II PRÉFACE
Si d'aborfl , m 'efforçant de dessiner la figure intellectuelle de Montaigne, objet principal de cette étude, j'avais examiné en lui l'homme privé, le moraliste, le philosophe et le chrétien, j'ai pensé,, en me relisant, qu'il convenait, peutêtre, d'apporter des preuves nouvelles aux vérités d'appréciation que, dans ma pensée, j'énonçais. OEuvre de premier jet, cri de conscience, ce livre, quand il parut ^ reproduisait les convictions solides qu'un long et patient labeur apporte toujours à l'esprit. Mais, pénétré^ jusqu'aux moelles, de la sincérité de mes données; trèsconvaincu que Montaigne, dépouillé des vêtements de convention dont on se plaît à le couvrir, devrait à tous les yeux apparaître^ ainsi qu'il m'apparaissait, droit, ferme dans son honnêteté, agissant ainsi qu'il écrivait, écrivant ainsi qu'il pensait; j'avais peut-être négligé de fortifier, avec le soin qu'exigent les matières controversées, les parties diversement jugées du maître. Ce devoir de la critique philosophique, je me suis efforcé de mieux le remplir aujourd'hui.
A la recherche de Montaigne, moraliste;, philosophe, ou chrétien, j'ai, vous le comprendrez, si souvent rencontré Montaigne le lettré, je me suis si fréquemment arrêté dans sa Librairie bien aimée, pour y converser avec lui do la renaissance des lettres à laquelle il contribua , entre
PREFACE. m
tous , que la littérature de Montaigne est venue s'ajouter, insensiblement, aux quatre chapitres publiés.
Je supplie qu'on me pardonne, d'avoir fait une place trop large, sans doute, à cette partie entièrement nouvelle de mon livre. L'influence de Montaigne sur les lettres au seizième siècle, au commencement du dix-septième; son action continue sur l'esprit , qui s'étend aux œuvres nées d'hier, tout m'entraînait vers la littérature de Montaigne.
Montaigne domine les lettres comme écrivain, comme critique. J'ai essayé de présenter ce double aspect. Et si, dans l'examen des livres et des écrivains qu'il examine et qu'il juge, je me suis parfois attardé, qu'on veuille encore m'excuser. Je tenais surtout à être juste', soit que ma raison et mon goût fussent saisis par l'exactitude des observations de Montaigne; soit, fort incidemment, que mon opinion m'obligeât à contredire respectueusement un tel maître. Ce plan , ou plutôt ce développement imprémédité d'aperçus , devait avoir, pour résultats épisodiques, d'entourer la grande figure de Montaigne, d'une série de portraits littéraires, dont il constituera le centre et la véritable attraction. IMontaigne moraliste^ philosophe, est, depuis trois cents ans , livré en pâture au monde. Montaigne critique^ littérateur,
JV PRÉFACE.
philologue, mérite, au moins, au même degré, la reconnaissance des admirateurs de l'esprit. Entre Commines et Molière, Michel de Montaigne a marqué sa place parmi ces naïfs ou puissants constructeurs de la langue française, qui commencent à Ville-Hardouin , pour s'arrêter à Bossuet. Je m'estimerais heureux que l'ensemble de cet ouvrage pût être de quelque fruit aux nombreux lecteurs des Essais de Montaigne, et plus heureux assurément, s'il devait inspirer à ceux qui ne les ont pas lus ^ le désir de les bientôt connaître. Un mot m'a été dit, qu'il m'est permis de reproduire, l'unique suffrage, d'ailleurs^ que j'aie le droit d'ambitionner, c'est que cette étude M est aussi un livre de bonne foy ».
Paris, F' mars 18(J0.
3Ï«*ic
11 va près de trois sicclos, au fond du Périgord, un philosoplie , terniinant un dos plus grands ouvrages de l'esprit humain, écrivait : « Je revien- « drois volontiers de l'aullre monde })our rlesmen- « tirceluy qui melburniroit aullre (jue je ii'étois, « fut-ce pour m'iionosrer. » C'/était INIicliel de Montaigne.
Depuis cette épocpie pf/lutant, combien de jugements divers sur le philosophe et sur son œuvre!
Le théologal Charron, contemporain et ami de Montaigne, adopte sa philosoj)hie; le cardinal du Perron appelle ses essais le Hréviairc des honnêtes gens; voici venir ensuite un homme de gchiie, Biaise Pascal, qui traite Montaigne de Pjrrlionnicn pur, et déclare que sur ee principe roulent tous ses discours ( i ) .
(i) i654, Pensées fte Pascal, Enlrcllen avec M. de Sacv sur F^piclète el Montaigiio,
■} iMlCIlKL l)K MOMAIO.M:.
l 11 autre exauiinalrur du j)hilo.soplie infèiv <|uil ne croit pas à riiniiioitalité de l'àme; (|u'à loul prendre, il peul rire deisle (i ;. D'autres fois, on nous le montrera sous les traits d'un croisé guerroyant contre les infidèles [o.''. Pour beaucoup, il n'est qu'épicurien. Cxnix de la dernière heure, dans des travaux remarquables, arriveront à une filiation intellectuelle entre IMontaigne et Voltaire, et verront dans la philosophie du secon^l un fuléicommis de celle du premier (^3).
Vingt autres encore nous ont parlé de ce j)enseur illustre en sens contradictoire, bien ([ue sa j)réoccupalion constante ait ('te de se peindre tout entier dans son livre, et <ju'il se soit iinjiitoyablement fouillé. — « .le suis alfaiiié de me faire « connoîti'e, disait-il (|uel(|iie part, et ne me « chault à combien , pourvu (jue ce soit vérila- « blemeiit ( V ■ "
!*ou)'([Uoi donc reprendre, à mon tour, cet entretien sur Montaigne, que trois siècles auraient dû épuiser ? Pourquoi dierchcr à in'ajipreiidi-e cet
(i) Naif^con , éciit. 180a; encore son déisme serait-il foit donloux, d'après l'exposé de Naigeon, (|ui le nialéiialise.
(•i) Uoni Uevioinie, 1773, Disscrlation sur la rrlii^inii <lr Montaii;ne. — L'alibé de Laixiudeiie, 1819, Du Cliristiuiiismc de Montaii^ue.
(3) J. V. Lecleie, édil. i832 ; et autres connnenlalein-s do I\Iniilai};ne, plus récents et moins explicites.
(i) A'.v.vc/Z.v, Ii\. III, cliap. v.
homme si affamé de se faire connoîlre et si diversement jugé? Pourquoi ne pas nous tenir à cette façon de résultante amenée par l'effort des jugements contraires, qui produirait le doute sur la vraie pensée de Montaigne, sur l'ensemble de ses doctrines, et aboutirait ainsi à un nouveau que sais-je ?
C'est que l'étude de Montaigne est l'étude de l'ïiumanité ; que son livre est le code de l'homme, aussi complet que Dieu permit jamais de l'écrire à une plume humaine ; que le temps n'en saurait altérer l'éternelle fraîcheur, l'inaltérable nouveauté; que les opinions qui se succèdent , les recherches que rien ne lasse, sur de tels hommes, sur de telles œuvres, satisfont une partie des cœurs et des consciences, laissent les autres indécis et chagrins; c'est qu'il n'y a pas jurisprudence au sujet de Montaigne , malgré la force de certains arrêts ; et qu'alors , même sans l'espoir d'être fort écouté , après les maîtres qui ont jugé diversement, je puis hasarder mon humble témoienaire.
Dans cette appréciation, je m'efforcerai certainement de saisir Montaigne tel qu'il fut , ainsi qu'il pensa, m'inspirant avant tout de ses écrits, de son temps ; et si , par malheur, je ne réussissais pas; si, une fois de plus, je traçais une figure qui ne fût pas Montaigne , peut-être que, fatigué dans sa tombe, d'être ainsi continuellement travesti
4 MICHEL DE MONTAIGiNE.
par des peintres trop peu soucieux ou impuissants des ressemblances , se dcciderait-il à « revenir de raidi re monde pour desnientir celui qui le fournirait aultre qiiil n estait, fût-ce pour flionosrer. »
Le monde où je suis n'en serait pas fôché, je l'affirme, et bénirait ma tentative, en saluant ce revenant.
L'homme privé , le lettré, le moraliste, le philosophe , le chrétien , apparaissent ou se doivent chercher tour à tour dans les Essais de Michel de Montaigne. Pourquoi hésiterions-nous donc à l'étudier sous ses divers aspects ; à suivre le penseur sincère qui a voulu se donner sans détours; qui, pour répondre aux protestants , nous raconte-t-il , • reprochant caix catholicjues In confession auriculaire et privée^ a voulu se confesser tout hault et en public?
CEIAPITRE PKEMIEK.
MONTAIGNE HOMME PRIVÉ (f).
Michel Eyqueni de Montaigne naquit au cliàteau (le Montaigne, en Périgoid, le 29 février i533 (2). C'était la dix-lniitiènie année du règne de François P^ Son père, Pierre Eyqueni, plus ami des lettres que lettré, l'entoura, dès le berceau, de gouverneurs alleniaïKJs, parlant très-purement et très-habituellement le latin , de lell<; sorte que le jeune Montaigne fit du latin sa langue maternelle, (lliac un j)arlall latin autour de lui, si bien, dit-il, (\uv /lof/s noz/s latiiiisasincs.
A six ans, on l'envoie au collège de Guyenne, à Bordeaux; il y termine ses classes, en sort sept ans après, et ne nous en raconte pas merveilles (3). Le voilà donc, à treize ans, étudiant le droit, sous
(i) Quelques points iiiilispcnsahlesou inédits de sa vie publique, se placeront ici incidemment^ côtéde.y« vie privée, ou plutùldans l'étude AkY homme privé (y-û fait l'objet de ce ctiapilie.
(a) Airond. de Bergerac, canton de Vélines, commune de Saint-Michel et Eonnelare. •
(.{) C'est, dit-il, glace à un répélitcur, et maigre le collège, f|u'il y a aj)pri-. (|uelqno chose.
0 CHAIMTHE l'UEMIlilS.
le règne do Henri IL Le 16 décembre i55/|, Pierre Eyt[neni de Montaigne, père de noire philosophe, est nonnné membre de la Cour des aides Instituée à Pérlgueux. Il paraît avoir occupé peu de temps cette charge, cju'il aurait cédée à son fils Michel dans le courant de i555 ou de i55G,
La Cour des aides de Pérlgueux. n'eut pas une loniriie durée. Par suite d'un conflit d'attributions entre elle et la Cour des aides de Montpellier, intervint im arrêt du Conseil ]H*lvé, en date du 27 novembre t^SG, qui réduisit consldérablenienl la juridiction de la cour de Pérlgueux. r)lentot après, l'existence même en fut attaquée, et les Bordelais réussirent à obtenir du roi la translation dans leur ville de la nouvelle Cour des aides et généraux. L'édlt de translation est du mois de mai 1 V^y.
Michel de Montaigne suivit naturellement les aventui-eset le domicile de sacompagnic judiciaii'i*.
Mais de cette translation de laC-our des aides à Bordeaux ne date pas nécessairement l'entrée de INIontaigne au Parlement <mi qualité de conseiller. Sur ce point inq)orlanl de sa magislratnre , M. Payen, si prinis d'ordinaire, si utile àconsuller j)our tout ce (pii se i-aj)porle à la question rlir(>nologi(]ue et aux détails inédits sur Montaigne; M. Mplionsc Cn"m, doiil les consciencieuses et j)roroii(les recluM-clies sur la / /V' piihHijuc Au genliilioiinne pengoiu'diii oui beaucoup sei'vi a
MONTAlGXr HOMVlli PRIVE. 7
éclairer la physionomie extérieme d iiiie i^iaïuié existence (i), nie paraissent s'elre ('gaiement trompés quand ils placent au 3 clécen)l)re 1 55y l'entrée définitive de Moiîtaii;ne <mi la ('onr souveraine du Parlement de Bordeaux, par suite de la fusion opérée avec la Cour des aides. Les conuuentaires et rapprochements ingénieux (|ul motivent l'opinion toujours si sincère de Paven et de (Inin, ne sauraient contrehalancei- des démonstrations authenti([ues. 11 r(''sulte des d(;lil)érations lonsignées sur les registres secrets du Pai'lenu-nl de Uordeaux (pie l'incorporation au Parlement, ou plutôt la fusion de la lourdes aides, déjà trans(ér(''e à Bordeaux, fut ordonnée j)ar un édit du mois d'août i.")6i, de Saint-(iermain en Lave, et oj)ér('e, malgré les remontrances de ^lesseigneurs du Parlement, le t /| novend)re suivant. Qu'ainsi, c Csl de cette épo(pie seulement, et non du S dec(Mnhre 1 . 557, cjue Michel de Montaigne devint conseiller au Parlement de Bordeaux, l ne hien veillante communication nous ])ermet de juslKier ce jîoint l)iograplil(pie , en domiant la ( (>[)ie exycte des procès ver})aux ayant trait à I incident (2,. —
Ci) Alp. Grûii, fie piiblùiiie de Montaii^iie , i8j"); oiiviai^r; qui paraissait en mèiiio temps que la pniiiiLif édition (!(■ ce livre.
(2) Extrait des registres secrets du Piulcmciil de I3f>rdeaux :
« Le 3o am'il iStir, I.aferrièrc cl Le.s< ure oui préseiilé à 1,-|
s CHAl'ITRL l'I'.EMJKR.
Monlai^nc, (onscillci' en la Cour des aides pendant einq ou six ans, eonseillt^- au Pai'lenienl sur la On de i5Gi, résigna ses fonetions en
Cour l'éclit d'incorporation des conseillers et généraux des aydes en cette Cour (*).
« Le 1 1 septembre i56i (*'), la Cour délibérant sur les let- Ires patentes en forme d'édit données à Sainl-Germain enLaje, au mois d'août, par lesquelles le roi a snpprin)é et aboli la Cour des aydes en cette ville, et ortlonné ([ne la Cour connoitra des |)rocès dont lailite Cour des aydes connoissoit en dernier ressort, et à ces fins le roi évoque toutes lesdites causes et celles renvoyées au douzième jour procbainement tenant en ladite Cour, en lacjuelle il veut que le Présitlent et (Conseillers de la Cour des aydes demeurent Conseillers, sans ipi'ils soient lenns de prêter autre serment que celui qu'ils ont déjà fait et prêté en icelle, et pareillement que l'advocat et procureurs généraux en ladite Cour des aydes soient tenus et constitués conseillers en ladite Cour de Parlement sans aucun examen, et ce, selon le rang , ordre et degré (jue cbacun desdits avocat et procureurs ont été reçus en latlite (/Our,et lestrois huissiers pareillement incorporés aux gages conteiuis en icelles lellics. — Après que le Président , conseillers, avocat et procureurs des avdes eurent baillé requête à la ('our en leur nom pour la vérification et entérinement diulit éclil. Sur (pu)i la (lour ordonna ipie remontrances des inconnnodité.-.el iucon\énienls qui peuvent arriver de ladite in<()r|)oralion seroient faites au roi, pour, après avoir sur ce enlendu le vouloir dudit seigneur, êtie procédé connue de raison. — Les noms des
(*) dette ineiilioii est rcrtiliée par nii conseiller au parleiiieiil.
{") Une deuxième vo\)'n'. des rei;islres secrets, rectilidul la dale du 1 1 septeuihre, la fixe au i '' ilu uiéuie mois, avec cette note : Délibération sur l'édit ci-dessus, dette copie est certidée par un rouseilier au l'arlemeut (pii visi; comme exacle la date du i j noveudjrc suivant, rpn l'sl wlle de la séance d'iucor[ii)ialioii.
1 570 (i). — Le futur auteur des Essais avait donc siégé comme conseiller du roi , à divers titres , pendant quatorze ans environ à la Cour des aides ou au Parlement de Guyenne.
Quelque fiers que nous soyons disposés à être d'avoir compté dans nos rangs cet immortel collègue , il est prudent , toutefois , de ne pas mettre
président, conseillers, avocat et procureurs généraux desaydes sont exprimés, parmi lesquels il y a Bertrand de Maccanam, Michel Eyqueni de Montaigne , Jean de Saint-Ange, l'rançois Fayard , Pierre de Saint-Ange. »
Les remontrances du Parlement ne firent pas fortune, car • Le i3 novembre i56i, avant la faction des Chambres, sur la seconde jussion du Roi, ^édi^ concernant l'incorporation et union des président, conseillers, avocat, et procureurs du roi et huissiers en la Cour des aydes fut vérifié et enregistré, et le lendemain furent distribués es Chambres des enquêtes après tous, et les six plus anciens conseillers des enquêtes montèrent en la Grand'Cliambre; et le lendemain fut jugé sur la contention d'entre Sarran Delalaunt', conseiller en la Cour, dernier reçu, et les président et conseillers des aydes es requêtes nouvellement incorporés , que ledit Lalaune les précéderaient à tous. Nota, que lors de ladite incorporation les président et conseillers ne prêtèrent point de nouveau serment, hormis les avocat et |)rocureurs du roi , (|ui prêtèrent le serment de conseiller du 17 novembre (*). »
(i) Extrait des registres du Parlement de Bordeaux, 24 juiU let 1670. — « Le roi accepte la résignation de l'office de conseiller au Parlement faite par Montaigne en faveur de Florimoiid de Raymond. »
(') C'est à l'obligeaiue de M. Kaoul Duval, procureur général à Bordeaux , (pie nous devons ces documents.
tO CHAPITRE PREMIER,
à un trop haut prix un honneur que Montaigne a d'avance assez malignement traité. 11 semble avoir eu peu d'inclination vers la jurisprudence, quoique, pour son ressort, la base des arrêts se trouvât dans le droit écrit, le plus complet alors, le moins hétérogène des monuments du droit : c'étaient la tradition romaine et les Codes de Justinien. Michel de Montaigne n'en paraît pas pour cela plus vivement épris, et, sans pitié pour lui, pour la compagnie si justement célèbre dont il fut longtemps un des membres, je crois l'entendre s'écrier en riant : « Nous ne faisions que nous entre-gloser (i). » Je serais ravi que Montaigne n'eût que prétendu, par ces mots, faire la guerre à la contrariété des décisions humaines , inséparal)le des temps , multipliée surtout à une épocjue où la centralisation judiciaire manquait à la jurisprudence ; et je ne puis faire aussi bon marché que lui-même d'une partie de sa vie public[ue qui lui a valu l'éminente amitié du chancelier Michel de L'Hospital, la haute considération de sa Cour, l'affection sans bornes du conseiller Etienne de la Boctie, la vive affection de Pibrac , une des gloires du Parlement de Bordeaux, et le dévouement du conseiller du roi en son conseil privé ^ Paul de Foix,
(i) L'iniquité des lois contre les hérétiques était, bien autrement que la j^losc, de ualure à impressionner Montaigne magistrat.
MOiNTAIG.NE HOMME PRIVÉ. 11
'ambassadeur de France à Venise, dont il devait dire, plus tard, de même que de M. de Pibiac, que la .perte en était irréparable, et qii à son jugement, la France n'avait pas deux liommes plus aptes à leurs fonctions que ces deu.v liommes. Enfin, on n'oubliera j)as ([ue, pendant sa magistrature, Michel de Montaigne s'attire tellement l'estime de Henri II, de Charles IX, (ju'il reçoit de l'un de ces deux princes, au soilir de sa charge, le collier si désiré de l'ordre de Saint-Michel f i).
Il n'était cej)endanl pas alors (|ueslion des Essais^ je suppose , puisque aussi bien le conseiller Montaigne n'y avait peut-rtre pas encore songé.
(i) « I.'eNlicsiiie iiiar(|ue d'honneur de la noblesse lianraisê, » ainsi f|iie Montaigne le rapporle Ini-même. Voici, au .sujet de felle pioinolioii, la lellre (jiie ie roi Charles IX adiessait à Montaigne :
» Monsieur de Monlaigne, pour vos vertus et mérites, je vous ai choisi et élu au nombre des eiievaliers de mon ordre, afin d'être associé avec eux; pour laquelle élection vous notilier et vous bailler le collier dudit ordre, j'ai écrit pré.senlement à mon cousin le marquis de Trans, auprès duciuei vous vous rendrez, afin de recevoir de lui le collier dudit ordre, qu'il vous baillera de ma part, et ce, pour augmenter de plus en plus l'affection et bonne volonté que je vous porte, et vous donner occasion de pcrsévérercn la dévotion que vous avez de me faire service.
<'Pi iant Dieu, monsieur de INÎonlaigne, etc. » Kcrit à Blois, lo i8 octobre iHyi (*).
(*) Pa\cn, .\ourcaii.c Jocitnients inétlils, iSJo, p 47.
1^ r.HAPlTRE ['[{EMIKR.
