‹ Michel Baron, acteur et auteur dramatiqueChapitre 3 sur 31 · DE MADEMOISELLE BARON, COMÉDIENNE ILLUSTRE DANS LA TROUPE ROYALE · texte numérisé non relu

DE MADEMOISELLE BARON, COMÉDIENNE ILLUSTRE DANS LA TROUPE ROYALE

Icy gît, qui fut Indienne,

Bohémienne, Egiptienne,

Athénienne, Arménienne,

Qui fut Turque, qui fut Payenne,

Le tout comme Comédienne

Et, puis, mourut bonne Chrétienne ^

Ce serait le moment à présent de nous occuper un peu des enfants de ce beau couple. Cette question a été négligée par tous les anecdotiers et biographes qui ont traité de l'histoire de cette famille, un seul excepté, A. Jal2.

Le premier enfant qui leur naquit — le premier du moins que les patientes recherches de Jal aient retrouvé — fut un fils que Ton baptisa à Saint-Sauveur, le 2 juin 1644, du nom de Claude Boiron. Il eut pour parrain Claude Foucault, conseiller du roi au Parlement de Paris.

Leur second enfant, une fille à laquelle on donna les noms de Jeanne-Florence, fut présentée à la même église pour être baptisée, le 28 octobre 1646, par « demoiselle Jeanne-Florence Hervé, femme du noble homme M^Cléophasse de Halus, Conseiller-Secrétaire du Roy », sa marraine, et M® Henri Larcher, contrôleur général « des vénerie et fauconnerie du Roy », son parrain 3.

Leur troisième enfant, un garçon dont Tacte de baptême est reproduit à notre Appendice, fut baptisé au

* Loret, Muze hist., lettre du 9 sept. J662. Éd. Livet, t. III, p. 547, col. 1 et 2.

» Dict. crit., p. 111 et suiv., qui cite les actes de baptême mentionnés plus loin. •

3 L'acte de baptême présente cette singularité que le vicaire ayant écrit le nom du père de l'enfant, André Boiron, surchargea son écriture pour mettre Baron. — Jal, Dict., p. 112.

Palais-Royal, le 5 novembre 1647. Il eut pour parrain Charles de Créqui, prince de Poix, et pour marraine M"" de Guerchy, fille d'honneur de la reine régente. Nous remarquons que cet acte de baptême ressemble singulièrement à celui du fils aîné de Molière, qui eut aussi pour parrain le « très hault et puissant seigneur, Messire Charles de Créquy, premier gentilhomme de la chambre du Roy », et pour marraine une dame de la Cour K

De nos jours, nous ne voyons rien d'extraordinaire à ce qu'un fils de Molière ait eu pour répondants devant l'Église d'aussi illustres personnages, mais nous avons le droit de nous étonner un peu de ce qu'un fils d'André Baron ait été baptisé sous d'aussi hautes protections que celle de pairs du royaume et au Palais-Royal même. Commentexpliquer cela?Devons-nous supposerqu'André et Jeanne Baron étaient aussi célèbres parmi leurs contemporains que Molière l'était parmi les siens ? Or, ne serait-il pas plus raisonnable de supposer que cet insigne honneur leur venait de la faveur et de l'admiration dont jouissait « La Baronne » à la Cour? Sa « belle et tendre manière », sa « grâce toute mignonne », ses « mille et mille agrémens jolis », dans le langage fleuri de Loret, l'avaient emporté sur M"" Molière. De plus, si nous examinons de près l'acte de baptême du fils de Molière, nous voyons que Molière y est qualifié de valet de chambre du roi. Cette distinction, rarement conférée aux personnes qui ne remplissaient pas une fonction auprès du roi, justifie dans une certaine mesure l'honneur fait au fils de Molière ; les Baron, au contraire, ne jouissant d'aucun titre, la faveur faite à leur fils est beaucoup plus grande et plus difficile à expliquer.

Il nous paraît très regrettable que de semblables hon-

* Voir, pour ce qui concerne cet acte, Despois et Mesnard, Œuvres de Molière, t. X, p. 472.

neurs princiers n'aient pas marqué les baptêmes des enfants qui leur vinrent après : d'Hierosme Boiron, baptisé le 11 novembre 1648; de Nicolas, « fils du noble bomme André Boyron, comédien du Roy », baptisé le 2 juin 1650; et surtout de Michel*, « fils de André Boyron, bourgeois de Paris », baptisé à l'église Saint- Sauveur, le 8 octobre 1653 2.

Ainsi vint au monde notre acteur-auteur, le dernier des six enfants d'André Baron et de Jeanne Ausou. Nous ne pouvons être sûr qu'il naquit dans cette maison de la rue des Deux-Portes, 011 était né Charles, le troisième enfant 3. Nous pouvons cependant établir, d'après son acte de baptême *, qu'il eut pour parrain (( Michel Bachelier, bourgeois de Paris » et pour marraine « Catherine Yon, femme de Jacques Guilhamar, advocat en parlement ». A Michel Baron s'arrêta la série des enfants de ses parents, du moins de ceux inscrits aux registres de Saint-Sauveur. Son père et sa mère, étant des acteurs réputés, auraient dû être dans une situation aisée, et auraient pu lui donner une instruction convenable, si le malheureux accident cité ci-dessus n'était venu causer la mort de son père et changer le cours de la vie de sa mère. Les circonstances de sa naissance étaient favorables à la carrière future de notre héros, puisqu'il naissait dans Tentourage même où il devait poursuivre sa carrière. Comment il Iriom-

* Il ne vaut guère la peine, puisque nous avons les données de l'acte de naissance de Michel Baron, de même que les témoignages concordants d'à peu près tous ses biographes, de prendre en considération l'affirmation de l'abbé d'AlIainval, Lettre à Mylord *** , etc., par « George Wink », p. 215, que « son vrai nom était François ».

* Cet acte de baptême fut produit après la mort de Michel Baron en 1729, par sa famille, suivant Lemazurier. Gai. hist. des acteurs du th. fr., t. I, p. 78. Voir aussi la fin de la biographie de Michel Baron, infra, pour d'autres observations au sujJl de la date de sa naissance.

3 Voir cet acte à l'Appendice.

* Ibidem.

pha des événements fâcheux qui Tentourèrent de bonne heure, comment il conquit l'amitié du plus grand auteur comique du monde, comment finalement il parvint à une position si éminente au théâtre — c'est une des histoires les plus extraordinaires d'une époque oii les vies extraordinaires étaient plus communes qu'en aucun des siècles^qui suivirent.

Michel Baron. — Sou enfance et ses débuts.

Orphelin de bonne heure, il est élevé durement et négligemment par un oncle et une tante. — S'engage tout jeune dans la troupe enfantine des « Comédiens de Monseigneur le Dauphin », fondée par les Raisin (à la fin de 1664 ou au commencement de 1665). — Son succès. — Voyages en province. — Retour à Paris. — Il joue au Palais- Royal, sur la scène de Molière. — Remarqué par lui, il entre dans sa troupe. — Joue pour la première fois aux fêtes de Saint- Germain-en-Laye (décembre 1666) ; remplit le rôle de Myrtil dans Mélicerte. — Quitte le Palais-Royal à la suite de désaccords avec M"' Molière. — Retour à la troupe Raisin. — Pérégrinations en province. — Passage dans une autre troupe. — Il est rappelé chez Molière (1670). — Amitié intime de Molière et de Baron.

Nous ne savons presque rien de la plus tendre enfance de Michel Baron, dont le succès, comme acteur-auteur, devait perpétuer la réputation que son père et sa mère s'étaient faite et créer définitivement la renommée de sa famille. Son père est mort , à quelques jours près, deux ans après sa naissance, et sa mère sept ans plus tard. Il a été ainsi de bonne heure privé des soins de ses parents. Il est peu probable que sa mère se soit donné beaucoup de peine pour l'élever, absorbée, comme elle Tétait vraisemblablement, par son succès au théâtre et l'adulation de ses nombreux adorateurs*. Il n'est pas

* Cela ne veut pas dire que tous les^cteurs de ces temps-là négligeaient l'éducation de leurs enfants, ou qu'ils les élevaient mal : un observateur de l'époque, un Lyonnais, Samuel Ghappuzeau, dans son Théâtre François (1674), p. 135, dit : « Les familles des comédiens que

probable, non plus, qu'elle Tait confié à de meilleures mains que les siennes pour le faire élever, et cela pour des motifs pécuniaires. Nous savons, cependant, qu'elle lui a légué des propriétés d'une certaine valeur; il est donc à peu près certain qu'elle aurait pu pourvoir largement à son éducation.

Nous ne trouvons rien qui permette de supposer que sa mère le destinait au théâtre*, cette carrière toujours périlleuse pour ceux dont les parents sont gens de mérite. Il est plus que probable qu'elle lui aurait permis de suivre son inclination. A sa mort il fut recueilli par des parents. Lui-même nous fait, en quelques paroles brèves mais expressives, le récit de sa vie pendant qu'il était en pension chez son oncle et sa tante. Ils dissipèrent en peu de temps la plus grande partie des biens que sa mère lui avait laissés; quand il n'en resta presque plus, il commença à leur être à charge^. Par les quelques paroles auxquelles nous venons de faire allusion, il est facile de se rendre compte, en lisant entre les lignes, qu'il avait été durement mené et même maltraité par ses parents, et que les années de son séjour avec eux furent entièrement perdues pour lui.

Le cours de la vie de Baron à ce moment — pour son malheur d'abord, mais pour son plus grand avantage par la suite — se mêla à Paris avec celui de quelques comédiens nomades, les Raisin : le premier Raisin avait

j'ay connues à Paris ont esté élevées avec grand soin, l'ordre en toutes choses estoit observé, les garçons instruits dans les belles connaissances, les filles occupées au travail, et en quoi que ce fût je n'ay point trouvé de distinction entre leurs maisons et celle d'un bourgeois la mieux réglée. »

* Voir la notice avant YHomme à bonnes fortunes, t. I, Chefsd'œuvre des Aut. Com. « Sa mère, comédienne aussi, le destinait dès l'enfance au théâtre ».

î Vie de M. de Molière, par Grimarest,p. 48. — Cf. aussi le Parnasse François, de Titon du Tillet.

été organiste à Troyes, mais, animé du désir de gagner davantage et de faire une meilleure situation à sa famille, déjà nombreuse et sans cesse croissante, il inventa et fît construire, étant très ingénieux de sa nature, une curieuse « épinette à trois claviers » qu'il emporta à Paris pour l'exhiber. Cette épinette était savamment construite de façon à pouvoir cacher entièrement Tun de ses plus petits enfants qui, très précoce, était devenu maître dans l'art déjouer de cet instrument; de sorte que lorsque le père ordonnait l'exécution d'un morceau de musique quelconque, l'instrument répondait immédiatement, en jouant l'air demandé. Ce malin artifice eut un tel retentissement, — c'était à l'occasion d'une foire qui eut lieu dans les premiers mois de l'année 1661, — et tout Paris fut tellement émerveillé de ce phénomène que la famille Raisin se trouva bientôt sur le chemin de la fortune. Le roi ouït parler de cette invention et voulut la voir; on la fit transporter dans l'appartement de la reine, mais Sa Majesté en fut tout à coup effrayée, de sorte que le roi ordonna sur-lechamp d'ouvrir le corps de l'épinette; le secret du mécanisme fut ainsi découvert^.

Nous donnons ce petit résumé de l'histoire de l'épinette, racontée tout au long par Loret et Grimarest, à cause de ses rapports avec la venue de Michel Baron. Ce fut la grande vogue dont jouirent les Raisin, à cause de cet instrument, qui les mit à même d'organiser la fameuse troupe dans laquelle leurs enfants trouvèrent le chemin de la célébrité, et pour laquelle Michel Baron lui-même fut appelé à Paris.

A la foire suivantes, Raisin continua à exhiber Tépi-

* Vie de M. de Molière, par Grimarest, p. 44-47. Voyez aussi les lettres en vers de Loret du 9 avril 1661 et du 11 mars 1662 (éd. de Livet, t. III, p. 342, 347) qui en fait un pareil récit.

' Loret parle des « trois beaux enfyits dudit Raisin le cher soucy » qui, le 4 mars, avaient dansé << avec castagnettes » devant le roi, ces

nette, mais il y ajouta un petit divertissement^ comprenant une sarabande dansée par ses trois enfants, après laquelle on jouait deux petites pièces, Tricassin Rival et VAndouille de Troyes. Ce chang-ement obtint beaucoup de succès en 1662. mais il y a grande apparence que la foire de l'année suivante, 1663, ne fut pas si favorable pour Raisin. Car, en 1664, il abandonna tout à fait son épinette, et, prenant des jeunes gens de Tun et l'autre sexe, il les joignit à ses enfants. Voilà Torigine de la troupe qui prit plus tard le titre de « Comédiens de Monseigneur le Dauphin »; sous ce nom, elle parut sur le théâtre du Palais-Royal au commencement du mois de juin de cette année*. Voici l'opinion de Loret sur ces petits prodiges :

A propos de ce noble enfant*,

Pour qui de zèle je me pique,

Sur ma foy, sa Troupe comique,

(Qui ne sont pourtant que Ragots)

Avec leurs surprenans échos,

Leurs danses et leurs mélodies,

Pastorales et Comédies

Se font (foy d'Ecrivain loyal)

Admirer au Palais-Royal

Où le plus petit de la Troupe,

Est guère plus haut qu'une coupe,

Dansant, récitant, annonçant,

Est si rare et si ravissant.

Qu'on le pouroit, entr'autre choze.

Nommer le petit Belleroze.

A ne point mentir, sans le voir,

On ne sçaurait bien concevoir

Gomme ces Ragotins s'acquitent

Des jolis endroits qu'ils débitent,

enfants « presque aussi petits que des marionnettes ». (Jl/wse historique, lettre du 11 mars 1662; éd. Livet, t. III, p. 477.)

1 Histoire du théâtre français, par les frères Parfaict, t. IX, p. 295.

^ « Le Dauphin », disent les frères Parfaict, Eist. du th. fr., t. IX, p. 295.

Et (saDS à faux en discourir) Tout Paris y devroit courir, Car je ne croy pas que personne Plaignit de l'argent qu'on leur donne *.

Pendant ces événemenls, le jeune Michel restait encore à Villejuif, mais ses tuteurs se fatiguaient de plus en plus de leur victime qu'ils avaient déjà dépouillée de ses moyens d'existence. « Ils poursuivaient un procès en son nom », dit Grimarest 2; leur avocat, un nommé Margane, était aussi un poétereau, et une méchante pièce de sa façon, intitulée la Nymphe dodue, avait une fois vu la lumière du jour ^. 11 savait donc quelque chose des théâtres de Paris. En causant un jour avec les parents de Baron, il demanda ce qu'ils voulaient faire de leur pupille. « Nous ne le savons point, répondirent-ils*; son inclination ne paraît pas encore; cependant il récite continuellement des vers. » « Eh bien ! répondit Tavocat, que ne le mettez-vous pas dans cette petite troupe de Monsieur le Dauphin qui a tant de succès.» Les parents suivirent ce conseil, « plus, dit Grimarest, par envie de se défaire de l'enfant, et de dissiper plus aisément le reste de son bien, que dans le but de faire valoir le talent qu'il avait apporté en naissant». De cette façon sommaire, donc, furent décidées les destinées de Baron; il fut sur-le-champ présenté à cette troupe, où il fut engagé pour cinq ans par M^^*^ Raisin, qui en avait pris la direction à la mort de son mari dans le courant de l'année 1664 ^. Cette femme fut ravie, suivant le récit de Grimarest, de trouver un enfant qui pouvait

» Loret, Muze historique, lettre du 7 juin 1664. Édition Livet, t. IV, p. 208.

2 Voyez La Vie de M. de Molière, par Grimarest, p. 48 et suiv.

3 Ibidem. ^ * Ibidem.

5 Année donnée par de Mouhy, dans ses Tablettes Dramatiques, p. XX.

remplir tout ce que Ton souhaiterait de lui et « elle fit ce petit contrat avec d'autant plus d'empressement qu'elle y avait été fortement incitée par un fameux médecin de Troyes qui, s'intéressant à l'établissement de cette veuve, jugeait que le petit Baron pouvait y contribuer, étant fils d'une des meilleures comédiennes qui aient jamais été * ». Son succès fut immédiat, il fut très applaudi, et il ramena les foules qui avaient auparavant suivi l'épinette. « Il était surprenant, dit le récit de Grimarest, qu'un enfant de dix ou onze ans, sans avoir été conduit dans les principes de la déclamation, fît valoir une passion avec autant d'esprit qu'il le faisait 2.»

Il est difficile de fixer la date de ce premier début, car, ni Grimarest, ni les frères Parfaict ne donnent leurs informations avec l'exactitude d'un annaliste. Puisque Loret, qui gardait encore son ardente admiration des talents delà mère de Baron, ne le mentionne pas dans sa lettre du 7 juin 1664, citée plus haut, nous pouvons présumer qu'il n'était certainement pas dans la petite troupe avant cette époque. Un écrivain digne de foi, Moland, dans sa préface de Mélicerte^, donnée le 2 décembre 1666 *, ditque Molière avait recueilli Baron « depuis une année environ», ce qui, avec le témoignage de Robinet, cité plus loin, porte à croire que Baron quitta la troupe du Dauphin au commencement de 1666. Si nous tenons compte du temps nécessaire à son premier séjour à Paris avec la troupe des Raisin, à son voyage à Rouen ^ et à son retour à Paris, nous en arrivons à fixer pour date des débuts de Baron comme « Petit Comédien du Dauphin », les premiers mois de l'année 1665 ou les derniers de 1664.

1 Vie de M. de Molière, par Grimarest, p. 49.

2 Ibidem, p. 50.

3 Œuvres de Molière, t. IV, p. 244. — Voyez plus loin.

* Date fixée par Mesnard, Œuvres de Molière, t. X, p. 374. 6 En 1665, suiv. Molière et sa trou/pe, p. 63. — Voyez plus loin.

M"' Raisin ayant, suivant Grimarest ^ gagné à Paris vingt mille écus de bien, décida de faire une tournée en province, croyant y être reçue avec le même succès. Elle partit donc avec ses petits comédiens, y compris Baron, mais à Rouen, au lieu de préparer le spectacle, elle dépensa ce qu'elle avait d'argent avec un gentilhomme. du prince de Monaco, nommé Olivier, qui l'aimait à la folie. En très peu de temps, sa troupe fut réduite à un état pitoyable. Ainsi privée des moyens de jouer la comédie à Rouen, la Raisin prit le parti de revenir à Paris avec ses petits comédiens et son Olivier.

En arrivant à Paris, M"® Raisin, n'ayant aucune ressource et se trouvant sans moyens d'existence, pensa à la générosité de Molière et alla le prier de lui prêter son théâtre pour trois jours seulement, afin que les petits bénéfices qu'elle espérait faire dans ses représentations lui servissent à remettre sa troupe en état. Molière voulut bien lui accorder ce qu'elle demandait. Robinet, qui vit ses représentations, nous donne son opinion sur le jeune Baron à cette époque, dans sa lettre du 22 février 1666. Ce témoignage confirme, en le renforçant, le récit de Grimarest. De l'extrait de Robinet, voici la partie qui concerne Baron :

Cependant au Palais Royal, Avec un plaisir sans égal, On peut voir la Troupe Enfantine, Qu'on nomme la Troupe Dauphine, Dont les acteurs à peine éclos, Des plus vieux méritent le los. Sur tous le fils de la Baronne, Actrice si belle, et si bonne, Dont la Parque a fait son butin, A comme elle le beau destin.

De charmer chacun sur la scène, Quoiqu'il n'ait que douze ans à peine, Et certe, il sera quelque jour.

Fort propre aux Rôles de l'amour.

• * L'histoire du séjour de M"« Raisin à Rouen est racontée au long par Grimarest, Vie de M. de Molière, p. 50 et suiv.

Grimarest * nous apprend avec beaucoup de détails le grand succès qui accueillit ces représentations dès le commencement; le premier jour apporta beaucoup d'argent, mais le second fut encore plus profitable. Ceux qui avaient entendu le petit Baron en firent de tels éloges que le second jour qu'il parut sur le théâtre, la salle était comble ; M}^^ Raisin fit plus de mille écus. Molière, suivant Grimarest 2, étant incommodé, ne put voirie petit Baron les deux premiers jours, mais tout le monde lui en dit tant de bien qu'à la troisième représentation il se fit porter au Palais-Royal, tout malade qu'il fût. Les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, qui avaient assisté à toutes les représentations, furent aussi surpris que le public ; M'^« Duparc, en particulier, s'éprit du petit acteur et lui prépara un souper pour ce jour-là ^. Mais Molière contrecarra ses projets en invitant Baron à venir souper chez lui : « C'était un maître et un oracle quand il parlait, et ses comédiens avaient tant de déférence pour lui que Baron n'osa lui dire qu'il était retenu, et la Duparc n'avait garde de trouver mauvais que le jeune homme lui manquât de parole *. »

Grimarest ^ raconte tout au long les commencements de l'amitié de Molière pour Baron. Quand Baron fut arrivé chez Molière, celui-ci envoya chercher son tailleur pour habiller le jeune acteur, qui était en très mauvais état. Il recommanda que l'habit fût très propre et fait dès le lendemain matin. Molière interrogea et observa Baron pendant tout le souper; il le fît coucher chez lui, afin de mieux connaître ses sentiments par sa conversation.

