BAS-RELIEF DU PORTEMENT DE CROIX
PAR FRANCESCO LAURANA
(D'APRÈS LE MOULAGE DU TROCADÉRO
l'influence italienne avant les guerres d'italie 121
quée, est tout à fait banale, et n'a rien de commun avec celle du sarcophage du Mans. Il eût été bien singulier qu'un Italien de cette époque s'en fût désintéressé à ce point. Enfin le nom de maître Laurens n'a rien de si rare, et quelque rapport qu'il y ait eu entre la Provence et la Lorraine, cette hypothèse des travaux lorrains de Francesco Laurana nous paraît assez hasardée
En somme, les œuvres de sculpture de Laurana, à part le Charles d'Anjou
Avignon. Eglise Saint-Didier. — Le Portement de ci'oix par Laiirnna. (Marbre.)
(encore celui-ci a-t-ilpu être exécuté au loin et expédié au Mans par morceaux), figurent toutes dans cette région méridionale qui, plus ou moins, a été de tous temps en contact direct avec l'Italie. Or, ce n'est pas là le milieu dans lequel va naître ou se transformer l'école nouvelle ; et l'on ne saurait encore parler, comme on l'a fait à propos du tombeau du Mans 2, de « précoce et fécond contact de ces provinces de la Loire avec l'art italien ». L'exécution ou l'ap-
1. Elle a été contestée par M. Bode, Jahrh. (1er K. preiiss. Sammlungen, X, 223.
2. Cf. H. Chardon, Le tombeau de Charles IV d' An/ou au Mans.
port du tombeau de Charles l\ au Mans, si vraiment on peut maintenir la date de 1473, est bien un fait très précoce et très hâtif, mais c'est un fait exceptionnel et isolé, et les imagiers de la Loire eurent sans doute bien peu d'occasions de voir et d'étudier les sculptures de Laurana.
En admettant même qu'ils les aient connues, quels enseignements en auraient-ils donc retirés, dans quel sens auraient-ils pu, les suivant, modifier leur manière et leurs habitudes ?
Certainement la décoration en était à peu près toute nouvelle pour eux et pouvait les séduire. Celle-ci du reste avait un double caractère. C'était d'une part la suite de la décoration classique telle qu'on la pratiquait à Florence depuis Brunelleschi, et d'autre part c'était la décoration à arabesques, qui commençait à se répandre, plus compliquée et plus fantaisiste. Ce fut cette dernière qui s'introduisit d'abord dans l'ornementation monumentale en France, mais seulement une quinzaine d'années plus tard, et c'est, remarquons-le bien, une autre génération d'Italiens qui, sous Charles YIII, après lui surtout, en apporta et en propagea les éléments en Touraine. Quant à la sobriété et à l'élégance de ces éléments décoratifs empruntés directement à l'antiquité, il faudra attendre bien plus longtemps encore avant de retrouver quelque chose d'analogue dans l'art français.
Pour ce qui est du style général des figures, celui des gisants du Mans et de Tarascon est assez peu significatif et plutôt sec et dur; il n'a aucune de ces qualités de réalisme attendri et de grâce voulue que déploiera Michel Colombe dans les gisants de Nantes, ou Guillaume Regnault dans les figures des Poncher. Dans le Porfemenl de Croix d'Avignon, nous avons affaire à un style beaucoup plus caractérisé. La composition très chargée est extrêmement compliquée et comme grouillante. Le style des figures est violent, dramatique, d'un réalisme très âpre, presque caricatural : les bourreaux ont des profils extravagants ; le Christ portant sa croix est sans résignation, sans douceur comme sans grandeur vraie ; le saint Jean, les saintes Femmes expriment leur douleur par une mimique violente et par de véritables grimaces. La Vierge s'évanouit mélodramatiquement sur le devant de la scène. Rien n'est plus différent de l'esprit qui animera le chef-d'œuvre français de la fin du xv^ siècle, le Sépulcre de Solesmes, postérieur de quinze ans à cette sculpture d'Avignon.
Or, nous avons ici l'œuvre du représentant le plus important de l'influence italienne en France avant Charles YIII ; comment donc attribuer à cette influence cette action soi-disant adoucissante et modératrice que l'on veut généralement lui reconnaître? Laurana ne nous apporte que les violences d'expression et les gestes forcenés de certains successeurs de Donatello, aggravés, Courajod le reconnaissait lui-même, d'une forte dose de réalisme
l'influence italienne avant les (;uerres d'italie
flamand, ainsi que d'une manière brutale el quelque peu vulgaire qu'il avait contractée sans doute dans le milieu napolitain. Il n'en sera pas autrement, du reste, de Guido Mazzoni, que nous verrons s'établir en France un peu plus tard. Comment donc pourrait-on faire de ces gens-là les initiateurs d'une école qui renoncera de parti pris à toutes leurs qualités ou leurs défauts les plus saillants ' ?
