Cf. plus haut, chap. II et III
l'œuvre de MICHEL COLOMBE 381
nages s'éloignent singulièrement de ceux des Italiens : bien qu'il soit antérieur de près de cent ans, le bas-relief de Donatello, suivi et presque calqué par ses successeurs, est, sous ce rapport, infiniment plus classique : la princesse est vêtue d'une tunique collante, formant blouse ; elle a les pieds nus et son profil impersonnel rappelle celui de quelque muse antique. Celle de Colombe au contraire a la robe à longues manches, le corsage échancré rappelant le surcol de pelleterie des dames de la cour d'Anne de Bretagne. Une petite coiffe perlée couvre sa jolie tête fine et ronde : elle est toute
Florence. Or San Micliclc. — Bas -relief du saint Georges pav Donalello. (Marbre.)
proche des Vertus de Nantes auxquelles nous allons arriver tout à l'heure.
Quant au cavalier italien, son armure plus qu'à demi antique, son casque de fantaisie n'ont rien de commun avec l'armure si réelle, la salade et la cotte de mailles, les cuissards et les solerets élargis du saint Georges français, dont la figure même pourrait presque, comme dans le Bréviaire Grimani, passer pour un portrait. Le cheval de Donatello avec le galbe de son encolure et le dessin nerveux de son arrière-train a pris quelque chose lui aussi des modèles antiques ; celui de Colombe est un gros cheval de bataille français qui galope lourdement et dont Tanatomie ainsi que tout le harnachement à la moderne sont scrupuleusement indiqués d'après la réalité même.
Enfin, quelle que soit la ressemblance de silhouette des deux héros qui marchent tous deux vers la gauche, penchés sur le col de leur monture qui se cabre, avec la lance en avant et la même écliarpe flottante par derrière, leur allure, de même que celle de tout l'ensemble de la composition, est complètement différente . Le héros italien fond avec furia sur son adversaire. N'ayant pas d'étriers, son pied se raidit et se renverse; tout son corps est tendu par l'effort. Le bon chevalier français, au contraire, arrive sûr de
sa force, calme et presque tranquille dans son épaisse armure'. Autant l'œuvre de Donatello est fougueuse, brillante, enlevée, d'une habileté supérieure, autant celle-ci est sage, pondérée, forte et naïve, d'une conscience admirable.
S'il a eu un modèle, l'artiste français ne s'est donc pas borné à le copier servilement, il l'a transposé selon son génie propre, il l'a revu à travers la nature, ce que ne faisaient certainement pas les praticiens médiocres et superficiels que nous envoyait l'Italie.
Il y a mis surtout tout son tempérament épris de mesure et d'harmonie. Il n'y a presque pas de violence, en effet, dans cette scène terrible; le geste même de la petite princesse est plutôt un geste de douce surprise qu'un geste d'effroi ou d'admiration.
On trouve enfin ici tout l'amour de notre artiste pour le détail précis, servi par la remarquable habileté d'un ciseau qui sait fouiller le marbre et le caresser amoureusement : à ce seul point de vue, le saint Georges du Louvre serait un chef-d'œuvre. Est-ce bien le vieux Michel Colombe qui l'a exécuté tout entier et fini avec amour? Son neveu et son praticien Regnault ne l'a-t-il pas aidé dans celte besogne? Peu importe, car celui-ci avait été certainement formé par le maître lui-même : il avait appris son métier à la forte et naïve école des vieux imagiers gothiques et non à celle des virtuoses appelés d'Italie.