‹ Michel-Ange et RaphaelChapitre 8 sur 8 · JIM MIN · texte numérisé non relu

JIM MIN

JeanHolbein, fils d’un peintre assez médiocre , naquit à Bâle en i4q8. Ses premières leçons lui vinrent de son père, et il eut bien vite dépassé son maître. Sa jeunesse se passa sans incidents extraordinaires, sans aventures exceptionnelles : jeunesse d’artiste uniforme par son étude, sainte par sa persévérance, jeunesse d’homme qui avait la conscience de sa propre force dans le présent et de sa gloire dans l’avenir, et qui se fit seul ce qu’il devint, cest-à-dire un des plus grands peintres qui aient existé.

Cependant, comme presque tous les hommes qui veulent arriver à un grand nom, sans fortune qui les aide, il passa par bien des épreuves de misère, et le futur favori d’un roi dut bien souvent , du moins disent quelques chroniques, s’abaisser à peindre des devantures de boutiques et des enseignes.

Un jour qu’il en peignait une pour un apothicaire, voici ce qui lui arriva. On le savait quelque peu buveur, et souvent il quittait, disent toujours certaines chroniques , l’enseigne de sa pratique pour aller au cabaret. L’apothicaire, qui connaissait cette habitude, car les apothicaires connaissent tout, avait fait défense formelle à notre peintre de quitter son échelle sous peine de ne pas être payé. Et pour plus grande sûreté , il sortait de temps à temps la tête pour s’assurer de la présence d’Holbein.

Dans la position où se trouvait le peintre sur son échelle, on ne pouvait , de la boutique, lui voir que les deux jambes ; mais le brave apothicaire se contentait de cela, étant bien sûr qu’il serait impossible à Hol-

bein de s en aller sans les emmener avec lui. Alors le pauvre artiste, que cette surveillance continue altérait de plus eji plus, peignit sur le mur ses deux jambes avec une ressemblance si parfaite, qu’à mpins de les toucher il était impossible de les reconnaître pour fausses. Puis il s’en alla tranquillement au cabaret voisin.

On peut croire ou non cette aventure, qu’on raconte encore à Bâle , et qui n’est pas plus invraisemblable que toute celles qu’on attribue aux grands hommes; mais ce dont il ne faut pas douter, c’est qu’au milieu de tout cela Holbein faisait des études sérieuses et suivies.

Cependant les premiers tableaux qu’il exécuta, les premières réalisations de cette étude et de ce travail, furent disséminés, vendus ou donnés à des étrangers, et nous ignorons ce qu’ils sont devenus. C’est toujours ainsi , surtout pour les peintres ; il est rare que l’histoire , quand elle veut réédifier la vit passée d’un homme, puisse retrouver, pour faire son édifice de gloire, les premières pierres

que le génie de son héros a posées. Elle perd souvent ainsi les choses les plus curieuses de la vie d’un grand homme , ses premiers essais, ses premières ébauches, cette première forme qu’il a donnée à ses rêves; elle est forcée de le juger depuis l’époque où il a commencé à être grand : et quelquefois, si, après avoir dévoilé le génie, elle veut dévoiler l’homme, si , après avoir raconté ce qui appartient au oublie, elle veut soulever un coin du voile qui cache la vie intérieure, à côté de ce nom fait de gloire , à côté de ce front ceint d’une auréole elle trouve peut-être une plaie, qui , pendant que l’esprit travaille, ronge le cœur ; à côté de cette existence de poète ou de peintre, qui doit être faite de pensées et de rêves, de calme et de silence, une autre existence que la fatalité a jetée au milieu de ses rêves et de ses pensées, de son calme et de son silence pour traverser sa vie et quelquefois pour empêcher sa gloire.

C’est ce qui est arrivé à Holbein. Il avait épousé une femme qu’il aimait , et avait sans doute mis en elle toute cette idéalité que les

artistes cherchent souvent dans la chose réelle, peut-être en avait-il fait la réalisation d’un rêve — nous l’ignorons mais ce qui est

sûr, c’est que cette femme, qui lui devait un des plus beaux noms, au lieu d’être lange de la maison du peintre en était devenue le démon, et que Ilolbein, comme tous les hommes forts par le génie, était faible par le cœur et se courbait comme un coupable sous cette existence triste que lui faisait sa femme.

Heureusement qu’il devait se trouver un jour sur sa route un saint homme, une main amie qui , en lui ouvrant la gloire dans l’avenir, lui retirerait ses douleurs du présent. Erasme venait d’arriver, et tous deux, seuls dans l’atelier du peintre, s’entretenaient

de tout ce qui fortifie l’âme, de Dieu, de

gloire, et quand Holbein rentrait dans sa vie intérieure, si sa blessure n’était pas guérie, au moins elle était pansée.

Erasme avait beaucoup étudié, beaucoup vu, beaucoup souffert. A dix-sept ans, ruiné par ses tuteurs , il setait fait chanoine régu-

lier au monastère de Stem; puis il passa en Angleterre, où il devint l’ami de Thomas Morus et de Henri VIII, alors prince de Galles. De là il alla à Bologne, en i 5o6; pris pour le chirurgien des pestiférés, il fut poursuivi à coups de pierres et courut risque de la vie. Puis il vit Venise, Padoue, Rome, retourna une seconde fois en Angleterre, et revint enfin à Bâle, où il fit la connaissance de Holbein. C’était l’homme qu’il fallait que Dieu opposât à la fatalité du peintre. Aussi Erasme, qui avait compris tout de suite ce que son ami souffrait, résolut-il de lui faire quitter sa patrie.

Alors, un jour quil posait pour son portrait que Holbein était en train de faire , il lui demanda pourquoi il ne voyageait pas.

— Où voulez-vous que j’aille ! lui répondait le peintre. Ma famille, mes affections sont ici: toutes ne me rendent pas heureux, c’est vrai; mais on s’habitue à la douleur aussi bien qu’au plaisir, et à présent j’y suis à peu près fait. Du reste il faudrait que mon voyage eût un but, que je fusse sûr de trouver autre

part plus de gloire et cle bonheur que je n’en ai ici.

— Mais, avec le talent que vous avez, quelques recommandations que je pourrais vous donner, moi, pourquoi n’iriez-vous pas en Angleterre? Vous y trouverez un puissant protecteur, Thomas Morus, mon ami, le ministre de Henri VIII . Partez seul , vous aurez l’indépendance qui fera votre bonheur, le travail qui fera votre gloire; ici toutes ces douleurs domestiques, toutes ces souffrances quotidiennes vous fatiguent, vous tuent. Tôt ou tard votre génie finira par se ressentir de ces tourments du cœur. Croyez -moi, partez.

Il n’était pas difficile de convaincre Holbein , il ne fallait que la résolution d’un moment pour rompre cette chaîne présente, et il sentait bien qu’Erasme avait raison. Mais malheureusement les hommes de génie n’ont que la volonté de leur imagination et de leur art; et ceux qui font subir la puissance de leur intelligence à la foule , subissent

souvent eux-mêmes celle d’un être nul ou méchant.

Mais enfin le portrait d’Erasme s’acheva. Holbein se laissa convaincre tout à fait, et partit emportant pour Thomas Morus des lettres et le portrait de son ami.

Alors commença pour Holbein une autre vie, vie d’artiste, libre, joyeuse, errante. Alors comme un prisonnier qu’on libère, sans crainte qu’on le reprenne jamais , il marchait heureux, le cœur dégagé, avec l’espace et l’avenir devant lui, n’ayant plus d’autre souci que sa gloire, d’autre rêve qu’un grand nom , d’autre pensée que l’art.

Il arriva à Londres.

Thomas Morus le reçut d’abord comme on reçoit les grands hommes , puis par la suite comme on reçoit un ami. Trois ans il le garda le faisant travailler dans un seul but, sans doute; car un jour il donna une fête à Henri VIII en lui promettant des merveilles. Henri VIII vint et Morus lui montra tout ce

que Holbein avait fait depuis trois ans; et comme le roi admirait tous les tableaux comme des chefs-d’œuvre , il le pria de les accepter^

Henri VIII était comme 'sont tous les rois, comme Louis XIV le fut pour Fouquet, jaloux qu’un autre possédât dans son royaume une gloire qui ne dépendît pas de lui, sachant très-bien qu’il ne faut souvent qu’un artiste pour faire rayonner une époque; aussi voulut-il avoir Ilolbein à son service. Morus le lui présenta. Henri VIII l ui demanda s’il trouvaitp’ Angleterre assez poétiqucet assez hospitalière pour rester auprès de son roi et devenir son peintre; et quand Holbein eut accepté, il se tourna vers Thomas Morus en lui disant :

— Vous pouvez garder les présents que vous venez de me faire , puisque désormais j’aurai l’auteur.

C’est à partir de ce moment que naquit de la part de Henri VIII l’amitié plutôt que la protection qu’il accorda à Holbein , amitié

d’artiste à artiste, de majesté à majesté, du roi qui comprend qu’il doit autant à l’artiste qui lui donne ses œuvres , que l’artiste doit au roi dont il est l’hote.

Cette amitié se manifesta dans plusieurs circonstances, et surtout dans une aventure assez bizarre qui lui arriva avec un comte anglais.