* Vie de M. de Molière, par Grimarest, p. 51.

2 Ibidem.

3 Ibidem, p. 52.

* Ibidem, p. 52.

Ibidem, p. 52-56.

Grimarest nous dit tout le plaisir qu'éprouva le petit Baron de voir les bons traitements qu'on lui prodiguait, lorsque le tailleur apporta l'habit neuf : « 11 fut tout étonné, raconte Grimarest*, et fort aise de se voir tout d'un coup si bien ajusté. Le tailleur lui dit qu'il fallait descendre dans l'appartement de Molière pour le remercier : a C'est bien mon intention, répondit « le petit homme, mais je ne crois pas qu'il soit encore « levé. » Le tailleur l'ayant assuré du contraire, il descendit, et fit un compliment de reconnaissance à Molière, qui en fut très satisfait. Il ne se contenta pas de l'avoir si bien fait accommoder : il lui donna encore six louis d'or, avec ordre de les dépenser à ses plaisirs. Tout cela était un rêve pour un enfant de douze ans^ qui était depuis longtemps entre les mains de gens durs, avec lesquels il avait souffert ; et il était dangereux et triste qu'avec les favorables dispositions qu'il avait pour le théâtre, il restât en de si mauvaises mains. Ce fut cette fâcheuse situation qui toucha Molière; il s'applaudit d'être en état de faire du bien à un jeune homme qui paraissait avoir toutes les qualités nécessaires pour profiter du soin qu'il voulait prendre de lui ; il n'avait garde, d'ailleurs, à le prendre du côté du bon esprit, de manquer une occasion si favorable d'assurer sa troupe en y faisant entrer le petit Baron 2. »

1 Vie de M. de Molière, par Grimarest, p. 53-54.

* Ibidem. — Cf. aussi les pages 43 et 44 de la Vie de M. de Molière, où. Grimarest parle ainsi des soins de Molière pour sa troupe : « Molière était continuellement occupé de rendre sa troupe la meilleure. Il avait de bons acteurs pour le comique ; mais il lui en manquait pour le sérieux qui répondissent à la manière dont il voulait qu'il fût récité sur le théâtre. Il se présenta une occasion favorable de remplir ses intentions, et le plaisir qu'il avait de faire du bien à ceux qui le méritaient. M- le Baron a toujours été un de ces sujets heureux qui touchent à la première vue. Je me flatte qu'il ne trouvera point mauvais que je dise comment il excita Molière à lui vouloir du bien ; c'est un des plus beaux endroits de la vie d'un homme «dont la mémoire doit lui être chère. »

« Molière lui demanda ce que sincèrement il souhaiterait le plus alors : « D'être avec vous le reste de mes « jours, lui répondit Baron, pour vous marquer ma vive « reconnaissance de toutes les bontés que vous avez « pour moi. — Hé bien ! lui dit Molière, c'est une chose a faite, le roi vient de m'accorder un ordre pour vous « ôter de la troupe où vous êtes. » Molière, qui s'était levé dès quatre heures du matin, avait été à Saint- Germain supplier Sa Majesté de lui accorder cette grâce, et Tordre avait été expédié sur-le-champ i. »

Lorsque M"** Raisin apprit son malheur 2, elle entra toute furieuse dans la chambre de Molière, deux pistolets à la main, et lui dit « que s'il ne lui rendait son acteur, elle allait lui casser la tète ». Molière, sans s'émouvoir, ordonna à un domestique de la faire sortir. Alors toute sa colère tomba; et, les larmes aux yeux, elle se mit à supplier Molière de lui rendre le jeune homme. « Comment voulez-vous que je fasse? lui dit-il; le roi veut que je le retire de votre troupe ; voici son ordre ^. » M^^^ Raisin pria Molière de lui accorder au moins que le petit Baron jouât encore trois jours dans sa troupe pour qu'elle pût gagner quelque argent, (c Non seulement trois, répondit Molière, mais huit, à condition pourtant qu'il n'ira point cliez vous, et que je le ferai toujours accompagner par un iiomme dès que la pièce sera finie *. » M"^ Raisin dut en passer par là, mais ces huit jours lui rapportèrent beaucoup d'argent ^.

M'^® Raisin semble être restée encore quelque temps au Palais-Royal, oiisa troupe jouait de temps en temps,

1 Vie de M. de Molière, p. 54.

* Ibidem, p. 54.

3 Ibidem, p. 55.

4 Ibidem, p. 55.

5 Cf. aussi les lettres en vers de Charles Robinet de ces mois, où il parle du succès de cette troupe.

puisque nous trouvons mention de ce fait dans plusieurs Lettres à Madame, dont voici un extrait :

Vous avez, pour tout dire enfin, La Troupe du charmant Dauphin, Dont les acteurs, encor en graine, Peuvent guérir de la migraine.

Soit dans les rôles sérieux, Soit dedans les facétieux.

Ces marionnettes vivantes Sont tout-à-fait divertissantes, Et l'on croit vraisemblablement Que ce soit un Enchantement *.

Nous en trouvons encore mention dans une Apostille de la lettre de Robinet à Madame du 12 septembre 1666 :

J'ajoute Ici que je reviens Des beaux petits Comédiens Qui consacrent toute leur Veilles Et leurs agréables merveilles A notre Dauphin glorieux, etc.

A partir de ce jour, Molière prit soin de Baron comme de son propre fils, et, tout en lui donnant une bonne éducation, il cultiva avec soin ses dispositions extraordinaires pour le théâtre. Il instruisit pendant environ neuf mois avant de lui permettre de prendre un rôle ; l'occasion se présenta le l®"" décembre 1666 . A cette date, suivant le Registre de La Grange, la troupe du Palais-Royal partit pour Saint-Germain-en-Laye, où elle fut employée dans les fêtes royales, qui l'y retinrent jusqu'au 20 février 1667. Pour ces fètes^ qui marquaient la reprise des réjouissances de la Cour, interrompues depuis une année environ par la mort de la reine mère, on avait imaginé un Ballet des Muses. Molière avait reçu du roi Tordre de préparer quelques nouveautés. Sa

* Lettre envers à Madame, par Ch. Robinet, du 6 mars 1666, col. 738, t. I, des Continuateurs de Loret, par le baron James de Rothschild.

contribution ïai Mélicerte/inl'dyûée « comédie pastorale héroïque n ; la Pastorale comique et le Sicilien.

Molière se trouva aux prises avec de nombreuses difficultés. En premier lieu, le roi, qui sans doute considérait que la muse peut travailler un jour aussi bien qu'un autre, avait ordonné que la grande part du poète lut prête à une date fixée ^ En second lieu, comprenant qu'en Baron il possédait « un prodige d'excellence et d'intelligence précoce », et impatient de montrer au monde les talents de son jeune élève, il était soucieux de choisir et de développer un sujet bien approprié à la première manifestation de ses talents. Ce sujet aussi, on doit le penser, avait à s'accorder avec le plan général du Ballet des Muses. Quand il l'eut trouvé, une troisième difficulté, entièrement imprévue, se présenta. Elle s'éleva des ennuis domestiques de Molière: sa femme, jalouse de l'importance croissante de Baron dans leur maison, s'oublia au point de lui donner un soufflet pendant les répétitions de Mélicerte. Baron, indigné de l'alFront qu'il avait reçu, faisait ses préparatifs pour quitter de suite la maison de Molière. Ce dernier, avec beaucoup de persuasion, vainquit son obstination et obtint de lui qu'il jouât Mélicerte, Sans doute, le grand poète fut très ennuyé de cette circonstance qui, suivant Moland 2, le détourna d'achever la pièce dont il n'avait pu produire que les deux premiers actes dans \q Ballet des Muses.

Molière trouva son sujet dans le Grand Cyrus^ roman de M^^® de Scudéry, dans l'épisode de Timarète et Sésostris^. Il écrivit pour Baron, qui avait alors treize ans, le rôle du jeune Myrtil, personnage extrêmement roma-

1 Moland, Œuvres de Molière, t. IV, p. 243.

2 Ibidem, t. IV, p. 244.

3 Ibidem, IV, p. 244. — Cf. Artamène ou le Grand Cyrus, t. VI, livre III.

nesqiie, jeune amoureux * fait pour gagner de suite les sympathies de l'auditoire. A M'^^ Duparc^, actrice sentimentale qui avait déjà fait de Baron Tobjet de ses innocentes caresses, le grand régisseur donna Mélicerte, amante de Myrlil, car Molière se tenait aussi près de la nature qu'il le pouvait. Lui-même remplit le rôle de Lycarsis. père de Myrtil, qui s'Iiarmonisait bien avec sa situation auprès de Baron, et qui lui procurait l'occasion de montrer l'affection presque en tous points paternelle qu'il avait pour lui 3. Les autres acteurs et actrices reçurent aussi des rôles en harmonie, groupés autour du jeune Baron comme centre. « Cet enfant, dit PhilarèleChasles, d'une beauté rare et d'une grâce parfaite, placé comme l'Indien Crichna au milieu des bergères ou gopis. offrait un spectacle tout à fait digne de la pastorale. Molière mit en scène ce riant ensemble. »

Les premières scènes préparent la venue de Baron qui paraît vers la fin du premier acte*. Le début montre une querelle d'amoureux entre Daphné et Éroxène, deux nymphes, d'une part, et leurs amants respectifs, Acanthe et Tyrène d'autre part. Après ce dialogue animé en stichométrie, les nymphes se déclarent parfaitement fatiguées d'Acanthe et de Tyrène. Dans un accès de confiance, elles échangent les portraits des jeunes gens qu'elles aiment réellement; nous apprenons ainsi qu'elles

* Aimé-Martin affirme {Œuvres de Molière, t. III, p. 3), qu'en donnant ce rôle d'amoureux à Baron, Molière avait le dessein d'intéresser davantage Louis XIV à son protégé, en rappelant au roi le souvenir de ses amours avec M^^" de Mancini. (Pour ces amours, voyez t. II de V Histoire amoureuse des Gaules.)

* Despois et Mesnard n'acceptent pas les conclusions de la plupart des autres commentateurs de Molière, mais sont disposés à suggérer que le rôle fut tenu par M"" Molière. — Œuvres de Molière, VI, 145.

' Ce rôle lui fournit une occasion de dire dans l'acte I, scène m, des vers qui sont un éloge du roi. •

* Gomme cette comédie est parmi les moins connues de Molière, nous en citerons plusieurs passages intéressant Baron.

aiment une seule et même personne^ le jeune Myriil, que Daphné nous dépeint en ces termes :

« Il n'est point de froideur qu'il ne puisse enflammer, Et sa grâce naissante a de quoi tout charmer. »

Et de nouveau :

« Rien que son air charmant ne me touche aujourd'hui, Et si j'avais cent cœurs, ils seraient tous pour lui. »

Éroxène n'est en aucune façon moins positive :

« Il n'est nymphe en l'aimant qui ne se tînt heureuse, Et Diane, sans honte, en serait amoureuse. »

Et encore :

« Il efface à mes yeux tout ce qu'on voit paraître, Et si j'avais un sceptre, il en serait le maître. »

Et encore :

« Et sa taille, son air, sa parole, et ses yeux, Feraient croire qu'il est issu du rang des dieux. »

A la scène IV, les nymphes demandent au pâtre Lycarsis son fils en mariage. Daphné déclare que son motif pour désirer l'épouser quoique si jeune est que:

« Son mérite naissant peut frapper d'autres yeux. Et l'on veut s'engager un bien si précieux »

tandis qu'Éroxène dit :

« Gomme par son esprit et ses autres brillants Il rompt l'ordre commun, et devance le temps. Notre flamme pour lui veut en faire de même. Et régler tous ses vœux sur son mérite extrême. »

Lycarsis reconnaît la précocité de son fils, déclarant que son maître :

« Sur de certains discours l'a rendu si profond,

Que, tout grand que je suis, souvent il me confond *. »

* Dans ces vers, Molière, comme Lycarsis, donne sa propre opinion des talents de son jeune flls adoptif .

La scène V voit Tentrée de notre héros, portant, dans une cage, un moineau qu'il a capturé, non pour une nymphe, mais pour une bergère, Mélicerte. Se croyant seul, il commence les vers qui devaient le révéler au public parisien comme bien supérieure tout autre enfant acteur dans une troupe de passage. Nous citons en entier ces vers, les premiers que Baron ait débités sur les vrais théâtres de Paris : parlant au moineau, il dit:

Innocente petite bête,

Qui contre ce qui vous arrête

Vous débattez tant à mes yeux,

De votre liberté ne plaignez pas la perte;

Votre destin est glorieux,

Je vous ai pris pour Mélicerte.

Elle vous baisera, vous prenant dans sa main ; Et de vous mettre en son sein Elle vous fera la grâce.

Est-il un sort au monde et plus doux et plus beau ? Et qui des rois, hélas ! heureux petit moineau, Ne voudroit être en votre place ?

Ce sont des vers merveilleusement appropriés àTapparition de notre héros. Certainement Molière ne pouvait choisir un rôle plus gracieux que celui d'un jeune amoureux, et aucun sentiment convenant mieux que ceux qu'il exprime, pour introduire son protégé auprès de la haute société parisienne.

Remarquons que Molière donne ici à Baron douze vers pour sa première tirade ; il a ainsi le temps de s'imposer à son auditoire. L'importance de son rôle s'affirme pendant toute cette scène ; sur un total de cent deux vers, il en dit plus de la moitié.

Nous passons alors à la scène III de l'acte II : Myrtil présente son moineau à Mélicerte, dans un discours charmant ; Mélicerte, désespérant de retenir l'amour de Myrtil pour elle, simple bergère, maintenant que deux nymphes se le disputent, ce dernier en termes émus lui donne l'assurance de sa consllince immuable.

Ce passage est interrompu par Lycarsis, qui vient

défendre à Myrtil de courtiser Mélicerte. Myrtil déclare qu'il préfère se donner la mort plutôt que de renoncer à son amour. Ces deux scènes fournirent au jeune Baron l'occasion de montrer un caractère romanesque. Dans la scène suivante, Myrlil change de tactique et se rend à la merci de son père. Celui-ci, attendri par les prières de son fils, se laisse fléchir. Nous sommes dans l'incertitude sur l'issue finale, puisque la comédie s'interrompt à la fin de l'acte II.

Molière place Baron comme personnage central, dans les scènes III, IV, V, VI, VII de cet acte. Si nous examinons soigneusement les vers mis dans sa bouche, nous les trouvons les plus nobles de tous; si nous en examinons le nombre proportionnel, nous trouvons qu'il en dit 125 sur un total de 228. Dans la majorité des cas. Baron a de longues périodes dont deux d'au moins quatorze vers. Nous concluons qu'il devait avoir montré une capacité remarquable, aussi bien qu'un labeur assidu, à suivre les leçons de Molière. Et avec quel soin infini ce dernier n'a-t-il pas dû veiller à la préparation de son jeune élève pour cette épreuve !

Malgré son triomphal début devant la Cour, et malgré les sollicitations de Molière, qui voyait clairement où étaient les véritables intérêts de Michel Baron, ce dernier persista dans sa décision de quitter la troupe de Molière. « Rien ne pouvait le ramener, dit Grimarest S

il était trop irrité ; il eut la hardiesse de demander au

roi, étant à Saint-Germain, la permission de se retirer et la reçut 2. » Étant incapable de réflexion, il se remit dans la troupe de la Raisin, qui l'avait incité à tenir ferme dans son ressentiment. En effet, Baron se rendit chez M^'" Raisin après l'insulte de M"^ Molière, et il y resta 3.

* Vie de M. de Molière, par Grimarest, p. 59.

2 « Avant la fin des fêtes •», affirme Mesnard, Œuv. de Molière, t. X, p. 374.

5 Vie de M. de Molière, p. 59-60.

M'^® Raisin avait continué les représentations de sa troupe à Paris, même après la perte de Baron, mais avec de moins en moins de succès. Du jour oii elle eut recouvré sa plus grande attraction, l'inimitable jeune acteur, elle se décida à entreprendre une tournée en province. Elle rencontra partout un succès complet, « à cause, dit Grimarest S de son acteur» Baron.

Mais ce dernier, qui avait déjà fait preuve d'une habileté précoce à prendre soin de lui-même, ne resta pas longtemps d'accord avec la troupe de M*'® Raisin. Invité à se joindre à une meilleure troupe, il n'hésita pas à accepter l'offre, et aucune prière ne put le retenir 2. Cette troupe était celle dans laquelle se trouvait M"^ Beauval, par la suite, membre si fameux de la troupe de Molière, et si bonne camarade de Baron pendant toute sa vie 3. Nous ne savons point comment M"® Beauval se trouvait dans cette troupe, bien que ce fait soit établi par des témoins autorisés *.

Ces faits, comme la plupart de ceux cités sur la jeunesse de Baron, sont tirés de la Fee^par Grimarest. Les faits que ce dernier cite sur les relations de Baron et de Molière sont dignes de croyance toutes les fois que nous avons les témoignages autorisés d'autres historiens venant les corroborer. Grimarest affirme qu'il a recueilli ces faits de la bouche même de Baron. La troupe mentionnée ci-dessus est un exemple intéressant de la véracité de Grimarest quant à l'histoire de Baron, car il est certain et attesté par tous les biographes de Molière que celui-ci tira, en 1670, M"^ Beauval de la même troupe de campagne où Baron avait été. La Grange, dans son

' Vie de M. de Molière, p. 60.

* Ibidem.

3 Ibidem. ^

* Cf. aussi le Registre (1658-1685) de La Grange, (réimp. de 1876), année 1670.

Registre, nous confirme ce dernier rapport. D'ailleurs, Charles Robinet, successeur de Loret, ne mentionne pas Baron pendant ces trois ans (1666-1670), ce qui appuie en partie le récit de Grimarest, tandis qu'après le retour de Baron à Paris, de même qu'avant son départ, les Lettres en 7)ers parlent souvent de ses faits et gestes.

Pendant trois ans. Baron courut la province. Autant que nous le sachions, il passa ce temps dans les deux troupes ci-dessus mentionnées, celle de M"® Raisin et celle dans laquelle il trouva M'*® Beauval et son mari, quoique nous ne soyons pas sûrs de la date de son passage de l'une à l'autre. Nous savons qu'il eut beaucoup à souffrir. Il visita, dit-on, Rouen, le Languedoc, la Provence, le Dauphiné, Lyon et Dijon K C'était une éducation utile à cette époque que la vie de comédien ambulant. Molière pendant quinze ans avait ainsi fait ample moisson d'observations sur les mœurs, les types et les accents, toutes choses variées alors. Il est vrai que, ne voyageant pas à un âge aussi avancé que Molière, Baron avait l'esprit moins porté à l'observation, mais, d'autre part, les impressions produites étaient bien plus fortes.

Cependant, selon Grimarest, il était toujours occupé de Molière : l'âge, le changement, lui faisaient sentir la reconnaissance qu'il lui devait, et le tort qu'il avait eu de le quitter. Il regrettait toujours son ancien protecteur; la sagesse lui montrait le caractère futile de l'exis tencc aventureuse qu'il menait. Il disait publiquement qu'il ne cherchait point à revenir chez Molière, parce qu'il s'en reconnaissait indigne. Ces discours furent rapportés à Molière qui ne l'avait pas perdu de vue ; il en fut bien aise, et ne pouvant tenir contre l'envie qu'il

* Cf. Gai. hist., t. I, p. 80.— Suivant la Vie de M. de Molière, p. 62, Baron était à Dijon quand il reçut la lettre de Molière, avec l'ordre du roi, en 1670.

avait de faire revenir ce jeune homme chez lui, il lui écrivit à Dijon une lettre très touchante : comme s'il avait été assuré que Baron écouterait sa prière et répondrait aux avantages qu'il lui offrait, il lui envoya un ordre du roi*, et lui recommanda de prendre la poste pour se rendre plus promptement auprès de lui 2.

Molière, selon Grimarest, avait souffert de Tabsence de Baron ; «les chagrins de famille augmentaient tous les jours chez lui^ ». Il ne pouvait pas toujours travailler, ni être avec ses amis pour se distraire. D'ailleurs, il n'aimait pas la foule, ni le tracas ; il n'avait rien pour oublier ses chagrins. « Sa plus douloureuse réflexion était, qu'étant parvenu à se former la réputation d'un homme de bon esprit, on eût à lui reprocher que son ménage n'en fût pas mieux conduit et plus paisible*. » Ainsi, il regardait le retour de Baron comme un amusement familier^ avec lequel il pourrait avec plus de satisfaction mener une vie tranquille, convenant à sa santé et à ses principes, « débarrassée de cet attirail étranger de famille, et d'amis même qui nous dérobent le plus souvent, par leur présence importune, les moments les plus agréables de notre vie^ ».

