‹ Michel Colombe et la sculpture francʹaise de son tempsChapitre 170 sur 305 · Catal. Exp. rétrosp. 1900, n · texte numérisé non relu

Catal. Exp. rétrosp. 1900, n

2. Nous ne croyons pas cependant, comme l'abbé Duhois [L'église N.-D. de Verneuil, p. 83), que l'on puisse attribuer la majeure partie des sculptures de Verneuil à un certain Gabriel Lhôte, qui fleurissait vers 1558. Ce Gabriel Lhôte est un artiste dont un simple hasard nous a fait connaître le nom, et nous pensons que la plupart des statues de Verneuil ne sauraient être postérieures aux 10 ou 15 premières années du xvi« siècle.

l'art de solesmes

même évolution générale qui se répète dans chaque école, toute indépendante et toute fermée qu'elle puisse être ; il y a parallélisme dans l'évolution, s'il n'y a pas absolument simultanéité dans le temps, et nous allons retrouver l'esprit du maître de Solesmes dans des œuvres qui dépassent peut-être de dix ou quinze ans la date de 1496.

En Normandie^ c'est à Verneuil que nous rencontrons l'un des groupes les plus importants de sculptures de cette époque. Celles qui paraissent les plus

Verneuil. Eglise de la Madeleine. — Sépulcre. (Pierre.)

anciennes, une grande Vierge de l'église de la Madeleine par exemple que nous reproduisons ici, continuent, en les déformant à peine, les types français du xiv^ siècle. Nous retrouvons ici l'esprit des sculptures de Châteaudun, mais avec une grâce plus épanouie et plus savoureuse ; certaines figures, comme le saint Christophe de l'église Notre-Dame, témoignent, nous l'avons vu, d'une influence flamande très prononcée ' ; dans d'autres enfin, soit féminines, soit viriles, l'adoucissement se traduit nettement par la simplification des draperies et la grâce plus souriante des figures. Tels sont notamment un saint Jean-Baptiste, et deux petits anges porte-lumières, à l'église de la Madeleine, une sainte Suzanne, une sainte Barbe, une sainte Agathe à l'église Notre-Dame, et même un saint Joseph en charpentier, dont l'allure est toute réaliste, et le costume très exact, celui d'un bourgeois du temps de Louis XII, mais dont la physionomie est tout à fait line et j^resque jolie.

1. Notamment le saint Christophe, cf. plus haut, chap. VII, p. 2C5, fig.

Mais il convient d'insister surtout ici sur le Sépulcre de la Madeleine La composition en est exactement celle du groupe de Solesmes, plus simple encore et plus traditionnelle. Les deux disciples âgés sont des figures entièrement gothiques, celui de droite notamment avec son grand manteau sans ornements,

sa longue barbe régulière à mèches parallèles comme celle des porteurs de Tonnerre, avec son chapeau aux bords relevés semblable à ceux des prophètes de Dijon ou d'Albi. La Madeleine de droite, la tète nue et inclinée, ouvrant son vase à parfums d'un geste un peu gauche et embarrassé, est tout à fait semblable à certaines figures de Toulouse : elle n'a pas la hardiesse de mouvement de la Sainte Femme qui, à Solesmes, occupe la même place et fait le même geste. Un petit angelot pleureur, portant une croix, qui se trouve à côté du Sépulcre est presque aussi voisin des anges du Puits de Dijon que de ceux de Micbel Colombe. Mais pourtant, d'autre part, le Christ, d'une sérénité et d'une beauté parfaite, nous rapproche singulièrement de l'art détendu de Solesmes. Quant à la Vierge, au saint Jean et à l'une des Saintes Femmes, ils paraissent même aller au delà de l'adoucissement et de l'édvdcoration légitimes. Le saint Jean est tout à fait bellâtre et fade, sans

i. Il est très fâcheux que Ton soit aussi dépourvu de renseignements sur l'origine de ce groupe qui n'est même pas signalé dans une notice archéologique sur Verneuil, parue dans la Normandie pittoresque et monumetitnle. Eure, 1'" partie, p. 63-71. Le chanoine Poréc, qui le signale dans sa Statuaire normande (p. !j4), n'y voit que l'empreinte du réalisme franco- llamand déjii signalé à Louviers. 11 y a selon nous tout autre chose : c'est le seul Sépulcre contemporain de celui de Solesmes qui puisse en t tre rapproché sans trop de discordance.

