Rime di M, Buonarroti, Sonetto LFI
fait une partie intégrante de son bonheur ; et maintenant il se voyait seul avec son art , qui n'était plus sa première idole ! Aussi son biographe Condivi, témoin de la douleur qu'il laissa éclater en cette occasion, nous dit-il , qu'à plusieurs reprises , son abattement menaça de dégénérer en aliénation1. Il y avait longtemps qu'il n'avait versé une telle abondance de larmes ; et ce soulagement lui vint fort à propos , le jour où il la visita pour la dernière fois sur son lit de mort. En rentrant chez lui, il disait à Condivi , avec une simplicité d'enfant, qu'il avait baisé la main de son amie , et que son plus grand regret était de ne lui avoir pas également baisé le front et le visage 2. Quel dommage que ses ennemis n'eussent pas songé dès lors à dire qu'il était tombé en enfance !
Ce ne fut pas seulement son cœur qui fut brisé , ce fut encore son imagination qui fut flétrie, ou du moins assombrie pour longtemps. Cet idéal , après lequel il avait vainement soupiré dans sa jeunesse et son âge mûr, lui était apparu sur son couchant, comme une étoile du soir. Maintenant il disparaissait sans retour, quand sa foi à son idéal politique était tout à fait éteinte , du moins, en ce qui concernait sa patrie, et quand sa foi à son idéal
1 . Per la costei morte piii volte se ne stette sbigottito e corne insensatu, Condivi Vita di Michel- A gnolo.
2. Mi ricorda d! averlo sentito dire che d'altro non si do leva, se non che quando tandb a vedere nel passar di questa vita, non cosi le bracib la fronte o la faccia corne bacib la mano. Ibid.
esthétique commençait à être chancelante. Heureusement , par delà ces diverses formes de l'idéal, il y avait un idéal suprême qui pouvait lui tenir lieu de tous les autres, et auquel il avait le bonheur de croire plus fermement que jamais.
Mais il ne faut pas croire que les sentiments qui le portèrent plus tard à demander pardon à Dieu d'avoir fait de l'art son idole, vinssent du remords de l'avoir cultivé en matérialiste ; non, sous ce rapport, aussi bien que sous tous les autres, Michel- Ange fut essentiellement idéaliste, et il le fut dans l'acception la plus rigoureuse du mot, c'est-à-dire que les formes matérielles, même les plus exagérées, ne furent, sous sa main de peintre ou de sculpteur, que les exposants , soit de quelque sentiment élevé, soit de quelque vérité religieuse ou morale. Cela est même vrai de ses compositions mythologiques, toutes les fois qu'il fut maître de leur donner la signification qu'il voulut j et , quand il ne le fut pas > il sut toujours éluder, de quelque manière, les fantaisies lubriques de ceux qui cherchaient à souiller son imagination et son pinceau. On sait ce qui lui arriva avec le duc Alfonse de Ferrare, pendant le siège de Florence , quand il alla chercher un asile dans ses États. Ce prince , dont les goûts étaient en parfaite harmonie avec ses mœurs , et qui n'était fait pour admirer Michel-Ange que sur sa réputation , lui offrit un logement dans son palais , et lui demanda de peindre pour lui une Léda , sans doute dans l'espoir de lui voir traiter ce thème favori de l'école
Lombarde, à la manière du Corrége ou de Titien. Son attente fut bien trompée. L'artiste, que sa qualité de fugitif et son peu d'estime pour cette autre dynastie , rendaient doublement fier, rejeta l'hospitalité et accepta la tâche ; mais la manière dont il s'en acquitta donna lieu à une scène tellement vive entre lui et le mandataire de sa Seigneurie, que le républicain finit par ordonner au courtisan de sortir de sa présence *, et la Léda , devenue , pour cette fois , l'occasion d'une bonne inspiration , servit à marier deux pauvres filles qui avaient un titre spécial à la générosité de Michel-Ange , comme sœurs de son disciple Antonio Mini , auquel il donna en même temps la plus grande partie de ses dessins et de ses cartons ; trésor inappréciable que son nouveau possesseur porta en France avec la peinture dotale, qui devint la propriété de François Ier, et orna, pendant longtemps , la résidence royale de Fontainebleau2.
Michel-Ange peignit encore quelques nudités mythologiques; mais on ne saurait les appeler des nudités, pas même sa Vénus, bien que Pontormo, pour la rendre plus attrayante, l'ait revêtue de tout le charme de son coloris.
