‹ Michel Colombe et la sculpture francʹaise de son tempsChapitre 99 sur 305 · Cf. Palustre, 7?e«. en France · texte numérisé non relu

Cf. Palustre, 7?e«. en France

Thomas James était mort en 1504 ; la date de 1507, plusieurs fois répétée sur le monument, fait supposer que le tombeau ne fut terminé qu'à cette époque. D'autre part, on lit sur le grand pilastre de gauche, entre le piédestal et le fût, celte inscription tracée en lettres gothiques très simplifiées : <( Scelle slruxil opus magister isliid Jolies cujus cognomen est Justus et Florentinus. » Jean Juste serait donc, d'après cette inscription, l'auteur du tombeau de Dol'. En réalité il avait dû être aidé par son frère aîné Antoine, arrivé sans doute en France en même temps que lui et que nous allons trouver immédiatement après occupé à des travaux importants à Gaillon.

C'est donc très vraisemlilablemenl entre 1504 et 1507 qu'Antoine et Jean Juste apparurent pour la première fois en France, appelés par les neveux de Thomas James. Remarquons que cette date coïncide avec celle de presque toutes les grandes œuvres italiennes importées ou exécutées sur place, dix ou douze ans seulement, en général, après le retour de Charles VIII

La composition du monument est ici absolument différente du type du tombeau français : elle comprend un petit édicule en forme de tabernacle adossé à l'italienne, celui-ci est couronné par un fronton et emboîté luimême dans un second édicule de forme analogue surmonté d'un autre fronton. Tous les éléments décoratifs, pilastres, entablements, tympan, écoinçons, en sont assez mal agencés, et leur ensemble incohérent dénote une certaine inexpérience. Le tout est couvert à profusion de ces ornements qui commençent à être si fréquents, même en France : arabesques, rinceaux, dauphins accouplés, etc. ; les pilastres de l'intérieur surtout sont d'une finesse de ciselure remarquable et d'une virtuosité que n'avaient pas encore atteinte et que n'atteindront même jamais nos français italianisés ; les deux pilastres de l'extérieur rappellent vaguement ceux de l'encadrement de Solesmes, mais ils sont beaucoup plus grêles et plus classiques avec leurs médaillons, leurs vases, leurs satyres, etc.

Quant à la statue du personnage qui devait figurer dans cette espèce d'enfeu, elle a complètement disparu, toutefois les dimensions très restreintes de la place qui lui étaient réservée nous font supposer qu'elle devait être ou bien ridiculement étriquée, ou bien à demi couchée dans une pose contournée que l'on n'avait pas encore pu voir en France et qui n'entrera dans

1. D'après les dates citées tout à l'heure, celui-ci n'aurait eu que vingt ans en 1504 et l'on a supposé avec raison, semble-t-il, que cette inscription avait pu être ajoutée après coup lorsque Jean Juste eut atteint plus tard toute sa renommée. (Cf. Giraudet, Artistes tourangeaux, 229.)

2. Ce monument ne fut-il pas, comme bien d'autres, apporté tout fait d'Italie? Cela ne parait pas probable, surtout à cause de la matière dans laquelle il est taillé, matière qui n'est pas le marbre, mais une pierre tendre comme celle de la vallée de la Loire.

les habitudes que vers le milieu du x\i^ siècle '. Notons enfin, sur le devant du soubassement, dans des niches à coquilles, les traces de deux ligures de Vertus, la Force et la Justice. Au fond de l'enfeu, deux anges volants en demi-relief; enfin sur les côtés du sarcophage, deux médaillons représentant les profils des deux frères James. Ces médaillons, d'une exécution un peu molle, sont d'un type purement italien : les quattrocentistes avaient réalisé sous cette forme des chefs-d'œuvre incomparables ; mais nous ne la trouverons reprise que très tard dans l'art français du milieu et de la fin du xvi*-' siècle : les médaillons de Dol sont des œuvres isolées et qui resteront sans influence immédiate.

