‹ Michel-Ange et Raphae˜lChapitre 2 sur 19 · Le biographe impute cette intrigue à Bramante · texte numérisé non relu

Le biographe impute cette intrigue à Bramante

accréditée sur une autorité trop suspecte , il est certain que Michel-Ange, avant d'obéir à son fougueux patron , protesta de son inaptitude à ce genre de travaux, et poussa la défiance de lui-même jusqu'à recommander à son choix le plus dangereux de ses rivaux , qui n'était autre que Raphaël. Mais plus il taisait de difficultés, plus le Pontife s'emportait contre lui, et ce fut plutôt à sa colère qu'à ses arguments qu'il céda, quand il consentit enfin à se charger seul de cette œuvre colossale.

Il faut remarquer que le procédé de la peinture à fresque ne lui était pas moins étranger que celui de la peinture à l'huile, et qu'à l'âge de trente-cinq ans qu'il avait alors atteint, il n'avait peint que trois ou quatre tableaux à la détrempe, dont le plus connu, supposé qu'il en soit l'auteur, est dans la galerie des Uffïzi, à Florence. 11 suffit d'y jeter un coup d'œil pour y reconnaître l'ouvrage d'un sculpteur, et d'un sculpteur plus épris des formes anatomiques que de la poésie de son sujet. Les poses et les mouvements semblent calculés pour faire ressortir, non pas tel ou tel sentiment , mais le jeu des articulations et des muscles, et, comme les deux ligures principales ne se prêtaient qu'imparfaitement à la passion de l'artiste pour le nu ? il s'en est dédommagé en introduisant dans le fond du tableau des nudités accessoires dont l'idée semble lui avoir été suggérée par Luca Signorelli, le seul entre les peintres contemporains auquel il daignât faire quelquefois des emprunts.

Évidemment , ce n'est pas une œuvre de sa première jeunesse. On n'y trouve aucune trace de l'influence exercée sur lui par Ghirlandaio, rien de cette grâce de contours ni de cette sua vile d'expression qui distinguent les deux médaillons en marbre dont nous avons parlé plus haut.

Ces qualités, pour lesquelles le dédain de Michel- Ange alla toujours croissant , ne sont pas aussi complètement exclues du tableau qui est à Londres , er qu'il serait difficile d'attribuer à une autre main que la sienne. Les anges, bien qu'inachevés, sont d'une beauléqui surpasse tout ce que Michel-Ange a produit en ce genre, et l'enfant Jésus, ainsi que le petit saint Jean sont modelés et drapés avec un goût exquis, sans le moindre pédantisme anatomique. Quant à la Vierge, c'est un de ces types abstraits que l'artiste aimait à opposer aux types traditionnels des écoles ; car la tradition, en matière d'art, lui était antipathique, et cette antipathie éclata surtout dans les relations qu'il eut avec les peintres les plus accrédités de l'école Ombrienne l.

Michel-Ange avait donc raison de dire qu'il n'était pas peintre, et d'insister sur son incompétence à remplir une tache qui, à raison de son importance et de son étendue , demandait un pinceau plus exercé que le sien. Bénie soit la volonté despotique qui la lui fit

1 . Un jour dans un accès d'humeur, il dit à Francesco Francia qu'il était un goffo, un lourdaud. Il donna la même qualification au Pérugin qui le cita devant le tribunal des Huit, à Florence, mais sans pouvoir obtenir la réparation qu'il demandait.

entreprendre malgré lui; car nous lui devons, je n'ose pas dire, ce qu'il y a de plus admirable , mais assurément ce qu'il y a de plus grandiose dans tout le domaine de l'art chrétien.

Sous un rapport, il était plus compétent que personne pour traiter le sujet en question ; car, outre que la Bible était un de ses livres de prédilection, ce n'était pas dans une âme comme la sienne que pouvaient s'effacer ou même s'affaiblir les impressions produites par Savonarole, quand il interprétait à sa manière les prophètes de l'Aueien-Testament.. Or, c'étaient précisément ces prophètes, avec le caractère et les écrits desquels il était dès longtemps familiarisé, qui devaient être les figures proéminentes sur la voûte de la chapelle Sixtine, non pas sous le rapport du rôle qu'elles avaient à jouer, mais sous le rapport de l'importance artistique que leur donnait leur isolement même.

