PREMIERS ESSAIS DE COMPOSITION MUSICALE
Entre temps, Glinka composait des morceaux de piano ou des romances; il eut bientôt occasion de s'essayer plus sérieusement. C'était chez le général Apoukhtine, aux environs de Smolensk; Glinka écrivit la musique d'une cantate dont le sujet était précisément l'avènement de Nicolas. Il y parut lui-même dans un rôle de Génie, des ailes aux épaules et un flambeau à la main. Il avait de la voix, une voix forte, mal classée, ni ténor ni baryton, un peu nasillarde, qu'il sut assouplir par l'étude et qui lui valut plus tard quelques succès.
Malgré certaines gaucheries, nous dit-il, cette cantate fut mon premier essai quelque peu réussi dans le grand style vocal; la musique en était véritablement dramatique, c'est-à-dire qu'elle s'appliquait exactement au sens des paroles.
Remarquons cette dernière phrase; elle nous donne une indication précieuse sur l'idéal de Glinka au théâtre, et notons que l'exécution de la cantate en question avait lieu en 1826.
Michel Ivanovitch était né avec un caractère timide, sauvage plutôt: enfant gâté, il était habitué à voir tout céder à ses volontés et ne suivait que son caprice. Il n'avait peut*
être pas toute la souplesse qu'exige en Russie la carrière de Tadministration. Aussi le voyons-nous se démettre bientôt de son emploi. Il se lance alors dans une société de jeunes gens très riches, et aussi très artistes, écrit des romances sur des vers français du prince Galitzin, court les soirées à la suite des frères Tolstoï. L'assurance lui vient avec l'habitude du monde ; son talent de chanteur et de pianiste est partout fêté. Un passage des Mémoires donnera une idée du genre de vie qu'il menait à cette époque.
À la fin d'août 18%, Galitzin, Tolstoï, d'autres jeunes gens et moi , eûmes Tilée de donner une sérénade publique sur l'eau. Nous primes deux embarcations que nous illuminâmes avec des lanternes vénitiennes. Dans l'une montèrent les organisateurs de la fête, dans l'autre les trompettes du régiment des chevaliers-gardes. Sur la poupe de la première était un piano, à l'aide duquel j'accompagnais et dirigeais les chœurs. Je me rappelle l'excellent effet produit par la voix de ténor de Tolstoï dans les romances. Le chœur de la Dame blanche, de Boïedieu ? Sonnez, sonnez » fut très-bien exécuté. Après chaque morceau de chant, les fanfares éclataient sur la seconde barque. Les instruments à clefs et à pistons n'avaient pas encore été inventés, et l'oreille ne souffrait pas des sons faux et discordants dont on l'agace aujourd'hui. Une mazurka du comte Michel Yourievitch Wielhorski, écrite spécialement pour trompettes, produisit sur moi une forte impression. Plus tard j'ai composé le Slavsia de la Vie pour le Tsar en vue de trompettes simples; et s'il était possible aujourd'hui de former un orchestre pareil à celui qui concourait à nos sérénades, il est certain que ce final serait d'un plus grand effet.
Il fut parlé de notre sérénade dans V Abeille du Nord; ce succès nous encouragea à tenter autre chose. Nous donnâmes bientôt une représentation au prince Kotchoubey, président du conseil de l'empire. Nous étions seize jeunes gens, parmi lesquels Bachoutski, Stéritch, Protassof ; nous avions un orchestre, avec Meyer au piano* Costumé en femme, je jouai le rôle de dona Anna dans une traduction du Don Juany de Mozart; puis j'improvisai au piano.
Nous donnâmes une autre représentation au Palais de Tsarsko-
Sélo. On y chanta une sérénade de moi et des couplets avec chœur que j'avais composés sur des vers de Galitzin. Ivanof chantait les couplets ; les chœurs étaient confiés aux chanteurs de la chapelle impériale, dont Ivanof lui-même faisait partie.
De là nous allâmes à Marine, dans le gouvernement de Novgorod-1 a-Grande, à deux cents verstes de Pétersbourg, chez la princesse Stroganof. J'y jouai Figaro dans le Barbier de Séville...
Depuis répoque des ballets de cour, c'est-à-dire depuis deux siècles, on n'avait vu nulle part la jeunesse aristocratique d'un pays faire ainsi de Tart théâtral et lyrique sa principale occupation. Tout en écrivant un album de romances avec Galitzin, Glinka amasse des matériaux dont il se servira '
plus tard quand la réflexion et l'étude auront mûri son talent. Un jour, allant en calèche avec des amis voir les chutes d'Imatra, en Finlande, il entend l'un des postillons chanter une chanson très-originale. Il s'empresse de la noter: cette chanson deviendra la ballade de Finn dans l'opéra Rousslan et Ludmila. Une autre fois c'est le secrétaire de l'ambassade persane qui lui chante un air de son pays : vite dans les cartons, cet air qui doit fournir au même ouvrage le si joli chœur des Fleurs harmonieuses.