‹ Michel Colombe et la sculpture francʹaise de son tempsChapitre 28 sur 305 · En partie restauré. Cf. ihiJ., p. 616, fig · texte numérisé non relu

En partie restauré. Cf. ihiJ., p. 616, fig

2. Il est inutile d'y chercher des portraits de Louis XII et d'Anne de Bretagne. Cf. abbé Bossebœuf, oui;, cit., p. 220-250.

à des mains certainement différentes, on voit revivre peut-être la personnalité de chacun des imagiers travaillant à sa guise sous une direction commune. Il y a d'abord çà et là plusieurs petits groupes de deux angelots qui portent des attributs mutilés; ce sont de gros petits paysans épais, que n'a pas

encore touché le sentiment de la grâce que nous annoncions tout à l'heure ; mais ils sont très vivants dans leur rusticité et leur facture som maire. A côté d'eux, de simples têtes, ou des bustes d'hommes formant cariatides sont très vigoureusement adaptés à leur fonction architectonique ; ils sont grimaçants pour la j^lwpyrt, et la verve qui s'y donne carrière rappelle, avec plus d'àpreté, plus de réalisme dans l'expression , certaines figures décoratives de Reims par exemple. Les scènes à deux personnages sont encore plus significatives : nous trouvons encore ici des fous, dont un avec un tonneau, des hommes et des femmes, des moines avec des religieuses, et il est assez difficile de dire en termes décents les occupations auxquelles ils se livrent. Toute une série de représentations paraît destinée à montrer le triomphe de la femme sur l'homme. Etait-ce une allusion peu délicate à la destination de cette entrée du château qui conduisait aux appartements de la reine? De fait, nous sommes assez surpris de penser que ces sujets grossiers et d'un libertinage épais se trouvaient sur le passage quotidien de la reine. Nous nous en étonnerons moins si nous nous rappelons à quelles poésies, à quelles farces salées, se plaisaient les gens de ce temps, même ceux de l'esprit le plus

Cliclii} Morcaii.

Loches. Château. — Cul-de-Iaiiipe du Logis du Roi.

LA SCULPTURE DECORATIVE

distingué. Toujours est-il que le sujet-type de cette série, et le plus convenable, n'est autre que le fameux Lai d'Aristote \ si souvent représenté au XV® siècle, en pierre, en bois ou même en bronze, dans les dinanderies. A côté, nous voyons line femme qui bat son homme à coups de poings, une autre qui le fouette, une autre qui tient de grands ciseaux et qui s'apprête à le châtier d'autre manière. Si la plaisanterie y est lourde, l'exécution de toute cette sculpture est pleine d'entrain, de bonhomie et de mouvement. L'invention générale y est ingénieuse et l'adaptation décorative des figures ou des groupes toujours très juste.

Au château de Blois, dans l'aile de Louis XII dont la construction et la décoration sont à peu près contemporaines de celles des tours d'Amboise, certaines sculptures décoratives sont de même esprit et présentent des qualités d'exécution analogues. Sous la voûte d'entrée, ce sont des moines et des baladins, un homme fouaillé par des sauvages velus, sur la cour un joueur de biniou, une femme qui fouette son enfant. Sous les grandes fenêtres de la façade principale enfin, et juste sous le balcon royal, par une juxtaposition au moins aussi singulière que celle que nous signalions à Amboise, on remarque trois groupes de deux culs-de-lampe se faisant vis-à-vis, dont deux au moins sont impossibles à décrire, et dont le troisième représente très finement sculptés deux chevaliers en armes s'élançant à une sorte de tournoi.

A Loches, sur le bâtiment du logis du roi, qui date en grande partie du règne de Louis XII, deux grands culs-de-lampes, plus importants comme dimensions, sont encore à citer comme types de persistance des traditions gothiques, bien que certains détails dans les moulures ou la disposition des feuillages y fassent déjà pressentir une influence étrangère : l'un nous montre un chevalier qui lutte avec un lion, l'autre, deux personnages engagés dans une conversation galante. Ce dernier est très mutilé malheureusement, mais on entrevoit encore l'ingénieux arrangement du motif principal, encadré entre deux touffes d'arbres, et entouré d'une magnifique décoration végétale. On a voulu y voir, naturellement, Agnès Sorel et Charles VII dans la forêt de Loches ; c'est sans doute tout simplement un souvenir du thème des conversations amoureuses si fréquemment traité dans l'art industriel, en particulier sur les boîtes et les miroirs en ivoire au xiv*^ et au xv® siècle ; ce vieux thème traditionnel fournit ici un motif charmant de décoration monumentale à un de nos imagiers épris de scènes intimes et familières.

