Didron, Annales archéologiques, XXVI
2. Guilhermy, Ann. archéol., II, 95. — D"" Guépin, Nantes au XIX" siècle, p. 30. — Pitre Chevalier, Bretagne ancienne, p. tiOO-502, etc.
l'œuvre de MICHEL COLOMBE
nombre d'artistes de cette époque, quelle que soit la branche de lart à laquelle ils se consacrent, quelle que soit même leur nationalité, comme une rencontre singulière dans ce retour vers une sorte d'idéalisation. A côté des portraits réalistes de la reine Anne, dont nous parlions tout à l'heure, celui de Bourdichon ou de l'auteur, quel qu'il soit, des Heures d'Anne de Bretagne se rapprochera sensiblement du type légèrement généralisé des Vertus de Nantes.
Il y a aussi comme un air de famille entre ces figures de Vertus et certaines physionomies flamandes de l'époque, celles des Saintes Femmes, qui, chez Quentin Metsys, accompagnent la sainte Anne de Bruxelles (1509), ou des saintes qui entourent la ^'ierge dans le grand tableau de Gérard David à Rouen, celles même des figures féminines que l'on rencontre dans ces tapisseries flamandes dont nous parlions tout à l'heure, avec leur plénitude de formes, leur douceur et leur intimité d'expression.
Pourtant, malgré cette tendance commençante à une certaine uniformité dans les figures, à un certain style, on peut bien dire encore des V ertus de Colombe que ce sont de véritables statues-portraits très vivantes, très humaines et suffisamment individuelles. On y sent les traces de reff"ort du xv^ siècle pour saisir la nature et la réalité sur le vif. C'est simplement ici une nature un peu plus choisie et volontairement élégante. Nous verrons cette tradition réaliste s'atténuer de plus en plus, lorsque nous comparerons ces Vertus avec des figures un peu postérieures, celle de la Vierge d'Olivet par exemple, dans laquelle la tendance, à l'idéalisation s'est légèrement accentuée.
Nous sentons également ici cet esprit précis, consciencieux, exact, qui ne s'attarde pas encore à des minuties, qui ne recherche pas encore les costumes et les parures compliquées à l'excès, mais qui aime cependant à détailler
Tombeau de François II de Bretagne.
La Prudence.
chaque accessoire, à faire saillir les particularités du costvime et de la parure, avec leur aspect, leur physionomie vraie. Quant aux draperies, on y constate encore un progrès dans l'allégement depuis celles de Solesmes. Elles sont aussi loin de l'ampleur majestueuse et lourde des Bourguignons que des chiffonnements arbitraires chers aux Flamands et aux Allemands. Ce sont de
beaux plis, souples et laineux, très habiles, mais de la plus scrujDuleuse exactitude. L'artiste ne se laisse pas entraîner par son habileté même : jamais peut-être on ne s'est tenu autant dans la mesure exacte et dans la vérité ; jamais on n'a fait aussi réel.
On portait encore du temps d'Anne de Bretagne de ces beaux costumes de drap relativement simples, la reine n'aimant guère le luxe extravagant : ce sont en général des costumes de grandes dames de son temps que Michel Colombe a reproduits en
Tombeau de François II de Brclayne. — Revers de la figure . , . ,
de la p.udence. introduisant uu pcu de
fantaisie quelquefois dans
leur arrangement, mais en copiant tous les détails dans la réalité. Nous y retrouverons même plusieurs fois, apparentes au bas des robes, ces grosses pantoufles arrondies, à semelles épaisses, dont la mode avait remplacé, vers 1480, celle des chaussures à la poulaine.
La Prudence porte la robe assez simple des dames de la cour, avec le corsage écliancré recouvert j)ar la retombée d'un fichu d'étoffe légère, les manches largement ouvertes et retroussées. L'arrangement de sa coiffure est extrêmement ingénieux : de sa coiffe perlée se dégage, sur le derrière, l'obligatoire masque de vieillard, belle figure énergique et grave, où l'on veut voir quelquefois, sans aucune preuve du reste, le portrait de Michel Colombe lui-
L'œUVRE DE MICHEL COLOMBE
même, et dont la barbe flottante occupe exactement la place des cheveux de la jeune femme. Il est impossible de trouver une fantaisie plus pondérée, une figure presque monstrueuse rendue de façon plus acceptable et moins fantastique K
La Justice, vertu royale par excellence, que jamais aucun imagier n'avait, depuis l'origine, représentée
sans sa couronne 2, porte ici encore le costume royal, celui précisément que revêtait la reine Anne dans les grandes circonstances ; celui de certaines saintes reines que nous trouvons figurées dans le livre d'Heures de Bourdichon, les patronnes de la donatrice dans la miniature du début, ou la sainte Hélène par exemple.
