‹ Michel Baron, acteur et auteur dramatiqueChapitre 4 sur 31 · CHAPITRE VI Résurrection · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI Résurrection

Baron étonne le monde en annonçant sa rentrée à 67 ans. — Raisons qui le décident à reparaître. — Second début le 10 avril 1720. — Accueil cordial qui lui est fait. — Changements dans le personnel de la Comédie-Française pendant sa retraite. — Tentatives faites pour décourager Baron. — Variété étonnante de ses rôles. — Son succès extraordinaire. — Éloges de ses contemporains. — Contraste de quelques rôles avec son âge avancé. — Son répertoire surprenant. — Baron « lanceur» de nouvelles pièces. — Sa faiblesse croissante ne l'empôche pas de jouer. — Son départ sensationnel du théâtre. — Sa mort le 22 décembre 1729. — Son âge véritable.— Hommages sans précédents rendus à sa gloire.

Tel était donc l'état du théâtre lorsque, en 1720, Baron étonna le monde en annonçant son intention de reparaître devant le public, après vingt-neuf ans de retraite. Bien qu'il eût pu prendre cette détermination depuis quelque temps, il l'annonça subitement, et ce fut comme un coup de foudre pour le monde théâtral de Paris -. A la clôture de Pâques, suivant le Mercure de France, La Thorillière parut sur la scène pour prononcer le compliment d'usage. Après avoir franchement exprimé le regret que la troupe éprouvait en voyant diminuer le nombre

* Non seulement les frères Parfaict (Eist. du th. fr., t. XV, p. 473), mais aussi le marquis de Dangeau, disent que l'autorisation royale fut accordée à Baron de remonter sur la scène, mais vraisemblablement le public n'en savait rien. Dangeau consacre à Baron cette courte mention, à la date du 6 mars 1720 : « M. Baron père a un Brevet pour remonter sur le théâtre de la comédie. » Ce brevet devait permettre à Baron de reprendre son rang parmi les comédiens, sans perdre sa pension.

et l'intérêt du public, il ajouta : o: Molière, Corneille et Racine s'efforçaient en vain de vous rappeler à nous; et nous faisons plus de créanciers que nous n'attirons de spectateurs. » Puis, continuant, il reconnut que l'appui du public était devenu, récemment, un peu m.eilleur, et il le sollicita pour l'avenir : a Quant à nous, dit-il, nous nous engageons par un traité solennel, et à la face du parterre, de ne négliger, ni soins ni efforts, pour nous rendre dignes de vos attentions. Nous ne croirons jamais en avoir assez fait pour contenter votre goût, et nous ne prendrons même votre approbation la plus déclarée que pour un engagement à mieux faire. En voici la preuve : Nous ouvrirons le théâtre par Polyeucte. Le mercredi ensuite au Palais-Royal *, M. Baron représentera Cin?ia. Ce lieu retentit encore des applaudissements qu'il y a reçus. Nous espérons que l'exécution répondra à votre attente. Je crois que son nom suffit. Messieurs, sans vous faire ici un plus long discours. » Le rédacteur ajoute : « Ce discours, prononcé d'un ton respectueusement enjoué, fut si bien reçu par les spectateurs que les applaudissements furent continuels depuis le commencement jusqu'à la fin 2. »

On se représente facilement l'enthousiasme avec lequel cette nouvelle fut accueillie. Le cercle des admirateurs de Baron comprenait tous les habitués du théâtre; ceux qui ne l'avaient pas vu autrefois avaient entendu parler de son jeu. De plus, Beaubourg s'était retiré, Ponteuil était mort en 1718, et Quinault-Dufresne n'était encore qu'un jeune acteur. La rentrée de Baron, plus productive que toutes les nouveautés et que tous les débuts, attirait constamment une affluence considérable, et le public vit avec surprise que, pendant une inaction de

* G.-à-d. à l'Opéra, qui se trouvait alors dans le Palais-Royal, où il est resté pendant le xviii» siècle. — Voir Le théâtre sous Louis XIV (Despois). •

2 Mercure de France, mars 1720, p. 99 et suivantes.

trente années, il n'avait rien perdu des talents qui l'avaient si justement fait admirer de la génération précédente K

Il nous est difficile de nous figurer une pareille situation : il faudrait s'imaginer que Delaunay reparaisse de nos jours sur la scène — Baron ne fut pas moins que ne le serait aujourd'hui Delaunay un homme d'une autre époque.

