Scène X (du Prologue
Le Marquis, MM. Le Baron, Raisin, La Thorillière, La Thuillerie.
Le Marquis. — Bonjour, Monsieur Baron.
M. Le Baron. — Monsieur, je vous donne le bon soir.
Le Marquis. — Gomment vous va?
M. Le Baron. — Fort bien, Monsieur, pour vous servir. La peste soit de l'homme!
Le Marquis. — Je viens d'un lieu où j'ai bien ditdu bien de vous.
M. Le Baron. — Je vous suis
obligé, (à part) Que le diable
l'emporte! (aux acteurs) Ayez
un peu soin
Le Marquis. — Vous jouez une
pièce nouvelle aujourd'hui ?
M. Le Baron. — Oui, Monsieur...
N'oubliez pas
Le Marquis. — G'est vous qui
l'avez faite ?
M. Le Baron.— Oui, Monsieur.
De grâce, songez
Le Marquis. — Gommentl'appe-
lez-vous ?
M. Le Baron. — Oui, Monsieur.
Le Marquis. —Je vous demande
comment vous la nommez ?
M. Le Baron. — Ah ! ma foi, je
ne sais, Il faut, s'il
vous plaît, que vous. . . .
La Thorillière. — Quand commencerez-vous ?
Molière. — Quand le roi sera venu. ( à part) Au diantre le questionneur !
Le Marquis. — Quand commencerez-vous ?
M. Le Baron. — Quand le monde sera venu Au diantre
soit le questionneur !
Molière. — Tenez, Monsieur, je M. Le Baron. — Tenez, Mon-
suis le plus ignorant homme du monde. Je ne sais rien de tout ce que vous pourrez me demander, je vous jure, (à part) J'enrage ! Ce bourreau vient avec un air tranquille vous faire des questions, et ne se soucie pas qu'on ait en tête d'autres affaires.
sieur, je suis le plus ignorant hommedumonde,jene saisrien de tout ce que vous pouvez me demander, je vous jure. Mais voilà Monsieur de Beauval qui vous dira le nom, le sujet, et tout ce que vous voudrez savoir. J'enrage, ce bourreau vient avec un air tranquille vous faire cent questions, sans s'informer si l'on a d'autres choses dans la tête ; allons Messieurs, allons vite nous habiller.
C'est de cette façon déshonnête, en reproduisant à peu près mot à mot une scène presque entière, que Baron fait son entrée dans la littérature. En accordant que le plagiat à cette époque n'était pas un grand péché, sinon lorsqu'il était découvert, comment Baron pouvait-il espérer que son emprunt, surtout imprimé^ passerait inaperçu, lorsque son public avait devant lui la nouvelle édition de Molière, publiée par La Grange et Vinot peu de temps auparavant^ ? Que Baron ait imité Molière, cela ne doit pas nous étonner : vivant dans son intimité pendant nombre d'années, travaillant avec lui et pour lui, il était naturel que son esprit reçût l'empreinte du génie. Mais qu'il ait plagié Molière comme il le fit, c'est tout à fait autre chose. Hâtons-nous d'ajouter qu'il n'a pas suivi cette mauvaise voie dans ses autres œuvres.
D'ailleurs, tout le plan et le but du prologue rappellent ceux du commencement de X Impromptu de
* L'Impromptu (ni imprimé pour la^remière fois dans cette édition de 1682.
Vet^sailles. Conférez la première tirade, celle de M"« Beauval :
Monsieur de La Thuillerie, que veut donc dire ceci ? Je ne devinerois point que l'on joue aujourd'hui une pièce nouvelle; il est près de cinq heures, et je ne vois encore personne d'habillé. A quoi vous amusez-vous* ?
Le prologue nous expose un portrait satirique de plusieurs membres de la troupe. Baron ne s'épargne pas dans sa satire : il paraît comme un auteur timide, craignant le blâme du public. Quant à M"*" Beauval, son portrait est fait d'après nature. C'est le personnage demandant toujours que la pièce commence sans délai et se querellant avec les autres acteurs : « Mademoiselle Beauval était d'un caractère assez difficile à vivre avec ses Camarades, aussi bien que dans son Domestique, disent les frères Parfaict^. » Jamais actrice n'eut plus de ponctualité : « Elle était très exacte à remplir son services. » Regnard lui aussi a peint cette actrice si « forte en gueule », dans le prologue de ses Folies amoureuses : « Elle y est caractérisée au mieux », affirment les frères Parfaict*. Regnard est parvenu à lui faire jouer sa propre personne.
Le reste du prologue continue sur le même ton : les acteurs courent sur la scène avec confusion; l'auteur demande avec bruit que la compagnie s'habille et commence à jouer. Il y a très peu d'esprit dans les saillies et les réponses, moins que l'écrivain assurément ne pense en avoir mis. Dans la scène VII, l'auteur, ayant conscience delà situation, fait un appel à la tolérance de son auditoire, et s'adresse ainsi à ses -camarades :
« Messieurs, en deux mots, je suis informé de bonne part que des gens mal intentionnés doivent se trouver ici pour critiquer et siffler
1 Le Rendez-vous des Thuilleries, prologue, se. I, d'après l'éd. de 1686.
2 Histoire du théâtre françois, t. XV, p. 527 et suiv.
3 Moland, Œuvres de Molière, t. II, p. LI.
* Histoire du théâtre françois, t. XV, p. 533.
ma pièce ; je croy qu'elle mérite de l'estre, et je me rends justice ; mais je serois au désespoir que ce malheur m'arrivât par un dessein prémédité.
M. Raisin. — Allez, allez, une pièce n'en est pas plus mauvaise pour estre un peu sifflée.
M. Baron. — Certains Autheurs le croyent au moins, et j'en vis un, il n'y a pas longtemps prendre des huées pour des applaudissements et s'endormir à l'harmonie des sifflets. Pour moy jevous avoue que je me consolerois jamais d'un pareil accident.
Avec de pareilles plaisanteries faibles et fades, le prologue traîne sa misérable existence, copiant la manière et le ton de Y Impromptu de Versailles^ mais restant bien au-dessous du modèle pour la force et l'intérêt, manquant de cette fraîcheur et de cette nouveauté que V Impromptu a dû avoir pour ses auditeurs. Il finit par « une petite bergerie » de chants et de danses.
La comédie proprement dite se divise en trois actes, comprenant trente-cinq scènes. Nous sommes frappés au premier coup d'œil par la charpente de la pièce; c'est là que Baron commence à montrer de Thàbileté dans la construction dramatique. 11 y fait preuve d'une grande connaissance de la scène en ce qui concerne la représentation. Bref, la pièce est assez bien façonnée, et nous y sentons la main d'un acteur profondément versé dans l'emploi du mécanisme dramatique.
Le lieu de la scène est situé dans une « salle basse de la maison de la Marquise ». Les personnages sont assez nombreux; il y en a une vingtaine de tous les rangs de la société : un suisse, un grisou, un marquis, un vicomte, un chevalier, une marquise, une comtesse, des joueurs, des maîtres de danse, des domestiques, etc.
La comédie elle-même commence par une scène dans laquelle quelques valets ivres se jettent des injures et finissent par se mettre à jouer. Les deux premières scènes sont insignifiantes, n'ajoutent rien à l'action et n'ont rien de commun avec le reste de la pièce. Ensuite paraissent une Marquise et u»e Comtesse ; du Laurier, femme de chambre de la Marquise, reproche à sa maî-
tresse son peu de souci pour son bon renom dans le monde, son habitude de jouer à des heures tardives, et toutes ses mauvaises habitudes en général *. Nous trouvons là un véritable tableau des mœurs de cette époque; nous apprenons que la Marquise aime Eraste, et que la Comtesse épousera Dorante si son oncle meurt. Ce passage est particulièrement plaisant! Eraste fréquente une autre dame, Dorimène, ce qui déplaît à la Marquise, laquelle a mis des espions autour de lui. Nous entrevoyons ici le germe de l'intrigue, autant qu'il en existe un. Un autre prétendant à la main de la Marquise est le Vicomte, dont l'amour ardent n'est pas payé de retour. Voulant être certaine de la culpabilité d'Eraste, la Marquise imagine un stratagème qui ne manque pas d'habileté et auquel celui-ci se laissera fort bien prendre, car Eraste est un fat, ou plutôt un coquet qui promène son amour de la Marquise à Dorimène, cherchant avec laquelle il aura le plus à gagner. Il n'aime pas la Marquise, mais elle a de la fortune et, comme il dit dans la scène VIII :
« Je ne suis pas riche, je veux rétablir mes affaires. »
Et encore :
« Je veux ménager Dorimène, en cas que la Marquise me refuse. »
Pour cacher ses amours aux curieux, Eraste se sert des maisons à deux entrées : il laisse ses porteurs à une porte et s'échappe par l'autre, dépistant ainsi les espions de la Marquise. Sans doute Baron lui-même avait usé de tels stratagèmes dans le vaste champ de ses aventures galantes. Une lettre de la Marquise réussit à prouver qu'Eraste va voir Dorimène, car il paraît au rendez-vous des Tuileries, oii il est vu par les domestiques de la Marquise, qui y vont afin de s'amuser aux dépens du Coquet. Le dénouement est amené dans la dernière
1 Cf. La Coquette de Baron, citée plus loin.
scène où Eraste est confondu par Tévidence. Il s'excuse et reconnaît qu'il a fréquenté Dorimène:
« Ah Madame ! il est vray, je l'ay veuë; mais si l'aveu de mon crime pouvoit m'en faire obtenir de pardon, ou si vous vouliez juger de l'excès de mon amour par l'excès de ma jalousie, si mes larmes, un repentir sincère »
Mais la Marquise se donne aussitôt au Vicomte, tandis que sa femme de chambre, pour arrondir cette heureuse fin, épouse Dumont, Tespion qui a établi la culpabilité d'Eraste.
