APOTHÉOSE. — LE TOMBEAU DE GLINKA. — LES OEUVRES DE GLINKA
SES MÉMOIRES. — La Vie pour le Tsar a prague et a valrose.
Les dernières années, les derniers jours que nous venons de raconter sont remplis de tristesses. Mais l'histoire des artistes ne finit pas avec leur vie : souvent noiême c'est du fond du tombeau que leur esprit jette ses plus vifs rayons. Pour Glinka comme pour bien d'autres, l'apothéose commença du jour où il se fut endormi dans les bras de la mort.
Une page des Mémoires de Koukolnik, encore inédits, mais dont plusieurs fragments ont été publiés dans divers recueils périodiques russes, nous fera voir Taurore de cette tardive gloire, aujourd'hui à son apogée.
La Renommée n'emboucha pas ses trompettes pour annoncer à Pélersbourg la mort de Glinka. Ceci ne m*étonna guère. Je connaissais mes patriotes russes ; je savais quelle indifférence ils avaient montrée à la mort de Cari Brulof, à telles enseignes que, hors les gazettes, personne n'avait eu Tair de s'apercevoir que nous venions de perdre l'Alexandre de la peinture : nul témoignage public d'affliction, de sympathie. En serait-il de même pour Glinka? Oui sans doute, si quelqu'un ne forçait les gens à faire leur devoir, è honorer dignement le souvenir du grand compositeur. J'écrivis à A. T. Lvof une lettre chaleureuse par laquelle je demandais que les funérailles de Glinka fussent célébrées dans la cathédrale deKasan avec toute la solennité possible ; je faisais d'ailleurs entendre au directeur de la chapelle impériale que s'il refusait de m aider, je
saurais trouver en dehors de lui les moyens d'atteindre mon but. Lvof se rendit à mon idée et fit un rapport au ministre. On tarda à prendre une décision, mais enfin on la prit. Le choix du ministre ne tomba pas sur Kasan, que Lvof, au reste, n'avait pas demandée, mais sur l'église de la cour de la rue Kaniouchennaïa. Pais on rédigea pour le publier un avis ainsi conçu : « Messieurs les chantres de la chapelle impériale, informés de la mort de leur compagnon de service, ont résolu de chanter à ses obsèques^» Cette annonce me parut inepte ; j'en fis aussitôt une autre en termes émus, que j'envoyai à Lvof, et à Panaïef, censeur. Ce malheureux faiseur d'idylles, alors courbé sous le faix des honneurs, des décorations et des crachats, jugea qu'il n'était pas convenable de parler aussi solennellement d'un simple musicien ; une rédaction de conciliation fut enfin trouvée, dans laquelle on voulait bien traiter Glinka de remarqiiable compositeur.
Le 23 février, à deux heures, l'église de la rue Kaniouchennaïa se remplissait des admirateurs du talent de Glinka. On y voyait quelques dames du grand monde, le baron M. A. Korf et le prince
P. A. Viasemski. Polissadof arrivait justement de Berlin. Il avait vu
Glinka le 40 janvier. Il prononça une petit discours plein de tact et de sens. Le chœur de la chapelle impériale se fit entendre : le So sviATiMi ou POKOï tonna splendidement, et, pour ma part, ayant éprouvé quelque satisfaction, je rentrai chez moi à peu près calmé, en me disant qu'après tout de dignes honneurs avaient été rendus au pauvre Glinka.
En même temps, de plus jeunes amis et admirateurs de Glinka voulurent lui organiser des funérailles artistiques. Un concert eut lieu à la Société philharmonique en mémoire du compositeur, avec plusieurs de ses œuvres au programme. De la part d'Allemands c'était là chose méritoire. Mais cette manifestation présentait un tel à-propos, que les organisateurs furent largement récompensés de leur initiative. Un nombreux public vint à ce concert. Malheureusement, les cercles supérieurs de la société brillèrent par leur absence. Le prince Viasemski, déjà nommé, représenta seul l'aristocratie pétersbourgeoise.
Ohl fuir loin d'eux! fuir cette terre oîi le destin m'a jeté, et oii l'on rencontre des habitants, mais pas un citoyen! Malheureux compatriotes! malheureux pays!
I/indifférence que le dramaturge Koukolnik signale en termes si indignés cessa enfin. M"® Schestakof ayant désiré que son frère fût enseveli à Saint-Pétersbourg, l'exhumation eut lieu à Berlin en présence de M. Engelhardt, l'un des plus fervents admirateurs du maître, et, le 21 mai 1857, les restes de Glinka entraient dans le port de Cronstadt.