Baron éprouvait un aussi vif plaisir que Molière à ce retour. Il partit aussitôt qu'il eut reçu la lettre; et Molière voulant jouir du bonheur de revoir son jeune acteur quelques moments plus tôt, alla l'attendre à la porte Saint-Victor le jour qu'il devait arriver; mais il ne le reconnut point : le grand air de la campagne et la

1 « Pour rompre son engagement », explique Soleirol, Molière et sa troupe, p. 63.

- Pour les faits de son retour, cf. Grimarest, Vie de M. de Molière^ p. 61-62-63-64.

3 Vie de M. de Molière, p. 62.

4 Ibidem.

5 Ibidem et p. 63.

course l'avaient tellement harassé et défiguré que Molière le laissa passer sans le reconnaître; et il revint chez lui tout triste, après avoir bien attendu. Il fut agréablement surpris d'y trouver Baron qui ne put prononcer un beau compliment qu'il avait composé en chemin : la joie de revoir son bienfaiteur lui ôta la parole*. Mais laissons la parole à Grimarest, c'est-à-dire à Baron : « Molière demanda à Baron s'il avait de l'argent. Il lui répondit qu'il n'en avait que ce qui était resté dans sa poche, parce qu'il avait oublié sa bourse sous le chevet de son lit à la dernière couchée; qu'il s'en était aperçu à quelques postes, mais que l'empressement qu'il avait de le revoir ne lui avait pas permis de retourner sur ses pas pour chercher son argent. Molière fut ravi que Baron revînt touché et reconnaissant. Il n'oublia rien pour le remettre dans son éclat, et il prit la même attention et le même soin qu'il avait eus jadis pour l'éducation de ce jeune homme*. » Comme les circonstances de ce retour sont touchantes!

Le témoignage de La Grange donne la date approximative de cet événement : « Quelques jours après qu'on eust recommencé aprez Pasques (1670), Mons"" de Molière manda de la campagne le S'" Baron, qui se rendit à Paris, aprez auoir reçu une lettre de cachet, et eust une parts. » En marge de ces lignes, La Grange a placé le curieux anneau teinté de bleu, par lequel il indiquait un heureux événement ; il a certainement voulu constater la joie de Molière*.

Ce retour signale l'entrée véritable de Baron dans la

< Vie de M. de Molière, p. 63.

2 Ibidem, p. 63-64.

3 Registre, p. 111.

* Selon Gustave Larroumet fLa Comédie de Molière, p. 215), « l'anneau, surtout teinté de bleu, constate ou souhaite le bonheur présent ou à venir », sur le Registre de La Grange.

Troupe du Palais-Royal, où il fut reçu avec de grandes marques d'amitié. Au temps de son rôle de Myrtil en 1666, ce n'était encore qu'un enfant; il ne faisait donc pas régulièrement partie de la troupe. « Son admission en 1670 fait honneur à la constance de Molière dans un attachement presque paternel, et à la sûreté de son jugement qui ne s'était pas trompé sur de grandes espérances de talent*. »

* Paul Mesnard dans les Œuvres de Molière, L X, p. 404.

Sa formation théâtrale.

Intimité de Molière et de Baron (1670-1673). — Molière élève Baron comme son propre fils. — Il forme Baron pour le théâtre. — Débuts du jeune acteur comme sociétaire de la célèbre troupe du Palais- Royal. — Soins de Molière dans le choix de ses premiers rôles. — Baron dans Psyché ; ses prétendues amours avec la femme de Molière. — Renommée vite acquise par Baron. — Sa conduite à la mort du grand comique. — 11 succède à Molière comme protagoniste de la Troupe. — Son rôle d'Alceste. — Son départ inattendu pour l'Hôtel de Bourgogne ; cause de cette désertion apparente.

Aucun autre désaccord ne vint rompre l'amitié de Molière et de Baron, qui resta avec le grand comédien jusqu'à sa mort. Il venait d'entrer à ce moment dans sa dix-huitième année, mais en réalité son expérience dépassait son âge; il avait été en contact immédiat avec le monde, et il était de cette rare précocité * qui ne s'éteint pas à mesure que les années passent. Molière et Baron se trouvèrent doublement unis : Molière, en même temps qu'un camarade, était un père pour son jeune ami. Ses propres enfants n'occupent que peu de place dans le tableau de sa vie : nous savons qu'il en eut trois, dont un seul, une fille, arriva à l'âge mûr. Derrière l'éclat de la vie de Molière, même si nous passons entièrement sous silence les histoires de ses malheurs conjugaux, le

* C'est peut-être cette précocité extraordinaire qui a causé parmi les biographes les discussions sur l'âge de Baron ; ce fut une question disputée même du vivant de Baron, qui ne dit jamais son âge.

lecteur attentif peut découvrir une grande solitude morale, comme c'est souvent le sort de ceux qui demeurent sur les hauteurs. Il fut heureux de rencontrer cet enfant spirituel et aimable, qui remplit partiellement le vide de son cœur, qui le reposa des fatigues accablantes que lui causait sa triple fonction d'auteur comique toujours fécond, d'acteur et de directeur de théâtre. Baron demeura presque toujours près de Molière ^ même dans sa villa d'Auteuil.

C'est surtout à Auteuil, suivant les récits de Grimarest, que l'intimité de Mohère et de Baron fut la plus grande. Molière s'y était installé en août 1667 2, Chapelle étant locataire avec lui. Molière y recevait des amis comme Nantouillet, Boileau, Jonzac, La Fontaine, et peut-être Racine 3. Baron eut tout le bénéfice de l'amitié et de la conversation de ces esprits distingués ; ce fut le théâtre de beaucoup de fêtes décrites par Grimarest.

C'est là qu'eut lieu le fameux « souper d'Auteuil * » : un jour, plusieurs des amis de Molière, entre autres : Jonzac, Lulli, Boileau, se réunirent chez lui. « Nous venons souper avec vous, disent-ils à Molière. — J'en aurais, dit-il, plus de plaisir si je pouvais vous tenir compagnie, mais ma santé ne me le permettant pas, je laisse à M. Chapelle le soin de vous régaler du mieux qu'il pourra. » Ils lui demandèrent du moins Baron, w Messieurs, leur répondit Molière, je vous vois en humeur de vous divertir toute la nuit ; le moyen que cet enfant puisse tenir ! Il en serait incommodé. Je vous prie de le laisser. — Oh, parbleu, dit Lulli, la fête ne serait pas bonne sans lui ; vous nous le donnerez. » Il fallut

* Si nous pouvons croire la Vie de M. de Molière, par Grimarest, où le nom de Baron paraît sur une grande partie des pages.

î Œuvres de Molière, édition Despois et Mesnard, t. X, p. 379. 3 Mémoires, de Louis Racine. On croit qu'il tenait ce récit de Boileau lui-même.

* Vie de M. de Molière, p. 81 et suiv. Nous abrégeons les détails.

le laisser aller, et Molière alla se coucher. Le vin, contre l'ordinaire, leur ayant inspiré des pensées sérieuses, ils se mirent à moraliser sur les misères de la vie, et à commenter cet axiome des anciens : « Que le premier bonheur est de ne point naître, et le second de mourir promplement. » Quand, à force de boire, ils se furent convaincus que l'existence leur était à charge, ils prirent la résolution d'aller sur-le-champ se jeter à la rivière. Pendant ces discussions. Baron conserva son sang-froid ; il courut avertir Molière, qui apparut, trouva les conspirateurs enivrés, luttant avec les domestiques que Baron avait appelés, et apprit la cause du tumulte. Molière tomba de suite d'accord avec ses amis, et les gronda de ne pas l'avoir invité à être des leurs pour la noyade. 11 le fut, sur-le-champ, cordialement. « Oh, doucement, répondit Molière, c'est la dernière action de notre vie ; il n'en faut pas manquer le mérite. Demain matin, devant tout le monde, nous allons nous jeter dans la rivière. » Cette proposition fut acceptée, et les convives allèrent se coucher.

11 y a peu d'anecdotes dans la Vie sur l'un, dont l'autre ne soit le partenaire. Nous voyons Baron, ami privilégié du poète, l'accompagnant partout, faisant ses commissions*. Lorsque Molière craint qu'une de ses

* Les relations de Molière et de Baron ont été célébrées par le poète coraique italien, Carlo Goldoni, dans sa pièce, Il Molière. Goldoni l'écrivit pour répondre aux attaques de ses ennemis qui trouvaient qu'il était, comme auteur, bien loin [de Molière ; ce fut, selon lui, un véritable triomphe. Il est facile d'y reconnaître Molière, « la Bejart che abita in casa di Molière », « Isabella figlia délia Bejart » et « Foresta, servente di Molière », dont les noms sont ainsi donnés parmi ceux des personnages. Dans ses Mémoires, Goldoni nous dit lui-même que le personnage de Valerio n'est autre que Baron, et Leandre, la copie de Chapelle, ami de Molière. Il y a dans la pièce beaucoup de détails sur la vie de Molière que l'on accepta dans ce temps-là comme véritables. Gomme Valerio, Baron y joue un rôle considérable; il y tient la place d'ami et de protégé du grand comique. — Cf. Op. dram. di Goldoni, t. III, et ses Mémoires, p. 406.

pièces n'ait un mauvais accueil, c'est Baron qu'il « envoie ù la découverte », et qui lui rapporte des nouvelles, parfois pessimistes. Lorsque Molière est sur le point de donner au monde Le Bourgeois Gentilhomme, ayant pris pour modèle du philosophe son ami Rohault. il a le dessein de lui emprunter un vieux chapeau pour le donner à du Croisy qui doit représenter ce personnage dans la pièce. 11 envoie Baron chez Rohault pour le prier de lui prêter ce chapeau, qui est d'une si singulière figure qu'il n'a pas son pareil ; mais il lui est refusé, car Baron n'a pas la prudence de cacher au philosophe l'usage qu'on veut en faire. Baron ne s'épargne pas dans ces récits, il y apparaît parfois enfant gâté : quand le vieux Bernier vient entretenir Molière des récits de ses voyages au Mogol, Baron ose faire des interruptions et des remarques sarcastiques, et se fait réprimander par son maître. Lorsque Racine et Molière se brouillent, selon Grimarest, c'est Baron qui est sur le point de se battre avec un partisan de Racine. Il faut naturellement en rabattre un peu de ces détails, en nous rappelant que Baron les raconta trente-deux ans après la mort de Molière, lorsqu'il fut au comble de sa gloire — et de son imagination.

Ce qui fait la grande valeur de ces anecdotes, à l'égard de Baron, c'est qu'elles nous permettent d'établir l'influence de Molière sur lui à cette période de formation. Ces années n'étaient pas seulement une suite de plaisirs ; loin de là, Molière saisissait chaque occasion de mettre Baron en garde contre les malheurs qu'amène la dissipation, prenant spécialement ses exemples parmi ceux qui les entouraient. A la suite d'une débauche de Chapelle, Molière prit l'occasion de montrer à Baron comment les talents de son ami étaient ruinés par des habitudes dissolues : « Je ne vois point, ajouta Molière, de passion plus indigne d'un galant ht)mme que celle du vin^ »

* La Vie de M. de Molière, par Grimarest, p. 189.

SO CHAPITRE m.

Ces conseils de Molière s'étendirent aussi jusqu'à lui apprendre les bonnes manières et la considération pour les sentiments de ceux qui étaient autour de lui.

A ces conseils, il ajouta des exemples calculés de façon à développer les plus hautes vertus chez son « fils adoptif* ». Un jour Baron vint lui annoncer qu'un comédien de campagne, que la pauvreté empècliait de se présenter, lui demandait quelque léger secours pour aller joindre sa troupe. Molière ayant su que c'était Mondorge, qui avait été son camarade, demanda à Baron combien il croyait qu'il fallait lui donner. Celui-ci répondit au hasard : « Quatre pistoles. — Donnez-lui quatre pistoles pour moi, lui dit Molière; en voilà vingt qu'il faut que vous lui donniez pour vous » ; et il joignit à ce présent celui d'un habit magnifique 2. S'il réprimande Baron,

* Soleirol dans Molière et sa Troupe, avec d'autres biographes de Molière, parle de Baron comme de son « fils adoptif ». Des recherches soigneusement faites n'ont pu réussir à établir que Baron ait jamais été plus qu'un protégé de Molière, admis cependant à son affection autant que pouvait l'être son propre fils. A sa mort on ne vit pas Baron hériter d'une partie de sa grande fortune, ni participer à l'administration, ni être chargé de l'exécution de ses plans littéraires ou autres. Le plus que l'on puisse dire, c'est que le manteau de Molière acteur était descendu sur les épaules de Baron.

* Abrégé du long récit de Grimarest. — Nous croyons devoir citer aussi, malgré son origine douteuse, l'histoire suivante qui sous une apparence de véracité cache la haine de l'auteur. Ce récit se trouve dans la Fameuse Comédienne (réimp. de Paul Lacroix, p. 24). Ces faits auraient eu lieu quelque temps avant la représentation de Psyché :

« Le duc de Bellegarde fut un de ses plus redoutables rivaux frival de Molière dans l'amitié de Baron) ; l'amour qu'il avoit pour Baron alloit jusqu'à la profusion; il lui fit présent d'une espée dont la garde estoit d'or massif et rien ne lui estoit cher de ce qu'il pouvoit souhaiter. Molière s'en estant aperçu, fat trouver Baron jusque dans son lit, et, prenant un ton d'autorité pour empescher la suite d'un commerce qui le désespéroit, il lui représenta que ce qui se passoit entre eux ne pourroit lui faire aucun tort, parce qu'il cachoit son amour sous le nom de bonne amitié ; mais qu'il n'en estoit pas de mesme du duc ; que cela le pourroit perdre entièrement, surtout dans l'esprit du roi, qui avoit une horreur extresme pour toute sorte de débauche, et principalement pour celle-là ; que, pour lui, il estoit résolu de l'aban-

SA FORMATION THEATRALE. 5d

c'est toujours avec douceur, tâchant de lui infuser quelque chose de son cœur et de sa bienveillance.

Le témoignage d'un contemporain de Molière, Samuel Chappuzeau, qui écrivit son discours sur la conduite des comédiens à Paris en 1674, nous donne lieu de croire que les intérieurs des acteurs de cette époque étaient aussi bien réglés que ceux des meilleures familles bourgeoises : « La bonne éducation de leurs enfants ne doit pas être oubliée, et les familles des comédiens que j'ay connues à Paris (Chappuzeau était de Lyon) ont

esté élevées avec grand soin Les familles des

comédiens sont ordinairement très bien réglées

on y vit honnestement »

Quelque grande préoccupation que Molière ait apportée à la formation morale de Baron, son principal objet doit avoir été le développement des aptitudes théâtrales de son élève. Il voulait « former Baron dans le sérieux », dit Grimarest. Ces mois passés ensemble doivent avoir été remplis de ce « travail assidu » indiqué par Voltaire comme un des desiderata pour former un grand acteur. Molière avait choisi Baron pour lui transmettre son manteau de comédien, de même que Ton choisit les rejetons de la royauté pour les élever au trône. Baron avait déjà tous les dons de la nature; il s'agissait dès lors de lui donner tous les talents qui peuvent être acquis, et de perfectionner au plus haut degré ceux qu'il avait ^ Les talents de Molière comme comédien

donner, s'il ne vouloit suivre ses avis qui ne tendoient qu'à le rendre heureux. Il accompagna ses réprimandes de quelques présents et fit promettre à Baron qu'il ne verroit plus le duc. »

* L'habileté de Molière comme dresseur d'acteurs est corroborée par les frères Parfaict dans leur biographie de Beauval, ami de Baron, que Molière transforma de simple moucheur de chandelles en un très bon acteur qui jouait agréablement les rôles de niais et quelques autres de femmes. « Molière étudia sq§ peu de talent, et lui donna les rôles qui le firent supporter du public. » —Hist. du th. franc., t. XIV, p. 534.

ft2 CHAPITRE III.

étaient bien au-dessous de son génie d'écrivain; mais, cette réserve faite, il reste certainement parmi les plus profonds comédiens de France. Les nombreuses critiques que l'on a faites de Molière, surtout comme tragédien, doivent être soigneusement examinées avant d'être acceptées*. Il est inutile de dire que Molière comprenaiit l'art de la déclamation, bien qu'il manquât d'observer quelques-unes de ses règles. N'eût-il même pas été un des meilleurs acteurs, il devançait encore beaucoup les goûts de son temps dans ses théories des points principaux du jeu. Déjà, en 1663, dans Vlmpromptii de Vei^sailles, en cherchant à introduire la vérité dans la déclamation théâtrale et à faire réciter comme l'on parle, il avait satirisé les Grands Comédiens en les contrefaisant, en raillant impitoyablement leurs défauts particuliers de déclamation et leur manque de naturel. Suivant Grimarest, il avait grandement raison d'attaquer leur mauvais goût : « Ils ne savoient aucun principe de leur art; ils ignoroient même qu'il y en eût.

» Montfleury satirisa son jeu et sa tenue en scène, dans la scène IV de V Impromptu de l'Hôtel de Condé, dans ces vers d'un goût douteux:

Il est fait tout de même ; il vient le nez au vent, Les pieds en parenthèse, et l'épaule en avant, Sa perruque, qui suit le côté qu'il avance, Plus pleine de lauriers qu'un jambon de Mayence, Les mains sur les côtés d'un air peu négligé, La tête sur le dos comme un mulet chargé. Les yeux fort égarés, puis débitant ses rôles, D'un hoquet éternel sépare ses paroles.

La Serre aussi fMém. sur la vie et les ouvrages de Molière, p. lvi) critique sévèrement le jeu de Molière et le classe au-dessous des acteurs de l'Hôtel de Bourgogne. — Voyez aussi Tallemant, Historiettes, t. X, p. 51 : « Ce n'est pas un merveilleux acteur, si ce n'est pour le ridicule. » — Et Grimarest compare son talen^t de comédien à celui de Baron : « Ce n'est pas qu'il eût universellement l'éloquence du corps en partage, comme Baron. Au contraire, dans les commencements, même dans la province, il paraissait mauvais comédien à bien des gens. » {Vie de M. de Molière, p. 108.)

SA FORMATION THÉATRALB. 53

Tout leur jeu ne consistait que dans une prononciation ampoulée et emphatique avec laquelle ils récitoient également tous leurs rôles. On n'y reconnaissoit ni mouvement ni passion Molière qui connaissoit l'action

par principes, étpit indigné d'un jeu si mal réglé et des applaudissements que le public ignorant lui donnoit^ » Il leur porta un rude coup. Même avant cette date (1663), dans Don Garde de Navarre, \o\xe le 4 février 1661, son insistance sur un débit naturel et simple lui avait coûté cher^, car le public n'avait pas encore acquis le goût pour une si grande pureté de diction. Molière comprit que s'il ne pouvait, durant sa vie, enseigner au public un meilleur goût, il pouvait le faire avec son successeur. Il réussit si bien que l'on peut dire qu'il a inauguré avec son élève la diction du théâtre moderne, car Baron à son tour transmit sa méthode à ses propres élèves.

Comme nous l'avons vu dans l'inscription du Registre de La Grange notant le retour de Baron, le jeune comédien eut une part dans la troupe du Palais-Royal. Le décret royal lui permit d'entrer dans la troupe sans débuts. Avec M"®Beauval et son mari, qui furent appelés de la même troupe de province où avait joué Baron 3, la troupe compta treize * comédiens au lieu de onze, comme précédemment. Avec Béjart, qui était pensionnaire, La Grange compta « douze partz et demye » ; la troupe se composa ainsi :

1 Vie de M. de Molière, p. 30.

' Comparez la critique dans une comédie oubliée de de Villiers, La Vengeance des Marquis, p. 321, de la réimp. par V. Fournel dans le 1" volume des Cont. de Molière.

3 « Sans doute elle avait été recommandée par Baron. » — Œuvres de Molière, édition Despois et Mesnard, t. X, p. 405.

* En comptant pour un dans le nombre des comédiens Jean Pitel de Beauval, ce demi-associé. L'entrée de^aron coïncida avec le départ de Louis Béjart, dit L'Éguisé, qui se relira à Pâques 1670 avec une pension de mille francs.

:. Molière

M"" Béjart

La Grange

Molière

La Thorillière

De Brie

Hubert

Hervé

Du Croisy

Beauval*

De Brie

Beauval

Ce fut dans cette brillante compagnie d'acteurs que Baron débuta le 28 novembre 1670, dans le rôle de Domitien, lors des représentations de Tlte et Bérénice de Corneille. Le Palais-Royal fit concurrence avec cette pièce à l'Hôtel de Bourgogne, où fut jouée la Bérénice de Racine 2. Robinet signale ainsi la venue de Baron :

La Thorillière fait Titus,

Empereur orné de vertus,

Et remplit, dessus ma parole,

Dignement cet auguste rôle.

