‹ Michel Baron, acteur et auteur dramatiqueChapitre 15 sur 31 · LES COMÉDIES NON IMPRIMÉES · texte numérisé non relu

LES COMÉDIES NON IMPRIMÉES

Les frères Parfaict ajoutent: «Nous regrettons fort qu'elle ne soit point imprimée. Selon toutes les apparences, ce devoit être un impromptu dans le goût du prologue de sa comédie du Rendez-vous des Thuilleries ; et nous y aurions appris quelques particularités sur les comédiens de son temps, qui n'auroient pu être que curieuses *. »

Du Débauché, comédie en cinq actes, en prose, donnée aussi en 1689, nous savons peu de choses, puisque, comme les deux autres pièces de cette année, elle ne fut jamais imprimée. Représentée pour la première fois le 8 décembre, elle eut en taut onze représentations, la dernière le 31 du même mois-. Elle ne fut jamais reprise. Il est possible que ce soit cette comédie que La Bruyère a si durement critiquée dans son chapitre sur les « Ouvrages de l'Esprit^». Les frères Parfaict en ont fait la critique suivante: « On regrettera peu la perte de cette comédie, si l'on veut se rappeler celle du Jaloux, que l'auteur avait donné deux ans auparavant, et que, d'ailleurs, M. Baron n'avoit que de faibles talens pour peindre ses caractères *. »

Ce sont aussi les frères Parfaict qui nous apprennent quels acteurs ont représenté cette pièce, bien que leurs rôles restent inconnus :

réussi ; et ce n'est qu'à ceux de cette volée que se font ces belles conditions du comptant ou des deux parts. Quand la pièce a un grand succès, et au-delà de ce que les comédiens s'en étaient promis, comme ils sont généreux, ils font de plus quelques présents à l'auteur, qui se trouve engagé par là de conserver son affection à la troupe. Mais pour une première pièce et à un auteur dont le nom n'est pas connu, ils ne donnent point d'argent ou n'en donnent que fort peu, ne le considérant que comme apprenti qui se doit contenter de l'honneur qu'on lui fait de produire son ouvrage. »

1 Histoire du théâtre français, t. XIII, p. 142.

2 Ibidem, p. 150.

3 Voyez le chap. sur V Homme à bo^/aes fortunes, infra. * Hist. du théâtre français, t. XIII, p. 150.

MM. Baron M""' La Grange

Ghampmeslé Durieu

La Thorillière Dancourt

Raisin le Cadet Beauval

De Villiers Des Hayes

Roselis Dancourt Guérin

Ce qui nous étonne, c'est que Baron, s'il avait le désir ardent qu'on lui attribue d'être rangé parmi les auteurs, n'ait jamais publié ces trois pièces. On a publié le /«/o2/a?, représenté avant elles, dans l'édition de 1736. Est-ce que Baron, lui aussi, partageait l'opinion de Molière : « On sait bien que les comédies ne sont faites que pour être jouées i » ?

' Avertissement au lecteur, en tête de V Amour Médecin.

Les adaptations de Térence.

VAndrienne, 1703. — Comparaison de la pièce avec VAndria de Térence : leur analyse. — Gomment Baron remanie l'œuvre du poète latin. — Les changements extérieurs.— Les changements plus profonds.— En quoi Baron a fait des sacrifices. — Baron poète.— La place de VAndrienne parmi ses œuvres. — Premiers interprètes de la pièce. — Elle fait naître une nouvelle mode. — VAndrienne reste longtemps au théâtre. — Remaniement par Collé, 1768-1769.— Seconde adaptation : VÉcole des Pères. — Remaniements faits par Baron. — Cette pièce ne soutient pas la comparaison avec VAndrienne.— Les accusations portés par d'AUainval, quant à l'authenticité de ces deux adaptations. — Beaucoup d'historiens du théâtre suivent d'AUainval. — La propre défense de Baron de son vivant. — Ces accusations ne sont que des conjectures.

Pendant sa longue retraite, Baron donna deux nouvelles pièces au théâtre : Y Andrien?ie et VÉcole des Pelles, toutes deux des adaptations de Térence; il semble encore vouloir suivre son maître Molière, qui avait beaucoup d'inclination pour le poète latin et qui en fit une étude assidue S l'imitant quand il écrivit son Ecole des Maris"^,

La première de ces pièces, VAndrienne^ comédie en vers en cinq actes, fut représentée pour la première fois le 16 novembre 1703, et eut à ce moment dix représentations, dont la dernière le 6 décembre suivant^. D'après

* Voyez la préf. par La Grange, éd. de 1682, Œuvres de Molière,

2 Œuvres de Molière, par Louis Mola»d, t. II, p. 222.

3 Hist. du théâtre francoia, t. XIV, p. 312 et suiv.

Moiichesnay, la pièce était « fort estimée, quoique peu courue * ».

L'auteur l'offrit franchement au public comme traduction de VAndria de Térence^, que celui-ci avait imitée de Ménandre. La scène se passe aussi à Athènes, et les personnages, pour la plupart, sont les mêmes.

Rappelons les principaux détails de VAndfna de Térence : Simo, vieil athénien, nous découvre au commencement ses chagrins de voir son fils, Pamphilus, infatué d'une belle inconnue, Glycerium, qui habite tout près de chez lui, chez une courtisane d'Andros, dont on la croit la sœur. Chrêmes, ami de Simo, lui avait promis sa fille pour Pamphilus, mais il reprend sa promesse quand il apprend que Pamphilus a déjà épousé Glycerium, une aventurière. Mysis, servante de Glycerium, nous apprend que sa maîtresse est en train de faire ses couches. Davus, esclave de Pamphilus, tourmente les deux pères avec ses fourberies : il va de l'un à l'autre, les trompant tous les deux. Pamphilus a déjà montré son amour pour la jeune Andrienne, qu'il sauve quand elle veut se jeter au feu qui consume le corps de sa sœur morte. Simo annonce à son fils que son mariage avec la fille de Chrêmes aura lieu le soir, ne doutant pas du refus de Pamphilus, lequel, averti par Davus qui a pénétré la ruse du père, accède aux demandes de Simo, à l'étonnement de ce dernier. Davus, en effet, se trouve pris entre le père et

< Bolaeanaf p. 108.

- Rappelons que VAndria est la première pièce de Térence; elle fut représentée l'an de Rome 588, 165 avant J.-C, aux jeux Mégalésiens, célébrés en Ihonneur de Cybèle. Elle réussit complètement, malgré les accusations de plagiat et malgré l'opposition de la cabale littéraire, à laquelle le prologue fait allusion, et dont le chef, Lucius Lavinius, essayait d'étouffer la renommée naissante du jeune poète. La fable de l'Andrienne est empruntée par Térence à Ménandre, et compliquée de l'intrigue de la Périnthienne, autre comédie de Ménandre. Toute la pièce, en effet, est une habile imitation de Ménandre. — Comédies de Térence, traduites par E. Talbot, Paris, Charpentier, 1882, t. I, introduction et notice sur VAndria.

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le fils ; en outre, bien que Glycerium soit enceinte des œuvres de Painpliiius, qui l'aime toujours follement, Pamphilus, pourtant, ne veut pas désobéir à son père, qu'il craint.

Un autre jeune athénien, Cliarinus, aime la fille de Cbréinès et veut l'épouser, mais il trouve sur son chemin Pamphilus, qui lui assure qu'il désire se soustraire à ce mariage plus que Charinus ne souiiaite de le conclure. En attendant, Pamphilus continue de voir Glycerium, et Simo les épie. Il menace toujours Davus, le considérant comme l'auteur de tout son chagrin. Nous apprenons aussi de la bouche de Lesbia, sage-femme, et de celle de Glycerium elle-même, que l'accouchement de celle-ci approche. Le vieux Chrêmes, tourmenté par les fausses confidences de Davus, reprend sa promesse; il la donne de nouveau^ cédant aux sollicitations de Simo ; il la reprend encore une fois, etc. Quand on se trouve enfin surle point de célébrer le mariage, Davus, à bout de ressources, car il a promis d'empêcher les noces, apprend à Chrêmes, par une ruse oii figurel'enfant de Glycerium, que Pamphilus est non seulement mari, mais aussi père. Chrêmes furieux ne veut plus entendre parler d'un mariage avec sa fille.

Au milieu de tous ces embarras arrive un certain Crito, citoyen d'Andros, en quête d'une jeune fille jetée autrefois sur les côtes de son île par une tempête. Chrêmes reconnaît en lui un vieil ami. Cette jeune fille, paraîtil, est précisément Glycerium. Quelques paroles vagues sur la condition libre de l'Andrienne supposée ont déjà fait prévoir le dénouement : Glycerium n'est autre que la seconde fille de Chrêmes, qui croyait qu'elle était morte depuis longtemps, en voyageant avec un de ses frères pour le rejoindre en Asie, oii il était allé faire du commerce. Simo est heureux de voir son fils l'épouser. Pamphilus voit tous ses espoir^ réalisés, avec une dot de dix talents. Davus se trouve sauvé des supplices qu'on

lui a promis; de plus, Pamphilus l'atlVanchit pour le récompenser de ses services. Tout le monde est content. Dans (( l'autre dénouement », Charinus reçoit la main de la fille aînée de Chrêmes, autrefois fiancée de Pamphilus.