Donc si l'on met de côté quelques éléments très spéciaux à l'art italien qui ne s'acclimateront jamais en France, ou seulement beaucoup plus tard, ce qu'il faut retenir de cette œuvre nouvelle, c'est encore sa partie décorative, qui allait simplement augmenter la masse des documents livrés à l'activité de nos ornemanistes avides de revêtir la livrée italienne, en admettant même que ce monument ait pu exercer quelque influence, perdu comme il l'était

„ , , T> i Di>\. — Médaillon d'un des neveux de Thomas James.

au tond de sa bretagne. (D'après un moulage.)

Tombeau de Guy de DUinchefort h Ferrières.

Plus près de la région de la Loire, nous rencontrons un autre tombeau que l'on a rapproché de celui de Dol et qui, si nous nous en tenons à la date de mort du personnage auquel il est consacré, serait presque exactement contemporain. C'est celui de Guy de Blanche fort., abbé de Ferrières en Câlinais, qui mourut le 27 février do05 ( 1506, n. s.). M. Edmond Michel, qui a publié

d. Il existe une description ancienne du monument à la Bib. nationale, dans un manuscrit du Fonds des Blancs Manteaux, n° XLV. Il y est question d'une » figure de l'évêque en habits sacerdotaux, mître en tête, deux petits anges soutenant les oreillers ». L'épitaphe est donnée par Dom Taillandier, Ilist. de Bretagne, II, lxv. (Cf. Ramé, Mélanges d'archéologie bretonne, II, p. 13-14.)

ce tombeau dans la Gazette des Beaux-Arts^ ^ rattribue à Jean Juste le père, par analogie avec les tombeaux d'Oiron et avec celui de Dol.

Si la date indiquée pour Toeuvre est exacte, étant donné son caractère, il est bien difficile de n'y pas admettre au moins la collaboration d'un Italien. Cependant, la conception générale du grand soubassement rectangulaire, isolé de toutes parts et surmonté par une dalle de profil bien connu, sur laquelle était jadis couché un gisant, comme à Dijon, comme à Nantes, est bien une conception française, non pas un type italien ainsi que celui des tombeaux de Commines et de Thomas James-.

Les éléments delà décoration, les petits pilastres, les niches à coquilles sont bien italiens ; les anges, avec leur longue tunique flottante entr'ouverte et laissant voir toute une jambe nue, qui figurent dans les niches des deux j^etites faces ne le sont pas moins. Il n'y a rien là, cependant, qui soit absolument propre aux Juste. Si l'on a quelque raison de penser aux tombeaux d'Oiron, les quatre griffes ailées, très puissantes, qui forment les angles du monument nous rappellent aussi le tombeau des enfants de Charles VIII. L'auteur de notre monument en somme semble avoir puisé un peu partout dans un répertoire de formes italiennes déjà acclimatées en France.

Les niches des deux grandes faces sont occupées par sept figures de Vertus, malheureusemenf très mutilées, et par un saint Benoît. Mais ce thème des Vertus devient courant dans l'art franco-italien du premier quart du xvi*' siècle, et bien que la disposition des figures soit ici la même qu'au tombeau de Dol, le style en paraît assez différent. Ce n'est certainement pas le style purement français que nous trouverons chez Michel Colombe, ce n'est pas non plus le style purement italien de Mazzoni ou des Juste : les draperies légèrement chiffonnées et compliquées, les mouvements un peu affectés et précieux nous font penser bien plutôt aux figures tardives que produisit l'école, une fois la pénétration italienne accomplie. De même, les arabesques, finement ciselées, ne trahissent pas cependant l'élégante et banale facilité de l'imagier de Dol, mais la laborieuse application des ornemanistes français travaillant sur des modèles italiens. De même encore, les petits angelots debout sur les chapiteaux entre les coquilles ont un parfum de français italianisé plus que de pur italien.

1. Cf. Gaz. (les B.-A., 2" pér., t. XXVIII, 1883 (p. 223 et suiv.), et Edm. Michel, Monuments religieux, civils et militaires du Gâtinais, 1879, p. 14, pl. III. — Dom Morin, Hist. gén. du Gâtinais. Paris, 1630, in-4, p. 777 ; Jarrossay, Hist, de Vabb. de Ferrières, p. 358.

