Acte V Marton
Éraste
Ergaste...
Lucinde..
Léonor. . .
Gidalise. .
Araminte.
( Moncade.
dupeurs. I p^gq^.^
A la fin Pasquin se range parmi les vainqueurs et Moncade est la seule victime.
Quelle qu'ait pu être la moralité personnelle de Michel Baron, il suivit cette tradition de la comédie qui veut qu'elle présente les sottises et les vices de telle façon que les hommes soient préservés de tomber dans des erreurs semblables. Aussi, dans cette comédie, un groupe de personnages est chargé du soin de corriger les vices et les sottises de Tautre et d'amener ceux qui composent ce dernier à leur fin naturelle : la honte et la ruine. L'intrigue que Baron a adoptée peut être représentée comme un tissu de plaisanteries courantes, de tours et de ruses, jeté par un parti sur l'autre : quelques-unes sont parfaitement inoffensives, d'autres plus sérieuses dans leur résultat. Lorsqu'on essaie de reproduire graphiquement le mouvement de la pièce, on ne trouve que peu d'action et de réaction, nfoins, en tous cas, que dans
le drame sérieux ou dans l'intrigue des comédies romanesques. Il y a plutôt une série de ruses dans lesquelles une catégorie de ceux qui y participent est plus ou moins passive, tandis que l'autre montre son activité par une grande variété d'intentions, bonnes, malveillantes ou méchantes. Léonor, Éraste, Marton et, plus tard, Lucinde, sont au premier rang dans l'exécution de ces tours et sont assistés par un trompeur à gages, Ergaste. Moncade et son vaillant acolyte, Pasquin, sont éventuellement les victimes de leurs complots, quoique, parfois, ils soient eux-mêmes les comploteurs; ils n'offrent que peu d'obstacles à ce qu'on machine contre eux. A ce propos l'influence de Térence se montre chez Baron par la prédominance donnée à de telles ruses qui, pourtant, ne sont pas seulement combinées pour elles-mêmes, mais pour aider le dessein sérieux qu'elles cachent.
Un auteur peut renforcer son intrigue en la compliquant. Sans chercher à savoir si l'idéal dramatique est favorisé par la simplicité, par le fait de couper tout ce qui n'est pas absolument indispensable, il est vrai, néanmoins, que beaucoup d'auteurs comiques — Shakespeare, par exemple, dans le Marchand de Venise — ont tellement employé leur art à rendre leurs intrigues plus complexes qu'en définitive ils les ont rendues plus simples. Ce paradoxe apparent peut être éclairé par l'exemple qui suit : dans la construction d'un pont, l'architecte augmente la force de résistance en augmentant le poids des matériaux qui pèsent sur les arches. Chaque pierre contribue à accroître la masse; cependant, si elles ont toutes été disposées selon les lois, cette accumulation même ajoute à la solidité du pont. Dans la comédie citée plus haut, l'épisode de Jessica etLorenzo, et celui des bagues, bien qu'à première vue ils compliquent l'intrigue principale, la font réellement avancer et la rendent plus simple. Baron n'emploie pas beaucoup
l'homme a bonnes fortunes. 231
cette méthode; à peine est-elle visible dans l'intrigue secondaire de Tamour d'Éraste pour Lucinde, mais elle est trop peu développée pour que nous puissions l'appeler une intrigue additionnelle. L'auteur néglige de profiter d'une réelle occasion. De la manière dont il s'en est servi, Eraste n'est qu'un automate, moins utile en soi que pour aider l'action. Cependant, sans nuire au mouvement, Baron aurait pu en faire un caractère complet capable de balancer en partie celui de Moncade, baissant lorsque Moncade s'élève, s'élevant lorsque Moncade baisse et atteignant son apogée au moment de la chute du personnage principal.
Nous pouvons aussi nous placer au point de vue directement opposé et considérer Éraste comme le protagoniste, dont le devoir est de renverser Moncade et de détromper Lucinde sur les prétentions de ce dernier et enfin de triompher, en obtenant la main de Lucinde comme récompense. Pour cela, il faut admettre la critique paradoxale que les frères Parfaict (dont la critique n'était pas le fort) ont faite de V Homme à bonnes fortunes : « Moncade, le héros de la pièce, n'est au fond qu'un personnage épisodique*. » Mais, à notre avis, on ne peut l'admettre : Éraste est un caractère très faible et, somme toute, un pis aller pour Lucinde qui regrette Moncade, même après qu'on lui a prouvé sa perfidie. Si l'intrigue eût été moins superficielle, et si Baron avait montré plus de maîtrise dans sa création, Éraste aurait eu probablement à jouer un rôle plus considérable.
Dans une production littéraire comme YHomme à bonnes fortunes, qui ne prétend pas approfondir la nature humaine, il est difficile d'aller loin dans la discussion et l'analyse. Baron avait meilleure vue lorsqu'il s'agissait de considérer une situation dramatique ou de
* Histoire du théâtre français, t. ^11 1, p. 2 et suiv.
combiner les détails d'une scène intéressante, que lorsqu'il s'agissait de pénétrer dans les secrets du cœur humain. Quelle scène plus amusante pour les spectateurs pouvait-on trouver que celle du dénouement ? Et la scène delà lettre ? Ces scènes sont légères, assurément, et ont peu de signification, peu de fond, mais elles sont admirablement faites pour rendre Moncade ridicule. L'art de Baron fut, dès le commencement, théâtral plutôt que dramatique. Aussi, ses pièces, quelque grand qu'ait été leur succès, n'auraient pu durer. Lisez-les dans votre cabinet et vous y trouverez peu de choses à côté de ces drames plus élevés qui traitent des grandes qualités et des grands mouvements de l'âme humaine. Aucune profondeur ne se dissimule sous leur brillante surface.
