‹ Michel Colombe et la sculpture francʹaise de son tempsChapitre 195 sur 305 · Ben. en France · texte numérisé non relu

Ben. en France

^ LA VIE ET LA CARRIÈRE DE MICHEL COLOMBE 355

Les textes nous montrent aussi que sous la direction de Perréal, c'est évidemment Michel Colombe qui j^rit la part la plus importante dans l'exécution des marbres ; mais il « besognait au mois » comme les autres

vriers. Perréal nous raconte qu'il touchait vingt écus par mois (ce qui est considérable pour le temps) ; et que deux compagnons tailleurs d'images, travaillant sous lui, avaient chacun huit écus. Qui étaient ces deux compagnons? L'écrit de Michel Colombe de 1511 nous permet d'affirmer que l'un d'eux au moins était sûrement Guillaume Regnault, neveu du maître dont celui-ci fait grand éloge et qui, dit-il, « m'a servy et aydé Vespace de quarante ans ou environ^ mesmement en la dernière œuvre que jay achevée^ cest assavoir la sépulture du duc François de Brelaigne. » Quant à l'autre, il ne saurait être question de son neveu ou petit-neveu Bastien François, mentionné dans le même texte, puisque celui-ci est un maçon et non un tailleur d'images ; ce doit être bien plutôt ce Jean de Chartres que Colombe propose aussi d'envoyer à Brou et qualifie de « mon disciple et serviteur, lequel m'a servy Vespace de dix-huit ou vingt ans ».

Quelle que fût la part de ces collaborateurs, il ne faut sans doute pas trop l'exagérer en prenant pour base les propositions faites pour les travaux de Brou. En effet, en 1511, Michel Colombe est tout à fait vieux et il s'agit cette fois d'un travail qu'il compte simplement diriger de loin, tandis que pour les travaux de Nantes il était chez lui et mettait sûrement la main à l'ouvrage.

A côté de lui, Regnault nous paraît avoir été, pour employer le terme dont se servent nos sculpteurs modernes, comme une sorte de praticien. Ainsi, quand, avec le fameux albâtre si chaudement recommandé par Jean Leinaire, il s'agit d'exécuter pour la duchesse un morceau qui prouve à la fois et le savoir du sculpteur et la ])onne qualité des matériaux, c'est Michel Colombe qui « le taille de sa propre main », et son neveu qui le « polit et met en œuvre ». Regnault était « très expérimenté, dit encore Michel Colombe dans le même

écrit de 1511, pour réduire en grand volume la taille des images en en

suivant mes patrons ». C'est exactement là une besogne de praticien. Maintenant, dans quelle mesure le praticien suppléait-il au besoin à l'artiste? c'est là le mystère de la collaboration, et ce mystère, qui est quelquefois fort difficile à percer pour les vivants, l'est à plus forte raison pour les morts. Nous verrons que certaines parties secondaires du tombeau durent être abandonnées entièrement par Michel Colombe à ses élèves. Mais c'est peut-être aller un j^eu loin que d'attribuer à Guillaume Regnault, avec M. Louis de Grandmaison presque tout le mérite des figures de ^"ertus.

1. Les auteurs du tombeau des Poncher, lîéun. des Soc. desB.-A. des dép., 1897.

Un point au moins aussi important et sur lequel on a beaucoup insisté dans la lettre de Perréal, c'est l'indication de la présence et de la collaboration des ouvriers italiens. Cette collaboration^ déjà bien facile à conjecturer d'après le style de certaines parties du monument, est indéniable d'après la lettre de Perréal : « // y avait, dit-il, deux tailleuj^s de massonnerie anticque italiens qui avaient chacun huit escus par moisK » Mais si l'on vient dire, pour prouver combien Michel Colombe était féru d'italianisme, qu'il a appelé des Italiens auprès de lui, qu'il s'est entouré de leurs conseils, qu'il a cAowi pour son œuvre un cadre décoratif italien, on pourra répondre d'abord par ce fait que Michel Colombe, placé à peu près sur le même rang que tous les autres ouvriers employés au tombeau, français ou italiens, subissait sans doute comme eux les idées et les plans de Jean Perréal ; il n'est nullement responsable, par conséquent, de l'appel des Italiens; ceux-ci étaient moins payés que lui, il est vrai, mais ils l'étaient autant que ses élèves. Il est même douteux qu'ils fussent sous ses ordres; car, si l'on regarde de près le texte, on voit que la mention des deux compagnons tailleurs d'images est seule accompagnée de la formule sous Michel Colombe ; les autres ouvriers relevaient sans doute directement de Perréal : Michel Colombe les subissait, mais ne les dirigeait pas.

