Cf. plus haut, même chap., p
l'atelier de MICHEL COLOMBE 445
et l'ensemble, autant que nous en pouvons juger aujourd'hui, témoignait d'un goût très sûr et très délicat.
Il est assez singulier, en effet, qu'aucun auteur de Tableau ou de Guide de Paris ne nous ait laissé de description ou de gravure de ce tombeau, et nous en ignorerions aujourd'hui la disposition générale si Lenoir ne l'avait reconstitué d'après des dessins qu'il prétendait avoir pris lui-même sur place peu de temps avant la Révolution. D'après ces dessins', les deux gisants étaient couchés côte à côte dans une espèce de niche ou d'enfeu. Le
Musée du Loin rc. — Souijassument du tombeau des Poncher el slatue de RoherLe Lcgcndrc.
(Marbre.)
soubassement (qui est conservé) présentait trois niches décorées de pilastres et contenant les statues des trois Vertus théologales, plus deux cartouches avec les épitaphes. Le fond de l'enfeu comprenait une décoration du même genre (en partie conservée seulement), avec les statues des quatre Vertus cardinales et encore une inscription. Cet ensemble avait-il été caché sous des boiseries, les sculptures avaient-elles souffert de l'humidité dans l'église même, ou bien est-ce les intempéries qui les gâtèrent avant ou après leur transport au musée des Petits-Augustins, puis à Versailles? nous ne saurions le dire avec précision. Toujours est-il qu'elles sont aujourd'hui assez rongées et ont perdu leur fleur d'exécution.
Cela n'empêche pas que l'on ne sente dans les deux gisants, et surtout dans la figure de la femme, une maîtrise de ciseau qui révèle la main d'un
1. Publiés par M. J.-J. Guiffrey, Gaz. archéoL, 1883, VIII, p. 109 et suiv.
maître. Montaiglon ' s'était fortement élevé contre riiabituelle et absurde attribution aux Juste, en faisant ressortir le caractère purement français de l'œuvre, il avait indiqué comme très probable l'attribution à l'école de Colombe : la découverte de M. Louis de Grandmaison a été une confirmation éclatante de sa divination.
Non seulement les auteurs de ce tombeau ne sont pas des Italiens, mais ils ne sont même nullement italianisants, dans les figures principales de la sépulture tout au moins. Ce que nous trouvons ici en effet, c'est bien le style traditionnel français. « L'œuvre procède, dit Montaiglon, de toute la sculpture de notre moyen âge ». L'essentiel en est la grave et simple représentation des défunts, couchés et les mains jointes, que nous avons vue se perpétuer jusqu'à la fin du siècle
L'homme et la femme sont revêtus de leurs habits réels, dont le détail est scrupuleusement indiqué ; l'un est en armure, avec une cotte armoriée, l'autre porte la longue robe, très ample et très simple, d'un luxe sévère, comme on la jîortait au temps d'Anne de Bretagne, avec les grandes manches largement ouvertes, laissant voir l'extrémité des manches de la cotte ou robe de dessous, serrées au poignet et plissées. Ce n'était plus là tout à fait le costume à la mode en 1523. Celui-ci tendait, comme nous l'avons indiqué, à se faire plus compliqué et plus somptueux. On recherchait les étoffes moins lourdes et on les découpait davantage. Mais il est très admissible de supposer un certain attachement pour l'antique simplicité, pour ces graves et austères costumes du temps de la reine Anne, chez cette femme que l'épitaplie qualifie de « insignis gemma pudicitiae », et l'artiste a peut-être été prié de respecter cet attachement qu'il comprenait sans doute mieux que personne, étant lui aussi un contemporain de la reine Anne. Il a su traduire à merveille, en tous cas, les plis souples de cette belle étoffe avec cette même habileté sans excès de virtuosité, cette même vérité parfaitement naturelle que nous avons relevées dans les figures du tombeau de Nantes et dans les grandes Vierges de l'école. H y a même là un parti pris de simplicité qu'a très bien aperçu Montaiglon et « qui laisse, dit-il, à la statue une profondeur d'unité, de largeur et de tranquillité qui arrête et qui retient » .
Les mains sont modelées avec délicatesse sans mièvrerie. Quant à la figure on y trouve exactement le même charme tendre, modeste et discret, avec cette pureté calme, cette douceur pénétrante que Regnault ou son maître avait mise dans les grandes œuvres que nous venons de citer.