Plusieurs d'entre les scènes ne manquent pas d'une certaine valeur, comme portraits, comme tableaux des mœurs du temps, de cette société pleine de désordres^ de ces réunions frivoles et parfois immorales du xvii^ siècle. On y remarque le langage trivial, la vivacité énervante des soi-disant gens de qualité. Les acteurs s'y amusent beaucoup. Mais Baron n'a fait une étude approfondie ni des caractères^ ni des mœurs de cette société. La pièce n'est pas morale : Baron, ne s'étant occupé que de la représentation de quelques tableaux, ne s'est pas donné la peine de peindre le vice de telle sorte que son auditoire en tirât une leçon utile. Quant à la composition, elle témoigne d'une certaine habileté dans la façon dont l'action est menée. Le style a parfois du relief. Néanmoins, il y a peu de choses qui aient pu recommander cet embryon de comédie même au goût vicié de l'époque; ce qui la préserva de la chute fut probablement l'interprétation du grand acteur et son habileté, qu'il montra si souvent dans d'autres cas, à faire quelque chose de rien.
Cette pièce fut imprimée pour la première fois en 1686, sous ce titre: <l Le Rendez -vous des Thuilleries ou le Coquet trompé; Paris, chez Thomas Guillain sur le Quay des Augustins, à la^descente du Pont-neuf à l'Image saint Louis .» Le Privilège est daté du 21 février
1686; l'Achevé d'imprimer pour la première fois, du 2 juillet 1686.
La deuxième production littéraire de Baron, Les Enlèvements, est un petit acte en prose, représenté le 6 juillet 1683, précédé par la tragédie de Zélonide. La Grange, qui mentionne cette comédie, note en marge: «pièce nouvelle de Mons. Baron*.» Il nous apprend que l'on joua de nouveau Les Enlèvements avec Zélonide le 8 juillet. Les recettes des deux représentations furent de 759 livres, et 831 livres 10 sols. La pièce fut encore jouée le 10 avec le Cid; le 12 et le 14 avec Andronic. Nous ne la trouvons plus qu'une seule fois pendant ce mois : le 16, on l'a jouée avec Nicomède. Les deux produisirent 286 livres 10 sols. On l'essaya encore deux fois le mois suivant, avec peu de succès. On semble l'avoir abandonnée après ces deux reprises.
Les Enlèvements sont bien moins prétentieux que Le Rendez-vous des Thuilleries . Au lieu de vingt personnages qui figurent dans le premier, on ne trouve plus ici que : deux grands seigneurs, un comte, un chevalier, un fermier, une dame et une jeune fille, un valet et deux paysans. Baron a du moins fait quelques progrès vers la simplicité; il a abandonné en partie la foule du grand monde de Paris, les marquises et comtesses débauchées, les joueurs et les maîtres de danse. Cette fois, il nous présenle une simple scène à la campagne, ou plutôt, une scène qui a pour arrière-plan la vie d'un gentilhomme en province. Le pivot de la pièce est un valet rusé, Pellerin, autour duquel tourne toute l'intrigue.
Pellerin aime Babet, fille du riche fermier de son maître. Le fermier refuse d'accepter Pellerin pour gendre et celui-ci, désappointé et furieux, s'efforce
* Registre de La Grange, p. 355.
d'empêcher la belle Babet de devenir l'épouse d'un de ses rivaux, ou, du moins, de ne pas se laisser supplanter par ses égaux : « Les rivaux connus et de notre compétence à peu près sont, ce me semble, plus chagrinans que les autres. »
L'occasion se présente bientôt : le Comte, jeune fils de son maître, fiancé à Léonore, jeune fille noble, avoue à Pellerin son amour pour Babet. Pellerin, après avoir écouté ses déclarations désespérées d'un amour ardent, lui donne ce sage avis : a II faut enlever Babet, c'est le plus court. Je vous conseille comme pour moi. » Leurs plans sont formés, et le Comte doit attendre Pellerin et Babet « vers le grand noyer » à sept heures du soir. Ensuite vient le Chevalier, fils cadet du maître de Pellerin, qui, lui aussi, se déclare amoureux de Babet. Il implore avec larmes l'aide de Pellerin et celui-ci, dont le cœur est touché, lui donne le même avis et le même rendez-vous qu'il vient de donner à son frère le Comte. Léonore, fiancée du Comte, vient reprocher à Pellerin de lui avoir menti en lui disant que son maître était à la chasse. Pellerin finit par lui avouer que le Comte aime Babet, mais, cette fois, il lui promet, avec plus de sincérité, de l'aider à épouser le Comte. 11 finit par lui donner le même rendez-vous qu'il a donné aux autres. Pierrot, un paysan, vient ensuite confier à Pellerin qu'il aime Babet. Pellerin lui dit qu'il n'a aucune chance d'y réussir, puisque lui-même a été refusé par le pè^e, mais que lui aussi vienne à la rencontre de Babet sous le grand arbre, à sept heures, et elle répondra elle-même. Ensuite Vincent, autre paysan, fait les mêmes déclarations, et reçoit le même avis. Voilà donc cinq personnes, d'une position sociale différente, toutes amoureuses de Babet. Pellerin en avertit le père de Babet qui se cache avec lui. Pierrot et Vincent sont reçus à coups de bâton. •
A la fin, le Comte se marie avec Léonore. sa fiancée ;
le Chevalier avec Babet, et le riche fermier, après quelques récriminations, donne son consentement. Tout le monde est content, excepté les deux paysans qui ont reçu tant de coups de bâton. Pellerin reste satisfait, car, s'il a perdu Babet, c'est du moins à un noble qu'il l'a donnée.
L'action comprend vingt-six courtes scènes. Pellerin paraît dans toutes, sauf à la cinquième, et il est difficile de comprendre comment il a pu comploter tous les détails de l'intrigue, puisqu'il ne s'absente pas un seul moment après. Pour le reste, l'action, telle qu'elle est, est bien conduite. Le dénouement pourtant est assez plat. Il est trop inévitable et manque d'intérêt, à moins que nous puissions considérer comme inattendu le fait que le Chevalier se marie avec Babet, lorsqu'on aurait pu s'attendre à ce que ce fût Pellerin qui l'enlevât luimême.
La pièce a trop peu de valeur pour mériter beaucoup d'attention. Elle est pleine de banalités et le vrai élément comique y manque. L'auteur commence bien en choisissant des caractères simples. Toutefois il ne continue pas dans la bonne voie, car il ne les développe pas assez.
Nous ne trouvons rien dans cette comédie qui puisse justifier l'accusation de Lemazurier : « Fidèle à sa coutume de piller Molière, Baron a pris pour cette pièce deux scènes de Mélicerte. Elle n'en est pas meilleure*. » Oij donc trouverons-nous ces deux scènes ?
* Gai. hist. des acteurs du théâtre français, t. I, p. 112. — Lemazurier, dont l'imagination dépasse souvent le jugement, est suivi ici et dans d'autres endroits, par Alfred Copin. Celui-ci prétend que son livre {VHistoire des Comédiens de la troupe de Molière, Paris, L. Frinzine, 1886, in-8») «vise avant tout à l'exactitude la plus rigoureuse des dates et des moindres détails connus ». — Cf. sa préface, p. V. Il est certain, pourtant, que du moins pour Baron, à qui il consacre 23 pages, il a accepté sans contrôle beaucoup d'erreurs. D'autre part, son appréciation de Baron n'a pas plus d'autorité que celle des historiens qu'il a dénigrés à plaisir.
La pastorale-héroïque de Molière, est en vers, tandis que Les Enlèvements sont en prose. L'une est une pastorale des plus romanesques, l'autre, une comédie de mœurs. Quant à l'intrigue, au langage, au style, il n'y a absolument rien de semblable dans les deux pièces*. Il suffit d'un coup d'œil pour le démontrer. Bien que Baron ait pillé Molière dans sa première pièce, il ne faut pas le faire plus noir qu'il n'est.
Baron, donc, avance lentement dans la voie qui lui attire les suffrages de ses contemporains. Il fait quelques progrès comme constructeur de comédies. Le peu de succès de ces deux modestes essais ne le décourage pas.
* Voir plus haut, p. 37-40, où nous donnons une analyse partielle de Mélicerte, dans laquelle Baron fit ses premiers débuts avec Molière.
L'Homme à bonnes fortunes.
Représentation de L'Homme à bonnes fortunes le 31 janvier 1686. — Un intérieur bourgeois. — Sujet et analyse de la pièce. — La pièce peint un fat insupportable, un valet singe de son maître, des amantes passionnées, pensives, machiavéliques ou coquettes. — Grand tact de Baron dans la distribution des rôles ; ses propres qualités pour le rôle de l'homme à bonnes fortunes. — Grande vogue de la pièce en 1686, et son succès dans la suite. — Principaux interprètes. Renseignements divers.
Étude sur VHomme à bonnes fortunes. — Relation de l'intrigue avec les personnages dans la théorie dramatique de Baron. — Rapidité de l'action. — Baron constructeur de comédies. — Examen de l'intrigue. — Groupement des dupes et des dupeurs. — Gomment l'influence de Térence se montre chez Baron. — Baron a-t-il assez compliqué son intrigue ? — Quel est vraiment le personnage principal ? — L'art de Baron est théâtral plutôt que dramatique.— Reproches faits par La Bruyère. — Le but du théâtre est-il de corriger les
• mœurs ? — Portée philosophique et morale de la pièce. — L'influence de Molière chez Baron. — Don Juan et Moncade. — Peut-on comparer la pièce au Misanthrope ? — Dancourt a-t-il imité Baron ? — Moncade et le Chevalier à la mode. — L'Homme à bonnes fortunes de Regnard (1690). — Autres prétendus imitateurs de Baron. — Premier crayon de Moncade dans l'Amour de la Mode, de Thomas Gorneille (1651). — Gelui-ci à son tour imite Baron dans Les Dames vengées (1695). — Défauts de L'Homme à bonnes fortunes. — Le caractère de Moncade est disproportionné. — Place honorable dans la littérature que mérite L'Homme à bonnes fortunes.
Ainsi que nous l'avons vu, la nature de Baron s'était développée de bonne heure. Comme auteur, on peut dire qu'il n'a pas passé par des périodes déterminées, bien que nous puissions sommairement diviser son œuvre en comédies de mœurs et en adaptations de comédies
classiques. Il n'avance pas quand il a atteint le point de vue qui le caractérise, ce qui se remarque surtout dans U Homme à bonnes fortunes.
