SON EXTENSION ET SON ADOUCISSEMENT
L'école de sculpture bourguignonne dans la deuxième moitié du xv^ siècle. — Diffusion de ses productions dans un certain nombre de provinces françaises (Franche-Comté, Provence, Languedoc, Normandie).
Caractères essentiels de cet école. — Le réalisme. — Accentuation et exagération.
Quelques pénétrations bourguignonnes dans la région de la Loire : Vierges de Beaumonl et de Verrou. — Pitiés de Dierre et de Solesmes, saints Jean-Baptiste de Limeray et de Cangey. — Jacques Morel à Angers, etc.
Adoucissements du style bourguignon : la Vierge d'Autun. — Indices d'une transformation générale de l'art français.
L'école de sculpture la plus florissante en France pendant la première moitié du xv*' siècle avait été sans contestation possible Técole bourguignonne. Courajod a indiqué les causes de cet éclat inouï en même temjDs qu'il montrait rimjDortance considérable de cette école dans l'histoire de l'art français et même européen ^ Nous ne reviendrons pas sur cette démonstration.
Les grands monuments de Dijon sont presque célèbres à présent et généralement estimés à leur valeur. Mais il nous manque encore une étude analytique des monuments postérieurs et secondaires de cette école. Clans Sluter, Clans de Werve, Jacques Morel, Antoine Lemoiturier, nous sont à peu près connus, au moins par leurs œuvres capitales ; mais il y aurait lieu de grouper autour de ces œuvres nombre de morceaux dispersés et anonymes qui les relieraient les une? aux autres, qui nous montreraient l'importance et l'extension de l'école, et nous permettraient de définir en même temps son style le plus courant-. Ce travail qui n'a pas encore été tenté nous fait un peu défaut,
1. Cf. Courajod, Les origines de la Renaissance en France (1888) ; La sculpture à Dijon (1892) ; Quelques monuments de sculpture bourguignonne, Gaz. des B.-A., 2" péc, t. XXXII (1885), p. 390- 400; Jacques Morel, sculpteur bourguignon. Gaz. archéoL, 1895.
2. Ce travail a été préparé par les nombreuses recherches des érudits dijonnais, MM. Chabeuf et Bernard Prosl en [larticulier. Mais l'étude d'ensemble sur l'école bourguignonne n'a pas encore été faite. Nous croyons savoir qu'on y travaille de différents côtés.
LA SCULPTURE BOURGUIGNONNE
à nous qui aurions besoin de savoir tout d'abord ici ce que devenait cette grande école bourguignonne entre 1450 et 1495 ; sans entrer dans des recherclies qui nous entraîneraient trop loin, et sans revenir sur les grandes œuvres du début, nous allons tàcber de fixer au moins quelques dates et de préciser le caractère de certaines œuvres.
Claus de Werve était mort en 1439 ; Jacques Morel disparaît en 1459; Lemoilurier devait vivre encore assez longtemps, mais on ne connaît rien de lui après 1470 (il continua à résider en Bourgogne et dut mourir vers 1497).
Comme grandes œuvres de sculpture exécutées en Bourgogne dans la deuxième moitié du xv'' siècle, il convient surtout de citer le sépulcre de Tonnerre par Jean Michel et Georges de la Sonnette (1453) le tombeau de Jean sans Peur, terminé par Lemoiturier de 146G à 1470,1e tombeau de Philippe Pot au Musée du Louvre^, qu'on est tenté d'attribuer aussi au même artiste, et qui fut sans doute exécuté entre 1473 et 1493. En dehors de ces monuments essentiels à date certaine, nous pouvons noter encore en Bourgogne des morceaux caractéristiques et très probablement de la même époque, tels que le retable de Rouvres, la A ierge de Saint-Jean-de-Losne, ou le sépulcre de Semur.
Mais c'est aussi le temps où la sculpture bourguignonne se répand en dehors de la province qui a été son berceau. Jacques Morel, originaire de Lyon, mais certainement formé à Dijon, avait élevé entre 1448 et 1453 le tombeau de Charles P"" de Bourbon et d'Agnès de Bourgogne à Souvicjny, dans le Bourbonnais. Il avait également exécuté les statues du portail méridional de la cathédrale de Rodez; il fut appelé à Angers en 1453 pour travailler à la sépulture du roi Bené De même son neveu, Lemoiturier, originaire d'Avignon, retournera à plusieurs reprises dans son pays natal, notamment pour y exécuter le retable de Véglise Saint-Pierre'* (1461).
Cette diffusion de l'école bourguignonne fut-elle tout à fait générale et s'étendit-elle à la France entière ? à « presque toutes les provinces », disait Courajod-' ? Ce serait une question à examiner de près. Dans l'ardeur de ses découvertes, Courajod a peut-être été un peu loin. Nous verrons tout à l'heure quelles restrictions il y aurait lieu, selon nous, d'apporter à ses afïirmations.