Holbein avait, comme tous les peintres, comme tous les poètes, cette pudeur du travail v cette coquetterie du talent qui faisait qu’il ne travaillait devant personne et surtout devant des indifférents. Or un jour un comte qui était assez incrédule, et qui comme saint Thomas voulait toucher pour croire, se présenta à la porte de Holbein. Celui-ci s’excusa avec toute la politesse possible , disant qu’il ne pouvait travailler devant personne, et que du reste il y avait à Londres des choses bien autrement amusantes que de voir travailler un peintre. Malheureusement le grand seigneur était aussi insolent que notre artiste était poli, et trop fat de son rang et de son nom pour croire que, quand les portes des

plus nobles et des plus grandes maisons souvraient devant lui , un peintre aurait l’audace de lui fermer la sienne. Heureusement le peintre était aussi résolu que notre grand seigneur était fat : si bien qu’il en résulta une querelle assez vive, à laquelle Ilolbein, qui était pressé de se remettre au grand portrait de Henri VIII, qu’il venait de commencer, mit fin en jetant le comte du haut de l’escalier en bas; après quoi il rentra dans son appartement comme Achille dans sa tente. Mais en réfléchissant il pensa que le grand seigneur devait être assez abîmé par suite de cette chute aventureuse, que ce grand seigneur avait une suite fort bien armée, que lui était seul avec sa palette et ses pinceaux, et qu’après tout la lutte était trop inégale pour l’attendre et sa position trop dangereuse pour y rester. Il aima donc mieux prévenir le coup que d’y répondre. Et il alla se jeter aux pieds de Henri VIII , lui demander sa grâce , sans lui dire pourquoi, se doutant bien qu’il 11e l’obtiendrait pas s’il lui avouait , avant de l’avoir , qu’il avait détérioré sa noblesse.

Pais, quand le roi eut pardonné une faute qu’il ignorait, Holbein, tranquille sur la foi de Henri VIII, lui avoua cette faute.

— Et il voulait entrer malgré vous? disait le roi.

— Oui, sire.

— Et quelle raison donnait-il ?

— Son nom.

— L’insolent ! et que lui répondiez-vous?

— Le vôtre, sire, dont je me faisais une protection.

— Et il a insisté ?

— Oui, sire.

— Et alors ?

— Alors, comme j étais pressé de travailler à votre portrait, sire, que j’avais interrompu pour lui répondre , je lui ai fait descendre un peu trop vite la rampe de l’escalier, au lieu de le laisser suivre les marches.

— Mais il n’est pas tué ?

— Non, sire. Cependant ce doit être un noble bien endommagé.

En ce moment on vint annoncer au roi qu’un comte blesse et meurtri avait une plainte à lui faire.

Henri dit à Holbein de ne pas sortir que l’affaire ne fût terminée et fit entrer ou plutôt apporter le malheureux lord.

Il lui laissa exposer ses griefs, qu’il voulut calmer en excusant la vivacité de son peintre. Mais comme le pauvre comte devenait aussi insolent devant le roi qu’il lavait été devant l’artiste , Henri se leva et dit :

— Assez, monsieur. Je vous défends sur votre vie d’attenter à celle de mon peintre. La différence entre vous est trop grande. De sept paysans je peux faire sept comtes comme vous, et de sept comtes comme vous je ne peux pas faire un Holbein. Maintenant oubliez ce qu’il vous a fait, et je veux bien oublier ce que vous m’avez dit.

Le comte fut bien forcé de se courber sous la volonté du roi, et promit de ne tirer aucune vengeance d’Holbein; comprenant

bien que ce serait chose folle que de vouloir lutter contre un homme si puissamment protégé.

Holbein, sûr désormais de l’affection du roi, ne s’occupa plus qu’à la conserver. Il se remit donc à l’œuvre, et au bout de quelque temps eut fini ce beau portrait en pied d’Henri VIII qu’il a copié plusieurs fois. L’original fut placé à Whitehail avec ceux du prince Edouard et des princesses Marie et Elisabeth.

Henri VIII venait souvent le voir dans son atelier et causer avec lui pendant qu’il travaillait. Pour ce roi la consigne était levée, et Holbein travaillait devant lui sans pudeur et sans coquetterie. Plus d’une fois, sans doute, quand ils étaient seuls, le roi aura ramassé le pinceau du peintre, comme Gharles-Quint celui du Titien.

Après le portrait du roi il fit naturellement tous ceux des grands et des dames de la cour, seulement nous ignorons si dans ce

nombre se trouvait celui du pauvre lord qu’il avait si mal-reçu.

Holbein fît en outre plusieurs grands tableaux à l’huile et en détrempe. Un des plus beaux est celui qu’il fit pour le corps des chirurgiens.

Henri VIII, assis sur un trône, donne de la main droite les privilèges accordés au corps, et les chefs les reçoivent à genoux. On prétend que ce tableau n’a été achevé qu’après la mort du peintre. Cependant il y a tant de netteté, de fini, d'unité dedans, qu’il est impossible d’y reconnaître deux pinceaux différents.

Il exécuta encore deux autres tableaux, le Triomphe de la Richesse, et la Récompense de la Pauvreté, qui semblent avoir été faits pour des plafonds. Dans ces deux toiles se révèlent véritablement toute l’habileté d’exécution du peintre et tout le génie du poète.

Un riche amateur de Londres, André de Loo, rechercha tout ce qu’il put trouver des

ouvrages d’Holbein , et s’en forma un cabinet.

Il avait ce beau portrait de maître Nicolas Lallemand , astronome du roi ;

Celui de M. Cromwell , habillé en docteur ;

Celui d’Érasme et celui de l’archevêque de Cantorbéry ;

Une grande composition en détrempe qui renfermait les portraits de Thomas Morus, de sa femme et de ses enfants. Après la mort d’André de Loo, ce tableau , un des plus beaux d’Holbein , fut acheté par le neveu de Thomas Morus.

Il y avait autrefois de lui à Amsterdam un fort beau portrait d’une reine d’Angleterre dont le vêtement de drap d’argent était admirable de brillant et de vérité.

Florence avait aussi quatre portraits :

Luther, Morus, Richard Southwal, et enfin celui du peintre dont nous faisons la biographie.

A Dusseldorf une femme en bacchante, un paysage et un portrait inconnu.

On a encore de lui le portrait de Jeanne de Glèves, un homme tenant une tète de mort, et le Sacrifice d’Abrahani. Au Palais Royal le portrait d’une femme habillée en noir, et le portrait d’un négociant, Georges Gisein.

Enfin à Bâle, sa patrie, sont la Danse des paysans, la Passion du Seigneur en huit compartiments, le portrait du père d’Holbein, un grand Christ mort, le portrait de cette femme qu’Holbein a peinte une seconde fois en courtisane, parce quelle avait refusé de lui payer le prix convenu pour le premier portrait; vengeance d’artiste, à laquelle on doit un petit chef-d’œuvre de plus; enfin sur les murs du cimetière de Saint-Pierre, la Danse des morts.

Cette célèbre composition, attribuée à Holbein dans sa patrie meme, lui est contestée par quelques savants — les savants contestent toujours. — En tout cas, comme fauteur

inconnu appartient évidemment à l’école d’Holbein, comme l’œuvre est de l’époque où Holbein habitait Bâle, et que puisqu’on la lui conteste c’est qu’il y a des raisons pour quelle soit de lui , nous aimons mieux la lui laisser jusqu’à ce que Fauteur anonyme se fasse connaître, et nous allons emprunter à l’une des mille copies qui en ont été faites la description de cette Danse, que nous reproduirons avec ses explications simples et naïves.

La Danse des morts fut retouchée en 1 568 par Klauber ; puis en 1616, en 16 58, en 1703, et elle fut enfin détruite en i8o5.

Le premier groupe représente un prédicateur avertissant les hommes de toutes les conditions qu’un jour viendra l’heure du jugement. Voici la traduction que nous en

trouvons :

Lorsqu’au son de la trompe un ange de lumière Fera sortir les morts du sombre monument,

Ceux qui dorment dans la poussière.

Reprenant leur vigueur première,

Viendront tous devant Dieu paraître en jugement.

Le pécheur endurci , qui , vivant dans le crime,

Se rendit du démon Fesclave et la victime,

Comme un enfant criminel Ira dans le feu de l’abîme Subir un supplice éternel.

Mais heureux le sort du fidèle,

Absous de ses péchés , affranchi de tous maux,

Il ira recueillir dans la gloire éternelle

Les doux fruits de la foi , le prix de ses travaux.

Nous remarquons sur le devant un cardinal et un évêque qui ne paraissent pas trop rassurés et qui aimeraient peut-être mieux autre chose que cette prophétie de Daniel.

Le second groupe c’est la Mort qui avertit les spectateurs de ce qu’ils deviendront en leur montrant derrière elle une espèce de grande niche pleine de squelettes. Elle tient un tambourin , et à côté d elle est une autre Mort qui tient une flûte. Elles ont l’air d’appeler la foule comme les acrobates devant une fête.

Voici ce quelle dit :

Toi qui contemples ce tableau,

Reconnais la laideur de la faible nature ;

Telle un jour sera ta figure Fusses-tu des mortels aujourd’hui le plus beau.

Alors commence la danse des morts : le premier que le terrible squelettç emmène est un pape qui ne paraît pas très-enchanté de cette préférence ; mais la Mort lui fait comprendre quelle devait bien cela à son rang, et que comme c’est lui qui tient les clefs du parads c’est bien le moins qu’il se l’ouvre le premier:

Sans trop de compliments, sans vous baiser la mule, Grand pape , je vous viens ordonner de partir.

Il n’est ni dispense , ni bulle Qui puisse de ma main jamais vous garantir. Sachant qu’à vous, saint père, on doit la préférence, A votre primauté je ne ferai point tort ;

Je veux que le premier vous fassiez une danse

Au son du tambour de la Mort.