Glinka repose dans le monastère de la Trinité de Saint- Alexandre-Newski. Ce monastère, un des plus célèbres de la Russie, porte le nom distinctif de lavra. Il y a trois hvras dans l'empire russe, celle de la Trinité de Moscou, celle du Saint- Sépulcre de Kief et celle de la Trinité de Saint-Alexandre Newski. Cette dernière forme à l'extrémité de la perspective Newski, sur la rive gauche de la Neva, une vaste enceinte entourée de murailles et renfermant six églises, un palais métropolitain, un cloître, un séminaire, une bibliothèque assez importante, un cimetière, enfin quelque chose qui ressemble à un jardin d'acclimatation. Des richesses considérables sont accumulées dans le trésor de Téglise, et sous la crypte sont ensevelis les membres des plus illustres familles.
Dans le cimetière se voit le tombeau de Glinka, œuvre de l'architecte Ivan Ivanovitch Gornostaïef, de l'Académie des Beaux-Arts. C'est une sorte de pyramide présentant sur sa face antérieure le médaillon du compositeur, sculpté par M. Laveretski, alors très jeune, aujourd'hui devenu à son tour professeur de l'Académie. Au-dessus, une portée musicale et les premières mesures du Slavsia de la Vie pour le Tsar, que nous donnons en autographe au commencement du présent volume. C'est M. Vladimir Stassof qui a eu l'idée d'inscrire sur le marbre funéraire le thème d'une des plus magnifiques pages qui soient sorties de la plume du musicien national.
Plus tard, on songea à élever un monument à Glinka dans son pays de naissance et d'origine, à Smolensk. Une souscription publique fut ouverte à cet effet, au profit de laquelle
le Cercle des artistes donna un grand concert dans la salle des réunions de la noblesse. Ce concert, dit un écrivain russe, fut une véritable fns7ia(lj triomphale en Thonneur de Tartiste de génie qui en était l'occasion. M. Balakiref, l'un des amis les plus méritants de Glinka, le dépositaire de sa pensée et des derniers efforts de son génie, conduisait l'orchestre. Le programme était entièrement composé de morceaux de Glinka. Le buste du maître fut couronné sur la scène par Pétrof, aux applaudissements du public. On eût dit qu'en cet instant solennel l'âme de la patrie se révélait et, par les mille voix de la foule, saluait un de ses plus glorieux fils.
Ainsi, les grands créateurs poursuivent leur voie au milieu de l'indifférence et parfois de la haine; les triomphes posthumes qu'on leur décerne sont-ils une réparation suffisante des injustices qu'ils ont subies durant leur vie? Alas! pooi^ Yorickl s'écrierait Berlioz.
Abandonné pendant une quinzaine d'années, l'opéra Rousslm et Ludmila a été repris au théâtre Marie, avec un succès d'abord douteux, mais qui a toujours été s'affermissant et grandissant. Il a atteint sa deux-centième représentation, et excite un enthousiasme de plus en plus vif.
Les Mémoires de Glinka ont été publiés en 1870. Ils s'arrêtent, comme on peut le deviner en se rapportant à la biographie du maître, à l'année 1854. Ils ont paru complétés pour les trois dernières années par M™® Schestakof, qui trace de son frère le portrait suivant :
Mon frère était une nature naïvement enfantine, tendre, délicate, affectueuse. Il était bien un peu capricieux et enfant gâté : il fallait lui céder en tout. Cependant s'il avait des torts, il s'empressait de les reconnaître et de les réparer. Il n'a jamais oublié un
(1) Trisna, jeux solennels qui, dans les mœurs de Tancienno Russie, se donnaient sur la tombe des guerriers. Ils consistaient surtout en luttes et pugilats.