Considérons maintenant Y Homme à bonnes fortunes au point de vue de la moralité, critérium tantôt lâche, tantôt rigide, d'après lequel toutes les productions delà littérature ont été jugées à tort ou à raison. La Bruyère paraît avoir été le premier à attaquer la pièce, lorsque, dans ses Caractères^ au chapitre « Des Ouvrages de l'Esprit », il parle de la façon suivante :
« Ce n'est point assez que les mœurs du théâtre ne soient point mauvaises, il faut encore qu'elles soient décentes et instructives. Il peut y avoir un ridicule si bas et si grossier, ou même si fade et si indifférent qu'il n'est ni permis au poète d'y faire attention, ni possible aux spectateurs de s'en divertir. Le paysan ou l'ivrogne fournit quelques scènes à un farceur; il n'entre qu'à peine dans le vrai comique : comment pourrait-il faire le fond ou l'action principale de la comédie ? Ces caractères, dit-on, sont naturels. Ainsi, par cette règle, on occupera bientôt tout l'amphithéâtre d'un laquais qui siffle, d'un malade dans sa garde-robe, d'un homme ivre qui dort ou qui vomit : y a-t-il rien de plus naturel? C'est le propre d'un efféminé de se lever tard, de passer une partie du jour à sa toilette, de se voir au miroir, de se parfumer, de se mettre des mouches, de recevoir des billets et d'y faire réponse. Mettez ce rôle sur la scène. Plus longtemps vous le ferez durer, un acte, deux actes, plus il sera naturel et conforme à son original ; mais plus aussi il sera froid et insipide. »
On a cru que ces paroles de La Bruyère avaient été
dirigées contre les comédies de Molière et de Baron*. Il est bien possible qu'il ait pu penser au moins à Argan et à Sganarelle. Plusieurs clefs en marge de ce paragraphe disent qu'il se rapporte aux comédies de Baron *. Nous avons déjà vu que La Bruyère dirigea plusieurs traits contre Baron. Outre le témoignage des clefs, nous avons celui des frères Parfaict, qui l'acceptent, sans doute d'après les meilleurs critiques du temps, comme « le sentiment du Théophraste françois sur les ouvrages dramatiques de M. Baron, et particulièrement sur celuici (L'Homme à bonnes fortunes), dont le défaut le plus marqué est d'être inutile à la correction des mœurs 3 ». Les frères Parfaict avaient généralement raison et d'une façon peu ordinaire pour leur époque, et ils ont probablement raison ici, caries Enlèvements conii^nneni un paysan, et le Rendez-vous des Thuilleries ainsi que La Coquette, des ivrognes, auxquels les paroles citées plus haut peuvent s'appliquer. La dernière allusion à un « efféminé » se rapporte évidemment au Moncade de V Homme à bonnes fortunes. Nous n'avons pas besoin de clefs pour nous l'apprendre ; toutes, excepté celles de Cochin, s'accordent sur le chef-d'œuvre de Baron *. La dernière comédie de Baron, avant sa retraite. Le Débauché, qui ne fut pas imprimée (voyez plus loin) et qui fut jouée le 8 décembre 1698, peu de temps avant l'apparition des Caractères^, peut être aussi le sujet de l'allusion. Le titre nous le fait pressentir, mais on ne peut le vérifier.
* Voyez les Caractères de Théophraste ou les Mœurs de ce Siècle, édités par A. Deslailleur, et les Œuvres de La Bruyère, éditées par G. Servois.
' Ibidem.
3 Histoire du théâtre françois, t. XIII, p. 2 et suiv.
* Le chapitre Des Ouvrages de l'Esprit a été publié au commencement de 1690, suivant l'édition des Œuvres de La Bruyère, par Servois, t. I, p. 42'j» et suiv.
* Ibidem.
Ce reproche de La Bruyère, dont l'autorité est très grande, résume tous les reproches qui, sous ce rapport, ont été faits à \ Homme à bonnes fortunes. On ne peut, en effet, prétendre que c'est une comédie morale, carie cynisme éclate à chaque ligne ; et Ton ne peut pas dire non plus qu'elle contribue à augmenter la morahté humaine, en peignant les mauvais résultats du vice, d'après la formule si vieille et si rebattue. Le ridendo castigat mores a rarement été vrai. Le but de la comédie est-il de corriger les manières et les mœurs ? Et Tat-elle toujours fait? Oii donc se trouverait la force d'une critique basée sur ce principe ? Le puritain cherche invariablement la morale et manque aussi invariablement la beauté. La véritable « norme » pour juger le mérite littéraire est ailleurs. Il s'agit de savoir si nous avons affaire à une œuvre d'art.
