III. — LE TOMBEAU DE NANTES
Nous arrivons enfin à l'œuvre capitale dont nous avons tout à l'heure raconté l'histoire et qui va nous permettre maintenant de pénétrer, plus encore que celles que nous venons d'analyser, le tempérament véritable et la manière propre de notre artiste.
Le tombeau du duc François II de Bretagne se compose essentiellement, ainsi que nous pouvons nous en rendre compte par l'original conservé à la cathédrale de Nantes ou par le moulage du Musée du Trocadéro, d'un grand massif rectangulaire élevé au-dessus d'une marche, et sur lequel reposentles deux statues gisantes du duc et de la duchesse ; à leurs pieds, un lion et une
1. La figure du cavalier est un peu frêle pour son gros cheval. C'est ce qui faisait dire à un voyageur du xvm" siècle dont les notes manuscrites sont conservées à la bibliothèque de Rouen et ont été publiées en partie par l'abbé Blanquart dans un article déjà cité (cf. plus haut, p. 210) : « Son palefroy ferait un fort cheval de coche et le saint paraît un enfant de 15 ans. » Mais ne sentons-nous pas ici la même impression de force tranquille qui se dégage, avec un contraste analogue mais sûrement voulu, dans la Jeanne Darc de M. Frémiet, la robuste petite paysanne française, à cheval toute droite sur son gros percheron?
l'œuvre de MICHEL COLOMRE
levrette avec des écussons armoriés; à leur tête, trois anges soutenant des coussins. Tout autour du soubassement, une série de niches en plein cintre, séparées par des pilastres et complètement décorées à l'italienne, renferment sur les deux grandes faces les douze statues des apôtres, sur les deux petites, d'un côté, saint François et sainte Marguerite, patrons des défunts, de l'autre saint Louis et saint Charlemagne, patrons de la France. Au-dessous, un registre inférieur, également décoré à l'italienne, comprend une série de niches circulaires à fond de coquille, séparées par des candélabres, et où sont assises
Nantes. Catlicdrale. — Tombeau de François II de Bretagne. (Marbre.)
OU accroupies seize petites figurines encapuchonnées : ce sont les pleurants dont le cortège se déroulait jadis comme un accompagnement obligé autour des tombeaux du xv^ siècle. Enfin, aux quatre angles, quatre statues de femmes debout, de grandeur naturelle, représentent les quatre Vertus cardinales, Justice, Force, Tempérance et Prudence K
Ce j)lan général, nous avons déjà indiqué que Michel Colombe n'en était probablement pas responsable, et que l'idée en était due, à n'en pas douter, à Jean Perréal.
Perréal, dont l'esprit très fertile était sans doute assez porté aux innovations
1. Compris le soubassement, le monument mesure 3™ 90 de long-, 2 ™ 33 de large et 1 ™ 27 de haut.
pittoresques, dut mettre beaucoup de son invention personnelle dans l'ordonnance de ce monument : Félévation du soubassement, la division et la proportion des deux registres, rarrangeinent des niches circulaires, surtout la disposition des quatre Vertus aux quatre angles du monument sont autant d'idées neuves et ingénieuses. Mais elles sont pour la plupart, il faut le reconnaître, médiocrement architecturales. Lorsque, plus tard, l'auteur du plan général du tombeau de Henri II, que ce soit Primatice ou Du Cerceau, reprendra ce thème des quatre allégories des Vertus cardinales que nous trouvons appliqué ici pour la première fois en France, les quatre figures qu'il campera aux angles de son monument seront autrement encadrées et soutenues par l'architecture. De même, lorsque l'auteur du tombeau de Philippe Pot avait fait reposer sur les épaules de ses huit pleureurs, cariatides vivantes, la dalle funéraire dont il avait entièrement évidé le dessous, il avait obéi, tout en faisant preuve d'une originalité singulière, à une inspiration autrement plastique et monumentale. Ici, les Vertus, le dos simplement appuyé à l'angle de la dalle, ne tiennent que par un lien tout à fait mince à l'architecture générale, et ce n'est pas sans raison qu'on a reproché au monument un peu de décousu dans la composition K II convient, suivant nous, d'attribuer ce léger défaut dans la structure générale, séduisante et pittoresque d'ailleurs, non pas, comme on l'a dit-, à la collaboration de plusieurs artistes, mais au tempérament de celui qui dirigeait l'œuvre et à qui l'on reprochait déjà de son vivant, il le dit lui-même dans une de ses lettres, de « n'être que peintre ».
Mais où le peintre reprend ses avantages, c'est dans l'harmonieuse coloration de l'œuvre dont le mérite doit certainement être attribué à son tempérament personnel; on a peine sur une photographie, et on ne peut nullement, sur un moulage, se rendre compte de ce mérite spécial qui tient à la richesse des matières employées et à leur heureuse combinaison. On ne voit au Trocadéro, par exemple, qu'une masse grise et sans accent, tandis qu'à Nantes, non seulement une belle patine chaude et dorée nous séduit dans les marbres principaux, mais nous sommes frappés surtout par le parti pris qui encadre et souligne pour ainsi dire la structure générale, de ces trois lignes sombres : la grande dalle de marbre noir, la moulure qui sépare les deux registres, et la moulure inférieure, ces deux dernières taillées dans une sorte de marbre vert foncé. De plus, dans les deux registres, des combinaisons de marbres de couleur viennent égayer et mouvementer la composition. Dans celui du haut, les statuettes blanches s'enlèvent sur un fond rougeâtre, obtenu non