Baron a donc voulu adapter V Anclria à la scène française. Mais, comme les frères Parfaict' ohservent avec justesse : « Cette entreprise était plus difficile à exécuter, qu'elle ne semblait d'abord ; il fallait assujettir Térence à nos mœurs et aux bienséances de notre théâtre, et en même temps conserver son génie, son caractère et ses beautés inimitables. C'est ce que l'auteur a osé faire, avec autant de bonheur que d'habileté ; et l'on peut dire que cet ouvrage serait parfait dans son genre, si M. Baron avait pu aussi bien imiter l'élégance du style de son original. »

Baron a, en effet, accompli sa tâche aussi bien qu'on pouvait le faire en adaptant une œuvre de génie, écrite dans une autre langue et à une autre époque. Il a suivi très exactement l'original. Il a, naturellement, francisé les noms latins. H a omis seulement les scènes les plus osées, dans lesquelles figurent la sage-femme et la femme enceinte. A la scène où l'enfant est laissé à la porte (au cours de laquelle Chrêmes, dans Térence, apprend que Pamphile est père) Baron substitue une scène oii Glycérie se met à la merci de Chrêmes, et lui montre son contrat de mariage avec Pamphile-. Ce contrat ne se trouve pas dans l'original. A ces changements, Baron en ajoute d'autres d'un caractère plutôt théâtral que dra-

* Eist. du th. franc., XIV, 312.

* Combien le sentiment de la décence varie dans la littérature, d'une époque à une autre ! La différence entre Térence et Baron, en ceci, n'est pas plus frappante que celle entre Baron et les écrivains modernes. Au point de vue de l'effet comique, aussi, ces scènes indécentes du poète latin n'auraient été d'aucune utilité à Baron, de même que les coups de bâton que ce dernier administre à ses valets, les douleurs physiques, etc., n'auraient aucun effet sur les spectateurs d'aujourd'hui.

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matique, qui rendent Taction et les mouvements plus faciles. Il débarrasse, autant que possible, la pièce de ces subterfuges dramatiques gauclies et maladroits employés par les anciens dramaturges ; par exemple, ceux dans lesquels un grand nombre de personnages sont à la fois sur la scène, conversant en groupes, chaque groupe ne paraissant pas faire attention aux autres. L'action, chez lui, est mieux conduite, au point de vue moderne.

En examinant les changements extérieurs de la comédie de Baron, nous trouvons qu'il a gardé presque tout entier le premier acte de Térence ; il n'a fait qu'omettre la scène 5, oij Mysis parle de l'art de la sage-femme. Dans l'acte II, il a simplifié la scène 6 ; de la scène 7 il en a tiré deux, en mettant les apartés de Simon dans un monologue, qui forme la scène 8. C'est dans les actes III et IV que Baron a apporté le plus de changements. Il omet les cinq premières scènes de l'acte III, en commençant le sien par le monologue de Simon. Comme compensation, il insère deux scènes après ce monologue. Il retouche la scène suivante, en faisant se cacher Chrêmes pour entendre l'assurance (donnée à Simon) que Pamphile accède aux demandes de son père. Nous remarquons que Baron n'hésite pas à changer les doubles scènes de Térence en deux scènes, ou à y substituer des monologues. L'acte IV, scène 1, devient dans VAndrienne la dernière scène de l'acte III ; les scènes 2 et 3 subissent aussi de légers changements, tandis que les scènes 5, 6 et 7 de cet acte (IV) de Térence deviennent les scènes 4, 5, 6, 7, 9, 10 et H dans l'œuvre de Baron. Il met Glycérie, qui ne paraît guère chez Térence, dans toutes ces scènes, et il fait bien, car elles y gagnent beaucoup, pour le mouvement de l'action. Dans cet acte encore, Baron avance la scène 8 de Térence, ce qui nous donne Icjj scènes 3 et 4; le vieux Griton se transforme ainsi en un personnage plus

important; on prévoit mieux le dénouement. Enfin, Tacte V de VAndria ne subit que quelques légers remaniements : quelques scènes coupées en deux nous en donnent dix, au lieu de six, plus Valter exitus de Térence. Ce dernier (« l'autre dénouement ») est incorporé dans l'ouvrag-e même de Baron et fournit le monologue de Dave qui termine la pièce. Baron y garde le « Plaudite » de Térence; Dave dit à l'auditoire : « Faites donc retentir vos applaudissements. »

Nous pouvons affirmer que Baron, quoique forcé parla nécessité de sacrifier beaucoup de cette « forme exquise», de cette clarté, de cette verve comique, qui avaient rendu Térence célèbre, a encore amélioré la comédie au point de vue de Texécution dramatique. Non seulement ceci paraît dans son remaniement ainsi qu'on l'a vu ci-dessus, mais on le voit aussi dans les améliorations qu'il a apportées à certains rôles, surtout dans le cas de Glycérie. Elle n'apparaît en personne dans aucune scène de VAndria de Térence : seule, dans la scène 2 de l'acte III, sa voix se fait entendre quand elle s'écrie dans la coulisse :

Juno Lucina, fer opem ; serva me, obsecro !

Il est certain, néanmoins, que la comédie de Térence roule surtout sur l'amour de Glycérie pour Pamphile, quand bien même elle ne paraît pas. Baron reconnut l'occasion qui se présentait à lui, et il créa pour Glycérie quelques-unes des meilleures scènes et des plus toucbantes de son adaptation ; il n'eut pas à lutter contre les mêmes conventions qui gênaient Ménandre et Térence, à l'égard de la présence de femmes libres dans la comédie *. Il

* « La loi athénienne défendait au poète comique de franchir le seuil du gynécée; il lui était interdit de mettre sur la scène la jeune fille de naissance libre; et, comme d'autre part, l'action se passait dans la rue, sur une place, au milieu d'un carrefour, cette sorte d'encadrement obligé semblait restreindre les incidents eux-mêmes à une trivialité

compléta ainsi l'ouvrage latin (incomplet à son point de vue) dans lequel les hommes accaparent toute notre attention. Notons aussi que Baron passe sous silence Lesbia, la sage-femme.

On ne doit pas en conclure que Baron a trop cfierché à arranger la comédie ancienne. Au contraire, il paraît avoir pleinement reconnu ses bons endroits : son Dave est une reproduction fidèle du Davusde Térence. Simon, Mysis, Criton, Carin, etc., ne s'éloignent pas de leurs originaux, autant que l'on considère l'esprit dans lequel ils sont conçus.

Passant de l'intrigue et des caractères au style de la nouvelle pièce, nous trouvons que Baron, comme dans sa comédie de 1687, le Jaloux, a encore essayé des vers. Il les a assez bien faits ici, si l'on considère qu'il n'était qu'un poète d'occasion et n'avait point le feu divin ; sa poésie est en général facile, quoiqu'elle heurte parfois l'oreille. D'autre part, son style n'est point mauvais ; il a même rappelé quelques-unes des beautés qui ont permis à VAndria de Térence de venir jusqu'à nous. De plus, il a saisi, en partie, l'esprit de Térence, bien qu'il n'ait pas partagé la gaîté intarissable, « la vive sensibilité », ou la « gravité éloquente » du poète latin. Son œuvre, en effet, a bien mérité le succès qu'elle trouva chez ses contemporains, et, après sa mort, jusqu'à l'aurore du xix® siècle. Elle partage bien le premier rang, avec Vllomme à bonnes fortunes, parmi les œuvres de Baron.

11 a dû trouver le remaniement de cette comédie plus facile que la tâche qu'eurent les dramaturges contempo-

traditionnelle. C'est toujours une courtisane du voisinage, une bacchis, une thaïs, une phanium quelconque, ou bien une jeune fille d'honnête condition, mais volée tout enfant à ses parents, et amenée ainsi par un rapt, par un viol, par un naufrage, par la misère, à contracter une union illégale ou un mariage clandestin, qui est le mobile, le pivot de l'intrigue. » — les comédi0ê de Térence, traduction de Talbot, introduction, 1. 1, p. xvn.

rains en modernisant les tragédies grecques : il n'avait pas à lutter contre les mômes éléments difficiles qui les gênaient, tels que le chœur, l'absence d'amour et d'épisodes, la simplicité, ou peut-être la « séclieresse » des Grecs dont Voltaire se plaignait *.