Nous sommes ici en présence de l'éternelle question du but propre de la comédie. Sortie à l'origine de la satire, cherchant à corriger et à censurer, la comédie n'a peut-être jamais perdu ce caractère. Un siècle avant Baron, Phih'p Sidney, dans sa Défense de la Poésie, exprimait cette idée traditionnelle : « La comédie est une imitation des erreurs communes de notre vie qu'elle représente de la façon la plus ridicule et la plus méprisante, de sorte qu'il est impossible que le spectateur soit content d'y reconnaître son portrait. » Un autre contemporain se plaint de ce que « Baron n'a point corrigé les mœurs ». L'idée plus moderne que le but du théâtre est de plaire, même avant de corriger, même avant d'instruire, mettrait à néant cette critique de V Homme à bonnes fortuites .
Sans doute Baron doit avoir été, en dernier lieu, de la même opinion que La Bruyère. Sa pratique personnelle de la moralité ne fut pas ce qu'on aurait pu attendre, mais sa théorie de la vie doit avoir été chrétienne. Tout le blâme que comportent ses amours avec des femmes
l'homme a bonnes fortunes. 235
d*un rang élevé ne doit pas retomber sur sa tête. Bref, ce ne fut pas un moraliste, mais, après tout, a-t-il, d'après les idées d'alors, mal agi en retraçant un type sans doute fréquent à son époque ? Et Aristote, n' a-t-il pas dit, dans saPoétiçue, que la comédie nous présente des hommes plus mauvais qu'ils ne sont réellement ? Il ne ressort pas des actions de Moncade la même morale que de celles de Don Juan : on n'y trouve pas ce fond de sérieux que Molière a mis dans sa pièce. Ce même sérieux, cette môme moralité foncière de Molière n'existe pas dans le caractère de Michel Baron ; il est trop indulgent pour ce qu'il a créé. Après tout, Baron n'a pas justifié le vice de Moncade, même s'il a manqué de profiter positivement de l'occasion qu'il avait de peindre le résultat des vices assez fortement pour nous en détourner. Sa comédie nous dit : Sois fripon, si tu veux, mais ne sois pas sot.
UHomme à bonnes fortunes n'a pas les principes fortement moraux que nous trouvons, par exemple, dans le Tartuffe, et il n'a pas non plus les principes sociaux du Misanthrope. La première pièce adopte une règle de société basée sur l'honnêteté et la loyauté ; l'hypocrite vicieux est l'exception à cette règle et fournit ainsi le sujet de peintures comiques. Le Misanthrope adopte une forme de société basée sur les conventions, la tromperie et la jalousie; l'honnête homme est l'exception et pour cela il devient le plastron comique. Baron a combiné les deux formes en nous donnant un hypocrite vicieux dans une société basée sur la convention, la tromperie et la jalousie. Moncade viole cette sorte d'honneur spécial aux trompeurs : « Les loups ne se mangent pas entre eux. » 11 s'écarte ainsi de la règle et se met en bonne posture pour supporter le poids du comique. Ses persécuteurs nous entraînent avec eux; ils obtiennent à la fin notre sympathie et l'on conserve le but moral, quoique avec peu de netteté.*
L'influence de Molière se montre d'un bout à l'autre dans \ Homme à bonnes fortunes. C'est que Baron savait bien son Molière, soit par ses rapports personnels, soit parce qu'il avait interprété beaucoup de ses plus beaux rôles. Nulle part cette influence n'est plus évidente que dans le caractère de Moncade. Baron a pris le Don Juan de Molière, lui a retranché ses vices les plus grossiers, l'a, pour ainsi dire, apprivoisé et l'a rendu moins rude. Moncade n'a pas un vice universel, le scepticisme en face de tout ce qui est bon dans le monde, mais ses idées sur l'amour sont les mêmes. Voici le credo de Don Juan :
La constance n'est bonne que pour des ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer et l'avantage d'être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu'elles ont sur nos cœurs. Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne... Il n'est rien de si doux que de triompher de la résistance d'une belle personne et j'ai, sur ce sujet, l'ambition des conquérants qui volent perpétuellement de victoire en victoire et ne peuvent se résoudre à
borner leurs souhaits Gomme Alexandre, je souhaiterais qu'il y
eût d'autres mondes pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.
C'est également le credo de Moncade, bien qu'il ne l'exprime pas avec autant de clarté. Lui aussi ne peut refuser son cœur à tout ce qu'il voit d'aimable ; lui aussi goûte un plaisir extrême à réduire le cœur d'une jeune beauté, à voir de moment en moment les progrès qu'il y fait, à combattre par des transports et des soupirs l'innocente pudeur d'une âme qui a peine « à rendre les armes», à vaincre ses scrupules. Et le plaisir que Don Juan trouve dans le changement est aussi un des traits du caractère de Moncade: lorsqu'il est une fois maître d'une de ces malheureuses, « tout le beau d'une passion est fini » pour lui, et il en cherche une autre. En efl'et, de ce côté, le caractère de Moncade renferme tout ce qu'il y a d'abominable dans celui de Don Juan ; c'est un Don Juan au petit pied. Mais à ceci, Moncade n'ajoute pas l'hypocrisie abominable, les faux mariages,
l'homme a bonnes fortunes. 237
les dettes, les viols, les défis jetés au ciel, tous les vices dignes de Mépliistophélès pour lesquels la terre s'est entr'ouverte sous les pieds de Don Juan. Mais après tout, Baron a pris à Molière les pires traits de cette peinture ^ et abandonné les meilleurs, puisque son portrait ne nous ' révolte pas.