De même le jeune Baron,

Héritier ainsi que du nom.

De tous les charmes de sa mère,

Et des beaux talents qu'eut son père,

Y représente, en son air doux,

Domitien, au gré de tous.

Dans l'amour tendre, autant qu'extrême.

Dont ladite Romaine il aime '^.

L'impression singulièrement favorable produite par Baron dans son rôle a son écho dans la parodie que les Comédiens-Italiens lancèrent dans le champ oij les deux Bérénice avaient livré bataille. Dans cette parodie. Arlequin, après quelques vers emphatiques, dit aux auditeurs :

Ce début n'est pas mal, Chimère, et sur ce ton. Je m'en vais effacer Floridor et Baron,

* Registre de La Grange, p, 111, sous l'année 1670.

2 Nous suivons ici VHist. du th. fr., t. XI, p. 108-118.

3 Lettre en vers du 20 décembre 1670.

accolant ainsi le nom de Baron et celui du principal acteur de l'Hôtel de Bourgogne.

Comme Baron étudiait son rôle deDomitien, l'obscurité de quelques vers l'empêcha de les bien comprendre. C'est au moment où Domilien, le terrible Domitien de l'histoire, adresse à la fille de Corbulon, qu'il aime, ces doucereuses paroles :

Faut-il mourir, Madame ? et, si proche du terme, Votre illustre inconstance est-elle encor si ferme, Que ces restes d'un feu que j'avais cru si fort Pussent, dans quatre jours, se promettre ma mort *.

Baron demanda l'explication de ces vers à Molière. Celui-ci lui dit qu'il ne les entendait pas non plus. (( Mais attendez, dit-il à Baron, M. Corneille doit venir souper avec nous aujourd'hui, et vous lui direz qu'il vous les explique. » Corneille arriva, le jeune Baron alla l'embrasser et osa respectueusement lui rappeler ces vers, en ajoutant : « Je vous en fais l'aveu, je ne les entends pas. » Corneille, après les avoir examinés quelque temps, fît cette réponse pleine de bonhomie naïve et gaie : « Je ne les entends pas trop bien non plus ; récitez-les toujours. Je suis bien sûr qu'aux représentations, tel qui ne les entend point les admire 2. »

Mais le Palais-Royal ne remportait pas avec les pièces d'un autre le même succès qu'avec celles de Molière, et, dans cette grande bataille des deux Bérénice^ la pièce de Corneille succomba 3. Tite et Bérénice n'eut que quelques représentations en dépit de son jeu brillant. Baron parut de nouveau sur la scène dans Britannicus de Racine, dont on donna quelques représentations au mois de décembre 1670, et dans lequel il remplit le rôle

* Ces vers sont cités par Barrière dans sa préface aux Mémoires de M"* Clairon et d'autres artistes dramatiques, p. 2.

* Cf., t. I, p. XXI, des Chefs-d'œuvre de Corneille; Paris, Lefèvre, 1844, et les Bolaeana, de Monciiesnay?

3 Gai. hist. des acteurs du théâtre français, t. I, p. 80.

deBritannicus. On dit qu'il eut l'ambition déjouer le rôle de Néron, bien que celui de Britannicus convînt mieux alors à sa jeunesse ; il fallut cependant un ordre du roi pour le forcer à le remplir ^ Après sa rentrée en 1720, il choisit, dit-on, ce même rôle de Britannicus qu'il avait autrefois dédaigné, et pour lequel il semble qu'il fût alors bien vieux, étant âgé de soixante-sept ans.

En dehors de ces rôles, il semble probable qu'en 1670, Molière confia à Baron le rôle de Damis dans Tartuffe^ repris cette année-là, l'enlevant ainsi à Hubert, qui l'avait rempli jusqu'alors. Baron peut avoir tenu ce rôle jusqu'en 1673, époque à laquelle il quitta le Palais- Royal 2.

Molière commença bientôt après un nouveau chefd'œuvre. Psyché, tragédie-ballet. Si le poète n'avait pas trouvé l'occasion de faire ressortir tous les talents de Baron dans l'infortunée Tite et Bérénice, il l'eut dans Psyché, dont le plan était de sa création ^, et il écrivit lui-même, pour son élève, les lignes qui commencent le IIP acte.

La prééminence accordée à Baron dans Mélicerte ne lui est pas donnée dans Psyché. 11 n'apparaît pas avant le IIP acte, quand Zéphyr dit, s'adressant à TAmour :

Mais vous me surprenez par ce grand changement Qu'en votre personne vous faites ; Cette taille, ces traits, et cet ajustement, Cachant tout-à-fait qui vous êtes.

Jusqu'à ce moment, le rôle de l'Amour (sous les traits du petit Cupidon) fut tenu par le petit La Thoril-

1 Œuvres de Racine, édition de Mesnard, t. II, p. 236.

2 Œuv. de Molière, par Despois et Mesnard, t. IV, p. 357, notice sur Tartuffe.

3 Anecdotes dramatiques, par l'abbé de la Porte, t. II, p. 109. — Cf. aussi l'avertissement à Psyché: « Le libraire au lecteur ».

lière, Baron étant réservé pour le rôle du dieu métamorphosé *, qui trompe les yeux de Psyché. Son succès fut instantané : a Sa jeunesse, dit Lemazurier, la beauté de sa figure et celle de sa taille, ses grâces nobles le rendaient bien propre à représenter ce dieu. On le jugea dès lors destiné à surpasser les plus fameux acteurs qui eussent encore paru sur la scène 2. » Robinet 3 signale ainsi le succès éclatant de Baron et de l'enfant La Thorillière :

Son fils (le fils de Vénus), nommé le dieu d'Amour,

Qui là devient homme en un jour,

Pour mieux contenter son amante.

Savoir Psyché toute charmante,

Est comme enfant représenté

Par un, lequel, en vérité.

S'acquitte à miracle du rôle

De ce petit céleste drôle;

Et, comme homme fait et formé.

Par ce jeune acteur tant aimé

Qui partout le Baron se nomme

Et lequel des mieux joue en somme.

Psyché fut représentée le 17 janvier 1671 aux Tuileries, « avec tout l'éclat et la pompe imaginables* ». Tout le carnaval de la même année, elle fut jouée dans la magnifique Salle des Machines, toujours avec un succès extraordinaire. Elle parut le 24 juillet au Palais- Royal 5; les préparatifs de la représentation donnèrent lieu à des dépenses considérables qui nous donnent une haute idée de la prospérité de la troupe de Molière.

* D'après le livret du ballet publié en 1671, de récents commentateurs, MM. Despois et Mesnard, n'acceptent pas pleinement la croyance que Baron disait aussi les sept lignes assignées à « L'Amour en l'air » terminant l'acte IL Voyez Œuvres de Molière, t. VIII, p. 312.

* Gai. hist. des acteurs du théâtre français, 1. 1, p. 80.

3 Lettre en vers de Charles Robinet (du Laurens) du l»"" août 1671 .

* Gazette du 24 janvier, suivant laquelle « leurs Majestés, Monseigneur le Dauphin, Monsieur, Mademoiselle d'Orléans, et tous les seigneurs et dames de la Cour » y prirent part.

* Œuvres de Molière, par Despois et Mesnard, t. VIII, p. 245.

Ce brillant rôle de Baron, quoique fort court, a donné lieu à plus de controverses, parmi les commentateurs du théâtre de cette époque, que tous ses autres rôles réunis ; car c'est alors qu'aurait pris naissance l'amour prétendu de Baron et de son ancienne ennemie, la femme de Molière, qui jouait le rôle de Psyché. Le jeu magnifique de celle-ci charmait tous les spectateurs, et la tradition nous dit qu'il était incomparable. Robinet l'admirait vivement, comme on le voit par ces vers* :

Pour Psyché, la belle Psyché, Par qui maint cœur est alléché, C'est Mademoiselle Molière, Dont l'air, la grâce, la manière, L'esprit et maints autres attraits, Sont de vrais céphaliques^ traits.

Et qui d'ailleurs, je vous l'avoue Divinement son rôle joue.

Cet amour fut inventé par le venimeux libelle, la Fameuse Comédienne, qui parut en 1688. L'auteur anonyme de cette attaque infâme, destinée moins à rabaisser le caractère de M"^ Molière qu'à souiller la réputation de son mari depuis long'temps décédé, s'attaquait aux choses même qui faisaient son succès : sa beauté, sa vivacité, sa coquetterie indéniable, afin de donner un air de vérité à cette calomnie. De plus, il pénétrait dans la vie intime de Baron et de Molière; l'amitié paternelle qui honorait la générosité, la bonté et le jug-ement du grand poète aussi bien que tout autre fait de sa vie; et ces passages sont les plus mauvais de ce mauvais livre. Ce libelle trouva un accueil trop facile chez les plus vils historiens et anecdotiers de ce temps, qui n'aimaient rien mieux qu'un morceau

* Robinet, Lettre en vers du l^' août 1671.

2 Céphaliques — « Des traits semblables aux javelots de Géphale, auxquels nulle proie ne pouvait échapper. » — Œuvres de Molière, édition Despois etMesnard, t. VIII, p. 252.

choisi d'obscénités. Voici l'extrait qui concerne Baron :

« Tant que elle fM^^' Molière] avoit demeuré avec son mari, elle avoit haï Baron comme un petit étourdi qui les mettoit fort souvent mal ensemble par ses rapports; et, comme la haine aveugle aussi bien que les autres passions, la sienne l'avoit empesché de le trouver joli. Mais quand ils n'eurent plus d'intérest à démesler, et qu'elle lui eut entièrement abandonné la place, elle commença à le regarder sans prévention, et trouva qu'elle en pouvoit faire un amusement agréable. La pièce de Psyché, que l'on jouoit alors, seconda heureusement ses desseins et donna naissance à leur amour. La Molière représentoit Psyché à charmer, et Baron, dont le personnage estoit l'Amour, y enlevoit les cœurs de tous les spectateurs ; les louanges communes que l'on leur donnoit les obligèrent de s'examiner de leur costé avec plus d'attention et mesme avec quelque sorte de plaisir. Baron n'est pas cruel; il se fut à peine aperçu du changement qui s'estoit fait dans le cœur de la Molière en sa faveur, qu'il lui respondit aussitost; il fut le premier qui rompit le silence par le compliment qu'il lui fit sur le bonheur qu'il avoit d'avoir esté choisi pour représenter son amant; qu'il devoit l'approbation du public à cet heureux hasard ; qu'il n'estoit pas difficile de jouer un personnage que l'on sentoit naturellement, qu'il seroit toujours le meilleur acteur du monde si l'on disposoit les choses de la mesme manière. La Molière respondit que les louanges que l'on donnoit à un homme comme lui estoient deûes à son mérite et qu'elle n'y avoit nulle part; que cependant la galanterie d'une personne qu'on disoit avoir tant de maistresses nelasurprenoit pas, et qu'il devoit estre aussi bon comédien auprès des dames qu'il l'estoit sur le théâtre. Baron, à qui cette manière de reprocher ne déplaisoit pas, lui dit de son air indolent qu'il avoit à la vérité quelques habitudes que l'on pouvoit nommer bonnes fortunes, mais qu'il estoit prêt à lui tout sacrifier, et qu'il estimoit davantage la plus simple de ses faveurs que le dernier emportement de toutes les femmes avec qui il étoit bien, et dont il lui nomma les noms par une discrétion qui lui est naturelle. La Molière fut enchantée de cette préférence, et l'amour-propre qui embellit tous les objets qui nous flattent, lui fit trouver un appas sensible dans le sacrifice qu'il lui offroit de tant de rivales; et il y a de l'apparence qu'ils se fussent aimés longtemps si la jalousie de leur mérite ne les eust pas brouillez*. »

Le paragraplie suivant montre que Baron continua ses amours avec d'autres femmes, tandis que M"« Molière n'avait pas abandonné le désir de faire de nouvelles

La Fameuse Comédienne, p. 25 etsuiv.

conquêtes. Le résultat fut des reproches de la part de

M"« Molière :

« Baron, tout en colère, lui respondit que ce n'estoitpas l'amour qui la faisoit parler, mais la rage de voir que par ses assiduitez, il éloignoit tous ses rivaux ; qu'il voyoit bien qu'elle ne pouvoit se contenir; que néantmoins il falloit prendre des prétextes de rupture plus honnestes que ceux dont elle autorisoit ses reproches ; qu'elle devait sçavoir qu'il n'estoit pas d'humeur à la contraindre, et qu'il lui promettoit de ne jamais mettre d'obstacle à l'envie d'estre coquette. Ils

se dirent encore plusieurs choses outrageantes (et) leur première

antipathie devint plus forte qu'auparavant. Molière eut quelque satisfaction de les voir désunis et reprit pour Baron, malgré son ingratitude, ses soins accoutumez, mais pourtant avec moins d'attache. »

Depuis deux siècles les discussions des critiques ont fait rage autour de ce libelle, qui, bien qu'il contienne des traits contradictoires, est assez ingénieusement écrit pour donner l'impression de la vérité. Grimarest passe en revue les malheurs domestiques de Molière ; Robinet accouple le nom de M"® Molière à celui d'un homme des plus distingués de France ^ ; une foule de ramasseurs de commérages les ont suivis et montrent du parti pris dans toutes leurs critiques. La difficulté avec chacun de ces écrivains, c'est qu'ils ont raisonné d'un point de vue seulement. En tenant compte de la position de chacun des auteurs de ces histoires, nous pouvons juger plus sûrement. Tout en convenant de la vanité, de l'orgueil, peut-être de la coquetterie de M"® Molière, dont la tête était sans doute tournée par ses succès d'étoile du jour, nous pouvons être assurés

* Ce n'était rien moins que le grand Corneille. Les premiers biographes de Molière et de Corneille, notamment Aimé-Martin, citent ce fait en pleine confiance, basant probablement leur témoignage sur la Lettre en vers de Robinet du 26 novembre 1672. MM. Despois et Mesnard jugent comme suit ces deux allégations : * Ce qui nous paraît toutefois le plus sage, c'est de ne pas atteler, avec tant d'assurance, Corneille, non plus que Baron, au char de M"« Molière. » Œuv. de Molière, t. VIII, p. 254-255.

SA FORMATION THÉÂTRALE. fti

que Molière savait tout. Autrement, il serait nécessaire d'admettre un étrange aveuglement de sa part, ce qui est impossible, s'il avait eu antérieurement des ennuis dans son ménage. Molière comprenait sans doute parfaitement le caractère de Baron, son « fils adoptif », et avait bien vu ce qu'il faisait avant de lui donner un rôle qui permettait de si amoureux échanges entre sa femme et son élève *. Si l'on considère de près la situation de Michel Baron, une telle allégation exigerait que l'on admette une ingratitude et une perfidie sans pareille de sa part -, joints à une grande précocité dans la galanterie 3; enfin, l'abandon soudain de la haine entre lui et M"^ Molière, haine qui existait depuis 'son arrivée dans la maison, qui exista à toutes les époques sur lesquelles nous avons des renseignements dignes de foi, et qui continua même après la mort de Molière. De plus, comme Larroumet l'a si bien dit : « Armande n'était pas assez âgée elle-même pour rechercher des passions d'adolescents : les Rosines ont passé la trentaine lorsqu'elles font chanter leurs romances aux chérubins *. » Enfin, pour admettre la vérité de ce venimeux roman.

* « Il était imprudent, sans nul doute, de faire faire à sa femme de si brûlantes déclarations par un acteur qui représentait le plus séduisant des dieux, mais le moyen d'avoir dans la vie de théâtre de si grandes délicatesses ? Molière ne pouvait pourtant pas se charger lui-même du personnage de l'Amour ; et à qui Taurait-il confié avec plus de sécurité qu'à un comédien qu'il s'était habitué à regarder comme son enfant et qui n'avait jamais inspiré à M"' Molière que de l'antipathie ? » Œuv. de Molière, édit. Desp., t. VIII, p. 254.

2 Quelque licencieuse qu'ait été la vie de Baron dans les années postérieures, il n'y a pas d'indication qu'il eût un caractère faux et trompeur.

3 « La fatuité, l'impertinence, l'indiscrétion, l'indolence affectée n'avoient pu déjà se développer en lui au point où on nous le représente ici, et l'auteur avoit évidemment sous les yeux, en composant sa misérable élucubration, un autre homme que l'adolescent de 1671, « l'homme à bonnes fortunes », celui que La Bruyère a peint sous le nom de Roscius. » Œuv. de Molière, par Moland, t. II, p. xlviii.

* La Comédie de Molière, par Gustave Larroumet, p. 162.

62 CHAPITRE m.

il faudrait Tattribuer à quelque proche de Molière, quelque membre de sa troupe, car aucun autre n'aurait pu avoir une connaissance aussi intime des détails; cette supposition est très peu vraisemblable. Il n'est guère nécessaire de parler de la vilenie du caractère de l'auteur que comporte l'anonymat du libelle ^ D'ailleurs, tout le monde sait que, de nos jours, bien plus que du temps de Louis XIV, il est naturel à l'imagination populaire de penser le pire de tous les rapports qui font naître un doute.

Cette brillante série de représentations de Psyché fut vraiment le début de la grande renommée de Michel Baron. Outi^e le témoignage de Robinet, nous avons celui de Titon du Tillet : « Un des premiers rôles de marque, et qui lui a donné le plus de réputation, est celui de l'Amour 2. »

Le reste de l'année 1671 ajouta à la bonne impression que le jeune Baron avait faite sur le public. Le 24 mai, il créa le rôle important d'Octave dans Les Fourberies de Scapin. Le 2 décembre, il interpréta l'Amant berger dans la pastorale insérée dans La Comtesse d'Escarbagnas^ jouée à Saint-Germain-en-Laye pour le divertissement de Monsieur et de Madame d'Orléans qui s'étaient mariés récemment. Le nom de Baron ne paraît que dans la pastorale 3, et il n'est pas vraisemblable qu'il parût dans La Comtesse d'Escarbagnas comme elle fut représentée au Palais-Royal le 8 juillet 1672.

Avec quelle sollicitude Molière choisit les premiers rôles de son élève ! Ils sont propres, autant à développer ses aptitudes diverses qu'à l'aider à devenir par la suite le comédien universel.

1 II fut imprimé avec tout le secret d'une conspiration. Voyez l'avertissement du libraire du libelle.

3 le Parnasse François, p. 639.

- D'après le livret des ballets de ces fêtes.

L'année suivante (1672) fut sans doute bien remplie par Baron; mais, nous avons peu de renseignements sur son activité. Il est certain, cependant, qu'il créa, le 11 mars 1672,1e rôle d'Ariste dans Les Femmes savantes, bien qu'il n'eût alors que dix-neuf ans ; Jean Donneau de Visé, qui venait de commencer son Mercure Galant, en parle dans son numéro de mars 1672 ^

L'année 1673 fut mémorable pour Michel Baron, car il vit mourir son bienfaiteur et passa lui-même sur un autre théâtre. Ce fut vers la fin de 1672 que la santé de Molière donna des inquiétudes de plus en plus sérieuses. Le 11 octobre, il perdit son second fils, né le 15 septembre précédent ; il ne lui resta que sa fille. Les fardeaux de sa profession, toujours excessifs, lui laissaient peu de repos, et d'autres ennuis l'accablaient 2. Le 10 février 1673, il avait commencé à jouer le Malade imaginaire au Palais-Royal. Avant la quatrième représentation, le vendredi 17, comme il se trouvait plus souffrant que de coutume, sa femme et Baron firent tous leurs efforts pour fempêcher de jouer. Baron a rapporté à Grimarest sa réponse caractéristique : « Gomment voulez-vous que je fasse, leur répondit-il, il y a cinquante pauvres ouvriers qui n'ont que leur journée pour vivre? Que feront-ils si on ne joue pas? Je me reprocherais d'avoir négligé de leur donner du pain un seul jour, le pouvant faire absolument. » Baron a transmis quelques autres paroles de Molière aussi généreuses.

Molière joua le soir avec beaucoup de difficulté, et il eut une sorte de syncope. Quand la représentation fut finie, il prit sa robe de chambre et alla dans la loge de Baron, pour lui demander ce que l'on disait de sa pièce. Baron lui répondit que ses ouvrages avaient toujours

* Voyez aussi le Mercure de Frano$ de juillet 1723, p. 129. - Suivant le témoignage de Baron, rapporté par Grimarest, il craignait que la faveur royale ne s'écartât de lui.

64 CHAPITRE m.

une heureuse réussite à les examiner de près, et que plus on les représentait, plus on les goûtait *. « Mais, ajoutat-il, vous me paraissez plus mal que tantôt. — Gela est vrai, lui répondit Molière, j*ai un froid qui me tue 2. » Baron lui trouva les mains glacées et les mit dans son manchon pour les réchaulfer. Ce fut donc ce tendre fils qui se chargea de faire transporter Molière chez lui ; Baron appela ses porteurs, et ne quitta point sa chaise, de peur qu'il ne lui arrivât quelque accident entre le Palais-Royal et sa maison. Il le fit monter dans sa chambre et lui demanda s'il voulait prendre du bouillon, mais Molière refusa. La scène entière de la mort est fidèlement racontée par Baron avec une telle abondance de détails que nous sentons l'impression qu'elle a produite sur le jeune protégé. Baron lui prodigua ses plus tendres soins jusqu'au dernier moment et c'est lui qui alla à Saint-Germain prévenir le roi et qui rapporta à l'épouse les témoignages de la sympathie royale^.