1. En voyant le tableau, le courtisan s'écria : Oh! questa è una poca cosa. Après un court et vif dialogue, Michel -Ange lui dit : levatevimi dinanzi,
2. La Léda avait disparu dès le temps de Louis XIII. On dit que Desnoyers, alors surintendant des bâtiments, la brûla ou la barbouilla, par scrupule de conscience. Le carton revint à Flo-
La fatalité qui avait poursuivi Michel -Ange dans ses œuvres de sculpture, sembla encore le poursuivre dans ses œuvres d'architecture: il n'eut la satisfaction d'en voir terminer aucune, et ceux qui furent chargés de les terminer après sa mort, le firent sans respect pour sa mémoire, comme sans égard pour son génie. Le premier à commettre cette espèce de profanation fut Vasari, le plus outré de ses admirateurs; mais il faut reconnaître que cette dérogation ne fut pas tout à fait volontaire de sa part. C'était pour la fameuse bibliothèque de San-Lorenzo, construite auprès de l'église de ce nom, sur les dessins fournis par Michel-Ange, mais qui ne se retrouvèrent pas, quand la tâche fut reprise, en 1560, par ordre de Côme de Médicis, devenu souverain de Florence; il en est résulté des disparates quelquefois choquantes dans certaines parties qui sont les premières à frapper les yeux, et, bien que Vasari ne fût pas un mauvais architecte, on est naturellement tenté de lui imputer tout ce qu'il y a de peu satisfaisant, soit dans l'ensemble, soit dans les détails de cet édifice, trop tourmenté par tant de remaniements successifs.
Le contraire de ce qui était arrivé pour la bibliothèque Laurentienne, arriva pour le palais Farnèse, à Rome. Ici, ce fut Michel-Ange, qui fut chargé de mettre la dernière main, ou plutôt le dernier couronnement à un ouvrage qu'Antonio da San-Gallo,
rence et a passé depuis en Angleterre. Quant aux dessins originaux, ils ont été dispersés dans les diverses collections de l'Europe.
son rival, mort en 1547, n'avait pas eu le temps de terminer. Pour réussir dans cette entreprise, l'artiste avait, outre le stimulant de l'émulation, les inspirations plus nobles de la reconnaissance envers une famille qui l'avait dédommagé amplement et des rigueurs du sort et du patronage humiliant d'une autre dynastie , et qui l'avait placé si haut dans l'estime publique, qu'on traitait maintenant avec lui comme de puissance à puissance. À.ussi ce ne furent ni la verve ni l'ambition de bien faire, qui lui manquèrent dans l'accomplissement de cette nouvelle tâche , comme le prouve assez la riche et imposante corniche qui donne à ce palais une physionomie si monumentale, et qui contribue, bien plus que ses dimensions et ses colonnades, à en faire, même de loin, une des merveilles de Rome. Mais il était impossible à ce génie non moins original que puissant, de marcher servilement sur les traces de qui que ce fût, ancien ou moderne, et ce besoin de voler de ses propres ailes, produisit ici, comme dans la chapelle des tombeaux , comme dans les abords de la bibliothèque Laurentienne, quelques résultats réprouvés par le bon goût aussi bien que par les règles techniques de l'art. Ce fut ainsi qu'après s'être conformé au plan primitif dans l'achèvement du second étage, du côté de la cour, il en dévia tellement dans le dessin du troisième, que la symétrie de l'édifice en fut notablement altérée.