\J Homme à bonnes fortunes peut, mais seulement de loin, être comparé au Misanthrope. Moncade est en quelque sorte semblable à Célimène : aimés de plusieurs personnes et les trompant toutes, ils sont à la fin découverts, et après les avoir toutes possédées, ils sont délaissés de toutes. Son rôle est donc ici comparable à celui de Célimène. Comme M. Jules Lemaître Fabien dit, Faction est, à ce point de vue, celle du Misanthrope « retournée et compliquée* ». Cependant, la comparaison des deux pièces ne peut être poussée plus loin. Baron aurait pu prendre l'idée du caractère de Moncade dans une vingtaine de pièces de son temps, si toutefois il avait été obligé de les consulter pour la trouver lorsqu'il avait une armée de Moncades tout autour de lui, dans la société de son temps, et un très bon original en luimême.
Dans le Chevalier à la Mode de Dancourt, représenté le 24 octobre 1687^, il y a quelques ressemblances avec X Homme à bonnes fortunes^ mais à peine suffisantes pour justifier les reproches que, dans sa préface à l'édition de 1870 de X Homme à bonnes fortunes^ Bonnassies fit à Dancourt d'avoir imité Baron. Des types tels que Moncade et le Chevalier étaient trop communs à ce moment pour justifier dans cette circonstance l'accusation de plagiat. Ce Chevalier, est un type de coquin encore plus avancé. Aux qualités de trompeur
* La Comédie après Molière et le théâtre de Dancourt, thèse des lettres de Jules Lemaître, 1882, p. 64.
* Dict. des théâtres de Paris des frères Parfaict, t. II, p. 85.
â38 CHAPITRE II.
de femmes de Moncade, il ajoute celles de coureur de dots, d'escroc financier, de chevalier d'industrie et d'imposteur, pour ne pas nous servir de ternies plus rudes. Le Chevalier ressemble à Moncade en ce qu'il est : « un aventurier qui n'en a pas le temps, un jeune extravagant qui n'a pas cent pistoles de revenu. . . qui n'a pour tout mérite que de boire et de prendre du tabac * ». Mais il va plus loin que Moncade dans les friponneries : c'est « un caractère d'homme fort particulier », qui a ordinairement <( cinq ou six commerces avec autant de belles ; il leur promet tour à tour de les espouser suivant qu'il a plus ou moins affaire d'argent: l'une a soin de son équipage, l'autre lui fournit de quoi jouer, celle-ci arreste les parties de son tailleur, celle-là paie ses meubles et son appartement, et toutes ses maîtresses sont comme autant de fermes qui lui font un gros revenu- ». Moncade, au contraire, donne ce qui lui est offert. Ses cadeaux sont des cadeaux dans le sens réel du terme, et non extorqués à des femmes. En tant que financier, il est fier, sinon indépendant. Ses amours sont conduites avec délicatesse et respect au moins, et non avec la grossièreté du Chevalier. Crispin aussi est une ombre très faible du génial Pasquin. Si Dancourt imita Baron, il exagéra les défauts dramatiques de l'intrigue et des personnages, mais il ne l'imita pas dans cette adroite exécution théâtrale que Baron a mise dans VHomme à bonnes fortunes. Cette dernière se rencontre spécialement dans deux parties de l'action: d'abord dans la manière avec laquelle les caractères sont dépeints au public, ensuite dans la façon oij la perfidie des deux hommes est montrée par ceux qui les poursuivent. La première est amenée naturellement, dans VHomme à bonnes fortunes^ quand Marton dit à sa maîtresse :
* Le Chevalier à la Mode, acte I, scène 5.
* Ibid., acte III, scène 3.
l'homme a bonnes fortunes. 239
« Dites-moi un peu, Madame. . ., dans le tems que vous me rompiez tant la teste, à force de m'exagérer que le plus heureux estât que puisse souhaiter une femme est celuy d'estre veuve et que pour rien au monde vous ne vous remarieriez, qui serait venu vous proposer pour mary. .. un homme toujours inquiet, toujours bizarre, toujours content de lui, jamais des autres, amoureux aujourd'hui, demain perfide, qu'eussiez-vous dit * ? » Comparons ceci avec la manière maladroite dont Dancourt nous dépeint Madame Patin ^ : « Comment donc. Madame, manquer de respect à une dame comme vous ! Madame Patin, la veuve d'un honneste partisan qui a gagné deux millions de biens au service du Roy ! » Par ailleurs, la bonne scène de la lettre, dans \ Homme à bonnes fortunes^ est remplacée dans le Chevalier à la Mode par la maladroite ruse d'avoir fait jeter par Pas- \^'^^^^ quin une liste des nombreuses autres maîtresses du Chevalier sur le parquet du salon de Madame Patin ^ . Mais enfin, on ne peut pas pour si peu affirmer que Dancourt, dans ce cas, emprunta à son beau-frère.
