‹ Michel-AngeChapitre 11 sur 17 · LE JUGEMENT DERNIER · texte numérisé non relu

LE JUGEMENT DERNIER

La mort de Clément YII, survenue en 1533, mit fin à l'œuvre des tombeaux. Mais dé|à Paul lU, un nouveaii Jules II, s'attachait Michel-Ange et, en lui commandant le Jugement dernier, lui faisait achever la décoration de la chapelle Sixtine.

Le Jugement dernier, commencé en 1536, était terminé en 1541.

De cette œuvre ce qu'il faut dire tout d'abord, c'est qu'elle est chrétienne, et bien conforme aux traditions du moyen âge. On cr^iraiLxJY?^^ revivre la pensée de ces arfîsTés qui, au jm^«ècie,^ûT^tes façades des cathédrales-françaises, déroulaient ce drame terrible, cette effroyable menace jetée à tout un peuple, pour refréner par la vue des plus épouvantables supplices l'irrésistible force de ses

passions, de ses vices, de sa cruauté. Pour comprendre j l'œuvre de Michel-Ange, ce n'est pas en touriste, un v Bœdeker à la main, qu'il faudrait la voir, c'est dans la | solitude, aux accords lugubres du Miserere. Josaphat : ' c'est la vallée des larmes ; le jour du jugement, c'est le '|i jour des désespoirs et des grincements de dentsl ct"l\ Michel-Ange, en dressant la main du Christ comme la ). main d'un juge sans pitié, en étalant à nos yeux avec un ^ raffinement si cruel les supplices des damnés, faisait un poème semblable à ce ' Dies irœ, dont les strophes sonl^' le vrai commentaire de son œuvre. -.^^

Toutefois, le christianisme n'est pas une religion de désespérés, et à trop vouloir insister sur le châtiment, on risque d'oublier qu'il est surtout une promesse de bonheur. Ce n'est pas avec les menaces de l'enfer, c'est avec l'espérance du ciel que le christianisme a conquis le monde. A l'origine et pendant de longs siècles, il ne parle que des félicités célestes. C'est au moyen âge seulement, lorsque î l'Église toute puissante cherche, non plus à convertir des âmes, mais à les maintenir dans la loi morale, qu'elle esi Ii obligée de menacer et de punir; seulement alors, elle met l'sur la façade de ses cathédrales l'épouvante de l'enfer.

Mais ce ne fut qu'un moment. Dès le xiv" siècle des idées consolantes se substituent à cet effroi; la Vierge souriant à l'Enfant Jésus et à tout son peuple se place à côté du Juge terrible, et les anges chantent leurs cantiques là oij hurlait la hideuse bande des démons. Plus que toute autre, Florence, au xv' siècle, a dit cet hymne d'allé-

gresse par la voix de tous ses artistes, non seulement des

\' plus mondains tels que Fili££û Lippi ou BotticcUi.^ mais

des plus chrétiens, des plus saints, tels que frg Anoplir.n

y Dans \q Jugement dernier de fra Angelico, il y a bien

r l'enfer, sans doute, mais c'est à peine si notre oeil le voit,

séduit qu'il est par la douce vision du Paradis, par la joie

-:^ des élus que les ang'es accueillent et entraînent, chantant

et dansant sur les prairies couvertes de ileurs. ^^

Il a fallu les effroyables malheurs de l'Italie, les san^ glantes défaites du xvf siècle pour faire évanouir ce rêve de bonheur et ressusciter un instant les terreurs du moyen âge. Pour avoir créé une telle œuvre, combien la ' vie avait dû être dure pour Michel-Ange ! combien il avait dû souffrir ! Le mot que Dante place à la porte de l'enfer : « Laissez toute espérance », il semble que Michel-Ange l'inscrive à la porte même de la vie. Il a lu la Divine Coînédie, mais il a oublié le paradis pour ne se souvenir que de l'enfer. Dans son œuvre, il n'y a pas une joie : ni prairies., ni fleurs, ni soleil, ni sourire, surtout il n'y a pas de Béatrix. Et ainsi faite, l'œuvre était bien celle que voulait la Papauté, qui, après avoir subi les hontes et les maux de l'invasion, voyait un désastre plus affreux encore, une moitié de la chrétienté en révolte, livrée à l'hérésie.

/Le Jugement dernier de Michel-Ange, c'est la réponse que les Papes jettent à Luther. La figure qu'ils veulent ( f \ évoquer, ce n'est plus le Christ des premiers âges, le Bon ^^^ Pasteur portant une brebis sur ses épaules, c'est le grand inquisiteur envoyant les hérétiques au bûcher.

Si le Jugement dernier est chrétien par sa conception, par l'idée qu'il exprime, il faut reconnjiître que par les moyens d'exécution, il est une œuvre^ païenne. C'est vraiment ici comme un résumé de toutes les tendances du maître, de ce dualisme, fruit de sa première éducation florentine et des influences du monde romain au milieu duquel il vécut.

