DU TOMBEAU DE FRANÇOIS M DE BRETAGNE
PAR Michel Colombe
(D'APRÈS LE MOULAGE DU TROCADÉRO
l'œuvre de MICHEL COLOMBE 407
mains de ses Vertus de ces accessoires sans conséquence qui ne sont parfois, comme les vases de parfums de Solesmes, que des concessions à la mode régnante, mais où se marque aussi quelquefois Thabituelle préoccupation d'un artiste, où s'annoncent des goûts que le style des figures ne confirme pas encore de façon éclatante. Lorsqu'on y réfléchit un peu, ces accessoires gothiques détonnent singulièrement à côté de l'ornementation du soubassement et ils nous assurent bien que Michel Colombe a exécuté ces Vertus en dehors du chantier où péroraient déjà les Italiens, absolument comme, un peu plus tard, il sculptera son saint Georges, sans s'occuper des Pacherot, des Chersalle et des autres décorateurs de Gaillon.
L'impression générale qui se dégage de l'étude de ces figures, c'est pardessus tout ce sentiment si français de calme, de pondération, de retenue. Elles sont d'une plénitude et d'une aisance de formes admirables. Point de mouvements violents ; la Force, même en lutte avec son dragon, contient son geste, et son effort n'est sensible qu'à la robuste musculature de ses bras et à l'attention sérieuse de son visage. Point d'attitudes cherchées, avantageuses, dramatiques ; toutes ces figures drapées dans leurs longs manteaux, dont elles s'enveloppent à moitié et qui leur donnent de l'ampleur, de l'assiette et de la majesté, sont d'une gravité douce et d'une dignité simple qui émeut profondément. C'est là le caractère propre de l'art de Michel Colombe et c'est ce qui fait son mérite supérieur.
Conclusion.
L'imagier qui a dressé ces quatre figures dont nous venons d'analyser les qualités de simplicité expressive et de grâce robuste à côté des gisants adoucis et des angelots délicats que nous étudiions tout à l'heure, celui qui a sculpté le bon saint Georges et la naïve petite princesse de Hongrie, modelé aussi l'énergique profil de Louis XII est bien de la famille de l'artiste qui a sculpté, pour le Sépulcre de Solesmes, ce puissant Joseph d'Arimathie et cette incomparable Madeleine que nous avons étudiés précédemment. Nous n'avons pu affirmer par des preuves certaines que ce grand ensemble de sculpture gothique fût sorti de sa main. Nous ne le pouvons pas davantage actuellement, après avoir examiné en détail ses œuvres authentiques. Les analogies de style ne sont pas assez précises pour permettre d'affirmer qu'il n'y a pas là deux imagiers ou deux ateliers difTérents. Mais la parenté entre ces deux artistes ou ces deux groupes d'artistes est évidente, et si, malheureusement, il ne nous reste rien pour témoigner de l'activité de Michel Colombe pendant
toule sa jeunesse el sa maturité, les œuvres telles que le Sépulcre de Solesmes, et celles que nous avons essayé de grouper tout autour, nous ont montré dans quel sens avait dû s'exercer cette activité.
Le maître allait atteindre ses soixante-dix ans quand les modes nouvelles et les événements que nous avons relatés amenèrent d'outre-monts non plus quelques artistes isolés ou quelques œuvres difficilement assimilables, mais de véritables ateliers, des produits nombreux et variés, et même des ouvrages importants de grande sculpture. Cette brusque invasion put-elle exercer quelque influence sur son génie et sur son style propre ? La date même de l'établissement des Italiens en France, et en particulier de celui des Juste qui devaient venir s'installer près de lui en Touraine, nous certifie que non. La première œuvre de ceux-ci est de 1507 : c'est l'année même où s'achève le tombeau de Nantes. Aucune, du reste, des grandes œuvres de sculpture italienne que nous avons étudiées précédemment n'est antérieure au début des travaux de ce monument.
On raisonne trop facilement comme si Colombe avait pu aller à Florence, y passer dix ans, et s'imprégner de tout l'esprit du quattrocento florentin. Nous n'avons aucune preuve qu'il ait jamais quitté le centre de la France. Or nous avons vu ce qu'il y avait en France en fait d'œuvres de sculpture italienne au moment de sa formation réelle : à peu près uniquement les œuvres de Laurana, dont nous avons défini l'esprit et la portée, et dont Colombe ne connaissait même sans doute qu'une petite partie. De plus, Courajod constatait lui-même que les œuvres de ces artistes, tels que Laurana ou tels que Mazzoni, que nous avons vu tenir une si grande place après 1495, étaient avant tout empreintes d'un réalisme brutal et exaspéré ; cette constatation amène à se demander par où Michel Colombe aurait eu communication de la fameuse grâce italienne, si les principaux représentants de l'italianisme en France en étaient totalement dépourvus.