Ce fut le 31 janvier 1686 que Michel Baron produisit devant le public ce qui devait être son chef-d'œuvre. La chute partielle de son précédent ouvrage n'empêchait pas qu'il n'y eût dans le public un grand désir d'assister à la représentation de la nouvelle pièce : « Enfin, se disait le public amateur de théâtre, il va. nous donner quelque chose qui en vaut la peine; le titre* est plein de promesses; il n'a qu'à nous raconter une partie de ce qu'il sait sur ce sujet. » En un mot, tout faisait espérer une pièce supérieure aux précédentes.
La date exacte de la représentation de L Homme à bonnes fortunes est restée un point de discussion parmi les historiens dramatiques. Le Mercure Galant de février 1686, bien que parlant de la comédie comme « un portrait fort naturel et très bien touché des personnes de ce caractère », ne nous donne aucun éclaircissement sur la date exacte. De Mouhy* et les frères Parfaict^ citent la date du 30 janvier; Léris dit que la
* Homme à bonnes fortunes fou bonne fortune], c'est-à-dire qui jouit des faveurs d'une femme. Cf. « Il se donnait continuellement comme un homme à bonnes fortunes », Souvenirs de M"" de Gaylus, p. 249, dans Pougens; cf. aussi le Distrait de Regnard, IV, 6 :
Que, pour vous faire croire homme à bonne fortune, Vous passez en hiver des nuits au clair de lune A soufïler dans vos doigts
L'usage du temps permettait l'une et l'autre orthographe du litre, au singulier ou au pluriel, l^e Mercure de France du mois de la représentation delà pièce emploie le singulier à bonne fortune. La première édition porte le singulier, mais il nous semble que le pluriel est plus conforme au sens même du rôle. Cf. aussi le litre de la comédie de Regnard (1690), Arlequin, homme à bonnes fortunes, comme il est cité par La Porte, Anec. dram., t. I, p. 100 et 433. Le Dict. de Littré, à l'arlicie fortune, cite le titre de la comédie de Baron, en employant le pluriel. ^
* Tablettes dramatiques, p. 119.
3 Histoire du théâtre français, t. XIII, p. 2.
pièce parut « au mois de février 1686*». Cependant Jules Bonnassies renvoie au manuscrit de de Mouhy à la Bibliothèque Nationale, qui dit : 31, et cette date concorde avec celle du Registre de la Comédie-Française 2. Ce doit donc être la véritable.
La scène de L Homme à bonnes fortunes se passe dans un de ces intérieurs qui, malgré leurs richesses et malgré toutes les allusions que fait Tauteur à la Cour et à la société mondaine, sont essentiellement bourgeois. Une suivante active et piquante y joue invariablement le rôle de factotum. Il est vrai que, dans la distribution des rôles, le protagoniste Moncade est appelé «marquis» et que la fortune de 50.000 écus^ attribuée à Lucinde peut difficilement être considérée comme une dot bourgeoise. Cependant, malgré tout, l'atmosphère qui'nous entoure est bien une atmosphère bourgeoise, et Tauteur n'y a ajouté que le vernis extérieur de la société mondaine. Les rôles, eux aussi, sont bien pris dans la bourgeoisie, cette classe réfléchie, qui consacrait le succès des auteurs ; la populace et la Cour ne pouvant être considérées comme le vrai public.
Le sujet de L'Homme à bonnes fortunes ne perd rien de son intérêt ou de sa valeur en traitant les petits travers de notre existence. Par la simplicité qui lui est essentielle, c'est plutôt un soulagement après les sujets impossibles et extraordinaires, si communs à l'époque, des comédies espagnoles, italiennes, turques, etc. Moncade, jeune fat, aimé par un groupe de jolies femmes, se divertit de leurs faiblesses^ les trompe l'une après l'autre, est finalement ruiné lorsque les jeunes femmes, alliant leurs intérêts, l'attirent dans un complot oij il tombe facilement et naturellement, puisqu'il lui permet de donner cours à ses passions libertines *.
* Dictionnaire portatif des théâtres, p. 177.
2 Préface à L'homme à bonnes fortunes, éd. de 1870.
3 L'homme à bonnes fortunes, acte I, scène XI. < Cf. Éraste, du Rendez-vous des Thuilleries.
l'homme a bonnes fortunes. 203
La pièce commence par une conversation entre Léonor, Éraste et Marton. Léonor, qui est une des amoureuses de Moncade, essaie d'aiguillonner son frère Éraste, qui aime Lucinde, mais dont les timides avance^ restent sans résultat devant la brillante tactique de Moncade. Les premières lignes nous donnent, en une phrase, une idée de toute l'action du drame :
léonor. — Ouy, mon frère, le dessein d'espouser Lucinde devient un dessein très inutile, si l'on ne la détrompe de Moncade ^
La plus grande partie de l'action consiste, en effet, à éclairer les autres personnes sur le compte de Moncade. Léonor rappelle à Éraste que son devoir est d'avertir le tuteur de Lucinde de ce qui se passe, et de déjouer ainsi les projets de Moncade, qui, dès le commencement, paraît être un chenapan de la plus belle eau. Éraste est plutôt d'une nature craintive et scrupuleuse, et il n'ose agir, quoique son devoir s'accorde avec ses propres intérêts. Son caractère est plutôt bon, mais sa sœur, qui poursuit ses desseins machiavéliques, essaie par la raillerie de le pousser à agir. Marton, suivante de Lucinde, seconde adroitement les efforts de Léonor.
La scène II nous montre un peu plus clairement le sort réservé à Moncade, quand, sous le prétexte d'être utile à Éraste, Léonor dit à Marton :
Ne sçaurions-nous trouver le mojcn de donner Moncade dans quelque panneau ?
Marton. — Bon ! Il donnera le plus aisément du monde dans tous ceux qu'on voudra ; mais je vous avertis qu'il s'en tire encore avec plus de facilité qu'il n'y donne.
Lucinde, l'héroïne, paraît à la scène III, triste et les yeux lourds. Léonor est pleine d'une sollicitude intéressée,
* Les passages sont cités d'après l'édition princeps (1686). Cette édition est mal soignée, pleine de fautts d'impression et de ponctuation, mais les autres éditions que nous avons en main contiennent des altérations de texte.
qui est peut-être devinée par Tinstinct délicat de Lucinde. Pendant que Léonor bavarde, les yeux de Lucinde sont tournés vers l'appartement de Moncade, qui est son invité. La scène IV nous montre Lucinde seule avec Marton et il est encore question de Moncade. Marton, soubrette rusée quoique bavarde, comprend le caractère de Moncade, car personne n'est jamais considéré comme un grand homme par ses domestiques. Pour définir ce caractère, l'auteur se sert d'un subterfuge bien connu au théâtre lorsqu'il fait faire par Marton le portrait de Moncade :
« Un homme toujours inquiet, toujours bizarre, toujours content de lui, jamais content des autres, amoureux aujourd'huy, demain perfide. »
Le caractère de Moncade, ainsi présenté au commencement, est déjà complet, et ne subira que peu de changements dans la suite des événements. C'est un trompeur et il reste trompeur ; sa chute est tout simplement un incident, qui ne marque aucun changement de caractère. La critique, par Freytag, des comédies de Molière pourrait être appliquée ici, si elle n'attaquait pas toutes les comédies en tant que genre littéraire :
Elles manquent de la vie dramatique la plus élevée et du procédé de création, le progrès du caraclère. Au théâtre, nous préférons voir comment on devient avare, plutôt que comment on l'est *.
* Gustav Frevtag, Die Technik des Bramas (Leipzig, Hirzel, 1901, 9« édition), p. 218 : « Die Art und Weise der dramatischen Charakterbildung durch die Dichter zeigt die groesste Mannigfaltigkeit. Sie istzunaechstnach Zeiten und Voelkern verschieden. Sehr verschieden bei Romanen und Germanen. Das Behagen an charakterisirenden Einzelheiten ist von je bei den Germanen groesser gewesen, bei den Romanen groesser die Freude an der zweckvollen Gebundenheit der dargestellten Menschen durch eine kunstvoll verschlungene Handlung. Tiefer fasst der Deutche seine Kunstgebilde, ein reicheres inneres Leben sucht er an ihnen zur Darstellung zu bringen, das Eigenthûmliche, ja Absonderliche hat fur ihn grossen Reiz. Der Romane aber empfindet das Beschraenkte des Einzelncn vorzugsweise vom Standpunktder GonvenienzundZ\veckmaessigkeit,er macht die Gesellschaft,
Marton, qui a Thabitude du monde, ne craint pas de dire ce qu'elle pense. Elle voit parfaitement ce que Ton va dire de sa maîtresse recevant dans sa maison Moncade, « sous le nom de parent ». Le seul désir de Lucinde est de se faire épouser, mais le monde jugera ses actes dune façon plus dure.
Les scènes Y-X montrent le lever de Moncade, action pour lui tout aussi importante que le lever du roi. Il apostrophe véhémentement son valet :
Moncade. — Viendras-tu donc ?
Pasquin. — Me voilà.
Moncade. — Quel temps fait-il ?
Pasquin. — Il n'en fait point.
Moncade. — Maraud ! n'est-il venu personne me demander ? Pasquin. — Le grison * d'Araminte est dans un cabaret, qui attend que vous soyez esveillé.
Moncade. — Gidalise n'a-t-elle point envoyé ici ?
La passion gouverne Moncade d'une façon tyrannique. On ne peut avoir trop de maîtresses, telle est sa devise. Mais il court de grands risques. La montre qu'il reçoit
nicht wie der Deutsche das innere Leben des Helden, zum Mittelpunkt, ihn freut es, fertige Personen, oftnur mit flûchtigem Umriss der Gharaktere,einander gegenûber zustellen; ihre verschiedenen Tendenzen sind es, wodurch sie im Gegenspiel zu einander anziehend werden, Auch da, wo genaue Darstellung eines Gharakters, wie bei Molière, die besondere Aufgabe ist, und wo die Einzellieiten der Gharakteristik hohe Bewunderung abnoethigen, sind dièse Gharaktere, der Geizige, der Heuchler, meist innerlich fertig, sie stellen sich mit einer zuletzt ermiidenden Eintoenigkeit in verschiedenen gesellschaftlichen Beziehungen vor, sie werden trotz der Vortrelflichkeit der Zeichnung unserer Bùhne iinmer fremder werden, weil ihnen das hoechste dramatische Leben fehlt, das Werden des Gharakters. Wir wollen auf der Bûhne iieber erkennen, wie einer geizig wird, als wie er es ist. »
' Grison. — Homme de livrée que l'on faisait habiller de gris pour l'employer à quelque mission secrète; c'étaient des valets qui ne portaient pas de couleurs. — Dict. de Littré. Gf. aussi un autre exemple cité par Littré des œuvres de Hamilton : « Que de grisons en campagne pour la d'Olonne! » — S'agit-il ici aussi de la prétendue maîtresse de Michel Baron? Gf. plus haut, p. 159.
de Cidalise, il Tenvoie à Araminte ; il expédie à Cidalise Tagrafe d'Araminte. Ces détails montrent combien il diffère des avides chenapans du théâtre des Dancourt, Dufresny et Lesage. Le lever et la toilette de Moncade remplissent ainsi cinq scènes. Pendant ce temps, son caractère se précise. L'auteur ne nous dit pas seulement qui est Moncade, il nous le laisse découvrir par ses actions, et c'est là surtout le critérium dramatique.