service, un bon procédé. Rien n'ébranlait son cœur, ni les discussions de famille, ni les conversalions de cercles oii le hasard ramenait. On ne peut dire qu'il eût du désordre : mais il était incapable de diriger ses afTaires; ce qui regardait le méoage lui était surtout insupportable. Ses défauts étaient une susceptibilité et une défiance excessives. Il craignait tellement la mort qu'il était ridicule de prudence, et se gardait des moindres choses qui lui paraissaient nuisibles. La plus petite indisposition TefFrayait comme une chose grave. Il se soignait lui-même à Thomoeopathie, et avait toujours chez lui une petite pharmacie contenant les remèdes les plus nécessaires. Suivant les principes d'Hahneman, il craignait les parfums, les odeurs, le camphre surtout, qu'il regardait comme un poison. Les épices et les aromates étaient bannis de ses aliments. Du moins il le croyait ainsi : en réalité, la cuisinière ne se gênait pas pour en introduire dans les mets servis sur la table de famille. Un jour, Glinka ayant trouvé dans son potage une feuille de laurier, il la posa sur le rebord de son assiette, en disant : « Je n'aime le laurier ni sur ma tête, ni dans ma soupe. >
Dès que son frère avait été mort, M°^ Schestakof, soucieuse de sa gloire, avait fait graver à Leipzig la partition d'orchestre de quatre morceaux importants : les ouvertures de la Vie pour le Tsar et de Romslan et Ludmila, la Jota aragonesa, Une nuit à
Madrid (ou Recuerdos de Castilla), dédiés à Meyerbeer, Berlioz, Liszt et Dehn. Dans la même année, chez le même éditeur paraissaient, aux frais de M. Engelhart, dix-sept romances de Glinka, avec textes russe, allemand et italien. Ce recueil était dédié à M™® Viardot, pour qui le maître avait toujours eu une prédilection marquée. Dans une de ses lettres datées de Paris, il dit avoir entendu les plus fameuses prime donne, du Théâtre-Italien, et il ajoute : « Tout cela ne vaut pas notre petite colombe Viardot. »
La partition d'orchestre de Rousslan et Ludmila a été gravée, il y a quelques temps, par les soins de M™® Schestakof; elle forme deux grands volumes d'une édition superbe. Dans
quelques morceaux, on se le rappelle, une bande militaire s'ajoute à l'orchestre. Les parties de ces instruments supplémentaires n'existaient plus ; on n'en avait qu'une réduction placée par Glinka au haut des pages de sa partition. Ce travail a été refait par M. Rimsky-Korsakof. Ce n'est pas tout : beaucoup de ces morceaux exigeant un grand développement de forces instrumentales, on a voulu cependant mettre l'ou^Tage à la portée des théâtres secondaires qui voudraient le monter. M. Balakiref a réécrit pour petit orchestre un assez grand nombre de pages, des plus importantes : on trouve cette utile réduction à la fin du second volume. M. Liadof s'est joint à MM. Balakiref et Rimsky-Korsakof pour les révisions et corrections nécessaires.
La Vie pour le Tsar^ actuellement en préparation, paraîtra dans le même format et avec les mêmes soins ; en attendant, M™® Schestakof a fait réimprimer et publié chez Jurgenson, à Moscou, la Jota aragonesa et Recuerdos de Castilla; l'édition de de ces fantaisies, comme celle des opéras, est remarquable par le luxe du papier et de l'impression.
Parmi les romances de Glinka, les plus célèbres sont : la Revue nocturne^ VAhuette^ Adieu aux camarades^ le Toast ^ le Golfe de Finlande^ la Cavatinay le Boléro^ le Doute^ la Berceuse, etc.
C'est après avoir déchiffré ces romances que M. Comettant écrivait : « Je n'ai lu aucune des biographies qui ont été publiées sur Glinka; pourtant, je dis en chantant ses mélodies qu'il était bon, généreux, intelligent et honnête. »
Il ne faudrait cependant pas chercher dans ces petits ouvrages une originalité bien tranchée. La formule italienne domine dans la plupart des mélodies séparées de Glinka; quelques-unes paraissent imprégnées du sentiment de Schubert. Au nombre de ces dernières, les lecteurs du Ménestrel connaissent celle intitulée MargueiHte au rouet, que Francis Planté a transcrite pour eux avec ce soin, cette conscience
que réminent virtuose apporte à tout ce qu'il fait, lui dont Rubinstein a dit : « On peut regarder son jeu à la loupe, il est sans défaut. »
D'autres romances de Glinka ont eu les honneurs de transcriptions et de paraphrases dont Henselt et Liszt sont les auteurs. Ce dernier, alors qu'il dirigeait les célèbres concerts de Weimar, a fait souvent exécuter la Jota aragonesa et les ouvertures du maître qui a fondé l'école russe.
Il nous reste à parler des représentations des opéras de Glinka hors des frontières de Russie. C'est Prague, ville musicale par excellence, qui a connu la première la Vie pour le Tsar et Housslan et Ludmila. Ces deux ouvrages y ont été joués l'un le 29 août 1866, l'autre le 16 février 1867, mais non point pour des motifs politiques, ainsi que le dit M. Gui dans son histoire de la Musique en Russie. Le Théâtre national tchèque ou bohémien {Bœhmisches Landesttieàter) a été fondé pour étudier et faire connaître les productions de la littérature slave; on y joue des drames polonais et russes traduits en bohémien. Dès que la musique était admise sur un pareil théâtre, Glinka devait y avoir la première place. Si le panslavisme est au fond de tout cela, nous l'ignorons. Ce qui est certain, c'est que le public bohémien a fait aux deux opéras du compositeur russe l'accueil le plus favorable; ils se sont maintenus au répertoire, et le 10 octobre 1879, Bousslan et Ludmila était encore joué et applaudi à Prague.