La même chose peut être dite de X Homme à bonnes fortunes et de sa suite la Critique de l'Homme à bonnes fortunes^ comédies de Regnard représentées au Théâtre-Italien en 1690*. Léris dit que la première fut faite pour être opposée à V Homme à bonnes fortunes de Baron 5, mais elle ne parut que quatre ans après : le succès de notre pièce appartient à l'année 1686. Il n'y a aucune ressemblance entre les pièces des deux auteurs, car le Vicomte de Regnard, est un laquais, déguisé tantôt en vicomte, tantôt en prince étranger, un voleur, un escroc et un brutal qui, loin d'imiter la politesse de Mon-
1 VBomme à bonnes fortunes de Baron, I, 4.
« Le Chevalier à la Mode, 1, 1.
3 Ibid., 111,3.
* Dict. port, des théâtres, p. 40 et 5f4.
5 Ibid.
cade à l'égard des femmes, ne leur dit que des injures, qui n'a point cette convenance, jusque dans les écarts, caractéristique de Moncade. Enfin, le Vicomte n'est ni une copie de Moncade, ni une parodie, comme l'affirme Bonnassies dans sa préface à XHomme à bonnes fortuites de Baron.
Ce qui a été dit au sujet du Chevalier, dans le Chevalier à la Mode, s'applique à un degré presque égal au Chevalier dans Turcaret de Lesage. Lui aussi est un de ces types fréquents de coquins achevés, parasites de la société, chevaliers d'industrie, qui vivent de l'exploitation de la vanité des femmes, rôdant comme des loups cherchant qui ils pourront dévorer. Frontin, cependant, dans cette comédie, ressemble beaucoup au Pasquin de Baron, ni plus adroit, ni plus génial, mais plus fieffé scélérat. Ce type de comédie ne contient en effet que des coquins qui, tous, cherchent à s'entredévorer. Nous pouvons remarquer, en passant, que Turcaret, le financier, qui fait sa cour bourse ouverte, a son prototype dans Basset, le financier de la Goguette de Baron, qui semble avoir inventé ce nouveau type.
La même chose peut être répétée à propos de V Ecole des Bourgeois^ par l'abbé d'Allainval (1728), celui qui avait écrit avec plus d'amertume que de douceur la Lettre à Mylord*** . . . sur Baron et la demoiselle Lecouvreur, sous le pseudonyme de ce George Wink ». 11 emprunte à Baron le nom de son principal personnage, le marquis de Moncade, et celui de Marton, la suivante. Ce nouveau Moncade est comparable au nôtre dans les moindres détails de son caractère ; il ressemble davantage au Chevalier, de Dancourt. C'est un parfait chevalier d'industrie et cynique gredin cherchant à relever sa fortune par un mariage bourgeois. Cependant, l'intrigue et le style général de V Ecole des Bourgeois rappellent à la fois le Chevalier à la Mode et V Homme à bonnes fortunes.
l'homme a bonnes fortunes. S4I
M. Gustave Reynier croit avoir trouvé dans TOronte de V Amour à la Mode^ comédie de Thomas Corneille, représentée en 1651, le prototype, le père de toute cette nombreuse postérité de « fats » : « Il faut reconnaître à Thomas Corneille, affirme M. Reynier, le mérite d'avoir ébauché une peinture de caractère. Son Oronte a eu une nombreuse et brillante lignée : de lui procèdent en quelque sorte les Acaste et les Clitandre de Molière, l'Homme à bonnes fortunes de Baron, le Chevalier à la Mode de Dancourt et le Marquis de Regnard*. ;> Il accorde à Thomas Corneille l'honneur « d'avoir le premier mis sur le théâtre un personnage que la comédie allait exploiter pendant près d'un siècles, et d'avoir, le premier en France avant Molière, tenté une étude de mœurs^ »• H y a vraiment des comparaisons à faire entre l'Oronte de Thomas Corneille et notre brillant Moncade. Oronte est aussi un jeune fat qui poursuit plusieurs femmes à la fois ; lui aussi croit que toutes sont folles de lui, et il confie à son valet, Cliton, ses idées sur l'amour. (Gliton, il faut le remarquer, est un valet moraliste, et non pas un rusé Pasquin.) « Il faut, dit Oronte, aimer toutes
les femmes et ne s'attacher à aucune N'être
jamais sincère, voilà le vrai moyen de réussir auprès des belles*. » Quant à l'amour véritable, « c'est l'amour du vieux temps, il n'est plus à la mode^ ». Voilà, déjà en 165i, les théories de Moncade ! Mais, il faut bien le remarquer, Oronte poursuit, Moncade est plutôt poursuivi ; Oronte, dans ses amours, descend jusqu'aux suivantes et se marie à la fin « pour finir la comédie n ; Oronte est puni par son mariage avec une coquette,
* Thomas Corneille, sa Vie el ses Œuvres, thèse par Gustave Reynier, p. 225.
* Cf. aussi le Petit Corrigé de Marivaux.
3 Thomas Corneille, sa Vie et ses Œuvres, p. 225.
* Ibidem, p. 222.