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accent ni vigueur, et la Vierge se laisse aller de côté avec une sorte de veulerie langoureuse. Ce n'est plus l'abandon accablé de la mère douloureuse de Solesmes, c'est presque le geste d'une femme du monde qui s'évanouit; le visage est agréable, d'un joli modelé, d'une douceur extrême, mais sans aucune individualité, et incapable d'exprimer cette émotion intense, contenue et résignée qui nous a frappé ailleurs.

Nous ne prétendons pas du reste retrouver par ces distinctions la Irace de plusieurs écoles, de plusieurs ateliers ou même de plusieurs mains dans ce sépulcre ; nous en concluons tout simplement que le maître ou que l'atelier qui l'a exécuté obéissait simultanément à plusieurs influences. Or, ce sont les mêmes que nous avons pu constater à Solesmes vers 1496, mélangées seulement dans des proportions dilférentes ^

Dans une autre région de la Normandie, un ensemble de sculptures très important au point de vue de l'évolution que nous étudions est celui qui figure, disséminé suivant une conception assez originale, dans l'architecture du gable très flamboyant et très ajouré du porche de l'église Notre-Dame d'Alcnçon-.

1. On trouverait encore quelques œuvres analogues au Pelil et au Grand Amlehj, à Ecouis, à Louviers, à Rouen dans la décoration du portail de la cathédrale et dans une œuvre de technique difîérente mais de style sensiblement analogue, la Vierge d'ivoire du Musée archéologique (Catal. exp. rétrosp. 1900, n° 175). A la cathédrale d'Evreux la statue de l'autel de la Vierge présente, selon le chanoine Porée [ouv. cit., p. 39), « une figure longue, douce et calme, empreinte d'une dignité mêlée de tristesse », avec une grande modération dans la draperie. La grande Vierge en pierre qui se trouve sous le porche de l'église du Tréport et tient dans ses bras un enfant nu et couché n'est pas sans quelque analogie avec la Vierge de L'Hôpital-sous-Rochefort.

2. Cf., chap. I, p. 18. Le porche, nous l'avons vu plus haut, doit dater des dernières années du xv" siècle, mais, d'après un texte tiré des comptes du trésor de Notre-Dame (années lij08- 1510), on ^mettait en place encore à ce moment certaines statues d'apotres, le maître de l'œuvre étant alors un nommé Jehan le Moigne. Ce texte nous a été communiqué par M. Louis Duval,

Al^nçon. l^glise Xotrc-Dame. — Assomption de la \'ier;;c. (Pierre.)

Ces sculptures représentent l'Assomption de la Vierge'. C'est à peu près exactement le thème développé par Jean Fouquet dans une des miniatures du Livre d'heures d'Etienne Chevalier : les deux prophètes qui, à mi-hauteur et dans les nuages, assistent à cette exaltation, après l'avoir annoncée, les trois apôtres qui regardent la scène d'en bas, représentant tout le collège apostolique, sont des figures trapues, amplement drapées et assez voisines de la tradition bourguignonne*. Mais la Vierge est d'une douceur et d'une sérénité exquise, qui rappelle celle de la figure de Fouquefc lui-même. Le visage plein, les cheveux pendants, vêtue d'une robe très simplement drapée, elle monte au ciel avec calme et recueillement, un sourire charmé sur les lèvres, les mains renversées, la paume en avant ; le bout de la draperie légèrement relevé, avec un soupçon de coquetterie, dans un mouvement qui laisse voir les chevilles. Au-dessus d'elle. Dieu le Père, entouré d'une couronne de petits angelots joufflus et charmants, s'apprête à la recevoir. Cette dernière figure rappelle à la fois la clef de voûte de Saint-Clément de Tours et la statue de la Bénissons-Dieu, elle est à mi-chemin entre la rudesse de l'une et la douceur un peu molle de l'autre.

Ce sont encore là des sculptures gothiques par le décor qui les entoure comme par l'esprit qui les anime. Elles sont peut-être postérieures, il est vrai, d'une dizaine d'années à celles de Solesmes ; mais il est très légitime de les mettre sur le même plan, si l'on ne tient compte que de leur caractère et de leur signification.