Comme pour \ Homme à bonnes fortunes^ Baron ajouta à sa comédie une préface intéressante en quelques points. Il commence par nous dire que Baïf, poète qui vivait sous Charles IX, fit de Y Eunuque de Térence une traduction en vers, qui ne fut pas représentée en public, « puisqu'il n'y avait point encore à Paris de comédiens véritablement établis ». Outre ce témoignage intéressant au point de vue de l'histoire des théâtres, il affirme qu'il croit être le premier à faire paraître sur le théâtre français des comédies de Térence 2 :

« Toutes les fois que j'ai lu cet auteur [Térence) je me suis étonné, dit-il, comment, depuis tant de siècles, personne ne s'est avisé de nous donner une de ses pièces telles qu'elles sont, sans y changer que ce que la bienséance et les mœurs ne peuvent permettre 3. J'en ai parlé souvent à ceux que je croyais plus capables que moi de l'entreprendre; n'ayant pu les persuader, j'ai mis la main à l'œuvre, et je ne crois pas avoir lieu de m'en repentir *. » Le reste de cette préface est à peine différent de celle de VHoïnme à bonnes fortunes^ que nous connaissons déjà; celle-ci est, de même, un curieux

* Lettre de Voltaire sur son Œdipe. — Œuvres, Ed. Moland, II, 29.

2 Léris [Dict., p. 31) parle d'une pièce de 1537, de Despériers.

3 Baron ne semble pas être le seul à donner des œuvres de Térence au théâtre français. Cf. P. Giqueaux {Grande encyc, XXX, 1092), qui afTirme : « La Fontaine avait imité VEunuque. Brueys et Palaprat y prirent le sujet du Muet. Molière doit au Phormion l'idée et une bonne partie des Fourberies de Scapin; aux Àdelphes, le sujet de VÉcole des Maris. »

* Boileau trouva Baron « bien hardi de s'être exposé à montrer de la raison aux hommes, en leur traduisant Térence ». — Cf. les Bolaeana de Monchesnay, p. 108.

mélange de vraie et de fausse modestie ^ Accordonslui, cependant, le mérite d'avoir reconnu la supériorité de Térence : il ne se vante pas de perfectionner le latin, comme Voltaire croit améliorer Sophocle et Shakespeare 2. Il se défend, dans celte préface, contre les insinuations qu'il n'est pas l'auteur réel de cette traduction ; nous examinerons cette défense plus loin.

Les principaux rôles de V Andrienne furent créés par les acteurs et actrices suivants :

Simon Guérin

Pamphile Etienne Baron

Dave ". La Thorillière

Mysis M"e Beauval

Glycérie M"« Dancourt^

Après la retraite de M"^ Beauval, le 8 mars 1704, suivant les frères Parfaict, son rôle fut donné à M"® Mimi Dancourt.

\J Andrienne fit naître une mode célèbre : M"^ Dancourt, pour jouer le rôle de Glycérie, avait arrangé une sorte de robe négligée qui fit fureur; cette robe servit de modèle à toutes les dames élégantes, qui en voulurent de pareilles. Ces robes s'appelaient des Andriennes"^.

h' Andynenne resta longtemps au théâtre. Reprise le 18 juillet 1711, elle compta six représentations; le lundi

* Comme il paraît dans cette préface, Baron estima pleinement son œuvre ; l'histoire suivante, donnée par l'abbé de La Porte (Anec. dram., I, 73), le montre encore : « Le libraire Flahault, qui avoit été comédien, ayant communiqué à Baron le manuscrit de VÉlève de Terpsichore, satire de Boissy, pour lui en dire son avis, Baron y trouva son théâtre, dans la « Table des livres qui peuvent servir à former un méchant poète » ; peu de jours après, il envoya à Boissy un exemplaire de VAndrienne, en le priant de dire si l'auteur d'une pareille comédie méritoit d'être traité d'une manière si injurieuse. Il donna en même temps des éloges à la satire de Boissy, qui ùta de son funeste catalogue le théâtre de Baron. »

2 Cf. Les tragédies et les théories dramatiques de Voltaire, par Henri Lion, p. 205.

3 Histoire du théâtre français, t. XW, p. 312 et suiv.

4 Ibidem.

3 octobre 1718, neuf autres encore ^ Baron la reprit plusieurs fois après sa rentrée. La célèbre M"® Lecouvreur y joua souvent pendant sa carrière si pleine de gloire ; Collé se souvient de son interprétation une vingtaine d'années après sa mort -. Montménil (Louis- André Lesage, dit), fils du fameux Lesage et comédien remarquable 2, joua Dave le 24 mai 1728; le Mercure de France de ce mois parle de son grand succès dans ce rôle. Remise au théâtre en 1751, elle atteignit un succès pareil à celui de 1703 : « Cette pièce, dit le Mercure de France de février (1731), est jouée si supérieurement qu'elle fait le bruit d'une nouvelle pièce qui réussit. » On la choisit souvent pour les débuts : Auger, successeur d'Armand, y débuta le 14 avril 1763, par le rôle de Dave *; La Rochelle, beaucoup plus tard encore, débuta par le même rôle difficile le 12 décembre 1782 ^. Enfin, Lemazurier nous dit en 1810 : « Il n'y a guère plus de vingt ans que X Andrienne était encore au courant du répertoire. »

\J Andrienne^ comme la Coquette et la Fausse prude, a subi un changement après la mort de Baron : Charles Collé,' toujours prêt à refaire l'ouvrage des autres, remania cette pièce à sa guise : il nous dit dans son Journal^ qu'il commença ce travail le 4 octobre 1768 et le finit en 1769. Il a retouché plusieurs autres ouvrages, même le Menteur^ avec plus ou moins de succès ; il le considérait, dit-il, comme « nécessaire et indispensable», pour ces œuvres, qu'il trouvait vieillies. Malgré son orgueilleuse appréciation de sa nouvelle Andrienne'^ ^ les comédiens ne voulurent pas de son

1 Histoire du théâtre français, t. XV, p. 471.

2 Journal et Mémoires de Collé, t. I, p. 140, mars 1750.

3 Dict. des th., parles frères Parfaict, t. III, p. 458.

* Galerie hist. des acteurs du théâtre français, t. I, p. 71. s Ibidem, t. I, p. 27G.

" Journal et Mémoires de Charles Collé, t. III, p. 209 et suiv. 7 Cf. ibidem, t. III, p. 210, 211.

ouvrage, et la pièce ne lui rapporta point de gloire ^

L'autre ouvrage qui signala les années de la retraite de Baron fut les Adelphes^ imprimé sous le titre de X Ecole des Pères, représenté le 3 janvier 1705 ^. La pièce ne parut que sept fois, la dernière le 15 du même mois 3. On ne trouve aucune indication qu'elle ait jamais été reprise au théâtre.

Le titre de cette comédie en indique assez bien la source : elle est adaptée des Adelphi de Térence *. En la transportant sur la scène française. Baron ne s'est pas beaucoup écarté du fond de la pièce latine, qui met en parallèle une éducation austère et une éducation douce et bonne.

Deux frères sont élevés dans des principes tout différents : l'un par un père travailleur, bourru et dévot, qui tient pour l'ancienne discipline sévère ; l'autre par un oncle célibataire, homme du monde, ne cherchant qu'à gagner le cœur de son fils d'adoption. Au commencement, il semble que le père a raison, car nous apprenons qu'Éraste, le fils adoptif, mène une vie débauchée: il a môme enlevé la fille d'un plébéien, en enfonçant la porte de sa maison. D'autre part, Léandre, le fils resté auprès de son père, possède, selon celui ci, toutes les vertus. Nous entendons les récriminations du père, qui blâme beaucoup le système d'éducation de Fonde complaisant; mais celui-ci, ennuyé des maximes de son frère, excuse toutes les sottises d'Éraste, qui, selon lui, ne fait que jeter ses premiers feux. Dans la suite, on verra qu'Éraste ne s'est compromis ainsi que pour aider les amours de son frère, le modèle des vertus. En effet,

* Gai. hist. des acteurs du th. fr., t. I, p. 114. - Histoire du théâtre français, t. XIV, p. 346.

3 Ibidem. — Nous ne savons que peu de choses de l'histoire théâtrale et des premiers interprètes de la piècei

* Cf. aussi V École des Maris de Molière.

les deux jeunes gens ne sont pas plus sages l'un que Tautre. Par la suite des événements, c'est la théorie de Toncle, Télamon,qui est reconnue comme la meilleure, tandis que l'on se moque du père dur, qui croyait que l'empire imposé par la peur est plus respecté que celui inspiré par l'affection.

Nous avons toujours, comme dans YAîidrienfie, le valet intrigant, Sirus, qui s'amuse beaucoup d'Alcée, le père, et le fait donner dans ses panneaux. Ici paraît encore une jeune esclave, qui est reconnue à la fin comme libre et héritière d'une grosse fortune. Dans la pièce de Baron, cette reconnaissance se fait par le moyen d'une bague brisée.