/ C'est avec les formes que son éducation païenne lui a apprises et qu'il ne peut oublier, qu'il veut exprimer lespensées chrétiennes. Il transporte à la cour pontificale l'esthétique de la cour de Laurent de Médicis, tentant dans un effort qui n'a jamais été renouvelé, la plus étrange, la plus déconcertante des associations ./il reprend l'idéal de sa jeunesse, l'idéal du Combat des Centaures, accumulant, ici les figures, non plus par dix ou par vingt, mais par centaines, faisant ruisseler sur l'immense muraille de^ laSixtine toute une cascade de nudités/Déjà dans les peintures de la voûte, nous l'avons vu passionné pour l'étude du nu, mais par rapport à cette nouvelle œuvre, quelle sobriété ; et aussi quelle différence dans la manière de voirl Les nudités de la Sixtine, il les avait étudiées avec se& yeux ; les nudités du Jugement, il les voit avec son scalpel. Il semble que l'artiste cède la place au savant. Ce! ^ n'est plus un tableau, c'est une planche d'anatqmie. « Ma science fera des ignorants », disait-il. Elle commença par le perdre lui-même. Jamais il ne fut plus savajit^ et jamais il ne fit une œuvre plus condamnable.

Les contemporains et les biographes de Michel-Ange ne

semblent pas avoir compris, comme nous le faisons de nos jours, l'importance de la pensée dans les œuvres de ce maître, ils en retiennent surtout la forme, cherchant là les véritables raisons pour faire de lui le plus grand des artistes modernes.( Parlant du Jugement dernier, Condivi écrit : « On y trouve repre'senté tout ce que la nature peut faire Tl'un corps humain. »jEt Vasari de même : « Dans cette œuvre, on voit que l'intention de cet homme extraordinaire n'était autre que de peindre le corps humain dans ses proportions les plus parfaites et dans les plus diverses attitudes. Dans cet art, il a été supérieur à tous les artistes ; il a créé la g^^randejnanière de traiter les nus. faisant montre de tout ce qu'on peut savoir des difficultés du dessin; il a créé le vrai stvle^Je l'art-qni rnnsiste à savoir peindre le corps humain. »

Si encore, dans ce flot de nudités, il avait été poussé par le désir de reproduire de belles formes, m ajsjLne -chercha qu'à montren uSjon savoir, accumulant les difficultés pour pouvoir les résoudre. Vraiment Vasari avait raison de le dire: jamais homme ne tût'pîïïs'^savantr^e^n&^^ut^mieux représenter le corps humain dans toutes les attitudes possibles. Mais est-ce là le but de l'art ? et le Jugement dernier est-il bien le motif qu'il faut choisir pour faire parade d'une telle science ? Comment pourrions-nous être sympathique à cette œuvre, lorsque nous voyons de quelle manière inconvenante il représente les Saints, le Christ, la Vierge Marie et les Anges ? Dans le motif des Anges, tenant les instruments de la passion, motif que les anciens maîtres

des XIV* et xv* siècles avaient traité avec tant de noblesse, il

ne voit que prétexte à des mouvements convulsés.^nrou-

lés, en un groupe monstrueux, autour de la croix ou de la

colonne de la flagellation, gonflant les muscles, cambrant

les corps, les anges du Jugement dernier semblent, nou-

f , veaux Sisyphes, rouler un rocher qui les écrase. Dans les/

y. mains de Michel-Ange les anges mêmes sont des démons/

Inconscient de ce qu'il faisait, il ne s'est pas contenté

j de représenter des nudités, il a multiplié les indécences,

Ide telle sorte que son œuvre provoqua de toutes parts, et V^\ ï chez l'Arétin lui-même, des cris d'indignation, a Toi, chré- i tien, lui dit-il, estimant l'art plus que la foi, tu as fait] une œuvre que les prostituées elles-mêmes ne sauraient |» regarder. » Ces protestations avaient leur écho dans l'entourage du Pape. Un jour, nous dit Vasari, alors que son œuvre était à peu près terminée, Michel-Ange reçut la visite du Pape, accompagné de son maître de cérémonies, messire Biaggio da Cesena. Et sur la demande du Pape, désireux de savoir ce qu'il en pensait, messire Biaggio répondit que c'était une œuvre fort indécente, et qu'une telle représentation djin si grand nombre de corps jr

inus, étalant impudemment ce qu'ils devraient cacher, nef pouvait convenir à une chapelle papale, mais seulement'

{à des tavernes et à des salles de bain. Michel-Ange, irrité de ce propos, poussa l'audace, pour se venger, jusqu'à donner les traits de messire Biaggio à un des damnés de son enfer. Et les biographes ajoutent que Paul III, à qui son maître des cérémonies se plaignait d'un tel ou-

Cliché Aliiiari

Page 1