De plus, on peut dire qu'entre tous les personnages bibliques, c'étaient ceux qui avaient le plus d'affinités avec le génie de Michel- Ange, et peut-être aussi avec les dispositions habituelles de son âme. Anssi sa main puissante n'a-t-elle pas tracé de vigoureux et impassibles interprètes des décrets de la Providence , mais des hérauts fatigués de leur mandat , qui communiquent à regret , et avec un cœur brisé, leurs visions prophétiques. Isaïe , dont le visage affaissé est empreint d'une résignation voisine du découragement, semble demander à l'ange qui l'inspire, si ce n'est pas encore tout. Jérémie, si éloquent à pleurer les

maux qu'il prophétise , est absorbé par sa tristesse patriotique et a l'air de se recueillir pour regarder dans l'avenir comme dans un abîme. Daniel , au contraire, montre, dans sa pose, dans ses traits, dans l'énergie de son regard et de son geste, et jusque dans sa chevelure hérissée comme une crinière , le double caractère qui le distingue , savoir : l'intrépide confesseur de la foi de ses pères, et le prophète privilégié dont la vue a été réjouie par une perspective plus distincte des consolations futures. Il y a, dans cette figure, une verve juvénile et un élan de fierté qui semblent indiquer, de la part de l'artiste, une prédilection subjective, c'est-à-dire qu'il faut en chercher l'explication dans des affinités personnelles.

Les Sybiiles n'ayant pas, comme les prophètes, la conscience de leur rôle , par rapport à l'avenir religieux du monde, ne pouvaient pas être caractérisées comme eux. Aussi Michel-Ange a-t-il donné à quelques-unes d'entre elles cette expression vague qu'on remarque souvent dans ses compositions allégoriques ; mais il s'est attaché d'autant plus à varier les traits, les mouvements et les attitudes , et à maintenir l'équilibre entre la force et la grâce, ce qui demandait un effort dont il faut lui savoir gré. Tous ceux qui ont vu la chapelle Sixtine , savent de quel succès cet effort a été couronné dans la production de la Sybille Delphique, qu'on ne saurait trop admirer , mais pour laquelle l'admiration sera toujours mêlée de regrets , à cause du contraste entre cette

figure si gracieuse et les figures presque athlétiques par lesquelles il dépara systématiquement ses compositions subséquentes.

On éprouvera la même admiration et les mêmes regrets, quand on aura bien examiné les trois compartiments où Eve est représentée , au moment de sa création , au moment de sa tentation et au moment de son expulsion. C'était un triple problème difficile àrésoudre : la mère du genre humain belle et innocente, puis belle et séduisante, puis enfin belle et désolée. Mais, quoique l'artiste ait merveilleusement réussi dans chacune de ces trois solutions , ce n'est ni l'état d'innocence, ni l'état de désolation qui l'a le mieux inspiré ; c'est l'état intermédiaire , celui où la tentatrice use de tous ses moyens de séduction pour faire d'Adam son complice. C'est là que Michel-Ange a déployé tous les charmes de son pinceau , comme s'il avait su, par expérience, combien ceux de la femme sont irrésistibles1. Cette figure était aussi celle que préférait Raphaël entre toutes celles que son rival avait tracées sur cette voûte , et c'est la seule dont on puisse affirmer avec certitude qu'il la copia de sa propre main ? sans doute afin de s'en inspirer au besoin 2.

Ainsi , dans ces trois compartiments , nous trou-

1 . Les sonnets de Michel-Ange et plus encore sa correspondance avec Sebastiano del Piombo, prouvent qu'il n'avait pas toujours été à l'épreuve des tentations de ce genre.

2. Le dessin qu'en fit Raphaël, se trouvait autrefois dans la collection de sir Thomas Lawrence.

vons la beauté naïve qui s'ignore, la beauté qui ne s'ignore plus et qui séduit , et la beauté qui sent sa décbéance et qui pleure. Dans un des quatre angles de la chapelle , on voit ce que j'appelerais la beauté héroïque ou la beauté libératrice qui vient de triompher de la force brutale. C'est Judith , la femme forte et pure; et, bien qu'elle ne soit pas vue de face, ni même de profil, son attitude et son mouvement, pleins de grâce et de noblesse, ne permettent pas à l'imagination de se la figurer autrement que trèsbelle.