Du reste, si cette décoration, grâce à l'activité artistique qui règne au

1. Cf. Langlois, Les stalles de la cathédrale de Rouen, p. 2i et 1G7-177. Les stalles de Rouen contiennent en effet une des représentations les plus célèbres de cet épisode.

xv^ siècle en Touraine, trouve de nombreuses occasions de s'appliquer dans cette province, elle ne lui est pas absolument particulière.

Ainsi, la ville de Bourges nous offrirait, soit avec la porte de la sacristie de la cathédrale bâtie par l'archevêque Jean Cœur, fils de l'argentier de Charles VII, soit avec les sculptures qui ornent l'hôtel Jacques Cœur luimême, des exemples parfaits d'une ornementation végétale très corsée, ainsi que d'une décoration réaliste familière et piquante. On voit représentés en effet dans les diverses parties de cet hôtel des fabliaux et des sujets satiriques,

des histoires de Maître Renard et des tournois grotesques à côté de types empruntés à la vie courante, tels que les clercs et les mendianls qui figurent au-dessus de la porte de la chapelle. Il en est de même dans certaines parties du château de Meillant^ ainsi que dans quelques autres constructions civiles de la ville de Bourges.

A Sciumur, à Loudiin, à Saintes, d'où provient le beau crochet de feuillage découpé à l'extrême et représentant un chardon que nous reproduisons ici, à Niort, au château de Crazannes (Charente) qui présente une porte avec des feuillages et deux sauvages porteurs de massues, etc., nous trouverions encore bien des exemples de motifs décoratifs analogues.

La région du Plateau Central est cependant beaucoup plus pauvre, les spécimens de décoration flamboyante que nous avons pu remarquer à l'église Saint-Laurent au Puy, ou à Monthrison, sont d'une lourdeur et d'une gaucherie qui nous montrent que cette floraison d'art ne fut pas tout à fait générale.

Mais nous avons dit quels incomparables morceaux de décoration végétale furent exécutés à Troyes dans la cathédrale ; il y avait aussi aux Cordeliers de Troyes de très beaux culs-de-lampes ornés de figures dont la plus célèbre est celle du jeune homme à côté duquel se trouve la signature JubertK Bien d'autres exemples seraient encore à relever dans cette région de Troyes, si

i. Cf. R. Koechlin et Marquel de Vasselot, ouv. cit., pl. 10 et l.'i, et Courajod, Caf. Trocadéro, XIV^ et XV' siècles, n° 716. Cf. aussi plus loin, chap. VIII, pour la question de la signature.

Saintes. Musée. — Crochet de feuillage.

LA SCULPTURE DECORATIVE

féconde en travaux d'art à cette époque. De même en Normandie : le fameux lavabo de Sainf-Wandrille, par exemple; à Gaillon même, dans la chapelle basse, on voit encore aujourd'hui certains culs-de-lampe ornés les uns de feuillages gothiques d'une ampleur et d'une souplesse remarquables, les autres de personnages grotesques d'une drôlerie assez amusante. Dans le Nord, enfin, nous retrouverions, avec de très nombreux monuments de ce genre, ce même caractère de surcharge flamande que nous avons indiqué à propos de l'architecture.

l^out cela est bien loin de nous donner l'idée d'un art en décadence. C'est l'accompagnement obligé, au moins aussi sain et robuste, de l'architecture que nous avons étudiée tout à l'heure. Comme elle, tout en restant fidèle à ses origines, cet accompagnement se modifie insensiblement, sans brusques ressauts, de lui-même, par une évolution naturelle, juscju'au moment où son développement normal va être soudainement interrompu par l'intervenlion de l'italianisme. Celui-ci supprimera celte verve d'invention si amusante et ce sentiment décoratif si original et puissant pour les remplacer par la simple répétition à l'infini de motifs ornementaux d'origine étrangère. Longtemps encore cependant après cette intervention déprimante, le vieux levain français subsistera, et l'on pourrait voir mainte et mainte fois le sentiment de la décoration végétale se réintroduire dans la stylisation sèche de l'arabesque, tandis que, dans la tour sud de la cathédrale de Tours, qui date du plein xvi** siècle, nous trouverions encore des crochets de feuillage assagis, régularisés, il est vrai, mais dont on reconnaît facilement l'origine ; nous y verrions aussi des têtes grotesques, des musiciens et des soldats, qui descendent en droite ligne des figures gothiques des xiii®, xiv*' et xv** siècles.

Tours. Cathédrale. — Crochet de feuillage provenant de la Tour Nord.

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