Nous avons eu occasion de dire que la Vie pour le Tsar avait été donnée à Milan il y a quelques années. C'est la princesse GortchakofiF qui eut l'initiative de cette manifestation artistique; une femme poète, Carlotta Ferrari, traduisit le livret en italien. La Vie pour le Tsar fut bien reçue et eut un nombre respectable de représentations consécutives; mais depuis, cet opéra n'a pas reparu au théâtre Dal Verme, ni sur aucune autre scène de l'Italie.
Il a cependant été monté de nouveau sous sa forme italienne, mais en France. Si nous étions plus riches en théâtres lyriques, et si tant de talents français n'attendaient pas dans la coulisse leur tour d'entrer en scène, on pourrait s'étonner qu'une œuvre aussi célèbre que la Vie pour le Tsar soit restée lettre morte pour le public parisien. Mais la situation de l'art musical dans notre pays est depuis longtemps connue : n'insistons pas sur ses tristesses. Ce n'est donc pas à Paris que la France a pu accueillir l'opéra de Glinka, mais dans ce bienheureux comté de Nice, pays béni, suspendu entre le bleu du ciel et le bleu de la mer, et qui, baigné d'un air* léger, d'un chaud soleil et d'une éclatante lumière, semble un coin détaché du paradis terrestre. A un kilomètre de Nice, dans une magnifique villa, un riche amateur, sujet russe quoique son nom ait une physionomie allemande, M. von Derwies, a fait construire d'abord une salle de concerts, puis un théâtre, où il a joué, entre autres ouvrages remarquables, la Vie pour le Tsar. Nous trouvons dans un journal de Nice du 2 janvier 4879, sous la signature Gh.-M. Domergue, un intéressant compte-rendu de cette solennité :
€ La représentation de la Vie pour le Tsar a eu lieu eette semaine sur la scène de Valrose avec l'éclat auquel M. von Derwies nous a accoutumés. C'est un événement musical, puisque c'est la première fois que cette œuvre considérable est entendue dans son entier en France. Nous demandons au Monde élégant, qui accueille nos articles, et au monde élégant qui les lit, la permission d'en parler avec un sérieux en rapport avec son importance.
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» L'ouverture de la Vie pour le Tsar saisit dès Tabord. Ce morceau d'une fière tournure et d'un grand style, nous a fait l'effet d'un de ces majestueux pylônes qui précèdent les temples égyptiens. Nous ajoutons qu'il a été dit par l'orchestre avec une perfection irréprochable, et que cette exécution fait le plus grand honneur à M. Muller-Berghaus, l'éminent maître de chapelle de Valrose.
» Le premier acte est presque entièrement occupé par les V chœurs ; ils ont été admirablement interprétés. Cet acte tout entier est splendide; on est subjugé par cet accent mâle et grandiose, par l'emploi heureux de ces anciennes tonalités dont nous parlions plus haut, ces coupes de phrases originales et ces chutes rapides et inusitées. Remarquons aussi la mise en œuvre et le travail harmonique, les imitations qui se répondent constamment dans les voix et les instruments, les procédés de la fugue employés avec un rare bonheur, la science, enfin, rendue aimable et attachante.
» Le deuxième acte nous offre, avec l'intérieur de r« isba», l'aspect plus calme des sentiments tendres et dévoués. C'est là que les solistes ont pu se produire avec tous leurs avantages. Nous avons admiré le soprano si pur de M"® Langer (Antonida), le timbre frais et éclatant et la méthode consommée de M. Nicolas von Derwies (Sabinine), et la voix sympathique et pénétrante de M™® Dunbar-Schultze (Vania).
» Le troisième acte est d'une beauté achevée. Cette forêt où Sussanine a égaré les ennemis qui cherchent le Czar, ce monologue où le héros de la fidélité compte les heures qui sauvent son empereur et qui le perdent; cette scène finale où Sussanine déclare que le Czar est sauvé et où il tombe percé de coups ; tout cela est d'un style profond et d'un musicien de génie. M. Carpi, dans ce rôle, s'est élevé à une grande hauteur d'interprétation.
» Le dernier acte est un [triomphe. Le Kremlin dans le
fond, avec ses coupoles bulbeuses et ses massives fortifications. Sur la scène, la foule qui acclame le Gzar dont on voit passer le cortège. Toutes les voix, toutes les sonorités de l'orchestre se mêlent au bourdonnement solennel des cloches. C'est d'une beauté et d'une grandeur indescriptibles, et nous pouvons bien avouer à M. von Derwies que cette soirée à Valrose nous a valu une des plus fortes émotions que nous comptions dans notre vie de musicien. »