Moncade fait l'inventaire de ses maîtresses, Pasquin se tenant à côté de lui pour lui rafraîchir la mémoire. Pasquin lui parle de sa tendresse pour la Marquise, «celle à qui vous juriez, il n'y a pas long-temps, de n'estre jamais infidèle ».
Moncade. — Non, je ne l'aime plus.
Pasquin. — Vos feux ne sont guères plus véhémens pour cette bonne dame à qui je portai voslre portrait le mesme jour ? Moncade. — Ah! fi ! je ne la puis souffrir : elle met du blanc. Pasquin. — Et l'autre, sa bonne amie?
Moncade. — Elle n'a point d'esprit.
Pasquin. — Et la veuve de ce conseiller? Moncade. — Elle n'est pas riche.
Pasquin. — Et sa sœur ?
Moncade. — Elle ne peut souffrir l'odeur du tabac.
C'est ainsi que Moncade se débarrasse de ses admiratrices. Un jolir, il les aime pour l'éternité, le lendemain, il les répudie. Il justifie son inconstance par les défauts qu'il trouve à ces dames.
Le caractère de Pasquin se développe à mesure que nous avançons. C'est un rusé chenapan, digne acolyte de son maître, un de ces types de valets auxquels nous ont habitués les comédies du temps, et dont les caractères n'étaient que très peu inférieurs à ceux de leurs maîtres. De nombreuses admiratrices de Moncade abordent Pasquin et le questionnent :
Mon pauvre Pasquin, me dit l'une, tiens, voilà une bague, je te prie, apprens-moi ce que fait ton maître? A quelle heure est-il revenu ? Gomment est-il, quand il ne me voit pas ? Songe-t-il à moi ? Te parle-t-il de moi ? Est-il inquiet, joyeux, triste, gai, mélancolique,
l'homme a bonnes fortunes. 207
content, taciturne, évaporé, chagrin, plaisant, sage, fou? Que diable sais-je, et cent raille autres de semblable nature.
Marton vient plaider la cause de Lucinde et reproche à Moncade de négliger une si belle fortune :
Cinquante mille escus et Lucinde!... en ce temps-cy... la jolie somme !. . . Cela devroit estre bien tentant pour vous et je ne sçache guères que vous qui vouleust s'aviser de n'estre point tenté de tout cela.
Lorsque Moncade se lance à de nouvelles conquêtes, Pasquin et Marton ont entre eux une petite scène d'amour oii Pasquin reçoit philosophiquement tous les reproches. Ses réponses sont moulées sur celles de Moncade, et il y affecte les grands airs de son maître :
« J'aime les moralitez : elles endorment Suis-je
bien, Marton? Je vous donne le bon jour. » Imitations que la piquante Marton ne manque pas de reconnaître. Cette parodie ne prend que quelques lignes, mais elle est très bien rendue. Nous ne partageons pas l'opinion de Sainte- Albine S qui choisit ce passage pour le critiquer sévèrement : « Autant ces imitations plaisentelles, quand elles sont rendues avec la finesse convenable, autant deviennent-elles froides et insipides, quand elles n'ont pas cet avantage. Dans ce dernier cas (celui de Pasquin)^ c'est un portrait sans vie. «
Le deuxième acte nous montre d'autres dames courtisant Moncade. C'est le tour d'Araminte et de Cidalise qui viennent sous prétexte de rendre visite à Lucinde, et Marton en profite pour décocher encore un trait aux manières du temps : quand Araminte fait semblant d'être fâchée du bruit qui court que Moncade est amoureux d'elle, Marton lui répond : (c Hé ! Madame ce
qui vous fasche fait aujourd'huy la gloire de la plupart des dames ; et le plaisir de faire dire qu'on les aime l'emporte sur celuy d'estre aimées véritablement. » La
• 1 Le Comédien, par Rémond de Sainte-Albine, p. 273 et suiv.
véracité de ce trait fait pardonner son cynisme. Pour Moncade, Marton lui donne son vrai nom, quand elle le décrit comme « la coqueluche de Paris ».
Dans la conversation qui suit, Gidalise et Araminte reconnaissent les bijoux qu'elles avaient envoyés à Moncade. Elles se disputent un peu, mais Gidalise voit le plaisant de la situation : « Si nous perdons un amante nous retrouvons nos bijoux. » Elles se rendent leurs cadeaux et étouiïent leur contrariété le mieux possible. Une partie des événements qui doivent amener la perte de Moncade est déjà mise en branle.
Araminte, à l'arrivée de Lucinde, produit une épître amoureuse de Moncade, et se met à la lui lire. Lucinde la garde pour s'en servir plus tard. Pasquin a surpris une partie de cette conversation, et communique les nouvelles à son maître dès son retour. Moncade, pris à partie par la jalouse Lucinde au sujet de la lettre, retombe de suite sur le rusé Pasquin, qui avoue que, bien que la lettre lui eût été remise pour Lucinde, il n'est pas certain de la personne à qui il l'a remise. La lettre est suffisamment humiliante pour Lucinde qui la lit tout haut :
« Je suis à la campagne depuis deux jours et j'y suis sans Lucinde. La complaisance que je suis obligé d'avoir pour une tante malade me fait rester icy dans une eslrange solitude. N'essayera-t-on point de me la rendre supportable? Si vous ne vous chargez de ce soin, ma chère, — Lucinde, toute la terre ensemble n'en viendroit pas à bout! Je n'aimeray et n'adoreray que vous de ma vie. Adieu! »
Moncade n'est pas déconcerté par ce coup soudain. Il prend la lettre et la lit comme suit (nous ajoutons les italiques) :
« Je suis à la campagne depuis deux jours, eij'y suis sans Lucinde! La complaisance que je suis obligé d'avoir pour une tante malade me fait rester ici dans une estrange solitude ! N'essayera-t-on point de me la rendre supportable? Si vous ne vous chargez de ce soin, ma
l'homme a bonnes fortunes. 209
chère Lucinde, toute la lerre ensemble n'en viendroit pas à bout ! Je n' aimer ay et n'adorer ay que vous de ma vie ! Adieu* ! »
Moncade met tant d'art et tant d'ardeur dans la lecture de cette lettre que les soupçons de Lucinde disparaissent et qu'elle se rend complètement : « Ahl Moncade, Moncade, vous avez bien des ennemis, ou je suis bien faible! » Et la scène se termine par une réconciliation complète, Moncade la renvoyant avec ces paroles : « Je ne suis occupé que de vous. » Il se hâte de se rendre chez Bélise, une autre de ses maîtresses. Pasquin, resté seul, débite un de ces monologues, si communs aux valets de théâtre :
Pasquin (seul). — Allez, allez, nous sommes d'ordre; et, à force d'ordre, à la fin, tout n'ira rien qui vaille. Que maudite soit la première guenon qui le mit en réputation! Car enfin, qu'a-t-il donc de si merveilleux? N'ay-je pas un nez, des yeux, un corps à peu près comme luy ? C'est le hasard tout pur qui conduit toutes ces choses : il ne faut d'abord que faire un peu de bruit, et tout vous réussit. Madame la Marquise est amoureuse d'un tel; cela se dit; elle passe pour connoisseuse : toutes les Dames galantes veulent savoir si elle a raison; toutes s'empressent à luy plaire ; l'une, par un véritable entestement, l'autre par jalousie de sa beauté ; celle-cy pour se venger d'un amant qui l'aura quittée ; celle-là, pour resveiller les ardeurs d'un amant languissant; et toutes enfin, poursuivre la mode. Car il y a de la mode, ouy, en cecy comme en autre chose. Mais allons l'attendre; pourvu que je n'aide à tromper que six personnes dans le reste du jour, j'en seray quitte à bon marché.
Le timide Éraste, cet amant à qui tout le monde parle avec ironie, Léonor, l'amoureuse pensive et secrète, quoique habile, et Marton, commencent le troisième acte par une discussion sur rattachement d'Éraste pour Lucinde. Il paraît que Moncade ne laisse à Éraste aucune chance de succès. Ils entendent l'histoire de la lettre, mais non celle de l'explication. Léonor stimule ce lambin d'Éraste pour qu'il profite de ce moment opportun pour voir Lucinde :
* SI l'on considère le bon et le mauvais usage de la ponctuation, des italiques et des majuscules, en liiage à l'époque même dans les livres imprimés, ce subterfuge de théâtre n'est ni tiré, ni forcé.
âlO CHAPITRE II.
« Allez donc, mon frère, allez la trouver. Examinez la situation de son âme; profitez d'un moment si favorable; et, quelque chose enfin qui arrive, soyez seur que nous tendrons tant de pièges à Moncade, qu'à la fin nous ferons ouvrir les yeux de Lucinde. »
Ainsi Moncade doit être entouré de pièges. Il s'est déjà montré très adroit à y échapper.
La scène III est consacrée à une entrevue entre Moncade et Léonor. A quelles protestations d'affectation ne s'abandonne-t-il pas ! Il vient de s'apercevoir que son cœur appartient à Léonor :
« Ah ! Madame, souffrez, je vous prie, que je me jette à vos genoux et que je vous conjure, au nom de la tendresse la plus vive, d'une passion qui ne finira jamais, de me mettre à l'espreuve la plus forte que vous puissiez imaginer? Voulez-vous les lettres de Lucinde? Je vous les abandonne. Voulez-vous que je ne la voye jamais? J'y consens. Voulez- vous qu'à vos yeux je brise son portrait? Je le feray. Il n'est rien que je ne vous sacrifie; commandez. »
La prudente Léonor obtient de lui la promesse qu'il lui fera par écrit toutes ses protestations amoureuses.