1. Cf. B. Prost, Le Saint-Sépulcre de l'hôpital de Tonnerre, Gaz. des B.-A., 1893, 3'= pér., t. IX, p. 492-501.
2. Il provient de l'abbaye de Citeaux. Cf. Calai, sculp. niod., u° 216.
3. Cf. abbé Requin, Jacques Morel, Réun. des Soc. des B.-A. des dép., 1890.
4. Chabeuf, Jean de la Huerla, Antoine Lemoilurier et le tombeau de Jean sans Peur, Mém. Académie de Dijon, 4« série, t. II (1891) ; — J.-J. Marque! de Vasselot, Deux œuvres d'Antoine Lemiiturier. Monuments Piot, t. III.
5. Cf. Courajod, Les origines de la Renaissance en France, 1888, p. 27-28.
Toujours est-il que nous rencontrons des spécimens très caractérisés de l'art bourguignon, non seulement en Franche-Comté^ à Besançon, à Poligny, à Baume- les- Messieurs , à Mièges ^ , mais dans presque toute la vallée du Rhône : à Avignon, outre les fragments du retable de Lemoiturier, c'est le sépulcre et la chaire de l'église Saint-Pierre, les fragments du tombeau du cardinal Lagrange et diverses sculptures du Musée Calvet ~ ; à Aix, c'est le retable de l'église Saint-Sauveur. De l'autre côté de la chaîne des Cévennes,
Tonnerre. — Détail de la Mise au Tombeau. ( Pierre.)
à la cathédrale de Nevers, plusieurs grands retables des chapelles du tour du cœur, mais l'un surtout représentant la mort delà Vierge, trahissent des mains bourguignonnes. A Aulun, ce sont les sculptures de l'ancien jubé de la cathédrale, un saint Jean et une sainte Barbe ainsi que la sainte Anne de la chapelle du lycée qui est toute bourguignonne, à Moulins, un sépulcre d'ailleurs médiocre et tardif. A Souvigny, Jacques Morel ou son atelier exécute, outre le tombeau du duc Charles, divers morceaux de scvdpture, entre autres un Sépulcre en haut relief, dont le style affirme nettement son origine bourguignonne.
On sait que Lemoiturier travailla en Dauphiné, à l'église Saint-Antoine-
1. Cf. abbé Brune, Le mobilier et les œuvres d'art de Véglise de Bauine-les-Messieurs, Bull, archéol. du Comité des trav. histor., 1894, p. 458-i78; — id., Statues de Vécole dijonnaise dans l'église de Miéges, Réun. Soc. B.-A. dép., 1899, p. 34:5-350.
2. Cf. Courajod, Cat. Mus. Se. comparée, XIV'' et XV<' siècles, n»^ 685-G80 et 678-671.
3. Au musée Rolin ; les deux statues sont en pierre et de grandeur naturelle.
LA SCULPTURE BOURGUIGNONNE
de-Viennois (1461-1464). M. Marquet de Vasselot' a retrouvé les traces très probables de son activité dans les voussures du portail de cette église ; et la bibliotbèque de Grenoble renferme de très curieuses maquettes en pierre-, qui, si elles ne sont pas de cet artiste, sont bien évidemment d'un de ses compatriotes.
Tout un atelier paraît s'être établi dans la région de Toulouse, et l'on voit de nombreuses traces de son activité au Musée des Augustins de cette ville : vierges, saint Michel, sépulcres, etc.
Enfin, la cathédrale cVAlhi possède avec sa clôture de chœur si admirablement conservée, l'ensemble de sculpture bourguignonne, le plus considérable peut-être qui ait vu le jour dans la deuxième moitié du xv*' siècle. On n'en sait malheureusement pas la date exacte^, mais on peut le placer à coup sûr dans le dernier quart du siècle :
c'est l'épanouissement et l'aboutissement de cet art puissant et un peu lourd qu'avait été l'art bourguignon, ce que Goura jod appelait « le dernier éclat de la Renaissance par la Flandre », et ce que nous appellerons simplement le développement complet d'une certaine forme du style gothique.
Dans des régions toutes différentes, celles de l'Ouest, nous avons trouvé également des œuvres bourguignonnes plus ou moins caractérisées : ainsi, à Niort, au Musée, plusieurs pleurants provenant d'un tombeau de l'église de Maillezais'' ; en Normandie, à Gisors, une sorte de pleureur vêtu de la longue
Aulun. Musée Rolin.
Saint Jean-Baptiste. (Pierre.
1. Loc. cit. Cf. aussi M. Reymond, Caractère italien delà façade de Saint-Antoine (Isère) et sculptures de Lemoiturier, Bull. Académie delphinale, 4« série, t. X.
2. Cf. Catal. Exposition rétrospect. art. fr., 1900, n" 4644.
3. C'est Louis I""" d'Amboise qui la fit exécuter ; or, son épiscopat dura de 1473 à 1502. M. Crozes [Monographie de la cathédrale d'Alhi, p. 74) donne la date de 1500, mais d'après une simple tradition.