5 Ibidem, p. 223.
Moncade par la désertion de toutes ses folles amantes. Baron a su mettre encore dans le caractère de son personnage toutes les ruses amoureuses que Thomas Corneille ne connaissait point, toute cette finesse expérimentée que le naïf Oronte n'avait pas atteinte. En effet, cette création de Thomas Corneille, reprise par le génie de Molière, a subi un développement inévitable, avant de tomber entre les mains de Michel Baron ; avec les augmentations faites par celui-ci, elle a subi encore une autre évolution et elle a abouti au fat chevalier d'industrie deDancourt, de Regnard, de Lesage, de d'Allainval.
Neuf ans après la représentation de YHommeà bonnes fortunes, le 22 février 1695*, parut la comédie Les Dames vengées on la Dupe de soy-même, dont le titre même rappelle la comédie de Baron. Elle fut mise à la scène, suivant les frères Parfaict ^, sous le nom de Jean Donneau de Visé et eut en tout quinze représentations pendant les mois de février, de mars et d'avril. Elle fut oubliée bientôt après. Victor FourneP, à qui nous sommes redevables d'une notice plus ou moins soigneusement faite de la vie de de Visé, met aussi cette comédie sous son nom, comme les frères Parfaict. Mais M. Reynier, infatigable chercheur, a trouvé des raisons pour considérer cette pièce comme le dernier ouvrage de Thomas Corneille, en accordant que ce dernier n'en fut pas le seul auteur et que de Visé en a ébauché le plan*. Thomas Corneille et de Visé travaillèrent en collaboration au journal mensuel le Mercure ^a/«;^^ jusqu'en 1700.^
Les frères Parfaict semblent avoir été^les premiers à
* UHistoire du théâtre françois, t. XIII, p. 394 et suiv.
^ Ibidem. — héris, Dict. port., l'attribue à de Visé; les Tablettes dramatiques de de Mouhy la mettent sous les deux noms de de Visé et de Th. Corneille.
3 Les Contemporains de Molière, t. III, p. 448.
* Thomas Corneille, sa Vie et ses Œuvres, p. 246. s Ibidem, p. 79.
f/homme a bonnes fortunes. â4â
soupçonner que cette comédie n'était pas l'œuvre de Jean Donneau de Visé : « Le style de cette pièce, disentils, est si différent de celui des précédentes de M. de Visé que nous n'avons pas beaucoup de peine d'imaginer quelle fut la surprise du public. On en peut juger par celle de Tauteur. Les applaudissements qu'il reçut alors lui causèrent une telle vanité qu'il oublia totalement les changements arrivés au théâtre depuis 20 ou 25 ans, et se crut auteur original tandis qu'il n'étoit qu'un assez médiocre copiste ^ »
M. Reynier a retracé tout au long l'origine de cette comédie et les circonstances dans lesquelles elle fut produite. Nous nous bornerons ici à considérer le genre, l'intrigue et l'exécution de la comédie en ce qui concerne Y Homme à boîines fortunes, avec lequel la comédie de Thomas Corneille n'a pas peu deressemblance*. Si Baron était alors (1695) en partie oublié dans sa retraite, son chef-d'œuvre ne l'était pas. M. Reynier, aussi bien que les frères Parfaict, nous a fourni des renseignements considérables sur les personnages et les détails de cette pièce obscure^, en nous donnant une esquisse de l'intrigue et des portraits des principaux personnages avec des citations de plusieurs longs passages.
Les frères Parfaict n'ont pas manqué de trouver l'origine véritable du principal personnage : « 11 paraît qu'entre ses modèles, disent-ils, M. Baron est celui qu'il aie plus imité. Le héros de sa pièce est une copie
* VHistoire du théâtre français, t. XIII, p. 394 et suiv.
* Thomas Corneille, sa Vie et ses Œuvres, p. 246 et suiv.
3 L'édition originale fut imprimée en 1695, in-12, chez Michel Brunet, Paris. Nous n'avons pu trouver les Dames vengées nulle part, ni dans les œuvres de Th. Corneille, ni dans celles de de Visé. M. Reynier (p. 374-375 de sa thèse) nous avertit que les pièces en prose de Th. Corneille ne figurent dans aucun recueil de ses œuvres, ni même dans son Théâtre complet, publié par Ed. Thierry (1881). M. Reynier et les frères Parfaict, nous donnent heureusement assez de citations et de renseignements sur cette comédie peu connue pour en compenser l'absence.