Les scènes suivantes nous montrent Lucinde plus forte que jamais dans sa confiance en Moncade et méprisant les accusations portées contre son amant par Éraste et Léonor. Quand on pourra lui prouver son infidélité elle le renverra, mais pas avant :
« Je vous réponds que, si vous pouviez en venir à bout, je ne le verrois de ma vie. »
Moncade ne va pas se laisser prendre par le faible
stratagème que Léonor avait en vue lorsqu'elle lui a
demandé par écrit ses protestations amoureuses. Il les
donne bien à Léonor, mais a soin d'en faire part
d'abord à Lucinde ! Il lui donne les raisons qui le font
écrire :
« Madame, je n'ay pu souffrir plus long-tems tous les discours méprisans qu'on tient de vous et de moi dans le monde ? Je sçay que Léonor ne s'y épargne pas ; j'ay résoleu de les faire finir ; et je n'ay trouvé d'autres moyens pour y réussir que de feindre d'avoir de
l'amour pour elle Que j'aye une lettre de Léonor entre mes
mains pour la faire taire »
l'homme a bonnes fortunes. âll
C'est pourquoi, lorsque Léonor veut démasquer Moncade aux yeux de Lucinde par la lettre, ses plans sont déjà prévenus. Moncade voit cependant que Lucinde paraît être impressionnée par cette série d'événements. Il parle seul :
Moncade. — Que veut dire cecy ? Lucinde ne me paroist plus trop désabusée. L'inquiétude où elle estoit en me quittant, ses yeux, qui n'ont pu se contraindre, quelques soupirs, qu'elle n'a pu retenir, toutes ces clioses ne m'annoncent rien de bon. Ma surprise à son abord, sans doubte, m'avoit trahy. Qu'y faire ? Ma foy, tant pis pour elle. Je prens toutes les précautions qu'il faut prendre pour luy espargner des chagrins : elle veut s'en donner ; j'y consens. Pour moy, je n'ay rien à me reprocher. Le destour dont je me suis servy, s'il n'est point vray, du moins me paroist vray-semblable, et elle doit toujours me compter pour quelque chose les soins que je me suis donnez de la vouloir tromper.
Moncade est interrompu par l'arrivée d'Ëraste qui vient le féliciter sur les fiançailles de notre héros avec Léonor. Moncade est étonné et l'assure que rien n'est plus loin de ses idées que le mariage. Le cynisme de Moncade ne s'est jamais mieux montré qu'ici. Ils se disputent : Éraste s'en va, en colère, jetant cette prophétie : « Adieu, Moncade, vous ne serez pas toujours ni si habile, ni si heureux. » Toutes les forces commencent à se concentrer contre l'insouciant qui les a si longtemps défiées.
La scène XIII nous montre le Petit Chevalier, un petit garçon espiègle, à qui la perruque de Moncade procure beaucoup d'amusement, et qui est tout à fait le spécimen de l'enfant précoce, jusqu'au moment oii Moncade lui donne du tabac.
Les premières phrases de Marton au quatrième acte nous font prévoir encore la décadence de Moncade :
« Allez, allez, ne craignez plus rien ; Lucinde commence à ouvrir les yeux ; nostre homme sera bientost pris ; je vous en respons. »
Lucinde avoue, à part, son inquiétude :
a Enfin me voilà rendue et sur le point d'estre désa-
busée. Hélas, où est le tems que Ton m'aurait désobligée de me montrer Moncade infidèle. » Ergaste, « homme aposté », arrive à ce moment et avec lui on complète les dispositions pour tendre un nouveau piège à Moncade, Lucinde se montrant empressée à se joindre à eux.
Pendant ce temps-là, Moncade continue le même genre de vie. Les femmes le poursuivent toujours et Pasquin est le confident de ses fanfaronnades et de ses conquêtes; entre autres, du scandale qui aurait eu lieu à l'opéra au sujet d'une dame, scandale auquel il aurait été mêlé. Vraiment, les dieux, désirant la chute de Moncade, l'ont rendu fou I
Ce dernier récit est interrompu par l'arrivée d'un mystérieux inconnu déguisé, qui apporte à Moncade un message d'une autre de ses admiratrices anonymes. Moncade accepte d'aller au rendez-vous ; Ergaste, car c'est lui, lui impose alors les conditions suivantes :
Ergaste. — Voulez- vous vous résoudre à vous laisser bander les yeux dans l'endroit où je vous prendrai, pour vous mener chez elle?
Moncade. — A quoy bon cette précaution ?
Ergaste. — Monsieur, on le veut ainsy. Vous avez trop d'esprit, Monsieur, pour ne pas voir, aussy bien que moy, que l'on veut sçavoir Testât de vostre cœur, avant que de se descouvrir à vous. Je vous en dis trop peut-estre, et je passe ma commission.
Moncade. — Estes vous à elle ?
Ergaste. — Monsieur, je n'ay rien à vous dire là-dessus.
Moncade, — Je sçay qui c'est.
Ergaste. — Peut-estre.
Moncade. — Elle est brune ?
Ergaste. — Gela se pourroit.
Moncade. — De grands yeux?
Ergaste. — A peu près.
Moncade. — La bouche ny grande, ny petite ?
Ergaste. — Je ne diray plus rien.
Moncade. — La main belle ?
Ergaste. — Je ne respondray pas.
Moncade. — Les dens admirables ? le nez ?. . . Va, va, mon enfant, je sçay qui c'est. . . Pasquin, c'est celle qui au bal. . . C'est elle assurément. Ouy, mon enfant, j'iray... ouy, j'iray, je t'en respons. Oh! ça, mon amy, avoue-le moy, je l'ay deviné. Ne loge-t-elle pas proche l'Arsenal? Hé ! plaist-il ? Ah! j'iray, sur ma parole. Mafoy, jel'ay trouvée, n'est-il pas vray ?
l'homme a bonnes fortunes. 213
Moncade est convaincu qu'il est question d'une certaine Julie qu'il connaît. Il donne rendez-vous pour neuf heures. Quand il commence à s'habiller, Pasquin ne peut lui donner un certain vêtement, un juste-aucorps*; il avoue enfin qu'il a mis en gage le vêtement en question. M. Martin, le marchand, arrive sur ces entrefaites, avec divers articles de toilette pour le délicat Moncade. Moncade veut savoir qui envoie une écharpe que M. Martin a apportée:
M. Martin. — Ce matin, une dame masquée, en chaise, est venue me la payer; une autre dame, masquée aussi, l'a payée à ma femme; ma femme est sortye, une troisième a encore donné à ma fille ce qu'il falloit. Que feray-je de cet argent? Je ne connois point celles qui me l'ont donné.
Moncade n'agit pas selon la mode traditionnelle des chevaliers de l'époque, et ne soutire pas d'argent au marchand. Ce n'est pas un aventurier ordinaire : « Faitesmoi deux autres écharpes », dit-il. C'est là le vrai Moncade. La question d'argent ne semble jamais l'inquiéter. Pasquin profite de cette heureuse occasion pour obtenir son pardon pour le vol du juste-au-corps. Le départ de Moncade est le signal pour Pasquin de se revêtir des vêtements de son maître, et parmi ceux-ci du juste-au-corps en question. Parlant seul :
« Car enfin, une fois de ma vie, dit-il, je veux sçavoir ce que c'est qu'une bonne fortune; je sçay desjà faire des mines; pour le jargon, j'y suis Grec : je n'ay donc qu'à m'habiller au plus viste. Oh, ça, prenons donc ce devin juste-au-corps; non, commençons par le rhingrave*, la peste qu'elle est étroite et faul-il tant de façons? un coup
* Juste-au-corps— [Etym. Juste, au corps.) Vêtement à manches qui descendait jusqu'aux genoux et qui serrait la taille. Cf. Le Chevalier à la Mode, de Dancourt, t. II, p. 9. — « Ce misérable poète à qui vous donnâtes ce vieux justaucorps qui vous avait tant servi à la chasse. »
* « Rhingrave, culotte ou haut-de-chausse fort ample attachée au bas avec plusieurs rubans, dont le Rhingrave ou prince allemand {comte du Rhin) a amené la mode en France il y a quelque temps. » — Dictionnaire de Furetière, publié en 1690.
de ciseaux, trois ou quatre points d'aiguilles ne sont pas une affaire.
Allons donc, mes hanches, abaissez-vous? elles n'en feront rien
Qu'importe, je diray qu'on les porte comme cela, vous verrez que
j'ameneray la mode des hanches hautes Que ne fait-on point
pour aller en bonne fortune? Quel chapeau? Morbleu, je veux
faire oublier que Moncade est au monde. Teste-bleu, j'oubliois le meilleur, de l'eau de fleur d'orange; peut-on aller en bonne fortune sans eau de fleur d'orange? Voilà qui est bien; j'ay, ce me semble, tout l'attirail de bonne fortune; Dieu nous garde de mal-encontre. »
Ainsi équipé, ce singe de son maître se met en route pour imiter ses conquêtes dans le beau sexe.
Le cinquième acte rassemble au lieu du rendez-vous tous les personnages, excepté Moncade et Pasquin, tous anxieux de savoir si ce nouveau piège réussira. Ergaste annonce que Moncade est entièrement tombé dans le panneau. Lucinde est aussi impatiente que les autres, mais elle croit que le panneau ne servira qu'à prouver rinnocence de Moncade. On cache les flambeaux et Ergaste conduit la victime qui, les yeux bandés, croit entrer dans la chambre de sa nouvelle maîtresse. Naturellement, c'est Pasquin qui, s'étant rendu d'avance au rendez-vous, remplace Moncade. Nous sommes tout le temps dans le secret de Pasquin, de même que nous sommes dans celui de Tartuffe, par exemple. Il eût été d'un art plus élevé, si l'auteur avait pu tromper les spectateurs en même temps que les personnages de la pièce et leur faire partager la surprise de la découverte, mais c'est ce qu'aucun auteur dramatique n'a jamais essayé et n'arrivera peut-être jamais à accomplir. Quand Marton s'approchant lui adresse la parole, il lui répond dans un langage amoureux des plus choisis qu'il emprunte à Moncade : ,
Pasquin. — Allons, mon petit cœur, ma reine, ne nous amusons point à la faribole. Regardez ces airs panchés, cette taille. Quand nous nous connaîtrons un peu mieux, je vous ferai des mines.