S'il est le plus important, Laurana n'est pas le seul médailleur italien que l'on rencontre en France au xv*' siècle : à la cour même du roi René nous voyons passer encore Pielro cla Mihino.
Celui-ci, en debors de son très grand talent de médailleur-portraitiste, avait aussi des capacités plus importantes. M. de la Tour a cru pouvoir l'identifier avec l'arcbitecte qui dirigeait à Naples la construction de l'arc de triompbe de Castel-Nuovo ' et il a fait remarquer très justement, dans les fonds des
compositions placées au re- Médaille du roi René par Vielro dn Milano. (Bronze.)
^ / (Cabinet des Médailles.)
vers de certaines de ses médailles, des arcbitectures qui font déjà prévoir les ambitions classiques d'un Bramante. Mais on ne paraît pas, du moins à notre connaissance, avoir fait appel à ces capacités durant le séjour assez court de l'artiste en France. Des comptes italiens nous donnent précisément les dates de son voyage.
d. M. Marcel Rcymond n'a pas accepté dans sa Sculpture florentine l'attribution à Laurana d'un certain nombre de bustes de femme italiens, qu'il croit bien plutôt florentins que napolitains, notamment la fameuse jeune fille inconnue du Louvre, et la soi-disant Marietta Strozzi du Musée de Berlin. Nous serions assez tenté de nous rallier à son opinion. Courajod rattachait à cotte série de bustes tous ces masques en marbre presque identiques, répandus un peu par toute la France, à Villeneuve-lès-Avig'non, à Carpentras, au Puy et à Bourges. Acceptée par M. Bode, l'attribution à Laurana en a été rejetée par M. Carolti. {Archivio storico deli Arte, 1891, p. 38-43.) Il ne nous semble pas que l'on ait encore dit le dernier mot sur cette question, d'autant plus obscure que tous ces masques sont d'origine incertaine et que l'on n'en cite pas un seul qui ne soit détaché et isolé.
2. H. de la Tour, Pielro da Milano, Revue de numismatique, 189.3, p. 112 et suiv. — Cf. E. Bertaux, Uarco e la porta trionfale d'Alfonso e Ferdinando d'Arar/ona a Castel Nuovo, Archiv. stor. per le provincie napolitane, anno XXV, fasc. 1.
Il arrive de Naples en 14G1, la même année que Laurana. Mais il ne séjourne que quelques années à la cour du roi René et retourne en Italie en 1464. On connaît de lui trois médailles excellentes de son protecteur, dont une le représente avec sa femme, Jeanne de Laval; il en existe une aussi de Ferry de Vaudemont, son gendre'. Au Musée d'Aix, un petit médaillon de marbre représentant le roi René offre de tels rapports avec la médaille de bronze du même personnage, datée de 1461, qu'il paraît en être une simple copie. Un bas-relief en pierre de plus grande taille, dans la même collection, nous offre aussi une effigie du personnage de profil, très vigoureuse et d'un réalisme saisissant-; si elle n'est pas de Pietro da Milano, elle est à coup sûr de Laurana ou de quelqu'un de leurs compatriotes.
D'après des textes publiés par M. Maxe-Verlj Pietro da Milano aurait, pendant son séjour en France, accompagné le roi René en Lorraine et aurait travaillé à Bar-le-Duc à la décoration d'une chapelle de la Madeleine, dont il ne reste plus rien Il aurait exécuté aussi pour le château de Bar une sculpture représentant deux chiens se battant, dont M. Maxe-Verly croit avoir retrouvé au moins une répétition. Une fois rentré à Naples, en 1465, l'architecte médailleur reprit ses travaux de Castel-Nuovo. En 1483, on le trouve encore employé (comme orfèvre ?j au service du pape Alexandre VI.
Nous connaissons encore un autre médailleur et orfèvre venu d'Italie vers cette époque, c'est Nicolo Spinelli ou Nicolas de Florence que nous trouvons en 1468 travaillant à la cour de Bourgogne, pour Charles le Téméraire, puis établi à Lyon jusqu'en 1499, date de sa mort^. On est assez mal renseigné sur ce qu'il y fit. Il dut certainement en 1494, concourir avec son gendre Louis Le Père, à l'exécution de la médaille de Charles VIII et d'Anne de Bretagne, dont Perréal donna les dessins. Celle-ci pourtant est très différente comme style et comme facture des pures productions italiennes.
Il dut y avoir encore, en dehors de ceux que nous venons de nommer, d'autres médailleurs italiens qui passèrent en France à cette époque et dont
1. Cf. Tréstor de numismatique, Aloïs Heiss et Friedlander, ouv. cit., pour les médailles de Laurana.