très imparfaite de Moncade dans V Homme à bonnes fortunes. Quoiqu'il soit annoncé comme un enfant gâté, qui a dissipé son bien en assez mauvaise compagnie et qu'on le voye débuter sur ce ton, cependant comme il paraît se corriger et revenir parfaitement de son erreur, il semble que les dames doivent être suffisamment
vengées par son humiliation, etc.* »
Comme Moncade, l'homme à bonnes fortunes, Lysandre est « un jeune cavalier, infatué de sa personne, infidèle par principe ». M. Reynier le décrit en détail avec beaucoup de citations de la pièce; bornons-nous à remarquer ici queLysandre, lui aussi, poursuit plusieurs femmes à la fois. Elles ne peuvent résister aux charmes d'un homme qui a déjà eu tant de succès féminins. Lui s'est formé une idée désavantageuse de toutes les femmes d'après celles qu'il a fréquentées. Comme Moncade encore, Lysandre saisit toute occasion de se moquer des folies de ses amantes, « d'énumérer coraplaisamment leurs défauts, de rire de leurs petits stratagèmes et de leur sottise. On dirait qu'il les regarde comme des ennemies naturelles et qu'il regrette de ne pouvoir pas leur faire plus de maP ». Les Dames vengées ont aussi leur valet fripon, Pasquin, et leur rusée soubrette, Marton, sous des noms absolument identiques. L'observation cynique de Pasquin sur le beau sexe à.^w^ï Homme à bonnes fortunes^ se retrouve dans la bouche du Pasquin des Dames vengées :
« Les femmes ressemblent aux moutons. Quand le premier d'un troupeau franchit un fossé, le reste suit. Lorsqu'une belle se rend à l'amour d'un cavalier, toutes les autres le courent et veulent juger par elles-mêmes du charme qui a fait aimer les premières. Ainsi il n'y a qu'à mettre les moutons en voie *. »
* Histoire du théâtre français, t. XIII, p. 394.
* Thomas Corneille, sa Vie et ses Œuvres, p. 249.
3 L'Homme à bonnes fortunes, de Baron, acte II, scène 13. Voir notre analyse de la pièce, p. 209.
4 Les Dames vengées, I, 7, d'après la citation de M. Reynier,
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Les théories de Lysandre à Tégard du beau sexe sont les mêmes que celles de Moncade, comme nous l'indique l'extrait ci-dessous :
* Les femmes sont les plus amusantes créatures du monde quand on ne s'attache qu'à la superficie. Elles savent accorder le mouvement perpétuel avec l'Qisivelé. Cent défauts embellis font tout leur brillant. Tout y surprend de loin, de près tout y trompe. On y démôle l'esprit de bagatelle, l'amour des plaisirs et la passion du luxe. Elles parlent toujours sans rien dire. Pour paroître jeunes, elles deviennent enfans par leurs manières. Elles attaquent les cœurs par des regards étudiés, des langueurs affectées et des sourires hors d'oeuvre. Leur bouche est mise au miroir, le son de leur voix est contrefait et tous leurs mouvements sont comptés. Plus parfaites dans leur imagination qu'aux yeux des autres, elles passent leur vie à servir leur beauté. Rien n'est solide en elles, tout est dans les grimaces et dans les airs. Tout est art au dehors, au dedans tout est artifice et la plus jolie femme n'a rien de naturel que le désir de plaire ^ »
Et voici de même Pasquin qui copie les vices et les théories amoureuses de Lysandre, comme notre propre Pasquin agit à Tégard des vices de Moncade :
Pasquin. — Je vois bien que tu ne sçais encore que la moitié de ce qu'il {Lysandre) dit des femmes. Écoute, voici ce qu'il ajoute à leur portrait. Il dit que vous n'êtes qu'un salmigondis de sourires imposteurs, de minauderies enfantines, de trompeurs je ne sçais quoi, de riens éblouissants, de voix radoucies où le cœur et le gosier n'ont point de part; que le ton de coquetterie s'est fait naturaliser chez vous; et que c'est sur ce ton-là que vos airs, vos co6ffure&, Aotre bouche et vos yeux sont montés ; que les femmes ne sont enfin cfu'un amas de brillans étrangers, formé de blanc, de rouge, de mouches, de points, de rubans, de rayons et de firmamens, qui accompagnent un visage toujours masqué, sans masque, et enterré dans des ornemens qui, pendant le jour, forment de belles tailles qu'on ne revoit plus le soir et qui, déchargées du fardeau de la tête et dégagées de la prison des pieds, se trouvent, en se mettant au lit, raccourcies de plus de trois quartiers'.
L'intrigue de cette comédie ressemble aussi à celle de Baron par son dénouement qui nous montre la chute de Lysandre et sa ruine complète comme un
* Passage cité par les frères Parfait, Histoire du théâtre français, t. XIII, p. 394 et suiv.
* Cité par les frères Parfaict, EisU du th. fr., t. XIII, p. 394 et suiv.
résultat de la Némésis qui s'est levée contre lui. La façon d'arriver à ce dénouement est différente, puisque Lysandre rencontre sa destinée sous la forme d'une jeune femme dont il ne peut se faire aimer malgré toutes ses ruses et tous ses stratagèmes, et qui venge ainsi son sexe en procurant à Lysandre le plus amer désappointement de sa vie.
Il faut remarquer, cependant, que Thomas Corneille, s'il n'était pas exempt de l'envie d'emprunter, commune à son époque, n'était pas homme à emprunter directement, sans changement ni amélioration. Dans ce cas, s'il conserva presque dans son intégrité l'homme à bonnes forlunes, il semble s'être arrêté là, et avoir ajouté de nouveaux matériaux, un langage nouveau, une nouvelle intrigue et de nouveaux personnages. Et si Thomas Corneille, à ce moment, était de l'école de Baron, deDancourt et deDufresny, comme nous l'avons vu, il faut tenir compte de l'opinion de M. Reynier qu'il « a surpassé ses modèles* » ; pour le fond et surtout pour la forme, M. Reynier considère les Dames vengées comme « incomparablement supérieures à X Homme à bonnes fortunes ^ à la Dame à la Mode, au Négligent'^- ».