Si les raisons qu'avait Baron pour se retirer de la scène en 4691 étaient peu compréhensibles, celles qu'il eut pour y revenir en 1720, à l'âge avancé de 67 ans, ne le sont pas moins. Un auteur qui lui est peu favorable dit que : « Il devait le plus être occupé de l'éternité 2. ^ Selon un autre qui ne nous dit pas d'oii viennent ses renseignements, Baron se trouvait dans la gêne 3 ; mais ceci semble peu probable, car nous ne savons rien qui nous permette d'affirmer qu'il le fut à une période quelconque de sa vie. D'ailleurs, dans une Lettre en vers écrite au régent, il a détaillé son budget, qu'il regarde comme suffisant. Il paraît plus probable, et nous en avons un indice dans les paroles de La Thorillière, que sa rentrée était due à la décadence de la troupe, et qu'il céda aux prières de certains membres influents, dans l'espoir de ramener la faveur du public. Comme les attraits de la vie de théâtre et de l'art dramatique avaient toujours autant de charmes pour lui, et comme il se sentait encore jeune — est-on jamais assez vieux pour ne pas se sentir jeune ? — on comprend facilement qu'il ne faut pas d'autres raisons pour expliquer son retour sur la scène. De plus, son caractère

^ Gai. hist. des acteurs du th. fr. — a A partir de ce jour fde sa rentrée], remarque Jules Bonnassies, les chambrées redevinrent complètes. » — Préface à VHomme a bonnes fortunes (1870), p. 40.

2 Le grand dictionnaire historique de Louis Moreri, p. 130.

3 Soleirol, Molière et sa troupe, p. 64.

inquiet, le désir du changement, si souvent manifesté dans sa vie, suffiraient à expliquer sa résolution.

Comme La Tliorillière l'avait promis, Baron reparut à rOpéra le 10 avril 1720 dans le rôle de Cinna, dans la tragédie de ce nom, en présence d'une grande affluence de spectateurs ^ Le régent lui-même avait tenu à assister à ce spectacle. On nous dit que son jeu ne fut d'abord pas apprécié : « Sa démarche noble, simple et majestueuse, dit l'abbé de la Porte, ne fut point goûtée d'un public accoutumé à la fougue des acteurs du temps « ; mais lorsque, dans le tableau de la conjuration, il vint à ces beaux vers :

Vous eussiez vu leur yeux s'enflammer de fureur; Et dans le môme instant, par un efl'et contraire, Leurs fronts pâlir d'horreur, et rougir décolère.

« Il rougit et pâlit si rapidement que le feu et la vérité de son jeu lui concilièrent tous les suffrages*. » A la fin du spectacle, il récolta d'aussi nombreux applaudissements qu'à l'occasion de son premier début, cinquante ans auparavant. L'enthousiasme des vieillards qui l'avaient entendu il y avait vingt-neuf ans, ne connut plus de bornes, quand ils s'aperçurent que son jeu, loin d'avoir pâli, était encore plus savant.

J.-B. Rousseau, écrivant au sujet de ce retour extraordinaire au théâtre, dit qu'il « regarde Baron comme le vieil Esope des Romains qui après vingt ans d'absence remonta, comme vous le savez, sur le théâtre de Rome,

1 Cf. Hist. du th. fr., t. XV, p. 473; et Parnasse français, p. 640.

^ Anecdotes dramatiques, par l'abbé de la Porte, t. I, p. 204. — Notons pourtant que l'effet imaginé par l'abbé de la Porte est matériellement impossible, puisque les acteurs mettaient alors, comme à présent, du rouge, et cette exigence de l'optique théâtrale leur a toujours enlevé l'altération du teint comme élément dramatique. Cf. le Dictionnaire du théâtre de Pougin. Puis, le comédien eût-il pu produire aussi rapidement des effets opposés? De plus, son visage ne doit exprimer, dans le présent cas, que le seul sentiment de la joie.

avec les mêmes applaudissements qu'il avait eus dans sa jeunesse * ».

Baron avait au moment de sa rentrée soixante-six ans et demi. D'après les portraits de lui peints à cette époque, il garda toujours les même traits que dans son portrait de de Troy, « amaigris, mais réguliers, nobles; c'est encore son maintien royal, son regard souverain, son geste à la Louis XIV ».

Baron, à sa rentrée en 1720, ne trouva sûrement sur la scène que peu des compagnons à qui il avait dit adieu en 1691. Nous ne pouvons, cependant, accepter, comme concluante, l'assertion de Bonnassies ^ d'après Lemazurier ^ que La Thorillière * fut le seul de ses anciens camarades faisant partie de la troupe, en 1720. Nous avons dressé avec soin et sous réserve la liste ^ suivante de l'état de la troupe en 1691 et en 1720 :

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