Baron a remanié la comédie de Térence de ia même façon que YAndrienne. 11 a adapté la pièce à la scène moderne, en changeant l'arrangement des actes et des scènes et en coupant quelques parties des plus osées, où l'on parle d'accouchements, de femmes grosses, etc. A la fin. Baron a supprimé le dénouement singulier qui gâte l'ouvrage de Térence, — lorsque le père outragé force son frère à donner à Syrus, le valet rusé, sa liberté, à donner une ferme au pauvre ami de l'amante du neveu, et à épouser la mère de cette fille — se contentant d'un simple dénouement, marqué par la déroute du père bourru et par deux mariages : Léandre épouse la jeune fille qu'Éraste a enlevée; Éraste, sa Pamphile. De plus, Baron, en essayant de franciser son sujet, a changé les noms des fils de la pièce de Térence (Eschinus et Gtesiplion) qui deviennent Éraste et Léandre. Il parle quelquefois de Paris, pour moderniser le milieu K Ce qui est encore plus ridicule que ce dernier changement, dans une comédie sentant partout la vie romaine, c'est lorsqu'il dit que le père de l'amante de Léandre est « mort d'un éclat de bombe ou d'un coup de canon - ».

^ Cf. acte IV, scènes 1 et 2.

- Cf. acte V, scène 9. — Cf. le Paradis perdu de Milton, qui fait de pareils anachronismes.

U Ecole des Pères ne mérite pas une analyse détaillée ; bornons-nous à remarquer qu'elle aussi montre la touche d'un homme de théâtre. Sous le rapport de l'exécution, la pièce est admirablement façonnée. Toutes les parties de l'action sont bien disposées; l'intérêt est bien soutenu ; le dénouement^ tel qu'il est, est amené d'une façon qui plaît. Mais, sous ces artifices extérieurs, la vraie faiblesse de l'œuvre n'est pas dissimulée. UEcole des Pères vaut mieux que quelques autres pièces de Baron, l'ennuyeux Jaloux, par exemple, mais pour le style, la versification, l'élément comique, elle est bien au-dessous de YAndrie?ine, Cependant, il faut bien avouer que, dans ce cas, le sujet original est au-dessous de l'autre : les Adelphi de Térence ne valent pas son Andria *.

Citons aussi la critique d'un traducteur moderne, M. Eugène Talbot : « Œuvre faible, copie décolorée d'un tableau ravissant, la pièce de Baron n'est point demeurée au théâtre. Notons pourtant qu'on y trouve quelques scènes assez fidèlement traduites ^. » M. Talbot, en traducteur affectueux, aurait bien fait de remercier Baron de ce qu'il résiste à la manie de « perfectionner » les anciens poètes. Il a du moins respecté son modèle ; il ne le regarde pas comme un élève à amender, ainsi que Crébillon et Voltaire regardent les leurs.

Ce fut cette pièce, dit-on, qui donna naissance à la célèbre histoire, dramatisée plus tard par Poinsinet dans sa comédie du Cercle ^ : quelques jours avant la représentation de la pièce, le duc de Roquelaure dit à l'auteur : « Baron, quand veux-tu me montrer ta nouvelle pièce? Tu sais que je m'y connais. J'en ai fait fête

* Cf. le jugement de Voltaire dans son article sur VEcole des Maris de Molière.

* Les comédies de Térence, trad. nouvelle, t. II, p. 355.

3 Anec. dram., par l'abbé de La Borte, I, 17. — Cf. Le Cercle, de Poinsinet de Sivry(1764), scènes 6-10.

à trois femmes d'esprit, qui doivent dîner chez moi. Viens dîner avec nous. Apporte les Adelphes et lu nous en feras la lecture. Je suis curieux de voir si tu es moins ennuyeux queTérence. » Baron se rendit le jour suivant à l'Hôtel de Roquelaure, où il trouva deux comtesses et une marquise, qui témoignèrent une vive impatience d'entendre son adaptation. Mais quelque envie qu'elles en eussent, elles ne laissèrent pas de se donner tout le temps de dîner à leur aise. Après un repas fort long, les dames demandèrent des cartes : « Gomment, des cartes, s'écria de Roquelaure ; vous n'y pensez pas. Mesdames, vous oubliez que Baron se prépare à vous lire sa nouvelle comédie. — Non, non. Monsieur, lui répondit l'une des comtesses, nous ne l'oublions point. Tandis que nous jouerons, Monsieur Baron nous lira sa pièce ; nous aurons deux plaisirs pour un ». A ces mots, le fier comédien, qui avait jusquelà mal supporté leurs airs de protection, se leva brusquement, gagna la porte, rompit en visière à la compagnie et dit que sa pièce n'était point faite pour être lue à des joueurs*.

Plusieurs historiens, trompés par les deux titres, ont fait deux pièces de cette comédie 2. Elle fut mise sur la scène sous le nom des Adelphes, mais dans l'édition de 1736, son titre est : V Ecole des Pères. Si la pièce fut d'abord imprimée en 1705, comme le dit de Mouhy, nous n'en avons point d'autre indication ; le premier texte que nous en possédions se trouve dans l'édition de 1736. C'est la dernière des dix pièces que Baron a faites, ou qu'on lui a attribuées 3.

Des accusations, semblables à celles portées contre

* Anec. dramatiques, par l'abbé de La Porte, t. I, p. 17.

2 Cf. Molière et sa troupe, p. 66, et le Dict. de Léris, p. 388.

3 Soleirol {Molière et sa troupe), p. 66, lui donne onze comédies, mais des Adelphes il fait deux pièces différentes.

VHomme à bonnes fortunes et la Coquette, ont été reproduites contre l'authenticité de Y Andrienne et de \ Ecole des Pères. Les ennemis de Baron, très hostiles à l'acteur, l'étaient, à un degré égal, à l'auteur. D'Allainval, dont la haine pour Baron se cache sous un masque d'hypocrisie, semhle porter la première accusation bien définie : « U Andrienne et les Adelphes^ de Térence, dit-il, habillés à la française, ont toujours passé pour être du père La Rue *, qui ne s'en défendit pas plus que à'Argélie, tragédie qui a paru sous le nom de Tabbé Abeille. Au reste, comme me disait un jour un des plus beaux esprits du siècle, Baron aurait bien pu faire Y Andrienne elles Adelphes; il n'y fallait point d'imagination ; et les vers, qui sont assez aisés, sont des hémistiches tirés de toutes les comédies du mondes. » Ce dernier trait est-il bien vraisemblable? D'Hannetaire, en contestant ces accusations, en 1775, nous apprend que « quelques-uns » ont prétendu prouver la propriété de YA?idrienne, au moins, en faveur du Père de La Rue, par un billet du jésuite trouvé dans les papiers de Baron et conçu en ces termes : « Je vous envoie, Monsieur, le troisième acte de Y Andrienne ; le reste ira plus vite, etc . . . . ce 3 mars 1702 .... ^ » D'Han-

* « La Rue (Charles de), né en 1643, jésuite, poète latin, poète français et prédicateur, de ceux qui travaillèrent à ces livres nommés Dauphins, pour l'éducation de Monseigneur. Virgile lui tomba en partage. Il a fait plusieurs tragédies et comédies; sa tragédie de Sylla fut présentée aux comédiens et refusée. Il a fait encore celle de Lysimachus. On croit qu'il a beaucoup travaillé à VAndrienne. Il était très lié avec le comédien Baron qui lui apprit à déclamer. Il y avait deux sermons de lui qui étaient fort en vogue : l'un était le Pécheur mourant, et l'autre, le Pécheur mort; on les affichait quand il devait les prononcer. Mort en 1725. »— Voltaire, Écr. franc, du siècle de louis XIV, Œuvres, t. XIV, p. 95.

^ Lettre à Mylord***, par l'abbé d'AUainval, p. 223.

3 Observations sur L'Art du Comédien, p. 453 et suiv. D'Hannetaire ne cite passes sources; nous n'avons trouvé aucune trace de cette histoire ailleurs.

â86 CHAPITRE V.

netaire ajoute quelques contestations naïves ; il a bien pu imaginer cette histoire simplement pour la mettre en doute. Les frères Parfaict mentionnent les accusations portées contre Baron, mais ils n'y ajoutent rien *.

Le nombre des historiens et anecdotiers du théâtre du XVIII® siècle 2 qui ont contesté à Baron la propriété de ses œuvres ne signifie rien, puisque leurs témoignages sont toujours exprimés dans les mêmes termes. Ils sont, en effet, tous copiés de d'Allainval, qui inventa tant de choses sur Fauteur qu'il avait pillé. Si d'Allainval n'a pas forgé toute cette histoire, il a bien pu exagérer des bruits qui couraient au moment de la représentation de la pièce (voyez la préface d'auteur de VAndrienné) en y ajoutant le nom du Père de La Rue et les autres détails. Des insinuations vagues et indéfinies que Baron n'était que le parrain de VA?idrie?ine furent, certes, faites après les premières représentations de la pièce ; les frères Parfaict citent un auteur oublié qui écrit ainsi qu'il suit, en 1704 : « UAndrienne vient d'avoir un grand succès sur le théâtre français ; la traduction de cette comédie de Térence a paru dans les affiches sous le nom de M. Baron ; et, dans l'impression qu'il en a fait faire de cette comédie, le môme M. Baron se plaint de l'injustice qu'on lui a faite d'attribuer cette traduction à d'autres qu'à lui... Quoi qu'il en soit du véritable auteur de cette traduction, elle est toujours très estimable et elle ne perdrait rien de son prix, si on était assuré que l'habile homme, à qui on l'attribue sourdement, y eût effectivement travaillé ^. »

* Histoire du théâtre françois, t. XIV, p. 312 et suiv.