Lucinde. — Ce n'est point là Moncade?
Araminte. — Non, assurément.
Tous ensemble s'aperçoivent que ce n'est pas Moncade.
l'homme a bonnes fortunes. 215
Éraste demande un bâton et en frappe le malheureux valet. Lucinde est en extase, car après tout, ce n'est pas Moncade et sa foi en lui est justifiée. Cependant Pasquin avoue tout et déclare que Moncade va venir bientôt. En effet, Ei^aste amène bientôt le vrai Moncade :
Lucinde.— Qu'on se retire. {A Moncade) Voicy une de ces aventures qui ressemble assez à celle des romans. Je croy, Monsieur, que vous ne trouveriez point mauvaises les précautions que j'ay prises : votre réputation, assez mal establie à l'égard des dames, n'a pu me permettre de vous voir autrement ; et d'ailleurs, la nature, qui m'a peutestre assez mal partagée, m'engageoit à connoistre Testât de vostre cœur, avant que de me descouvrir. Un perfide ne cesse point de l'estre, et vous tombez avec lui tost ou tard dans des malheurs que je ne veux point esprouver. Parlez-moi donc sincèrement, si vous pouvez ; estes-vous libre?
Moncade. — Vous jugerez. Madame, si je suis sincère, par l'aveu que vous allez entendre. Je n'ay point le cœur libre. Madame, je ne veux pas vous tromper : j'aime, et depuis longtems.
Lucinde lui demande alors quelle est celle qu'il aime : « Est-ce Araminte? Est-ce Cidalise? Est-ce Léonor? » A tous ces noms Moncade répond : « Non », donnant avec force son opinion sur chacune d'elles, comme il l'a fait si souvent dans ses confidences à Pasquin. Quelle est donc celle qu'il aime? Elle essaye de le lui faire avouer, espérant qu'enfin, il justifiera sa foi et sa confiance. Mais le talent de Moncade pour se tirer des pièges qui lui sont tendus semble enfin l'abandonner :
Moncade.— Hé, Madame, à quoy bon tous ces retarderaens? Je vous connois, je sçay qui vous estes.
Lucinde. — Attendez, à qui croyez vous parler?
Moncade. — A vous mesme, Madame.
Lucinde. — Je ne suis point Lucinde.
Moncade. — Aussy, n'est-ce point elle à qui j'addresse mes vœux; et, s'il faut vous le dire, le seul espoir que ce pourroit estre Julie m'a fait venir icy. Si ce n'est point elle à qui je parle, je m'en retourne sans vous voir,
Lucinde. — Vous n'aimez point Lucinde.
Moncade.— Non, Madame, et je ne l'ay jamais aimée.
Lucinde. — Tu ne l'as jamais aimée, perfide ? Tu me l'oses dire à moi-mesme ? Hé pourquoy donc m#trompais-tu ?
(Elle lui arrache le mouchoir. On rapproche les flambeaux.)
Mais tant va la cruche à l'eau qu'enfin elle se brise. Lucinde, désespérée, prend Éraste comme pis aller. Moncade est abandonné par tous ceux qui l'ont supporté ; lui et Pasquin, laissés seuls, décident qu'il vaudra mieux émigrer et chercher de nouveaux champs pkis Verts.
Avec quel art nous sommes tenus en suspens sur le sort final de Moncade ! Et aussi avec quelle habileté, cependant très naturelle, est amené le dernier point d'arrêt, la dernière incertitude du dénouement !
Quand il fut question de distribuer les rôles * de
* Baron ne fut pas obligé de chercher loin des noms pour les personnages de VHomme à bonnes fortunes. Presque tous sont assez communs dans les comédies de ce temps, et lui-même les répète dans d'autres de ses comédies. Éraste fut le nom de quelques personnages créés par son maître, Molière : dans le Dépit Amoureux, les Fâcheux ei Monsieur de Pourceaugnac, Éraste est l'amant de Lucile, d'Orphise et de Julie; le Volontaire, de Rosimont (6 mars 1676), a aussi un jeune homme riche qui s'appelle Éraste. Un des principaux personnages dans YÉcole des Amants, de Jolly (1718), et un autre dans la Coquette Corrigée, de La Noue (1756), s'appelle Éraste. Ergaste est celui d'un valet dans la Réponse à l'Impromptu de Versailles et la Vengeance des Marquis, par de Villiers (1663) ; c'est un médecin dans le Triomphe de l'Ignorance, par Boissy (1694), Des noms semblables sont assez communs pour les amants; de même que ceux d'Araminte, Gidalise, Léonor et Lucinde, pour les amantes. Les deux premiers sont plus communs dans les comédies du xviii» siècle : il y aune Araminte dans les Fausses Confidences, de Marivaux (1736), un des principaux personnages; une autre, veuve d'un financier, dans le Cercle ou la Soirée à la Mode, de Poinsinet (1764). Gidalise est aussi assez fréquente; cf. les Mœurs du Temps, par Saurin (1760), et dans le Cercle, cité plus haut. Dans la Coquette, Baron (1686) répète plusieurs des noms de personnages dans VHomme à bonnes fortunes : Gidalise, Éraste, Pasquin et Marton. Ce dernier est assez fréquent comme nom de suivante; cf. entre autres : les Fausses Confidences, citées plus haut. Et dans son Jaloux (1687), Baron répète les noms de Moncade, Pasquin, Léonor et Marton.
Pasquin se trouve fréquemment. Il s'applique surtout aux valets, bien que Montfleury ait fait une comédie Do7n Pasquin d'Avalos (1673), où Dom Pasquin est im provincial qui vient à Paris pour épouser une jeune fille dont le cœur est pris par un autre. Un autre Pasquin se trouve dans le Triple Mariage, de Destouches (1716). Le rôle de Pasquin, valet, était presque toujours difficile, parce qu'il demandait beaucoup d'esprit, d'élan, de verve. Il était recherché des
l'homme a bonnes fortunes. 217
L'Homme à bonnes fortunes, si Baron n'avait pas écrit les rôles pour les acteurs qui devaient les remplir, il sut admirablement choisir ceux qui devaient les jouer. Ici encore, il eut l'avantage de connaître le procédé de Molière' et il s'était imbu du principe de travailler toujours d'après la nature. Au moins pour certaines de ses pièces, Molière avait écrit des rôles d'accord avec les talents dramatiques de sa troupe. Il va sans dire qu'il distribuait toujours ses rôles selon le talent des acteurs qui devaient les jouer. Baron avait été élevé avec les membres de sa troupe, et y était depuis plus longtemps que la plupart des autres ; à sa connaissance de leurs capacités individuelles, il ajoutait une parfaite compréhension des exigences dramatiques, de la technique du théâtre.
Le prernier, celui du marquis de Moncade, fut attribué à Baron à défaut d'autre. De même que nous pouvons dire que Molière c'est Alceste, de même Baron c'est Moncade :
Et raille fois un fat finement exprimé, Méconnut le portrait sur lui-même formé.
Nous nous sommes déjà étendu sur la longue expérience des affaires de cœur que Baron avait apportée
acteurs ambitieux. L'abbé de la Porte (Anec. dram., t. I, p. 485) nous raconte qu'un comédien, engagé par considération pour sa femme, excellente actrice, parut ivre sur la scène, dans le Joueur, de Regnard. Sifflé par le parterre, il s'approcha du bord du théâtre et répondit: « Messieurs, vous me sifflez; c'est fort bien fait; je ne me plains pas de cela; mais vous ne savez pas une chose : c'est que mes camarades prennent tous les bons rôles, me laissent les Gérontes, les Dorantes. Oh ! si l'on me donnait un Ariste, un Prince, un Pasquin, vous verriez ; mais qu'est-ce que vous voulez que je fasse d'un Dorante, d'un Géronte?... » — L'origine possible de ce nom de valet, suivant Littré, vient d'un tailleur à Rome nommé Pasquino, chez qui on faisait des médisances. Les Italiens ont dit pasquillo, pour écrit satirique, que Diez tire de pasquino, par un diminutif pasquinolo (cf. corolla, de coronaj. Ce mot pasquillo donne en Épançais pasquil ou pasquille. Cf. aussi Pasquillus dans Rabelais.
dans son rôle. Le rôle est peut-être entièrement écrit à son adresse. La société mondaine qui assistait à la représentation en comprit toute la signification. Quelle position avantageuse Baron dut avoir vis-à-vis de certaines dames de l'auditoire ! « Baron dut semer, remarque Bonnassies, L'Homme à bonnes fortunes de traits qui allumèrent des sourires ou des larmes dans les loges, d'autant plus que, souvent, il faisait l'application d'un passage louangeur ou satirique de ses rôles à des spectateurs, en le leur adressant de la scène*. » Remarquons pourtant que l'auteur, de toute nécessité, déguise Moncade en le généralisant ; il lui attribue quelques faiblesses, quelques grossièretés que le fier comédien n'avait pas.
Préville, célèbre successeur de Baron, dit qu'il «jouait ce rôle d'après nature : c'était son portrait qu'il avait fait, et les traits qu'il n'avait pas pu peindre dans sa pièce, il les faisait ressortir à la représentation, avec d'autant plus de naturel qu'il répétait ce qu'il se proposait peut-être de faire en réalité au sortir de Ja scène 2 ». Enfin, Baron fut l'homme par excellence pour le jouer ; aucun de ses successeurs : Ouinault-Dufresne,Grandval, Bellecourt, Mole, Fleury, Firmin, n'a fait autre chose que rappeler notre acteur dans l'interprétation du rôle 3. Il avait alors trente-trois ans, il était dans la force de l'âge et atteignait le faîte de sa renommée. Ce fut surtout dans ce rôle, conçu avec une telle force, écrit avec une telle verve, que l'acteur sut facilement mettre la flamme de génie qui avait inspiré l'auteur.
Préville nous a laissé ses idées sur le jeu approprié à cette comédie. Il répète le principe de Baron : « Vérité dans le jeu qu'il représente, c'est ce qu'on ne peut trop
* Préface à VHomme à bonnes fortunes, éd. de 1870, p. 24.