Un autre problème, plus difficile à résoudre, fu le changement de la grande salle des bains de Dio-
cléden en un temple chrétien. La solution proposée par Michel-Ange, avait l'avantage de concilier, mieux qu'aucune autre, la majesté du culte avec le respect dû au monument qu'il s'agissait de transformer. L'église devait faire partie d'un vaste système de constructions, ouplutôtd'appropriation, dont la première idée, conçue par deux membres de la famille Orsini, remontait à la fin du quatorzième siècle. On avait songé dès lors à y établir des religieux de l'ordre de Saint-Bruno. Mais ce projet fut abandonné à cause des difficultés que présentait l'exécution, et ne fut repris que deux siècles plus tard, sous le pontificat de Pie IV, qui, entre tous les dessins qui lui furent soumis, donna la préférence à celui de Michel- Ange* Or, pour lui, la croix grecque, mise en vogue par Bramante, était la plus belle de toutes les formes, parce qu'elle était à la fois la plus gracieuse par ses lignes et la plus grandiose par ses proportions. L'édifice fut donc construit, ou plutôt remanié sur ce plan, et le Pape en fit la dédicace solennelle, en 1561, sous l'invocation de Sainte-Marie des Anges. Mais, vers le milieu du dix-huitième siècle, il se trouva un architecte, de sinistre mémoire, nommé Vanvitelli, qui bouleversa, de fond en comble, l'ouvrage de Michel- Ange, et qui commit, sur l'ensemble et sur les détails, des actes de vandalisme dont il serait injuste de le rendre seul responsable. Non-seulement la croix grecque fut supprimée et la nef changée en transept, mais on abattit la belle façade qui décorait Feutrée principale, et l'on ne daigna pas même en faire une
porte latérale, de peur de violer les saintes lois de la symétrie ; car ce Vanvitelli avait une espèce de culte pour la symétrie. 11 ne lui suffisait pas que les colonnes fussent toutes de même couleur, il voulait encore qu'elles fussent de même nuance, et, pour se donner cette jouissance esthétique, il eut recours à un expédient dont nul autre ne se serait avisé; ce fut d'enduire d'un certain vernis rougeâtre les huit superbes colonnes de granit rouge oriental qui restaient de l'ancienne salle des Thermes, afin de les rendre exactement semblables aux colonnes de briques peintes qui leur servaient de pendant ou de complément.
Le plan primitif de Michel-Ange pour la construction des édifices qui entourent la place du Capitole, ne fut pas plus respecté. C'était le pape Paul III qui lui avait imposé cette tâche, pour laquelle il semblait que les inspirations ne dussent pas lui manquer. C'était comme le Vatican de la Rome païenne. Mais les successeurs de ce pontife, aussi entreprenant que magnifique, ne mirent pas ce projet au nombre de ceux dont l'exécution pressait , et l'on arriva ainsi , de délai en délai , jusqu'au dix-septième siècle , de sorte que ce fut seulement sous le pontificat d'Innocent X et sous celui d'Alexandre VIÏ, que l'architecte Giovanni del Duca, digne représentant de son époque en matière de goût, bâtit le palais des Conservateurs et l'édifice qui sert aujourd'hui de musée, en faisant croire à ses patrons et au public, qu'il se conformait au dessin de Michel-Ange. Il y a des voyageurs crédules pour lesquels cette imposture semble s'être
perpétuée jusqu'à nos jours, et qui ne peuvent comprendre que ce grand artiste ait fait le double escalier qui conduit au haut de la plate-forme et ait placé la statue de Marc-Aurèle sur son piédestal, sans avoir été, en même temps, l'ordonnatenr des constructions environnantes. Mais le monument qui honore le plus sa mémoire et qui lui causa le plus de tribulations dans ses vieux jours, fut la basilique de Saint-Pierre, sur laquelle on le vit concentrer toute son ambition, non-seulement comme artiste qui voulait bien finir, mais comme chrétien qui voulait travailler, sans rétribution, à la gloire de Dieu et à celle de son grand apôtre. Si cette dernière période de sa carrière ne fut pas la plus féconde ni la plus glorieuse, humainement parlant, elle fut certainement la plus édifiante, et Ton peut dire que l'histoire de l'art et peut-être même l'histoire de l'humanité n'offre pas un autre exemple d'une vieillesse à la fois si pleine, si sainte et si honorée. A dater de la mort de Jules II (1 51 3), la nouvelle église, destinée à remplacer l'ancienne, avait fait peu de progrès, et ce ralentissement avait duré pendant tout le règne de Léon X et continué sous celui de Clément VII, ces deux pontifes ayant épuisé, chacun à sa manière, le trésor pontifical, pour des intérêts purement dynastiques. Dans cet intervalle, plusieurs architectes éminents avaient été chargés , l'un après l'autre, de la direction des travaux, et l'idée primitive de Bramante, modifiée, dénaturée, ou même répudiée par ses successeurs, avait passé par toutes les vicissitudes imaginables. Après Giuliano da San-
Gallo et Fra Giocondo, de Vérone, qui eurent à peine le temps de rien changer aux plans de leurs devanciers, vint Raphaël qui avait pour lui, outre la recommandation de Bramante, son enthousiasme pour l'architecture antique, qui était alors dans toute sa ferveur. Son modèle, exécuté d'après les études incomplètes qu'il avait faites sur Vitruve, sacrifiait la croix grecque et conservait la coupole, ce qui était une combinaison contradictoire; mais sa mort, survenue deux ans après, ne lui laissa le temps de rien achever, ni même de rien commencer. Balthasar Peruzzi, qui lui succéda en 1 520 , et dont les fonctions durèrent jusqu'à sa mort, en 1 536, aurait pu avancer l'ouvrage et mettre la grande idée de Bramante à l'abri de tous les caprices, si ces seize années si précieuses n'avaient pas coïncidé précisément avec le triste pontificat de Clément VII, absorbé par d'autres soucis, Le plan de Peruzzi admettait la croix grecque, comme conséquence de la coupole; seulement, il y joignait quatre coupoles de plus petites dimensions, avec quatre clochers qui devaient surmonter un nombre égal de sacristies , aux quatre angles de l'édifice, et cette combinaison de lignes et de formes, dont on peut se faire une idée par le dessin qu'en a conservé Serlic1, aurait été d'un effet à la fois grandiose et pittoresque, et le plus beau titre de son auteur à l'admiration de la postérité.