Quant aux décorateurs italiens, dont la vogue s'accusa de plus en plus après les guerres d'Italie, on peut dire, nous l'avons vu, que Michel Colombe subit leur contact, mais qu'il ne le chercha pas; leurs œuvres se juxtaposent aux siennes sans les modifier. Nous savons comment les choses se passèrent pour le bas-relief de Gaillon. Il n'en fut guère autrement pour le tombeau de Nantes. Michel Colombe sculptait dans son atelier les morceaux qui lui étaient confiés et se préoccupait infiniment peu de l'entourage que leur donnerait l'organisateur, ou le directeur de l'œuvre, que ce fût Perréal, Fra Giocondo, Jérôme Pacherot ou un autre. Il est tout à fait faux de dire que Michel Colombe ait emprunté certains motifs décoratifs à la Renaissance italienne. Ces emprunts ne lui sont nullement imputables, les faits sont là pour le prouver.
l'œuvre de MICHEL COLOMBE
Enfin l'on pourrait se demander, en admettant même qu'il s'en fût lui-même préoccupé davantage, quelle influence profonde cette décoration, si brillante et abondante fût-elle, pouvait avoir immédiatement sur son style, sur sa façon de comprendre et de traiter une figure.
Il arrive à notre sculpteur d'accepter, pour plaire à ses protecteurs, des thèmes étrangers à ses traditions, soufflés ou dictés par des artistes novateurs et voyageurs comme Perréal ; mais, même dans ce cas, il continue pour lui à travailler naïvement, simplement, à la française, faisant encore, au milieu de l'invasion italienne, œuvre traditionnelle et gothique ; il n'abandonne ni son réalisme consciencieux de bon artisan pour le trompe-l'œil et le fapresto des italiens, ni la scrupuleuse vérité de ses accessoires pour la banalité et la convention des leurs. Il garde surtout ce caractère bien français que nous avons essayé de définir en opposition à ceux de l'art flamand et de l'art italien, ce calme, cette pondération robuste, ce sentiment de la mesure et de l'harmonie, cet amour de la discrétion et des émotions contenues, cette notion du goût qui est au fond du tempérament national et que nos artistes ont pu oublier quelquefois, mais pour les retrouver bientôt après.
L'art de Michel Colombe est essentiellement un art de tradition : il est resté lui-même jusqu'à la fin, comme on l'a très justement écrit ' : « l'homme du moyen âge, par la conscience et la gravité du sentiment. » Ce n'est nullement un novateur, ni un initiateur; on ne peut même pas dire, à notre avis, qu'il soit le point de départ glorieux d'une école qui va après lui déployer son activité féconde dans la région de la Loire : il marque un point d'arrivée beaucoup plus qu'un point de départ.
Nous avons vu comment cet art dont nous venons d'admirer dans l'œuvre de Colombe le complet épanouissement s'était formé peu à peu au sein de la région de la Loire, dans un accord merveilleux avec le caractère même du pays où il se développait, pays qui charme sans étonner, qui apaise et retient l'esprit sans le lasser, par l'harmonieuse combinaison de ses lignes modérées et de ses colorations légères.
Peu à peu l'art gothique, qui n'avait jamais perdu complètement ici ses qualités d'élégance et de noblesse primitive, était devenu plus aimable, plus
1. Lechevallier-Chevignard, Les Styles français, p. 110. — Il faut méconnaître absolument tout notre art du moyen âge pour écrire, comme le faisait Dauban, il y a quarante-cinq ans, qu'on rencontrait Michel Colombe « au point de départ de la statuaire moderne, comme Homère aux sources de la poésie antique ». Il faut ne plus songer à tout le grand mouvement naturaliste du xv<= siècle, pour écrire, comme l'a fait plus récemment M. l'abbé Bossebœuf, que Michel Colombe a « substitué, aux traditions hiératiques et aux procédés alanguis du moyen âge, l'action, le mouvement, surpris dans le tête-à-tète avec la nature, l'Egérie des arts (!) ».
réservé; il avait renoncé aux exagérations du réalisme du xv^ siècle, il s'était pénétré de grâce et de douceur. Tout cela s'était fait par une transformation lente et logique, sans qu'il soit besoin d'invoquer une vague et insaisissable communication avec le modèle antique qui aurait seul pu enseigner chez nous la modération, l'équilibre, la généralisation des types. Michel Colombe suivit tout simplement et paracheva ce mouvement de détente générale qui se manifeste un peu partout vers la fin du xv*' siècle : il est, dans l'histoire de notre sculpture française, le représentant le plus marquant de cette forme d'art où se complète, en s'humanisant, l'art du moyen âge chrétien.
Mais il est par exemple le dernier représentant de cette génération inaccessible aux séductions du dehors. Ses successeurs, ses élèves, les Regnault et les Jean de Chartres, ceux même qui collaborèrent avec lui, nous l'avons vu pour certaines parties du tombeau de Nantes, se laissèrent pénétrer de plus en plus par un style exotique plus compliqué et plus savant peut-être, mais qui leur fera perdre peu à peu leurs qualités natives. A côté de belles résistances il y aura des abandons et des trahisons de plus en plus marquées, et la décadence va commencer presque dès la mort du maître.
Quant aux Juste, il est tout à fait absurde de les considérer comme les élèves ou même comme les continuateurs de Michel Colombe. Ils apportaient dans l'art la négation même des principes appliqués dans son œuvre. Leur atelier vint s'établir à côté des débris du sien, et si peu à peu des pénétrations se firent de l'un à l'autre, ce fut toujours au détriment absolu de l'école française, qui vit son originalité s'effacer de plus en plus. Les Juste sont des Italiens, campés en pays conquis, et ne doivent pas être considérés comme faisant partie de l'école de la Loire.