2 Mémoires de Préville, Bibl. des Mém. du xviir siècle (Barrière) p. 174.
3 Cf. Lemazurier, Gai. hist. des acteurs du th. fr., et l'édition de 1870 de VHomme à bonnes fortunes, préface, p. 24.
l'homme a bonnes fortunes. 219
répéter à i*acteur. Il n'en est pas un dont il ne puisse rencontrer le modèle sur la scène du monde. Qu'il le
cherche, il le trouvera Le rôle de l'Homme à
bonnes fortunes, ajoute-t-il, renferme une sorte de magie indépendante de l'esprit qui le compose ^. »
Les frères Parfaict nous donnent des détails complets sur la distribution des autres rôles. Éraste, l'amant de Lucinde, était joué par Raisin l'aîné (Jacques), autrefois camarade d'enfance de Baron dans la petite troupe du Dauphin. Comme Baron, il avait fait son odyssée en province, mais elle avait été plus longue. Son emploi comprenait les seconds et les troisièmes dans le tragique et les amoureux dans le comique. Il jouait « de très bon sens », suivant le mémoire de Grand val père, mais il n'avait pas tous les talents requis pour faire un grand comédien 2. Il s'était admirablement adapté le rôle du faible et timide Éraste, où il devait non pas briller, mais faire échec à l'ardent et positif Moncade.
Pasquin fut attribué à Jean-Baptiste Raisin, le cadet. Baron lui donna aussi celui de Pasquin de la Coquette, Comme son frère aîné, c'était un ami de Baron du temps de « l'épinette à trois claviers », mais il fît ses débuts à Paris cinq ans plus tôt que son frère, c'est-à-dire en 1679. Il était excellent dans tous les genres comiques. Selon un contemporain, « Personne n'a joué avec une si grande perfection les rôles à Manteau, ceux des Valets
brillans, des Petits-Maîtres, des Ivrognes, etc
Sa figure était des plus aimables : il était d'une taille médiocre, mais bien prise, beau, jouant du visage avec
un art admirable enfin c'était un vrai Prçtée, non
seulement dans chaque Rôle, mais dans chaque situation de ses rôles 3. » On parle aussi de sa physionomie impu-
1 Mémoires de Préville.
* Histoire du théâtre françois, t. XIII, p. 304. 3 Histoire du théâtre françois. Eljptrait cité d'un auteur qui nous reste inconnu, par les frères Parfaict, t. XIII, p. 305.
dente et maligne, si propre au singe deMoncade. Baron eut raison de confier Pasquin à cet acteur de talent. Le « Petit Molière », comme ses admirateurs l'appelaient, créa Frontin, du Muet, et Ésope à la Ville, quelques années après, mais il n'a jamais surpassé son interprétation du singe de Moncade. Entre ses nombreux successeurs, Armand et Dazincourt ont brillé dans ce rôle, mais pas avec la même perfection*.
Le Petit Chevalier n'était autre que le jeune fils de l'auteur, Etienne-Michel Baron. C'était sa première apparition sur la scène. C'était alors un superbe garçonnet de huit ans, qui plus lard devait conquérir une belle renommée dans des rôles plus sérieux. 11 était admirablement adapté à ce petit rôle, qui les années suivantes fut supprimé, et l'étai-t encore même du temps de Lemazurier (1810) 2.
A Nicolas Desmares fut donné le rôle de M. Martin, le marchand. Il avait beaucoup de talent pour les emplois de paysans, etc., et c'est pour lui que Dancourt créa la plupart des personnages analogues de ses comédies. Il était frère de cette actrice « la plus célèbre de notre ancien théâtre)). M"* Champmeslé^. Dans V Homme à bonnes fortunes, son rôle fut peu important, mais il le joua admirablement bien.
Ergaste fut donné à Guérin d'Estriché, intéressant surtout parce qu'il était le second mari de la femme de Molière qu'il avait épousée en 1677. Il était, de plus, excellent comédien. Après la mort de Raisin le cadet, il s'était consacré aux rôles des « grands confidents » et à ceux « à manteaux » * : il les a remplis avec beaucoup
* Cf. p. 173 des Mémoires de Préville, qui nous dit que la nature avait donné à Armand « le masque le plus heureux » pour ce rôle. Dazincourt le joua en novembre 1776.
'^ Gai. hist. des acteurs du théâtre français^ t. I, p. 78 et suiv. 3 Cf. Ibidem, pour le détail de ces faits.
* Cf. le Dict. port, des th., par Léris, pour son histoire.
l'homme a bonnes fortunes. 221
de naturel. Il était bien supérieur au rôle accessoire d'Ergaste.
M"® Guérin d'Estriché, c'est-à-dire la veuve de Molière, joua Léonor. La biograpliie d'Armande Béjart a été faite et refaite. Bornons-nous à rappeler ici qu'elle fut une des premières actrices de l'ancien théâtre. Sous ses traits parurent d'abord la Princesse d'Elide, Elmire dans le Tartuffe^ Lucile dans le Bourgeois gentilhomme, Angélique dans Georges Dandin et aussi dans le Malade imaginaire, Henriette dans les Femmes savantes» Hyacinthe dans les Fourberies de Scapin, Alcmène de \ Amphitryon, Élise de \ Avare, Charlotte dans Don Juan, Psyché, Gélimène, rôles qui avaient été écrits pour elle par son illustre mari *. Si nous rejetons entièrement toute la littérature scandaleuse dont elle a été le prétexte, elle reste un des plus célèbres personnages de l'histoire littéraire et théâtrale. Elle avait près de quarante-quatre ans en 1686^; ses talents et ses charmes étaient encore bien suffisants pour l'interprétation de Léonor.
Lucinde, c'était Mlle Raisin, grande et éblouissante comédienne, femme de Jean-Baptiste Raisin. En ce moment elle était âgée de vingt-quatre ans, et dans tout l'éclat de sa beauté fraîche et gracieuse. Le charme de ses yeux et de son sourire, disent les chroniques, était proverbial à Paris, et elle ravit plus tard le pauvre dauphin qui, en fait de galanterie, l'associait à ses jeûnes et à ses mortifications ^ : « Elle rendit à ravir les phases toujours passionnées d'abandon, d'anxiété que traverse l'amante de Moncade. »
M"^ Dancourt, femme du comédien de ce nom, bellesœur de Baron — peut-on accuser celui-ci de népotisme en distribuant les rôles de sa pièce? — et l'une des plus
' (Euv. de Molière, éd. Moland : voir les préfaces des pièces.
' Voyez le contrat de mariage de yolière.
3 Cf. ÏHist. du th. fr. et le Dictionnaire de Léris.
gracieuses actrices de son temps, avait reçu le rôle d'Araiïiinte. Pour Baron, elle créa Lucille dans sa Coquette^ Glycérie dans son Andrien?ie, et un rôle dans son Débauché. Ce rôle de la grande coquette, Araminte, convenait bien à sa beauté provocante.
Cidalise fut accordée à M"« Durieu, sœur de M"^ Raisin. Les frères Parfaict racontent au long son histoire intéressante ^ Elle remplissait surtout les emplois de Confidentes dans le tragique et de Mères dans le comique. Ses talents répondirent assez bien à ce personnage de Cidalise, analogue à la Baronne du Chevalier à la mode, et à qui sa belle prestance était admirablement appropriée.
Eufîn, à qui, sinon à M^'^ Beauval, devait être confiée l'interprétation de Marton? Molière tenait beaucoup à elle ; ce fut sous ses traits que parurent plusieurs de ses personnages célèbres. Elle différait des autres actrices dont nous avons parlé, car elle n'était pas remarquable par sa beauté ; c'est probablement ce qui fit que le roi ne l'aimait pas et refusa d'abord de l'accepter lorsqu'elle fit ses débuts 2. C'était une actrice remarquable par l'esprit, la verve et la finesse. Pour Baron, elle créa le rôle analogue de Marton dans la Coquette et la Fausse prude et quelques autres. Elle était admirablement bien faite pour ce rôle important de Marton, puisqu'elle avait joué presque toutes les soubrettes de son époque.
Bonnassies remarque «la délicatesse qu'avoit eue l'auteur-acteur de ne point donner de rôle à sa femme 3 ». Nous la trouvons peu remarquable, puisqu'elle ne paraît presque jamais sur la scène. Nous ne trouvons d'ailleurs point dans la comédie de rôle qui eût pu lui convenir, si elle eût vraiment été en service comme actrice. Ce qui
* Histoire du théâtre françois, t. XIV.
* Cf. VHist. du th. franc,, t. XIV, p. 527, pour l'histoire de sa vie. 3 Préface à VHomme à bonnes fortunes, éd. 1870, p. 23.
l'homme a bonnes fortunes. 223
paraît plus probable, c'est qu'elle fut membre honoraire de la troupe.
Tant de soins ne furent pas perdus : la pièce eut vingt-trois représentations de suite, suivant les frères Parfaict, succès assez rare à cette époque. La dernière représentation avant Pâques fut donnée le 5 avril*, veille de la clôture du théâtre. La recette de la première représentation fut de 1.498 livres 10 sols, la part d'acteur de 50 livres, la part d'auteur de 138 livres 14 sols ; c'était le double environ des chiffres ordinaires. En février, la part d'auteur fut de 1.425 livres 16 sols; en mars, de 1.015 livres. Reprise les 17, 19, 21 et 25 mai, après la réouverture du théâtre, la pièce rapporta encore des revenus considérables : la recette de la première représentation fut de 725 livres 15 sols, et la part d'acteur 24 livres, moyenne des premières contemporaines ^. A la Cour, la comédie n'eut pas moins de succès. Elle y fut jouée d'abord le 8 février 1686, et fut trouvée « fort jolie et fort divertissante », dit Dangeau ^ ; jouée de nouveau, le 30 janvier 1688, le roi, suivant Dangeau*, la vit pour la première fois, et ne la trouva « point trop à son gré » ; mais ni le roi, ni la dauphine n'aimaient l'indépendant comédien. Le roi cependant tenait à lui; il aimait son interprétation, s'il n'aimait pas l'homme. Comme nous l'avons déjà vu dans la biographie de Baron, la dauphine s'était brouillée avec lui vers cette époque, en avril 1684, et sans doute elle lui conserva toujours de la rancune.
