‹ Michael Ivanovitch Glinka: d'après ses mémoires et sa correspondanceChapitre 10 sur 11 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Nous avons raconté la vie de Glinka ; nous avons dit quel fut le sort de ses ouvrages en Russie et à l'étranger. L'anecdote suivante donnera une idée de son influence sur les musiciens de son pays.

Dans les derniers temps de son séjour en Russie, Glinka recevait souvent la visite de Dargomijski. Ce compositeur très bien doué devait exceller surtout, selon Glinka, dans l'opéra comique. Cette appréciation ne flattait pas outre mesure l'auteur de la Rouasalka; Glinka persistait dans son opinion, disant : « Il ne faut pas moins de talent pour réussir dans le genre léger que dans le genre sérieux ; seulement il y faut un talent particulier. » Un jour, Dargomijski vint soumettre à Glinka un morceau qu'il venait de composer. Le maître crut voir dans un passage de cette pièce nouvelle une réminiscence de Rousslan. Il en fit l'observation à son hôte; à quoi celui-ci répondit : « Hé, mon gracieux frère, tout le monde te vole, tu le sais bien : permets donc à un ami de te chiper quelque chose en passant ! »

Et, en effet, Dargomijski ne s'est jamais gêné pour faire à Glinka de larges emprunts. Après la mort de Glinka, il est devenu à son tour le chef de l'école musicale russe. Dire si cette école a progressé dans ses mains et n'a pas quelque peu dévié, serait l'objet d'une nouvelle étude que nous soumettrons peut-être un jour à la bienveillance du lecteur, en priant à l'avance nos obligeants correspondants de Pétersbourg de nous excuser si nous n'étions pas d'accord avec eux.

Il ne nous appartient pas de prédire quel pourra être dans l'avenir le sort de l'école russe. S'il est vrai, comme certains artistes — non des moindres (1) — le prétendent, que nous soyons à la veille d'une complète révolution musicale ; si les modes anciens doivent rentrer en scène et détrôner la tonalité moderne , qui s'était établie sur leurs débris ; si les gammes des Orientaux doivent faire irruption dans la musique européenne, il est à croire que les Russes nous précéderont dans cette voie, habitués qu'ils sont par leurs chants populaires à toutes les bizarreries d'un système tonal dont nous avons perdu le sens et la tradition. Quoi qu'il en soit de ses destinées futures, l'école russe compte aujourd'hui des compositeurs pleins de talent, d'ardeur, de conviction; une sève abondante monte dans ses rameaux. Il sufiBt de citer les noms, de Sérof, Balakiref, Borodine, Moussorgski, Rimski- Korsakof, Gui, et ceux plus connus parmi nous de Rubinstein et de Tchaïkovsky, pour montrer l'importance du mouvement musical à Saint-Pétersbourg. Cette école remonte à Glinka. Il en est le fondateur, le créateur ; il est le patriarche, le père de cette nombreuse génération de musiciens. Le premier, il a eu l'idée de fouiller cette mine, dont on ne connaît pas encore toutes les richesses, la mélodie populaire. Ajoutons que, grâce à une heureuse alliance d'une forme claire et d'un excellent sentiment du style expressif, il est et mérite de rester le grand classique de son pays. C'est là la raison qui nous a fait entreprendre cette étude, persuadé que c'est encore servir sa patrie que de faire connaître l'histoire des autres peuples, et d'étudier sérieusement et sans parti pris les grandes manifestations de l'art qui se produisent hors de nos frontières.

(1) Camille Saint-Saëns {Causerie musicale^ insérée dans la Nouvelle Revue) ; Bourgault-Ducoudray, Conférence sur la modalité dans la musique grecque

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