2 Cf. les fr. Parfaict, de Mouhy, l'abbé de La Porte, Voltaire, Léris, Lemazurier. Bonnassies semble être le seul qui en défende Baron.

3 Cité par VHist. du th. fr., t. XIV, p. 312, des Pièces fugitives d'Histoire et de Littérature ancienne et moderne, par le sieur Flacliat de Saint-Sauveur, in-12, Paris, chez Got, 1704.

Baron, en effet, s'est défendu ainsi de cette accusation dans sa préface à VAncbnenne: «J'aurais ici un beau champ pour me plaindre de l'injustice qu'on m'a voulu faire. (On a dit que je prêtais mon nom à YAiidrienne^ et que d'autres que moi l'avaient faite.) Je tâcherai d'imiter encore Térence, et je ne répondrai à mes envieux que ce qu'il répondit aux calomniateurs qui l'accusaient de ne prêter que son nom aux ouvrages des autres ; il disait qu'on lui faisait trop d'honneur de le mettre en commerce avec des personnes qui s'attiraient l'estime et le respect de tout le monde. Je dirai donc la même chose aujourd'hui : trop heureux en effet d'éprouver, en quelque fu<;on, le sort d'un si grand homme. » Sa défense n'est pas satisfaisante, il est vrai, et il ne pèche pas par excès de modestie en se comparant à Térence; mais, enfin, il y a dans ses paroles une apparence de vérité qui manque dans celles de ses accusateurs.

Que faut-il conclure de tout ceci? Rien n'est plus obscur dans sa vie que ce point ; on peut regretter qu'il n'ait pas lui-même revendiqué hautement la paternité de toutes ces pièces. Nous ne trouvons parmi ces accusations aucune preuve véritable. Pour les appuyer, nous avons le fait que le Père de La Rue était ami intime de Baron, qu'il a bien pu écrire des pièces pour le théâtre — Dancourt l'appela « Comédien du Pape ^ w — qu'enfin il y a plus d'affinité entre de La Rue et Térence qu'entre le comédien et le poète ancien. Nous avons l'histoire plus ou moins véridique de la lettre citée par d'Hannetaire, mais cela peut s'entendre de simples corrections faites par un savant.

* Dancourt, suivant l'abbé de La Porte, fut élève du Père de La Rue, dans un collège de jésuites à Paris. Lorsque celui-ci sermonnait ce comédien sur la profession qu'il avait embrassée, Dancourt aurait répondu : « Oui, mon Père, je suis comédien du Roi, vous êtes comédien du Pape. » — Anec. dram., III, ift.

Toutes ces choses, en somme, ne sont que des conjectures, dont les auteurs de ces historiettes étaient si friands. Il vaut mieux laisser Baron jouir d'un bien que personne n'a réclamé que de risquer de le dépouiller du sien propre. Il a bien pu traduire ces pièces, puisque nous savons par ses traductions d'Horace^ qu'il était assez bon latiniste. Lesage, tout en se moquant de lui, nous l'assure aussi ^ ; et Duclos, qui l'a connu, affirme qu'il avait dans son cabinet « la collection entière des Ad usum et des Varlo)'iwi^ i>. Nous avons vu que Molière l'a fait instruire, dans sa jeunesse, dans les œuvres de Plante etTérence*. Et, en second lieu, ne voiton pas, dans l'adaptation de ces pièces, cette intelligence théâtrale qui règne dans presque toutes ses autres pièces ? S'il n'y avait contribué que pour cela, sa part serait assez considérable. Il faut alors en conclure qu'il semblerait plus naturel d'attribuer ces comédies à Baron, homme d'esprit et de bonne compagnie, qu'à un religieux qui ne s'est jamais exposé à travailler ouvertement sur de pareils sujets.

* Voyez, dans ses œuvres diverses, à l'appendice.

2 Voyez citations de Lesage, dans la biographie de Baron.

^ Auger, dans la Biographie universelle de Michaud, t. V, p. 125.— Les Àd usum (ad usum delphinij : nom donné aux éditions des auteurs latins entreprises par ordre de Louis XIV pour l'usage de son fils, sous la direction de Bossuet et de Huet. Les poètes latins subirent de nombreuses mutilations et les passages qui ne furent pas d'une cliasteté rigoureuse furent effacés. — Fanorum, livre classique imprimé avec des notes et des commentaires (cum notis variorum scriptorumj. Ils sortirent, en général, des presses des EIzevir, à Amsterdam et à Leyde, de 1650 au commencement du xviir siècle. — Dict. de Larousse.

* Bonnassies, préface à l'édition de 1870 de ï Homme à bonnes fortunes, p. 9.

B aron collaborateur .

Collaboration de Baron avec Pécliantré : la tragédie de Géta. — Œuvre faible, elle a un grand succès à cette époque. — La Vie de M. de Molière: quelle part y eut Baron. — Appréciation de cette biographie. — Baron a-t-il profité de l'occasion pour payer sa dette à Molière ? — Baron coopère à la biographie de Molière commencée par Brossette.

Le 29 janvier 1687 parut la tragédie de Géta ou l'illustre Vestale, dont on a dit que Baron a été, du moins en partie, l'auteur ^ Son auteur prétendu se nommait Pécliantré 2. Si la tragédie a été oubliée depuis longtemps, il n'en est pas de même des histoires qui s'y rapportent. Selon l'une de celles-ci, d'après d'Allainval, Pécliantré porta sa tragédie à Baron, qui était alors fort en vogue comme auteur, pour avoir son opinion:

1 Tablettes dramatiques, par de Mouhy, p. 112.

* Nicolas de Péchantré (1638-1708), né à Toulouse, fils d'un chirurgien de cette ville. Il professa quelque temps la médecine, mais, ayant remporté quelques prix aux Jeux Floraux, il partit à Paris pour donner un plus bel essor à son talent de poète. Il composa, outre Géta, deux autres tragédies : Jugurtha (1692) et la Mort de Néron (1704). Cette dernière lui causa plus d'ennuis qu'elle ne lui rapporta de gloire : on raconte qu'il en laissa une partie dans une auberge où il avait dîné. Le papier contenait, entre autres indications d'auteur, ces mots : « Ici, le roi sera tué. » L'aubergiste, effrayé, s'empressa de porter cet écrit suspect au lieutenant de police : ce ne fut pas sans peine que Péchantré se tira d'affaire. Il avait commencé un opéra, Amphion et Parthénope, lorsque la mort le surprit.— Cf. Hist. du th. franc., XIV, 298, le Dict. de Léris, p. 499, et le Parnasse françois, de Titon du Tillet. •

« Baron eut soin de lui en dire tout le mal qu'il pût ; quelques jours après, il la lui décria encore plus impitoyablement, et la conclusion de tous ces mépris, dit d'Allainval, fut vingt pistoles qu'il offrit à Pécliantré en échange de sa tragédie. » Celui-ci, que d'AUainval représente comme un homme simple et d'ailleurs peu aisé^ accepta l'offre, mais Champmeslé, qui soupçonnait quelque chose de cette convention, lut la tragédie, et la jugeant digne de succès, il prêta à Péchantré les vingt pistoles, qu'il retira peu à peu sur les représentations, la tragédie ayant eu beaucoup de succès. Telle est l'histoire d'après le venimeux George Wink ^, qui aimait peu Baron.