—-Sans rerherdier son plus ou inoins (raptitiuie aux gloses, aux plaids et aux détails d'audience, nous pouvons donc raisonnablement inférer que JMoncaigne , honoré d'une charge qu'anihitionnaient les plus dignes, en avait noblement pratiqué les devoirs. I^a haute confiance et l'amitié de ses collègues, vraie couronne du magistrat ; l'estime des souverains, au nom desquels il rendait la justice, tout concourt à constater la plac - ^ s'était faite au Parlement de Bordeaux celui dont j'essaie de reproduire les traits. J'ose espérer, d'ailleurs, que ce n'est pas pour me démentir sur ce point qu'il reviendrait de l'autre monde; et si je me complais, peut être un peu plus que lui-même, à le voir revêtu d^la robe, qu'il me le veuille pardonner, en raison de l'esprit de corps (i).
Pendant sa magistrature, Montaigne avait vu mourir, le i8 août loG'i, son ami de la Boëlie, à l'âge de trente-deux ans. Deux ans plus tard, il épousait M"'' Françoise de T^a Chassaigne, fille d'un des conseillers les plus distingués du Parlement de lîordeaux. 11 avait déjà traversé , depuis François I*^*", plusieurs règnes de ces Valois qui dis- ])araissaient vite. Au roi Ifenri 11, blessci à mort dans un tournoi, avait succédé François 11, (nil ne
(i) Gii'iii, dans SOI) aiiidc J/o«/c//i,'//r;y/c/,;7.v//v//,(()n olioi Cjpar (U's ciladoiis liciirciiscs cl imillipliécs, l.i IIu'scmiih; nous soiilcnions(|iian(l II piihliail son livre, cl (lansl<i<|iicllc iiou'^ persistons.
MONïAIGNi: HOMMi: PP, IVK. 13
régna qu'un an, une licui'C d'amour dans les l)ras de Marie Stuart, et dut foit regretter trois clioses attrayantes, la vie à son printemps, la plus belle couronne et la plus jolie fenune du monde. Montaigne en était donc à son quatrième règne, sous Charles IX, qui le fit clievalicr, et marchait assez i-apidement veisTfenri III.
Le père de Montaigne meui't le i8 juin i5G8, Agé ih <S mte-douze ans. — Son frère aîné ne tarde pas a le suivre ( r ).
Michel Eyquem de Montaigne, se trouvant alors le chef de la famille , quitte la i-obe pour rej)rendre l'épée, et se retire, en f ayo, au château de iNh)ntaigne, oii il vit en confortable gentilhomme et commence sans doute ses Essais (2).
La retraite du sage ne devait pas être assez absolue ni assez im|M'ii('trai)ie aux bruits du temps, aux accidents et aux commotions de la guerre civile, pour (pie IMontaigne ne fut bien , à divers
(i) Ephémérides de Bcu\.hev, Notes manuscrites de Montaigne, publiées par Pajen, i855 :
« Jvnivs 18. (Page 177, reclo. )
« Cejourd'hui, l'an i568 mourut Pierre de IMÔtaigne, mon père, eage de 72 ans 3 moès, après auoir été lôtams tourniàlé d'une pierre à la uessie ; et nous laissa 5 (ans masies et 3 (ilics. Il fut âterré à IMÔtaigne au tfibeau de ses âçètres. »
(2) Pierre Eyquem de Montaigne était écuyer, c'est-à-dire incontestablement noble. Miclicl succéda au titre après la mort de son frère aîné.
li CllAlMTRh: PREMIER
iiilcrvalU'S, forcé de la (|nittei-. PaiTois aussi l'in- \iii(il)l(> désir do voyager s'emparait de notre châtelain, (jui voulait, au delà de la France, observer et comparer Tliounne, vérifier s'il y avait vraiment ailleurs d'autres cervelles. A l'occasion, il devenait soldat, bien réellement soldat, et se ti'ouvait à de chaudes affaires. Seidement, il se servait de l'épée, ainsi que de la plume , à son heure, selon le besoin, sans engagei' absolument sa liberté et sans avoir un grade j)ei-maneii<t dans im coi'ps régulier.
L'armée du roi assiégeait La Fère , en i58o; Montaigne , qui était déjà parti j)our sou voyage d'Italie, revint de Paris au camp de La Fère, afin de prendre part à ce siège très-vif, (pii dura six semaines et coûta la vie au maréchal de (rramont, le mai'i de la belle (".oiisande. Ou ti'ouve, dans le volume des Ephéniérides de Bi uther, cette note de la main de Montaigue, public'e par le docteur PaycMi (i ; :
(I Avgvslvs 6. ( Page 229, verso. )
" L'an i58o, mourut au siège de La Fère M. de Graiiiô', (|ui in'étoit fort amj' ; qui avoit été IVappé d'un coup de pièce 4 jours avparaxât, moi éliîl audil siège. »
Le si('ge levé, Tauleur îles Essais remettait son ép('e au fourreau, reprenait sa phune et continuait son vovage.
(1) l'aveu , /^«c. iitrd , i8^}5. Il" 2 J.
MONTAIGNIi HOMME PRIVK. 15
Au mùiiu' volume des Epliéniéridt's jjersonncllcs de Montaigne, page r'38, au verso, maivs m, on lit encore cette mention tout aussi concluante : « L'an 137/1, monsieur de Monpansier m'aiant despêché du camp de Saint-îîermine pour les affaires de deçà, et aïant de sa part à connnunicpier aue(j la Cour de Parleinent de Bourd, elle me donna audience en la Chabre du conseil , assis au bureau et au dessus les ians du roi (ij. » Et en \ingt passages de son livre, Montaigne fait allusion à sa vie de soldat , se complaît à décrire quelques habitudes de camp, les marches, les incidents de l'existence militaire. Il aime à rappeler
(i) « Le I r (le mai 1674, t-t non le 4 mai, comme M. Paveri l'indique par erreur, sur ee (]ui a été rapporté que le sieur île Montaigne, chevalier de l'ordre du roi el naguières conseiller du roi en la Cour ( c'est l'auteur des Essais), était en la salle d'audience et demandait à parler à iceile, a été arrêté qu'il serait assis et mis au milieu du bureau de la Grand'Chambre, ce qui a été lait, parmi les autri's conseillers d'icelle Chambre, et élanl ledit de Montaigne entrera présenté les lettres du sieur de Montpensiei adressantes à la (]our, dont lectuie a été faite; et après ledit Montaigne a fait un long discours, etc.. (*) » ( Extraits des registres secrets du Parlement de Bordeaux. )
Malheureusement le discours de Montaigne n'a pas été conservé. Remarquons que Montaigne avait exactement noté sur ses Ephémérides le jour de la séance.
(*) Nous devons également à l'i)liiii;eaiice de M. le proeiireiir général de lîordcaux la relation oflii-ielle el inédite de la réception faite à Montaigne, envoyé de M. le iliic de Monlpensier.
M. le duc de i\]onq>eusiir faisait alors aux Hngneuots nne giieire acharnée.
ic ciiAi'iTR t; pp.i;mii:r.
([iTau iiu'licr de la guorro « il diiir à Li fatii^iie. ^) Sachons-lui gnul'avoir, pour riMiiplirson devoir de gentillioniine et de sujet du roi, j^ayé son tribut à la guerre, c/uré à la fatigue , lui qui Ji'j' vanlt rien quand il ne s'j porte avec plaisir, renoncé à ses habitudes, lui ([ui chérit l'accoiitiiniance. Adieu la douillette moelleuse dont jMontaiirne aimait à se couvrir; adieu le bonnet fourré, les deux cliapeaiix dont il protégeait sa tête contre son ennemi le rhume; adieu riiabil garni débourre, bien boutonné, fait pour ses conunodités, non pouila mode , (|u'il adoptait , au moindre froid , ([uand il lui fa.ilait déposer sa douillette. Adieu, s:ins doute aussi, les collets de fleurs , les gants parfumés , le mouchoir saturé d'essences. 11 est au camp; il a le cas([ue et la cuirasse. Convenons (ju'il pouvait quelquefois sourire un peu de son métier imj)rovisé (i).
Peut-être ne serez-vous pas fi\ché de renouveler ici connaissance avec l'auteur des Essais, en chair et en os, ou en |)ied , si mieux vous aimez. Peut-êtr(î, avant d'i-ludier son esprit , vous conviendra-l-d de le resou-en corps.
Lisczdoiic,si vous voulez savoii' conuncMit 11 (>tait
(i) M(nilaij;n(^ clail trcs-lVilcii\ ; cl coiimic il ne poiivail siipportrr le Icii cm tiaviullaiit, il se cliai^cail de vclcinciilscliauds. 'I'ics-im|)i('ssioimalilc anx mauvaises odciiis, il nous raconte (|iril faisait pour les neutraliser, un i^rand usa^e des parlunis.
M ONT AI G. m: ho m mi: l'RIVi:. 17
f'alt, le portrait que lui-iiitiiie il vous donne. Seulement, ne vous affligez pas trop du mépris verbal qu'il a pour sa personne; — de ces expressions de petit homme, qu'il se prodigue à tout propos (i). — N'allez pas croire qu'il se condamne sans appel , « quoiqu'il soit d'une taille aii-des- « sous de la moyenne, et confesse ([ue ce défaut « n'est pas seulement de la laideur, mais que c'est « de l'incommodité à ceux qui ont des connnan- « déments et des charges, car l'auctorité que « donne une belle présence et maiesté corporelle « en est à dire (2). »
Il aimerait mieux, c'est évident, n'être pas tant en raccourci, par la raison (|ue , selon lui , un homme qui n'a pas la taille élevée ne sçaurait faire un bel homme. Mais il ne veut j)as tellement vous apitover sur les malheurs du petit Jiomme , qu'avant de conclure ainsi, il ne vous dise, les yeux dans son miroir : « C'-e petit lionune aux « yeux pleins de douceur, au front large, au « nez bien faict, à la barbe brune ( à escorce de « châtaigne), égale, époisse , à la tète justement « ronde, à l'oreille, à la bouche petites, au teint « frais, au visage agréable, au corps sans sen- « teur, aux membres proportionnes, n'en sera pas
(T; Liv. ir, chap. \f.
(j) II était (levcim ^onlillioninic ordinai'.c de la Cliamhie du roi.
18 Cil A PI tri: premier.
« moins laid, parco ([ii il n'a j)as six pieds. »
Néanmoins, il reconnaît qu'il fut toujoui-s lourd de corps et maladroit aux exercices.
« Mes sensations corporelles, continue-t-il , « sont , en somme . assez accordantes à celles de « l'àme : il ri'va rien d'allavgre ; il v a seulement « ime vigueur pleine et ferme. Je dure bien à la « peine; mais j'v dure autant cjue je m'v porte de « moi-même, et autant cpie mon désir m'v con- « duict... Autrement, je n'en vaulx rien ..^i;»
Animons ce portrait en pied de quelques traits épars, dont l'auteur l'éclairé au moral , et pénétrons ensuite au manoir de Montaigne, au plus profond delà vie de ce sage, ([ui fut homme ])ar divers côtés, comme du rt'ste il ne le dissinuile pas.
Dès son enfanc(\ aftirmi'-t-il, ou /te craignait pas (jiill fisl nuil , DUiis (jini ne fist rien , car il avait ï appvéhensian lente mais seùre. C>e (jui ne l'empccha pasd'éti'e, a treize ans, un érudit, si ce mot se compare aux (>ruditions de ce temps-ci ; de i)arler plusieurs l.mgues vivantes et le beau latin de ('.ic(M-on, tout en regreltani , non sans ([uel([ue raison, le magniru|ur ahus i\v)^ mois ([ue l'on trouve dans cet orateur et l(\s pompeuses longueui's de sa manière, de connaître à coup sur hi'aucoup
(i) Cli;ip- \\if. *>'/'■ /'/ Vu >nmi>lv>n.
MONTAIGNE HOMME PRIVE. iD
plus (le chefs-d'œuvre anciens que la j^liipail de nos savants modernes.
Il appréciait déjà l'eKcellence des Geori^icpies de Virgile; et les aventures d'Enée, pour scflulre son imagination el son goût, n'échappaient ])as cependant à quelques traits hien dirigés de sa critique précoce .
Plus tard, s'examinant, cpiand les ans auront marché, 11 écrira : « Je suis peu en prinsce des « violentes passions; j'ai la compréhension natu- « rellement dure, et l'encrouste et res[)essis tous « les jours d'avantage II . »
Nous le vovons déjà formuler sa tempérât tire, pour lui prendre encore im de ses mots. Jl était ou au moins demeura-t-il en tout d'une tenipérarature tempérée, malgré ce qu'il nous raconte de sa propension à l'amour, aux joiu-s de sa verte jeunesse. « Point aultre |)assion (pii me tienne en « haleine, » confesse-t-il à ce sujet (2); et encore, en traitant de l'action de sa volonté sur l'amour, à ses heures les plus vives, ajoute-t-il ceci : « Je n'av point treuvé ^ Cnus si imj)érieuse « déesse 'Vi. »
Il a aimé, du reste, aussi honnêtement (pi'on le peut faire « en dehors des voies régulières, »
(1) Liv. 1'''', cliap. I, delà Tri.ilrssc.
(2) Liv. m, «li.ip. V.
(3) Liv. ni, L-liap. IX.
20 CIlAPITnK PREMIKH.
pour l'cnclir sa propre ptînséc ; cl vous ne saui'iez résister au désir de pai'donner, sur ce chapitre, à l'attravaiîte confession d'un aussi singulier ])énitent. Toutefois , dans sa narquoise bonhomie, il décochera quelques malices, en passant, à l'adresse des infidèles ou des vieux souvenirs, mais sans se départir de cette indulgence envers la fennne aimée, qui me rapj^elail involontairement ce philosophique vers de Tihulle, ce vers (ju'à vingt ans on veut proclamer inqiossible :
« cS>// lucd, seufidlar, cara Aeœra tanien.»
Est-il d'ailleurs surprenant que Montaigne ait (jueKjue t(Mnps suivi , au milieu de ce seizième siècle, le chemin que suivait tout le monde ; le branle (jue menaient les rois, cpie conq)osaienl les belles dames, (jue dirigeaient les reines, et (|ui entraînait la noblesse au plaisir, sous la dvnasLie dissolue des Valois?
[| demeura inTine relativement sage , et , nous l'avons dit, tciupcri'' .
Une seule a (Tint ion ne lut pas moih'rée chez Montaigne, el nous en fc'licitons sa mc'moiie : il aima lendremeni son j)èi"e. Il evo(|ue à ClKUjue instant son souvenir; il lui parle, (|uoi(|u'il ne soit |)lus , el nous sentons à cliaciue ligne <jue son ( (ciir, de ce colc'-là , s'(*lait doniu' sans r('serve. Nous raconler la Ixtiilc, la (ermele, le (levouemi-nt
(le Monseigneur de Montaigne, sa nol)lc hospitalité, le loyalisme de son aine, et terminer par ce mot de tant de valeur en lui tel fils : << C'/était le meilleiu" des pères. » — Voilà le pieux bonheur de Montaigne. — Voilà un des plus attachants aspects de l'homme privé que nous essayons de comprendre.
« Après la mort de mon père, nous dit-il cpiel- « que part , je ne montois jamais à ciieval sans « porter un manteau qui lui avait appartenu , non « par commodité ou par d(''lices, mais parce qu'// « me senihloil m envelopper de lui. »
Comme le cœur s'ins|)ire et sans eftorl, comme nous sommes avec lui ([uand il nous raconte ces délicates tendresses.
Mais j'ai eu tort de n'accorder à Montaigne ({u'une seule affection excessive : Etienne de la Boëtie aurait certes le dn)it de se plaindre. N'estce pas INIontaignc (pii, du soufTlc de son amiti('' , l'a animé pour la postérité? N'est-ce pas Montaigne (|ui, le tenant emhrasst'^ sur son ((jour, a ti'avers les siècles, nous le présente, n(î pei-met pas qu'on puisse l'oublier, et nous crie : « Si on « me presse de dire pour([uoi je l'aymois, je sens « ([ue cela ne peult s'exprimer (ju'en répondant : « Parce que c'étolt lui, parc(; (jue c'étoit moi! »
Il y avait donc des cordes bien sensibles au cœur de cet homme, (ju'oii a accusi- du |)lus absolu
•22 c HA PUR E PR i:mikr.
égoïsine.' Il y enavail surtout aux jours fervents do sa jeunesse, Connnent est-il arrivé à ce degré de désintéi'essenient trop niarcjué des vives affections du (^œur ; conunent ses aspirations chaleiu-euses se sont-elles lentement concentrées sur la tombe de son vieuv père ou sur celle de La Boëtie? C'est , malgré le désir de Montaigne de faire universellenient son j)0(irctroit ^ un point ([ui restera peutétie toujours inexpliqué.
Il vécut, assurément, dans wn teiu[)s où le spectacle de l'homme était chose bien triste à voir, où les déchirements religieux, les crimes politiques, les saturnales tle tout genre attaf[uaiont ou souillaient à la i'o'if, ce paai'/'e ^,v/<r// de France ; oii la dépravation n'était égalée ([ue j)ar la férocit*'; des mœurs ])ub!i([ues; oii ces habitiules de bon goût, d'élégance, bien ([ue mêlées de volupté, cjui s'appelaient d'abord François 1", s'étaient successivement appelées Chai-les IX , Uemi lll, Qiu'lus et Sa'int-Mégrin; — oii le sang s' mêlait aux joies, comme le rire aux larmes. Tout cv\a n'était pas de nature sans doute à inspirer à rilluslre penseur un pvndari(|ue amoiu- pour son siècle , non |)his qu'à exalter les fd)res de son admiration. Mais s'il est vrai (|ue nos pen chants privés se déveloj)j)ent ou.se ressèrent fatalement , pour ainsi dire , sous l'action du milieu pi-ivi* oii nous vivons; si notre cœur se n'chauffe ou si- glace ( n raison des rasons
M () N T A I G N 1 : \10MM K l> H I \ i: . 23
fin foyer (;loinesti({iic; si les Ames les plus fortes se déterminent presc[ae toujouis, à leur insu , pour un ordre d'idées que la postérité appelle plus tard leur système , serait-il déraisonnable de compter, pour la destinée, pour le système intellectuel des hommes de génie, surtout des écrivains psycliologistes, avec la lente et sure influence des relations de la famille? Et, s'il en est ainsi, ne me sera-t-il pas permis de pénétrer dans cette tour de Montaigne où le savant se plaisait tant à s'enfermer, afin d'étudier, bien près de lui , les circonstances extérieures à lui-même qui ont pu ou déterminer son système, ou influencer sa manière ? Cette recherche me laisse toujours en présence de l'homme privé , sans ([u'il soit temps de me préoccuper encore du littérateui", du moi'aliste, du philosophe ou du chrétien.
Vous comprenez évidemment (|ue j'ariive, dans cet ordre d'idées, à la nécessit(i de marier d'abord Michel Montaigne, sauf à voir ce (|u'il en adviendra.
Conseiller du rnj- en sa court du Purlenient de Bordeaux ^ comme il dit hii-méme, il épouse, en i56j, à Tàge de trente-trois ans, vous l'avez vu, la fille d'un (hninent collègue. C'est fort correct. — Conunent l'épouse-t-il? « Viwcomenrnice u et pour se conformer à f usage , })lut6t que « i)((r iuclinalioii nul ur elle . »
Jiis(|iit>-là , c'est (Micorc correct, quoifjuc peiitclrc lin peu trop tempéré. Dans quelle disposition (l'esprit reclierche-t-il M""' tle Chassaigne? Ecoiitez-lc :
« De mon desseing, j'eusse fuy d'espouser la '< sagesse mesme, si elle ni'eust voulu; mais nous <i avons beau dire, la coustume et l'usage de la « vie commune nous emportent ; la pluspart de u nos actions se conduisent par exemple, non par « chois. Toutes fois, je ne m'y conviay pas pro- -< pi'emenl; on m'y mena et j'y fus porté par des « occasions estrangières; car non-seulement les <« choses inconnnodes, mais il n'en est aucune si « laide et si vicieuse ([ui ne puisse devenir accep- « table par (juel([ue condition et accident, tant " l'humaine postiu'e est vaine (i)! »
Je trouve (pie cette résignation devient de ])Ius en plus correcte, mais ne j)romet pas grande ardeur en ménage.
Aussi Montaigne vient-il d(^ nous signifier, quel- (pu's lignes auparavant , (ju'un bon mariage, s'il en est ^ « refuse la (ompagnie et l(>s conditions dv. « l'amour — et tasche à r(>présenler celles de « l'amiluî il). )'
A ce compte, le mariage de Montaigne dut être un bien bon mariage, car il ne me semble pas compli(|ué de la couipa initie de l\iiii<Hir.
(i) Ijv. 111, <li;i|). V. — (■>.) Idem.
