‹ Michel-Ange et Raphae˜lChapitre 16 sur 19 · Pungileoni, Vita di Raffaello, p · texte numérisé non relu

Pungileoni, Vita di Raffaello, p

de sa patrie, innamorato délia patria? et cet amour était chez lui inséparable de celui du prince dépossédé, envers qui sa fidélité fut vraiment héroïque , car il ne quitta son deuil, comme sujet et comme artiste, qu'après avoir été témoin de sa rentrée triomphale dans ses États.

A ce contraste, source d'angoisses, peut-être même de remords pour Raphaël, il faut joindre la double chaîne qui l'attachait au cardinal Bibbiena devenu commissaire pontifical dans le duché confisqué. L'une de ces chaînes était celle du patronage qui, au plus fort de ses tribulations patriotiques, le liait à une tâche qui ne pouvait être de son goût; car c'était précisément au printemps de 1516, pendant la triste ambassade de la duchesse Elisabeth, que Raphaël traçait, dans la chambre de bain de son patron, les peintures trop mythologiques qui devaient être terminées par Jules Romain; si cettechaîne pouvait s'appeler une chaîne de fer, l'autre au contraire, était une chaîne d'or, puisque c'était la chaîne matrimoniale qui devait lier indissolublement son sort à celui de Marie Bibbiena, que le cardinal son oncle, par ses importunilés jointes à la perspective d'une belle dot; avait fait accepter à celui qu'il appelait par anticipation son Raphaël1. Pour se faire une idée des irradiations joyeuses qui illuminaient alors son âme, il faut lire la curieuse énumération de ses prospérités dans la lettre qu'il écrivait à son oncle

i. Fie de Raphaël, vol, I, p. 237.

Ciarla sur cette affaire (car c'en était une pour lui dans la plus prosaïque acception du mot). Comme on y reconnaît le ton d'un homme qui porte légèrement le fardeau de la gloire et de la vie, et comme on reconnaît son cœur dans le soin qu'il prend de faire informer le duc et la duchesse d'Urbin de tout ce qui lui arrivait d'heureux, parce que, dit-il, sais quils apprendront avec plaisir quun de leurs sujets s'acquiert de V honneur ! (1er juillet \ 514.)

Nous savons que, deux ans plus tard, le projet d'alliance subsistait toujours et que, par conséquent, ses liens de servitude, volontaire ou forcée, étaient toujours les mêmes; ou plutôt ils s'étaient multipliés dans une telle proportion et avec des incompatibilités si navrantes, que ses forces physiques et morales ne pouvaient plus y suffire. Outre qu'il venait de recueillir la lourde succession de Bramante comme architecte de Saint-Pierre, on l'avait surchargé d'autres travaux qu'il n'exécutait pas toujours par lui-même, mais de l'exécution desquels il était toujours responsable. 11 fallait faire face aux engagements contractés avec deux patrons inexorables, avec Léon X, pour les cartons des tapisseries, pour les peintures des loges et pour celles de la troisième chambre du Vatican, avec le banquier Chigi, pour les fresques de la Farnésine, à peine commencées, et pour la décoration de son mausolée dans l'église de Sainte-Marie-du- Peuple, cinq tâches effrayantes qu'il était obligé de faire marcher de front et de concilier avec la surintendance des antiquités et des fouilles, et surtout

avec l'étude approfondie de Vitruve, sans parler des dessins pour les gravures de Marc-Antoine, ni des portraits dynastiques, qui se succédaient sans interruption, ni des tableaux de dévotion ou de fantaisie ou même de spéculation diplomatique , imposés de près ou de loin par d'impérieuses recommandations. Aussi, pour suppléer à l'insuffisance des rétributions pécucuniaires que l'épuisement du trésor pontifical rendait de plus en plus difficiles, fut-il question de lui décerner une couronne dont on n'avait jamais payé ce genre de services, et cette couronne devait être le chapeau de cardinal ! Voilà dans quel dédale d'obligations dévorantes se trouvait engagé le malheureux artiste, pendant que ses premiers bienfaiteurs, aux» quels il avait mandé naguère qii il acquérait de ï honneur, étaient expulsés par la force brutale de leur fief héréditaire et se réfugiaient dans un État voisin, pour y mendier un asile et presque du pain !

Malheureusement aucune lettre, écrite par Raphaël durant cette triste période, n'est venue nous révéler la mesure de ses souffrances patriotiques. Quel contraste elle aurait offert avec celle qu'il écrivait si joyeu- * sèment, en 1514, à son oncle Ciarla! car il ne pouvait ignorer ni les efforts tentés par les Urbinates pour s'affranchir , ni les répressions sanglantes qui en étaient la suite. 11 y a même un document qui prouve son intervention sympathique, auprès du Président de la chancellerie, en faveur d'un condamné politique, coupable d'avoir voulu exciter un soulèvement dans la ville d'Urbin, au profit de la dynastie dé-

chue1. Mais rien ne put empêcher le triomphe de la force sur le droit et , après huit mois de résistance héroïque, la bulle de confiscation reçut sa pleine et entière exécution. L'indignation contre l'usurpateur n'avait pas éclaté seulement en Italie ; l'on avait vu des soldats français qui lui étaient envoyés comme auxiliaires, passer, sans permission, avec armes et drapeaux, du côté du duc d'Urbin2. Jamais les Médicis n'avaient été si détestés. A la détestation se joignait le mépris pour Laurent de Médicis, le nouveau duc d'Urbin, auquel l'épuisement causé par ses débauches ne pronostiquait qu'un règne de très-courte durée. Mais il vécut juste assez longtemps pour faire subir son patronage à Raphaël. Car, dans cette même année 1518, ce dernier peignit non-seulement son portrait mais encore deux tableaux qui ont joui d'une grande célébrité, surtout en France où ils furent envoyés par Laurent dans un but de spéculation diplomatique. C'est à ce titre que nous possédons le Saint Michel terrassant le Démon, et la grande Sainte Famille du Louvre, sur laquelle on a fabriqué de ridicules légendes, démenties par les documents. Mais il faut avoir une forte puissance d'abstraction pour s'extasier devant ces deux chefs-d'œuvre sans que cette extase soit troublée par les opérations successives qu'ils ont subies périodiquement de siècle en

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