La conduite de Baron à la mort de Molière ainsi décrite jette un jour nouveau sur son caractère. Bien que Baron ait exagéré son succès alors qu'il jouait avec Molière et bien que Grimarest montre le désir évident de prodiguer à l'acteur de fréquentes flatteries, il y a plusieurs scènes dans la Vie 011 il apparaît à son avantage*, et ceci en est une. Il a toujours montré envers son maître les sentiments des plus filiaux. Cette histoire des derniers moments de Molière est un éloge tendre et touchant de son ami qui a été analysé et accepté par les plus difïi-

1 Vie de M. de Molière, p. 146.

- Ibidem.

3 Toute cette scène de la mort de Molière est donnée en détail par Grimarest, d'après le récit de Baron. Vie de M. de Molière, p. 147-151.

* Baron rendait fréquemment compte de la générosité de Molière parmi tous les traits de noblesse qu'il nous a racontés sur lui. Nous sommes en fait demeuré sous l'impression que Baron subsistait surtout de la bonté de Molière.

cilesdes commenlateurs. On peut dire, avec un des plus célèbres éditeurs du grand poète, que si le récit est naïf et, par endroits, un peu trop réaliste, il touche davantage par cette vérité sans apprêt qui ne laisse pas désirer plus de goût et d'élégance.

Un fait significatif montra bientôt que le manteau de Molière, acteur, devait tomber sur les épaules de Baron. Sept jours après sa mort, les Comédiens, forcés par les exigences de leur profession de renoncer à porter plus longtemps le deuil, recommencèrent à jouer. On lit sur le Registre de La Grange, page 140 : « Dans le desordre oiila Troupe se trouua aprez cette perte irréparable, le Roy eust dessein de joindre les acteurs qui la composoient aux Comédiens de l'Hostel de Bourgogne. Cependant, aprez auoir esté le dimanche 19 et le mardi 21 sans jouer, en attendant les ordres du Roy, on recommencea le vendredi 24 feurier par le Misanthro'pe. M' Baron joua le roosle Dimanche 26 idem. »

Baron succéda alors à Molière dans le rôle oii le génie de ce dernier brilla peut-être avec sa plus grande force. Pour un Alceste il était tout jeune, n'ayant que dixneuf ans et quatre mois, mais le fait qu'il eut une prédilection pour ce rôle pendant le reste de sa vie, montre qu'il y réussit. Il est vrai que, durant Fépoque de son apogée (1673-1691), nous n'avons point de renseignements sur ce rôle pour ces années extrêmement obscuresj mais il serait étrange qu'il ne l'eût pas joué. Baron n'eut pas longtemps le rôle au Palais-Royal, puisqu'il passa à l'Hôtel de Bourgogne peu après la mort de Molière. Il ne put guère le reprendre avant la réunion des deux troupes en 1680 ^ puisque l'Hôtel de Bourgogne ne jouait probablement pas les comédies de Molière. Mais il faut tenir compte de l'observation de Samuel Chappuzeau, en 1674, à propos de la grande vogue des pièces de

' Il joua le rôle souvent après sa rentrée en 1720. — Cf. ce chapitre. • 5

66 CHAPITRE llî.

Molière : « C'est aujourd'hui à qui des deux troupes (de l'Hôtel de Bourgogne et du Théâtre-Guénégaud) s'acquittera le mieux de la représentation de ses excellentes pièces. »

Le sort, pourtant, ne voulut pas que Baron continuât à jouer les rôles de son maître. Un mois seulement s'était écoulé depuis la mort de Molière, lorsqu'il reçut et accepta l'invitation d'entrer dans la troupe de l'Hôtel de Bourgogne, « oii depuis longtemps, dit Lemazurier, on désirait qu'il vînt remplacer Floridor ». La Grange se plaint de cet événement dans son Registre : « Les S" de la Torilliere et Baron quittèrent la Troupe pendant les festes de Pasques ; M"® de Beauual et son mary les suiuirent. Ainsy la Troupe de Molière fust rompue. »

A quelle cause peut-on attribuer ce départ apparemment hàtif, que quelques historiens de la troupe du Palais-Royal ont jugé sévèrement? Baron venait à peine de voir mourir son bienfaiteur qu'il quitta l'œuvre que Molière aimait comme l'enfant de son cerveau et sa propre vie. Obéit-il à des considérations de sentiment, d'ambition, d'argent, ou bien aune simple impulsion? Nous n'avons que peu de lumière sur ce sujet : le laconique La Grange ne nous en fournit pas, et les chroniques du temps n'avaient que peu de données sur ce qui se passait dans les troupes d'acteurs. Devons-nous attribuer ce changement simplement à l'invitation de chausser les brodequins du grand chef, Floridor, qui était mort l'année précédente * ? De toutes les explications possibles, je suis porté à croire que son départ doit être attribué à la femme de Molière, soit que Baron sentit peu de désir de rester sous la domination de son ancienne ennemie, soit que la veuve, se trouvant maintenant libre d'agir, et préférant l'éloignement de Baron

* < C'est que Baron, qui en 1673 lui succéda (ci Floridor) dans tout

son emploi à l'Hôtel de Bourgogne » Œuvres de Corneille, par

Marty-Laveaux, t. V, p. 499.

à sa présence, lui donna son congé. Je trouve beaucoup de preuves à Tappui d'une telle liypothèse. En premier lieu, citons le curieux mémorandum trouvé par Soulié * dans l'inventaire fait après le décès de Molière : « Plus déclare ladite demoiselle qu'il est dû parle sieur Baron, de la troupe, trente livres, ainsi qu'elle a appris. y> Et Soulié estime , chiffres en mains , que Molière a légué plus de quarante mille livres, ce qui équivaudrait aujourd'hui, en tenant compte de la dépréciation, à une somme valant 300.000 francs ! La veuve a donc dû toujours haïr Baron, puisqu'elle réclama cette petite dette. Ce ne fut peut-être qu'un don de Molière.

De plus, voici une autre affaire d'argent : lorsqu'en 1670, le poète rappela Baron, il s'occupa de lui préparer une garde-robe théâtrale. A ce moment vivait retiré à Paris un vieux comédien de campagne, Jean-Baptiste Monchaingre dit Philandre ; il avait, à cause de son âge, renoncé au théâtre en 1667. Ses costumes lui devenant inutiles, Molière obtint qu'il les cédât à Baron moyennant 300 livres 2. Quelque temps après. Baron ne payant pas et Philandre étant gêné, il céda sa créance moyennant argent comptant et probablement à gros rabais au procureur Charles Rollet.

Ce dernier était célèbre dans Paris : homme de plaisir et d'esprit, lettré même, il fréquentait le monde des théâtres, où il trouva la clientèle de bon nombre de comédiens. Il avait une détestable réputation à la Cour et en ville 3; ses misérables débiteurs l'appelaient « l'âme damnée * ». Avec lui il n'y avait pas à plaisan-

* Voyez Recherches sur Molière et sur sa famille, p. 97 et 290. '^ Cf. Nouvelles pièces sur Molière, par E. Gampardon, p. 44.

3 Boileau le vise ainsi dans sa première satire, vers 51, 52:

Je ne puis rien nommer, si ce n'est par son nom ; J'appelle un chat un chat et Rolet un fripon.

* Jal, Dict., 1081. — Cf. aussi Petites Com. rares et curieuses, réimprimées par Fournel, II, 297.

ter ; il actionna immédiatement le jeune artiste », qui. très probablement, ne pouvait vivre sans l'aide de Molière. 11 faillit passer par toutes les épreuves des commandements, de la saisie et de l'emprisonnement, quand Molière intervint et le cautionna, s'oblig-eant personnellement envers Rollet pour la somme. Le procureur accepta la garantie, se tint quelque temps en repos ; puis, Baron ne payant pas, il recommença à exiger son paiement. A la fin, la responsabilité tomba sur Molière; il ne paya pas davantage et un procès était imminent lorsque enfin, de délai en délai, la mort vint enlever Molière. Bientôt après, Rollet intenta un procès à Baron et à la femme de Molière, et, par sentence du Gliâtelet, ils furent condamnés à payer la somme de 300 livres plus les intérêts. Rollet même obtint les dépens. M"** Molière paya et Rollet donna quittance le 3 juin 1673. Ce procès semble se placer presque au moment du départ de Baron pour l'Hôtel de Bourgogne, événement qui survint après la clôture du Palais-Royal, le 21 mars ^; sans doute, Baron n'était pas tranquille en présence de la veuve pendant ce litige.

Mais si ces faits ne suffisent pas pour expliquer l'énigme, il y en a encore un assez significatif : c'est l'insinuation contenue dans le commentaire, plus ou moins véridique, de M"° Hermite dans sa lettre du 3 mai à M. de Modène ^. Parlant de la conduite du théâtre par M"^ Molière, elle dit : « Je vous assure que l'on ne parle non plus du pauvre Molière que s'il n'avait jamais été, et que son théâtre, qui a fait tant de bruit, il y a si peu de temps, est entièrement aboli. Je crois vous l'avoir mandé, que tous les comédiens sont dispersés. Ainsi la veuve a été trompée, parce

* Cf. Nouvelles pièces sur Molière, p. 46 etsuiv., pour ce litige. ^ Registre de La Grange, p. 145.

3 Gendre de M"» Hermite et parrain de la fille de Molière. Cf. Mesnard, Œuvres de Molière, t. X, p. 448 et suiv.

qu'elle s'attendoit bien à jouer; mais on ne croit pas que jamais la troupe se réunisse. Elle {la veuve) a voulu un peu trop faire la fière et la maîtresse ^ »

Rassemblant tous ces faits, nous avons du moins lieu de supposer qu'il y a une connexion entre Téloignement de Baron et la direction du Palais-Royal par M"® Molière, dès le 24 février après la mort de son mari 2.

A part ces conjectures, c'est un fait établi que ce fut alors une période de grand cliangement dans le monde théâtral de Paris, et Michel Baron peut n'avoir fait que suivre la mode du jour. Le 24 février fut témoin de l'enrôlement de Rosimond, premier comédien du Marais, dans la troupe de Molière 3. Chappuzcau nous parle de changements considérables dans toutes les troupes et de nombreux « voyages à la Cour », pour demander le patronage du roi *. Le Théâtre du Marais ^ fut supprimé en juin par ordre royale, et alors l'élite de ses acteurs alla au Palais-Royal. Enfin, la troupe de Molière perdit son théâtre et émigra à l'Hôtel Guénégaud ^. Il ne serait pas étrange que Baron, toujours turbulent, eût été emporté par le courant avec les autres.

* Cette lettre est citée p. 450, t. I, des Nouveaux documents sur les comédiens de campagne et la vie de Molière, par Chardon.

* Contemp. de Molière, t. III, p. xxviii. 3 Ibidem, t. III, p. 436.

* Théâtre françois, p. 200.

5 Troupe dans laquelle Baron premier avait fait ses débuts quarante ans auparavant.

6 Hist. du th. fr., par les fr. Parfaict, t. XI, p. 296 et suiv. ' Ibidem

Baron successeur de Floridor à l'Hôtel de Bourgogne (1673). — Véritable début de sa renommée. — Il crée les plus beaux rôles de Racine. — Son mariage avec Charlotte Le Noir. — Ils sont retenus à la fusion des deux troupes rivales (1680). — Jeu merveilleux de Baron à la Cour et à la ville. — Il lance des pièces de Pradon, de Campistron et de Thomas Corneille. — Il se brouille avec la Dauphine. — Sa première pièce : Le Rendez-vous des Thuilleries. — Les Enlèvements. — L'Homme à bonnes fortunes. — La Coquette. — Le Jaloux. — Il représente les Comédiens-Français contre les Comédiens-Italiens. — Ses trois pièces de 1689. — Retraite en octobre 1691, lorsqu'il est à l'apogée de sa gloire. — Cause de ce départ inattendu. — Vains efforts des Comédiens pour le remplacer ; Beaubourg est choisi comme son successeur. — Forte pension donnée à Baron par le roi. — Éloge de Baron par un auteur inconnu.

Ainsi, il ne restait plus que deux troupes à Paris : celle de l'Hôtel Guénégaud, auparavant troupe de Molière, avait toujours à son répertoire ses pièces, qui suffisaient largement à rempêcher de tomber ; celle de THôtel de Bourgogne, dans laquelle Baron et ses amis s'étaient enrôlés, avait un répertoire très varié, y compris quelques nouvelles pièces de Racine. C'était spécialement dans ces dernières que Baron se distinguait, soutenu par la brillante M"® Champmeslé. Les frères Parfaict donnent le tableau de la troupe pendant cette année :

MM. Hauteroche M"" Beauchateau La Fleur Poisson

Poisson D'Ennebaut

Brécourt Brécourt

MM. Ghampmeslé M"" Champmeslé

La Tliuillerie Beauval

La Thorillière La Thuillerie *

Beauval

Ce fut à THôtel de Bourgogne que Baron raffermit encore sa réputation déjà si brillante et devint le véritable Roscius de la France. Il concentra en lui en ce moment tous les progrès accomplis dans Tart théâtral par la génération précédente. Le précieux héritage que Molière lui avait donné fut confirmé par le merveilleux exercice qu'il pratiqua en interprétant les œuvres de Racine, et en donnant de nouvelles beautés aux chefsd'œuvre de Corneille et, plus tard, de Molière. Les indications que nous possédons sur ces années ne nous éclairent pas beaucoup, mais elles suffisent pour nous montrer Baron dans un relief éclatant.

La première représentation à l'Hôtel de Bourgogne dans laquelle nous voyons paraître Baron est celle de Mithridate de Racine, au mois d'août, « joué dans sa nouveauté, dit le Mercure de France, par Champmeslé, Baron, La Thuillerie, Hauteroche, Beauval et les demoiselles Champmeslé et Raisin ^w. Son rôle n'est pas spécifié, et il ne semble pas encore être arrivé à une place éminente, car Robinet dans la lettre hebdomadaire donne tous les éloges à un autre ^. Il est probable, après tout, que le vrai succès de Baron dans Mithridate vint dans les années suivantes; jusqu'à sa mort il resta

célèbre dans ce rôle.« Il étoitfait pour ce rôle Il par-

loit, c'étoit Mithridate», dit Marmontel*. Son interprétation du dialogue de Mithridate avec ses deux fils excitait surtout l'admiration de ses contemporains, lorsqu'il disait les vers suivants :

' Histoire du théâtre français, t. XI, p. 301.

' Mercure de France de mai 1738, d. 983.

5 Robinet, Lettre en vers à Monsieur, du 5 août 1673.

< Éléments de littérature, à l'article « Déclamation ».

Princes, quelques raisons que vous me puissiez dire Votre devoir ici n'a point dû vous conduire, Ni vous faire quitter, en de si grands besoins, Vous, Le Pont, vous, Colclios, confiés à vos soins.

Baron marquait, avec beaucoup d'intelligence et une finesse de sentiment supérieure, l'amour de ce prince pour Xipharès et sa haine pour Pharnace. Il disait au dernier : Vous, Le Pont, avec la hauteur d'un maître et la froide sévérité d'un juge ; et à Xipharès : Vous, Colchos, avec l'expression d'un père tendre qui fait avec peine des reproches à son fils *.

Il paraît probable qu'il joua Nicomède à la même époque, vu que, ayant succédé à Floridor dans tout son emploi, il dut prendre les mômes rôles 2. Il y acquit, les années suivantes, une grande renommée, et son grand successeur, Lekain, ne manque pas de lui accorderions les éloges: « Il faut, dit Lekain, un grand art à l'acteur chargé de ce rôle pour ne pas y laisser apercevoir le ton de la comédie. Le grand Baron était le seul qui savait le sauver par des nuances imperceptibles, et c'est ce qui constitue le génie et le vrai talent 3. »

Collé renchérit sur Lekain : « Baron y jetoit un familier que la'dîgnité, la majesté de sa figure, ne permettoit qu'à lui. » Collé, dans ses Mémoires, compare son interprétation de ce rôle avec celle de Grandval et de Dufresne, décidément au désavantage de ces derniers. Collé dit ailleurs : « Depuis Baron Ton n'avoit point osé remettre cette pièce au théâtre» (jusqu'au 9 décembre 1754).

\J Iphigénie de Racine fut représentée à l'Hôtel de Bourgogne pendant l'hiver 1674-1675. Le seul témoignage d'Aimé-Martin nous apprend que Baron joue Achille dans la nouvelle pièce; Aimé-Martin ne le lui

* Anecdotes dramatiques, par l'abbé de la Porte, t. I, p. 563.

2 Voyez Œuv. de Corneille, éd. Marty-Laveaux, t. V, p. 499.

3 Mémoires de Lekain, p. 125.

assigne, peut-être, que parce qu'il était admirablement fait pour le remplir. Cependant, nous savons qu'il le joua avec beaucoup d'éclat après sa rentrée en 1720, puisque les frères Parfaict en parlent. Lemazurier nous dit que si Baron s'écartait de la manière de jouer le rôle adoptée par ses prédécesseurs, c'était toujours avec raison et jamais sans succès. Il récitait les vers suivants :

Quelle entreprise ici pourrait être formée? Suis-je sans le savoir, la fable de l'armée? Entrons. C'est un secret qu'il leur faut arracher,

avec le ton d'un homme au-dessus de toutes les intrigues formées contre lui, qui les voit avec le plus grand dédain, et pour tout dire en un mot, qui s'en moque. Le rire perçait au travers de sa surprise et de son indignation. « Tous les acteurs avant lui, dit le même historien, y mettaient du feu et de la colère; et c'est encore dans ce sens que l'on joue actuellement (i8i0) ce passage ^ »

Son succès fut égal dans les années qui s'écoulèrent avant la fusion des deux troupes en 1680; ceci apparaîtra clairement si nous complétons les commentaires, peu nombreux quoique enthousiastes, qui nous viennent des contemporains. C'était lui qui était chargé du rôle d'OEdipe en 1676, lorsque Corneille écrivait à Louis XIV:

On voit Sertorius, Œdipe et Rodogune Rétablis par ton choix dans toute leur fortune 2.

Baron épousa, en septembre 1675, Charlotte Lenoir de La Thorillière, fille de François Le Noir de La Thorillière , un des plus célèbres comédiens de la troupe^. Baron avait en ce moment vingt et un ans;

^ Gai. hist. des acteurs du th. fr.A. l. p. 94.

- Œuv. de Corneille, par Marty-Laveaux, t. VI, p. 109.

3 Jal, Dictionnaire critique, p. 113 et 744.

Charlotte Lenoir n'en avait que quatorze. Cette union fut bénie à l'église Saint-Sauveur par le curé qui, dans l'acte, dissimula les qualités et la profession des conjoints. Michel Baron signa de cette signature hardie que nous donnons dans notre appendice. Le contrat de ce mariage^ est signé par plusieurs célébrités de Paris; entre autres : Brécourt, Raymond Poisson, le vieux Corneille, qui renonça, cette année-là, au théâtre, et Jean Racine, alors dans tout son éclat. Charlotte Lenoir de La Thorillière était sœur de Thérèse et de Pierre Lenoir de La Thorillière, qui seront tous deux longtemps associés avec Baron, même après son retour au théâtre 2. La femme de Baron fut bientôt reçue au théâtre, mais la date exacte de son début est inconnue^. Elle paraît l'épouse dévouée et fidèle d'un mari plutôt volage. Il est probable que la parenté de cette artiste était son seul mérite, car les annalistes en font à peine mention, et l'on sait qu'elle n'était portée sur les listes de la Comédie-Française que pour un quart de part*. Ceci indique une position bien secondaire et semble prouver que, comme la femme de La Grange^, on ne la tolérait dans la société que par égard pour son mari. Nous trouvons très peu de renseignements sur ses rôles, ou sur les détails de sa carrière théâtrale. Son nom ne se rencontre que dans les listes des acteurs de la troupe dressées par La Grange. Elle ne partagea point la brillante carrière mondaine de son mari.

La réputation du grand acteur croissait toujours; Titon du Tillet dit que Racine avait, à cette époque, une si grande confiance en Baron que, pendant la répétition d'une de ses pièces, après avoir donné aux autres

^ Voyez ces pièces, citées dans notre appendice.

- Voyez plus loin (année 1720).

3 Fournel, Les Contemporains de Molière, t. I, p. 32.

* Registre de La Grange, p. 238 (1680).