MONTAIGNL JIOMME PRlVi:. 25
J'ai peine à croire pourtant (|ue, débarrassée de l'amour, l'union du philosophe ait été attachante. Montaigne, marié, régla sa vie. Il respecta le lien du mariage, en vertu de ce principe de conscience : « Cest traldson de se marier sans s'es- « panser (i). » Il fut un mari régulier. Fut-il un heureux mari? Oh! sans nul doute, ill'aurait été s'il eiit suffi d'épouser la sagesse en personne, car telle était Françoise de Chassaigne; mais quelle que soit la discrétion relative que l'auteur des Essais apporte à tout ce qui peut nous éclairer siule vrai caractère de sa femme , lui qui révèle tout ce cjiii lui est personnel , librement et religieusement, je crois sentir, pour ma part, (ju'il y a eu une souffrance par là ; et plus je lis , plus je relis les confessions si générales du solitaire de la Tour, plus je demeure convaincu *(pi(> ^Montaigne ne se serait j)as plus mal accommodé du mariage avec la compagnie et les conditions de f amour ^ s'il n'eût trouvé f[uek{ue mécompte; j)his je demeure convaincu qu'il se privait, le plus (ju'il le pouvait, des douceurs de l'entretien conjugal , et qne JM"* de Chassaigne , cette sagesse sculptée fennne , était sinon réternelle tenqiéte, au moins le fréquent
(i) Liv. III, chap v:« Si licencieulx ([iic certaines gens me peulveut croire, dit-il, j'ay, en vérité, observé les loys du mariage plus rigoureusement que jamais je ne le promis ou lespéroi. »
2(; CIIAIMTRL PRi- Ml Eï\.
orage de sa vie. A qui, dans son 'lidité de lu colère^ liv. II, cliap. XXXI, adressait-il, je vous prie, cet assez intelligible avis :
« J'advertis ceux ([ui ont lov de se j)ouvoir « courroucer en ma famille : premièrement, qu'ils « niesnagent leur cholère et ne l'espandent pas à c< tout ])rix, car cela en emporte l'effect et le « poids : la criaillerie téméraire et ordinaire pass(> « en usage et f'aict ([ue chacun la méprise; celle « (pie vous employez contre un serviteur pour « son larrecin , ne se sent point, d'autant que « c'est celle même qu'il vous a veu employer cent « fois contre lui , pour avoir mal reinsé un veri'e « ou mal assis une escahelle ; secondement , cpi'ils « ne se courroucent point en l'air et regardent (pie « leur repréhension arrive à celui de qui ils se « j)laignent, car, ordinairement, ils crieiil avant « (|u'il soit en leui" présence v\ durent à cri(>r \\n « siècle apivs (|u'il est j)arli. >'
N'était-ce pas cpielque peu à M""" Michel de Montaigne? Quels autres, en effet , que sa femme et lui avaient le droit et le loy de se pouvoir courroucer au logis?
. Ne serait-ce, enrin, (pTune spiiMluclle cl passagère boutade , comme il en p(;uvail ec liapper au causliciiic Pcri^ourdin? Voyez : dans le cliapitre suivant t i j, (onsacré à la défense d(> Scnc(|>ic et
(l) /^.V.\V//.S', li\ 11. ( ll.l|). \\\l(.
tle Pliitarque , il trouve le moyen de nous glisser ce mémento ; « J'ai cogneu cent et cent femmes, « car ils disent ({ue testes de Gdscogne ont qiwl<ine « prérogative en cela , que vous eussiez pliistost « faict mordre le fer chauld que de les faire des- « mordre d'ime opinion ([u'elles eussent conçeue a en cholère. »
Ailleurs, il nous dira : « Ceux: qui ont a négoce cier avecque des femmes lestues peuvent avoir « essuyé à quelle rage on les jette quand on oppose « a leur agitation le silence et la froideur, et ([u'on fc desdaigne de nourrir leiu' courroux. »
Est-il téméraire de voir, dans cette plainte voilée, connue un reflet des négociations quolidieiuies du sage avec certaine femme test ne , en 'vertu de la prérogative gasconne?
Le temps au moins vient-il modifier ses idées? Convient-il, enfin, pour porter un jugement d'ensemble, de se préoccupei' de quelques lignes (ju on aurait, nous aj)prend-on , trouvées à la date de janvier iSyg, au château de Montaigne, sin^ une façon de journal du sage, et dans lesquelles, faisant allusion au cliap. x.xxi précité , il se confesserait d'avoir pris, cette unique fois, pour sujet, sa bonne femme , bien vertueuse , mais qui ne veiilt pas ton/ ours C entendre? l.e péché est faict ^ marque-l-il ; Dieu me le pardonne ^. \)\ En
(i) F^dil. r,e<|ero, J\'otes et Prriivrs.
28 CIIAIMÏRE P ri: M m: H
vérité, Montaigne est un étrange pénitent. — Depuis eette petite eonfession , il écrit encore la fin (le son second , ainsi que tout son troisième livre, no publie ses Essais (jiie plus tard , — corrige, modifie justju'au dernier mom;?nt ; et dans les cent sept cliapïti'cs ([ui composent son (envre, il n'aura ])as un mot , une allusion, pour réj)ai'er le mal ([u'il aura fait! Il n'elfacera pas, ce f[ui eut été et plus simple et plus net , la leçon iton ntcscliante qu'il se repentirait d'avoir adressée à sa vei-tueuse mesnngière , qui ne vciilt fjas toujours C entendre !
Le péché est fait, et le pécheur, en attendant ([uc Dieu le lui pardonne , se le [)ardonne si souvent, (|u'il recommence sans cesse- — Avant dise coucher dans sa tour solitaire , sur la iu\ d'uniî soirée d'hiver, il aura sans doute , composant à huis-clos, entre sa tolérante honte et ses droits de psychologiste , crayonné sur ses tablettes, en favenir de M'"" de Montaigne absente , cet é(piivo<pie amendement, — sauf à l'introduire dans la loi, idtérieurement, s'il y avait lieu. — Y a-t-il eu lieu.*
Ouvre/ son chapitre x\xv, ménu! livre II, « /)e « trois bonnes femmes. >'
" il n'y en a pas par douzaine , comiiu» chacun « sait, et notamment aux debvoirs du mariage, « car c'esl un inarclu' de lanl (respincuscs (ir- « conslances , etc. »
Croyez-voiis que ces réininisi^-ences no sou-ut toujours que des boutades qu'un rien pi'oduit, qu'un souffle emporte? Mais chez un homme aussi peu excitable qu'il paraît l'être alors, cela n'est guère admissible. Le temps plutôt n'aïu'a fait que raffermir ses pensées là-dessus , en concentrant leiu' amertume, La vieillesse appix)che; les teintes du soir devraient, en projetant leurs ombres , adoucir les aspérités du tableau et prêter au\ oF)jets, à défaut de l'éclat du matin, le charme des douces perspectives, la grac(; des lointains souvenirs. Le cœur de cet homme, si bien résigné à vieillir, toujours si prêt devant la mort, devrait retrouver, au sein des affections conjugales, quelquesuns, et plus intimes encore, de ces élans d'aurour cju'il avait aux jours de sa jeunesse pour son père, |)our son ami La Boëtie , et qu'il garda )usf[u'au dernier soupir. Selon nous, hélas! il n'en est rien. Montaigne s'ennuie dans son ménage, et s'y trouve plus mal chaque joiu-. Pris de la passion des voyages, t'attraction vers l'inconnu, le désir de J'rotter sa cervelle contre d'autres cervelles ^ l'y j)oussent sans doute; mais « assez d'autres cir- « constances l'y confèrent : il se détourne volon- « tiers du gouvernement de sa maison {{). VA « cependant sa présence, toute ignorante el des-
(l) Liv. m, ,|i;i|). IX.
•iO CIJAPlTRlî: PREMIER.
« daigneuse qu'elle est, pieste gi-aiule épaule à « ses affaires domestiques; il s'v emploie despi- « teusement , joint que il y a cela chez lui, que « (le ce ([Il il brûle it part sa chandelle par son « hout , l'autre hout ne s'espargne de rien (i). »
Nonohstant, il se détourne volontiers de « la « direction du logis. «
Il notait pas fait pour les soins du ménage , pour le gouvernement de la cuisine, le bénédictingentilhomme. — Il nous l'avoue fort clairement, et je le comprends à merveille. « Jamais homme « ne se laissa aller plus plaînement et plus las- « chement aux soins et au <jouvernement d'un « tiers, s'il avait à qui. » fj'un de ses souhaits, pour cette heure, serait de trouver im gendre « ([ui sceut appaster commodément ses vieux: ans « et les endormir 12). »
Mais il n'a pas à (jui confier sa personne et son intérieur. — Il s'en occupera donc. — Descendant ius([u'au\ détails, maladroitement, nous dit-il, faisant, dans sou budget, la part du feu, de ses oublis ou de son nonchaloir, et la portant (f mille I lires ; néanmoins trop digne et Iroj) vrai, tout en j)roclamant sur ce point sa fort rc'clle iusuflisance, ])our reconnaîti-e ([ue « c'est desdaiug « connue aulcuns le lui viennent souflicr aux.
(l)Liv. III, ll)ill). IX.
(a) Irhin.
montaigm: hommk rnivK. 31
« oreilles : ces gens-là le font nioiii'ii , lui (jui res- « pecte tant l'utile, qu'il ainieriot mieux être « bon esciiyer que bon logicien 1). »
Il conduit donc , comme il peut , ce département domestique, et nous permet, en voyant ses tribulations , de présumer sans trop d'effoits que le talent d'administration égalait, chez M"*^ (\q Chassaigne, l'aménité du caractère. Aussi, Michel de Montaigne , en train de dresser /// petto son bilan moral, tout en énumérant les motifs ([ui lui font préférer au plaisir de gouverner sa maison le plaisir des voyages , ajoute-f-il , (iiix pansements fâcheux^ qui s'attachent à la direction du ménage, que : « L'estranger n'entend cond)!en il « vous couste et combien vous prestez à maintenir « l'apparence de cet ordre (ju'on veoit en votie « famille, et qu'à l'adveiiture l'achetez-vous trop « cher. C'est l'histoire du soulicn* neuf et bien « formédu temps passé, «pii vous blèce le pied (2). »
(r) Liv. III, chap. ix.
(2) Liv. III, chap IX. Montaigne, en désignant iii sa femme fait allusion à cet endroit de Pliilaiipie dans la Vie. de Paul Emile, chap. irr , tiad. d'Ainyol, qui rendra Ibrt clair ce qu'il ne dit qu'à demi -mol : « Un Romain ayant répudié sa femme, ses amisl'entourèrenten luy ticmandant : Que trouves- Ui à redire en elle? n'cst-eile pas femme de bien de son corps? N'cst-elle pas l)elle? Ne porle-t-clle pas de beaux enfants ? Et lui, estendant le pied, leur montra son soulier et leur respondit : Ce soulier n'est-il pas beau? JN'est il pas bien fai<t ,
:{:> CMA1MTHI-: I'p.kmikr.
Onice à ces deini -révélations , tamilirivs à Montaigne (|uan(l il veut désigner sa fennne , si nous ne voyons pas clairement l'endroit de sa blessure, au moins savons-nous, h coup sur, que son soulier le blesse.
Dans un autre cbapitre (i), l'bumoriste cliàtelain revient encore siu' cette idée : « Tx\s aggreurs comme les douceurs du mariage, dit-il, sont tenues secrètes par les sages; et parmi les aultres importunes conditions qui se treuvent en iceluy, cette-cy à un bonune languagier (2) comme je suis, est des principales que \a. coustume rende indécent et nuisible ([u'bn conuiumique à personne tout ce ([u'on sçait et ce qu'on sent. » lléllevion générale qui accompagne une tbèse ])bilosoplii(pie dont la portée n'est pas douteuse. Montaigne venait d'éniunérer, queUpies lignes plus haut, les espèces v^arick's des chagrms conjugauv, décrivant surtout avec comj)faisance et malice les lourmenls intérieurs, les jxM'si'culions , les insu|)portables folies lie la fenune injustement jalouse. Les orages de son intérieur avaient-ils aussi et jjarlois cette cause? Rien ne m'autorise ;» l'aillrmer. \j\ r(>gulariti' des mœurs de Michel Montaigne marii' au-
N'fSl-il |);t,s iiciif ? T()iil(4()is, il n'y a |H'isomic de vous ijui sçachc on il me lilicc le pied. »
(t) Liv. m, cluij). V, lUs I rrs (le l'iri^ile.
(2) Causeur.
MOMAIGNli HOMME PRIVÉ. 33
lait au moins ôtc toute importance , en fait , à (OS prédispositions de caractère , alors même que M""' de Montaigne eût été ombrageuse ou jalouse. Toujours est-il que le citateur de l'anecdote du soulier neuf et bien formé du tenq)s passé qui vous blesse le pied résiune ainsi sa conclusion : « Celuy-là s'y entendoit, ce me semble, qui disoit qu'un bon mariage se dressoit d'une femme aveugle avec un mari sourd ([). »
L'esprit, ne peut reproduire constamment, a propos de sujets différents , la même pensée , le même jugement, la même plainle que cjuand , au fond du cœur ou dans queUjue re[)li de ITmie, siège la préoccupation. Il est, sur ce sujet, difficile d'admettre que Montaigne ne fùl pas conSc;- (juent avec l'état de son esprit, lorscpiil formulait, à cliaque instant, ces opinions ([ui devaient avoir leur amertume, malgré le piquant de la forme.
Et , quand il s'enferme dans la tour, oîi est sa librairie , m'expliquerai-je le bonheur de cette exclamation qui , malgré ses t(n'mes généraux , réserve assurément la bonne part à M'"" Michel de Montaigne : — « C'est là mon siège; j'essaye à « m'en rendre la domination pure et à soustroire « ce seid coing à la communauté et conjugale et « liliale et civile : partout ailleurs je n'ay ([u'inie
(i) Liv. III, cliap. Y.
■ii CHAPITRE l'RKMlER.
« aucloLile vorhale, on essence, et confuse (i). C'est dans cette tour ([u'il écrit , qu'il fors;e son anie plutôt c(u'il ne t enrichit ; i\\\\\ nous raconte tout ce qu'il pense de lui, et, si je ne me troni])e , assez de ce qu'il pense des choses de son intérieur, pour (|ue la conclusion où j'arrive, (jue l'illustre Montaigne n'était rien moins qu'un mari heureux en ménage, soit la conclusion ratiomielle.
Ceux qui ont cru pouvoir comhler l'éci'ivain des Essais de toutes les joies du fover en font le meilleur et le j)lus chéri des époux. Ils invoquent cette lettre de Montaigne à sa femme sur la mort de leur premier né, en layo. Montaigne envoie de Paris à sa fenune la traduction pai- son ami I^a Boé'tie d'une épitre consolatoire de Plutarque en semhlahle occurrence, et cherche ainsi à calmer sa douleur. Il lui parle affectueusement et se rit de ceux (|ul prétendent « ([ue ce n'est [)as le tour « d'iui galant homme de courtiser sa femme; M ([u'un liahile homme peut bien prendre une « l'emme, mais ([U(> Tespouser, c'est l'affaire d'un « sol. » ]l veul, poiu' lui, « vivre à la vieille Irau- « caise. »
Je le demande à tousceux qui ont aimé, (pii ont souffert, ces quelques lign(>s uui(jues , aux |)retnleivs ainu'cs d'un mariage, rcspii'enl-elles cetl(î
(0 Mv. III. . llM|.. III
mo.ntaigsl homme i'1u\ i;. 3..
fraiVlieur criinioii que le honhcur a faitéclorc, que les larmes couuninies ravivenl; un cri du cœur qui s'élance soudain vers le cœur qui bat près du votre? Eût-on songé, en pai'cil cas, à l'intervention de Plutarque?
A tout prendre, ce témoignage isolé d'affection , daws une telle épreuve , accordé quinze jours seulement après révénement (jui en UK^tivail l'expression , suffit-il poui- i-enverser les témoignages que le penseur laisse échapper pendant vingt ans de ses ouvrages, sur sa situation d'intérieur (i)?
Je le souhaite et ne le crois pas. En serions-nous aux hypothèses, si Montaigne avait rencontré le bonheur en ménage? Lui ({ui fouillait si bien" le cœur hiunain , n'aurait-il pas, à cluKpie i)age , laissé l'empreinte de ses joies sur ce point? Est-il énigmatique ou muet quand il faut parler de son père , du conseiller I^a Boëtie? ou même à un rang tl'affeetions secondaires, de ses amis Pibrac et Paid de Foix , du chancelier de L'Hospital , de tous les souvenirs enfin de sa jeunesse?
S'il pouvait être agréable à ceux qui connaissent la personne de l'auteur, de visiter l'apparte-
(i) Pour ébranler une conviction fondée sur la vie entière de Montai°ne, sur ses théories, ses habitudes et ses confidences implicites, il faudrait une autre autorité que celle qui lésulterait nicnie de plusieurs Ullrcs îi sa fcnniu'.
M CHAPITRE l'HEMIER.
iuvn[ (\i\\\ liahilaitaiuliàtcau delMontaigne, il nous serait facile de leur servir, en ce moment, d'introdiicteur. Cette visite ne tendra pas h amoindrir la force des démonstrations (|ne Montaigne nous a fournies sur sa tempéi'alurc" coujugale. On y verra que le gentillionnne s'était fait une maison dans sa maison, et (ju'il s'y confinait le plus possible. « Chez moy je me destourne un ])eu j)lus souvent à ma librau'ie (i) , d'oii, tout d'une main, je conunande à mon mesnage. Je suis sur l'enti'ée , et veois soubs moy mon jardin, ma basse-court, ma court, et dans la pluspai't des membres de ma maison. Là ie feuillette à cette lieine un livre, à cette heure unaultre, sans ordre et sans desseing, à pièces descousues. Tantost ie resve; tantost ie enregistre et dicte, en me ])romenant, mes songes (|ue voicy. Elle est au troisiesme cstage d'une Jour : le [)remier, c'(>st ma cbajx'lle; le second, une cliainbre et sa suitle, oii ie me couciie souvent , pour eslre seul; au-dessus, elle a une grande gai'de-robe : c'estoit, au temps passe; , le lieu le plus inutile de ma maison. Je passe là el la pluspart de mes iours de nui vie, (>t la jjlusparl des heures du lour : ie n'y suis iamais la nuit. A sa suilte est un cabinet assez, j)oly, ca|)able à recevoir du feu pour l'iiyver, ti'ès-|)laisamment perc(' : el si ie ne craignois non plus le soing <jue
(t) A llt<l l)il)li<>llH(HIC.
adespense, le solng qui me cliasse de toute }x>songne , i'y pourrois facilement "couldre à cliasque costé une gallerie de cent pas de long et douze de large, à plain pied , ayant treuvé tous les murs montez, pour aultre usage, à la hauteur qu'il me fault. Tout lieu retiré requiert un promenoir : mes pensées dorment , si ie les assis; mon esprit ne vas pas seul, comme si les iambes l'agitent : ceulx; qui estudient, sans livre, ensont toutslà. La figure en est ronde , et n'a de plat que ce qu'il faut à ma table et à mon siège ; et vient m'offrant en se courbant, d'une veue, touts mes livres, rangez sur des pulpitres à cinq degrez tout à l'cnviron. Elle a trois veues de riche et libre prospect (i) , et seize pas de vuide en diamètre. En hyver, i'y suis moiiTs continuellement ; car ma maison est iucliée sur un tertre, comme dict son nom, et n'a j)oint de pièce j)lus éventée que cette-cy, qui me plaist d'estre un peu pénible et à l'escart , tant pour le fruict de l'exercice, que pour reculer de moy la presse. C'est là mon siège : l'essaye à m'en rendi-c la domination pure, et à soustraire ce seul coing à la communauté et coniugale, et filiale, et civile; partout ailleurs ie n'ay qu'une auclorité verbale ,
en essence, confi ise ^21,
J'ai voulu, à l'appui des déclarations du maître,
(i) Perspective.
{1) Liv. m, rliap. rir.
38 CHaPITRL PRLMILR.
conMillor la tradition locale (i). Ijk vieillards de la génération <jiii s'éteint, dans l'ancienne paroisse? de Saint-Midiel , sous les murs du chîileau de jMontaif^ne, avaient recueilli (juehjues récits de foyer, toujours les mêmes, bien (ju'aucune jjreuve formelle ne vînt les justifier. L'appartement de madame de Montaigne passait pour avoir été sc'paré de celui de son mari, La légende était allée troj) loin, au moins pour ce (|ui intéresse, à proprement parler, raj>j)artement conjugal. Montaigne nous renseigne précisément à cet égard; et, si fpielfpicfois il habitait un pavillon en dehors du ch.'ilfau, ce (jui avait sans doute donné à penser (ju'il s'était «'loigné desj» femme, le plus ordinairement il r<'glail sa vie corruiic il nous raj)j)rcnd en parlant de sa librairie, (pii était son princi])al asile. Il s'v couchait, le jour, jiour être seul, mais n'y était jamais la nuit. Miihel de INIonlaigne était orthodoxe en ménage (i). J>a galerie (pie
(l) I)( |iuiB l.i |ir( iiiii-rc édiliori de (c- livre.