Puis ensuite elle emmène un empereur, qui île paraît guère plus satisfait que celui qui est parti devant pour ouvrir la route. Et la

Mort, tout en jouant de la flûte et le retenant bien pour qu’il ne lui échappe pas, lui dft :

Quitte, puissant césar, le sceptre et la couronne, Et tout l’éclat qui t’environne,

Tes grandeurs d’ici-bas dont l’homme est ébloui ; Je ne respecte pas la pompe,

Et je veux qu’au son de ma trompe Tu viennes danser aujourd’hui.

Cette fois la Mort a affaire à une femme. C’est sans doute pour cela quelle est plus décemment vêtue.

Et vous , auguste impératrice,

Tenez faire à la Mort le triste sacrifice De tout ce qu’à vos yeux le monde a de plus cher. Je n’ai point égard à vos charmes,

Je suis insensible à vos larmes.

Donnez la main , il faut marcher.

Puis elle continue à suivre respectueusement la hiérarchie des puissances, observant ce qu’on doit aux positions, la flatteuse quelle est , se coiffant toujours de quelque chose qui ait rapport au patient qu’elle entraîne, depuis le chapeau du cardinal jusqu’à la

couronne du roi , depuis la mitre de l’évêque jusqu’au bonnet du bouffon , toujours railleuse ou terrible, prenant le squelette d’un damné qu’un serpent ronge quand elle fait danser un roi ou un empereur , prenant le corps décharné d’une vieille femme à la gorge flétrie, aux membres secs, quand elle emmène une jeune fille qui ne sait que plaisir et qu’amour.

Ainsi après l’impératrice vient le roi, qu’elle traite comme les autres ; puis la reine, et autour de son col se roule une vipère comme un collier ; puis un cardinal , et cette fois elle a, comme nous le disions, un serpent qui lui ronge le ventre, emblème des désirs qui pendant sa vie ont rongé le cœur de celui qui avait fait vœu d’abstinence. Elle arrive à lui gaie et railleuse en lui disant :

Ha ! je vous tiens , belle Éminence,

Ï1 faut danser — point de dispense. ■ —

Ici votre refus serait fort déplacé.

Aujourd’hui votre pompe 'tombe,

Et l’on entonnera demain sur votre tombe Un requiescat in pace !

Puis ensuite vient l’évêque, quelle conduit sans miséricorde malgré la crosse et la mitre. Puis elle passe de la grandeur spirituelle à la grandeur temporelle , de l’évêque au duc. Cette fois elle semble avoir encore moins de respect que quand il s’agissait de ceux qui tiennent leur loi de Dieu; elle ne marche plus à côté d’eux, elle les entraîne en courant; elle n’est plus railleuse , elle devient terrible. La duchesse suit son époux comme toute femme obéissante doit le faire. — Viennent après, le comte, l’abbé, tous moins résignés les uns que les autres.

Puis elle arrive au chevalier. Sans doute elle a pensé quelle aurait fort à faire, car elle est couverte d’une armure en assez mauvais état et qui semble servir depuis longtemps. Elle s’est emparée de sa large épée, et elle dit au chevalier en lui passant le pied entre les jambes :

Pour le coup , chevalier , pends tes armes au croc , Tu n’entends rien dans celte guerre.

La Mort , en t'assaillant et de pointe et d’estoc1,

Te va bientôt coucher par terre.

Déjà c’en est fait de l'armet,

Elle a saisi ton cimeterre,

Et malgré ta bravoure à ses lois te soumet,

Un croc en jambe achèvera l’affaire.

Ensuite elle veut arrêter le jurisconsulte, et son ordre est bien en règle; elle lui prouve bien et dûment quelle est dans son droit, comme le loup le prouve à l’agneau , en lui disant po.ur dernière conclusion quelle est la plus forte. Après avoir conduit le sévère magistrat au pied du dernier tribunal , elle revient prendre un gros chanoine; au chanoine qui a mission de sauver lame succède le médecin chargé de guérir le corps. Mais il paraît avoir bien des morts à se reprocher; car il recule tant soit peu devant la route qu’il a fait suivre à d’autres. La Mort est plus insensible à ses plaintes qua celles de ses prédécesseurs, et elle va droit son chemin sans s’inquiéter de sa résistance et se contente de lui donner ce dernier avis :

Disciple d’Hippocrate , Esculape nouveau,

Toi qui contre la mort inventas cent remèdes.

Il faut enfin que tu lui cèdes,

Elle va de ce pas te conduire au tombeau.

Apprends que de ton art la docte expérience N’est que trop sujette au hasard,

Et que , malgré tes soins , tes drogues , ta science. Il faut toujours mourir ou plus tôt ou plus tard !

Maintenant c’est un gentilhomme quelle tire, et il faut avouer quelle tire vigoureusement des deux bras sans respect pour son nom, sans réserve pour son rang; elle lui dit cette vieille maxime, qui a été répétée tant de fois :

Sachez qu’un gentilhomme ainsi que le vulgaire Doit par le même sort quitter cet univers,

Avoir un même ciel ou les mêmes enfers ,

Etre mis dans la même terre,

Et rongé par les mêmes vers.

Ici c’est une femme qui tient un miroir et que la Mort emmène sans pouvoir lui faire détourner les yeux de la glace où elle se mire; elle lui dit ce que Hamlet dit en tenant le crâne d’Yorick, sentence que le poète a empruntée au peintre :

Voyez cette beauté dans sa faiblesse extrême Lorsque amoureuse d’elle-même Et sans se lasser de se voir Elle va consulter cette glace fidèle,

Afin d’obliger son miroir À lui dire cent fois qu’elle est aimable et belle ;

Je n’ai qu’à me montrer pour la remplir d’effroi : D’abord son sang se glace et ses roses palissent,

Ses yeux s’enfoncent , s’obscurcissent,

Elle devient semblable à moi.

Il faut cependant s’arrêter de temps en temps pour reconnaître, au milieu de ce burlesque terrible, de ce bouffon railleur, de cette simplicité de formes, de cette naïveté d’expressions , une vérité étonnante , une poésie admirable : cette tête de mort qui n’est jamais la même, qui selon sa victime devient railleuse ou vengeresse, cette bouche qui tantôt rit et tantôt grince , ces yeux creux tantôt ternes , tantôt flamboyants, tout cela, jusqu’au costume burlesque que la Mort prend pour quelques-uns des trépassés , tout cela , disons - nous , est empreint de cette belle poésie allemande si puissante et si vraie.

A chaque groupe la physionomie de la Mort est bien celle de la déité fatale qui n’a ni oreilles pour entendre, ni cœur dans son

froid squelette pour plaindre , qui oublie ceux qui l’appellent pour aller à ceux qui ne l’attendent pas, dont la main osseuse veut des fleurs à effeuiller, d’heureuses et belles existences à détruire, des cœurs jeunes et aimants à dessécher, et qui , comme dans le tabkau, passe sans les écouter sur les souffrances qui pleurent pour aller frapper de toute sa force à la porte des heureux qui chantent.

Après la femme vient le marchand , dont la Mort prend les balances et l’argent ; puis la nonne , qui marche plus résignée que les autres, les yeux portés vers la terre, qui sera sa tombe, et les mains croisées sur son cœur, où Dieu mit la foi.

Ensuite , la Mort , qui s’est faite boiteuse, soutient un boiteux, qui l’accueille comme une amie, et de lui va à un ermite. Cette fois elle s’est attachée au ventre une lanterne allumée sur laquelle elle frappe avec deux os comme sur un tambour :

Voici le noir flambeau qui consume le monde,

Il n’est point d’habitant sur la terre et sur l’onde

Qui puisse en soutenir l’ardeur,

Je suis l’ange exterminateur.

Si chez les potentats il n’est point de barrière Capable d’arrêter mes pas.

Qui pourra garantir de ma main sanguinaire Le pauvre frère Nicolas?

Là cést un jeune homme qu’elle arrache à la vie malgré ses larmes et son repentir , sa jeunesse et son bonheur. A côté c’est un usurier qu’elle étrangle malgré son or et à qui elle dit :

Je vais de cette main t’apprendre à quitter prise ;

Mais avant qu’au tombeau ton corps soit étendu, Fais-y graver pour ta devise :

En trop gagnant, j’ai tout perdu.

Plus loin elle pousse une jeune fille par les épaules ; elle y met tous les sarcasmes de l’ironie, toute la volonté de la vengeance.

Après elle, c'est un musicien qu’elle conduit en lui jouant du violon ; puis un héraut, puis un maire, puis un bourreau, et toujours cette même tête ironique, cette même physionomie moqueuse.

La voici maintenant qui court en faisant sonner des grelots d’une main et tenant un bouffon de l’autre , et la danse continue , inexorable et éternelle, tantôt avec un mercier à qui elle prend sa marchandise, tantôt avec un aveugle à qui elle coupe la laisse de son chien. Pour lui elle a couvert ce qu’elle laisse voir aux autres.

Ici c’est avec un juif dont elle a tiré la barbe et dont elle jette l’argent, et à qui elle conseille pour son bien éternel de reconnaître Jésus comme roi de Sion.

Là c’est avec un païen ; puis enfin avec un gros et gras cuisinier , bien rebondi , bien joufflu , qu elle semble emmener avec satisfaction et dont elle énumère les qualités comme des raisons de sa mort :

"Voici Mignot en son vivant,

Petit ivrogne et gros gourmand ;

Il paraît que le camarade

N'est ni trop vieux , ni bien malade,

Il est gras et dodu , bref il est ragoûtant.