5 La Comédie de Molière, par Gustave Larroumet, p. 210.

acteurs les instructions les plus détaillées, il lui dit : « Pour vous, Monsieur Baron, je n'ai point d'instructions, je vous livre à vous-même; votre cœur vous en apprendra plus que mes leçons. » (C'était pendant les répétitions à!Andromaque, et Baron remplissait le rôle de Pyrrhus ^) Mais une autre fois. Racine montra moins d'amitié pour notre acteur : il lisait une de ses pièces à l'assemblée, et Baron, s'étant avisé d'exprimer son sentiment d'une manière peu convenable, l'auteur lui ferma la bouche en répliquant : « Baron, je vous ai fait appeler à l'assemblée pour prendre un rôle dans ma pièce, et non pas pour me donner des conseils^. » Le fier poète ne se laissa pas dominer par l'influence considérable que l'acteur possédait au théâtre.

Eu 1677, au jour de l'an. Baron créa le rôle d'Hippolyte dans Phèdre^. Ce fut pendant la représentation de cette pièce qu'il montra sa présence d'esprit dans des situations difficiles. Un jour on afficha Py^è^/re et Baron s'attendait à y jouer Hippolyte, mais le spectacle fut changé presque au moment de lever le rideau et sans qu'on l'en prévînt. Baron entre sur la scène suivi de son confident, et lui fait part, avec cette noble candeur qui convient au vertueux fils de Thésée, des motifs qui rengagent à quitter Trézène. Le souffleur l'avertit que la pièce est changée, et qu'on joue Mithridate. Sans s'étonner ou sans rien répondre, il prend son confident par la main, le conduit sur le devant de la scène; et de

* Parnasse François, p. 639. — Si on peut se fier à Grimarest, les relations entre Racine et Baron n'avaient pas toujours été aussi cordiales. Il raconte que Baron prit parti pour Molière dans la querelle que celui-ci eut avec Racine quand ce dernier retira sa tragédie de Britannicus (1670) du Palais-Royal, pour la donner à l'Hôtel de Bourgogne ; que Baron, à ce sujet, se querella avec un ami de Racine, et que les combattants ne furent séparés qu'à l'arrivée de Molière qui réprimanda fortement Baron. Louis Racine confirme en partie ce récit. a

* D'Hannetaire, Observ. sur l'Art du Comédien, p. 428. 3 Mercure de France du mois de mai 1738, p. 981.

l'air profond et mystérieux que doit avoir Xipharès il lui dit :

On nous faisait, Arbate, un Adèle rapport,

Ce passage subit d'un caractère à un autre, cette métamorphose si prompte, ravirent le public et provoquèrent un vif enthousiasme^

Dans la tragédie du Comte d'Essex, de Thomas Corneille, représentée au commencement de janvier 1678^, il joua le rôle romanesque du comte anglais, personnage si attrayant pour le public et les auteurs de ce temps. Pendant les représentations de cette pièce, Baron donna un autre exemple de sa présence d'esprit. Sa jarretière se détacha et tomba sur le théâtre. « Si cet accident lui était arrivé tandis qu'il était sur la scène avec la reine ou la duchesse, dit d'Hannetaire, qui raconte celte histoire, certainement il n'aurait pas eu l'air d'y prendre garde; mais comme il n'avait alors en face de lui que le traître Cécil, qu'il était en droit de traiter cavalièrement, il en profita pour se donner une belle attitude de plus : appuyant sans façon sa jambe sur un des balcons du théâtre, il remit sa jarretière devant le ministre d'Elizabeth, sans pour cela s'interrompre un seul instant et continuant au contraire à lui parler en lui tournant le dos3. »

Les années 1679 et 1680 furent funestes pour l'Hôtel de Bourgogne. Aux vacances de Pâques 1679, la troupe perdit ce brillant couple, Charles Champmeslé et sa femme, Marie Desmares Champmeslé, « la plus célèbre actrice de notre ancien théâtre* ». Ils passaient, tous deux, à la troupe de la rue Mazarine^, emportant avec

* Gai. hist. des acteurs du théâtre français, t. I, p. 96.

- Eist. du théâtre français, parles frères Parfaict, t. XII, p. 75, qui cite le Mercure de France de décembre 1677. 3 Observations sur l'Art du Comédien, par d'Hannetaire, p. 157.

* Les Contemporains de Molière, t. III, p. 35. 5 Registre de La Grange, pour l'année 1679.

eux les tragédies de Racine i. En 1680, la troupe perdit un autre de ses meilleurs acteurs, N. Lenoir de La Tliorillière^, qui mourut le 27 juillet. Cet événement a été noté par La Grange, qui lui attribua la fusion des deux troupes.

L'époque de la réunion des deux troupes rivales fut une période d'anxiété, et même de désolation pour ceux des comédiens qui n'obtinrent aucun emploi dans la troupe nouvelle. Ce fut à l'occasion des représentations de la comédie des Carosses d'Orléans^^ qu'eut lieu la réunion de la troupe de l'Hôtel de Bourgogne avec celle de la rue Mazarine, appelée troupe du Théâtre-Guénégaud*. Cette fusion fut décidée par le roi ; l'ordre fut signifié le ^"1 août 1680 aux deux théâtres, avec la liste des acteurs que le roi voulait garder à son service. Dès le dimanche 23, la « Troupe du Roi », composée comme il était prescrit par « l'ordre de jonction », commença les représentations par Phèdre et les Carosses d'Orléans. Une lettre de cachet, à la date du 21 octobre^ régla définitivement l'organisation de l'unique Comédie- Française^, « qui se glorifie aujourd'hui d'être établie sur les fondements qu'avait solidement assis la main de Molière ». Il est inutile de dire que, dans cette fusion, notre acteur fut conservé, ainsi que sa jolie femme. 11

* Œuvres de Molière (Despois et Mesnard), t. X, p. 452.

^ La Thorillière était le beau-père de Baron. Il avait été capitaine de cavalerie et gentilhomme à la Cour de Louis XIV, à qui il demanda la permission d'entrer dans la troupe de Molière. Le roi, très surpris de cette demande, lui donna quelque temps pour réfléchir, mais La Thorillière se sentit un goût si décidé pour jouer la comédie qu'il persista dans sa demande, et le roi, enfin, donna son consentement. On dit que sa mort fut causée par le chagrin qu'il éprouva du mariage de sa fille Thérèse Lenoir avec Dancourt, qui l'avait enlevée. Hist. du th. fr., t. XI, p. 327.

» Suivant Léris, Dict. port., p. 462, Baron jouait dans ce premier ouvrage de La Chapelle. Son rôle n'est pas donné.

< Hist. du théâtre français, t. XII, i$. 192.

5 Hist. du th. fr., t. XII, p. 192 et suivantes, et Mercure Galant d'août 1680. Cf. aussi le Registre de La Grange.

était regardé, à cette époque, suivant Lemazurier, comme le premier acteur des deux troupes. Par l'ordre du roi, la troupe réunie comprenait les acteurs suivants * :

MM. Cliampmeslé M"«* Champmeslé

Baron Beauval

Poisson Guérin

Dauvilliers Bélonde

La Grange De Brie

Hubert D'Ennebaut

La Thuillerie Du Pin

Rosimont Guyot

Hauteroche Du Groisy

Guérin Raisin

Du Groisy La Grange

Raisin Baron De Villiers Verneuil Beauval

Les rôles nouveaux que Baron créa depuis cette année importante furent nombreux. Le 29 janvier suivant (1681) il joua Alamir dans Zaide'^, tragédie de La Chapelle, qui, dit Léris^, faisait des scènes brillantes pour Baron dans ses pièces. Au mois de septembre nous trouvons Baron à Fontainebleau, oii il jouait « beaucoup de pièces de Monsieur Corneille l'aîné et de Monsieur Racine» devant le roi, créant aussi Pylade dans YOreste de Le Clerc. Il le joua encore aux représentations à Paris, le 10 octobre suivant*. Ce fut probablement au mois de novembre qu'on reprit le Bourgeois Gentilhomme à la Cour, quand le rôle de Dorante fut confié à Baron, rôle « qui lui convient mieux qu'à personne » , disent

* Du Groisy, Raisin, de Villiers, Verneuil, M""' Du Groisy, Guyot et Raisin n'eurent qu'une a demi-part » ; Beauval, M"« La Grange et la femme de Baron n'eurent qu'un « quart de part ». — Cf. le Registre de La Grange, p. 238.

2 Gai. hist., I, 78, et Tabl. dramatiques, p. 240.

3 Dictionnaire portatif des théâtres, p. 462.

4 Hist. du th. fr., XII, 275, et Mercure Galant, sept. 1681.

MM. Despois et Mesnard*. Mais son plus grand succès de cette année (1681), fut Antoine dans la Cléopâtre de La Chapelle, jouée le 12 décembre. « On a couru en foule voir Mons. le Baron », dit de Visé*, en faisant Télog^e de cette pièce dans son journal, tandis que Tabbé de la Porte nous dit que le comédien d'Auvilliers, a jaloux à l'excès du mérite de Baron, et représentant Eros dans cette tragédie », eut la malignité de présenter à Baron une épée pointue. Baron faillit se l'enfoncer dans l'estomac, mais heureusement l'épée glissa et ne fit qu'effleurer la peau^.

Nous n'avons pas de renseignements bien certains sur sa carrière en 1682. Léris dit que La Chapelle fit des scènes spéciales pour Baron dans son Téléphonie, donné le 26 décembre 1682, mais sans indiquer son rôle*. Nous ne trouvons pas son nom parmi les acteurs qui jouèrent VEtowdi de Molière à Saint-Germain, le 18 janvier 1682, ni dans aucune autre pièce de celte année.

Ces deux années (1681 et 1682), bien qu'obscures dans les indications des rôles de Baron au Théâtre-Français, furent signalées par des fêtes magnifiques à la Cour, où notre acteur joua. Le 28 juillet de l'année 1681, une partie de la troupe alla à Fontainebleau, Baron avec huit autres ; plusieurs membres de la troupe les suivirent quelques jours après. Ils y représentèrent : Mithrldate, Les Fâcheux, Phèdre, Sertorius, Horace, Œdipe, Scévole, Andromaque, Polyeucte, Oreste (de Le Clerc), Ve?iceslas^ . La Grange, en 1682, nous mentionne encore quelques représentations à Fontainebleau : le 12 octobre,

* Il est bien probable qu'il a joué ce rôle aussi aux reprises du Bourgeois Gentilhomme au Tiiéâtre-Guénégaud pendant le mois d'octobre 1680. Voyez les Œuv. de Molière, éd. Despois et Mesnard, t. VIII, p. 27-28.

* Mercure Galant de décembre 1681, p. 319.

3 Anecdotes dramatiques, par l'abbé de la Porte, t. I, p. 209.

4 Dictionnaire portatif des théâtresTp. 316 et 462. s Registre de La Grange, p. 266.

Baron y alla avec Champmeslé, La Thuillerie, Haute- Roche, Beauval, Poisson, Raisin et M^^*^* Champmeslé, d'Ennebaut, Raisin, Poisson, Beauval. Avec Le Comte et sa femme, qui les suivirent le surlendemain, ils jouèrent Les Fâcheux, Bajazet, Mithridate, Cléopâtre^ Hercule, Soliman, Zélonide, Nicomède, Venceslas et Britannicus^. Mais les rôles de Baron pendant ces deux années sont très incertains.

Les années 1683 et 1684 sont également obscures; nous ne savons rien de Baron avantle27 décembre 1684, quand il parut dans VAjax de La Chapelle, qui eut une vogue considérable. Les frères Parfaict^ nous donnent des renseignements qui, s'ils sont satisfaisants d'une part, nous désappointent par leur insuffisance : « Cet auteur (La Chapelle) a fait dans toutes ses pièces des scènes si brillantes pour M. Baron que, quoique cet excellent acteur ait toujours eu beaucoup de réputation, il semble en avoir acquis une nouvelle dans celle-ci. » Mais on ne donne pas son rôle 3.

Ce fut pendant cette année 1684 que Baron attira sur lui la colère delaDauphine, par quelque malheureux contretemps. Dangeau raconte, à la date du 22 avril, que la Dauphine, mécontente de quelques sots procédés des comédiens, pria le roi de « casser Baron et Raisin, les deux meilleurs comédiens de la troupe, l'un pour le sérieux et l'autre pour le comique ». Nous n'avons pas d'autres détails. Sans doute une heureuse solution fut trouvée, puisque Baron pas plus que Raisin ne quittèrent le théâtre ; de tels comédiens étaient difficiles à remplacer. La Dauphine a dû se réconcilier avec eux, puisque Baron lui dédie sa pièce La Coquette et la Fausse Prude, publiée en février 1687.

1 Registre de La Grange, année 1682.

2 Histoire du théâtre français, t. XII, p. 452.

3 Soleirol, MoL et sa Tr., p. 67, donne à Baron le rôle d'Ajax, mais sans citer ses sources.

APOGÉE. dl

Le 8 février 1685, Baron joua Andronio dans la tragédie de Canipistron. Cette tragédie, Andronic, d'après Léris, eut un succès si prodigieux que les comédiens, qui avaient doublé le prix des places aux vingt premières représentations, puis l'avaient réduit, furent obligés, à cause de l'affluence des spectateurs, de doubler de nouveau ce prix, principalement afin de ménager sur la scène de la place pour les acteurs*. Celleci fut, sans doute, une des pièces médiocres de Tépoque qui dut son succès au jeu de Baron, mais qui tomba dès que l'appui de sa présence lui fut retiré. Ce fut l'interprétation de Baron qui apporta de semblables applaudissements à V Alcibiade du même auteur, le 28 décembre de cette même année^. Voltaire, en parlant de la pièce, dans sou Discours sur la tragédie, nous apprend qu'on admira longtemps, à cause du ton séduisant que Baron mettait dans sa récitation, les mauvais vers qui suivent :

Ah! lorsque, pénétré d'un amour véritable, Et gémissant aux pieds d'un objet adorable, J'ai connu dans ses yeux timides ou distraits Que mes soins de son cœur ont pu troubler la paix; Que, par l'aveu secret d'une ardeur mutuelle, La mienne a pris encore une force nouvelle : Dans ces moments si doux, j'ai cent fois éprouvé Qu'un mortel peut goûter un bonheur achevé.

Sans l'aide de « l'Esope du dernier siècle », comme Voltaire appela Baron, ces vers, comme la tragédie ellemême, furent peu estimés.

Nous avons très peu de renseignements sur son Ira-

1 Léris, Dictionnaire portatif des théâtres. — Cette coutume curieuse, de permettre aux personnes importantes d'avoir leurs places sur la scène môme, est fréquemment mentionnée dans les chroniques du temps. Charles Collé, dans l'inscription du 30 avril 1759, dit que cet absurde et gênant privilège venait d'être aboli. [Mémoires de Collé, II, 172.) •

* Molière et sa troupe, p. 67, elGal. histor., I, 81.

èi CHAPITRE IV.

vail comme acteur pendant les trois années 1685, 1686 et 1687. Le manuscrit français. Répertoire des Comédies qui se peuve7it jouer en 1685, si fréquemment mentionné par MM. Despois etMesnard^ ne semble contenir aucune allusion sur Baron comme ayant joué dans les différentes pièces de Molière reprises pendant cette année. Et même son rôle favori, Alceste, est joué par La Grange.

Mais si nous savons peu de choses sur Michel Baron comme acteur, pendant ces années, nous voyons qu'il se fit connaître sous un aspect nouveau. Ce fut en 1685 qu'il débuta comme auteur comique. Le 3 mars^, il donna Le Rendez-vous des Thuilleries ou le Coquet trompé. Il joua sous son propre nom dans le prologue de cette pièce; son rôle dans la comédie proprement dite n'est pas indiqué. Le 8 juillet suivant, il donna Les Eîilèvements, pièce en un acte. Son rôle dans cette comédie est également inconnu.

L'année 1686 vit un troisième essai de Baron dans le domaine littéraire. Le 3i janvier, il donna la comédie de L'Homme à bonnes fortunes, qui reste son chefd'œuvre. Il y joua le rôle du marquis de Moncade; son fils, Etienne Baron, représenta le Petit Chevalier. Les vingt-trois représentations de suite qu'eut cette pièce ont dû occuper Baron jusqu'à Pâques (7 avril), si on admet qu'en ce temps les comédiens ne jouaient que trois fois par semaine, à part certains jours de fête^. A la fin de cette même année, le 28 décembre, sa Coquette et la Fausse Prude commença ses vingt-cinq représentations,

* Œuvres de Molière : Notices sur les comédies. Le numéro de ce manuscrit est 2509, F 22 R% Bibliothèque Nationale.

2 En général, suivant M. Eugène Despois (Le théâtre sous Louis XIV, p. 142), on représentait les tragédies en hiver, les comédies en été. Baron fait exception à cette règle, vu que sept de ses dix pièces furent données en hiver : il a dû en être content, si Paris, en été, était aussi mort qu'à présent.

3 Cf. Le théâtre françois, de Samuel Ghappuzeau, p. 92.

continuant jusqu'au 7 mars 1687. Baron créa dans cette comédie le rôle d'Eraste, son fils celui du Petit Chevalier. Le 17 décembre 1687 vit la première des quatorze représentations de son Jaloux; s'il y joua un rôle, il n'est pas connu*.

On ne sait pas bien qui, de Baron ou de de Villiers, interpréta le rôle de Thésée dans Ariane^ tragédie de Thomas Corneille; cependant, on croit plutôt que ce fut

Ce fut à cette époque que Baron, comme représentant des Comédiens Français, eut une controverse célèbre avec les Comédiens Italiens : une grande jalousie existait depuis longtemps entre les deux troupes ; elle éclatait de temps en temps en disputes plus ou moins violentes. Les acteurs italiens accoutumés à jouer devant un public français, faisaient de temps à autre, dit-on, en se livrant à leur improvisation ordinaire, des emprunts plus ou moins fréquents à la langue française qui leur était devenue familière. Ce furent d'abord des plaisanteries, des lazzi d'un genre particulier, dans lesquels des mots français se glissant au milieu de phrases italiennes, amenaient une sorte de jargon franco-italien, qui, dans les situations comiques, excitait l'hilarité des spectateurs. Puis il arrivait qu'un des interlocuteurs parlant en italien, un autre lui répondait en français, qu'une phrase commencée dans une langue se terminait dans l'autre, ou encore qu'on interrompait tout à coup le dialogue italien pour entonner une chanson française. Tout cela n'était en quelque sorte que le prélude d'une transformation qui se préparait petit à petit, tout naturellement, par la force même des choses, et chacun sentait que le répertoire tendait à se modifier et que, progressivement, mais d'une façon certaine, les pièces

* Pour les détails qui concernent^ ces cinq pièces, voyez notre !!• partie.

* Thomas Corneille, sa vie et ses œuvres, par G. Reynier.

italiennes finiraient par céder la place aux pièces françaises.

Mais on avait compté sans la Comédie-Française qui ne voyait pas sans inquiétude ces signes précurseurs d'une transformation, pour ainsi dire, fatale et qui songeait à mettre obstacle à des empiétements qu'elle jugeait, à tort ou à raison, dangereux pour son avenir et sa prospérité. La situation était grave pour les Italiens : c'est leur propre existence qui semblait être en jeu dans cette question, car la Comédie-Française crut devoir, à ce sujet, adresser ses doléances au roi luimême, qui voulut être en personne juge du différend et décida qu'il entendrait le plaidoyer de l'un et de l'autre théâtre. Chacun de ceux-ci députa donc, pour exposer les faits et défendre ses droits auprès du souverain, son acteur le plus fameux. Ce fut Baron pour la Comédie- Française, Dominique Biancollelli pour la Comédie- Italienne.

Baron parla le premier, en sa qualité de plaignant, plaida la cause avec une chaleur entraînante, rétorquant d'avance tous les arguments qu'on pouvait lui opposer, énuméra toutes les raisons qui, selon lui, justifiaient la réclamation qu'il était chargé de formuler, et finalement conclut à ce que défense formelle fût faite aux Comédiens Italiens d'employer à l'avenir la langue française. On dit que Baron, qui croyait sa cause gagnée, la perdit cependant, grâce à un trait d'esprit de Dominique, qui séduisit le roi.

Lorsque Baron eut fini, le roi donna la parole à Dominique pour sa défense. Celui-ci prit moins de peine, et s'en tira par une ingénieuse subtilité. Sans paraître songer à mal, il dit tout d'abord : « Sire, comment parlerai-je? — Parle comme tu voudras», lui répondit le roi sans se douter du piège qui lui était tendu. — « Une m'en faut pas davantage, répliqua alors vivement Dominique; j'ai gagné mon procès. » Louis XIV sou-

rit de la finesse spirituelle de TArlequin, et reprit en regardant Baron : « Ma foi, ce qui est dit est dit, je n'y reviendrai pas *. »

Après ce triomphe, les Italiens ne gardèrent plus de ménagements, et bientôt se mirent à jouer des pièces entièrement françaises. Les Comédiens Français eurent leur revanche en 1697, quand les Italiens furent expulsés de France.