(a) Il (Mil (ilisliiiéiiirnl six lilles de son maricige avec Kiancoispde la Cliassai(;iic :
La première, Tlioinelle, née le 38 jm'n l'ijo, ninrle deux nioifi it|ii(H.
l,a demiémc, Léonoi, née le j; se|ileinbre iSji, a \éi u et a eu des enlanls.
I a U'oifiièine , Anne, née le 5 juillet iSjS, vécut s< pi m-tnainrs.
I.n cjuahienie, N..., le jj d< rcinlnc i '>" 1 , mourut liois mois apréit.
MOM' \I(;m. iiomm 1 nu VI',. .ii>
|)r()|rl;iit iM()iil,iij;iir, ri i|Ui .miimiI icIic si luiir .1 I ;i|)|);ii-|riii(-iil de s;i Iriililic , ;i loiitcs les |)ilt'lM'S <lii (II. lie, ni , lie |i;ir:iil pus avoir i<lr j.'illlilis ciilirri'iiit-iil ( (iiist riiilc , (l.iiis «'(- Itiil .111 iiKiiiis ( I ].
Molli, iijMir :iiiii.iil iissc/, a laisser i-iilniilir <|n il Iciiail un rt:il dr iiiaisoii i-('S|i('(*liil)l('. Il irccvail, en cHcl, (les |)riii('cs «■! des roi,s(^'j|), lie lir.iil vaiiilii
1 ,11 riiii|uii'iii('. N , ... iitM- le I (> mai i V"/. iin'i le iiii iniii'i njn i'-m. I ,1 tlvii'inr, IMniic, iifc le ii Icviiri i'),Si, ne mmuI (|iih (|lirli|Ui'H jours.
( r/ifinnniilrs tic INIonlnij^iK-. )
(i) Nous (li'MiMs à r<i!iii|^('inM'r ilo IM. lit haroii ('iiriiil, |iri>|iriolnlro «lu rlnUcati de IMi)iilai;;iii', ili-t ilt'IiiiN aiiiMi |trr- « icii\ (|ir**\iU'tH l't «IcN ri'iiHrif;iirmriils ilr Iratliliiiii.
IVoiiH tIcvntiN à un niiif;iNlral rrudil du riiiilnii de \ ilitiri, M. Hi};<'l, iivn- lu di'srri|ilinM d<-s liitiv, la Iradilioii |iai la la- |io^rii|diif, «Ml iiir-tni' Iiiii|ih i|M'ii IM Ir liaroii (!urial ri à !M. lli^i'l, lii <-(iiiiiiiuui<aliuu i-\a<'lc Ar «livi rsivt insii i|ili<>n . , diuit Itlusiriiis iiirdiU's, uravrcs pai' IM(itilai;;ii*- siii' li's |)i>uli< . di; sa liluairii'.
Niiiis sdinincH lii-iirrit\ l'^alriiiciil de payrr un liiltiil i\o «fi ouuaissaiicc ii non cdliiiiuis ilc lli rj-cific , dr .Sarlal , INHl. Lacroix cl Hc^ludc, imii Ir , dcu\ laiiiiliariHCH avec l\lniitai;;iic )<t i|ui nous nul dniitn- diililcH iiidicaliotiH IdCUlUiit. !\! . I.acroiv y n |i)iiil i|iicli|iic', in.t i ipliDiis iiiltM'i^HHlliitcit.
I,c cinilcau de l\loiilai^i)c, |ilacc sur les liiiiilcs Ara arron* dissciiiciils de llcr;;ci'«c (*l de I .iliininic, .iii iiiilieu de lieaiix «Idinaiiics (|ui t*U sont une dc|icudau( e, es! cuciiie \t\\i- IrcH- «'unsidcralilc cl lrès-;i};réal)lc lialxlalinii.
('i^ Henri I \' iiiilaniuicul ; ou eu lrou>e l.i |ucu\c de in main de lMoulai^;ue .i l.i i»a;;e yo de ses l(f>/iriiim</i:s ,
« DewmlM'r lit. ( Ta^e :i7(» vcimo.)
lâH'i. liO l'oy (lu Naiiiiri'it me mnl umi /i !Môlai^iie, on il n'a-
40 CirAP[TRE PREMIER.
de lien , maisaveciiiie satisfaction que sa sincérité ne dissimule ni n'augmente, il nous raconte qu'il ne restait pas au-dessous des devoirs de l'hospitalité. Son château , sans être somptueux , permettait une grande existence. Après trois siècles écoulés, deux voisins du logis de Montaigne veulent bien , sur ce lieu historique, m'adrcsser tes renseigne-
iioil iamais esté, et y fat deus iours senii de mes îans sans aiicû de ses offu.iers, il n'y souflVit ny essai ny coiiuert, et dormit dans mon lit. Il avoit aueq lui messieurs le prince de Condé, de Rolian , de Tureine , de Rieus, de BiHune et son frère de la Roulaie D'Esternay, de Harancourt , de Môtniartin, de IVlôtatere, Lesdfguèie, de Poe, de Dlacon , de Lusignan, de Cleruan, Sauignac, Ruât, Sallebeuf , la Roque, la Roclie, de Roiis, d'Aucourt de Luns, Fronenac , de Fabas, de Mnâs et son fils, la Burte, Forget, nisso\ise, de Seint- Seuriu, d'Auberville, le lieulenât de la cOpagnie de môsieur le [uince sô escuicr et êuiiô dix autres s^s coucliârct ceâs, outre les iialets de cliâbre , pages et soldats de sa garde.
« Enuirô aultâ alarêt coucber ans niliages. Au partir de ceâs ie lui fis eslicer un cerf ë ma forest , qui le promena deus iours (*). »
Henri IV séjourna de nouveau au château de Montaigne^ te 24 septembre 1587 (**). En t855, j'avais plutôt le pressenliitK'dt que la preuve de riiilimité des rapports jjersoniiels qui avaient dû exister entre Henri IV et Michel de Montaigne, quaiiil je parlais de ces rapports. Evidemment l'action tle Montaigne sur notre Béarnais est facile à comprendre : l'un et l'autre de lignée gauloise, ils présentent de nombreuses aflinités. Nous voyons enfin qu'Henri de Navarre avait cgalcmcul nommé Montaigne gentilhomme ordinaire de sa cliambre.
(■) Loc. cit.
(**) Berger delNivrey, Séjours cl IlinJi aires du roi de Navarre.
ments fort exacts que je suis heureux de résumer ici :
On rapporte , mais par tradition et sans justification autrement précise, que l'haliitation de M"* de Montaigne était séparée de celle de Michel de Montaigne. L'auteur des Essais nous apprend d'ailleurs, livre III, chap. m, que sur l'entrée il a, dit-il, une chambre et sa suite^ ou il se couche pour être seul. A l'entrée de la cour du château existe encore une tour, séparée du corps principal , où se trouve la librairie et toutes les pièces décrites au chapitre ci-dessus (i). Cette chambre ou plutôt cet appartement complet communiquait avec le château par une galerie qui aurait régné, dit-on , sur le pourtour de l'enceinte murale. -=— Cependant cette communication immédiate n'est pas prouvée; les vestiges de la galerie qui reliait entre elles les tours extérieures ne présentent aucun indice de jonction avec le château, qui semble avoir toujours été placé, comme aujourd'hui, au milieu d'une enceinte de murs élevés. Les meurtrières autour de la galerie indiquent bien plus une destination stratégique , qu'elles ne font croire au promenoir, objet des regrets du méditatif châtelain.
(i) A l'angle opposé de cette grande tour, appelée Tour Montaigne^ s'élevait une tourelle dite Ln tnichère, détruite en partie, et qu'on prétend avoir été alTeclée à l'appartement de Montaigne.
La tour clans laquelle sont situés l'appartement et la librairie existe encore en bon état.
Le rez-de-chaussée est occupé par une salle ronde, ayant servi de chapelle , couronnée d'une voûte en coupole, ornée de fresques en partie effacées , portant une rangée circulaire d'écussons peints et également détériorés. La pierre de l'autel estplacée à l'est dans une embrasure; au-dessus, on distingue ou plutôt on devine l'archange saint Michel terrassant le serpent. Eclairée à l'est et au sud par deux petites lucarnes et au nord par une fenêtre grillée donnant sur l'entrée principale de la cour du cliateau, cette pièce , dans un état d'abandon complet , est même convertie en cave. L'aspect des fresques est tel, qu'il est impossible de leur assigner un caractère quelconque et d'en déterminer l'origine (i).
Un escalier de vingt-sept degrés, pratiqué dans une tour adliérentc à la précédente , vous conduit au premier étage.
Ce premier étage se compose d'une chambre avec cheminée, ayant trois croisées , au nord, à l'est et au midi. A l'ouest existe une excavation creusée dans le mur, qui parait avoir servi d'oratoire et
(i) Il est probable que ces peintures sont l'œuvre de Vartistf de pn.ssdi^e. dont parle Montai;^ne, et qui, en slylr de renaissance, avait aussi décoré le cabinet attenant à sa bibliothèque.
quicommimiqueavec lachapelleau moyen cruiipertuis échelonné, d'un mètre environ de hauteur sur soixante-dix centimètres de largeur. Par cette issue, qui débouche dans l'embrasure de la fenêtre de la chapelle, Montaigne pouvait assister auriculairement au service divin. De son oratoire, il entendait distinctement les paroles du prêtre. Quoique ce pertuis ait des degrés, il est impossible d'y voir un passage, une voie de communication; car il aboutit à un mur élevé lui-même à près de deux mètres au-dessus du sol.
A côté de l'oratoire se trouve une chambre plus petite que la précédente, de la forme d'un parallélogramme, au fond de laquelle, à l'ouest, est une cheminée. L'unique croisée de la chambre donne,au nord, sur le passage ou entrée principale.
Dans cette pièce il n'existe pas de trace du séjour de Michel de Montaigne.
A six degrés au dessous du seuil, dans l'escalier, est une porte ouvrant sur la galerie murale dont il a déjà été parlé et se dirigeant vers la tour du nordest;, située à l'extrémité de la cour.
En gravissant dix-huit marches, à partir du piemier étage, on arrive à la librairie. Au-dessus, un escalier détruit, et dont on voit quel{|ues vestiges, indique la place qu'occupait la grande garde-robbe, dont il ne reste que les murs et la toiture.
La librairie , de forme à peu près ronde , reçoit le jour au moyen de trois croisées, qui par l'agrément qu'elles procurent au visiteur, justifievaient la prédilection de IMontaigne pour cet appartement. Entoiu-ée autrefois de cinq rangs de tablettes, elle pouvait facilement conteuir deux mille volumes (1),
Au nord, la vue s'étend sur le vallon de la Lidoire et va se reposer à l'horizon sur les coteaux qui bordent la vallée del'Isle. De loin en loin apparaissent de vieux manoirs. Ici, à quelques kilomètres seulement, le château de Matecoulovi, ayant appartenu à Bertrand, frère de INIichel de Montaigne, Un peu à l'est , les ruines du château fort des comtes de Gurçon , dont la position élevée et les lignes puissantes attestent la grandeur (^2). Par là variété, par l'étendue et par la grâce, c'est un panorama magnifique. A l'époque où l'auteur des Essais habitait le château, sans doute la nature n'avait pas, second('e par l'agriculture , revêtu cet aspect riant et fertile qui en fait aujourd'hui l'attrait; mais les foréls, les clairières, les vieux donjons ((ul découpaient le ciel de ce côté, devaient char-
( ï) AussîMontaignc tlisail-il que sa librairie élail l)cllo pour une librairie de village.
(2) Monlaigne très-lié d'amitié avec le comte de Gurçon, son voisin, a consacré à Diane de Foix, comtesse de Gureoii, son admirable cliapitre (/e rinstilution des Enfants.
mer également l'œil contemplatif de Montaigne.
A l'est et au sud, les deux autres croisées plongent sur le jardinet l'avenue du château. Quelques bouquetsde futaie, le petit village deSaintMichel(i), dont le clocher rustique apparaît à l'extrémité d'une allée ; quelques hameaux disséminés sur ce plateau que le château commande, bornent, de ce côté, la perspective, A l'ouest, le regard s'étend cependant jusqu'à la cime des coteaux qui dominent la ville de Castillon-sur-Dordogne (2). Moins étendue que vers le nord , la vue est et devait être plus animée ; portant sur la partie accessible du château et sur le village voisin , si elle offrait un champ moins large à l'imagination, elle présentait plus de réalité et plus de matière à l'observation pratique du maître'du logis.
Dans la librairie, deux poutres allant du nord au midi supportent trois séries de chevrons et sur chacune de ces pièces de bois sont tracées en lettres majuscules latines et grecques des inscriptions et sentences qui seules indiquent aujourd'hui au visiteur que là fut la librairie où Montaigne disait : Tantostje rêve, tantost j'enregistre et dicte ^ en me promenant, mes songes que voici.
Des savants ont déjà exploré cette ciu'ieuse retraite; beaucoup d'inscriptions ont été publiées,
(i) Que Monlaîgne appelait son village.
(2) Sa Donloigiip, ainsi que dit Montaigne.
beaucoup restent encore à lire, et leur état de dégradation fait craindre que cette tache ne soit bien difficile à remplir. M. l'abbé Audierne, Péris,or(l illustré^ i85i , en donne quelques-unes; ]M. le docteur Payen, Noiweditx Documents inédits sur Montaigne^ 1847 et i85o, en a publié dix-huit dues généralement, ainsi qu'il le dit lui-même , à l'obligeance de l'abbé Audierne (i).
Le cabinet, attenant à la librairie, que Michel de Montaigne à\t cXxe assez polf, capable à recevoir (lu feu pour T hiver ^ très-pl ai seniment percé, semble avoir mérité et cette appréciation et ces éloges. Il a aussi la forme d'un parallélogramme; la cheminée est tournée au couchant et la croisée ouvre, au nord, sur la cour du château. Les murs de ce cabinet sont couverts de fresques en médaillons, ovales pour la plupart. L'état de dégi'adation des peintures ne permet pas de distinguer bien clairement les objets représentés; cependant on y remarque des figures de femme.
Au-dessus de la poi'te d'entrée existent les fragmenlsd'un médaillon represenlant une vue marine, deux navires en j)leinc mer et un UMuple antique sur le rivage : autour, en dessin de légende, apparaissent (|uel(]U('s lelti'cs parmi les(|nell('S hMUot : MAillQ.
(i)Nouscloiincrons à la fin du livre toutes les iiiscri|)lioii.soii sentences inédites de Moutaii'iie.
Tous les médaillons sont entourés de guirlandes de fleurs, de fruits, d'oiseaux et d'ornements (i).
Mais la chose la plus digne de remarque dans ce cabinet est l'inscription votive écrite en lettres majuscules sur le mur, dans un carré près du plafond, entre la cheminée et la croisée. L'état d'altération de cette inscription , la plus étendue de toutes celles déjà publiées , nécessite un minutieux examen pour quiconque en veut retracer fidèlement les termes. Elle est transcrite dans l'ouvrage de l'abbé Audierne, page 565, e\ fixe l'époque et les motifs de la retraite de Michel de Montaigne (2). Voici cette inscription, très-exacte, en effet, et très scrupuleusement reproduite par M. l'abbé Audierne :
« Anno Christ. M. D. LXXI. ^T. 38. piidiè calend. Mart. « die suo natali, Micli. Mont, servitii aulici et inunerum pu- « blicarura, jain dudum perlosus se integ. in doctarum vir-
(i) C'est de l'auteur de ces médaillons, peintre de passage employé assez longtemps par Montaigne, que ce dernier prétendait avoir observé avec fruit pour lui-même la manière de composer. Ainsi que Montaigne pour ses chapitres, le peintre choisissait le centre le plus clair de chaque panneau pour y placer une image complète, formée en ses menusdétails; ensuite il jetait autour ses fantaisies, ses arabesques capricieuses, dont la confusion, l'étrangeté même, l'incoliérence apparente, qui servaient de repoussoir au fini du médaillon, constituaient aussi le mérite et la grâce.
(2) M. Bigel, juge de paix du canton de Véline.
^ ginum sinu recessit; ul)i qtiietus et omnium seciirus, quan- « tillum ul tnnclem superabit decursi multa jam plus parle « spatii, si modo jam fota ducam, exiguas istas sedes et duJ- « ces latebras libertati suae tranquillitatique et otio con- « secravit (i). »
Cette consécration de sa retraite concorde, en effet, avec l'époque où, ayant résigné les fonctions judiciaires (iSyo), il dut, après avoir procédé à son déménagement de Bordeaux, s'installer définitivement à Montaigne.
Quelques lignes maintenant sur l'ensemble du château de Montaigne.
Le château de Montaigne est situé dans la commune de Saint-Michel et Bonnefare, canton de Véline. On croit qu'il ne remonte pas au del.à du treizième siècle, et qu'il fut bâti sous la domination anglaise, par la famille mcmc de INIontaigne, dont le nom était alors Eyquem (2). Il servit plusieurs fois aux Anglais d'appui et de refuge, et soii-
(i) « En l'an de Jésus-Cbiisl iSji, âgé de 38 ans, le soir des calendes de mars (dernier jour de février), jour anniversaire de sa naissance, Michel de 3Iontaigne, longtemps fatigué de l'esclavage des cours et des fonctions publi<jues, se réfugie au sein des doclesvierges.il projette, dans un complet loisir et une quiétude absolue, d'achever ici sa vie , déjà plus qu'à moitié de son cours, et il voue au repos et à la liberté cet agréable séjour. »
(2) Sa famille, nous dit-il, a des alliances anglaises; il a, par ses ancctics, nombrrii.r coitsiiuii,'PS a\rc ceux d' Ani^lrtene, et son nom patronymique Kyqucm est anglais. (Liv. il, chap. xn pt xvr. )
tint plusieurs sièges. Situé au sommet du coteau au pied duquel vient finir la vallée du ruisseau de Lidoire , au nord il était défendu par une vaste terrasse et l'escarpement du coteau; au midi, par un mur très-élevé , percé de meurtrières; à l'est, par un autre mur ; et également par une forte muraille à l'ouest, ou est la porte d'entrée. Cette enceinte quadrilatère était elle-même protégée, sur trois points, par de hautes tours placées aux angles du rempart au sud . C'est dans cette enceinte que se trouve encore aujourd'hui, entre une grande cour et la terrasse, le château de Montaigne, composé d'un corps de logis irrégulier, flanqué de deux tours, dont l'une ronde et l'autre polygone, et de deux pavillons non moins irréguliers que les tours et le corps de logis.
En franchissant la porte de l'enceinte, on a devant soi, à l'extrémité de la cour, les chais; à gauche, le château-, à droite de la tour, la façade parallèle à la tourelle qui se trouvait à l'autre angle du mur du sud et enfin les écuries. Le style de Tarchitecture est simple, sans ornements et de diverses époques (i).
Le logement qu'occupait Montaigne et dans lequel il mourut se trouve dans la tour du couchant, à droite de la porte, en entrant. Cette tour, dont la
(i) Le père de Michel de Montaigne qui avait « la ma- •niede la truelle •■, dit l'auteur Acs Essais, y avait l)eautoup ajouté,
distribution intérieure n'a pas été modifiée, se compose d'un rez-de-chaussée et de deux étages (i).
Montaigne a donc constamment habité sa tour sohtaire; il y a vécu ; bien pkis, il y est mort. N'est-ce pas là l'indice continuel de l'état de son esprit vis-à-vis de l'existence conjugale? le lettré ne saurait anéantir le mari, quand le cœur successivement blessé n'est pas déjà malade ou mort. Sociable jasqiià l'excès (2), INIontaigne ne s'en réfugiera pas moins, le plus souvent, dans sa tour. Il s'y appelé et s'j recueille en sa cu(pie comme les latines. 11 ne veut pas se rendre ennuyeux et insupportable auxautresj môme à sa femme et à son enfant, qu'il endurcit involontairement par l'habitude de ses maux (3). IjCS soupirs que lui arrache la douleiu' Il apportent d esmoj Cl personne., et il ne s'en plaint pas. Il sait d'aillcui-s tireur parti de ses souffrances, qui lui font, par contraste, apprécier la santé et se préparer doucement à la mort, après le loyer ([u'il va payer à la vieillesse. Il bénit surtout la liberté
(i) Note de M. Lacroix, procurour iiiipoiial ù Bergerac; c'est la tour de la librairie, que Montaigne habitait le jour^ dont parle celte note. « Les murailles du château sont fort « éj)aisses; les appartements, très-spacieux, ont été appro- « priés aux habitudes de notre temps par le baron Curial , « qui en est propriétaire. »
(2) Liv. III, chap. IX.