Sa mort fut d'autant plus regrettable, qu'elle eut
1 . Voir les œuvres de Serlio, recueillies par Scamozzi,pl. 6J>.
lieu au moment même où Paul III faisait reprendre, avec un redoublement d'activité, les travaux que ses prédécesseurs avaient laissé languir, et imprimait à l'architecture, comme aux autres branches de l'art, cette puissante impulsion qui est une des gloires de son pontificat. De plus, on nomma, pour succéder à Peruzzi, un architecte dont les idées étaient, en bien des points, diamétralement opposées aux siennes, ainsi qu'à celles de Bramante; ce successeur était Antonio da San-Gallo qui resta dix années entières à la tête de l'œuvre (1536-1546), et qui, non content de substituer, encore une fois, la croix latine à la croix grecque, voulut aggraver les inconvénients de cette substitution par l'addition de deux cents palmes de plus à la longueur de la nef. Les défauts extérieurs n'étaient pas moins frappants et accusaient un goût bizarre dont les chances de succès augmentaient malheureusement tous les jours. C'étaient des rangées de colonnes entassées, sacs motif, les unes audessus des autres, pour servir de revêtissement à la grande coupole ; et, aux deux extrémités de la façade principale, il y avait deux clochers à plusieurs étages, dont la hauteur devait égaler celle de la lanterne. Ce n'était rien moins que l'inauguration, la plus solennelle possible, d'une ère de décadence et de mauvais goût, dans l'architecture religieuse1. Heureusement,
1. Le grand modèle en bois que San-Gallo fit exécuter par son élève Labaco, et qui ne coûta pas moins de 4000 écus, se voit encore aujourd'hui sur les lieux, dans ce qu'on appelle YOtiagono di San-Gregorio .
le pape Paul II ï n'était nullement entiché du génie d'Antonio da San-Gallo ; et, quand il lui donna Michel-Ange pour successeur, ce fut avec des pleins pouvoirs tellement étendus, qu'il fut moins le surintendant que le dictateur de l'œuvre, non pas dictateur temporaire, mais dictateur a vie, et même, en quelque sorte, dictateur après sa mort ; car son prévoyant patron prit toutes les précautions imaginables pour assurer, même sous les pontifes qui viendraient après lui, l'exécution du pian de son artiste favori. Michel-Ange, quiavaitalors soixante-treize anset qui savait combien la fortune fait payer cher ce genre de faveurs, fit tout ce qu'il put pour se soustraire aufardeau qu'on voulait lui imposer, et, quand il céda enfin aux instances de son bienfaiteur, ce fut à condition qu'il ne toucherait aucune rémunération pécuniaire et qu'on lui permettrait de travailler uniquement pour la gloire de Dieu et de l'apôtre saint Pierre. En vain Paul III essaya-t-il, à plusieurs reprises, d'éluder cet engagement ; il trouva le vieil athlète non moins inébranlable dans ses refus que dans sa foi, et cet héroïque désintéressement ne se démentit pas un seul jour pendant les dix-sept années qui s'écoulèrent entre son installation dans ses nouvelles fonctions, et sa mort.