Les frères Parfaict, toujours amis de la vérité, et qui appréciaient les mérites de Baron, se soulèvent contre cette calomnie et contre les conclusions de d'AUainval: {( Peu s'en est fallu qu'il (Baron) n'ait aussi fait la tragédie de Géta, » Ils réfutent les accusations de d'AUainval par le témoignage de quelqu'un qu'ils avaient consulté sur leur vraisemblance, « un scavant qui possède parfaitement Fhistoire littéraire », et par d'autres accusations, comme suit :

« Péchantrès n'est point l'auteur de la tragédie de Géta. Cette pièce est d'un nommé Dumbelot. languedocien, cousin de Palaprat. Il mourut jeune, et laissa cette tragédie sans y avoir mis la dernière main. Péchantrès trouva moyen d'avoir cette pièce de la veuve Dumbelot. Il vint à Paris, et la présenta aux comédiens qui la refusèrent. Elle n'était pas en état d'être jouée. Péchantrès la retoucha, mais mal. Elle fut encore refusée. Enfin, comme le fond de la pièce était bon, et que les quatre premiers actes étaient absolument achevés par Dumbelot, le célèbre comédien Baron s'en chargea, et c'est lui qui a mis le cinquième acte en état de ne pas

1 Lettre à Mylord***, p. 224.

démentir le reste; il est presque tout entier de lui ^ » Notre comédien est donc justifié, non seulement dans sa qualité de critique honorable, mais aussi dans sa qualité d'auteur indépendant ; et un coup de plus se trouve naturellement porté contre l'allégation qu'il n'était pas le père des pièces imprimées sous son nom. Puisque Baron a, tout au plus, collaboré à cette pièce, nous avons jugé inutile d'en faire une analyse. Elle parut en 1687, chez Th. Guillain, in-12. Baron n'eut pas de motifs, de son vivant, pour rougir d'avoir remanié cette œuvre. La pièce, suivant Léris et de Mouhy % eut beaucoup de succès à Paris et à la Cour. Elle parut vingt-deux fois de suite et fut souvent reprise. Le dernier historien en trouvait le fond « très intéressant », et il dit que : « le quatrième et le cinquième actes furent trouvés fort beaux dans ce tems-là; elle est quelquefois reprise^)). Remarquons pourtant que, depuis, l'opinion ne lui a pas continué ce premier accueil; des critiques de nos jours parlent de la pièce avec mépris*. ,

C'est des années de sa retraite que nous pouvons dater la collaboration de Baron avec Grimarest à la Vie de M. de Molière''' par ce dernier. Cette biographie fut publiée en 1705, in-12, le privilège étant daté du onzième jour de janvier. Quant à la part que prit Baron dans cette biographie, nous n'avons pas de renseignements certains. Grimarest avoue, en somme, que Baron

* Histoire du théâtre français, t. XIII, p. 36.

* Dict. des th., p. 167; Tabl. dram., t. I,p. 112.

3 Tabl. dram., p. 112. — De Mouhy écrivait en 1752.

* Despois la clioisit comme exemple du succès extraordinaire qu'avaient à cette époque certaines mauvaises pièces. — Le Théâtre sous Louis XIV, p. 203.

5 Jean-Léonor Le Gallois de Grimarest, né à Paris en 1659, y mourut le 23 août 1713. Maître de langues et cicérone des étrangers de marque qui visitaient la capitale, il a publié un certain nombre d'ouvrages assez médiocres. Son nom serait oublié sans sa Vie de M. de Molière, suivie des Additions à la Vie de M. de Molière.

lui donna ses mémoires * ; mais il ne dit pas, au juste, quelles étaient les informations contenues dans ces dits mémoires. Un examen de l'ouvrage, cependant, nous amènerait à croire que Baron a pu y contribuer presque à chaque page, surtout à partir de l'esquisse préliminaire des années de Molière en province.

Baron est présent comme témoin ou acteur de la plupart des anecdotes racontées sur Molière. Son nom paraît dans l'histoire de la concurrence de Scaramouclie contre la troupe de Molière 2. Il est témoin de l'histoire de la rixe entre La Chapelle et son vieux domestique 3. Il est témoin, aussi, de la discussion entre Molière et La Chapelle, oii ils faisaient appel au « frère-lai » comme juge. Molière saisit môme cette occasion pour faire une leçon de morale à Baron. Il prend part à l'histoire de Mondorge citée plus haut, à celle de l'âne* et à celle du célèbre souper d'Auteuil. Il est le messager de Molière dans l'histoire discréditée de l'insuccès du Bourgeois Gentilhomme . Dans les autres anecdotes, Baron est le héros de la conversation entre Molière et Bernier. Il joue un rôle dans l'histoire du chapeau de Rohault; dans celle de la querelle avec le partisan de Racine. Dans la première anecdote. Baron paraît plutôt comme un enfant gâté et on ne comprend pas pourquoi l'auteur a raconté une histoire si incompatible avec

* Réponse à la critique que l'on a faite de la Vie de M. de Molière. — Voyez les Œuvres de M. de Molière, Paris, par la Compagnie des libraires associés, t. I, p. 117.

2 Molière « n'avait point encore Baron pour rappeler le public », dit Grimarest. Le biographe donne à entendre que la grande troupe de Molière n'avait pas de succès à cause de l'absence de l'enfant Baron! C'est un des détails de Grimarest dont il faut en rabattre.

3 Baron joua le rôle de pacificateur dans cette querelle.

* Molière jouait Sancho dans Don Quixote; l'âne sur lequel il était monté s'entêtait à paraître sur la scène avant le moment donné, et Molière, ne pouvant retenir la bête, appelait : « Baron, Laforest, à moi! » et désespérant de pouvoir vaincre l'opiniâtreté de son âne, il prit le parti de se retenir aux ailes du théâtre, et de laisser glisser l'animal entre ses jambes » Cf. Vie, p. 75.

tout ce (ju'il a dit jusqu'alors de Baron. La seconde est meilleure ; mais Baron n'y fait pas bon effet ; dans la troisième, il apparaît comme un partisan zélé, mais téméraire, de Molière. Il est facile de voir par un examen détaillé que Grimarest introduit l'acteur dans beaucoup d'iiistoires où, en réalité, il n'a pas dû paraître, soit pour le flatter en montrant son intimité avec Molière, soit pour donner à ses propres récits un air de vérité et d'impartialité, en montrant parfois Baron sous un mauvais jour.

Sauf le célèbre libelle, la Fameuse Comédienne, cette Vie de M. de Molière a peut-être occupé plus de place et donné lieu, depuis sa publication jusqu'à nos jours, à plus de discussions dans l'étude de Molière qu'aucun autre ouvrage se rapportant au grand poète comique. Voici ce que Boileau en dit : (c Pour ce qui est de la vie de Molière, franchement, ce n'est pas un ouvrage qui mérite qu'on en parle ; il est fait par un homme qui ne savoit rien de la vie de Molière ; il se trompe dans tout, ne sachant pas même ce que tout le monde sait. » Boileau ne se donna pas la peine de corriger les erreurs de cette biographie, quoique peu de contemporains de Molière fussent dans une position aussi avantageuse pour écrire sa vie. La critique de J.-B. Rousseau, ami et admirateur de Baron, n'est guère plus tempérée : « Cette misérable Vie de Molière^ où on ne trouve ni style, ni vérité, ni sens commun, ouvrage plus propre à rendre méprisable et ridicule cet illustre auteur qu'à donner la moindre lumière sur ses écrits et sur sa personne. » Il y revient plusieurs fois avec la même indignation.

En somme, l'opinion a toujours été trop sévère envers Grimarest et Bai^on, en ce qui concerne cette Vie^ et c'est malheureux pour la réputation de Baron que son nom y soit mêlé. Lui, de son côté, a manqué une magnifique occasion de payer la dette de reconnaissance qu'il devait à Molière. Personne autre que lui ne pouvait être plus au courant des^secrets intimes et des

affaires de Molière. Personne ne fut dans une meilleure situation pour réfuter les attaques diffamatoires qui avaient été jetées à la mémoire de Molière, ouvertement aussi bien que sous le voile de Tanonyme. Que Baron, à cet égard, n'ait pas reconnu son obligation envers Molière celaest très à regretter ; et qu'aucun des bons historiens de cette époque n'ait vu son importance, comme source d'informations en ce qui concernait Molière, c'est aussi surprenant que malheureux. Baron semble avoir reconnu surtout que c'était là une bonne occasion de parler de lui-même ; ainsi, bien qu'il n'ait vécu avec Molière que pendant moins de cinq ans, un cinquième à peu près des pages de la Vie est consacré à Baron. Son égoïsme et sa suffisance ne se sont jamais mieux montrés. Quelquefois même, non seulement il ne saisit pas l'occasion de rendre hommage à Molière, mais il avance des insinuations qui rabaissent sa dignité, et même le rendent ridicule. Mais, généralement parlant, ses récits sont à la louange de Molière; il lui rend maints hommages.

Une des choses sur lesquelles il est le plus difficile de se prononcer, quand on essaie de séparer ce qui est bon et digne de foi de ce qui est suspect, dans cette Vie, ce sont les informations concernant la vie domestique de Molière. Bien qu'elles ne rapportent pas les adultères de la Fameuse Comédie?i?îe, elles ne donnent pas moins à Molière la position d'un mari malheureux et nous représentent sa femme comme une coquette. Il est difficile d'accepter l'hypothèse — basée sur le fait que Baron connaissait intimement les conditions du ménage de Molière — que c'est lui-même qui a fourni ces histoires à Grimarest.

