! contre ma peau nut- Tout ton corps frissonnera.

Et mon sang te brûlera.

C'est toi ! sois la bienvenue Je veux mourir épuisé Dans un linceul d- l -c-....

Miarka

A son l(»ur Miaika se lova. Là-bas, derriciv olK\U" villap' disparaissait, le village où .ivait Henri son en lance, où avait germé sa vie, où avaient palpité ses rêves, où dormaient ses <lix-iniit ans de tendres affections, de chères habitudes, où restait la pauvre madame Oclavie toute en larmes, la bonne vieille, si bonne pour la fille à Tourse. Là-bas, elle laissait tous les souvenirs de son existence jusiju'à l'heure présente, tout un nid de souvenirs qu'elle ne réveillerait plus jamais, janiais, et qui allaient s'elTacer, après son départ, dans la mémoire obscure des paysans. In soupir de regret lui gonlla le cœur, malgré tout, et elle eut envie de tourner la tête pour ailresser à sa patrie passagère un suprême adieu. Mais le roi la regardait avec ses beaux yeux jaunes, pailletés d'or et flambants d'amour. Et alors, se dressant jusqu'à ses lèvres, elle le baisa longuement, puis chanta cette chanson improvisée qui racontait l'histoire même de sa vie :

Miarka naît, Miarka {grandit.

Miarku s'instruit. Miarka n'aime pas.

Miarka se défend. Miarka s'en va.

Miarka était une hirondelle Qu'on avait mise dans une cage.

Et les hirondelles n'y vivent pas.

Un jour le vent est arrivé.

Il a ouvert la porte dp la cniio.

I/hirondelle est repartie dans l'orage.

L'orage est beau. L'orage est libre.

Il a les cheveux en noirs nuages ;

Il a des yeux aux prunelles de cuivre.

Ne pleurez pas sur la cage ouverte.

La petite hirondelle est heureuse.

Elle a des ailes, c'est pour s'envoler.

Elle s'envole dans la tourmente.

Dans les aventures, dans le v^nt qui passi

Dans la liberté, dans l'amour.

Et c'est ainsi que s'en alla.Miarka la fille à l'ourse.

Pour paraître le i" Juin 19 jo, le /j° 43 :

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