Je vais essayer à l’instant,

De le mettre en capitolade ;

Un tel mets pour les vers ne sera pas trop fade, Quoique sans assaisonnement:

Je gage qu’à leur goût il sera si friand Qu’ils le mangeront sans salade.

Après le cuisinier elle entraîne un pauvre paysan, et lui dit la fable de La Fontaine : La Mort et le Paysan. Le paysan du peintre ne paraît guère plus décidé que celui du poète.

Puis enfin Holbein , ou Fauteur inconnu, a terminé la danse par le peintre, il s’est naturellement fait la plus belle part. On sait que la modestie n’est pas la qualité dominante des grands hommes. Et quand la Mort vient l’avertir qu’il faut faire comme les autres, qu’il faut jeter sa palette et ses pinceaux et la suivre, il lui répond avec calme :

Sachant que toute créature,

Esclave de la vanité,

N’est aux yeux du Seigneur qu’une ombre , une

peinture,

A peu près sans réalité,

Je suis plus que content de changer de nature.

De passer par la pourriture

Pour jouir dans l’éternité De la félicité future.

Viens , divin ouvrier , graver sur mon visage Les traits vivants de son image ,

Et me rendre un portrait de la divinité.

Enfin la Mort fait suivre le mari par la femme, qui est aussi calme et aussi résignée que lui. Ainsi finit cette danse des morts qui a commencé au pape et qui a fini au peintre, et qui comprend , entre ces deux hommes, tous les rangs et toutes les positions , depuis le roi jusqu’au paysan, depuis l’empereur jusqu’au cuisinier. Le peintre a oublié le poète, c’est peut-être sous le prétexte que la poésie n est qu’une peinture :

Ut pictura poesis.

Frédéric Zucchero, qui se trouvait à Londres en 15^4? long -temps après la mort d’Holbein, arrivée en 1 5 5 4 > éleva le mérite du peintre jusqu’à l’égaler à Raphaël.

Quoique ce soit une exagération un peu forte, il faut cependant reconnaître à Holbein les qualités essentielles qui font un grand

peinrte : toute l’habileté de l’exécution, toute la poésie de la pensée , toute la connaissance de la couleur.

Outre les tableaux que nous venons de nommer , Holbein a fait plusieurs ouvrages pour les graveurs en cuivre et en bois , pour les orfèvres et les antiquaires. Il peignait de la main gauche , et dessinait à la pointe d’argent et à la plume. Il dut le talent de peindre à la gouache à un peintre habile , nommé Luca , dont il fit la connaissance à Londres, mais qu’il eut bien vite surpassé.

Enfin, en i554, comme nous l’avons dit plus haut, il mourut à Londres de la peste.

Cet Ange Gaddi est le même dont Vasari déplore si lamentablement l’abjuration artistique: petit-fils de Gaddo Gaddi, qui lui avait laissé avec ses outils le secret de la mosaïque ; fils de Thaddée Gaddi, qui voyait en lui un de ses meilleurs élèves et un de ses plus dignes successeurs ; ange Gaddi à l’âge de 3 5 ans se dégoûte de la peinture, où sa Résurrection de Lazare lui a conquis une des premières places ; ouvre une boutique à Venise, acquiert d’énormes richesses, et meurt à 63 ans après avoir troqué le passé artistique de ses ancêtres contre l’avenir commercial qu’il laisse à ses enfants.

On comprend qu’avec cette disposition d’esprit Ange Gaddi ne pouvait arrêter la décadence dans laquelle la peinture du quatorzième siècle commençait à tomber. Déjà son père, Thaddée Gaddi, plus coloriste que Giotto, mais moins dessinateur et surtout moins penseur que lui , avait eu peine à la maintenir à la hauteur où son maître et parrain bien-aimé l’avait laissée en mourant ; et Ange Gaddi, qui sans doute connaissait sa faiblesse, ne prit pas même la peine de lutter.

En effet, quoiqu’on reconnaisse dans /’ Annonciation l’école de Giotto , ce tableau n’a pas l’allure magistrale des oeuvres de ce grand peintre : l’ange est gracieux, il est vrai , mais il manque quelque peu d’expression et de - sentiment ; quant à la Vierge , elle est maniérée, ses bras sont visiblement trop courts, enfin les plis de sa robe sont maigres , et nulle part sous cette robe on 11e sent les formes quelle recouvre.

Ange Gaddi laissa à ses enfants plus de cinquante mille florins d’or : aussi le firent-

ils enterrer en grande pompe dans le tombeau qu’il avait fait construire en 1387 dans leglise de Sainte-Marie-Nouvelle.

Quant à son portrait, si l’on en croit Vasari , on le retrouvait peint par lui-même dans la chapelle des Alberti à l’église de Santa- Croce: il s’était représenté de profil, avec un peu de barbe, et un chaperon rose, dans le tableau de l’empereur Héraclius portant sa croix.

La Présentation au temple , sur bois , doit être du premier temps d’Ange Gaddi, alors que, tout chaud encore des traditions de ses ancêtres, H essayait de se soutenir à la hauteur paternelle; il reproduisit, ainsi que l’indique son titre , la Présentation de Jésus au temple. Siméon porte l’Enfant divin, le présente au prêtre, et procède solennellement à la cérémonie de la purification , tandis que la Vierge, avec une sollicitude toute maternelle, ne peut cacher la petite main de son fils, et que près d’elle saint Joseph , qui l’accompagne, porte les tourterelles symboliques.

Les figures sont belles et ne manquent pas d’expression ; mais déjà Giotto a passé par le chemin que suit Ange Gaddi, il la rendu difficile à l’endroit de ses successeurs.

Cependant il est juste de dire qu’il y a dans tout l’ensemble de la composition un sentiment religieux qui fait passer sur les deux défauts du tableau , et qui le classe parmi les œuvres remarquables du milieu du quatorzième siècle.

L 'Adoration des bergers. « Or il arriva en ces jours-là qu’un édit fut publié de la part de César Auguste, portant que tout le monde fût enregistré.

» Ainsi tous allaient pour être mis par écrit chacun dans sa ville.

» Et Joseph monta aussi de Galilée en Judée, savoir de la ville de Nazareth en la cité de David appelée Béthléem $ à cause qu’il était de la maison et de la famille de David,

» Pour être enregistré avec Marie, la femme

qui lui avait été fiancée, laquelle était enceinte.

» Et il arriva, comme ils étaient là, que son terme pour accoucher fut accompli,

» Et elle mit au monde son fils premierné, et femmaillotta , et le coucha dans une crèche , à cause qu’il n’y avait pas de place pour eux dans l'hôtellerie.

» Or il y avait dans ces quartiers-là des bergers couchant aux champs et gardant leurs troupeaux dans les veilles de la nuit.

» Et voici que l’ange du Seigneur survint vers eux , et la clarté du Seigneur resplendit autour deux, et ils furent saisis d’une fort grande peur.

» Mais l’ange leur dit : N’ayez point de peur; je vous annonce un grand sujet de joie, qui sera tel pour tout le peuple.

» C’est qu’aujourd’hui dans la cité de David vous est né le Sauveur, qui est le Christ, le Seigneur.

» Et c’est ici la marque à laquelle vous le

reconnaîtrez, c’est que vous trouverez le petit enfant emmaillotté et couché dans une crèche.

» Et aussitôt , avec lange , on entendit toute l’armée céleste louant Dieu et disant:

» Gloire soit à Dieu dans les lieux trèshauts, que la paix soit sur la terre et la bonne volonté dans les hommes.

» Et il arriva que les bergers dirent entre eux: Allons donc jusqu’à Bethléem, et voyons cette chose qui est arrivée et que le Seigneur nous a découverte.

» Ils allèrent donc à grande hâte, et iis trouvèrent Marie et Joseph, et le petit enfant couché dans la crèche. »

C’est cette scène 'sublime de simplicité sous la plume de saint Luc , qu’Ange Gaddi a entrepris à son tour de raconter avec le pinceau.

Deux bergers conduits par deux anges sont en adoration devant l’enfant Jésus , tandis qu’un troisième ange va réveiller un troi-

sième berger gardant son troupeau sur une hauteur.

Ce tableau, peint à la détrempe, appartient entièrement à lecole religieuse de Giotto.

L 'Adoration des mages. Peu de sujets ont été plus souvent répétés par le pinceau que l’adoration des mages.

C’est quaussi peu de sujets offrent un aussi merveilleux champ à la peinture.

Que faut-il à un grand peintre pour faire un grand tableau ? l’harmonie dans la composition , les contrastes dans les personnages, la variété dans les couleurs.

Or quoi de plus harmonieux, de plus contrastant et de plus coloré qu’une belle Vierge tenant un bel enfant dans ses bras, ayant derrière elle un grand vieillard calme et simple , tandis qu’à ses pieds trois rois s’inclinent chargés de présents, et accompagnés de leur suite ?

Aussi , de Gaddi à Rubens , et de Rubens à nous , combien d’Adoration des mages!

Au reste il ne faut pas confondre Ange Gaddi avec Thaddée Gaddi. On ne trouverait pas dans le cœur du second la même croyance que dans celle du premier , de même quon ne trouverait pas dans le fils le talent du père. Thaddée Gaddi était un homme d’art, Ange Gaddi était un homme d’argent.

Un tableau d’Ange Gaddi n’en est pas moins de nos jours une chose extrêmement précieuse pour l’histoire de la peinture.