Il en est de même en Champagne, oii nous pouvons trouver d'excellents éléments de comparaison avec l'art de Solesmes^. D'après les résultats auxquels sont arrivés MM. Koechlin et Marquet de Vasselot dans leurs études sur cette région, le véritable renouveau de l'art champenois ne commencerait guère pourtant avant l'année 1510. Les quelques œuvres que l'on rencontre avant cette date n'ont pas encore l'accent local qui caractérise les suivantes.

archiviste de l'Orne, à qui nous sommes heureux de pouvoir adresser ici tous nos remerciements. Le voici : Pour II polz de vin donne: as compaignons qui ont levé et assis IIII ymaiges dapostres au portail, III sols.

1. M. L. de la Sicolicre (L'Orne archéologique et pittoresque, p. 290-291) a voulu voir dans cette scène une Transfiguration du Christ. La présence de cette représentation ne s'expliquerait nullement au frontispice d'une église consacrée à la Vierge. M. Louis Duval (Alençon illustré) maintient l'opinion traditionnelle : il y voit bien une Assomption et en compare la disposition avec celle de la même scène, figurée dans un retable de la "cathédrale de Baijeux.

2. Par une idée assez singulière, celui du milieu tourne le dos au spectateur pour mieux regarder la Vierge qui s'élève au-dessus de lui.

3. Nous le ferons d'autant plus aisément que l'étude et le classement des œuvres de sculpture de cette région et de cette époque ont été faits avec beaucoup do sûreté dans l'excellent livre de MM. R. Koechlin et J.-J. Marquet de Vasselot (La sculpture à Troijes et dans la Champagne méridionale au XVP siècle, Paris, 1900), que nous avons déjà eu bien souvent l'occasion de citer.

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Ainsi la sainte Catherine de Saint- André-lès-Troy es ^ la Merge de Coursan, la sainte Barbe de Bar-sur- Aube, la sainte Catherine du Musée de Limgres^ ou la Vierge de Villedomange, près de Reims, ne sont que des prolongations du style gothique français des xiv*; et xv'' siècles, où certains caractères seulement annoncent déjà le style nouveau. Le système de draperie se simplifie ou s'assouplit, les figures cherchent à se faire plus délicates ou plus charmantes. La A^ierge de Coursan surtout, encore vêtue d'un long manteau, assez différent des costumes exacts et somptueux qui fleuriront plus tard, présente dans l'attitude et le sentiment général un charme intime, une tendresse familière qui nous rappellent la Vierge de L'IIôpital-sous-Rochefort.

Les œuvres de ce genre sont malheureusement assez rares ; on connaît beaucoup de noms d'artistes troyens pour la fin du xv'' siècle ; mais on ignore, à peu de chose près, leurs œuvres, et il faut arriver jusqu'à la Vierge de V Ilôtel- Dieu de Troyes, pour rencontrer une pièce de quelque importance et approximativement datée (1508-1512). C'est là véritablement le point de départ de la nouvelle école, bien que l'on y puisse voir encore très justement « une certaine verdeur, une aigreur même qui s'atténuera plus tard • ».

Le mouvement d'art qui se produit en Champagne vers 1510-1520 est presque identique, au moins dans ses effets, à celui que nous avons vu se dessiner un peu plus tôt dans le centre de la France ; les quelques œuvres que nous venons de citer sont les équivalents de ces figures oii nous avons cherché une transition entre l'art bourguignon et l'art tourangeau, et, avec certains des premiers ateliers troyens, celui en particulier dont la sainte Marthe de Troyes est l'œuvre la plus accomplie*, nous retrouverions, de même qu'à Solesmes, cet art réaliste encore, mais très digne, très calme, très modéré, où l'émotion se contient, où les figures s'enveloppent d'une grâce discrète, cet art qui ne minaude pas encore, qui ignore les grâces alambiquées et les gentillesses affectées, qui garde un peu de la robustesse d'antan, bien qu'il se soit sensiblement adouci, humanisé et détendu. C'est à la même inspiration qu'appartiennent et la Madeleine de Solesmes et la sainte Marthe de Troyes, bien que séparées par un espace de vingt-cinq ou trente ans, qui s'accuse à peine par un peu plus de force ici, un peu plus d'élégance là : les deux œnivres sont filles du même esprit, éminemment françaises toutes deux.

Outre la Pitié de Bayel, œuvre de premier ordre et très gothique encore, le sépulcre de Chaource et celui de Villeneuve-V Archevêque^ on a cru pouvoir rattacher encore à l'atelier de la sainte Marthe le saint Bonaventure de l'église Saint-Nicolas de Troyes, dont M. Koechlin a très bien fait ressortir les admi-

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