Ouv. cit., p
P. ViTRv. — Michel Colombe et la sculpture française. 2(
rables qualités de noblesse et de sérieux*. C'est une œuvre, à notre avis, qui s'élève bien au-dessus des formules locales et que l'ancienne critique n'eût pas hésité à attribuer à quelque grand artiste bien en vue, même contre toute vraisemblance historique. Nous ne saurions naturellement, pour nous, prononcer ici aucun nom, mais nous estimons que l'imagier, troyen ou autre,
qui a exécuté cette statue était exactement animé du même esprit que celui qui avait conçu les saints de Solesmes. Le rapport est frappant, surtout avec le saint Pierre. Le saint (royen, mitré, porte une chape très riche sur sa robe de moine ; sa tête , un peu inclinée en avant, est d'un admirable caractère, grave et simple. Dans le détail même de l'exécution, dans quelques retombées de plis, particulièrement du côté gauche, nous apercevons une analogie certaine avec quelques parties du saint Pierre de Solesmes; cette chape, enfin, sans être aussi ornée que l'autre, est également brodée de petits personnages gothiques à phylactères en léger relief.
Evidemment il ne faudrait pas insister par trop sur ces rapprochements : il y a, de même que dans la sainte Marthe, et cela tient sans doute à la différence des dates, plus d'élancement à Troyes qu'à Solesmes. Mais ce qui est à retenir et ce que nous sommes heureux de trouver dans le livre que nous avons 'iroves. — Kghse Saint-Xicoias. ciié, c'est l'affirmatioii du caractère qolhique
Saint Bt)navcntiire. (Pierre.) . .
d'une œuvre semblable qui « dérive de la pure tradition du moyen âge », qui est bien plus proche parente, quoique assouplie et humanisée, des prophètes du xiv^ siècle du Musée de Troyes que des saints doucereux et contournés de 1550; il ne vient pas plus à l'esprit à M. Koechlin qu'à nous-même d'invoquer à son projîos la pénétration du senliment italien et la soi-disant influence modératrice d'un art étranger mêlé de principes antiques, dont nous pouvons juger ailleurs les véritables effets.
1. Oui), cit., p. 109. Pourlant il reconnaît qu'on n'y trouve pas tout à fait les habitudes caractéristiques de l'atelier.
l'art de solesmes 323
Accord de l arl de Solesmes avec les œuvres de V école de la Loire.
Ces œuvres de la fin du xv*^ et du début du xvi^ siècle, que nous venons de passer rapidement en revue dans différentes provinces françaises, nous ont permis de constater que les sculptures de Solesmes, si isolées qu'elles paraissent dans le pays où on les rencontre, se rattachent tout à fait au mouvement général de Fart du temps. Les rapports encore plus frappants que nous allons saisir maintenant entre ces chefs-d'œuvre anonymes et un certain nombre de sculptures exécutées vers le même temps dans la région de la Loire, vont nous permettre de préciser davantage et d'affirmer que le Sépulcre de Solesmes appartient bien à cette école de la Loire dont Michel Colombe nous paraît le maître le plus illustre, mais dont il n'était évidemment pas, même dans sa province, le seul représentant.
Les morceaux que nous rencontrerons sont loin d'être tous des chefsd'œuvre ; nous ne saurions prétendre y retrouver toujours des traces de l'activité des maîtres dont les œuvres ont disparu, des Colombe, des Rcgnault ou des Mourier ; mais on y aperçoit comme un reflet de leur talent ; on y reconnaît des habitudes générales de style et comme des formules qui semblent s'imposer aussi bien aux maîtres qu'aux manœuvres.
Il est assez difficile aussi de les dater avec précision ; nous nous sommes même assez souvent demandé s'il fallait y voir des œuvres dues à l'influence de Michel Colombe, postérieures à ses chefs-d'œuvre connus, ou des productions antérieures dont il aurait lui-même accepté l'esprit en le transformant par son génie propre. Ce point est assez malaisé à éclaircir, étant donnée la complète disparition des productions de la jeunesse et de l'âge mûr de Michel Colombe. Mais nous ne croyons guère, en définitive, qu'il soit nécessaire de lui attribuer, même dans l'art du pays où il vécut, une influence personnelle unique et prépondérante; et les sculptures que nous allons étudier nous montreront surtout, semble-t-il, comment on travaillait en Touraine autour de Michel Colombe, de 1480 à 1500. Ce sont de purs produits locaux, témoins médiocres parfois, mais toujours sincères, de l'activité qui régnait dans le pays à cette époque, et du style adouci et modéré, mais tout traditionnel encore et sans aucun mélange de maniérisme italien, qui s'y manifestait d'une façon plus évidente peut-être que dans aucune autre région de la France.
Dans la région d'Orléans, il nous faut noter tout d'abord deux œuvres importantes quoique un peu isolées ' : c'est, d'une part, la fameuse
1. CcUc région ne parait pas avoir jamais été oxtrênioment riche en sculptures, ni avoir jamais subi de façon très notable rinflucnce bourguignonne. A côté de quelques belles œuvres du xiv'^
Tête casquée qui a passé pour uue Jeanne dArc et qui provient paraît-il, d'une statue de saint Maurice, placée jadis au portail d'une église d'Orléans; c'est, d'autre part, une statue de saint Michel du Musée de Montargis^ qui provient de l'abbaye de Ferrières (Loiret) et qui, d'après son caractère et les
qualités de son exécution, nous paraît bien être sortie du même atelier
L'archange est figuré, selon l'iconographie consacrée, et tel qu'on le voit par exemple dans les Jugements derniers de l'Ecole flamande, sous les traits d'un jeune homme imberbe, revêtu d'une armure complète. Cette armure est très fidèlement copiée sur la réalité. L'exécution en est même d'une finesse et d'une précision admirables. Tous les détails, toutes les articulations, tous les clous en sont indiqués juste à leur place et dans leur forme. Le casque du saint Maurice d'Orléans était exécuté avec un soin identique, et la figure lors-
Orléans. — Musée archéologique. Tcte casquée. (Pierre peinte.)
qu'elle était complète devait bien évidemment représenter le héros chrétien, non pas sous les espèces d'un guerrier romain, mais bien d'un chevalier du xv*^ siècle. C'est ce qu'avait fait Jacques de Baerz pour son saint Georges du retable de Dijon, c'est ce que fera encore Michel Colombe à Gaillon.
Par-dessus l'armure, l'archange de Montargis porte un grand manteau qui lui couvre les épaules et dont le pan de droite est ramené par devant et maintenu sous le bras gauche. La draj^erie en est assez souple, mais à plis un peu
siècle, comme la Vierge de la Cour-Dieu déjà citée plus haut, on ne trouve au Musée archéologique d'Orléans, pour représenter le xv« siècle, que quelques fragments trahissant encore l'esprit du xiv« siècle et un saint Pierre assis {Caial. Musée archéol. d'Orléans, U, 42), portant la tiare et les clefs, avec une grosse tête à cheveux frisés et une dalmalique à orfrois brodés dont l'allure générale rappelle à la fois le saint Pierre de Souvigny et celui de Solesnies, mais qui n'a ni l'ampleur de l'un ni la mansuétude de l'autre.