En 1688, Baron créa le rôle de Régulus 2 dans la tragédie de ce nom par Pradon, donnée le 4 janvier 3; elle eut un grand succès. Son talent faisait valoir les mérites des œuvres de cet auteur; on dit qu'il :

Prêtait un nouveau lustre aux beautés de Racine, Un voile aux défauts de Pradon.

Le 5 novembre de la même année, il joua le principal rôle dans ^/zne^a/ de Riouperous, avec Champmeslé et sa femme, Roselis, le Comte, Sévigny, M"* Poisson et M"' Deshayes, mais la tragédie, malgré son interprétation, semble n'avoir pas réussi, puisqu'elle n'eut que six représentations *. Le 16 décembre, il interpréta un rôle principal dans Phocion de Campistron, qui reçut un accueil hostile et tomba après onze représentations. Il n'y a pas de preuves évidentes que Baron prit le premier rôle — à l'interprétation duquell'auteur avec colère attribua sa chute — mais il est presque certain que les

* Puisqu'on donna le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne aux Comédiens-Italiens en 1680 et que Dominique (suivant Léris, Bict. port., p. 429) mourut en 1688, la date de cette histoire nous semble se fixer entre ces deux années. Elle se trouve dans les chroniques du Théâtre- Italien ; de notre temps, Eugène Despois, dans Le théâtre sous Louis XIV, en donne un abrégé.

' Gai. hist. des acteurs du théâtre françois, I, p. 81.

3 Tabl. dramatiques, p. 198. — Le Mercure de France de juin 1722, p. 111, en parle aussi, en ajoutant que le jeune Etienne Baron y joua Attilius. •

4 Histoire du théâtre françois, par les fr. Parfaict, t. XIII, p. 89.

trois premiers rôles furent tenus par Baron, Charnpmeslé et Roselis, M"^ Raisin jouant Chrisis i. Le poids des critiques de l'auteur, quel que fût leur peu de valeur, devait tomber en partie sur Baron. Il aurait dû avoir de la reconnaissance pour Baron, qui mettait si souvent en valeur les rares qualités qu'avaient ses pièces.

Nous n'avons pas de données très précises sur ses faits et gestes comme acteur, pendant l'année 1689, bien que nous sachions que, comme auteur, il fut très actif. Il donna trois pièces au théâtre au cours de cette année : Les Fontanges Maltraitées^ petite comédie en un acte qui fut représentée le 11 mai, et eut en tout seize représentations; elle fut suivie par La Répétition^ autre petite pièce, dont les onze représentations commencèrent le 10 juillet. Vers la fin de la même année (1689) parut Le Débauché^ en cinq actes, qui, donné le 8 décembre, eut onze représentations. Les rôles que Baron créa dans ces pièces sont incertains.

Ce fut dans ce temps que la troupe changea de local; elle passa de la salle de spectacle de la rue Mazarine, communément appelée Théâtre-Guénégaud, dans une nouvelle qu'elle avait fait construire dans la rue des Fossés-Saint-Germain-des-Prés. L'ouverture de cette nouvelle salle eut lieu le 18 avril 1689 2.

Baron semble n'avoir été qu'acteur dans les troupes où il jouait et n'avoir jamais eu d'autres fonctions, bien qu'il ait représenté la Comédie devant le roi au moment du différend avec Dominique. Même à la mort de Molière, la fonction d'Orateur de la troupe passa, non à Baron, à qui ses rôles semblent avoir été confiés, mais à Varlet de La Grange. Les deux fonctions de l'Orateur étaient de composer l'affiche et de faire de séduisantes

* Histoire du théâtre français, t. XIII, p. 90. 2 Ibidem, t. XIII, p. 99.

harangues sur le mérite de la pièce qu'on se proposait de représenter la fois suivante *. En outre, au moment du changement de domicile de 1689, la troupe ayant contracté de grosses dettes dans sa nouvelle installation, il fut décidé que, de temps en temps, on mettrait de côté une partie des recettes afin de liquider ces dettes. On choisit Raisin l'aîné pour recueillir ces sommes pendant le trimestre finissant en septembre ; Champmeslé, pour le trimestre finissant en décembre; Le Comte pour celui finissant en mars, et La Grange pour Tautre. Le nom de Baron^ bien que celui-ci fût sans conteste le premier de la troupe, ne paraît dans aucune fonction administrative.

L'année d691 vit probablement l'apogée du génie et de la renommée de Baron. Nous avons des renseignements beaucoup plus complets, relatifs à son travail pendant cette année que pour les précédentes. Dans la tragédie de Gampistron, Tiridate, représentée le 12 février, il interpréta le rôle principal ; la pièce eut un succès complet et fut jouée vingt-cinq fois de suite 2. Le Mercure Galant de ce mois dit : « Le jeu des acteurs donne un nouveau plaisir. Surtout, Monsieur le Baron y soutient son rôle d'une manière si aisée et si naturelle, et avec un art qui sent si peu l'art, qu'il est admiré des plus difficiles. »

Un peu plus tard dans l'année, il joua Horace dans la reprise de YEcole des Femmes, Dans les reprises à' Horace, à'Œdipe, de Don S anche d'Aragon et de Nicomèdcy de P. Gorneille, il prit le rôle principal ; dans Sertorius^ celui de Pompée, et dans la reprise du Venceslas de Rotrou, celui de Ladislass. Nous n'avons de date précise que pour ce dernier rôle, qu'il a tenu

< Le théâtre sous Louis XIV, par Eugène Despois, p. 140-141 « Dictionnaire portatif des théâtres^e Léris, p. 324. 3 Soleirol, Molière et sa troupe, p. 67.

jusqu'au 21 octobre*, devant le roi et toute la Cour, dans les représentations données à Fontainebleau ; il le joua, dit le Mercure^ « d'une manière inimitable 2 ».

Ce fut à ce moment, à Tapogée de sa gloire et de sa célébrité, courtisé par un public idolâtre et comblé d'honneurs par un roi qui se faisait un plaisir de récompenser le mérite, que Baron, âgé seulement de trentehuit ans, se trouva fatigué d'une carrière qui avait été, peut-être, couronnée de trop de succès. Pendant les représentations de Venceslas à Fontainebleau, il demanda son congé au roi, qui le lui accorda, et il se retira de la scène avec sa femme 2.

On dit que Louis XIV s'opposa énergiquement aux desseins de Baron, mais que, ne pouvant le dissuader, il lui dit finalement : « Pensez bien à ce que vous me demandez ; si vous quittez le théâtre, vous n'y rentrerez pas tant que je régnerai *. » (Quelle prophétie !) A ceci, Baron répondit respectueusement, alléguant, dit-on, des raisons de conscience auxquelles le roi se rendit s.

Quant à la raison véritable de cette retraite surprenante, qui inspira au public comme au roi un immense regret et jeta la confusion dans les rangs des comédiens, nous sommes réduits à toutes sortes de conjectures, allant de l'hypothèse^ qu'il aspirait à la direction du théâtre, et fut blessé par le refus du roi de le placer au-dessus de ses camarades, à l'absurde conjecture de Beauchamps. qui prétend que Baron se serait retiré à la suite de complications résultant d'un procès que lui avait

1 Histoire du théâtre français, par les fr. Parfaict, t. XIII, p. 254.

2 Mercure de France, décembre 1729, p. 3115.

3 Registre de la Comédie-Françoise, de l'année 1691, cité par les fr. Parfaict, Hist. du Th. fr., t. XIII, p. 25't.

4 Lettre à Mylord"' sur Baron et la demoiselle Lecouvreur, par d'Allainval, p. 219.

5 Ibidem., p. 219.

« Gai. hist. des acteurs du th. fr., t. I, p. 82.

intenté sa blanchisseuse* ! Quant à cette dernière conjecture, bien que de tels ennuis aient été communs à bon nombre d'autres écrivains peu fortunés, elle n'est, dans ce cas, guère plus digne de foi que le célèbre roman d'un contemporain de Baron, Dufresny^, qui se maria, dit-on, avec sa blanchisseuse, afin de lui régler son compte ; elle est, en outre, à peine compatible avec ce qu'on raconte du luxe de Baron, qui était fameux dans tout Paris. La première raison donnée — une grande ambition de dominer ses confrères — n'est pas plus vraisemblable, puisque, comme nous l'avons vu précédemment. Baron semble n'avoir jamais aspiré à aucune fonction administrative dans sa troupe. La troupe était, dans tous les cas, une démocratie pure et simple, « une société libre toujours régie par les acteurs eux-mêmes » et n'avait jamais eu de directeur proprement dit 3.

Une autre supposition qui obtint à ce moment une grande vogue, et qui est citée par d'Allainval, fut que Baron désira sa retraite après avoir demandé, comme Molière l'avait obtenue avant lui, une charge de valet de chambre de Sa Majesté, que celle-ci lui refusa*. Mais Baron était déjà assez célèbre et un tel office ne pouvait rien ajouter à sa gloire. Dans son roman de Gil Blas, oii Baron paraît sous le nom de Carlos Alonso de la Vantoleria, Lesage dit de lui « qu'il avait quitté le théâ-

^ « Baron a conté qu'une des choses qui l'avait le plus déterminé à quitter le théâtre fut un procès qu'il eut contre sa blanchisseuse; elle lui demandait une somme qu'il était prêt d'affirmer ne point devoir ; mais que cette femme, instruite par son procureur, avait requis et obtenu que l'affirmation lui serait déférée. » Recherches sur les théâtres, II, 421.

* Cf. Dict , de Jal, et les chroniques de l'époque.

3 Chappuzeau, Théâtre françois, Lyon, 1674. Ce curieux recueil d'observations faites à Paris par un lyonnais, bien qu'il doive être contrôlé par le chercheur soigneux, nous donne beaucoup d'informations précieuses sur la manière de vivre ensemble et de se gouverner des comédiens du jour. *

* Lettre à My lord'*', etc., p. 219.

tre par fantaisie». Dans sa petite notice sur Baron, Voltaire dit « qu'il avait quitté le théâtre par dégoût », tandis qu'une autre conjecture citée par Lemazurier^ est qu'il renonça au théâtre afin de pouvoir jouir des droits que l'Église refusait alors aux comédiens. Sa retraite paraissait alors inexplicable à ses contemporains; si toutes ces allégations et d'autres encore données à cette époque n'ont pas réussi à expliquer cette énigme, il est également certain qu'après plus de deux siècles, nous ne pouvons pas la résoudre avec plus de succès. Pendant toute la discussion provoquée par son départ. Baron semble être resté silencieux.

« La retraite inopinée du sieur Baron, disent les frères Parfaict^, acausé un changement considérable dans la troupe des comédiens françois, » Le public et les comédiens sentirent également la perte qu'ils venaient de faire. En cette conjoncture, les comédiens cherchèrent de tous côtés quelqu'un qui pût remplacer leur grand chef, et amenèrent à Paris un grand nombre d'acteurs provinciaux. Ils essayèrent d'abord Saint-Georges de Rocher, qui fit ses débuts à Paris le 31 octobre dans Andronic, le 2 novembre suivant dans Regulus, et le lendemain dans Cinna. Le public ne parut pas satisfait de ce comédien ; il fut donc payé et congédié. La troupe essaya ensuite Rosidor, qui, disent les frères Parfaict, « se présenta avec une extrême confiance, ne doutant point que les applaudissements, dont il avait été accueilli en province, et tout nouvellement à Rouen, ne continuassent sur le théâtre de Paris ». Il jouissait aussi de la protection de plusieurs seigneurs de la Cour. Il parut le 11 novembre dans le premier r-ôle de Tiridate; le 13

* Gai. hist., I, 83, — Moréri mentionne les mêmes raisons : « Soit désir de mener une vie moins éloignée de la sainteté du christianisme qu'il professoit, soit pour quelqu'autre motif, il quitta le théâtre. » — Grand Dict. historique, II, 130.

2 Histoire du théâtre françois, t. XIII, p. 25'i et suiv.

dans Achille {Iphigénie) et le 16, il joua Alcibiade. Ses débuts furent mieux reçus que ceux de Saint-Georges de Rocher, mais lui aussi fut rejeté, étant, comme disent les frères Parfaict, « bien loin d'avoir le mérite et les talens de l'inimitable acteur qu'il était question de remplacer ». Ensuite vint Beaubourg, qui débuta le 17 décembre par le rôle de Nicomède. Le public fut assez satisfait de ce nouvel acteur, mais il ne fut cependant reçu dans la troupe que vers la fin de l'année suivante. Dans l'intervalle, Biet, autre comédien de province, avait été essayé, et il fut assez téméraire pour choisir le rôle auquel était attaché le dernier souvenir de Baron, Ladislas. Il débuta le l^"" mars 1692 ; a il ne parut que cette seule fois, » disent les frères Parfaict d'une façon laconique*.

Convaincus que leur public était résolu à ne pas se résigner à la perte de son favori, et qu'un second Baron ne pouvait être trouvé, les comédiens firent du mieux qu'ils purent et choisirent Beaubourg. Pierre Trochon de Beaubourg avait à cette époque trente-six ans, étant né en 1635 2. Il avait couru les troupes de province avant de venir à Paris, et il avait épousé la fille de M"« Beauval, amie de Baron. M"® Beauval, dit-on, a soutenu sa cause devant la troupe. Le public semble s'être bientôt accoutumé à son jeu, bien qu'il fût différent de celui de Baron. En Néron, que Baron a rendu célèbre, il n'avait point le jeu correct de celui-ci, mais il savait donner à quelques parties de son rôle une expression énergique qui frappait de terreur 3. Après l'art que Baron y mettait, le jeu de Beaubourg sembla d'abord outré, ses gestes forcés, sa déclamation peu naturelle et ses

* Cet exposé des efforts des comédiens pour trouver un remplaçant à Baron est fondé sur les récits de \Ei8t. du th. fr., par les fr. Parfaict, XIII, 254 et suiv.

' Beauchamps, Recherches sur les théâtres de France, III, 373.

3 Mesnard, Œuvres de Racine, t. II, Notice sur Britannicus.

9Sfr CHAPITRE IV.

inflexions désagréables. Cependant il semble avoir raffermi rapidement sa réputation et, à sa retraite en 1718, il était l'acteur le plus considéré de la troupe. Malheureusement il ramena au théâtre la diction ampoulée et boursouflée que les efforts de Molière et de Baron en avaient banni ; son exemple g-âta non seulement le goût du public, mais aussi la déclamation de ses camarades. ^ Les efforts des Comédiens-Français pour retenir la faveur du public après le départ de Baron ne furent pas entièrement couronnés de succès, si nous en croyons Léris etLemazurier, qui disent que la troupe des Comédiens-Italiens satisfît ce public privé de son idole, en montant une pièce. Les Deux Arlequins, par Eustache le Noble, dans laquelle Gherardi, TArlequin, « contrefaisoit à merveille Baron ». Le public, ne jouissant plus du plaisir de voir Baron en original, « allait en foule en admirer la copie au Théâtre-Italien», de sorte que les recettes de ce dernier furent extrêmement augmentées 1.

Ce fut certes un moment critique pour les Comédiens- Français, pressés comme ils l'étaient de tous les côtés. A part leurs autres misères, l'intérêt que Louis XIV portait au théâtre avait commencé à décroître; la médiocrité des acteurs de l'époque ne tendait pas à faire revivre cet intérêt, de sorte qu'au commencement du nouveau siècle nous trouvons le roi dédaignant réellement le théâtre. Celui-ci allait rapidement vers la décadence, loin des modèles établis, loin des hauteurs atteintes par les géants des premiers jours.

Quelles qu'aient été les circonstances de sa retraite. Baron se retira avec honneur. Le roi, quoique d'abord vexé par la détermination inébranlable de son Roscius, non seulement se radoucit, mais se montra généreux à l'excès. Baron s'était retiré plutôt pauvre, et n'ayant

' Dict. port., p. 107, et Gai. hist., t. I, p. 83,

plus sa profession pour subvenir à ses besoins, aurait été bientôt ruiné par le goût des folles dépenses qu'il avait contracté avec la vanité de la jeunesse. Le roi sut, par quelque ami que le comédien avait à Versailles, que Baron était dans l'embarras et que les mille livres qu'il avait du théâtre ne pouvaient suffire à l'entretien de son ménage; Sa Majesté résolut de montrer sa générosité, et, le 9 décembre 1697, Elle signa un brevet de 1.500 livres de pension en faveur du « Sr. Boyron dit (( Baron, ci deuant l'un des acteurs dans la troupe des « comédiens françois, en considération de ce qu'il a « quitté cette profession et qu'il se trouve à présert « sans subsistance* ».

Nous ne pouvons mieux faire pour terminer l'histoire de cette portion de la carrière de Baron, que de citer un extrait de la curieuse brochure la Seconde lettre du Souffleur de la Comédie de Rouen au garçon de café :

« Il paroissoit tendre et passionné selon les différents personnages qu'il avoit à représenter. . . Ses tons étoient énergiques et variés ; ses inflexions ajoutoient souvent au sens des vers qu'il déclamoit: et si, pour exprimer les grandes passions et émouvoir, il falloit encore quelque chose, son silence, ses regards, les divers caractères qu'il avoit l'art de peindre sur son visage, ses attitudes, ses gestes précis et ménagés achevoieut de porter la terreur et la pitié dans les cœurs les plus insensibles.

« Quelle simplicité! Quelle vraisemblance dans les rôles qu'il représentoit! Mais que cette simplicité étoit majestueuse ! Il sembloit, à l'aisance avec laquelle il soutenoit ses caractères augustes, que la grandeur lui fût naturelle, qu'il fût né pour commander aux autres: en un mot, on l'eût pris pour le Prince lui-même au milieu de son palais. Bien éloigné d'appuyer sur chaque vers et sur chaque mot et de faire briller avec affectation les beautés qui pouvoient frapper, il

* Cité par Jal, dans son Dict. des « Archives de l'Empire » (secrétariat, 1697; E 3383 ; fol. 183). Ce document réduit à sa juste valeur l'affîrmalion de Lemazurier [Gai. hist., t. I, p. 82-83) que l'on accorda à Baron une pension de 3.000 livres en outre de la pension de 1.000 livres qu'il avait déjà. Le Mercure (décembre 1729, p. 3115 et suiv.) dit cependant que Baron avait une pensioi de 3.000 livres au moment de sa mort en 1729.

ne montroit les pensées que par les sentiments, ou, s'il relevoit quelque sens ou quelque expression, c'étoit de celles qui sembloient cachées et qui ne se produisent point assez d'elles-mêmes. Lorsque cet acteur soupiroit, se plaignoit, aimoit, entroit en fureur, tous ses mouvements étoient tels, que son amour, sa fureur, sa crainte et tous ses sentiments paroissoient véritables : il savoit caractériser toutes ces passions par ce qu'elles ont de particulier ; et non seulement il ne les confondoit point les unes avec les autres, mais il les distinguoit en elles-mêmes par mille circonstances propres aux personnes dont il étoit revêtu. On découvroit même au milieu de ses transports un combat du héros et de l'homme passionné, de sa fermeté naturelle et du penchant qui l'entraîne, enfin un mélange de sa grandeur et de sa faiblesse. »

Retraite.

Son activité pendant son éloignement du théâtre. — Il forme son fils Etienne pour le théâtre. — Brillante carrière d'Etienne Baron. — Nouvel amour supposé provenant du rôle de l'Amour dans Psyché. — Mort prématurée en 1711. — Michel Baron joue sur plusieurs

• théâtres particuliers. —Il donne deux nouvelles pièces: L'Andrienne et Les Adelphes. — Portrait piquant de Baron à cette époque par Lesage. — Il professe avec grand succès l'art de l'acteur. — École formée par lui. — Décadence du Théâtre-Français à cette époque (1700-1720).

La période de retraite qui commença en 1691 est la chose la plus singulière dans la vie du grand acteur, car elle dura près de trente ans ; elle fut suivie d'une autre période d'un grand éclat qui égala, si elle ne surpassa, sa première gloire. Ce furent peut-être ces faits singuliers, autant que sa puissance dramatique, qui excitaient la curiosité des historiens médiocres du temps, plus avides de faits curieux que de faits importants, et qui ont rendu possible la reconstitution de sa biographie. Quelques rares faits historiques, entremêlés dans des détails romanesques et des anecdotes dont il est le héros, sont heureusement parvenus jusqu'à nous. Sur le cadre de ces quelques faits coni^us, et d'après ces rares indications — détails dédaignés par les anciens écrivains

et maintenant recherchés avec tant d'ardeur — nous avons construit pièce à pièce la biographie de Baron, à l'aide de renseignements puisés à mille sources.

Si les années qui suivent 1691 furent des années de retraite, ce ne fut pas une période de repos, ou de faiblesse sénile. Baron avait à lancer ses enfants dans la carrière théâtrale, à écrire le reste de ses œuvres, à remplir les nombreux devoirs qui lui étaient dévolus à la Cour. Il était loin d'être sorti de la vie mondaine; s'il voulait oublier le public, le public n'était pas disposé à l'oublier ; s'il avait quitté ces lieux de plaisir où le public pouvait le voir, il n'avait pas cessé de paraître dans les châteaux de la noblesse.