(3) Il éprouvait Créquemmenl, par suite de la gravellc, des coliques nélVéliques. {Idnn.)
MONTAIGNE HOiMME PRIVÉ. 51
et la retraite qu'il doit à cet état de choses. 11 vit en privé , comme il l'entend lui cjui hayt les morceaux que la nécessité lui taille (i) ; mais dans sa chère solitude il nourrira son cœur de souvenirs, conversera avec la Boëtie, dont il recommande le caractère et le talent; nous dira, en parlant de ses affections pour les morts : « Depuis dix-huit ans mon père s'est esloigné de moy et de la vie : je ne laysse pas d'embrasser et de pratiquer sa mémoire, son amitié, sa société, d'une parfaicte union et trèsvifve (2). » Il aura des soins pour les petits, pour ceux qui sotiffrent; ne craindra pas d'avov^n* qu'il est reconnaissant dos caresses , de la fidélité de son chien, et qu'il ne sait pas refuser à ce bon animal la fête qu'il lui demande, même à contre-tenqjs , tant est puérile la tendresse de sa nature (3). Un tel homme ne nous laissera, cependant, rien de tendre pour sa femme, et à propos de tout, s'il la désigne ou s'il l'indique, ce sera invariablement de la façon que vous connaissez. Sans illusion sur un sujet qui permet l'illusion aux pères, nous dit-il un mot de sa fdle, c'est pour trouver l'occasion d'y rattacher sa femme à l'aide d'une plainte inq^licite. « Ma fille (c'est tout ce que j'ay d'enfants) est d'une complexiontardifve, mince et molle, et a esté par sa mère eslevée de même (4). »
(i)Liv. III, chap. ix.— (2)Icl.,Id.— (3) Liv. II, chap.ix. (4) Liv. III, chap. V.
De quelque coté que nous recherchions en Montaigne l'homme prive, nous comprenons que le mari et s'isole et s'abstrait. Si nous sommes portés à penser que la faute n'en fut pas à JMontaigne, la tournure de son esprit, la forme de ses jugements ont dû nonobstant s'en ressentir, et cette retraite graduelle et forcée en lui-mcme n'est pas sans avoir réagi sur la direction de ses écrits, sur le détachement un peu absolu qu'il professe. Au demeurant, s'il eût rencontré le bonheur en ménage, il nous l'eût dit, lui qui dit tout.
Voyez si, quand un siècle après , cet autre chroniqueur célèbre, non à la manière de Montaigne, chroniqueur de l'homme et de l'idée à tous les temps , mais raconteur puissant des hommes d'une époque; ce grand peintre de portraits historiques et de tableaux de genre, le duc de Saint-Simon, voyez si (juand il nous j)arlcra, à cœur ouvert, dans ses mémoires, dans ses vigoureux Essais, il nous sera besoin de longues réfl(^\ions ])our savoir quelle fut la joie de sou foyci", cpicl en fui rorncmeiit liabiluel , l'allrait et bien souv(Mit la force* iiispiralrice (2)?
Tout rcccMumcnt encore, dans des proportions plus modestes, un psychologiste, un cherclieur, discij)lc indirect de Montaigne, K; (iénevois Topifer, s'exsYT^tt/î^aussi à l'étude de l'homme, d'une ra-
(a) Un des iiiléressanls cùlés de Sainl-Siinoii, c'est l'amour dans le mariage.
vissante façon, laisse-t-il, sur le sujet en question, ceux qui l'aiment dans l'enibarras? Oh ! non vraiment. On sent , en entr'ouvrant ses livres , comme un parfum d'amour suisse, chaste et vivace; on sent qu'avec la femme de son choix, le bonheur est entré au foyer domestique, et , bien mieux , qu'il y est resté.
Et Plutarque, auquel il faut constamment revenir quand on veut étudier Montaigne, est-il muet ou obscur lorsqu'il s'agit de caractériser la douce , Ja tendre, la courageuse Timoxcne ?
Disons-le, les facultés affectives si ouvertes chez Montaigne jeune homme , si constantes pour les objets de sa prédilection , paraissent s'être successivement resserrées chez Montaigne homme marié; et désormais il se présente à nous avec le lot fidèle des anciens dévoûments, mais assez insensible aux situations nouvelles, pour i\\\h. l'heure oîi il compose ses, Essais^ à l'heure où nous le prenons pour le lire, il soit juste de tenir compte de la disposition d'esprit et de cœur de l'homme privé, avant d'arriver aux jugements du moraliste, aux procédés du philosophe. C'est dans ce but, et non pour le triste plaisir d'une pénible découverte, que j'ai voulu rechercher le véritable état privé de cet homme « si affamé de se faire connaître. »
11 m'a semblé que, du seuil de cette tour de Montaigne où le châtelain se réfugiait, pour s'abs-
traire sans doute , mais poui* sortir aussi de l'indivision domestique, il deviendrait désormais plus facile, se souvenant de ces conditions d'intérieur, — en même temps que du tableau politique et religieux qu'au delà de la tour du savant la France montrait à ses regards, — de se rendre compte, sans aller plus loin que sa pensée, du désintéressement trop évident des affections , et queUjuefois des opinions individuelles que respirent les Essais de Montaigne. 11 lui restera l'inaltérable honneur du gentilhomme, un fonds de bonté native dont on aime à retrouver la trace et l'inflexible droiturede l'àme. Telle qu'elle fut, cette ame ainsi repliée loin du cœur, dans les réglons tempérées, a suffi pour éclairer im génie.
Aj)rès cet exposé, j'aborde plus spécialement la littérature de jMoutaigne.
Son Influence sur les lettres au seizième siècle et au commencement du dlx-septièine>
C'est comme en se jouant que ce charmant esprit parsème son livre d'appréciations et de préceptes littéraires; ou plutôt il paraît ne pas les chercher, tant ils s'échappent aisément de sa plume, selon l'heure, selon le temps, dessinant quel(|uefois sa figure, sa façon de faire, mais se généralisant aussi pour dessiner la figure d'autrui.
Au chapitre des Menteurs (i), il commence par proclamer, et il nous le redira souvent dans le cours des Essais, qu'il n'a pas de mémoire. N'étaient le titre du chapitre et l'aversion hien connue que fauteur avait du mensonge, on pourrait quelque peu douter que Montaigne ait manqué de mémoire. Croyons-le, puisqu'il nous l'affirme, et nous y trouverons, en partie, la forme et la raison de ses procédés d'écrivain. « le me console aulcunement, « dit- il, du défaut de mémoire, sur ce que, « comme disent plusieurs pareils exemples du pro- « grès de nature, cette défaillance a volontiers for-
(i) Cliap. IX, iiv. I.
« tifié d'aultres facilitez ca moy, à mesure que « cette-cy s'est affaiblie ; et iroit facilement cou- « chant et alanguissant mon esprit et mon juge- « ment sur les traces d'aultruy, sans exercer leurs « propres forces, si les inventions et opinions « étrangieres m'estoient présentes ])ar le bénéfice « de la mémoire : que mon parler en est plus « court, car le magasin de la mémoire est volon- « tiers plus foiu'ni de matières que n'est celuy de « l'invention. Si elle m'eust tenu bon, j'eusse asff sourdi loiits mes amis de babil , les subjects es- « veillants cette telle quelle faculté que j'ay de les '( manier et employer, eschauffants et attirants « mes discours. C'est pitié : je l'essaye par la « preuve d'aulcuns de mes privés amis : à mesure « que la mémoire \mr fournit la chose entière et « présente , ils reculent si arrière leur narration et « la chargent de tant de vaines circonstances que, « si le conte est bon, ils en estouffent la bonté; <( s'il ne l'est pas, vous estes à mauldire ou l'heur « de leur mémoire ou le mallunu' de leur jugece ment . Et c'est chose di ffici le de fermer un propos « cl de le couper depuis (ju'on est arrouté (i), et « n'est rien ou la force d'un cheval se cognoisse « plus ([u'à faire un arrest rond et net. »
(r) Mis en route, en train. Le prineipe de eet adage : Oui lie sut se Ijonier, ne sut jnuiuis écrire.
Qui ne voiuliait, en lisant ces lignes, oublier tant d'interminables lectures? Qui ne se souvient, aux heures perdues et très-perdues, de s'être aventuré dans ces œuvres prétendues littéraires dont en quelque sorte par dépit, on s'obstinait à poursuivre la lin, qui semblait défier nos patiences? Récits où l'art d'écrire est traité à la page , romans d'une fécondité stérile, amplifications vides, réminiscences et lieux comnuuis ornés, quelle avalanche de livres inutiles qui ont roulé et rouleront sur nous, au mépris des préceptes que retraçait Montaigne, en se les appliquant ! " , La littérature , sous (juel([ue genre que se produise la manisfestation de l'esprit, permettra, à toutes les époques, de maudire fréquemment et le bonheur de la mémoire et le malheur du jugement. Savoir /«'//e un arrêt rond et net, voilà ce qu'enseignait Montaigne. Comme il le pratiquait, conune il s'avait s'arrêter à propos, c'est l'exemple joint au conseil. Ses mouvements désordonnés en apparence l'ont-ils conduit à son sujet, il s'en saisit; en quelques traits ou naïfs ou profonds, il le fait vivre devant vous, le pose en scène , l'anime , l'inventorie, vousenmontre les principales pièces, et, sans épuiser l'examen, vous charge de le compléter. D'autres fois, procédant par enjambées soudaines, si je puis ainsi continuer, sur ce point, sa comparaison imagée, il vous transporte, d'un seul bond,
sur un tcrraui tout différent de celui où vous marchiez depuis un moment avec lui, vous arrache à vos investigations commencées, et vous lance dans d'autres voies. De là, ce désir incessant de le suivre dans ses méandres, d'aller ensemble aux découvertes de l'esprit, sauf parfois à rebrousser chemin pour revoir ce qu'on n'a fait qu'apercevoir; mais jamais on n'éprouve de lassitude; mais, dans ce voyage intellectuel qui n'a ni cadre indiqué ni limites, puisqu'il parcourt le champ de la pensée, les jallons sont si bien posés, les attraits si bien ménagés, qu'on se retrouve quand on se croit perdu, sans mesurer l'étendue de la course. C'est que, si les Essais sont nécessairement un ouvraire de Iongue haleine, chaque Essai est vraiment si court ! Montaigne, d'ailleurs, nous raconte, en passant, sa méthode ou plutôt sa manière de travailler. M L'âme qui n'a point début establi, elle se perd, « car, comme on dict, c'est n'estre en aucun lieu « ([uc d'estre ])artout :
Quisqiiis iihiejuc hahitat, Maxiinr, niis(pinm luibital (i).
a Dernièrement que je me rctiray cb(>zmovdélil)(''i-é
« autant cpie je ])ourrav, ne me mesler d'aultrc
« chose (|ue de passer en r( pos, et à part, ce peu
« fjui me reste de vie; il me sembloit ne pouvoir
cf faire plus grande faveur à mon esprit ([uc de le
(i) Maniai, liv. VII, Kpi^. 73.
LITTERATURE DE MOxNTAlGNE. 59
« laisser en plaine oysiveté s'entretenir soy-inême « el s'arrester et rasseoir, en soy, ce que j'es- « péray qu'il put nieshuy (2) faire plus aysé- « ment, devenu avec le temps plus poisant et plus « meur : mais je treuve qu'au rebours, faisant « le cheval eschappc, il se donne cent fois plus « de carrière à soy-niesnie qu'il n'en prcnoit pour (I aultruy; et m'enfante tant de chimères et mons- « très fantasques les vms sur aullres , sans ordre et M sans propos, ([ue pour en conlem[)ler à mon aise « l'ineptie et l'estrangetc, j'ai conunencé de les « mettre en roolle, espérant avec le temps luy eu « faire honte à luy-mesme (2) ». Certes, nous devons nous féliciter de cette mise au rôle des impressions de l'esprit de Montaigne au fur et à mesure qu'elles se gravaient profondément en lui et peut-être convient-il d'y recoimaîtrc la seule méthode compatible avec la production successive que développe, chez l'écrivain moraliste en général , l'étude approfondie de l'homme, sujet merveilleusement vaiii^ omloyant et divers.
Pascal ne marcpiait-il pas ses pensées au rang d'ordre de leur naissance, les enrôlant lui aussi selon l'heure de l'éclosion et les confiant, sans autre soin, à des papiers épars qui furent réunis ensuite?
De cette manièi'e, en quelque soi'te spontanée,
(i^ Désormais.
(2) Chap. Mil, liv. r", de l'Oysivelc.
d'écrire, sans systèino apparent et sans ordre, les pensées qui ont suffisamnient germé dans le cerveau, Montaigne a fait sa vie intellectuelle. Il y veut aussi , pour que rien ne vienne gêner les allures de son indépendance, lui isolement absolu, non-seulement des hommes, mais des livres et de leur souvenir. Peut-ctre pensera-t-on que notre lettré faisait de nombreuses infractions à sa règle. La lecture des -É'.svw/.v, tels que nous les avons aujourd'hui, permettrait, en effet, unctelle opinion, puisqu'on les Noit à chaque instant entremêlés de citations qid trahissent la compagnie îles livres. Mais pour ceux à qui il a été donné de comparer les diverses éditions de Montaigne, il sera facile de voir que si, en coordonnant ses ouvrages, l'auteur a cru devoir y introduire , d'abord, des preuves ou citations empruntées; si successivement il a même abusé de ce moyen qui ('tait si avant dans les mœurs littéraires du temps, au premier jet il avait composé la plupart au moins de ses Essais^ ainsi (ju'il le disait liii-mèm(>, dans les meilleures conditions pour que rien« n'interi'ompit sa forme, » pour échapper, autant c[ue cela est humainement possible, au danger de l'imitation qu'il redoutait, en confessant naïvement (ju'il j cUtil forl siih/cct. Aussi nous apprend-il qu'il ratiuait avec bonheur dans ses premiers travaux tout ce qui sentait Pestningier.
De Plutarque, toutefois, il convient avec une franchise ravissante qu'il ne peut se tU'barrasser aisément. Ecoutons-le : « Quand i'escris, ieme passe bien de la compagnie et souvenance des livres, de peur qu'ils n'interrompent ma forme; aussi qu'à la vérité les bonsaucteursm'abbatentpar trop, etrompent le courage; ie fois volontiers le tour de ce peintre, lequel ayant misérablement représenté des coqs, deffendoit à ses garsons qu'ils ne laissassent venir en sa boutique aulcun coq naturel ; et aurois plustost besoing, pour me donner un peu de lustre , de l'invention du musicien Antigénides, qui, quand il avoit à faire la musique, mettoit ordre que, devant ou aprez luy, son auditoire feust abbruvé de quelques aultres mauvais chantres. Mais ieme puis plus malavseement desfaire dePlutarfjuc : ils est si universel et si plein, qu'à toutes occasions, et quelque subiect extravagant que vousayez prins, il s'ingère à vostre besongne et vous tend une main libérale et inépuisable de richesses et d'embellissements. Il m'en faict despit, d'estre si fort exposé au pillage de ceulx qui le hantent ; ie ne le puis si peu
raccointer, que ie n'en tire cuisse ou aile et de
mes premiers Essays, aulcuns puent un peu l'estrangier (i). » Pvemarque exacte, en effet, et que devait secondairement au moins, lui suggérer de même, la fréquentation deSénèque. En effet, il n'a
(i) Chap. V, liv. m.
commerce, nous dit-il, avec aucun livre solide, sinon Plutarqae et Séncqiie^ oiiil puise à la façon des Danaïdes, remplissant et versant sans cesse (i). Et bien qu'en versant ainsi, au fur et à mesure qu'il puise, Montaigne déclare n'avoir conservé poiu* \x\\que peu de chose... si peiique rien (2), il est certain ({ue les premiers chapitres des Essais ne dégageaient pas assez son individualité attrayante. Imprégné de lectures sinon secouru par ses livres pendant qu'il composait , la pensée involontairement tournée \ers ses deux écrivains familiers (3), il sent qu'il a parfois la roideur de l'un jointe à la prolixité de l'autre. Sa liberté gênée proteste; son esprit indépendant triomphe; et, sans abdi(juor ses affections littéraires, il rature d'abord et s'affranchit ensuite (/j).
Afin d'ajouler, sur ce point, une ligne à la physionomie de Montaigne, nous ne pouvons mieux faii'e que de lui mettre encore le crayon à la main. Sans doute nous pourrons encourir le reproche fondé d'avoir, nous aussi, multiplié les citations; mais, pour reproduire fidèlement une figure aussi individuelle; ([ue celle de Michel Montaigne, il faut
(1) Liv. I, cliap. x\v, De rinslituliou ilcs cnfaiils.
(2) Idem.
(3) Séiuf|iie el Plutanjiie.
(4) Le loiid rcslera donc original et les citations, sculcnienl, xicndronl parlois en ittlrrront/iie la Joriuc.
sans cesse en évoquer les traits. Peut-on d'ailleurs un peu le raccointer et n en pas tirer cuisse ou ai le?
Comme précepte de l'art d'écrire et de la façon d'clre soi et non autrui ; connue témoignage de tout le prix (|ue Montaigne attachait à un résultat qu'il a si merveilleusement atteint, suivons-le donc dans sa tour solitaire : « Pour ce mien desseing, il me vient aussi à propos d'escrire chez moy, en païssauviage , où personne ne m'aide, ny me relève ; où il ne hante communément homme qui entende le latin de son patenostre, et de François un peu moins. le l'eusse faict meilleur ailleurs, maisl'ouvrage eustété moins mien : et sa fin principale et perfection, c'est d'eslre exactement mien : le corrigerois bien une erreur accidentale, dequoy iesuis plein, ainsi queie cours inadvertemment ; mais les imperfections qui sont en moy ordinaires et constantes , ce scroit trahison de les oster. Quand on m'a dict ou que moymesme me suis dict : « Tu es trop espez en figure : voylà un mot du creu de Gascoigne : Voylà une phrase dangereuse (ie n'en refais aulcune de celles qui s'usent emmuy (i) les rues françoises; ceux qui veulent combattre l'usage par la grammaire se mocquent) : Voylà un discours ignorant : Voylà un discours paradoxe : En voylà im trop fol : Tu te
(i) Emmiiy, parmi, au milieu de.
ioues souvent ; on estimera que tu elles a droict ce que tu disafeinct. » «Ouy, fois-ie ; mais ie corrige les faultcs d'inadvertance, non celles de coustume. Estce pas ainsi que ie parle partout? me reprësente-ie pas vifvement? suffit. J'ai faict ce que i'ay voulu : tout le monde me recognoist en mon livre et, mon livre en moy (i). »
Quelle glose pourrait avoir la prétention de suppléer un pareil texte?
Je ne sais si, au seizième siècle, on parlait de décentralisation littéraire; je ne sais si Paris était despotique à ce point qu'il comprimât, de même qu'il paraît le faire aujourd'hui, le mouvement de la province. M'est avis cependant que déjcà, au seizième siècle, les prétentions de la métropole devaient être assez développées. Cette prépotence relative ou complète n'était pas de nature à toucher beaucoup notre littérateur philosophe, ni à courber sa liberté. Montaigne était un peu fédéraliste en matière de littérature, sans être révolutionnaire. IjCS figures à Paris lui semblaient se généraliser, en même temps que le langage. Il admirait Tesprit des Parisiens , mais il ne se retrouvait plus lui-même dans cette ])rcsse brillante et uniforme; et, bien que la cour des Valois fût un centre d'élégance oii les lettres étaient fort en honneur, Montaigne ne lui pardonnait pas de le rendre autre qu'il
(2) Liv. in, cliap. V.
Il t'tait. Pour échappera ce danger, il se rejetait sur lui-même : « Au Louvre et en la presse, je me resserre et contrains en ma peau; la foule me repousse à moy (i) »,
Malgré cette lutte de la nature originale , Montaigne sentait, au milieu du parler universel, de l'affetterie de bon ton, que sa forme particulière menaçait de lui échapper, et vite il s'empressait de revenir dans son pays sauvage, a Car à Paris, dit-il, je parle un langage aulcunement aultre qu'à Montaigne (2). » Dieu merci, son livre est bien, lui ; et ce croquis de sa volonté littéraire le représente pris au vif.