Deux Histoires d'Hercuie. Ces deux sujets sont Hercule et l’Hydre, Hercule et Cacus.

« Dans le palais des Médicis (dit Vasari), Antoine Pollaiolo exécuta trois tableaux dont chacun, haut de cinq brasses, contient un sujet tiré de F Histoire d’Hercuie : le premier représente Antée expirant entre les bras d’Hercuie, qui, les dents serrées, les muscles et les nerfs tendus, réunit tous ses efforts pour étouffer son ennemi ; le second montre Hercule pressant sous son genou le lion de Némée et déchirant de ses deux mains la gueule

de ce terrible animal , qui, en se défendant lui laboure profondément les bras avec ses griffes. Hercule tuant l’Hydre de Lerne forme le sujet du troisième tableau , qui est véritablement merveilleux : le serpent surtout est d’un coloris si vif et si vrai, que l’on n’aurait pu rien faire de mieux ; le venin et le feu qui jaillissent des yeux et de la gueule du monstre furieux sont rendus avec un art qui mérite tous nos éloges. »

Malheureusement ces grands tableaux furent brûlés, et il ne reste à la Galerie, de ces trois ouvrages ( que pour leur temps Vasari regardait comme des chefs-d’œuvre ) , que deux esquisses de petite dimension.

Et ce qui doit surtout faire le mérite de ces deux tableaux, c’est que, pour les exécuter, Antoine Pollaiolo (peintre essentiellement chrétien ) , sortait entièrement de sa composition et de sa forme ordinaire : aussi les membres d’Hercule , quoique fortement accentués , appartiennent - ils encore bien plutôt à la peinture ascétique du moyen

âge , qu a l'imitation de la vigoureuse antiquité.

Ces deux petits tableaux ( ce qui ajoute encore à leur mérite), sont de la main seule d’Antoine Pollaiolo.

LE l'KIHATIGE.

Il y avait huit ans que le duc de Mantoue avait envoyé au roi François Ier, qui lui demandait un artiste à la fois peintre et stucateur, — Francesco Prirnaticio de la noble famille des Primatices, quand un matin le roi le fit appeler à Fontainebleau.

— Messer , lui dit-il , nous aurons à recevoir bientôt ici lempereur Charles-Quint , qui traverse notre France pour aller punir les Gantois. Il faut que notre hôte impérial emporte un beau souvenir de fhospitalité que

lui aura offerte François Ier. Nous voulons que son entrée dans le château ressemble à un triomphe. Puisez à pleines mains dans nos coffres, messer, et ordonnez - nous des fêtes splendides ; j’ai été trop bien reçu à Pavie par l’empereur pour ne le pas bien recevoir à Fontainebleau.

Le Primatice se mit aussitôt à l’œuvre, car c’était un homme d’imagination et de goût; et quand l’empereur arriva à Fontainebleau, il dut être ébloui de cette magnificence et de cette grandeur qui semblaient lui promettre l’exécution du traité de Madrid. Après avoir été reçu à Bayonne par les deux fils du roi, le dauphin et le duc d’Orléans, il fut accueilli à son arrivée sur la lisière de la forêt de Fontainebleau , du côté de Nemours , par l’élite delà noblesse française: un cortège grotesqu de dieux et le déesses conduisit l’empereur jusqu au château sous un arc de triomphe orné de peintures allégoriques faites par Primaticio, et là il reçut l’accolade de son royal prisonnier et les fêtes commencèrent.

Dans une des allées de la foret , Anne de Pisseleu, duchesse d’Etampes, se promenait auprès de François Ier et lui disait :

— Savez -vous, sire, que vous êtes un prince ou bien magnifique ou bien rusé, et qu’on ne peut offrir à son prisonnier une prison plus somptueuse !

— Que veut dire notre belle duchesse?

répondit le roi.

— Elle veut dire , reprit madame d’Etampes, que, puisque l’empereur a bien retenu le roi jusqu’à ce qu’il erôt signé le traité de Madrid, le roi devrait bien à son tour retenir l’empereur jusqu’à ce qu’il ait révoqué le traité qui déshonore la France.

— Et qui a dit à notre belle duchesse que nous fussions dans les mêmes intentions en France qu’en Espagne, et que ce traité s’accomplirait? Les promesses faites sur la terre où l’on est prisonnier s’oublient vite quand on remet le pied sur celle où l’on est roi. Et c’est en Espagne que cette promesse fut faite : j’ai oublié.

Et le roi et la royale favorite continuèrent leur promenade ; mais la conversation changea sans doute : car ils se parlaient bien bas quand ils trouvèrent dans cette même allée l’empereur Gbarles-Quint.

— Mon frère, je suis ébloui de cette magnificence, dit l’empereur, et je remercie les Gantois de s etre révoltés.

— Mais peut-être, reprit le roi en riant, les Gantois pourraient bien me remercier à mon tour, si je suivais certain conseil que vient de me donner une jolie bouche.

— Et quel est ce conseil ?

— De garder Votre Majesté en France.

— C’est un conseil qu’il faut suivre, sire, si vous le trouvez bon, reprit l’empereur en regardant madame d’Etampes.

Puis le soir Charles-Quint, ayant réfléchi que le conseil donné par la maîtresse du roi pourrait bien être suivi , voulut empêcher madame d’Étampes de tourner sa politique contre lui ; et au moment de se mettre à table,

il laissa tomber en se lavant les mains un anneau de grand prix aux pieds de la duchesse. Elle le ramassa et le présenta à lempereur , qui lui dit :

— Je vois bien, madame, que cet anneau veut changer de maître, et je ne veux le reprendre ; il est en trop belles mains.

La politique de diamants vaut mieux que celle des conseils , car Charles-Quint partit et madame d’Étampes faillit perdre la France.

Madame d’Étampes était la favorite du roi et le Primatice le favori de madame d Étampes. Cette protection qu’elle lui avait toujours accordée s’augmenta encore quand la nuit suivante arriva à Paris Benvenuto Cellini, qui encourut à l’instant même la disgrâce de la royale maîtresse. Le Primatice avait trouvé le Rosso en arrivant en France et il le détestait.

Benvenuto avait trouvé Primatice et voilà qu’il le détestait aussi. Seulement le ciseleur il. 18

était un de ces hommes qu’on peut rompre, mais qui ne plient pas ; fort de son talent et de l’amitié du roi, il se souciait peu de la faveur de Primaticio et de la haine de la duchesse. Il avait été présenté à François Ier à Fontainebleau; et quoique la duchesse eût daigné laccueillir favorablement , il lui avait plu un jour, dans ses coquetteries de favorite royale, de faire faire antichambre toute une journée au ciseleur. Celui-ci ne lui avait pas pardonné de lavoir fait attendre , et elle ne lui avait pas pardonné de n avoir pas attendu encore. De là cette grande haine dans laquelle se trouve mêlé Primatice , comme l’instrument de madame d’Étampes.

Le roi avait commandé à Benvenuto les dessins d’une grande fontaine qu’il voulait faire faire à Fontainebleau. Les dessins avaient été apportés et montrés au roi, qui les avait trouvés beaux ; mais le roi voyait un peu par lui-même et beaucoup par madame d’Étampes, et il avait plu à sa maîtresse dans sa haine minutieuse de taire perdre à l’orfèvre la commande royale, et dé la faire

donner à son favori Primaticio. Et le roi qui, sans doute dans le moment où elle le lui demandait, n’avait rien à lui refuser, accorda tout ce quelle voulut.

Nous l’avons dit, Benvenuto était un de ces hommes qui chargent toujours leur épée ou leur poignard de vider les querelles. C’est plus dangereux, mais c’est plus expéditif. Et lorsqu’un jour le trésorier de la favorite, à qui François Ier avait recommandé l’orfévre florentin, eut prévenu Gellini de ce qui se passait, celui-ci prit ses armes et s’en alla à Fontainebleau , où se trouvaient Primaticio et le roi. Ceci se passait en l’an 1 5 4 3 , trois ans après l’arrivée de Benvenuto : et l’on pouvait voir à la manière dont il entendait se faire restituer sa commande, qu’il était sûr que la protection de François Ier excuserait les moyens dont il se serait servi. Il partit donc; arrivé à la résidence royale, avant de se rendre chez le protecteur, il alla droit au rival. Il trouva Primaticio travaillant dans son atelier. A son arrivée le peintre bolonais se leva et vint à lui avec force com-

pliments, lui demandant quelle affaire l’amenait, et ordonnant qu’on apportât à boire, comme doivent le faire deux amis.

Il était pourtant facile de lire sur la physionomie de l’orfévre que ce n était pas une visite d’amitié qu’il venait lui faire, mais que c’était quelque affaire importante et grave qui l’avait amené chez lui ; aussi à l’ordre que donna Primatice, Benvenuto répondit :

— C’est inutile , messer , nous boirons peut-être après, mais certes pas avanfreeque j’ai à vous dire.

Puis il s’assit; et fixant un regard sévère sur Primatice, il continua :

— Voilà trois ans que je suis en France, et depuis trois ans la protection, je dirai même l’amitié du roi François Ier, ne s’est pas démentie un seul instant pour moi , et cependant j’ai près de ce protecteur une puissante ennemie, et vous le savez mieux que moi, messer Francesco, puisque c’est vous quelle a choisi pour auxiliaire.

— Je ne vous comprends pas, interrompit Primaticio.

