‹ Michel-Ange et RaphaelChapitre 6 sur 8 · ÈRE PHILIPPE LIPPI · texte numérisé non relu

ÈRE PHILIPPE LIPPI

Quoique contemporain de Béato Angélico, frère Philippe Lippi forme avec son pieux confrère un parfait contraste , et comme homme et comme artiste : c’est que frère Philippe Lippi avait le monde dans le cœur ; aussi fuyait-il de son couvent au moment où frère Angélique revenait mourir dans le sien.

La vie de frère Philippe Lippi est une vie de chercheur d’aventures , et non pas de moine pèlerin. La misère avait revêtu l’enfant d’un froc ; l’amour fit prendre au jeune homme l’habit d’un beau cavalier. A partir

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de lage de 17 ans, frère Philippe courut le monde, peignant indifféremment les chapelles et les boudoirs, courant les courtisanes et enlevant les religieuses : aussi , tandis que le bienheureux Ange de Fiésole penchait si doucement sa tête en mourant, que ceux qui veillaient près de son lit faisaient silence craignant de le réveiller, Philippe Lippi, empoisonné par quelque frère insulté ou quelque mari jaloux, se tordait sur son lit de mort en blasphémant ses profanes amours, et ne pensant à Dieu que pour se souvenir qu’il l’avait oublié.

Avec toutes ces passions on peut être un grand peintre, mais on n’est point un peintre religieux : aussi aucune des productions de frère Philippe Lippi ne respire la douce candeur du Pérugin, ni la foi ardente de Béato Angélico.

Saint Augustin écrivant (tableau sur bois) est une des mieux réussies. Saint Augustin écrit - — ses Confessions sans doute , — ou plutôt il pense avant d’écrire, sa main est suspendue, et attend quelqu’une de ces pro-

fondes pensées qui ont fait de l’évêque d’Hippone non-seulement un grand écrivain, mais encore un grand poète; et peut-être la phrase qu’il cherche est-elle celle-ci : — Pntiens fjuia œternus — Dieu est patient parce qu’il est éternel.

C’est une seule figure, assise dans sa majestueuse simplicité, vêtue d’une robe et d’un manteau à plis simples et larges, d’aspect un peu dur peut-être ; mais ce défaut était, comme on le sait, celui de l’époque, puisque le tableau fut exécuté , selon toutes les probabilités, vers le commencement du quinzième siècle.

A terre sont des fragments de manuscrits déchirés.

Cette précieuse peinture a appartenu d’abord à la fanîille Veccbietti, ensuite au peintre Ignace Hugfort; enfin la Galerie des Offices l’a achetée en 1779.

La Madone, l’enfant Jésus et les anges, second tableau de frère Philippe Lippi, vient confirmer ce que nous avons dit à propos du

premier : c est que l’aventureux carmélite était un peintre tout naturaliste , c’est-à-dire un homme d’exécution et non un artiste de sentiment.

En effet, que l’on enlève l’auréole du divin Bainbino , que l’on détache les ailerons de l’ange, l’on aura une femme comme toutes les femmes, qui jouera avec deux enfants, et non une Vierge sainte en prières devant le Sauveur des hommes et devant l’envoyé de Dieu : car une fois privés des attributs matériels de leur origine céleste , on chercherait vainement dans ceux-ci le cachet de la divinité.

Opposez à cela une composition du Pérugin, de Jean de Fiésole, d’Orgagna, de Giotto , ou même de Cimabué, et vous aurez, au lieu de cet enfant Jésus qui tend les mains vers le sein qui doit le nourrir, un Christ au berceau, qui tendra les bras vers les douleurs qu’il doit calmer; vous aurez, au lieu de ces chérubins riants à la manière des enfants des hommes , et auxquels les traditions grecques ont déjà rogné les ailes à la taille de

celles des Amours, vous aurez, dis-je, de beaux anges graves et religieux, aux longues ailes, moitié aigles, moitié colombes, et toujours prêtes à souvrir sur un signe de Dieu pour franchir l’espace d’un pôle à l’autre, pour se précipiter sur la terre, ou pour s’élancer au ciel. Ceux-là ce sont les vrais messagers du Seigneur, qui doivent, en partant de sa droite, arriver à temps pour arrêter le glaive d’Abraham levé sur la tête de son fils.