Dans les dernières années du xvii" siècle, il s'occupa spécialement de l'éducation dramatique de son fils, Etienne-Michel, qui avait déjà fait ses débuts comme enfant acteur, à dix ans. Le 4 janvier 1688, ce fils créa Attilius dans le Régulus de Pradon, mais il ne débuta réellement qu'après Pâques 1695, lorsqu'il fut reçu pour les seconds rôles tragiques et les premiers comiques ^ Le 3 février de l'année suivante, il créa un des principaux rôles dans Polixène^ tragédie de La Fosse, avec M"'^ Ghampmeslé et MM. Beaubourg, Roselis et Guérin dans les autres rôles^. Le 24 novembre suivant, il interpréta Damon dans le Flatteur de Rousseau. Il créa plus tard les rôles suivants :

1697. — Le Chevalier dans le Distrait de Regnard. 1699. — Un rôle incertain dans VAriarathe de Saint-Gilles.

1699. — Théodose dans Àthénaïs de La Grange-Ghancel.

1700. — Agésilas dans Démocrite de Regnard.

1701. — SÉsosTRis dans Amasis de La Grange-Ghancel.

1702. — Dorante dans le Double Veuvage àe Dufresny^.

1 Dict. des théâtres (frères Parfaict), t. I, p. 381.

2 Hist. du théâtre français, t. XIV, p. 13.

3 Cf. Théâtre de Regnard, pub. par d'Heilly ; Paris, Libr. des bibl., 1876; et Hist. du th. fr., t. XIV, p. 136, 137, 164, 228, 254.

L^année suivante fut peut-être la plus remarquable dans la carrière d'Etienne Baron. Il prit part aux reprises de \ Inconnu de Thomas Corneille au mois de juin, et son interprétation du Marquis est honorée d'une mention spéciale, avec la Comtesse, rôle de M"® Desmares; ce fut, disent les frères Parfaict, « la plus célèbre des reprises de X Inconnu ». Le 1" de ce môme mois vit son interprétation la plus fameuse, TAmour dans Psyché de Molière*. Les frères Parfaict lui donnent les plus vives louanges : « Ce qui contribua beaucoup au succès de cette reprise, c'est qu'indépendamment des dépenses que la Compagnie avoit faites pour donner cette tragédie avec éclat, en y joignant de brillantes décorations, des machines dont l'exécution étoit parfaite, des ballets de goût et bien rendus, l'actrice qui représentoitle personnage de Psyché (M"® Desmares) et l'acteur qui jouoit celui de l'Amour, quoique excellents tous deux, se surpassèrent encore dans ces deux rôles; on dit qu'ils ressentoient l'un pour l'autre la plus vive tendresse, et que leurs talens supérieurs ne furent employés que pour marquer avec plus de précision les sentimens de leurs cœurs. »

Cette reprise de la brillante tragédie-ballet de Molière, dans laquelle Michel Baron avait remporté un succès éclatant, trente-deux ans auparavant, au début de la pièce, eut une telle popularité qu'elle fut jouée vingt-neuf fois en juin et juillet. Elle rapporta, le 10 juillet, la recette extraordinaire de 3.579 livres 9 sols, le duc et la duchesse de Bourgogne assistant à cette représentation^. Comme dans le cas de M"® Molière et de Michel Baron dans les premières représentations de Psyché^ de môme celle fois on prétendit que les scènes sentimentales du drame avaient fait naître la plus vive tendresse entre M"® Des-

' Cf. EUX. du th. fr., t. XI, p. 307, «^, pour ces deux rôles. - Cf. Le théâtre sous Louis XIV, par Despois, p. 109.

y» CHAPITRE V.

mares et Etienne Baron. Les frères Parfaict y font allusion dans la citation ci-dessus. L'abbé de la Porte va plus loin, et nous dit que, bien qu'Etienne fût froid, il eut cependant une fois dans la vie de la chaleur dans un rôle; que, s'éprcnant de M"^ Desmares pendant les représentations, il rendit le rôle de l'Amour avec tant de vivacité qu'il éveilla la jalousie du prince régent, dont l'actrice était la maîtresse; que, lorsque le prince s'en plaignit, elle lui donna son congé, en avouant sa passion extrême pour Etienne Baron, et celui-ci supplanta son altesse royale ^ Manquant d'autres preuves, nous devons classer cette histoire, comme celle sur le père d'Etienne et M"^ Molière, au même rang que les autres fictions théâtrales recherchées si avidement par tous les soi-disant liistoriens de cette époque^. Le fils de Baron brilla sur la scène pendant plusieurs années encore. D'autres rôles créés par lui furent 3 :

1703. — Pamphile dans L'Andrienne de Baron.

1704. — Lyngé dans L'Hypermnestre de Riouperous. 1707. — Castor dans Les Tyndarides de Danchet.

1710. — Pierrot dans La Comédie des Comédiens de Danchet.

* Anecdotes dramatiques, par l'abbé de la Porte, t. II, p. 109.

2 A l'histoire dramatique d'Etienne Baron appartient, sans doute, l'anecdote suivante, citée par Soleirol [Mol. et sa tr., p. 101), attribuée par divers auteurs à Michel Baron, qui n'était pas au théâtre en 1709: dans une comédie de Legrand, représentée en 1709 sous le titre de La Foire Saint-Laurent, La Thorillière imitait parfaitement un bateleur nommé Lerat ; ce dernier riposta par une annonce inconvenante et fut mis en prison jusqu'à la fin de la foire ; voici l'annonce de Lerat, qui tenait un spectacle de tableaux vivants : « Vous y verrez La Thorillière ivre, Baron avec la Desmares, Poisson qui tient un jeu ; M"e Dancourt et ses filles. Toute la Courtes a vus. Tout Paris les a vus ; on n'attend point, cela se voit dans le moment et cela n'est pas cher, vous serez contents, très contents, extrêmement contents, et si vous n'êtes pas contents, on vous rendra votre argent ; mais vous serez contents, très contents, extrêmement contents. »

3 Hist. du théâtre français, t. XIV, p. 312, 323, 455, t. XV, p. 47

Il mourut d'épuisement, à la Heur de Tâge, le 9 décembre de Tannée suivante ^ C'était un homme beau et bien fait; il jouait avec beaucoup de succès ses rôles tragiques ou comiques. Ce qui Tempêcha de devenir grand acteur ce tut son amour pour le plaisir, qui ruina sa santé et fut la cause de sa mort prématurée, au moment où ses talents commençaient à se perfectionner. De même que son père, il eut. grâce à sa beauté, beaucoup de succès auprès des dames de la noblesse 2.

Pendant que son fils remportait des lauriers au théâtre, Michel Baron lui-même, bien qu'en retraite, jouait souvent sur les théâtres particuliers des grands seigneurs de la Cour. Au mois de janvier 1702, lui et Roselis, autre membre de la troupe royale en retraite, remplirent les rôles d'Oreste et d'Égiste dans la tragédie à' Electre par Longepierre, donnée à l'Hôtel de Conti à Versailles, « avec grands applaudissements^ d.

Ses services comme initiateur de Fart dramatique étaient même plus recherchés par la noblesse que ses talents comme acteur. Saint-Simon nous donne une idée contemporaine de ses fonctions dans la représentation de quelques tragédies religieuses àVersailles, en 1702 ; il était alors en même temps professeur des comédiens de qualité qu'il initiait aux secrets de son art, et leur partenaire sur la scène : « L'année 1702 commença par des bals à

Versailles ; il y en eut quantité en masques le Roy

vit, en grand particulier (sans qu'il y eût des invités), mais souvent et toujours chez Mad. de Maintenon, des

' Jal, Dictionnaire critique, "p. 115.

* Gai. hist., t. I, p. 119, et Anec. dram., par l'abbé de la Porte, t. II, p. 109, et t. III, p. 30. — Pour les autres faits principaux de sa vie et de sa famille, cf. notre chapitre sur les descendants de Michel

3 Léris, Dict. port, des théâtres, p. 123.

pièces saintes comme Absalon, Athalley etc. Mad. la duchesse de Bourgogne, Mr le duc d'Orléans, le comte et la comtesse d'Ayen, le jeune comte de Noailles, M"*^ de Melun, poussée par les Noailles, y faisoient les principaux personnages, en habits de comédiens fort magnifiques. Le vieux Baron, excellent acteur, les instruisoit, et jouoit avecque eux et quelques domestiques de Mr de Noailles*. »

Voltaire ne manqua pas de faire des réflexions bien à propos sur ce que Baron jouait chez ces nobles personnages, et leur enseignait cette profession réputée inférieure : (( C'est une des contradictions de nos mœurs que, d'un côté, on ait laissé un reste d'infamie attaché aux spectacles publics, et que, de l'autre, on ait regardé ces représentations comme l'exercice le plus noble et le plus digne des personnes royales 2. »

La tragédie d'Absaio?i, par Duché, fut jouée à l'Hôtel de Conti pendant le carnaval de 1702. Le rôle de Baron > reste douteux ; il est plus certain que le duc d'Orléans prit celui de David, et la duchesse de Bourgogne celui de Thamar, fille d'Absalon ; des seigneurs et des dames de la Cour interprétèrent les autres rôles s.

A cette môme période, au mois de février 1702, VAthalie de Racine fut donnée à Versailles, par les personnes les plus qualifiées de la Cour. Nous trouvons encore les noms du duc d'Orléans et de la duchesse de Bourgogne, qui jouèrent Abner et Josabeth. Le comte d'Espare joua Joas, la présidente de Chailly, Athalie. D'autres acteurs furent M. de Champeron et le comte et la comtesse d'Ayen, tandis que le rôle de Joad était tenu par « le sieur Baron, père, qui, au sentiment de tous ceux qui ont eu l'honneur d'être nommés pour voir jouer cette pièce, qui n'a été représentée que devant très

* Mémoires de Saint-Simon, t. III, p. 340.

2 Suite des Anec. du règne de Louis II V, Œuv. de Volt., t. XIV, p. 475.

3 Léris, Dictionnaire des théâtres, p. 2.

peu de monde, n'a jamais joué avec plus de force* ».

Parmi ces représentations dans les maisons princières doit être mentionnée la pièce de Baron lui-même, ÏAndrienne, comédie en cinq actes et en vers, où il joua un rôle, à Marly, le 10 décembre 1703^. Ce ne fut cependant, qu'une reprise de la pièce qui avait été jouée à la Comédie le 16 novembre précédent. Une année plus tard, le 3 janvier 1705, Baron donna ses Adeiphes, appelés aussi VEcole des Pères. Sa carrière comme auteur s'arrête à cette pièce 3.

Les services de Baron furent encore recherchés pour la tragédie religieuse, Joseph, par Charles-Claude Genest, donnée au mois de février 1706, au palais de la duchesse du Maine, à Clagny. Dans cette production, qui fut accompagnée par des fêtes et des divertissements d'une grande magnificence, Michel Baron prit le rôle principal. La duchesse du Maine joua Azaneth, la femme de Joseph ; les autres rôles furent distribués entre les grands personnages de la Cour. Nous trouvons aussi, parmi les acteurs, le nom de Roselis, déjà cité, qui interpréta Hély, vieillard hébreu. Le Mercure loue ainsi Baron : « Monsieur le Baron le père fît encore sentir de nouvelles beautés dans le rôle de Joseph. Il joua ce rôle d'une manière qui ne peut être imitée, et toute l'assemblée trouva qu'il n'avait jamais mieux joué. » La même chronique en parle encore en 1711, lorsque Joseph fut représenté pour la première fois à Paris, comme étant la tragédie « qui avait déjà à l'aide d'un acteur excellent et digne de la beauté de la pièce arraché des larmes de toute la Cour ».

Il jouait aussi en société à Sceaux à cette époque, mais nous n'avons aucun détail sur ses rôles ou son emploi. Soleirol dit qu'en 1716, il parut une seule fois

* Mercure de France, fév. 1702, et YEist. du th. (rang.

2 L'Homme à bonnes fortunes (Bonffassies), p. 38 de la préface.

* Cf. la II* partie de ce livre, pour ces deux pièces.

« au Théâtre Guénégaud » dans l'Ecole des Femmes, pour présenter au public M"® Angélique Chanterelle, son élève, fille de l'acteur du Boccage. « Tout Paris, dit Soleirol, courut à cette représentation. » L'hypothèse de Soleirol semble être suggérée par un tableau. Bien que Ton doive généralement se méfier des trouvailles de Soleirol, chez qui le jugement n'était pas aussi développé que l'imagination, cependant, cette fois, il semble parler avec une certitude peu habituelle*.

Nous ne pouvons pas certifier que Baron prit une part importante dans la controverse qui eut lieu à cette époque entre les comédiens et Lesage, et qui continua avec tant d'acharnement pendant quelques années. Toutefois, nous avons un portrait précieux de Baron, pendant ces années de loisir et de luxe, tracé par la plume mordante de cet auteur, qui, dans Gil Blas (1715), le représente sous les traits du Senor Carlos Alonso de la Ventoleria. En tenant compte de l'hostilité qui régnait entre Lesage et le monde théâtral, et en retranchant la satire qu'il a ajoutée à l'esquisse, nous pouvons nous imaginer ce qu'était ce Beau Brummel de la scène, aux yeux de ses contemporains 2 :

« Un moment après parut Florimonde, accompagnée d'un homme qui avoit tout l'air d'un senor cavallero des plus lestes. Il avoit les cheveux galamment noués, un chapeau relevé d'un bouquet de plumes feuille-morte, un haut de chausses bien étroit, et l'on voyoit aux ouvertures de son pourpoint une chemise fine avec une fort belle dentelle. Ses gants et son mouchoir étoient dans la concavité de la garde de son épée, et il portoit son manteau avec une grâce toute particulière. Néanmoins, quoiqu'il eût bonne mine et fût très-bien fait, je trouvai d'abord en lui quelque chose de singulier. Il faut, disje en moi-même, que ce gentilhomme-là soit un original. Je ne me trompois point; c'étoit un caractère marqué. Dès qu'il entra dans

* Il se trompe, il est vrai, quant au nom du théâtre, la troupe ayant quitté le Théâtre Guénégaud en 1689. — Cf. Mol. et sa tr., p. 63.

* Gil Blas, livre III, chap. xi, « Gomment les comédiens vivaient ensemble et de quelle manière ils traitaient les auteurs. »

Tapparlement d'Arsénié, il courut, les bras ouverts, embrasser les actrices et les acteurs l'un après l'autre, avec des démonstrations plus outrées que celles des petits-maîtres. Je ne changeai point de sentiment lorsque je l'entendis parler : il appuyoit sur toutes les syllabes et prononçoit ses paroles d'un ton emphatique, avec des gestes et des yeux accomodés au sujet. J'eus la curiosité de demander à Laure ce que c'étoit que ce cavalier. Je te pardonne, me dit-elle, ce mouvement curieux : il est impossible de voir et d'entendre pour la première fois le seigneur Carlos Alonso de la Ventoleria sans avoir l'envie qui te presse; je vais te le peindre au naturel. Premièrement, c'est un homme qui a été comédien. Il a quitté le théâtre par fantaisie, et s'en est depuis repenti par raison. As-tu remarqué ses cheveux noirs? ils sont

teints aussi bien que ses sourcils et sa moustache D'ailleurs c'est le

personnage d'Espagne le plus rempli de lui-même. Il a passé les douze premiers lustres de sa vie dans une ignorance crasse; mais pour devenir savant, il a pris un précepteur qui lui a montré à épeler en grec et en latin. De plus, il sait par cœur une infinité de bons contes qu'il a récités tant de fois comme de son crû, qu'il est parvenu à se figurer qu'ils en sont effectivement. Il les fait venir dans la conversation, et on peut dire que son esprit brille aux dépens de sa mémoire. Au reste, on dit que c'est un grand acteur. Je veux le croire pieusement; je t'avouerai toutefois qu'il ne me plaît point. Je l'entends quelquefois déclamer ici ; et je lui trouve, entre autres défauts, une prononciation trop affectée avec une voix tremblante qui donne un air antique et ridicule à sa déclamation.

« Tel fut le portrait que ma soubrette me fit de cet histrion honoraire; et véritablement je n'ai jamais vu de mortel d'un maintien plus orgueilleux. Il faisoit aussi le beau parleur. Il ne manqua de tirer de son sac deux ou trois contes qu'il débita d'un air imposant et bien étudié »

Baron paraît avoir occupé les loisirs de sa retraite à professer Tart dramatique. Ce fut l'amour pour sa profession, le désir d'être utile, aussi bien que le besoin de s'occuper, qui l'engagèrent à instruire des élèves. Il forma entre autres Duchemin fils^. M"® GIianterelle(du Boccage) et la célèbre Mile Lecouvreur^; son influence sur Quinault-Dufresne fut grande. Les efforts de Baron furent surtout dirigés contre l'engoûment pour une mauvaise diction que des acteurs comme Beaubourg et des actrices

* Tablettes dramatiques, du chevalier de Mouhy, livre II, p. 74. 5 Suivant Dumas d'Aigueberro, cité par Larroumet, Etudes de littérature et d'art, p. 136. •

telles que M"'' Cliampmeslé d'abord, et ensuite M"^^ Duclos et Desrnares, avaient rendue populaire*. Dans cette campagne de réforme, il fut habilement secondé par ses élèves et par Ponteuil etQuinault-Dufresne, qui s'étaient fermement opposés aux tendances du jour, et qui, par conséquent, eurent beaucoup à souffrir des rigueurs du parterre.

Lesage a visé le jeu de Ponteuil dans Gil Blas : « Non, dit don Pompeyo; j'ai trouvé quelques jeunes acteurs qui promettent, et je suis surtout assez content de ce gros comédien qui a joué le rôle du premier

ministre de Didon. Il récite très naturellement »

Si cependant Lesage approuvait Ponteuil, il était loin d'être satisfait de Beaubourg :

« Si vous êtes satisfait de ceux-là, dit Ségier, vous devez être charmé de celui qui a fait le personnage d'Enée. Ne vous a-t-il pas paru un grand comédien, un acteur original? — Fort original, répondit le censeur; il a des tons qui lui sont particuliers, et il en a de bien aigus. Presque toujours hors de la nature, il précipite les paroles qui renferment le sentiment, et appuie sur les autres; il fait même des éclats sur des conjonctions. Il m'a fort diverti, et particulièrement lorsqu'il exprimoit à son confident la violence qu'il se faisoit d'abandonner sa princesse : on ne sauroit témoigner de la douleur plus comiquement. — Toutbeau, cousin! répliqua don Alexo; tu nous ferois croire à la fin qu'on n'est pas de trop bon goût à la Cour de Pologne. Sais-tu bien que l'acteur dont nous parlons est un sujet rare? N'astu pas entendu les battements de mains qu'il a excités? Gela prouve qu'il n'est pas si mauvais. — Gela ne prouve rien, répartit don Pompeyo. Messieurs, ajouta-t-il, laissons là, je vous prie, les applaudissements du parterre ; il »n donne souvent aux acteurs fort mal à propos 2. »

Malgré les efTorts de Baron et des autres, le goût du naturel dans la déclamation s'était absolument perdu, et une diction forcée, ampoulée, boursouflée, trop emphatique, comme d des convulsions d'énergumène »,

* Gai. hist. des acteurs du th. fr.^ 1. 1, p. 472. 2 Ces citations sont tirées de Gil Blas, livre III, chap. vu. La clef en est donnée par le Mercure de France de l'année 1715.

Tavait remplacé*. Un chant monotone était accepté comme la meilleure façon de réciter la tragédies, car le goût public s'était insensiblement corrompu.

Les traditions du théâtre avaient changé avec les acteurs : au lieu de la brillante constellation d'acteurs du temps de Molière et de ses successeurs immédiats, il ne restait qu'une troupe qui comptait à peine une demidouzaine d'acteurs médiocrement bons, et ceux-ci étaient pour la plupart des jeunes gens qui avaient encore leur réputation à faire. Dès le 9 octobre 1700, Dangeau nous dit dans son Journal que le roi avait remarqué la décadence des acteurs, décadence due, soit à l'absence de la rivalité et de la concurrence salutaires qui avaient existé avant la réunion des deux troupes, soit à des causes inexplicables et plus profondes. A cette date, Louis XIV, qui n'avait pas paru à la Comédie depuis longtemps, vit de la loge de la duchesse de Bourgogne les trois premiers actes de X Avare, (c mais il ne trouva pas que les comédiens la jouassent bien. Madame la duchesse de Bourgogne le pressa fort de demeurer jusqu'à la fin, mais il ne put s'y résoudre »3. Ce qui était vrai en 1700 était encore plus vrai en 1720. Évidemment il fallait un événement extraordinaire pour réveiller la Comédie- Française de son long sommeil.

* Gai. hist. des acteurs du théâtre français, t. I, p. 507.

* Observ. sur la littérature moderne, de la Porte, t. II, p. 339. 3 Journal du Marquis de Dangeau, t. VII, p. 391.

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