Malgré toute la perfection avec laquelle Michel- Ange a rendu , dans cet ouvrage seulement, la beauté féminine, il est difficile de ne pas croire, quand on lève les yeux vers cette voûte, qu'il se complut encore davantage dans la beauté virile, non seulement parce que les saillies musculaires , plus prononcées dans l'homme . prêtaient davantage à l'ostentation anatomique, mais aussi parce que la force, jointe à la grâce, avait pour lui plus d'attraits que la grâce sans la force. Voilà ce qui explique, sans la justifier, cette profusion de nudités, purement accessoires, qui ornent, selon les uns, qui déparent, selon les autres, les compositions bibliques auxquelles elles servent d'accompagnement. Si , d'un côté , les convenances locales sont blessées par ce naturalisme presque profane , de l'autre , on est forcé d'avouer qu'au point de vue de l'art proprement dit , il est difficile de rien imaginer de plus parfait. Toutes les attitudes possibles , en tant qu'elles sont compatibles avec la

décence et le bon goût , sont rendues avec une justesse de coup d'œil , aveç un sentiment exquis des belles formes , avec une souplesse et une fermeté de main , qui n'ont jamais été réunis , au même degré, dans aucun artiste ; et , bien que la plupart des têtes soient dépourvues d'expression , dans le sens dramatique du mot , il en est deux ou trois dont le regard, quoique perdu dans le vague, a quelque chose de plus significatif, et qui sont assez heureusement caractérisées pour prouver que, si le peintre n'a pas ajouté ce genre de mérite à tous les autres , c'est uniquement parce qu'il ne l'a pas voulu.

Si les prophètes nous ont montré la grandeur et la majesté dans le repos , les représentations bibliques empruntées à la Genèse nous montrent la grandeur et la majesté dans l'action ; action aussi simple qu'imposante dans le récit de Moïse , mais qui , malgré cette simplicité , a toujours offert à l'art des difficultés désespérantes.

Michel-Ange n'a pas su les vaincre toutes ; mais il a vaincu toutes celles qui n'éiaient pas insurmontables de leur nature, et il a résolu le problème de manière à imposer, plus ou moins , sa solution à tous les peintres qui ont essayé de le résoudre après lui , sans excepter Raphaël lui-même.

11 s'agissait de renfermer dans neuf compartiments, placés au milieu de la voûte, les traits les plus saillants de l'histoire primitive du monde et de l'espèce humaine, et cette série de compositions avait, pour l'artiste, d'autant plus d'importance, qu'elles for-

niaient comme le point central vers lequel convergeaient toutes les autres.

Dans les six premiers seulement se présentait la grande difficulté, celle d'exprimer dignement l'intervention directe et personnelle du Père éternel dans l'œuvre de la création. On a eu raison de dire que le génie de l'homme ne fit jamais rien de si prodigieux avec des lignes et des couleurs. D'abord , on voit la main Toute-Puissante qui débrouille impérieusement le chaos, et qui, d'un geste non moins impérieux, indique au soleil et à la lune leur place et leurs fonctions^ Ici , comme dans le compartiment suivant où la séparation se fait entre la terre et les eaux , le Père éternel plane majestueusement et légèrement dans l'espace, entouré d'anges dessinés et groupés avec un art merveilleux. Tout est savamment calculé pour ajouter à l'effet que doit produire sur tout spectateur bien préparé la contemplation de cette figure grandiose. Les draperies sont disposées avec goût sur des membres accusés avec mesure , et il y a des raccourcis qui sont comme la traduction énergique d'un verset de la Genèse ; tel est le raccourci du bras droit , au moment où le Créateur tire du néant le soleil et la lune.

Dans les deux compartiments où sont représentées la création du premier homme et la création de la première femme, ce n'est plus sur le principal personnage c'est-à-dire sur le Créateur que se portent l'attention et surtout l'intérêt du spectateur, c'est sur la créature qui paraît, suivant la diversité des sexes,

toute resplendissante de la beauté qui lui est propre. Ici se reproduit encore la remarque que nous avons faite plus haut. Quelque belle que soit la figure d'Eve, on ne saurait la comparer avec la figure d'Adam, qui est sans contredit la plus parfaite que Michel-Ange ait jamais tracée, soit pour les formes qui sont exquises, soit pour la grâce et la noblesse du mouvement, soit pour l'harmonie des proportions. C'est, dans Fart moderne, ce que devait être, dans l'art antique, le fameux canon de Polyclète, avec cette différence, que le sculpteur chrétien cherchant à retrouver un idéal perdu, exécutait une œuvre qui se rapportait à un grand dogme religieux, celui de la déchéance originelle, tandis que l'artiste grec n'avait d'autre mérite que celui de constater la construction normale du corps humain, et de faire une application savante, mais prosaïque, de la géométrie à la sculpture.