Il est vrai que ce que frère Philippe Lippi perd comme sentiment religieux, il le gagne comme exécution matérielle : le dessin de ses figures est admirable , le clair-obscur savant, et ses personnages sont groupés d’une façon la fois gracieuse et pittoresque.

Les mains de la femme sont surtout irréprochables, et annoncent le précurseur de

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FRANÇOIS IIIÉRIS.

La Galerie de Florence est une des plus riches en tableaux de ce maître, car elle en possède neuf.

En effet le grand-duc de Toscane se trouvait en Hollande à lepoque de la réputation deMiéris, c’est-à-dire vers 1672: cette réputation était telle, qu’on lui payait ses tableaux un ducat l’heure; le grand-duc offrit trois mille florins de sa Femme évanouie, et ne put l’obtenir. Mais il ne se découragea point pour cela : il lui commanda , à la place de celui qu’il ne pouvait avoir, un tableau

dont l’ébauche lavait frappé ; et, ce tableau fini, il le paya mille rixdalers, en lui en commandant trois autres.

L’un de ces trois tableaux représente deux vieux Hollandais qui mangent : composition simple, comme toutes les compositions de Miéris, et dont le mérite est dans une couleur charmante, dans des détails exquis, et dans des expressions de physionomie parfaites ; ainsi rien de plus vai que le sentiment peint sur le visage de l’homme qui , sans parler et par son seul regard , demande à la femme qui boit, s’il lui a bien coupé assez de pain comme cela.

Les tableaux de Miéris sont d’autant plus précieux, que ce peintre mourut jeune , usé qu’il était par les débauches nocturnes qu’il faisait avec son confrère et ami Jean Steen. Un soir que les deux compagnons se quittaient, ivres tous deux, Miéris tomba dans un égout que des maçons avaient laissé ouvert ; et il y serait mort suffoqué, si un savetier et sa femme, qui demeuraient clans le voisinage, n’eussent entendu ses plaintes, et ne fussent

venus à son secours. On tira Miéris de sou cloaque, on le lava, on lui donna un coup de vin, et on le mit dans le seul lit de la maison, où il passa 'la nuit tandis que ses hôtes donnaient sur une chaise: le lendemain, avant qu ils ne fussent réveillés, Miéris, reposé par la bonne nuit qu’il avait passée, se leva, s’habilla et sortit ; de sorte qiic quand les braves gens vinrent pour prendre des nouvelles de la santé de leur hôte, ils ne le trouvèrent plus.

Un mois se passa sans que Miéris donnât de ses nouvelles à ceux qui lui avaient cependant rendu un si grand service ; mais un soir, comme le savetier et sa femme allaient se coucher , ils virent entrer le meme homme , lequel tenait à la main un petit tableaH.

— Tenez, braves gens, leur dit cet homme, prenez cette peinture en mémoire d’un individu à qui vous avez rendu un grand service que vous avez sans doute déjà oublié, mais dont lui se souviendra toujours; et si jamais vous voulez vous en défaire portez- le à

M. Paate, qui vous en donnera un bon prix.

Et à ces mots , sans attendre leurs remerciments , il prit le chemin de la porte et disparut.

Le savetier porta le lendemain ce tableau au bourgmestre Jacques Maas , qui reconnut que c’était un Miéris, et qui, au grand étonnement du brave homme, l’invita à ne point donner le petit morceau de toile peinte à moins de huit cents florins.

Ce fut effectivement la somme qui fut comptée au savetier en échange du cadeau que lui avait fait son hôte.

Aujourd’hui les tableaux de Miéris n’ont pas de prix.

GUÉRARD RERII'IIEÏIIEN.

Guérard Berck-Heyden est né à Harlem, la patrie de Wouwermans au cheval blanc, de Van-Ostade et de Berghem. Il avait un frère aîné, que l’on nommait Job, et qui, déterminé lui-même par une vocation irrésistible , entraîna après lui celle de son frère.

Job était relieur : mais a\i lieu de s’occuper des livres qu’on lui donnait à mettre à neuf, il en copiait les gravures, et cela si exactement, que son patron finit par donner aux parents du jeune homme le conseil de le faire

passer de son magasin dans un atelier. Arrivé bientôt à une certaine force , Job prit son jeune frère près de lui.