Jamais il ne parut plus grand que dans cette dernière période de sa vie, — non pas comme peintre, ni comme sculpteur, ni même comme architecte, quoiqu'il n'aspirât à rien moins qu'à élever le Pan» théon dans les airs, mais comme homme qui a la
conscience de sa dignité devant ses semblables et de ses misères devant Dieu. Autant il trouvait de grandeur à s'humilier sous la main divine, autant il se redressait fièrement contre ceux qui, n'ayant pas sur lui d'autre prise, l'accusaient effrontément d'être tombé en enfance. Pour toute réponse à une accusation du même genre, intentée par ses propres fils, le vieux Sophocle avait produit devant ses juges son OEdipe à Colonne. Michel-Ange, à un âge qui s'appelle plutôt décrépitude que vieillesse, produisit son modèle de la basilique de Saint-Pierre et ses dernières poésies qu'on prendrait, à leur âpre contexture et à leur accent brisé, pour la traduction libre des plus beaux psaumes de David. Dans son appel à la miséricorde de Dieu, il y a des élans de contrition qui rappellent ceux du roi-prophète, et l'on voit clairement que le repentir de l'un et de l'autre porte sur le même genre de faiblesses. Dans ces fragments de confessions abrégées, on ne sait ce qu'on doit le plus admirer, de l'humilité ou de la foi de celui qui les fait. Peut-être sa foi est-elle plus méritoire, parce qu'en lui cette vertu était une victoire, tandis qu'il lui coûtait peu d'être humble, vu que sa fierté ne fut pour lui qu'une arme défensive et ne dégénéra jamais en orgueil. A bien des égards, il devint plus enfant dans ses vieux jours, enfant dans le sens de la recommandation évangélique, et non pas dans le sens de ses détracteurs, pour qui le spectacle de tant de simplicité venant à la suite de tant de génie, était une énigme insoluble. Sans doute, ils étaient scandalisés
de ce désintéressement fabuleux qui lui faisait rejeter opiniâtrement, non-seulement les profits très-légitimes attachés à ses fonctions d'architecte, mais encore les invitations pressantes qui lui venaient de sa patrie et de Corne de Médicis lui-même, jaloux, à ce qu'il paraît, d'orner de ce fleuron sa couronne grand-ducale, flétrie par tant de crimes. Après la mort du pape Paul III, en \ 549, on crut que la perte d'un tel patron, jointe aux intrigues sans cesse renaissantes de la cabale de San-Gallo, dégoûterait enfin Michel- Ange du séjour de Rome ; mais il trouva dans Jules III un défenseur si zélé, ou plutôt un admirateur si fanatique1, qu'il fallut encore renoncer à cet espoir. Le pontificat de Paul IV, qui avait déclaré la guerre aux nudités anatomiques delà chapelle Sixtine, parut offrir de meilleures chances de succès, et les négociations poursuivies en vue de cette conquête, ne cessèrent plus qu'avec la vie du héros qu'on cherchait à conquérir. Le plus actif de ces négociateurs fut Vasari, qui revint plusieurs fois à la charge, et qui fit valoir les considérations les plus propres à ébranler la résistance qu'il rencontrait. Tl y eut des moments où Michel-Ange fut touché jusqu'aux larmes; mais sa chère basilique lui tenait trop au cœur, et l'âge, au lieu d'affaiblir en lui cet attachement, ne faisait que l'augmenter. « Sachez, écrivait-il à Vasari, quand il « entrait dans sa quatre-vingt-cinquième année,
4 „ Jules III disait que, s'il survivait à Michel -Ange, il ferait embaumer son corps, afin de le garder toujours auprès de lui.
a sachez qu'il me serait doux de transporter mon a faible corps là où repose celui de mon père ; mais, « en partant d'ici, je serais la cause d'une grande « ruine pour la fabrique de Saint-Pierre, d'une « grande honte et d'un très grand pèche1. » Il faisait allusion aux projets sinistres de ceux qui attendaient avec impatience le moment de recueillir sa succession.
Cette précieuse lettre à Vasari était accompagnée d'un sonnet plus précieux encore, parce qu'il était comme le dernier chant du cygne, et parce qu'il contenait une sorte d'adieu solennel à l'art, dont l'artiste se reprochait de s'être fait une idole2. Il se ressentait encore de la profonde mélancolie danslaquelle l'avait plongé la mort de son vieux serviteur Urbino3, et de l'impression qu'avaient produite sur son âme de pieux ermites établis dans les montagnes de Spolète, et d'un commerce tellement attrayant pour lui, qu'à son retour, il disait leur avoir laissé plus delà moitié de lui-même4. Tout cela, joint à ses quatre-vingt-dix ans et aux avertissements de sa santé chancelante, était fait pour renforcer le sentiment qui lui faisait dire et
1. Partendo di quà, sarei causa cVuna gran rovina délia fa brica di San-Pietre, dHuna gran vergogna et dun grandissime perça to. Vasari.
2. Onde Ûaffettuosa fantasia — che C artt mi fecc idolo e manarca, — cognosco or ben quant1 era d'error c.arca.
3. Voir la lettre si touchante qu'il écrivit sur cette mort. Vasari.