Il faut mettre au nombre des bonnes inspirations de Michel- Ange, celle de n'avoir pas traduit littéralement, avec son pinceau, certains passages du texte sacré qui ne se prêtaient pas à ce mode de traduction, et il faut lui savoir gré d'avoir su si bien concilier le respect pour la Bible avec le respect pour son art. S'il avait représenté le Père éternel communiquant, par son souffle, la vie au premier homme, il aurait infailliblement échoué contre les difficultés de cette représentation ; tandis qu'en montrant le créateur transmettant, pour ainsi dire, le fluide vital à sa créature par le simple contact, il a conservé aux

deux acteurs de cette scène solennelle, toute la noblesse d'attitude et de mouvement qu'elle demandait. De même, dans la création d'Ëve, au lieu d'imiter les anciens peintres qui la représentaient, d'après la narration Mosaïque, sortant du corps d'Adam, il l'a placée de manière à établir clairement ses rapports d'origine et de subordination tant avec Fauteur médiat qu'avec l'auteur immédiat de son être ; et il est résulté de cette disposition nouvelle que la figure de la femme, étant dégagée de ses entraves traditionnelles, comme dans le bas-relief de Jacopo délia Quercia, à Bologne, a gagné prodigieusement en grâce, en expression et en beauté.

Maintenant, si, après avoir examiné cette vaste composition dans ses détails, on veut résumer ses impressions, pour la juger dans son ensemble, on n'aura pas de peine à lui assigner la place qui lui appartient dans l'bistoire de Fart. Cette place est la première de toutes, tant au point de vue de la science qu'au point de vue de l'inspiration biblique. Pour s'élever, d'un premier essor, à une pareille hauteur, il fallait, dans l'artiste, des qualités latentes encore plus prodigieuses que celles dont il avait fait preuve jusqu'alors; il fallait une main intelligente qui vînt briser, à point nommé, l'enveloppe de cette chrysalide qui attendait son jour; il fallait un génie puissamment méditatif, puissamment intuitif et puissamment plastique, pour suffire à la conception, à la gestation et à la production de toutes ces idées presqu'accablantes par leur grandeur. Je serais même

tenté d'ajouter, au risque d'être accusé de paradoxe, qu'il fallait professer, comme le faisait Michel- Ange, le culte de la sculpture et le dédain de la peinture, pour arriver à modeler si vigoureusement la figure humaine, et à réaliser à tel point le beau concret dans toutes les parties qui le constituent.

Mais, en dépit de toutes ses professions exclusives, il fut à la fois grand peintre et grand sculpteur, et il suffit de voir les décorations architecturales qu'il peignit à la voûte de la chapelle Sixtine, en guise d'encadrements à ses peintures, pour se convaincre qu'il fut aussi grand architecte. Que ne pouvait- on pas attendre d'une telle accumulation de dons dans un seul homme, si un patronage intelligent, éclairé par l'immense succès qu'il venait d'obtenir, avait fait tomber devant son génie toutes les barrières qui pouvaient l'empêcher de produire de nouvelles merveilles dans la même direction?

Au lieu de cela, quelle série de déceptions, de tribulations et de déviations vint attrister les années qui suivirent l'achèvement de cette œuvre1, alors si universellement admirée! Et ces années, vu l'âge qu'il avait alors, auraient dû être les plus belles et les plus fécondes de sa vie 1 L'avénement de Léon X n'eut pas des suites moins désastreuses pour lui que pour sa patrie et pour la Papauté. Pendant toute la durée de ce Pontificat trop vanté, Michel-Ange ne produisit pas

\ . Les fresques de la voûte ne furent découvertes au public qu'en 1513, très-peu de temps avant la mort de Jules II.

un seul ouvrage de sculpture ou de peinture, malgré l'attente de ses admirateurs et l'élan que son dernier succès avait naturellement donné à sa puissante imagination1. Les entraves qui l'enchaînaient alors n'étaient pas volontaires. Elles venaient de celui-là même qui se donnait pour le protecteur suprême des arts et des lettres, et qui, en lui imposant son patronage soi-disant héréditaire, y mettait des conditions tellement étranges, qu'on ne sait comment qualifier l'inventeur et l'invention.

Léon X n'employa donc ni le ciseau, ni le pinceau du grand artiste dont Florence était dès lors si fière; mais il lui demanda de faire la façade de l'église de San-Lorenzo, dans laquelle reposaient les cendres de ses ancêtres, et qui venait d'acquérir une nouvelle importance dynastique par sa récente promotion au trône pontifical. La tâche était glorieuse sans doute, mais insuffisante pour un génie aussi actif que celui de Michel-Ange. Une seconde tâche fut donc ajoutée à la première, une tâche subalterne qui demandait à peine une capacité médiocre, et qui donnait plus d'exercice à ses membres qu'à ses facultés intellectuelles. Alors commencèrent ces malheureux voyages de Carrare qui occupent une si grande place dans sa biographie, depuis qu'il eut le malheur de retomber sous le patronage des Médicis. Il fallut régler des comptes, diriger des opérations mécaniques, stimuler