On était alors à la moitié du dix-septième siècle à peu près : c’était l’époque des croyances superstitieuses; les songes étaient surtout regardés comme une prédiction de l’avenir. A dix ou douze années de distance fune de l’autre, Job en eut deux qui eurent une grande influence sur sa vie et sur celle de son frère.

Job rêva d’abord que pendant une nuit il lui poussait des ailes comme aux anges, et qu’à l’aide de ses ailes il abandonnait la terre et s’en allait toucher du doigt à la coupole du ciel. Gomme Job n’avait pas sous sa main, ainsi que les Pharaons d’Égypte , un esclave hébreu, il chargea son amour-propre d’être l’interprète de la révélation divine; et son amour-propre lui expliqua , clair comme le jour, qu’il était destiné à s’élever, sur les ailes de l’art, au-dessus de tous ses rivaux, et à aller toucher le but de perfection que nul avant lui n’avait eu le bonheur d’atteindre*

En conséquence , il se mit au travail ave une ardeur nouvelle : et le rêve eut cela de bon, que, si Job ne dépassa pas ses confrères, au moins prit-il rang parmi les peintres distingués de son époque.

Pendant ce temps Guérard grandissait de son côté à lombre delà réputation fraternelle: il travaillait presque toujours dans le même atelier que son aîné, et souvent au même tableau ; de sorte que , sans avoir rien rêvé, Guérard se trouva un beau matin aussi grand peintre que Job. Alors les deux frères se mirent en route de compagnie pour aller chercher aventures et fortune. C’était Job qui produisait Guérard ; Job, poussé par son rêve, ne doutait plus#de rien, et la terre même lui semblait bien étroite pour renfermer sa gloire à venir.

Mais un rêve fit crouler tout ce bel échafaudage de grandeur qu’un rêve avait bâti : à Cologne, Job songea qu’en traversant une forêt il restait suspendu aux branches d’un arbre. Cette fois ce ne fut plus l’orgueil qui parla, ce fut l’humilité ; et l’humilité lui dit

tout bas quil serait arrêté au milieu de sa carrière par quelque désastre qui l’empêcherait daller plus loin. Dès ce jour une timidité étrange s’empara du pauvre Job; et ce fut Guérard qui prit les rênes du gouvernement fraternel, tenues jusqu’alors par son aîné: aussi faible qu’il avait été confiant, Job suivit à son tour son frère à la remorque, et Guérard le conduisit ainsi à Coblentz, à Mayence, à Manbeim et à Heidelberg. Arrivés là, quelques instances que Guérard fît à son frère, celui-ci refusa toujours de se produire à la cour de l’électeur palatin, qu’ils étaient cependant venus chercher : ils restèrent donc confondus dans la foule , au «lieu de se faire présenter comme c’était leur intention.

Cependant presque tous les jours les deux frères se trouvaient sur le passage de l’électeur ; le plus souvent c’était lorsqu’il partait pour la chasse: car l’électeur était comme Nemrod , un grand chasseur devant Dieu, aimant passionnément les chevaux, les chiens et les faucons, trois choses fort pittoresques, et qui font admirablement dans les tableaux. Aussi, à leur retour dans l’atelier, les deux

frères esquissaient-ils , chacun de son côté, force sujets de chasse, comme le Lancer, le Rembûcher,et l’Hallali. Si bien qu’un jour Job et Guérard , après avoir fait une esquisse unique de toutes leurs esquisses séparées, se mirent de leur mieux à couvrir une toile, plaçant au premier plan lelecteur et les seigneurs de sa suite, tous si ressemblants qui n’y avait point à s’y tromper. Le tableau fini, il se trouva que c’était un des meilleurs qu’ils eussent jamais faits.

Alors Job, toujours réconforté par Guérard, reprit quelque courage : il fut décidé, non pas qu’on offrirait le tableau à l’électeur, car Job était devenu trop craintif pour permettre à son frère une pareille hardiesse, mais qu’on placerait le susdit tableau sur la route du prince, afin qu’il pût le voir en passant. Le jour où ce plan fut exécuté, Job se sauva de la ville , et se cacha dans un petit village, afin d’ètre plus à même de gagner les champs, si, selon les prévisions sinistres qui ne l’abandonnaient plus, les choses tournaient mal.