Le succès de V Homme à bonnes fortunes continua malgré une concurrence active qui eut lieu à cette époque et qui produisit plusieurs imitations et parodies.
1 Eisl. du théâtre français, t. XIII, p. 2.
' Ces chiffres sont rapportés de la préface à VEomme à bonnes fortunes, éditée en 1870, par Jules Bonnassies, p. 13.
3 Jov/rnal, 1. 1, p. 293.
4 Ibidem, t. II, p. 101.
Elle est restée longtemps une pièce favorite au théâtre ; plusieurs grands artistes l'aimaient beaucoup. Baron la reprit à sa rentrée en 1720. M''* Pouchard y joua Marton pour son début dans la comédie au mois de juin 1724, suivant le témoignage du Mei^cure de France de ce mois. M"^ Gaussin, qui avait succédé à M'^* Le Couvreur, excellait^ suivant Collé, surtout dans les amoureuses de cette pièce. Le 15 juillet 1730, Collé vit débuter M"" Marie Lamoignan Brillant dans le rôle de Lucinde^ Le 21 décembre delà même année, Belleîourt débuta dans Moncade avec grand succès ; Dazincourt joua Pasquin en 1776; c'était un de ses premiers rôles 2. Bref, la pièce est restée au répertoire ; on la jouait encore vers 1840, et on a failli la reprendre en 1868 3.
L'auteur a dédié sa comédie a à très-haut et trèspuissant Prince, Monseigneur Charles de Lenos, duc de Richemont, de Lenos et d'Aubigny, comte de Marche et Darnly, Baron de Settrington et Methuen, et chevalier du très-noble Ordre de la Jartière * ».
La préface que l'auteur ajouta, quand sa pièce fut publiée en 1686, est un mélange singulier de fierté, d'orgueil, de modestie et d'esprit. Il paraît avoir été satisfait du succès qu'obtint la pièce et de la place qu'elle s'était acquise au théâtre :
« Il n'est point de bagatelle, ainsi commence-t-il, qui ne devienne une chose sérieuse, aussitôt qu'on l'expose. Donnez-lui le nom que
* Cf. Journal et Mémoires, t. I, p. 141 et 200 ; et Bict. des théâtres de Paris, parles frères Parfaict, t. I, p. 499.
- Lemazurier, Gai. hist., t. I. Cf. aussi, pour Bellecourt, le Mercure de France de février 1751, p. 177.
3 Préface à VHomme à bonnes fortunes (Bonnassies), p. 14.
^ D'après l'édition de 1686, comme la préface citée plus loin. — Cet Anglais était Charles Lenox(1672 -?), fils naturel de Charles II, qui venait d'arriver en France, où Louis XIV lui donna une pension et la terre d'Aubigny, en Berry. Rappelons que la famille des Baron était originaire du Berry.
l'homme a bonnes fortunes. â25
vous voudrez, le public ne vous en fera guère plus de grâce ; et cette bagatelle que vous appeliez ainsi, ne vous en attirera pas moins, ou son estime ou son mépris. C'est un ouvrage de quinze jours, direzvous ? Il fallait y mettre six mois, et la rendre meilleure. C'est un amusement que je me suis donné ! — Amusez-vous tout seul, et ne nous exposez point à lire des sottises sur la foi d'un libraire crédule. Le public a raison de parler ainsi »
Il continue sur ce ton une page de plus, en jetant un peu de satire aux critiques qui parleront d'un mot qui n'est pas français, qui censureront ce qu'ils croiront avoir moins de peine à défendre, et qui ne toucheront point à la conduite de l'ouvrage, « bien plus vicieuse peut-être ». Après quelques autres observations sur ce même ton, il conclut ainsi :
« J'oublie que je me suis proposé de faire une préface courte ; j'aurois pourtant bien des choses à dire sans parler de ma pièce. Gardons-les pour la première préface de la première comédie que je feray »
On a souvent réimprimé l'Homme à bonnes fortunes. Il parut d'abord en 1686, chez T. Guillain, le Privilège d'imprimer étant daté du 21 février *. On l'aimait, paraît-il, plus que tous ses autres ouvrages, même la Coquette et VAndrienne.
Nous allons essayer maintenant de considérer les traits fondamentaux de l'œuvre de Baron que nous prenons comme type. La relation de l'intrigue aux personnages dans la théorie dramatique de Baron est le contraire de ce qu'elle était chez Shakespeare : c'est-àdire que Baron construit son intrigue de façon à l'adapter à ses personnages, tandis que Shakespeare, dans ses comédies, a fait ses personnages, généralement parlant, pour les adapter à l'intrigue. Baron débute par un groupe de caractères dont il désire faire ressortir l'aspect comique. A cette fin, il invente des situations
* Pour d'autres renseignements sur les éditions diverses, voyez la liste dans notre Appendice.
qui leur conviennent et, en combinant ces situations, il obtient une intrigue pour sa comédie. C'est pourquoi, dans Shakespeare, l'intérêt sérieux détermine l'intrigue principale et le comique est relégué dans les épisodes ou compris dans l'exécution des scènes sérieuses. On peut le prouver en détachant l'élément comique du Roi Henri /F, par exemple ; ce drame est aussitôt transformé en un drame historique sérieux. Dans V Homme à bonnes fortunes, au contraire, l'intérêt comique même détermine l'intrigue principale, et le sérieux, qui est en faible quantité dans cette pièce, passe au dernier plan. En effet, le dessein comique, dans l'Homme à bonnes fortunes, influe non seulement sur le ton, la couleur, l'atmosphère, mais il détermine véritablement la forme et la structure profonde. Dans cette partie fondamentale. Baron imite bien la théorie dramatique de son maître, Molière, telle qu'on la découvre dans la plupart des chefs-d'œuvre.
L'action de VHomme à bonnes fortunes marche rapidement ; il n'y a pas de longs monologues, tels que ceux qui gâtent Hernani, par exemple, au point de vue de l'idéal dramatique. Il y a peu de choses qui ne se rapportent et qui ne soient utiles au mouvement général; quant au dialogue, il est haché en courtes tirades qui constituent une conversation à feu redoublé. La succession rapide du dialogue suspend notre respiration ; elle ne comporte pas d'arrêt. Les événements succèdent sans interruption aux événements ; si l'action s'arrête à un ou deux endroits, ce n'est que pour faire ressortir certains caractères ou développer certains faits. Par exemple, quand Moncade parle durant toute une page à Lucinde, l'auteur nous fait mieux comprendre le caractère de Moncade, et met un terme aux boutades de Lucinde. Quand Pasquin termine l'acte III par un monologue de la même longueur, il arrive à deux sages conclusions : « C'est le hasard tout pur qui conduit toutes
les choses ; il ne faut d'abord que faire un peu de bruit et tout vous réussit » ; ensuite, sa philosophie de l'amour : « Car il y a de la mode, ouy, en ceci comme en autre chose. » — Ce sont là deux réflexions de la philosophie sur laquelle Moncade base ses actions. Et le court monologue de Moncade dans ce môme acte, cité plus haut, jette une vive lumière sur les mouvements de son esprit, lumière que lui seul peut donner. Quoi de plus comique que la tirade de Pasquin, qui est le principal élément de la pièce, lorsque, à la fin de l'acte IV, il revêt les habits et les manières les plus distinguées de Moncade!
Baron, en effet, apportait à la construction de sa comédie une connaissance profonde de la technique du drame, de la science des ressorts dramatiques qu'il avait acquise par de longues années de pratique de la scène, et sa pièce est, dans ce sens, une merveille. Vue simplement au point de vue de l'idéal dramatique, cette comédie surpasse — sans essayer d'établir d'autres comparaisons — à ce seul point de vue,dis-je, la plupart des comédies de Shakespeare qui y introduit tant de choses étrangères, et en fait ainsi souvent de simples drames avec des éléments comiques comme épisodes. 'Elle surpasse aussi, à cet égard, les chefs-d'œuvre de Victor Hugo, dont le lyrisme, quoique sublime en soi, nuit à l'action principale, et même ceux de Molière (dont Baron a négligé quelques principes plus importants que celui-ci) où l'auteur a fait entrer beaucoup de tirades qui n'ont d'autre but que celui de prêcher la morale. M. Jules Lemaître, tout en critiquant avec sévérité l'œuvre de Baron sous quelques rapports, lui accorde cependant le pouvoir de faire « des dialogues symétriques ^ ». Conformément à cette règle : de l'action, du mouvement, toujours de l'action, toujours du mouvement, la
« La Comédie après Molière et le théâtre de Dancourt, p. 64.
pièce est presque parfaite. Baron n'aurait guère pu mieux appliquer cette règle fondamentale, mais si sou vent violée, de la composition dramatique, que tout mot du dialogue doit concourir à l'action.
Au premier coup d'œil, l'intrigue de l'Homme à bonnes fortunes paraît très compliquée, au point de ne pouvoir être, analysée, mais si on l'examine de plus près, cette complication apparente n'existe plus. L'intérêt est unique, la structure profonde relativement simple. Un jeune homme s'amuse de l'affection de plusieurs dames; celles-ci, avec l'assistance d'autres personnes intéressées, complotent et amènent sa chute; sa propre faiblesse et sa sottise leur aident. On peut diviser les personnages de la pièce en deux groupes : un grand groupe de dupes et un petit groupe de dupeurs. Le groupement dans la première partie de la pièce est assez simple; les personnages rentrent soit dans la liste des dupeurs, soit dans celle des dupes, mais, plus tard, la confusion s'élève entre les deux et ils se mêlent pour un moment. Avec le changement de l'action, ce groupe unique, dans lequel sont compris les deux premiers, se désagrège, et le petit groupe de ceux qui étaient d'abord les dupeurs, devient celui des victimes. Pour le début de ce changement, nous aurons à examiner la scène VU de l'acte IV (dans une tragédie, il arrive d'ordinaire au troisième acte, près du centre) lorsque Moncade, abandonnant ses précautions habituelles, consent à rencontrer Ergaste, l'enjôleur, et à être conduit par lui auprès d'une dame inconnue.
Nous pouvons indiquer comme suit ce groupement des dupeurs et des dupes dans chaque acte :
I Lucinde.