Oij faut-il, enfin, ranger la comédie de Y Homme à bonnes fortunes J Quelle place lui donner entre les pièces contemporaines ? Donne-t-elie à Michel Baron le droit d'être mis fcomme le fait l'éditeur de l'édition de 1789 de ses œuvres) « à la tête de la seconde classe des auteurs comiques d'alors » ?
Passons en revue les fautes et les mérites principaux de Y Homme à bonnes fortunes et surtout ceux du protagoniste, le brillant Moncade. Les principaux défauts que l'on peut découvrir dans la création du person-
' Thomas Corneille, sa Vie et ses Œuvres, p. 259. ' Ibidem.
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nage de Moncade sont : d'abord, le manque de proportion de ce caractère par rapport à ce qu'il devrait être ; ensuite, le manque de proportion à l'égard des autres personnages. Moncade est trop le personnage principal; il surpasse tellement les autres qu'on peut dire qu'il est, dans la pièce, le seul caractère qui ait du relief. Le premier défaut signalé peut être moins aisément reconnu. La comédie, il est vrai, recherche le manque de proportion et les disparates, et trouve sa matière dans l'imperfection du caractère des hommes. Un caractère parfaitement équilibré, absolument symétrique, ne serait pas comique, mais aussitôt qu'on y découvre quelque disproportion, quelque défaut, il peut fournir la matière d'une comédie. Cette phase de « l'Esprit comique » n'a jamais mieux été définie que dans ces mots de Georges Meredith :
« L'avenir des hommes sur la terre ne l'attire pas {l'Esprit comique] ; leur honnêteté et leur beauté dans le présent l'attire, et toutes les fois que les hommes perdent leurs proportions, qu'ils deviennent emphatiques, affectés, prétentieux, ampoulés, hypocrites, pédants, fantastiquement délicats ; toutes les fois qu'il les voit s'abuser, s'aveugler, ou se lancer tête perdue dans des idolâtries, voguer dans les choses vaines, s'unir dans l'absurdité, faire des calculs à courte vue, des projets insensés ; toutes les fois qu'il les voit s'éloigner de leurs principes et violer les lois non écrites, mais visibles, qui les enchaînent dans une considération mutuelle ; toutes les fois que les hommes offensent la saine raison et l'équitable justice, qu'ils affichent une fausse humilité ou sont minés par l'orgueil, soit individuellement, soit en masse — l'Esprit comique qui les domine, leur jette un regard sarcastique mais humain, les couvre d'une lumière oblique qu'accompagnent aussitôt les éclats d'un rire argentin. Voilà l'Esprit comique ^ »
Ces paroles, appliquées à la comédie de Molière, sont également vraies, appliquées à la comédie de Baron, puisqu'elles sont universellement vraies. Après en avoir convenu, nous constatons cependant que le
* Traduit de VEssay on Comedy, de Meredith, p. 83.
caractère de Moncade est trop développé d'un côté, qu'il est difforme, pour ainsi dire; le seul élément qui domine dans sa nature domine tout. La vieille critique de Coleridge sur les personnages de Ben Jonson s'applique à Moncade, car lui aussi est comme « un homme qui possède une énorme loupe, ayant une circulation propre et qu'il ne faut pas songer à extraire, car le patient perdrait par là tout son caractère » ; lui aussi n'est qu'une « simple loupe, au lieu d'être un homme * ». Il n'y a rien à relever au dedans du caractère dominant de Moncade.
Tout étant bien considéré : ce qui doit être loué et ce qui doit être critiqué, il est certain que Baron ne nous a pas donné une médiocre création dans YHomme à bonnes fortunes. Il a gardé la tradition du maître plus qu'aucun autre des successeurs de Molière. Ses situations sont naturelles • l'ensemble est une peinture fraîche et nouvelle, puisée dans la nature humaine, et cependant ayant du relief; son style est bon, sa prose excellente. Que pouvons-nous demander de plus à un auteur du xviie siècle qui n'est pas Molière ?
Nous avions déjà exprimé notre étonnement de ce qu'un acteur aussi merveilleux que Michel Baron ait été si négligé par les historiens consciencieux et les critiques érudits de notre temps; notre surprise n'est pas moins grande de trouver presque inconnue une aussi bonne comédie que YHomme à bonnes fortunes. Outre ses qualités comme système dramatique, comme nouvelle comédie de mœurs d'une conception hardie, montrant une touche large et vigoureuse, nous y trouvons une telle vivacité de dialogue, un tel comique franc, une si riche galerie de tableaux que la pièce mérite, nous semble-t-il, une bien meilleure place dans l'histoire du
* S.-T. Coleridge, Literary Remains, t. II, p. 279, de réditlon de H.-N. Coleridge, Londres, 1836.
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théâtre français que celle qu'on lui a accordée. M. Petit de Julleville, seul parmi les auteurs qui se sont occupés du théâtre, lui a donné une place convenable : « Entre le Malade imaginaire (1673) et le Joueur de Regnard (1696), dit-il, la meilleure comédie qui ait paru sur le théâtre français, à notre avis, c'est V Homme à bonnes fortunes de Baron (1686) *. »
* Le Théâtre en France, itSiV Petit de Julleville, p. 219.