Marquis de Laborde, Eludes sur la Renaissance, l, p
l'influence italienne avant les guerres d'italie
Les médailleurs italiens en France, Francesco da Laurana, Pietro da Milano, Jean de Candida.
La présence des médailleurs italiens en France et la diffusion de leui-s œuvres est chose plus considérable ; c'est même le fait capital de la pénétration italienne au xv*^ siècle. A cette époque, les princes ne se contentent plus d'acheter des médailles aux marchands italiens, comme avait fait le duc de Berry dès 1401 ; ils vont faire venir et entretenir près d'eux des artistes savants dans l'art de Pisanello et de Matteo de' Pasti. L'un des premiers qui se soient offert ce luxe fut naturellement ce René d'Anjou dont nous avons mentionné tout à l'heure les goûts et l'activité artistique. C'est près de lui que nous trouvons installés dès 1461 Pietro da Milano et Francesco da Laurana. Mais ce dernier, comme médailleur et comme sculpteur, a joué un rôle si important qu'il convient que nous nous y arrêtions d'abord un peu.
D'après les plus récentes découvertes des érudits contemporains, Laurana était originaire de la Dalmatie ; il était frère, à ce que l'on croit, d'un architecte nommé Luciano di Martino da Laurana, qui avait travaillé à Urbin^. Luimême, pendant la première partie de sa vie, résida surtout à Naples, dans un milieu qui était depuis longtemps pénétré d'influences gothiques septentrionales et où le réalisme flamand se mélangeait de façon singulière aux tendances classiques de la Renaissance. Laurana dut quitter Naples et passer en France aux environs de 1460, car l'une de ses médailles datée de 1461 représente un personnage français, Charles IV, comte d'Anjou, le propre frère du roi René. De 1461 à 1469 on connaît de lui, outre celle du comte d'Anjou, une série de six médailles : ce sont celles du roi René, de sa femme Jeanne de Laval, de son fou Trihoulet, de son fils aîné Jean d'Anjou, duc de Calabre, de Jean Cossa, sénéchal de Provence, enfin celle du roi Louis XI (1469)2.
On sait que l'artiste retourna à ce moment en Italie : de 1469 à 1471, il est en Sicile et y exécute plusieurs Vierges que l'on voit encore, notamment
1. Cf. Miintz, Lettre à M. de Monlaiglon, Chronique des arts, 1887. — Di Marzo, Délie belle nrli in Sicilia, IV, p. 24 et 185, et Archivio storico italinno, XVI, 3" série, 1873, p. 327.
2. Cf. Trésor de numismatique et de glyptique, Aloïs Heiss, Les médailleurs de la Renaissance. — Ch. Ephrussi, Gaz. B.-A., juillet 1882. — J. Friedlander, Die italienische Schaumiinzen dés fûnfzehnten Jnhrhunderts, Jahrh. d. K. preuss. Sanimlungen, 1882, p. 195-200.
Il existait dans la collection B. Fillon [Calai., n" 150) un camée en pierre noire, gravé en creux, en forme de médaille, représentant le roi Louis XI, et qui olTrait, paraît-il, beaucoup d'analogie avec la médaille de Laurana, qui « semble en être la copie », dit le catalogue. Ne serait-ce pas plutôt le contraire?
au dôme de Palerme et à l'église del Crocifisso à Noto*. Avait-il rapporté de France quelque souvenir des types qui y étaient courants en sculpture? Avait-il trouvé ces types déjà implantés à Naples avant lui? toujours est-il que ces Vierges debout qu'on lui attribue, si le tempérament italien s'y révèle par un maniérisme déjà accentué et par quelques grâces un peu mièvres, sont beaucoup plus voisines, dans leur type général, de nos V ierges françaises que des Madones florentines par exemple.
Après ce court séjour en Italie, Laurana revient en France, et de 1477 à 1483, il est domicilié à Marseille où il vit dans un milieu d'artistes ultramontains établis dans cette ville. Il épouse la fille d'un nommé Gentile, peintre napolitain, et il a pour beau-frère l'orfèvre Jeun Alaupia, également napolitain^.
On a supposé que c'était le jeune Charles d'Anjou qui avait rappelé Laurana pour lui faire exécuter le mausolée de son père, Charles IV, dont l'artiste avait déjà quelques années auparavant modelé la médaille. A vrai dire, ceci n'est qu'une hypothèse : le tombeau qui se trouve aujourd'hui dans la cathédrale du Mans^ est de style nettement italien ; il a été attribué avec vraisemblance à notre artiste par Montaiglon^, mais on ne possède aucune signature, aucun texte précis le concernant; on a même remarqué que le type de la tête du tombeau différait notablement du profd de la médaille exécutée peu de temps auparavant. Il est bien difficile en tous cas de prétendre reconnaître dans cette sculpture iconique et funéraire, la marque du talent personnel de l'artiste puisque nous ne connaissons aucune autre œuvre certaine de lui dans ce genre. Enfin on ne sait ni à quelle date au juste, ni dans quelles conditions, sur place ou au loin, le monument a pu être exécuté, incertitude assez grave lorsque l'on se préoccupe d'en chercher l'influence possible.
Le tombeau de Jean Cossa, grand sénéchal de Provence, mort en 1476, qui se voit dans l'église Sainte-Marthe de Tarascon, a été attribué à Laurana à peu près dans les mêmes conditions". Le personnage était Napolitain et
1. Cf. Bodc, Desidcrio da Sellignano und Francettco Laurana, Jalirh. d. K. preiiss. Summlungen, IX, 209-227, X, 28-33. — Di Marzo, / Gagi/ii e la Scultura in Sicilia nei secoli XV et XVI, 1880, I, 43-45, pl. I et II.