C'est le surcot bordé d'hermine avec ses pelleteries et ses orfèvreries, tel qu'on l'avait porté couramment au xv^ siècle, mais qui passait un peu de mode à ce moment, sauf dans les costumes de cérémonie. A travers les échancrures latérales du surcot, on aperçoit la robe de dessous qui moule discrètement un corps jeune et frêle, dont on entrevoit la taille souple. Ce buste de la Justice est, avec les bras nus de la Force, un des plus beaux morceaux de sculpture de tout le monument. Mais nous trouvons bien encore un exemple de cette fantaisie modérée et d'ailleurs réaliste que nous signalions tout à l'heure, dans la présence des brassards de métal qui couvrent
1. On voit au Musée de Châleau-Gontier (Mayenne) une petite statuette de marbre blanc qui reproduit exactement les traits, le costume et l'attitude de cette statue. L'examen détaillé de ce morceau, bien qu'il ait l'aspect ancien, nous a convaincu que nous ne saurions y voir autre chose qu'un pastiche moderne. Cf. P. Vitry, Note sur un faux Michel Colombe, Bull. Soc. archcol. Tour.,
2. Cf. Didron, Iconographie delà Justice, Ann. archéol., XX, p. G5-67.
Tombeau de François II de Bretagne.
Détail de la fiaure de la Force.
les bras de la reine, attributs guerriers qui, avec le glaive, la balance et le livre, rappellent la force mise au service de l'équité.
La Force offre encore plus de fantaisie. Son torse de guerrière est revêtu d'une riche cuirasse, dite à l antique, mais qui, de même que celle des soldats de Solesmes*, n'a rien de très archéologique. Les Italiens savaient infiniment mieux, et depuis longtemps, comment était faite une cuirasse romaine. Lorenzo da Mugiano l'avait montré dans celle du Louis XII de Gaillon. Ici, bien des éléments essentiels de construction, les lames superposées par exemple, aux épaules et aux flancs, sont empruntés à la réalité moderne. Différents ornements, les rosaces des seins par exemple, peuvent avoir pour origine quelques formules antiques. Mais ce sont là de ces formules interprétées et déformées qui donnaient naissance, vers la fin du xv'^ siècle, à ces ornementations d'une fantaisie si curieuse, mi-classiques et mi-gothiques. Le casque, dont la visière est formée d'un mufle d'animal, est aussi un produit de cette imagination souveraine, égale à celle dont faisaient preuve les armuriers de ce temps dans ces casques étranges qui font aujourd'hui la joie des amateurs et la richesse de certaines collections, comme l'Armeria de Madrid.
Des manches ouvertes de la jeune femme s'échappent ses bras nus et vigoureusement modelés. Elle saisit de la main droite la tête d'un dragon qu'elle arrache d'une tour crénelée soutenue dans sa main gauche. Le dragon résiste et s'agrippe. Souple, dans sa peau écailleuse, il a la vigoureuse robustesse de la tarasque que combat le chevalier saint Georges dans le bas-relief de Gaillon.
La Tempérance, enfin, nous ramène à la réalité la plus simple et la plus touchante. C'est une femme un peu plus âgée, d'apparence modeste, et de physionomie presque effacée. On a dit que sa figure avait quelque chose de monastique : l'impression est juste, mais le fait est inexact. Elle porte un costume mondain : mais cette guimpe qui cache son cou et sa gorge a pu induire en erreur, la mode en avait passé depuis le moyen âge, mais elle était restée un signe de deuil, de veuvage ou d'extrême dévotion. C'était l'attribut des reines douairières, des reines blanches, et les imagiers du temps ne manquaient jamais de le donner à sainte Anne.
Nous avons déjà insisté sur le motif de l'horloge et sur ce qu'il a de particulier. Remarquons seulement ici que cette horloge est de pur style gothique, de même que le petit donjon crénelé porté par la Force. Il eût été pourtant bien naturel, si Michel Colombe était aussi pénétré d'italianisme, aussi féru qu'on le dit de l'amour du décor italien, qu'il eût mis entre les