Tout alla pour le mieux : le prince en passant se reconnut ; les seigneurs qui l’accompagnaient se reconnurent : le prince s’artrêa ; les seigneurs s’arrêtèrent : le prince dit que le tableau était fort beau; les seigneurs crièrent qu’il était admirable. On demanda l’auteur, qui, entendant le graud bruit qui se [faisait, commençait à croire qu’il se pouvait bien faire que Job eût raison, et qui se consultait pour savoir s’il devait attendre ou se sauver. Heureusement i n’eut pas le temps d’accomplir ce dernier projet : on lui mit la main dessus et on la me a devant l’électeur, qui lui fît force compliments. Alors le bon Guérard déclara que le tableau n’était pas de lui seul, et que son frère Job en avait fait la meilleure partie. Guérard mentait, car, depuis son rêve, Job ne peignait plus qu’en tâtonnant et recommençait dix fois la même chose. Mais, qu’il le crût ou non, l’électeur apprécia la loyauté de l’artiste , et donna rendez-vous pour le lendemain à lui et à son frère.

Le lendemain venu , Guérard traîna Job chez le prince. Job était convaincu qu’il y

avait dans ce rendez-vous quelque traîtresse surprise, dont il serait victime ; mais il se rassura en entendant les éloges de l’électeur et les flatteries des courtisans.

Le même soir, le trésorier du prince alla porter au logement des deux frères une somme considérable et deux médailles d’or. Gomme on le voit, les choses allaient tout au contraire de ce quavait craint le pessimiste Job.

Le lendemain, nouvelle faveur : les deux frères reçurent avis qu’ils^avaient leur logement au palais. Job commençait à oublier ses idées sinistres, et à croire à un avenir plus riant.

Le surlendemain , le grand -veneur vint annoncer aux deux frères qu’ils étaient invités aux chasses de l’électeur, et qu’ils pouvaient à chaque fois quelles auraient lieu prendre parmi les équipages les chevaux qui leur conviendraient.

À cette nouvelle Guérard , qui aimait fort tous ces plaisirs aristocratiques, bondit de il. 14

joie, mais Job, au contraire, pâlit et manqua s évanouir. Son rêve lui était revenu à la mémoire; et cette invitation de chasse lui paraissait devoir amener tout naturellement le moment où il resterait pendu par les cheveux : il en résulta que Guérard alla seul à la chasse, tandis que Job resta tristement dans son atelier.

Le premier jour l’électeur ne fit point attention à son absence; le second jour il la remarqua ; le troisième jour il s’en plaignit.

Mais si obligeantes que fussent ces remarques et ces plaintes , elles ne purent déterminer Job à s’aventurer dans une forêt. Les seigneurs , jaloux de la faveur à laquelle étaient arrivés les deux peintres étrangers, présentèrent les refus de Job sous un faux aspect ; l’électeur attribua à l’orgueil ce crime de lèse-principat , qui n’avait pour cause, au contraire, qu’un excès de timidité; et les deux artistes , voyant de jour en jour se rembrunir le visage de leur auguste patron, prirent les devants sur une disgrâce, et vinrent lui demander la permission de retourner

en Hollande , en avouant que malgré les bontés de son Altesse ils ne pouvaient rester plus long-temps à Heidelberg, atteints qu’ils étaient du mal du pays.

L’électeur les laissa partir à grand’peine; mais en partant, les deux frères emportèrent encore des témoignages de sa munificence : revenus à Harlem, ils continuèrent de travailler ensemble, Guérard soutenant toujours Job contre ses craintes chimériques, qui ne l’abandonnaient plus un seul instant. Malheureusement Guérard , quoique le cadet, mourut le premier: il résulta de cet isolement que, n’ayant plus son frère pour le guider, le pauvre Job, un soir qu’il sortait du cabaret , tomba dans le canal des Brasseurs, où il se noya.

Cet événement arriva le i3 juin 1698, Job Berck'Heyden étant dans sa soixante-dixième année.

Les deux frères furent enterrés l’un près de l’autre, afin, que ne setant point quittés pendant leur vie, ils ne fussent pas non plus séparés après leur mort.

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