A qui de nous, quclqu'infîme soit-il, n'est-il pas arrivé de concevoir, d'orner, de caresser des pensées qui nous séduisaient, au milieu des demi-sommeils, songes éveillés où, selon l'expression de Montaigne, on songe volontiers qu'on songe? Qui de nous n'a pas eu un moment la possession de ces idées fraîches écloses, ayant luibut, une valeur peut-être et une grâce au moins incontestable? Visite de la vérité, inspiration ou rayon passager, ces visions plus fugitives qu'un nuage se sont déjà évanouies quand au réveil nous voulons les saisir. Et ces pensées et ce réveil ne sont pas seulement les enfants avortés de la nuit, ils sont aussi le caprice du jour. Voilà pour-
(i) Liv. III, cliap. m.
(i) ici.
quoi Montaigne recommande, d'exemple, qu'on donne un corps, par l'écriture, aux opérations de l'esprit, aussitôt qu'on le peut faire. Car k des discours fortuits qui me tumbent en fantaisie, il ne m'en reste en mémoire qu'vme vaine image; autant seulement qu'il m'en fault pour me faire ronger et dcspiter après leiu' queste inutilement (i) ».
Montaigne aime à insister sur ce qui constitue , selon lui, l'essence de l'esprit. Il y revient sur tous les tons; il prétend qu'on ne saurait jamais assez se tailler dans son propre bloc. Cette préoccupation l'accompagne, quand il traite dela/ué/noi/'e, et nous lui devons cette pratique littéraire profitable à tous les temps, mais dont on n'abuse jamais, ce conseil qu'il personnifiait : rester soi. Apprendre à vivre intellectuellement de soi-même, s'abstraire pour se fortifier ; mouler sa pensée, en dedans, sans consulter les formes étrangères, voilà ce ([ue voidait Montaigne et ce qu'on pourrait résumer en deux mots : moins de mémoire et plus d'originalité.
Pouvons-nous, d'ailleui's, ne |)as penser un peu connue Montaigne et ne pas nous consoler de cette infirmité, si c'en est une, d'oublier, lorsqu'il nous dit : « D'aultrepart, si ie n'ai pas de mémoire, les lieux et les livres que ie veoy, me rient toujours d'uiK' fresciie nouvelleté. »
Plus loin, examinant les diverses nécessités d'é-
(i)Liv. m, (lia|.. V.
loqiieiice, an parler prompt on du parler tar(lij\i),
One ne furent a tous, toutes grâces données,
il se demandera ce qui vaut mieux d'avoir la facilité et la promptitude, ou la puissance d'élaboration et de forme. Il recherchera la route qui convient mieux au talent, le champ où l'on peut moissonner davantage et simplement, comme il le sait faire; il nous dira dans son bon sens : « I^e parler prompt, aux avocats; aux prédicateurs, la préparation et le soin extérieur du sujet. Le tardif serait mieulx prêcheur, ce me semble, et l'aultre mieulx avocat; parce que la charge de cettuy-là luy donne autant qu'il lui plaist de loisir poiu* se préparer; et puis sa carrière se passe d'un fil et d'une suite sans interruption là où les commodités de l'avocat le pressent à toute heure de se mettre en lice; et les responses improuvcnues de sa partie adverse le rejectent de son bransle, ou il luy fault sur le champ prendre un nouveau party. »
Pour Montaigne, la part de l'avocat est plus difficile que celle du prédicateur. Pour Montaigne, le bon avocat doit avoir le ho lit te hors si aisé qu'à chaque bout de champ il soit prêt ; et cependant , prétend-il, il a trouvé plus de passables avocats que de prêcheurs, en France. Peut-être l'ex-con-
(i) Tel est le titre du chapitre. Le vers est emprimié à un sonnet de la Boëlie.
68 CHAPITRE DEUX lÈME.
seiller au parlement s'est-il montré un peu partial, sinon envers le barreau de Bordeaux, au moins en ce qui concerne les conditions et difficultés relatives de la barre et de la chaire. La contradiction, l'imprévu, et Montaigne le dira plus loin , doublent la force, colorent la pensée, excitent le talent, passionnent l'orateur.
Dans la chaire sacrée , au contraire, le mouvement naît de lui-même; la lutte n'aiguise pas le trait; la forme est exposée aux méditations trop senties de l'étude; l'enchaînement des déductions peut paraître subordonné à un système préconçu; cette fraîcheur éphémère et charmante que revêt l'improvisation, avec ses défauts et ses grâces, vous la cherchez toujours en vain dans le discours appris d'avance. De telle sorte qu'en thèse et talent ordinaires on pouvait, même au temps de Montaigne, contester cjue le rôle de l'avocat fut plus difficile à tenir (juc celui du prédicateur. Les magnifiques exemples de la chaire qui semblent contrarier cette idée, sont donnés par des hommes de génie s'inspirant aux sources éternelles, s'animant par la passion du beau, s'écbauffant au foyer de \o\\v ame et versant sur 1(^ Iront des peu])l('s ces immortels rayons de vérité dont Dieu illumine leur cœur. Ces hoiMMies, on |)oui"ra les compter, s'appelleront Jîourdaloue, Massillon, IJossuet.
A toutes les ('pocpies, au coniraii'e, les avocats
distingués sont nombreux et des avocats éminents surgissent.
Nous verrons bientôt Montaigne revenir aux raisonsde sa préférence, et lui-même sechargera, d'ailleiu's, de nous énumérer les avantages que la contradiction donne à celui qui parle, les merveilles de l'occasion et tous les secours qu'elle apporte. Ce passage du maître perdrait trop à n'être pas textuellement rapporté : « On récite, dit-il, de Severus Cassius qu'il disait mieulx sans y avoir pensé; qu'il debvoit plus à la fortune qu'à sa diligence; qu'il luy venoit à profit d'estre troublé en parlant'; et que ses adversaires craignoient de le picquer, de peur que la colère ne lui fit redoubler son éloquence. Je cognois par expérience cette condition de nature, qui ne peut soutenir une vébémente préméditation et laborieuse : si elle ne va lavement et librement, elle ne va rien qui vaille. Nous disons d'aulcuns ouvrages, qu'ils puent à l'buisle et à la lampe, pour certaines aspretés et rudesses que le travail imprime en ceux où il a grande part. Mais outre cela, la sollicitude de bien faire et cette contention de l'ame trop bandée et trop tendue à son entreprise, la rompt et l'empesclie ; ainsi qu'il adevient à l'eau qui, par force de se presser, de sa violence et abondance ne peult trouver issue en un goulot ouvert. En cette condition de nature de quoyje parle, il y a quand et quand aussi cela.
qu'elle deinaiule à estrc non pas ébranlée et piquée par ces passions fortes, comme la colère de Cassius (car ce mouvement serait trop aspre), elle veult être eschauffée et l'esveillée par les occasions estrangères présentes et fortuites : si elle va toute seule elle ne fait que traisner et languir; l'agitation est sa vie et sa grâce. Je ne me tiens pas bien en ma possession et disposition : le liazard v a})lus(lc droit que moy; l'occasion, la compaignie, le branle mesme de ma voix tire plus de mon esprit, que je n'y treuve lorsfjuc je le sonde et employé à j)art moy. Ainsi les paroles en valent mieulx ([ue les écrits, s'il y peut avoir cliois où il n'y a point de prix ( ij. »
Montaigne semble donc ici affaiblir ce que son jugement a d'absolu, quand il professe qu'à mérite égal il est plus facile d'cti'e prédicateur (|u'avocat ou bonnne de tribune. Il aime \v pnrlcr prompt , ce (|ui n'étonnera personne. Tempéré en tous points, il ne peut aspirei" (ju'à rélof|uence tempérée. Aussi ne veut-il pas, jH)ur inellrc* en branle sa nature, des passions fortes dont savait s'inspirer (jassius. Ces mouvements seraient Irojxtspres. Pour colorer sa parole, la conversation lui suffit ; mais il lui faut cet alimiMil ; Il veut être réveillé par F imprévu de l'occasion : fdf^ildlioii est sa vie et sa grcice.
(i) Cliap. \, liv. I.
LITTÉRATUR?: DE MONTAIGNE. Tl
11 aime la discussion orale. La conférence est pour lui le plus doux plaisir de la vie, ei, forcé de choisir, il consentirait, croit-il, plutôt à perdre la \Tie queTouie et le parler. Il loue les Athéniens et les Romains pour le charme et l'utilité des conférences étahliesdans leurs académies; il loue les Italiens d'avoir, en partie, conservé ces bonnes traditions littéraires. « De notre temps les Italiens en retiennent quelques vestiges à leur grand proufit, comme il se veoid par la comparaison de nostre entendement au leur(i). wYoilà donc bien des raisqns d'indulgence envers les orateurs sacrés qui ne discutent peis en pleine académie et qui n'ont pas d'adversaires destinés naturellement à préparer, animer leur réplique. jVIais si la conférence ou conversation avec un contradicteur éminent lui pi'ofite et l'enchante, si rémiiUition et Ui gloire le poussent et l'élesie/it alors au-dessus de lujuième, si l'esprit se fortifie par le contact des esprits vigoureux et réglés, il s'abâtardit par la fréquentation des esprits bas et nudadifs. Il n'est pareille contagion. Montaigne hélas ! sait ce qiCen vaut V aune (2). Aussi n'aime-t-il à discuter qu'avec peu d'hommes et pom* lui. Car de servir de spectacle aux grands ou faire à l'envie parade de son esprit et de son cacquet^ il trouve (jue ccst
(i) Livre III, chap. viii.
(2) Liv. III, chap. VIT.
72 CHA ITRE DEUXIÈME.
mestier très-messéant à un homme (F liormeiLv{\^. L'originalité qui est l'essence de Montaigne se révélera constainment dans ses indications , dans ses jugements, dans ses affections, dans ses haines. Il prendra donc à partie l'adversaire inné de toute originalité généreuse, le pédantisnie, l'esprit d'imitation , qui allourdissent ou qui uniformisent. Il a crn, dit-il, au début de sa vie que le pédante ou la magister littéraires n'étaient pas ce (ju'imagine le vulgaire ; que les railleries de la foule contre ces graves personnages accusaient bien plutôt l'ignorance des uns que le ridicule des autres. Il a rompu des lances pour leur réputation, leur estant donné en gom'erneinent. Longtemps a-t-il espéré que les honnnes d'élite corrigeraient l'avis du populaire et se mettraient du côté des savants si rudement traités. En ceci il perdait son latin (2) , car du Bellay lui l'appelait ce vers :
IMais je liais j)ar surtout un savoir péilantesque.
Montaigne, en prenant de l'âge, a trouvé (|ue du Bellay et le public avaient une grandissime raison et ré[)ète avec Rabelais : Magis magnos c/ericos non sunt /nagis nuignos sapientes (3).
(i) Livre III, chap. vu.
(2) Le mot est de Montaigne.
(3) Pardicn, les plus grands clercà ne sont pas les plus fins.
(RlCGNIRh,.SV//. 3.)
Je demeure assez médiocrement convaincu des grandes luttes que Montaigne dut se livrer à luimême avant de se rangei* enfin avec le populaire , avec les hommes spirituels de son temps, dans le parti qui l)attait en brèche le pédantisme et le pédant. Les souvenirs du collège de Guyenne n'étaient pas, ([uoique fort injustes assurément, pour arrêter longtenq3s3Iontaigne dans la voie où sa conqjlexion le poussait. Le préambule de cet intéressant chapitre r I ) pourrait bien n'être, après tout, qu'une des précautions de bonhomie un peu féline à l'aide desquelles notre auteur se complaît à s'approcher de ses victimes pour s'en donner à cœur joie, sans qu'il ait l'air, d'abord, de les déchirera belles dents. Aussi, comme il se moque tranquillement des formes enqjesées des écrivains ou professeiu's ([ui ne travaillent (jiià remplir la mémoire en laissant r intelligence et la conscience viiides. Voici encore un de ses traits ou leçon de littérature et de goût ; vous me direz si le trait ou la leçon ont vieilli. « 1 out « ainsi que les oyseaux vont quelquefois à la queste a du grain et le portent au bec sans le taster pour « en faire beschée à leurs petits ; ainsi nos pédants « vont pillotant la science dans les livres et ne la « logent qu'au bout de leurs lèvres pour la dé- « gorger seulement et mettre au vent. »
(i) cii.Tji. wiv, liv. r.
Cette épigramme lancée aux érudits et aux littérateurs pillotants du seizième siècle n'avait garde de IVa])per dans le vide. Professeurs aux écoles publiques, prosateurs, glossateurs, poètes, chacun, c'était la mode alors, faisait assaut de citations, de brocards et d'argumentation. La figure du littérateur disparaissait sous un vestiaire d'emprunt composé d'oripeaux latins et frangé d'apliorismes empruntés à toutes les langues. Il fallait, en vérité, avoir reçu de la nature une personnalité bien vivace pour qu'il en restât ([uelcjue trace au milieu d'un pareil fouillis.
En train de ridiculiser la doctrine pédante, les habitudes exagérées du temps, Montaigne accentuera bientôt ses apostrophes, et l'école imivei'sitaire du seizième siècle sera parfois cruellement dépecéeau festin de sa piltores({ue ci'itique. Chacun sait connnent on disputait au lieu de discuter dans tous les centres scolasiicjues; comment l'idée d'autorité en matière d'arts et de science, excellente en soi, nécessaire, avait fini par absorber l'initiative individuelle, le mouveuient naturel et la vie, dans les chaires puhll(]UCSou sur les bancs des facultés. La stérilité des débats, l'intolérance grossière y prenaient,le plus souvent, la place des enseignements sérieux ou des conti'ovcrses utiles. Des })rovisions de science laborieusement ramassées , qui auraient pu se ivpandie eu scnieiu^es fécondes sur une jeunesse
attentive, se dépensaient en pure perte ; on combattait pour le mot, onoubliait l'itlce ; la simplicité effrayait , on la tuait sous Tapprêt. La construction tlu syllogisme préoccupait beaucoup plus d'ordinaire que le fond même de cet argument qui constitue l'intelligence. On se passionnait à faux par amour de la vérité , mais au moins on se passionnait ! Montaigne, qui aimait les causeries utiles , les conférences courtoises , mais détestait le bruit et se passionnait rarement , imposera silence aux disputeurs. Il serait prct à se mettre en colère si le sage pouvait se fâcher. « Nos disputes devroient être deffendues et punies, écrit-il, comme d'aultres crimes verbaux. Nous n'apprenons à disputer que pour contre-dire , et chacun contre-disantet estant contre-dit, il en advient que le fruict des disputeis c'est perdre et anéantir la vérité (i). » Plus loin, parlant des « maîtres ès-iuiiversités : K Veoidon plus de barbouillage au cacquet des harangières qu'aux disputes publiques des hommes de cette profession? j'aymerois mieux que mon fds apprinst aux tavernes à parler qu'aux escholes de la parlerie. Ayez un maistre ès-arts, conférez avec lui, que ne nous domine-t-il et ne nous pcrsuadet-il par la force et la grâce de sa raison, au lieu de mesler à son escrime les injures, l'indiscré-
(i) I.iv. III, (hap. vxiT, de l'Art, de conférer.
7G CIIAIMTRE U liUXlEMi:.
tion et la rage? qu'il oste son cliapperon, sa robbe et son latin. Qu'il ne batte pas nos aureilles d'Aristote tout pur et tout crud : vous le prendrez
pour l'un d'entre nous ou pis
J'aynie et honore le
sçavoir aultant que ceux qui l'ont. C'est le plus noble et puissant acquest des hommes; mais j'abhorre le pédant, qui n'est pas un homme mais up. livre, qui ne sent pas mais répète... En quelque main le sçavoir est un sceptre ; en*quelque aultre, une marotte (i). w
Cette très-vive attaque contre le pédantisme littéraire, assez méritée cependant , seiidde un peu trop vive à Montaigne, si tempéré dénature. Pour se la faire pardoimer prend-il la peine, en conséquence , de s'accuser malignement lui-même d'une partie des infirmités dont il se moque chez les autres.
« C'est merveille, dit-il, combien la sottise se « loge sur mon exemple : Est-ce pas faire demesme « ce que ie fais en la plus part de cette composi- « tion? le m'en vais escornifllanl par cy par là, « des livres, les sentences qui me plaisent, non « pour les garder, car je n'av point de gardoire , « mais pour les transporter en cettuy-cy ; oii , h vrai « dire, elles ne sont non plus miennes ([n'en leur
« jjriMnièrc place
(i) Li\ir' Iir, cliap. VIII.
LITTERATURE DK MONTAIGNE. 77.
« Nous sçavons dire : Cic eio dict ainsi ; voylà « les mœurs de Platon ; ce sont les mots mesmes « d'Aristote. » Mais nous, que disons-iious nous- « mesmes ? x4utant en diroit bien im perro([uet . ))
Ce besoin d'être soi-même qui caractérise Montaigne , qui constituerait sa doctrine , si un tel bonnne eût pu songer à aligner de la doctrine, ce sentiment profond et naturel, ce goût exquis qui se révèle à chaque ligne, cet amoiu- de l'indépendance des lettres , n'iront jamais néanmoins jus(ju'à l'insurrection. Avec Marguerite de Navarre 'il serait un moment tenté de s'écrier, à propos dés nombreuses et diverses provisions cju'ou doiuie à l'espi'it. « A recevoir tant de cervelles estrangières et si fortes et si grandes, il est nécessaire f{uc la cervelle d'une honnne se rapetisse pour faire place aux autres. » Un moment il enseignerait volontiers que les plantes s'étouffent de trop d'humeur et les lampes de trop d'huile : ainsi fait l'action de l'esprit par trop d'étude et de matière.
Mais ce sophisme d'une comparaison ingénieuse, il le rejette vivement. Nourri des lettres, habitué aux plus fortes études, aux travaux de l'intelligence les plus constants et les plus variés, jMontaigne sait, par une victorieuse expérience, que l'usage grandit l'instrument au lieu de le rapetisser, qu'on reste soi en absorbant les autres, que sans des alimens sérieux, l'originalité se stérilise, l'art d'écrire s'abâ-
tardit, et que, s'il faut lutter contre le pcdantisme, il ne faut pas livrer son temps aux: hasards de l'ignorance etde la fontaisie. Aussi,s'enipresse-t-il bientôt d'ajouter : ce II en va aultrement; car nostreânie s'élargit d'autant plus qu'elle se remplit ; et aux exemples des vieux temps, il se veoit, tout aux rebours, des suffisants lionunes au maniement des choses publiques, des grands cajiitaines et grands conseillers aux affaires d'Estat, avoir este ensemble très-savants (i). »
Sous la réserve de cette nécessité de consciencieuses études, à défaut desquelles la littérature périt, INIontaigne revient continuellement à sonidée favorite, l'affranchissement de l'Ecole. Partisan du simple et du vrai , il veut surtout que, pour écrire et pour parler, on aille clairement au but ; (|u'on connaisse la valeur des mots, leurs pro[)riétés précises, ce en quoi il excellait lui-même; et qu'on n'ait j)as besoin de recourir à son lexi([ue pour soutenir l'hésitation de sa pensée. Il veut, ce qui n'est pas mal exigeant, (|u'on j)ense avant d'écrire. La vanité littéraire, il la raille, il la bafoue, et, pour (jue sa boutade atteigne en même temps les imiversités et les jeunes savants qui s'y bourrent de grec et de lalin, il dit de ces derniers : « Ils en dévoient ra})porter l'ame j)leine , ils ne l'en raj)por-
(i) I.iv. I, < liii|>. wiv.
LITTÉRATURE Ui: MONT AIGNE. 79
tent que bouffie, et l'ont seulement enflée au lieu de la grossir (i). » Des sa vanteaux, comme il les qualifie, il ajoute fort plaisamment dans l'idiome périgourdin, qu'ils sont : lettre-férits^ ce qui signifie que les lettres leur ont donné un coup de marteau sur la tête. Aussi se plaint-il amèrement, sans s'en étonner, du discrédit oii sont tombéesleslettres. Sauf des exceptions qu'il vénère et qu'il cite, les lettres ont mérite le peu d'état qu'on en a fait et qu'on en fait encore, car elles ne se trouvent « que par rencontre aux principaux conseils des rois. » Toute littérature, tout enseignement, toute école publicjue qui n'a pas pour but principal d'améliorer les mœurs, de rectifier le jugement, élever, éclairer la conscience, Montaigne la repousse connue inutile ou comme dangereuse : « A quoi sert la science, si l'entendement n'y est; si le bien dire n'y engage toujours au bien faire ? » Il ne faut pas attacber le savoir à l'âme, il l'y faut incorporer ; il ne l'en faut pas arroser, il l'en faut teindre ; et, s'il ne la cliange et améliore son état, certainement vaut-il beaucoup mieux le laisser là : dangereux glaive qui empêclie et offense son maître, s'il est en mains faibles , et ([u'il n'en connaisse l'usage. Telles sont les maximes du littérateur
(i) Voltaire, qui a imité ^lontaigiio si souvent, dit, en parlant de l'ori^ueil, dans le conte intitulé Ut Bégueule:
Bouffi, mais sec, euiienii des thaïs, Il lende l'âme et ne la iioiniil pas.