Au moment où la Vie parut, M'^^ Molière était morte depuis quatre ans. Il n'y a rien qui indique que, pendant son séjour dans la même troupe que Baron, de 1680 à 1691, leurs relations aient été d'une nature

sentimentale, favorisée à ce qu'on suppose par les passages amoureux de Psijché, ni qu'ils aient renouvelé l'inimitié qui avait existé entre eux autrefois. Par conséquent, Baron n'avait aucun motif pour souiller le nom de la femme de Molière, ce qu'il ne pouvait faire sans que la réputation de Molière lui-même s'en ressentît, et cela serait incompatible avec là reconnaissance que Baron lui exprimait fréquemment. Si ces considérations ne suffisaient pas à éloigner toute idée de collaboration de Baron dans cette partie de la Vie, l'histoire des derniers jours de Molière et de sa mort devrait suffire^, car cette histoire est écrite de façon à faire ressortir le caractère noble de Molière, et elle est pleine de tendresse et d'affection, bien que pauvre comme œuvre littéraire, ainsi que l'écrit Grimarest. Nous aimons mieux croire, à l'égard de M''® Molière, que Baron ait respecté jusque dans la mort ce que son maître avait aimé.

Nous concluons, d'après l'examen de cette Vie, que, bien que Baron ait, en maintes circonstances, négligé de reconnaître les obligations qu'il devait à Molière et de lui témoigner, en partie, une affection filiale, et que, comme J.-B. Rousseau le dit si bien : « le talent qu'il avait à peindre emportait quelquefois son imagination au delà des bornes du vrai », l'ouvrage a une grande importance. Rempli d'incidents, tout insignifiants qu'ils soient parfois, il est néanmoins notre source principale, et, étant bien contrôlé, il devient une véritable mine d'informations sur plusieurs phases de la vie de Molière. Boileau le jugea trop sévèrement ; Brossette avec plus

* Cf. le Registre de La Grange, inscription du 17 février 1673, quant à la vérité du récit de Baron : « Ce mesme jour, aprez la comédie, sur les 10 heures du soir, Monsieur de Molière mourust dans sa maison, rue de Richelieu, ayant joué le roosle du d* Malade Imaginaire, fort incommodé d'un rhume et fluclion sur la poitrine qui luy causoit vne grande toux, de sorte que dans les grans efforlz qu'il fist pour cracher, il se rompit une veyne dans le corps et ne vescut pas demye heure ou trois quartz d'heures depuis la^« veyne rompue »

de justice. Il est, après tout, le seul qui existe dans son genre, et c'est aussi le produit d'une époque oiî l'histoire était dans son enfance, alors que « l'anecdote » et « la récréation littéraire » étaient à leur apogée. Et après tout, chaque hiographe de Molière, tout soigneux et exigeant qu'il soit, ne sanctionne-t-il pas cette hiographie en la citant? Enfin, né doit-on pas apprécier la valeur de cet hommage posthume rendu trente-deux ans après la séparation?

Baron coopéra aussi à la Vie de Molière qui fut arrangée et finie, au moins en partie, par Claude Brossette (1671-1743), fondateur de l'Académie de Lyon et correspondant de Boileau et de J.-B. Rousseau, etc. Dans sa lettre de Lyon à Rousseau, le 25 août 1730, Brossette laisse tomber cette remarque : « Comme il (Boileau) avait été contemporain et ami de Molière et que nous avions souvent occasion de parler de ce poète comique, M. Despréaux m'en apprenait, chemin faisant, beaucoup de particularités, qui ne seront point perdues, si Dieu me prête vie. Il m'avait même promis de me donner des éclaircissements suivis sur toutes les comédies, mais je n'eus pas le temps de me livrer à cette occupation. J'ai suppléé à cela par les conversations que j'ai eues avec notre illustre Baron, et par d'autres ressources que je n'ai point négligées »

Dans sa lettre à Rousseau, du l^'" mars 1731, il parle encore de ses desseins à cet égard et nous apprend qu'on lui a demandé ses notes et anecdotes pour insérer dans « une édition magnifique de Molière in-quarto avec figures ». Il commence donc de mettre en état ces faits, qui lui ont été indiqués, « non seulement par M. Despréaux, intime ami et grand admirateur de Molière ; mais encore par Baron et par d'autres personnes qui ont vécu familièrement avec lui ». Mais dans

sa lettre du 9 avril 1731^ Brossette, en demandant à

J.-B. Rousseau ses «réflexions sur Molière», ajoute: a Si j'ai tiré de grandes lumières des conversations que j'ai eues avec notre ami Baron, ne croyez pas que j'aie adopté sans réserve tout ce qu'il m'a présenté. Je me suis précautionné contre ce qui pouvait être suspect, et j'ai su distinguer les circonstances qui ne servaient que pour l'ornement et qui étaient, pour ainsi dire, les fleurs de son imagination. J'avais d'ailleurs une règle pour juger de son exactitude : c'était, quand ce qu'il me racontait se trouvait conforme à ce que j'avais appris, ou de M. Despréaux, ou de quelque autre témoin digne de foi. » Grimarest aurait dû suivre une telle règle ! La Vie par Grimarest avait appris à Brossette, ainsi qu'à Rousseau, qu'il fallait se défier des récits de Baron.

Brossette parle encore de ses notes dans sa lettre du o octobre 1731, en disant : « Il m'est absolument impossible d'y mettre la main à présent '. » Nous n'avons plus de nouvelles de ses «Notes»; il est mort en 1743, et l'éditeur de cette édition des lettres de J.-B. Rousseau nous apprend que u après la mort de M. Brossette, on a chercbé dans ses papiers les notes qu'il avait rassemblées sur Molière. On ne sait point encore dans quelles mains elles ont passés ». H est possible que Brossette les ait « toutes jetées au feu », comme il reconnaît avoir fait de sesrecbercbessur Boileau. De nos jours, on n'en trouve aucun vestige; ce qui serait le plus précieux de tous ses ouvrages semble irrémédiablement perdu.

Peut-être la conscience de Baron s'est-elle enfin éveillée pour lui dicter le devoir qu'il avait de transmettre à la postérité les faits de la vie de son bienfaiteur ! Mais enfin, on ne doit pas trop reprocber à Baron de n'avoir pas songé à une tàcbe à laquelle personne, avant notre époque, n'a effectivement mis la main.

» Pour ces citations, consultez les Lettres de J.-B. Rousseau, t. II. 2 Gizeron-Rival parle aussi de ces noiis sur Molière.

Lorsque nous nous plaçons à un point de vue général et que nous jetons un coup d'œil d'ensemble sur l'œuvre de cet homme illustre, dont la vie a empiété sur deux siècles , nous sommes d'abord étonnés de l'immense diversité de ses talents. Nous pouvons bien, au milieu de l'orgueil qu'excitent en nous les progrès modernes, nous arrêter et nous demander si le monde produit encore des hommes qui, tout en jouissant de tous les plaisirs, bons ou mauvais, de la vie, comme l'ont fait les anciens, soient capables de contribuer dans une telle mesure au total de la perfection humaine ou du bonheur humain.

Considérons d'abord Baron comme auteur. Quoiqu'il fût en premier lieu acteur, et ensuite auteur parce que les deux se tiennent de près, cependant le point culminant de sa gloire se trouve dans sa carrière théâtrale : et puisqu'il en est ainsi, il est naturel déparier de celleci en dernier lieu. Cependant, comme auteur, pouvonsnous le congédier sans autre façon comme font certains critiques qui, apparemment, n'ont pas lu ses ouvrages? Ne peut-on pas, du moins sous quelques rapports, comparer Baron, dont la célébrité fut éclipsée par celle de son maître, à Thomas Corneille dont la faible lueur était rendue invisible par la grande lumière du génie de son frère. Le monde est avare des hommages qu'il rend. De même qu'il a donné tous ses éloges au maître de Baron en tant qu'auteur, tout en les lui ménageant en tant qu'acteur ; de même il a Couronné l'élève comme

interprète, mais, comme auteur, il l'a exclu du temple du goût.

Baron parut à une époque de morte-saison pour la littérature, après une moisson merveilleuse d'un demisiècle. Il appartient à la période d'épuisement, période d'interprétation plutôt que de création, et il ne s'éleva pas au-dessus des besoins de son temps. Il donna au public contemporain, bon bourgeois de public qui demandait plutôt à s'amuser qu'à s'instruire, une dizaine d'assez aimables comédies. Il fut de ceux qui, pour ainsi dire, appliquent l'oreille au sol et découvrent ce dont leur public a besoin, plutôt que de ceux qui donnent au peuple le besoin de quelque cliose ; il fut de ceux qui suivent, plutôt que de ces bommes impérieux qui conduisent. C'est pourquoi ses pièces trompent aujourd'hui notre attente: car nous avons le tort de leur appliquer une règle universelle, incapables que nous sommes de réaliser les conditions qui les ont produites et qui leur convenaient si bien.