— Eh bien! entendez et vous allez comprendre, reprit Gellini. Il y a quelques mois le roi ma commandé des dessins pour une fontaine qu’il doit me faire faire à Fontainebleau. Il y a huit jours vous avez obtenu par les intrigues de madame d Étampes la même commande que moi; et comme après tout, vous auriez pu ignorer que c’est à moi le premier qu’ont été demandés les dessins, je suis venu vous trouver comme un homme d’honneur doit le faire vis-à-vis d’un honnête homme, et vous dire: Bestituez-moi ce qui m’appartient.

— J’ai reçu cette commande du roi François Ier, répondit le Primatice , et je ne la rendrais qu’à lui, si son plaisir est de me la reprendre.

— Écoutez, messer Francesco, dit Gellini se contenant encore , je comprends ce que vous me dites, mais il y a un moyen honorable et noble de nous satisfaire. Le roi nous

a commandé â tous deux la même chose, faisons tous deux nos dessins, portons-leslui sans rien dire, et si ce sont les vôtres qu’il préfère je m’inclinerai comme devant mon maître. Nous sommes tous les deux devenus les sujets du roi de France pour ainsi dire, c’est près de lui que nous avons trouvé la protection et la fortune que peut-être nous n’eussions jamais eue, vous à Mantoue, moi à Florence. Ce que je vous propose ne peut que le satisfaire doublement. C’est une noble lutte d’art et de talent, acceptez-la.

— Non pas, je la refuse, reprit Francesco, car je ne sais pas pourquoi, ayant reçu cet honneur de la bonté du roi, il me faudrait encore lutter avec vous pour le conserver. C’est mon bien , je le garde. Vous avez douze statues à faire pour Sa Majesté, tous les jours il vous donne de nouveaux travaux et de nouvelles preuves d’admiration et d’estime. Moi, j’accepte le peu qu’il me donne sans envier ce que vous avez. Nous ne pouvons tous deux que le remercier du partage de ses faveurs; et comme je ne vous dispute pas vos

travaux, je ne sais pas pourquoi vous viendriez me disputer les miens.

— C’est bien, messer, reprit Cellini en se levant. J’avais cru pouvoir m’adresser à votre loyauté, je me suis trompé. C’est par la force qu’il faut vous reprendre ce que vous avez obtenu par la ruse. C’est bien, on vous le reprendra. Vous ôtes l’arme dont se sert la duchesse contre moi , et vous vous croyez à couvert sous sa protection ; mais prenez garde, messer, je ne puis pas toucher la main, mais je puis briser l’arme. Je vous le dis donc pour la dernière fois , cette commande ne vous appartient pas; et si vous dites un mot, je vous tue comme un chien, coûte que coûte.

— Tant que j’agirai selon ma conscience, dit le Bolonais, je n’aurai rien à craindre. Et il se leva à son tour.

— C’est bien , mais prenez garde! dit Cellini en jetant un dernier regard de colère et dé menace à son rival, et il sortit.

Benvenuto avait raison , la haine seule de

madame d’Étampes lui avait fait enlever cette faveur du roi; mais disons-le, cetait elle qui avait fait appeler le Primatice ; c était elle qui avait intrigué près du roi ; cetait elle enfin qui avait tout fait, et le Bolonais se serait attiré sa disgrâce, s’il n’eût pas embrassé sa cause. Et quoique c’eût été chose loyale de ne pas accepter ce qui avait été promis à un autre, il avait compris qu’en n’obéissant pas à madame d’Etampes elle le perdrait, et il aimait mieux encore une haineavec un homme qu’avec la favorite d’un roi.

Du reste, le Primatice était à Paris J depuis plus long-temps que Benvenuto ; car c’était en i53f, à l’époque où il travaillait avec Jules Romain au Palais, que le duc de Manîoue l’avait envoyé à François Ier ; et si le roi n’avait pas pour lui toute l’affection qu’il avait pour Benvenuto Ceilini, il avait du moins pour son talent toute l’estime qu’il méritait; car, nous l’avons dit, c’était un homme de goût et d’imagination que messer Francesco Primaticio, et outre les deux frises en stuc qu’il exécuta à Mantoue , sous

les ordres de Jules Romain , il avait déjà fait de fort belles choses étant élève d’Innocenzio da Imola et de Raminghi. En arrivant à Paris il avait trouvé le Rosso en faveur auprès du roi, et, à partir de ce jour, s’était déclarée cette jalousie dominante chez lui. Mais il était tombé plus tard sur un rude adversaire, et Benvenuto Cellini, le fier ciseleur florentin, n était pas homme à quitter la partie de sitôt. Primaticio l’avait fort bien compris, et tout en voulant conserver la protection de madame d’Étampes, il n’eut pas été fâché d’éviter la colère du ciseleur ; car il le connaissait pour un homme violent et déterminé, capable de le tuer comme il le lui avait dit. Alors il imagina un moyen de concilier tout en quittant la France, et il demanda à François Ier de l’envoyer à Rome mouler des antiques. Le roi, qui n’ignorait pas toutes ces querelles d’artistes, pensa qu’il ferait naturellement tomber toutes ces querelles en éloignant celui qui en était la cause. Madame d’Étampes, qui voyait encore là-dedans le moyen de nuire à Benvenuto en lui opposant les chefs-d’œuvre de l’antiquité ,

aPPuya demande du peintre bolonais, qui partit enfin pour Rome et laissa, par son départ, à Gellini le travail qu’il lui avait enlevé.

Pendant que Francesco était à Rome, le Rosso mourut; et Gellini, resté seul en faveur auprès du roi, travaillait au Jupiter qu’il lui avait demandé. C’était à ce Jüpiter, qui devait être la grande œuvre du ciseleur, que madame d’Étampes voulait opposer les modèles qu’allait rapporter le Primatice.

Ce dernier se trouve si souvent mêlé à la haine de la duchesse qua côté de sa vie on ne peut s’empêcher d’esquisser celle du Florentin , dont nous ne devons pas écrire une biographie particulière. Benvenuto travaillait donc sans relâche pour arriver avant son rival; et rien n’est curieux comme la fonte de ce Jupiter , qu’il fit au milieu de la fièvre et du délire de la maladie. Mais, si prompte qu’ait été l’exécution , le Primatice était déjà de retour quand elle fut terminée ; et quelle

qu’ait été la cause de cette mission , il ’ n’eu rapporta pas moins les moules des plus beaux antiques.

A son retour il alla donc trouver le roi et lui dit :

— Sire, j’ai suivi les ordres que vous m’avez donnés et j’ai fait ce que j’ai pu pour les bien suivre; je vous rapporte cent vingtcinq statues, un grand nombre de bustes antiques et les moules du Laocoon, de la Vénus de Médicis et de l’Ariane, enfin tout ce que j’ai trouvé de plus beau parmi les œuvres de nos grands maîtres.

— C’est bien, messer Francesco, dit François Ier; nous ferons jeter les trois derniers moules en bfonze et nous les placerons dans notre jardin de Fontainebleau ; quant aux autres...

— Quant aux autres , interrompit madame d’Étampes, qui était présente à l’entrevue du roi et du peintre, Votre Majesté devrait les faire placer dans la grande galerie de ce même château ; ce sera un noble aréo-

page pour juger le Jupiter que Cellini doit y apporter.

— Et le triomphe n’en sera que plus grand pour notre orfèvre ! ajouta le roi, qui devinait l’intention de la duchesse. Quant à vous, Francesco, qui nous avez si bien et si loyalement servi comme artiste , et qui dotez notre France de tous les chefs-d’œuvre, nous voulons faire quelque chose pour vous, nous vous nommons intendant de nos bâtiments.

— Et comme Sa Majesté n’est pas généreuse à demi, reprit encore madame d’Etampes, elle vous donne aussi l’abbaye de Saint- Martin, qui est vacante.

— Remerciez la duchesse, qui nous a deviné, Francesco, et continuez à nous servir comme vous l’avez fait jusqu’ici.

Le Primatice fit disposer les statues dans la grande galerie de Fontainebleau comme le lui avait dit le roi , leur donnant les places les plus propres à les faire ressortir. Tout ce

qu’il rapportait était clu reste un travail admirable; et n’ayant plus son premier rival, le Rosso , à combattre, il tournait toutes ses forces contre le dernier, Cellini. Quand celui-ci eut terminé son Jupiter, le roi lui fit dire de le faire transporter à Fontainebleau dans la galerie où se trouvaient les peintures du Rosso. Bcnvenuto obéit et arrive dans cette belle galerie, où il trouve les statues de bronze du Prima tice qui étaient la reproduction des plus beaux antiques de Rome. Il comprit la ruse et devina encore les conseils de la favorite. Alors il fit adapter au piédestal de son Jupiter un socle avec quatre roulettes peu apparentes pour qu il pût facilement tourner sur sa base, et il attendit. La haine de la duchesse ne s’était pas arrêtée là. C’était pendant une chasse que le roi devait venir au milieu du jour voir l’œuvre du Florentin , mais elle s’était bien gardée de le laisser venir ; et pensant que le soir serait funeste à l’effet du travail de son ennemi, elle avait gardé le roi si bien que, la nuit étant déjà presque tombée, le pauvre orfèvre attendait encore. Alors il alluma une torche au milieu de la foudre

que tenait Jupiter, et les rayons tombant de haut produisirent un effet merveilleux. Le roi arriva enfin avec madame d’Etampes, le Dauphin, la Dauphine, le roi de Navarre son beau-frère, madame Marguerite sa fille, et plusieurs grands seigneurs.

Dès que le roi entra, un des ouvriers du ciseleur poussa devant lui la statue, qui sembla vivante , et les statues antiques restèrent au fond.