80 CHAPITRii DEUXIEME.
moraliste sur la haute mission tles lettres ; et c'est pour y avoir été infidèles, aussi bien qu'eu égard à leurs allures ennuyeuses, qu'il s'explique la petite estime oii on les a tenues. Il y cherche une autre raison qui vientlrait peut-être de ce c[ue, selon lui, les études en France, n'ayant « quasi aidtre but que le proufit », si ce n'est pour un très-petit nombre de ceux que la Providence a fait naître dans des conditions élevées , mais à qui leur profession ne permet pas de développer leur goût inné pour la littérature, il ne reste plus ordinairement pours'engager tout a fait à l'étude que les gens de basse fortune qui f (jiicsleiit des inojcns à vivi-c. Dans ce milieu, la science se développe mal; d'après Montaigne, elle s'altère; ap])réciation dont il ne faut évidenunent accueillir qu'une partie. "Si cette « fin de s'en enrichir, qui seule nous est aujoiu'd'hui <i pi'oposée, par le moyen de la iurisprudence, de rt la médecine, du pédant isme et de la théologie « encore , ne tenoit, nous dit-il, les lettres en « crédit, vous les verriez, sans doubte aussi mar- « miteuses qu'elles furent onc(jues (i). Il ne comprend pas la science de bien dire, sans le but de bien faire. C^e qu'il lui faut, c'est un plus grand nombre d'Athéniens dans Sparte et plus de l^acédémoniens à vVtbènes. Ici \\\\ continuel (>vercice de la langue , là basTexerciceconslant de ràme;ici
(i) Ijv. F, cliai). NMV.
MTTliRAïURl': DE MONTAI T. .\ E. 81
(lesrliéteurs, des musiciens, des peintres ; à Sparte, des législateurs, des magistrats, des empereurs d'armée. A Athènes, des combats de tribune; à Sparte, le caractère et l'action fortifiés par la discipline. Sa préférence est pour Sparte ; il la pousse même un peu trop loin, et sur un mot qui sent le paradoxe, J.-J. Rousseau qui s'est si fréquemment inspiré de la littérature de Montaigne, improvisera une éloquente pliilippique pour démontrer que le rétablissement des sciences et des arts a été funeste aux mœurs publiques (i). Les prédilections littéraires de Montaigne sont donc conformes au résuU tat qu'il se propose en tout : élever en moralisant. Quel (loniniage, s'écrie-t-il, si les lettres ne nous apprennent nj à bien penser nj ci bien faire (2)? Avec ce sentiment sur la littérature, il est facile de pressentir les livres qu'il affectionnera, ceuv dont il conseillera l'étude. Sa vieille ame puisante ne se laisse plus cJiatuiitiller non-seulement à V Arioste^ nuiis encore au bon Ovide .
(r) Discours de Rousseau à rAcadémie de Dijon sur ce sujet mis au coiicoius : Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs. Une phrase de l'humoristique Helvétien suffira comme spécimen : « Il est de la dernière « évidence qu'il y a plus d'erreiu's dans l'Académie des sciences " c|ue dnns tout un peu])le tie Hurons.»
iMonlaigne préconise aussi la discipline des Perses, ([ui n'admettait pas les rhéteurs.
(2) I,iv. I, chap. XXIV.
Les Fables d'Esope l'intéressent, parce que, derrière leur transparence , il y trouve, pour la plupart (c des sens plus vifs, plus essentiels et plus internes » que n'en ont révélé plusieurs conunentateurs du fabuliste. Voilà pourquoi il se complaît encore à creuser le mystère. Mais ses amis en poésie il vous les nomme avec entliousiasme. Virgile, Horace, Catulle tiennent de bien loin auprès de lui le premier rang. On sent qu'il a vécu dans la familiarité de ces maîtres, qu'il les compare, les apprécie, les particularise sans efforts et sans liésitation. C'est de la plus liante critique, c'est un mot pour caractériser un poëme, une ligne qui trace un parallèle, classe et distingue les esprits. Il dit des Géorgi(jues : l'ouvrage le plus accompli en poésie; de Y Enéide, par comparaison, « l'aucteury eust donné encores quelque coup de pigne ( i ), s'il en eust eu loisir ». 11 aime aussi Lucien et le pratique volontiers « non tant j)our son style, (|ue pour sa valeur propre. » Aucune nuance ne lui écliappe. Térence le séduit par le tour fin de la pensée, par sa muse tranquille et douce, ])ar la mesure, l'élégance, par la vérité de ses peintures, j)ar la vie qui règne en ses portraits. « A loule lieure nos actions me rejettent à lui ». Il le (|ualifie en passant : « la mignardise et les grâces du lan-
(i) Peigne.
gage latin et concourt puissamment à le naturaliser français. » Beaucoup moins sympalliique à Plante, dont la grossièreté, Timmoralité intentioimelles le repoussent ; dont les vers désordonnés et boiteux <f ne peulvent se remettre sur pied ; » il lejnge, malgré sa verve comique, encore plus inférieur à Térence que Lucrèce ne l'est à Virgile (i). L'atticisme , la douceur, la beauté, soutenues des éj)igrammes de Catulle, lui plaisent autrement que w tous les aiguillons de quoy Martial aiguise la queue des siens. » Il n'aime ni l'effort, ni l'appi'êt. Catulle se fait sentir sans s'émouvoir, Martial se démène et se guindé (i). Avec ce tact si sûr, cette
(i) Montaigne désirait demeurer convaincu que Scipion et son ami Lélius se cachaient sous les meilleures comédies de Térence; il ne voulait pas qu'on le deslogcat de celte croyance, et disait de Térence en le comparant à Piaule : « Cetluy-cy « sent mieux son gentilhomme. » Le dix-septième siècle adopta l'opinion de Montaigne. Térence fut son poëto favori. La Harpe, au dix-huitième, pense aussi comme pensait Montaigne. Diderot admire Térence , mais il ne veut pas qu'il sente son gentilhomme ni qu'il ait rien emprunté à Lélius ou à Scipion. On sait tout ce tpie lui doit Molière.
(2) Son affection pour Catulle ne l'empêchait pas de reconnaître que parfois les ornements trop recherchés de la forme faisaient perdre de vue la matière et s'arrêter aux broderies. La tLirpe a sanctionné, sur Catulle, le jugement et le goût de Montaigne, en faisant remar(|uer toutefois que parmi ses épigrammes quelques-unes sont indignes de lui; il aime mieux ses madrigaux. Au reste, Montaigne par le mot
84 CHAlMTUi: DEUXIÈME.
prédilection pour la force au repos , pour l'emploi des moyens naturels, il n'est pas difficile de pressentir son jugement sur l'Arioste. Peut-être est-il im peu sévère envers cet audacieux poëte, qui a sa place désormais , ainsi que la donne le temps, à l'ahri de l'enthousiasme irréfléchi, du dénigrement systématicjue.
IMais si l'on ticMit compte de l'époque où vivait Montaigne, de l'engouement des honunes de la renaissance pour le chantre lascif de Médor, d'Angélique et de Rolland fiu'ieux; pour le poëte ([ui incidentait sans trêve le roman , qui coupait , reprenait ses récits, afin de surexciter l'intérrt ; qui non content d'entraîner ses lecteurs à la suite de seshéi'oïnesà demi nu(>s et de ses héros déshabillés, appelait encore au secours de son drame rin< cssanle répétition de la fiction et du conte; ([ui introduisait dans l'art, (jnoKju(> d'une façon séduisante, les moyens scéniques conq)li(|ués; si on songe que les )'omanti(|ues de réj)0(|ue compai'aient, en le préh'i-ant, lAi'iosle à Virgile, on coiiq)ren(lra (|U(> Montaigne soit resté ferme, à cet endroit, dans la ligne classique et (ju'il ait réagi contre un pareil égarement : « Que (hroient-ils ( les c(>nleiii|)()ran(s « de Virgile ) de la hestiseet s!u|)idilé l)arl)ares([U(-s
<'l)is;niiiu)i('S iii(li(|ii;iil surloiit ici le i;('nro cl'cs|>iil et le trait.
« de ceux qui luy comparent, à cette heure, « Arioste, et qu'en diroit Arioste luy-mesme?
0 sechim insipiens et in ficela ni (i) !
Suit le parallèle sonunaire de V Enéide et du Furieux, ce Celuy-là, on le veoit aller à tire d'aile, a d'un vol liauct et ferme, suyvant tousiours sa « poincte ; cettuy-cy , voleter et sautteler de conte « en conte , connue de branche en branche , ne s(î « fiant à ses ailes que pour ime bien courte trace verse et prendre pied à chas([ue bout de champ, ce de peur que l'iialeine et la force luy faille. » -
Excuisnscjue bracs tentât (2).
11 était conséquent avec lui-mcmc , ce génie de la mesure et du vrai, c|uand il goui'mandait à la fois les admirateurs exagérés de l' Arioste et les imitateurs serviles d'Aristole ; ([uand il rejetait aux contes de nourrice , et encore les trouvait-il insipides pour tous les âges, les Aiiiadis et telles sortes cCeseripts ; quand il bafouait à chacjue instant, la littérature pédantesque et incolore de sgn temps; quand par son propre exemple, il voulait l'engager dans une voie française ; quand, pour ne
(i) O siècle sans jugementet sans goût ! (Catulle, xliii.) (•2) El il lente de jjelitcs courses. ( Virg., Gcorg., IV, 194).
Deux citalious, on le reniarc|»era, tirées, pour conil»atlre un
poêle vulnérable, îles deux poètes préférés.
86 CHAPITRE DEUXIÈMI;:.
pas dépasser le l)iit , il se montrait réformateur et classique à la fois ?
. L'amour est le nerf des poètes. Aussi Montaigne se demande - 1 - il qui a pu « mal mesler Pallas et les Muses avec Vénus , et les refroidir envers l'Amour. C'.ar il ne voit aucunes divinités qui aillent mieux ensemble et s' entredoivent davantage. « Qui ostera aux Muses les inîaginations amoureuses, leur desrobbera le plus bel entretien qu'elles ayent et la plus noble matière de leur ouvrage; et qui fera perdre à l'Amour la conununication et service de la poésie, l'affoiblira en ses meilleures armes : parainsin oncliargeledieu d'accointance et de bienvueillance, et les déesses protectrices d'iiumanité etdeiustice, du vice d'ingratitude et de mescognoissancc. Je ne suis pas de si long temps cassé de Testât et suitte decedieu(|ueie n'aye la mémoire infoi'mée de ses forces et valeurs ;
A^nosco veteris vestigia Jlaminœ (i) ;
il y a encores quelque demourant d'esmolion et clialeur après la fiebvre :
]\cc milii (Icficidl ca'or liir, hùuiatttibiis aniiis (2) !
(i) Je reconnais la Iracc d'une ancienne passion. (Vii"'., Encidc, IV, 2 3).
(2) Que ceUc clialeur ne m'abanilonne pas clans l'hiver de ma vie.
Tout asseiché que le suis et appesauty , ie sens encores quelques tlecles restes de cette ardeur passée :
Quai Calto Ei^eo, perche Aquilone o Nota Cessi, che tutto prima il valse e scosse. Non s'acc/ieta egti pero, ma 7 suono e 7 moto Ritien delC onde anco agi ta te e grosse (i).
mais, de ce que je m'y entends, les forces et valeurs de ce dieu se treuvent plus vifves et plus animées en la peincture de la poésie, qu'en leur propre essence ,
El versus digitos habet (4) :
elle représente ie ne sçais cpcl air plus amoureux que l'amour mesme. Vénus n'est pas si belle toute nue, et vifve, et haletante, comme elle est icy chez Yirgile :
Dixerat ; et nii'eis hinc atque Iiinc diva lacertis Cunclantem ainplexu molli Jwet. Ille repente Accipil solitam jlammam ; notusqae medullas Intravit calor, et labefacta per ossa cucurrit : Non secus atque olim tonitru quum rupta corusco Ignea rima micans percurrit liimine nimbos. Ea verba locutus.
(i) Ainsi la mer Egée, bouleversée parle Notusou l'Aquilon, ne s'apaise pas après la tempête; longtemps irritée , elle s'agite et murmure encore. (Torq. Tasso, Gierus. liberata , c. xii, st. 63.)
(4) Le vers a des doigts. ( Juv., IV, 196.)
8S CUAlMTRIi DEUXIÈME.
Optfttos de lit aniplcxit.<- ; pUicidamqne petivit Conjitgis infiisus grrmio per membra soporein (i). »
Toulefois, ce charmant tableau n'a pas entièrement trouvé grâce devant le bon sens de IMontaigne. 11 connaissait le ménage du forgeron boiteux et de sa volage compagne. Il avait sur le mariage, d'ailleurs , des idées qui devaient influencer sa critique; aussi s' empresse- t-il d'ajouter à la suite des vers de Virgile : « Ce que j'y treuve à considérer, c'est « qu'il la peint un peu bien esmue pour une « Vénus maritale : en ce sage marché, les appétits « ne se treuvent pas si folastres, ils sont sombres « et plus mousses. L'Amour hait qu'on se tienne ce ailleurs que par luy et se mesle laschement aux « accointances qui sont dressées et entretenues « sous aulti'e titre, coumie est le mariage : l'al- « liance, les moyens y poisent par raison, autant « ou plus que les grâces et la beauté. On ne se
(i) Elle (lit; et, comme il balance, la déesse passe autour (le lui ses bras blancs comme la neige, et le récliaufle d'un doux embrassemenl. Aussitôt Vulcain sent renaître son ardeur accoutumée ; un feu (ju'il connaît le pénètre et court jusque dans la moelle de ses os. Ainsi un éclair brille dans la nuée fendue par le tonnerre, et parcourt de ses rubans de feu les nuages épars dans la région de l'air... Enfin, il donne a son éi>()iisc les embrassemcnts (|ii'clle attend, et, couché sur son sein, il s'abandonne tout entier aux charmes d'un paisible sonuiicil. (Virgile, Enéide, VIII, SSy, 892, traduction de Bernardin de Saint-Pici le, préambule de \ Avcadie).
« marie pas pour sov, quoy qu'on die; on se marie « autant ou plus pour sa postérité, pour sa face mille. » Théorie, sur l'amour dans le mariage, qui nous ramène involontairement à ce que nous avons dit de Montaigne considéré comme homme marié.
De le suivre dans tous ses ouvrages, quand 11 parle littérature, ce ne serait pas une fatigue assurément; mais ce serait peut-être un peu développer un des côtés de cette étude. Nous croyons devoir, cependant, quelques instants encore, nous arrêter avec Montaigne au milieu de ses poètes favoris'. S'il chérit la grâce en poésie, en cette matière comme en tout ce qui est du domaine de l'esprit, il cherche le sens; il veut qu'on ait une pensée, ime visée certaine, le moyen et le but; et, s'il fallait absolument choisir, il sacrifierait au besoin la grâce , l'élégance à la force : le mérite de la substance le rend indulgent pour la forme : il l'a prouvé en parlant de Lucain .
La poésie de Lucrèce le séduira par sa vigueur, h ce degré que, dans une circonstance il l'égalera passagèrement à Virgile, son plus grand poète et dont le chantre impie de In nature des choses est si éloigné de tout point. Comparant, en effet, la scène d'amour conjugal entre Vénus et Vulcain décrite par Virgile, au tableau passionné des amours de Mars et de Vénus (jue
90 CIIAPITRK DEUXIÈME.
Lucrèce nous a laisse, il n'hésitera pas, étant connus les personnages, à estimer que Lucrèce est plus logiquement dans le sujet : « Ce que Virgile dict de Vénus et de Vulcan, Lucrèce l'avoit dict plus sortablement d'une iouïssance desrobbée d'elle et de Mars :
Belli fera mœnera Mai'ors Armipotens régit, in grciniumqui sœpe tiiuin se Rejicit, œtcrno devinctus valnere amoris ;
Pnscit (imore tivir/os inlnans in te, dea, l'isus, Eque tuo pemlet resupini spiritiis ore : Hune tu, <lii,'fi, tuo recubantem corpore sancto Circiimfusn super, suaveis ex ore loquelas Funde (i).
Quand ie rinnine ce rejicit^ pnscit, inliians, molli., Juvet, medidlas^ labejacta^ pemlet ^ pevcurrit ., et cette noble circumfusa., mère du gentil infusus, i'ay desdaing de ces menues poinctes et allusions verbales qui nasquirent depuis (2). A ces bonnes
(t) Mars, ce Diou puissant par les armes, qui préside aux cruels exercices de la guerre, se rejette souvent sur ton sein, dompté qu'il est [)ar la blessure éternelle de l'amour... Ab^. sorbe en toi, déesse, il nourrit d'amour ses yeux avides, et, en se renversant, il est, comme suspendu à la bouclie. Lors-, (pi'il repose ainsi sur Ion corps sacré, ô déesse, enlace-le. dans tes bras, et laisse écliap|)er des plaintes caressantes, (Lucrèce, I, 23. )
(2) On remar(piera que Montaigne lOut entier au charme de ses deux lectures, cite ici tour à tour et les mois de Lucrècect les mots île Virgile dans ces Cicvw scènes amoureuses.
gents (i), il ne falloit d'aigïie et subtile rencontre : • leur langage est tout plein et gros d'une vigueur naturelle et constante : ils sont tout épigramnie ; non la queue seulement , mais la teste, l'estomach, et les pieds. Il n'y a rien d'efforcé, rien de traisnant, tout y marche d'une pareille teneur : Contextus virillis est ; non sunt circa floscidos occupât i (2). Ce n'est pas une éloquence molle, etseulement sans offense : elle est nerveuse et solide, qui ne plaist pas tant, comme elle remplit et ravit; et ravit le plus les plus forts esprits. Quand ie veois ces braves formes de s'expliquer, si vifves, si profondes, ie ne dis pas que c'est Bien dire, ie dis que c'est Bien penser. C'est la gaillardise de l'iinaginalion qui eslève et enfle les paroles : Pecliis est quod disertumjacit (3) ; nos gents appellent ingénient, langage , et beaux mots, les pleines conceptions. Cette peincture est conduicte, non tant par dextérité de la main, comme pour avoir l'obiect plus vifvement enqDreinct en Tâme (4)- ^'
(i) Virgile et Lucrèce.
(a) Solide esl leur discours; ils ne songent pas à se couvrir de petites (leurs. (Sénèque, Epist. 33.)
(3) C'est le cœur qui fait l'éloquence. ( Qiiiiililien, X, 7.)
(4) Liv. III, chap. V, page 44^. Là encore, lii critique de Montaigne a fait autorité. La verve, la vigueur, l'originalité de Lucrèce poêle sont louées dans les écoles modernes ainsi que les louait Montaigne. Voir uneremarquable notice sur le génie de Lucrèce et le talent de Catulle par M. Pierron, professeur au lycée Saint-Louis, Litt. rmnaine, page 3f)0 et suivantes.
92 CIIAPITRK DEUXIÈ.MK.
Ij'amour, comme moyen scénique, devait faire, soixante ans après, la plus grande gloire du Cid et racheter ses nombreuses imperfections. Pieri-e Corneille, lecteur assidu de Montaigne, par la création de Cliimène se chargeait de poétiser l'amour, réconciliant ainsi, suivant le désir de notre critique, Pa/ids et les Muses avec f éiuis. Le Cid parlera la langue universelle, rendra « aux muses le plus bel entretien qu'elles ayent, » la plus noble matière de leur ouvrage, et fera oublier, en faveur d'un amour héroïque et profond, les antithèses fatigantes, les vulgarités ([ui font tache aux grandeurs sublimes du drame.
La vérité dans les observations, laprofondeur dans les peintiu'cs, la concordance entre le mot et la pensée, ces qualités de premier ordre (|ue Montaigne vient d'analyser le ramènent vers son bon compagnon Horace, dont il nous dit ce mot encore:
u Horace ne se contente pas d'une superficielle expression, elle le trahiroit ; il vcoid plus clair et plus oultre dans les choses; son esprit crochette et furette tout le magasin des mots et des figures, pour se représenter; et les luy fault oïdtre l'ordinaire, comme sa conception est oultre l'ordinaire. Plutarque dict(i) qu'il veid le langage latin par les choses : ici de mesme; le sens esclaire et
(i) Vif (le Dénioslliôiic, ( lia|). i.
prodiiict les paroles , non plus de vent , ains de chair el d'os; elles signifient plus qu'elles ne disent ( I ) , »
Parmi les poëtes contemporains Montaigne ne fait pas un choix moins judicieux. Michel de l'Hospital, Jean Daurat (2), Théodore deBèze, voilà pour les Français poétisant en latin. Ronsard, ajoute-t-il, excelle aux vers français (3). Le premier, Montaigne avait compris le rôle de RonsarcJ dans la langue de la renaissance.