Sa contribution à l'œuvre de son temps mérite d'être étudiée sérieusement, si nous voulons arriver à la conception la plus exacte, la pks véridique. de cette littérature. Conservant, comme il a été dit, la meilleure tradition de son maître, nous donnant un écho de son génie comique, Baron est nécessaire pour compléter le cycle des dramaturges du xvii*' siècle. Après avoir commencé par de petites esquisses, il arrive par étape à un chef-d'œuvre, V Homme à bonnes fortunes ; il continue par d'autres pièces qui gagnent les suffrages de son temps, et sur la fin. il indique une route nouvelle vers les adaptations du théâtre latin. S'il ne réalise pas cette « gaîté intarissable, inextinguible » ou ce « mouvement impétueux de verve » qui distingue le génie comique, sa comédie possède au moins une base solide : celle de la vérité humaine plutôt que celle du romantisme et de l'imagination. Il est évident qu'il a étudié le

monde, aussi bien que le théâtre, à plus d'un point de vue. Il nous a laissé plusieurs bons portraits des hommes de son temps : bourgeois, aristocrates, etc., originaux amusants qu'il sut copier d'après nature. Il fut, de plus, assez habile pour ne pas tomber dans tous les défauts de ses contemporains, bien qu'il ne restât toujours qu'un demi-Molière.

Entre les Chevaliers, les Grondeurs, les Négligents, les Muets, les Importants de son temps, \ Homme à bonnes fortunes se dresse en un relief vigoureux, par la conception hardie, la touche large et puissante qui le caractérisent. Et nous emportons de cette pièce une saveur de comique franc, de vivacité dans le dialogue, et, de plus, une collection de souvenirs de cet âge charmant que nous cherchons en vain dans les travaux de ses contemporains, si ennuyeux par leur banalité.

On a trop souvent étudié les auteurs dramatiques comme hommes de lettres, comme poètes, comme philosophes, enfin comme écrivains, sans examiner quelle était leur manière de construire leurs pièces. C'est justement à cet égard que Baron a pu instruire les poètes de son temps, car il était maître de tous ces ressorts si fins, si subtils, si difficiles, quelquefois méprisés parce qu'ils ne sont pas compris. Bien que la matière qu'elles contiennent soit parfois de peu d'importance, les pièces de Baron sont bâties d'après une méthode très perfectionnée. Il aurait mieux valu, pour les mauvais comiques qui lui succédèrent, l'imiter sur ce point que de se moquer de ses « artifices extérieurs ». Il se trouvait enfermé entre les faiseurs de comédies d'intrigue et les faiseurs de comédies anecdotiques : il a choisi le parti le moins mauvais, et il a indiqué la voie à suivre.

Comme auteur, il est enseveli dans l'oubli avec ses contemporains, parce qu'on n'a plus besoin de lui. Quels travers nous amusent davantage que ceux de notre propre temps et de nos voisins? Baron ne porta pas ses

aspirations plus loin qu'à satisfaire les exigences du public qui achetait sa marchandise : il suivit les caprices de la mode. En quelques courtes années, il compila, plutôt qu'il ne créa, un nombre considérable de pièces qui étaient probablement la production de ses moments de loisir : « Je l'ai faite en très peu de temps, dit-il de \ Homme à bonnes fortunes; je la commençai et la finis presque dans les moments de loisir que la Cour nous laisse à Fontainebleau^. » Heureusement doué comme il l'était, et le travail lui coûtant si peu, il aurait bien fait de retrancher un peu du temps qu'il perdait à ses bonnes fortunes pour améliorer ses pièces. Mais, après tout, un homme ne peut pas être universel dans chaque genre.

Inutile de dire que Baron a imité Mohère, et l'a même au commencement pillé sans retenue, à l'exemple de tous les autres comiques de l'époque. Nous trouvons chez lui beaucoup des idées et des personnages de Molière, sous des noms différents. Mais il ne serait pas juste, non plus, de rapporter au maître toutes les qualités du disciple; on peut même remarquer que sur quelques points secondaires, comme la suite régulière des événements et le progrès de l'action. Baron a mieux fait que son maître. Il est sous-entendu également que pour l'étude et la peinture des caractères, il reste loin derrière Molière.

Avant de perdre de vue Baron l'écrivain, notons qu'il ne se borna pas à la gloire d'auteur dramatique : il voulut y joindre celle de poète. Outre ses pièces en vers, on a de lui plusieurs odes et satires d'Horace, traduites en vers français, et quelques poésies fugitives, fruits de ses loisirs-. Il n'a pas été dans les limites de notre œuvre d'étudier ces essais même d'une façon sommaire ; remarquons, en passant seulement, que ses traduc-

* Cf. la préface, par Baron, de VHomme à bonnes fortunes

* Voir la liste des œuvres de Baron.

tions d'Horace lui valurent beaucoup de satisfaction. Elles sont fidèles au latin, quoiqu'un peu lourdes, et ont une certaine valeur comme débuts. Ses autres poèmes sont plutôt des vers adressés aux Mécènes de son époque; ces essais lui apportèrent du moins la faveur qu'il avait en vue.

L'acteur Michel Baron apportait en venant au monde tous les dons nécessaires à sa profession. Dès sa jeunesse, célèbre entre les plus beaux esprits de son époque, il reçut ses impressions les plus durables des mains du premier comique de tous les temps.

Lorsque Molière meurt à l'improviste, c'est Baron qui sauve la situation: huit jours après, on affiche le Misanthrope^. Ensuite, il passe, à vingt ans, à la tête d'une ancienne troupe de comédiens. A une époque plus féconde en interprètes qu'en créateurs, il est le premier des interprètes, et renchérit sur les hauts faits de ceux qui l'ont précédé sur la scène, en conservant leurs meilleures traditions. Toujours enfant chéri de la fortune, il passe vingt-neuf années dans une riche oisiveté ; puis, se redressant tout à coup à l'âge de soixante-sept ans, il étonne de nouveau le monde par son jeu. De nouveau, l'envolée merveilleuse de ses talents excite l'étonnement du monde : du souriant Dorante, il passe au blanc Venceslas ; d'agile valet, il devient sénateur romain ; du plus haut de la tragédie, il tombe dans le comique le plus gai, et cela avec une telle rapidité qu'il semble qu'il n'y ait qu'à changer les affiches pour le métamorphoser en un autre personnage. Il ne crée pas moins de quatorze rôles nouveaux. Il accomplit une seconde révolution dans le domaine de la déclamation ; il restaure définitivement son art dans chacune de ses parties. Enfin, il meurt à son poste, martyr du théâtre, intrépide jusqu'à la fin.

* Voir plus haut, page 65.

Voltaire le choisit comme exemple d'un homme qui montra mieux qu'aucun autre combien le rôle de parfait acteur exige tous les dons de la nature : une grande intelligence, un travail assidu, une mémoire imperturbable et Tart d'incarner le personnage représenté. Son nom passa dans l'usage comme le symbole du mérite le plus élevé *.

Quelle place lui assignons-nous donc parmi les acteurs de tous les temps? Celle que lui ont donnée ses contemporains. Et si nous avons réussi par cette étude, peutêtre trop longue au gré de certains, mais non au nôtre, à justifier d'un grand nombre de critiques imméritées qu'on lui a faites, cet homme qui est un des plus caractéristiques de la nation française, cette seule pensée nous payera de toutes les peines que nous avons prises. L'unanimité de ses contemporains n'a pas manqué de l'appeler l'illustre, l'incomparable, le plus grand acteur que la France ait jamais produit. Pouvons-nous dire de lui, avec un homme ^ qui l'évoqua après plus de quatrevingts ans, qu'il combinait toutes les qualités de ses successeurs : celles de Dufresne, qui ne possédait qu'une chaleur médiocre ; celles de Grandval, qui avait dans l'organe un défaut irrémédiable; celles de Lekain, qui ne tenait pas de la nature un extérieur propre aux premiers rôles ; celles de Bellecourt et Mole, qui ne pouvaient remplir que la moitié de Baron, c'est-à-dire les premiers rôles de la comédie? Pouvons-nous porter nos louanges aussi haut que l'a fait ce même Molé^, lorsqu'il a dit que « si l'on eût fondu dans un creuset

* Voltaire se souvenait si bien du jeu de Baron qu'il employait son nom comme éloge lorsqu'il voulait louer quelque acteur au plus haut degré; il le donne ainsi à un jeune acteur de la troupe de La Noue qu'il appelait le « petit Baron ». Cf. les lettres au comte d'Argental du 5 mai et du 5 juin 1741. Œuv. de Voltaire, t. XXXVI, p. 53 et 68, avec les notes d'explication.

2 Lemazurier, Gai. hist. (1810), t. I, p. 91.

3 Mémoires de Mole, p. 258.

Lekain et Aufresne, on eût fait Baron ou Melpomène » ? Enfin, qu'est-ce qui peut mieux embaumer sa renommée et la rendre immortelle que ces beaux vers de son plus fidèle ami :

Du vrai, du pathétique il a fixé le ton ;

De son art enchanteur l'illusion divine

Prêtoit un nouveau lustre aux beautés de Racine,

Un voile aux défauts de Pradon *.

* Œuvres de J.-B. Rousseau, t. II, p. 375.

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