1 . Le Ciirist de la Minerve est tle 1521, année de la mort de Léon X.

et payer des ouvriers, surveiller l'extraction des blocs et leur transport jusqu'à leur destination, aller parfois à Rome pour recevoir des instructions et discuter son salaire, puis, après un court séjour à Florence, s'ensevelir souvent, pour six ou huit mois, tantôt à Carrare, tantôt à Pietra Santa, devenues alternativement sa prison périodique. Voilà le genre de vie auquel il fut condamné, avec des intermittences plus ou moins longues, pendant presque tout le règne de Léon X. Ce fut ainsi qu'on trouva moyen de confiner cet aigle, sans prendre souci de la portée de son regard, ni de l'envergure de ses ailes.

Un jour, il crut enfin que le moment était venu de les déployer, et qu'il lui serait permis de prendre un essor proportionné à ses aspirations. C'était le 20 octobre de l'année 1 51 9. Comme membre de l'Académie très-inoffensive qui tenait ses séances périodiques dans le palais Médicis, il avait voté, avec ses collègues, une très-humble adresse au pape Léon X qui était alors tout-puissant, pour le supplier de faire transporter à Florence les restes de Dante, et de réparer ainsi envers sa mémoire l'iniquité dont sa patrie avait été coupable envers lui-même.

Nous avons déjà parlé de l'enthousiasme du grand artiste pour le grand poète. Cet enthousiasme n'est pas seulement attesté par les biographes 1 ; il est encore consigné dans des vers qui ne sont pas moins

i . Michel-Ange avait illustré de ses dessins un exemplaire de la Divine Comédie. Cet exemplaire fut perdu dans un naufrage.

énergiquement accentués que ses œuvres d'art, et qui respirent une amertume que je ne saurais mieux qualifier qu'en l'appelant une amertume Dantesque :

« Cet astre dont les puissants rayons nous ont découvert les secrets éternels, a reçu aussi lui la récompense que ce monde pervers décerne souvent à l'élite de ses héros.

« Ni les œuvres de Dante, ni ses nobles aspirations ne furent appréciées par ce peuple ingrat qui n'est impitoyable que pour les justes.

« Que ne suis-je tel que lui et né pour un tel sort ! Que n'ai-je le choix d'échanger le comble de la félicité terrestre contre son dur exil avec ses vertus !

« La langue humaine ne peut suffire à sa louange. Elle peut plus aisément flétrir le peuple qui le persécuta, que célébrer dignement le moindre de ses mérites.

« Patrie ingrate, et la première à pâtir de cette ingratitude! Voyez comme, chez elle, les plus parfaits sont ceux qui ont le plus à souffrir!

« Et que cette preuve tienne lieu de mille autres, savoir : que jamais exil ne fut si indignement infligé, comme jamais ici-bas ne parut un plus grand homme que lui! »

Voilà le résumé des émotions sympathiques que l'artiste nourrissait dans son cœur et qui se remuèrent, avec une nouvelle force, quand il fut question, devant lui, de cette &rande réparation nationale. Y souscrire comme académicien ou comme citoyen plus ou moins libre, n'était pas assez pour l'élan de

son enthousiasme, ni pour la grandeur de la circonstance. Un éclair de joyeuse espérance dut briller alors devant ses yeux. Quelle perspective enivrante ! Quel emploi pour ses facultés méconnues I S'il ne pouvait pas être tel que son héros, ni s'approprier son génie, au prix des mêmes souffrances , il pouvait associer son nom au sien, par un monument digne de lui, et jouir d'avance de l'immortalité que promettait une pareille association. Voilà sans doute ce qui lui suggéra l'apostille qu'il mit à la pétition de ses collègues et dont le texte original est précieusement conservé dans les archives de Florence.

« Moi Michel- Ange, sculpteur, j'adresse la même supplique à Votre Sainteté, offrant d'élever au divin poète un monument digne de lui, dans un emplacement honorable de cette cité \ »

On sait, par le silence de l'histoire, quel fut le succès de cette démarche patriotique. Les ossements de Dante restèrent à Ravenne, et Michel-Ange reçut, pour toute réponse, au bout de quelques mois, l'ordre de construire la sacristie neuve de San Lorenzo, pour y sculpter les tombeaux de Julien et Laurent de Médicis, l'un frère, l'autre neveu de Léon X, qui était alors le véritable maître de Florence, gouvernée, en son nom, par le cardinal Jules de Médicis, destiné, aussi lui, au trône pontifical, sous le nom tristement célèbre de Clément VIP.

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