De pluSj ce dont on ne s'avise pas d'ordinaire, l'un de ces Italiens, Jérôme de Fiesole, si l'on en croit le texte mis en avant par M. Milanesi^, était déjà en France et chargé d'élever le tombeau de François II en janvier 1500 (nouveau style) ; or ce n'est qu'en novembre de la même année que la reine vint à Tours et put songer à Michel Colombe, grâce à ce revirement que nous avons indiqué plus haut; ce n'est qu'en 1502 que celui-ci se mit à la besogne, à un moment oîi, sans doute, les marbres d'Italie étaient déjà arrivés depuis longtemps et accompagnés d'Italiens tout prêts à les mettre en œuvre, les plans peut-être déjà conçus par Perréal et approuvés par la reine. Il y a de grandes chances, par conséquent, pour que ces plans, arrêtés dès 1499, et comprenant sans doute, dès cette époque, le thème italien des Vertus ainsi que le principe de la décoration du soubassement à l'italienne aient été conçus en

1. A titre de simple hypotlièse, Benjamin Fillon avait proposé les noms de Domenico et Bernardino de Mantoue. Un document communiqué à Montaiglon par M. Milanesi (cf. Montaiglon et Milanesi, La famille des Juste, Gaz. des B.-A., 1874) a soi-disant révélé au moins l'un des deux noms, celui de Jérôme de Fiesole, sur le rôle possible du(juel nous avons déjà insisté plus haut.

2. On se rappelle que nous avons cru pouvoir mettre en doute la part prise par ce Jérôme de Fiesole lui-même à l'exécution définitive du tomljeau : du fait (ju'il était chargé, en 1499, de faire le monument {faciendo et conficiendo, dit le texte), il ne s'ensuit pas, sûrement, qu'il ait consenti, comme on le prétend, à jouer plus tard dans l'exécution un rôle secondaire de praticien. Cf. plus haut, p. 194.

LA VIE ET LA CARRIÈRE DE MICHEL COLOMBE

dehors de Michel Colombe^ qui n'est responsable que des morceaux de sculpture exécutés par lui ou par ses élèves sous sa direction.

C'est à Tours même, dans son atelier de la rue des Filles-Dieu, que besognait Michel Colombe. Perréal nous apprend que le marbre était venu de Gênes jusqu'à Lyon, puis de Lyon jusqu'à Roanne, par terre; ensuite de là jusqu'à Tours, par eau. Le marbre noir avait été apporté de Liège. Le prix de revient de tous les matériaux rendus à Tours ne montait qu'à deux mille écus.

Nantes. Cathédrale. — Tombeau de François II de Bretagne. (Marbre.)

Perréal nous apprend encore qu'en outre des appointements des artistes mentionnés ci-dessus, on payait « tous fers asserez, tous outils, tous polissemens, tous cymens, et l'ensemble cousta à poser tant pour faire la voûte pour mettre les corps que pour les engins, que pour l'enrichir un peu d'or, la somme de cinq cents livres ».

En l'année 1507, le monument fut installé par Perréal à Nantes, à la partie la plus élevée du sanctuaire, dans le chœur de l'église des Carmes'. Des

1. L'exécution avait duré cinq ans. Anne de Bretagne, au moment où les travaux allaient être achevés, fit réunir le corps de sa mère, enterrée à la cathédi-ale, à celui de son père, qui avait été confié aux Carmes. La bulle du pape autorisant cette translation est de 1506. (Cf. Ramé, Bull, archéol. du Corn, des trav. histor., 1883, p. 138. — Travers, Hist. de Nantes, VI, p. 2G0.) En 1514, le cœur de la reine Anne elle-même fut déposé dans ce tombeau.

dessins et des gravures antérieurs à la Révolution nous en donnent l'état ancien. Il y en a trois dans le recueil de Gaignières ^ qui nous montrent les deux faces latérales et une vue perspective du tombeau. Deux planches gravées par Nicolas Pitau, d'après les dessins de Jean Chaperon^ nous donnent aussi les deux faces latérales. Elles sont reproduites dans l'ouvrage de dom Lobineau-, et aussi dans ceux de dom Taillandier 3, de Montfaucon et de dom Morice^. Les unes et les autres sont, du reste, d'exécution assez médiocre et n'offrent que peu d'intérêt, j)uisque fort heureusement le tombeau nous a été conservé dans son intégrité ^.

En 1791, en effet, l'église des Carmes fut vendue, puis démolie; mais le tombeau ayant été réservé par la municijDalité, l'architecte Mathurin Crucy le fit démonter et placer par morceaux dans les caves de la cathédrale. Il fut restitué dans cette église en 1817. Entre temps^, on avait voulu placer les Vertus à la base d'une colonne élevée à la mémoire des braves sur une place publique de Nantes. Ce projet fut abandonné fort heureusement.

C'est évidemment un des monuments de sculpture française les plus intacts qui nous soient parvenus du moyen âge et de la Renaissance. Il nous apparaît aujourd'hui dans le transept sud de la cathédrale à peu près tel qu'il était autrefois dans le chœur des Carmes, avec ses marbres de couleur, son soubassement rectangulaire, ses deux statues gisantes accompagnées de trois angelots, ses niches ornées de statuettes d'apôtres et de saints, et dans un registre inférieur de seize pleurants en marbre vert, flanqué enfin de ces quatre statues des Vertus cardinales qui sont des créations si intéressantes et sur lesquelles nous reviendrons abondamment tout à l'heure.

Il n'en est pas de même malheureusement jDOur un grand retable commandé par Anne de Bretagne pour le maîti^e-aulel des Carmes devant lequel

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