2. La matière employée est la pierre tendre, comme à Dol, mais ce n'est pas une raison pour que l'autour soit le même, surtout dans un pays où cette pierre est si courante. L'absence du marbre tendrait même plutôt à nous faire penser à une exécution française.

Bref, il nous paraît peu vraisemblable que ce tombeau et celui de Dol soient sortis de la même main, ni même qu'ils soient exactement contemporains. Il ne nous semble même pas nécessaire d'attribuer celui de Ferrières à un Italien : nous verrions plus volontiers ici une adaptation par un atelier français de modèles étrangers, comme dans les tombeaux de Martin Cloître par exemple; et nous serions porté, en l'absence de textes certains, à retarder légèrement la date d'exécution de ce tombeau, à la placer seulement vers

Ferrières. — Tombeau de Guy de Blanchefort attribué aux Juste. (Pierre.)

1520, au temps de Guillaume Regnault et de Martin Cloître, c'ést-à-dire au moment où l'école de la Loire s'est laissé décidément pénétrer par l'italianisme K

Antoine Juste à Gnillon.

Si même on avait admis l'attribution aux Juste de ce tombeau de Ferrières et la date de 1507 ou 1508, ce n'est que de Jean Juste retour de Dol qu'il aurait pu s'agir, car nous savons qu'à ce moment son frère venait d'entrer au service du cardinal Georges d'Amboise et allait, de 1507 à 1509, travailler à l'embellissement du cbâteau de Gaillon, à côté des artistes dont nous avons étudié l'œuvre précédemment. Mais tandis que ceux-ci, surtout

1. M. E. Michel suppose que ce serait le frère de l'abbé Guy, Charles de Blanchefort, abbé de Saint-Euverte d'Orléans (f en 1S08), qui aurait fait élever le tombeau, de lîiOG à 1508. M. Jarrossay affirme qu'il fut élevé dès l'année qui suivit la mort de l'abbé. C'est aussi ce (jue paraît indiquer la Gallia Christiania, mais assez peu explicitement. En somme, rien ne nous confirme absolument cette date et il peut y avoir eu un retard de quelques années, ce qui serait très important, à l'époque où nous sommes placés.

P. ViTRY. — Michel Colombe et la scul/jlure française.

Paclierot et Bertrand de Meynal, n'exécutent guère que des travaux de décoration, nous allons voir Antoine Juste payé et fort bien payé pour de véritables ouvrages de grande sculpture : c'est lui, remarque Deville', qui est cbargé des travaux les plus nombreux et les plus importants : il toucbe 497 livres en deux ans.

Ces ouvrages seraient, d'après les comptes de l'année 1508 : « la bu taille de GêneSy un grand lévrier^ une grande teste de cerf, la pourtraicture de Monseigneur et d'un enfant"^- », et un peu plus tard, » les y mages de la chapelle-^ » pour lesquelles les comptes portent tout un chapitre montant à 297 livres.

Nous n'avons aucun renseignement précis sur la nature et sur l'emplacement de ces portraits « de Monseigneur et d'un enfant » ; mais nous avons des raisons de supposer que celui du cardinal était placé soit dans une niche, sur la grande façade du château, soit en pendant au Louis XII de Lorenzo da Mugiano, sur une des façades de la cour^. Le lévrier et le cerf décoraient sans doute quelque cheminée de grande salle ou quelque édicule des jardins^. Quant à la Bataille de Gênes, nous savons par une description ancienne que c'était « un long bas-relief de marbre d'Italie représentant une marche triomphale ^ » qui s'élevait, au-dessus d'une colonnade dans la cour, sorte de grande frise décorative analogue sans doute comme disposition aux sculptures de l'hôtel de Bourgtheroulde à Rouen, et dont les bas-reliefs du tombeau de Louis XII à Saint-Denis nous représentent assez bien le style et l'allure. Elle était si classique déjà que les voyageurs du xviii'^ siècle n'y reconnaissaient plus le fait historique représenté et la décrivaient simplement comme « un triomphe ».

Il paraît subsister bien peu de chose aujourd'hui de ces divers travaux d'Antoine Juste à Gaillon". Courajod a cru cependant pouvoir lui attribuer

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