SAINT-PIERRE
Si les dernières années de la vie de Michel-Ange, les vingt années qui s'écoulent depuis le Jugement dernier^ n'ont vu naître que quelques œuvres de sculpture et de peinture et quelques poésies, elles n'ont cependant pas été des années oisives. Si Michel-Ange renonce à la peinture et à la sculpture, c'est pour se consacrer tout entier à cet art de l'architecture qui avait été le désir de toute sa vie. v7 Pendant vingt ans, il est l'architecte favori des Papes. 11 rt'gle l'agrandissement de la place du Capitole, avec les deux palais qui l'entourent; il construit l'église de Sainte- Marie-des-Anges dans les ruines des Thermes de Diocléiien; il fait des dessins* pour l'église de Saint-Jean-des-
Florentins et pour la Porta Pia; il termine le palais Farnèse, mais surtout il est l'architecte de Saint-Pierre \, et il en construit la coupole.
Parmi les nombreux architectes qui ont travaillé à Saint-Pierre de Rome, deux seuls ont compté : Bramante etMichel-Ange.
Bramante a conçu le plan de l'édifice, les g^randes nefs aux voûtes splendides, nefs égales, surmontées à leur croisée d'une coupole très large, mais peu élevée.
L'apport de Michel-Ange consiste dans la souveraine importance qu'il donne à la coupole. Il a dans les yeux la vision de cette coupole de Florence si prodigieusement dressée dans les airs (1) et il la substitue à la coupole de Bramante qui, semblable à celle de Sainte-Marie-des- Gràces, à Milan, était faite pour produire son maximum'!/ d'effet à l'intérieur plutôt qu'à l'extérieur. ^n
A l'esprit élégant de Bramante qui avait prodigué les ressources de la plus délicate ornementation, succède la fougue de Michel-Ange qui veut avant tout exprimer l'idée de puissance et de grandeur ; et tout va être modifié dans le plan primitif pour l'adapter à cette nouvelle idée.
C'est d'abord la disparition des quatre grands clochers d'angle qui avaient tant d'importance et qui écrasaient la coupole. Si nous jugeons du projet de Bramante par le dessin de du Cerceau et surtout d'après la médaille de
(1) La coupole de Saint-Pierre, qui a la même largeur que la coupole de Florence, soit 42 mètres, la dépasse sensiblement en hauteur, s'élevant, jusqu'à l'œil de la lanterne, à plus de 120 mètres. La hauteur du Panthéon n'est pas plus grande que sa largeur, soit '43™,50.
(Catliédrale de Florence.)
MICHEL-ANGE. Uti
Caradosso, qui est un document de premier ordre, puisqu'elle a été faite en 1506 du vivant de Bramante, nous ne pouvons pas moins faire que de constater combien la coupole de Michel-Ange est plus imposante que ne l'eût été celle de Bramante. Non seulement Michel-Ang-e supprime les clochers, mais il simplifie tout le pourtour de l'édifice qui s'ordonnait dans une complication trop grande de frontons, d'absides et de coupoles. De même à l'intérieur il simplifie à outrance le plan de Bramante, et partout nous voyons se substituer à l'élégance de son prédécesseur les fortes masses qui seules convenaient pour soutenir su coupole gigantesque.
Michel- Ange, de même race et de même âme que les grands Florentins qui au xiv* siècle avaient conçu la coupole de Florence, reprend leur idée, la perfectionne et crée, on peut le dire, dans la coupole de Saint-Pierre le chefd'œuvre de l'architecture moderne.
Lorsqu'on écrit l'histoire de la construction de Saint- Pierre, on ne parle que des longues discussions qui eurent lieu pour savoir si la nef serait à croix grecque ou à croix latine. Mais le vrai changement ne fut pas là, il fut dans la coupole de Michel- Ange; et c'est la construction de cette coupole qui permit de résoudre la question d'une façon satisfaisante.
Dans le projet de Bramante, lorsqu'une coupole large et basse recouvrait l'intersection des nefs, il eût été presque impossible d'adopter la croix latine, sans nuire gravement à la beauté de l'édifice, car la coupole de Bramante,
ilG MICHEL-ANGE.
avec un plan en forme de croix grecque, se voyait depuis l'entrée et constituait pour ainsi dire l'e'glise tout entière. Mais lorsque Michel-Ang^e cre'e une coupole si haiite qu'elle semble échapper aux regards et qu'on ne la voit que lorsqu'on est au-dessous d'elle, il n'y a plus aucun inconvénient à modifier les nefs. Selon les nécessités de l'église chrétienne, on peut alors allonger la nef principale et lui donner les vastes dimensions qui conviennent à la réunion des fidèles. Et la nef, déjà si belle et si imposante par elle-même, devient comme une voie triomphale qui conduit à cette coupole qui brusquement apparaît comme une échappée vers l'infini. Les architectes qui ont terminé Saint-Pierre n'ont pas agi illogiquement, et le Saint-Pierre tel qu'il est ne doit rien nous faire regretter de ce qu'il aurait pu être.
rTPour connaître Michel-Ange, il faut, après avoir vu la Sixtine et le Moïse, aller au Pincio, et quand le soleil dore de ses derniers rayons ce Dôme qui semble couvrir de son ombre la ville de Rome et la chrétienté tout entière, on sent vraiment quelle fut la grandeur de son génie. Seule cette coupole était assez vaste pour enfermer sa pensée et assez haute pour la porter vers les cieux.
Michel-Ange mourut le 18 février 1564, et s'il ne repose pas sous cette coupole de Saint-Pierre, près des Papes ses protecteurs, comme Donatello repose à San Lorenzo, près de Cosme de Médicis, Florence a su lui rendre les honneurs dignes de son génie. En plaçant son tombeau à Santa Croce, près du monument du Dante, elle lui a donné
Cliché Aliiiari.