— C’est admirable! s’écria le roi. Je n’aurais jamais cru que vous pussiez arriver à cette perfection , Benvenuto.

— Mais voyez donc les superbes figures antiques , dit madame d’Étampes . Nos pauvres sculpteurs modernes n’arriveront jamais à cette beauté , à cette puissance-là.

Et le roi s’avança suivi de son entourage , et, après avoir admiré, comme elles le méritaient, les statues rapportées par Primaticio, il en revint au Jupiter de Cellini et recommença ses éloges.

— Le jour peut-être, continua madame d’Étampes, la statue de Benvcnuto, n ayant plus les mêmes effets de lumière , perdra de sa beauté. Ce serait dommage vraiment , car le soir elle est fort belle ; mais sans doute elle a quelque defaut cache; n’est-ce pas, maître Gellini? dit-elle en se tournant vers l’orfévrç , car vous l avez couverte d’un voile.

— Parce que nous ne pouvons représenter les dieux, reprit Benvenuto, que sous les formes humaines, madame; mais, puisque vous le voulez...

Et il marcha vers la statue, qu’il découvrit entièrement.

— C’est fort beau , maître, dit vivement le roi, c’est fort beau , et vous aurez, je vous le jure, une récompense digne d’un pareil chefd’œuvre.

Il triomphait encore une fois. Il se remit donc à son colosse de Mars que le Primatice lui avait tout à bût abandonné, et ce dernier

commença les grands travaux du château de Fontainebleau.

Là encore la jalousie se manifesta, mais sans aucune retenue, sans aucune pudeur. Au lieu de respecter les œuvres fort belles de son rival mort, il fit abattre la plupart des compositions du Rosso, et il commença ses peintures dans l’intérieur du château.

De son côté, nous lavons dit, Benvenuto s étai t remis à l’œuvre ; le colosse grandissait d’une façon fantastique, et ressembait à l’effigie d’un Titan gigantesque. La tête du Mars était admirable. Benvenuto la laissait découverte par vanité et pour railler le Primatice, mais il courait des bruits sur le colosse : on prétendait qu’il était hanté par un démon que le peuple appelait le démon-bourreau. Et ce qui avait donné lieu à cette créance, c’est que, lorsque venait le soir, les yeux du Mars s’allumaient comme deux brasiers et que sa bouche semblait remuer.

Mais la plupart de ceux qui faisaient ces

con jectu res nosa ien t a p proch er de l’en d roi t et s’enfuyaient épouvantes. Enfin, quelques individus moins crédules ou moins peureux voulurent vérifier le fait. Mais si près qu’ils s’avancèrent, ils ne purent voir qu’une chose * c’était que les yeux remuaient bien véritablement; et ils s'en retournèrent en assurant qu’il y avait un esprit dans la statue. Charmant esprit enfermé lui-même dans un corps divin de jeune fille qui s’était sauvée de chez sa mère pour suivre un apprenti de Cellini , et cet apprenti, ne sachant où la cacher, l’avait mise dans la tête du dieu.

Pendant ce temps François Ier ne pouvait plus se donner aux arts comme auparavant, et c’était de tout autre chose qu’il était occupé. Charles-Quint menaçait de marcher sur Paris, que le roi voulait fortifier; et c’était encore à Benvenuto qu’il s’était adressé : mais, cette fois encore , madame d’Étampes s’était trouvée là pour empêcher les projets du ciseleur, et peut-être le .diamant oublié en France était-il cause de cela. Benvenuto le savait , et peut-être il gardait le secret qu’il il. 19

avait surpris pour s’en faire une arme terrible contre la duchesse au jour où la lutte deviendrait plus acharnée. Un traité fut conclu avec Charles- Quint ; mais François Ier, tranquille du côté de l’Espagne, fut forcé de se retourner du côté de l’Angleterre.

Un jour qu’il était venu se reposer à Paris de tous ses ennuis politiques, il vint voir Benvenuto et lui demanda s’il avait encore quelque merveille à lui montrer. Cellini le conduisit à son colosse , et quand le roi lui demanda ce qu’il pouvait faire pour lui :

— Je vais vous paraître bien ingrat, sire, lui dit l’orfèvre ; mais je ne vous demande qu’une chose, c’est la permission de quitter la France, il faut à l’artiste la solitude et le recueillement; je vis ici, vous le savez, au milieu des intrigues et des querelles. Il faut que je revoie pendant quelque temps ma patrie et retrouve mes souvenirs pour me rendre mes idées ; et je demande à Votre Majesté la permission de la quitter pour revenir après et rester toujours en France.

— Je ne te laisserai partir que si tu me laisses un artiste de ta taille, répliqua le roi.

— Je laisse à Votre Majesté le Primatice, répondit Gellini.

— G est vrai , répondit François Ier. Partez donc, maître Benvenuto, et jusqua ce que vous nous reveniez et nous consoliez de votre absence.

Le lendemain Benvenuto alla prendre congé de madame d’Étampes. Il aurait eu du regret de la quitter sans se venger un peu d elle. Elle le reçut avec un sourire ironique et triomphant.

— Je n’ai pas voulu quitter la France, madame, lui dit Benvenuto, sans faire mes adieux à ma première protectrice, et j’ai pensé qu’au moment de mon départ elle oublierait mes fautes et sa colère. Je puis mourir où je suis né, madame, et ce serait un regret pour moi de mourir avec votre disgrâce.

— Vous devenez flatteur, maître, et qui donc a fait ce grand changement ?

— Personne , madame , mais j’ai pensé qu'un jour je pourrais revenir en France, et qu’il me serait fatal de retrouver la même colère.

— Savez-vous si j’aurai encore le même pouvoir?

— Oh ! vous avez , madame , un de ces pouvoirs qui ne périssent pas, à moins qu’on ne trahisse celui de qui on le tient.

— Que voulez- vous dire? répliqua la duchesse étonnée.

— Je veux dire, madame, que je suis venu vous offrir ce que vous avez déjà refusé , une babiole, comme vous appelez nos œuvres, et j’espère que vous permettrez au pauvre orfèvre de laisser son offrande comme le riche empereur.

— C’est d’un travail exquis , interrompit la duchesse en rougissant; et bien sûr, maître Benvenuto, vous avez une fée pour marraine.

— C’est bien peu de chose , madame ,

ajouta l’orfévre en souriant, et il faudrait mêler à cela quelque beau diamant; ce que j’aurais fait avec plaisir si j’avais comme Charles-Quint les mines des Indes.

— Et qu’a dit notre roi de votre brusque départ? interrompit encore Anne de Pisseleu.

— Et que dira madame la duchesse de mon retour? répliqua Gellini.

— Elle dira, maître, que Benvenuto veut dire dans sa langue Bienvenu , et que vous serez toujours bienvenu chez elle.

— Merci mille fois, madame, car sans ces dernières paroles je n’aurais jamais osé revoir la France.

Madame d’Étampes tendit la main à Cellini en signe de réconciliation , son ancien ennemi y posa ses lèvres et prit congé d’elle.

Quelques jours après, Benvenuto partit et ne revint jamais en France. Madame d’Etampes avait tenu parole.

Et maintenant qu’il a pour jamais quitté la

France, oublions Benvenuto, laissons-ie retourner à Florence, où il fait son Persée ; se sauver à Venise, où il trouve le Titien; aller à Rome voir Michel-Ange, et revenir enfin à Florence, où il mourut en 1571.

Le Primatice resta donc seul à jouir de la faveur de François Ier, le roi artiste par excellence. Il continua ses travaux de Fontainebleau. La galerie d'Ulysse, qu’il exécuta entièrement, est un des plus beaux ouvragesdu genre. La salle des Cent-Suisses, dont il avait fait les fresques, était une des belles choses que la France doive au Bolonais. C’est lui qui avait construit pour le cardinal de Lorraine le premier château de Meudon , conjointement avec Philibert Delorme.

En 1547, ^ perdit son royal protecteur; mais ce n’est pas lui, comme on l’a dit , qui donna le dessin du tombeau de François Ier à Saint-Denis, mais Philibert Delorme.

La faveur dont il avait joui sous François Ier se continua sous Henri IL Le Prima-

tice, qui devait voir quatre règnes, devait voir aussi les plus grands événements qui se soient passés en France, et les plus grands hommes quil y ait eu au monde. Après avoir assisté à la lutte de François Ier et de Charles- Quint, il devait voir mourir l’un comme un ' débauché, l’autre comme un moine.

Le fils, nous lavons dit, continua au peintre bolonais la protection dont l’avait honoré le père. Cetait lui qui dirigeait les arts en France, non-seulement comme peintre, mais comme architecte. Il donnait les plans et dessins de tous les ouvrages de sculpture, d’ornement, d’ameublement. Rien ne se faisait comme monument que le Primatice n’y touchât. Il faut reconnaître dans ses œuvres , quoiqu’un peu maniérées, un côté éminemment poétique. Ses figures sont savamment contrastées, son style est gracieux et léger, plein de noblesse et de grandiose, enfin c’était un cadeau digne d’un roi que le duc de Mantoue avait fait à François Ier. Étranger, comme on le pense bien , à toute la politique de cette époque , il voyait tous les événements

bizarres se suivre et se dérouler sous ses yeux, et il assista au tournoi où Montgomery accomplissait la prédiction faite en frappant mortellement Henri II.

La vie du Primatice, qui n’est rien par ellemême, devient intéressante par ceux de son époque qu’il voit naître, passer, mourir. En Italie il avait vu Michel-Ange, Raphaël, Bartolomeo et Benvenuto Celiiui ; en Fi ance le roi François Ier, si grand par sa chevalerie et ses amours; en Espagne Charles-Quint, le puissant empereur , et Ignace de Loyola , le premier jésuite; en Angleterre Henri VIII, le roi le plus marié qu’il y ait eu ; en Allemagne et en Suisse Luther et Calvin, les deux réédificateurs. Deux ans après sa naissance, Christophe Colomb revenait du Nouveau- Monde ; et dix ans avant sa mort , Marie Stuart quittait la France.

Car c’était une époque riche d’événements et puissante d’intérêt que celle de Charles-Quint et de François Ier, et c’était un siècle admirable à traverser que le seizième siècle. Le Primatioe l’avait pris presqu a sa naissance,

et, si Dieu lui eût donné deux ans de plus, il eût entendu les cris de la Saint-Barthélemy. 11 continuait donc , impassible au milieu de ces haines publiques, n’ayant plus pour son compte de haines particulières , changeant de maître quand les rois changeaient et ne perdant rien de sa position. Fontainebleau avait grandi. Au milieu des peintures du Rosso dans la galerie de François Fr , il avait jeté son tableau de Danaé comme un défi du peintre et comme une insulte à l'homme.

Avec le Nicolo, son élève et son ami , il avait peint la galerie d’Ulysse , qui avait soixanteseize toises de long sur trois de large ; elle était ornée de cinquante-huit tableaux mythologiques , auxquels avait encore travaillé le Nicolo. A tout cela se mêlaient des arabesques et des ornements d’or et de couleur. Cette galerie a été détruite depuis.

C’est encore à lui qu’il faut attribuer les fresques de la salie des Cent-Suisses.

Dans le premier tableau à droite on voit Cérès et quelques moissonneurs.

Dans le second, Vulcain forgeant des flèches à l’Amour par ordre de Vénus.

Au troisième, le Soleil accompagné des QuatreSaisonset des Heures. Sous des figures de femmes paraît le Zodiaque. Phaéton à ses pieds ,1e supplie de lui donner son char à conduire.

Le quatrième représente la cabane de Philémon etBaucis, changée en temple pour les récompenser d’avoir reçu le maître du monde et son divin messager , et les habitants de Phrygie submergés pour avoir repoussé les hôtes célestes qui s’étaient présentés sous des figures humaines.

En face de ce tableau sont les noces de Thétis et Pélée, où la Discorde jette une pomme d’or pour semer la division parmi les dieux et les déesses, qui s’occupent en ce moment du petit Momus, leur bouffon, qui les fait rire.

Un sixième tableau représente les trois Grâces dansant dans une récréation des dieux.

Le septième se compose d’Apollon et des neuf Muses avec leurs attributs.

Bacchus au milieu de sa cour, environné de Satyres, de lions et de léopards, est représenté dans le huitième.

Les voûtes des croisées sont semées aussi de fresques.

A la première, Neptune, un Amour qui joue dans l’air, Bacchus avec des Naïades, Thétis, la déesse de la mer.

A la seconde, Jupiter sa foudre à la main, deux nautoniers au repos, Mars, un vieillard près d’un jeune homme, et Junon, la fière épouse de Jupiter.

A la troisième, le dieu Pan, Cornus tenant un flambeau, l’Abondance, Esculape ayant à ses pieds une baguette où s’enroule un serpent, Cérès avec une couronne d’épis sur la tête et une corne d’abondance dans ses mains.

A la quatrième, Hercule couché, Caron avec Cerbère , à ses pieds un vieillard en-

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dormi représentant le sommeil, Saturne, dieu du temps, et Déjanire tenant dans ses mains la tunique qui fit mourir Hercule son époux.

La cinquième représente Adonis se reposant, deux vieillards causant, un Amour qui joue dans l’air comme à la première croisée, un bon emblème de la Vigilance aux pieds d’une dormeuse; enfin, Minerve.

À la sixième sont peints Cupidon et Vénus, Narcisse, l’enlèvement deGanymède, Bellone et Mars endormi.

A la suivante une Naïade qui joue dans l’eau. Amphion, le mari de Niobé, dont Diane et Apollon tuent les enfants. Vulcain tenant un filet. La Confiance sous la figure d’un jeune homme et d’un vieillard couchés sur une lionne.

A l’autre, Hébé avec une coupe à la main, * entourée des coupes dans lesquelles elle donne ï à boire aux dieux ; deux vieillards assis qui |viennent de prendre une résolution ; Janus, / le roi aux deux faces ; des Nymphes et des

Naïades , Bacchus environné de vases et de raisins.

Cybèle représentant la terre sous la forme d’une femme ayant un château- fort sur la tête, Mars et Vénus, Hymcnée, Gupidon et un Amour qui dorment près d’une Nymphe en pleurs , et Saturne endormi forment la neuvième croisée.

Enfin la dixième croisée est composée de Flore, Morphée avec le Sommeil couché à côté de lui au milieu des pavots, Jupiter sur son trône, l’Hiver sous la figure de deux vieillards, et Vulcain couché près de son fourneau.

Aux deux côtés de la cheminée se trouvent encore deux tableaux. L’un représente François Ier tuant un sanglier, c est celui de droite; l’autre est un condamné qui pour obtenir sa grâce combat un loup-cervier , c’est celui de gauche. Au-dessous de ce dernier est une Diane au repos, qui n’est autre que la rivale de madame d’Étampes, Diane de Poitiers. Enfin dans le fond de la salle est un grand tableau peint à fresque et représentant tous les

instruments de musique connus cîe ce temps.

Toutes ces peintures sont du Primatice ou du moins il a travaillé à toutes et en a fourni les dessins. Nous l’avons dit: malgré le côté un peu maniéré de ces compositions elles sont empreintes de vigueur et de grandiose, et la salle des Cent-Suisses, ou de Henri II, est la plus belle qui soit peut-être au monde.

Ces travaux n’étaient pas encore terminés quand mourut Henri II. François II, qui lui succéda , laissa , comme son prédécesseur, l’intendance de ses bâtiments au peintre bolonais , qui , comblé de richesses , vivait en grand seigneur.

Il devait voir encore passer ce règne comme il avait vu passer les deux autres, et devait voir l’heureuse fiancée de François II, Marie Stuart, prendre à Paris une couronne de reine, et la voir repartir quelques mois après pour aller prendre en Angleterre sa couronne de martyre. Veuve de dix-neuf ans, qui, en sortant du deuil de sa mère, passa au deuil de son époux; reine poétique, qui envoya dans un dernier adieu à la France, où elle

laissa le corps de son époux, ces vers tristes et mélancoliques :

Adieu plaisant pays de France,

O ma patrie La plus chérie

Qui as nourri ma jeune enfance 1 Adieu France , adieu mes beaux jours,

La nef qui disjoint nos amours,

N’a eu de moi que la moitié,

Une part te reste , elle est tienne,

Je la fie à ton amitié

Pour que de l’autre il te souvienne.

Quand le roi fut mort la reine-mère commanda à Primaticio le tombeau de Henri II au milieu d une chapelle, et aux quatre façades les tombeaux de ses fils , et orna, en outre, cette chapelle d’une quantité de bas-reliefs, de statues et de bronzes. C’est une des œuvres les plus grandes et les plus belles que le peintre-sculpteur ait laissées à la Fi ance.

A cette époque Primaticio était âgé de soixante-dix ans, il avait vu mourir tous les artistes qui l’environnaient, excepté Benvenuto.

A François II succéda Charles IX, et ce

fat le dernier roi que vit notre peintre jusqu’en 1670, époque à laquelle il mourut à son tour, âgé de quatre-vingts ans.

La France a conservé de lui deux tableaux : l’un, Scipion rendant à Allutius son épouse ; l’autre, une composition allégorique dont on ignore le sujet. Le Louvre possède encore six dessins de lui, dont quatre avaient été exécutés dans le château de Fontainebleau.

Deux ans plus tard, son dernier rival, Jean Goujon, mourut tué d’un coup d’arquebuse le 24 août 1572, jour de la Saint-Barthélemy.

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Corneille Bega vécut à Harleim et fut l’élève de Van-Ostade. Son père se nommait Pierre Begeyn ; mais quelques folies de jeunesse l’ayant fait chasser de chez son père , il prit le nom de Bega , pour que le scandale de ces folies ne retombât point sur sa famille. Ce fut donc sous le nom de Bega qu'il devint célèbre.

Sa vie fut courte et peu accidentée, se partagea entre l’amour et l’art. Lors de la peste de Harlem, il se trouvait près de sa maîtresse, attaquée de cette maladie : tout le monde

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avait abandonné la pauvre femme ; lui seul resta près d’elle, fut atteint du même mal quelle, et mourut le lendemain du jour où elle était morte, le 27 août 1664.

Les deux tableaux de Bega que possède la Galerie de Florence portent la date de 1664 , et ont par conséquent été achevés l’année même de sa mort. Ces deux tableaux , peints sur bois, représentent un Homme et une Femme jouant du luth. A cette époque, Bega, pour vouloir être plus grand qu’il n’avait été, perdait quelque peu de sa valeur : pour donner à ses figures plus d’expression et de grâce , il était tombé dans l’affectation ; et , à force de chercher l’union des couleurs et le charme des détails , il était tombé dans la monotonie et dans le précieux ; enfin , à force de chercher le fini , il était tombé dans la sécheresse.

Gela n’empêche point que les tableaux de Bega n’aient une valeur que leur rareté rend plus grande encore.

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