Ronsard, ({iii tenait en commande la cm e d'Evailles, en Vendômes, figura dans la guerre civile en France, et dans le Maine : il s'était mis à la ttte de la noblesse catholique du Vendômois, pour repousser les bandes protestantes qui saccageaient les églises des campagnes. (^De Thon, 1. x\x. Ueze, 1. VII.) Il servit la cause catholique de la plume ainsi que de l'épée, et trouva des inspirations éloquentes contre les novateurs qui prêchaient :
Une doctrine arnit'e,
Un christ empislolé, tout noirci de funice, Qui, comme un Mcliémet, va perlant en la main Un large coutelas rougi de sang humain.
(i) Loc. cit.
(a) Né en Limousin vers iSio-iofio, professeur au collège de France, en grande réputation pour ses vers grecs et latins. Ronsard fut son élève favori.
(3) Liv. Il, chap. xvir.
En dehors de la France, Montaigne ira chercher le Tasse pour le placer au premier rang de cette galerie des poètes vivants. Avec inie sûreté dégoût que rien ne saurait détourner et une autorité que les siècles ont consacrée, il dégage la gloire du Tasse de toutes les renommées bruyantes du moment; il l'aime, le visite, le lit et le caractérise en quelque mots, avec ses beautés magnifiques, ses défauts ou ses incorrections. D'autres viendront, et des plus écoutés, qui feront plus tard à Torquato Tasse une merveilleuse figure, encadrée de gloire et de rayons, comme il n'en resplendit jamais autour du front d'aucun poëte. Quelques-uns, au contraire, le déclareront fade, redondant, vide et moins inspiré que rhéteur. Nul no sera dans la justice littéraire. Montaigne seul aui'a, dès l'apparition de l'ouvrage, admiré le génie, précisé les lacunes, et constaté les causes qui motivent l'imperfection. Sans aucun doute , le chantre de la Jérusalem délivrée devait séduire à la fois la raison et l'imagination de Montaigne. Elévation et substance de la matière; liaison des idées, saines doctrines, noblesse et coloris du style, vigueur des tons; grandeur des conceptions, enchaînement des l)rillants épisodes à la marclie de l'action principale ; liisloire, gt-ograpbie, clioc et mouvenuMit îles races, science de la navigation et de la guerre , toutes ces nourritures et tous ces charmes de l'esprit sont
prodigués aux lecteurs de Clorinde, deTancrède, de Renaut et d'Armide. Loin de prendre terre à chaque instant, en compagnie de l' Arioste, le Tasse engagé dans les voies de Virgile, « vole aussi à tire d'aile, d'un vol haut et ferme, suivant toujours sa pointe; » plus majestueux, plus libre et plus hardi à mesure qu'il approche du but marqué par son inspiration. Mais le Tasse, s'inspirant aux sources de l'antique, y altère souvent son originalité si ten-. ! dre, si attrayante et si mélancoli({ue. Honière, Virgile , ont à peine eu le temps de changer de tunique pour passer de leurs divins palais dans les créations du poëte italien. On les y retrouve incorporés à chaque stance , à chaque situation, avec leur forme primitive. Tacite , Thistorien Josèplie, pour concourir à l'édifice élevé par le Tasse, deviennent, à leur tour, des matériaux de poésie à travers lesquels on dislingue encore fort clairement leur prose vigoureuse (i).
(i)Soliman,lesultan des Turcs, Arganl le Circassien, l'Amazone Clorinde osent sortir seuls des remparts de la Jérusalem musulmane; ils embrasent les tours, les machines des chrétiens assiégeants, font des chrétiens surpris un grand carnage, et rentrent triomphants dans laville assiégée(Ze Tasse, chants XI et XLI). A la place de ces héros de convention, mettez Tephtce, Mci^nssfii e, Chai;ims, trois vrais héros, trois Juifs de la Jérusalem assiégée par Titus, et vous retrouvez trait pour Irait, presque mol j)Our mot, le dramatique épisode. (Hist. Josep. et Tacite).
ae CHAPITRE DEUXIÈME.
C'est que le temps ou la possession de lui-même ont manqué à l'infortuné poêle pour fondre ces éléments divers au creuset de son propre génie, pour s'assimiler, avec son droit et sa grâce, les immortels modèles qui posaient devant son pinceau (i).
Au dix-huitième siècle Métastase et Voltaire n'en placeront pas moins le Tasse au-dessus de tous les chantres épiques.
Métastase admire sans réserve « ce poëme divin, qui séduit, charme, entraîne et inspire la plus respectueuse admiration, w
Voltaire, de même que Métastase, si hori juge d'ordinaire en matière de littérature, ne se contentera pas de classer le Tasse à côté d'Homère et de Virgile : le Tasse est allé, pour lui, <( hien au
(i) Alplioiise tl'Este le fit enfermer, sept ans, dans nne maison de fous à Ferrare, de iSjg à i58(). Rendu à la libi^'lé, le Tasse liiUa jusqu'à sa mort entre la raison et la folie. H refit sa Jérusalem (léUirée autant pour corriger c|ue!<iues-nns des défauts qu'a signalés Montaigne (]uo pour en relraiicher tout ce (pii était en i'iionneur île la maison d'Esté, de laquelle il axait reçu un ,si cruel trailenient ; mais ce nouveau livre, ({ue le Tasse intitula « La jMefIcsima Jcrusaleinme coiujuistata, et qui, malgré des vers charmants, trahit ralfaibiissement des facultés intellectneiles du poêle (Rome, iSg'i ; Parigi Abel d'Angeliei', iSgj), est hien inférieur au premier, qui conserve ainsi tous ses droits à la criliciue et aux éloges de Montaigne.
Le 'l'asse on le sait, nioin-ut à Rome en iî)i)j,au moment d'être solennellement eonroniié au (^apilole.
LITTÉRATLRIL DE MONTAIGJNE. 97
« delà d'Homère : il a peint ce qu'Homère crayon- M liait seulement. Avec plus de variété, ses héros « ont tous des caractères différents comme ceux « de V Iliade. Mais les caractères sont mieu.v an- « nonces , plus fortement décrits et mieux soute- « nus. Car il n'en est pas un qui ne se démente chez « le poëte grec et pas un qui ne soit invariable dans a l'italien (i). »
De la critique passionnée des détracteurs du Tasse nous avons dit un mot, et chacun d'ailleurs la connaît.
Montaigne a visité à Ferrare son cher Torquatô Tasso; il a contemplé, dans son malheur, ceglorieux inspiré dont la raison n'avait pu résister, dit-on , aux orages d'un sentiment d'amour, et sur ses tablettes de vovage il inscrit cette note célèbre : (f L'un des plus judicieux, ingénieux et des plus formez à l'air de l'antique et pure poésie qu'aultre poëte italien ait jamais été, Tor([uato Tasso. Je l'ay vu fou, se survivant à luy-mesme, mescognoissant et soy et ses ouvrages, lesquels, sans son sceau et toutefois à sa veue, on a mis en lumièie, incorrigez, informes (2). Tels qu'ils sont, ces ouvrages de M pure poésie w figurent parmi les plus appréciés
(i) J'oy. le Tasse, édition de Panckoucke, 1773. (5) Liv. II, chap. XII, Estais. Le Tas5e élait ué à Sorrenle, en i544-
de Montaigne, qui leur emprunte de délicieuses stances pour en décorer ses Essais.
Si du domaine particulier des romanciers, des satiriques, des poètes et des auteurs comiques, nous abordons une littérature plus grave, au moins ayant pour visée des sujets plus généralement sérieux ; si nous abordons le cliamp des lettres pliilosopliiques, quelles leçons de goût, de direction ne tirons-nous pas de Montaigne? Quelle finesse d'aperçus ; quel cliarme de langage ! Montaigne est là cliez lui , et vit-on jamais d'intérieur plus aimable? ses liommes, on le sait, sont Plutarque et Sénèque ; mais ils ne sont pas seuls en commerce dans sa librairie. Tous deux ont, pour son bumeur, cette commodité notable qu'ils traitent la science « à piesces descousues », qu'ils ne demandent pas l'application d'un travail continu et dont il se déclare incapable. Ce qu'il préfère dans leurs œuvres, ce sont « les épistres » de Sénèque, les « opuscules » de Plutarque (2); c'est, nous dit-il, la plus belle et la plus profitable partie de leurs écrits. Ce qui lui plaît surtout, dans ces livres des deux nioi'a-
(2) Les Opuscules ou œuvres morales de Plutairnie, jiubliées en lalin sous ce litre : Opiiscalu inoraliti l'iiilarcin Chtpronitci, Luj^diuii, Grypliius, i54y. comprennent cli\ volumes in-8", dans la traduction d'Amyof, édition de 1783. Les Opiisciilcs étaient les Essais de Pkitar(]ue, Questions et piapos de Idhlc, ou causeries pliiiosoijliicpu's, etc., etc.
LITTÉRATURE DE MONTAIGNE. »y
listes, c'est qu'on peut les prendre, les quitter où l'on veut, car les sujets examinés ne sont pas nécessairement dépendants les uns des autres. Les lecteurs des Essais comprendront à merveille, de la part de jVIontaigne, la raison d'une semblable préférence. Il suit la vie de Plutarque et de Sénèque; il nous les montre presque contemporains ; l'un et l'autre précepteurs de deux empereurs romains ; l'un et l'autre venus de pays étrangers ( i ) ; lun et* l'autre riches et puissants; se rencontrant ic en la pluspart des opinions utiles et vrayes. » Voici d'ailleurs leur parallèle intellectuel : « Leur instruction est de lacresme de la philosophie, et présentée d'une simple façon, et pertinente. Plutai-que est plus uniforme et constant ; Sénè({uc plus ondoyant et divers. Cettuy-cy se peine, se roidit et se tend, pour armer la vertu contre la foil)lesse, la crainte et les vicieux appétits; l'aultre semble n'estimer pas tant leurs efforts, et desdaigner d'en haster son pas et se mettre sur sa garde. Plutarque a les opinions platoniques, doulcesetaccommodablesà la société civile; l'aultre les a stoïcques et épicuriennes, plusesloignées de l'usage connnun, mais, selon mov, pkis commodes en particulier et plus fermes. Il pa-
(i) Plularqiip, né à Chéronée , en Béolie, l'an 48 de J.-C, précepteur et niinislre de l'empereur Trajan. — Sénèque, né l'an 3 de J.-C, à Cordoue, Espagne, précepteur et minisU'e de l'empereur Néron.
raist en Sénèque qu'il preste un peu à la lyi'annie (les empereurs de son temps, car ie tiens pour certain que c'est d'un iugement forcé qu'il condenuie la cause de ces généreux meurtriers de César; Plutarque est libre par tout; Sénèque est plein de poinctes et saillies; Plutarque, de choses : celuylà vous escliauffe plus et vous esmeut ; cettuy-cy vous contente davantage et vous paye nileulx; il nous guide, l'aultre nous poulse (i). »
On ne peut qu'admirer et relire.
L'amour persévérant que Montaigne portait à Plutarque et à Sénèque sera facilement compris de tous ceux qui ont plus ou moins praticiué ces moralistes philosophes. Evidemment Montaigne n'avait pas, sur les actes politicjues de Sénèque, adopté le jugement de Tacite ou de Dion Cassius. 11 pensait sans doute, comme le bon Amvot, (jue le philosophe Sénèque avait été surtout maltraité « par les mesdisants de son Néron » ; et s'il faut convenii- que ces médisants avaient le droit d'être nombreux, il est peut-être équitable aussi de remar(|ucr que, dans la situation terril)le (|ue IN éron faisait à ses minislrc^s, il faudrait des preuves bien certaines de leur paiticipation volontaire pour les rendre responsables de crimes (|ue vrais(Mnl)lal)lemenl ils n'ont pu (MnprcluM'. Amyot, ([ui fait la part des faiblesses humaines dans
(i) Liv. II, cliap. X.
LirTÉRATURli Dli MONTAIGNK. 101
Sénèque, par comparaison avec le sage et inflexible Thraséas, le défend néanmoins avec énergie sur le général de sa vie, sur la concordance parfaite qu'il remarque en lui, entre le précepte et l'exemple ;^ et, s' attaquant à Dion Cassius , détracteur acliarné de Sénèque, il invoque , pour repousser ses diatribes, l'opinion de « tant de tloctes anciens et modernes », et « serait bien aisé, ajoute-t-11, celui qui vouldralt tailler à Dion unerobbe de son drap, descouvrir en lui beaucoup de choses impertinentes et mal séantes au nom dont il fait profession (i). »
Sénè<pie et Plutarque se sont , en effet , ainsi que le rappelle Montaigne, rencontrés dans le sujet de plusieurs de leurs études morales. Mais on comprend, en lisant les œuvres du dernier, que Montaigne ait pu souvent s' écrier : « Plutarque est mon homme. » Jamais, h mon sens, de telles affuiités d'esprit, de goûts et d'habitudes n'ont, à travers les siècles, réuni plus complètement deux hommes de génie. Un parallèle détaillé entre Montaigne et Plutarque, outre qu'il exigerait, pour la comparaison de leurs travaux, de leur humeur, de leurs allures, un développement qu'une appréciation sommaire ne saurait comporter et qui aurait besoin, pour s'accréditer, d'une autorité que nous n'avons à aucun titre, ne rentre pas assez intimement dans le cadre res-
(r) Amyot, f^'ie de Sénèque.
treint tle notre examen littéraire. Qu'il nous soit permis néanmoins, de faire remarquer combien Montaigne a dû se laisser entraîner vers Plularque, S'il est vrai qu'en conférant avec les morts célèbres, on s'arrête de préférence aiq)rès de ceux qui ont pensé, qui ont parlé, qui ont agi, qui ont écrit, connue on pense, connue on parle soi-même, comme on est disposé à agir, comme on voudrait ])ouvoir écrire, il est facile de comprendre que Montaigne ait dû, en effet, vivre avec l'ame de Plutarque, s'arrêter devant son génie, qui le toucliait par tant de points. Et quand on écrit comme Montaigne^ et qu'on se remet, après seize cents ans, à discourir à la façon de Plutarque, il est juste de dire que c'est le génie qui reprend une conversation interronq)ue. A tous ceux qui ont lu dans les œuvres morales de Plutarque, U art de nourrir (^élever) les enfants ; les traités sur : La Cholère ; La force de r Tinaginalion'^ Le Mentir; La Histesse; La Iranqiiillilé (le C Ame et de C Esprit ; Conanent il faut lire les poètes ; Quels (uiinuuix sont les plus avises ; La pluralité des Amis, etc., il ne faudra pas demander la raison des affinités (pie j'indique. Avant de s'être retrouvé dans Plutarque, Montaigne avait dans l'ame et dans l'esprit, avec son tour particulier et le souffle du monde nouveau , les pensées, les observations, la raison prati([ue et le sens qui firent du philosopbe lettré de Cbéronnéc
LITTÉRATURE DE MONTAIGNE. i03
un écrivain sans égal pour son temps. Mais à côté des affinités signalées se rencontrent aussi des contrastes significatifs. Vainement dans Montaigne chercheriez-vous, la lanterne à la main , quelques pages sérieusement consacrées à la louange de la femme. C'estrépigramme qui abonde, et le chapitre des trois bonnes femmes n'est lui-même qu'une spirituelle injustice. Chaque ligne, au contraire, chaque mot, chaque nuance du cœur et de l'esprit respire chez Plutarque la haute estime de la femme. Pour réfuter l'opinion de Thucydide, qui prescrit l'obscurité aux femmes eu égard à leur infériorité, le grave et aimable Plutarque fait un chapitre sous ce titre : Des vertueux faicts des femmes ( i ) , dans lequel il assigne une large part de vertu, de dévouement, d'intelligence et de force à celles qui ont déjà le privilège de la grâce et de la beauté. Le monde romain, presque sans exception, fournit son contingent au panégyrique du sage, et nos grand'mères les Gauloises y sont traitées fort galanunent. Même sentiment, même tempérament ont dicté à Plutarque les Préceptes sur le Mariage. Vous savez ce que pensait là-dessus, ce que disait Motaigne. Ce ne sontMà, au reste, que des différences de foyer qui donnent raison à nos ap])réciations sur la température conjugale de Montaigne
(il OE lucres morales, éditions 1783-1787 : toin. 4> page f47»
et sur l'influence de cette température par rapport à certains jugements. Montaigne avait été amené à écrire qa un bon mariage se conduit sans la compagnie de V amour ^ et il se privait le plus qu'il le pouvait fie la compagnie de Françoise de la Chassaigne, bien qu'elle ne représentât pas précisément l'amour. Plutarque adorait sa femme Timoxène, et il se plaît à nous le dire. I.a naissance a beau être heureuse, si le mariage ne l'est aussi, tout le bonheur de l'homme est perdu (i). En dehors de ces points où la divergence nous paraît être le résultat de situations contraires, jamais deux hommes intellectuels n'ont été plus semblables. Plutarque a vécu dans Montaigne. Leurs procédés littérairessont jumeaux, pour ainsi dire, de même que leurs habitudes morales. Si l'homme moral nous ajiparaît chez Plutar(|ue, qui s cspiescuu cesse ^'axwû que nous le confesse également Montaigne pour lui-même, le lettré nous apparaît dans Plutarque s'approvisionnant à la façon dont nous parle Montaigne. Plutar([ue à Chéronée, h Rome, partout oii son destin le pousse, enregistre lui aussi ses pensées , heurepar heure , les dépose sur ses tablettes pour en décharger sa mémoire et les coordonner à l'occasion. iVvsl /a mise au, rôle de Montaigne. « J'ai recueilli , l'crivait Plutar([ne à son disciple Pac-
(i) I'liitan|"ie, Unnnncs iUuiirc.s, loin. II, elc.
LITTÉRATURE DE MONTMGM:. 105
cius, jeune noble de Rome, afin de ne pas vous faire attendre , quelques sentences touchant la tranquillité de l'esprit, compilées de longue main pour mon particulier » Cette coordination rapide des sentences éparses de Plutarque a jjroduit assurément un de ses plus admirables traités : De latranquillité de Vaine et dit repos de V esprit.
Par la verve, par l'imagination, le naturel, la grâce et aussi par une causticité douce, qualités innées de l'écrivain, Montaigne nous parait cependant avoir laissé bien loin derrière lui son illustre devancier Plutarque.
Amyot, en expliquant naïvement, par les différences atmosphériques , les différences organiques entre les Athéniens et les Béotiens, les premiers grêles de corps et du plus vif esprit ; les autres, au contraire, plus charnus et plus lourds de pensée, n'attribue naturellement à Plutarque que le coté charnu du tempérament béotien, et dit de lui pour l'esprit : « Ains comme ,
Entre buissons et épineux halliers Niiissent les fleurs des tendres violiers,
ainsi d'une terre coustumière de produire des gens de grosse paste, comme on dit, et plus propres à la guerre qu'aux lestres, nasquit Plutarque en la ville de Chéronée proche de Labadie (î). »
(r) Pindare, F>p:tm inondas, Plutarque, tous les trois Béo-
Si pom- n'c'tre pas né en Béotie, Montaigne n'en avait pas nioinsle coiyspoisa/if et lourd ^ vous savez également ce qu'était son esprit. Plutarque nous dit (le lui-même, à chaque instant, qu'il aimait les lieux retirés pour y penser, pour y écrire. Il se fût souvent enfiH'mé tlans la librairie de Montaigne. Plutarque assaisonnait d'une gaieté douce la gravite de ses études; il n'avait rien de pédantesque ou de morose. Ferme dans la pratique et dans l'enseignement de la vertu, il la voulait, pour qu'elle fut en rapj)ort avecl'lionmie, ni trop austère ni trop inabordable.
A ces divers points de vue, vous pressentez ou vous savez quel a été Montaigne. Sobre et tempérant dans sa vie, comme le philosophe périgourdin, Plutarque soignait, de même que Montaigne, sa tenue extérieure, de manière à ce qu'elle; répondît, mais sans affectation aucune, à l'idée qu'on doit se fane d'une vie bien réglée. Ainsi que Montaigne, il avait conservé l'amour du sol natal ; comme lui, et beaucoup plus cpie lui, mêlé aux affaires })ul)li- (|ues, il n'aspirait (|u'à se débarrasser de ses charges pour revenir à Cliéroni'e. « Quant à Plutarque, nous dit encore Amiot, ayant séioui^né longuement
lit'iis, coiislitiiciit «l'asso/. Iiciiroiises cxcpplions à la réputalioii tradilioiinclli-, et |>i()l)al)lc-iiieMt foil injuste, ([iruii avait laite à leur pay*. La rc|)utalion restera néanmoins. La Iradilion ne saurait avoir tort.
en Italie, et dedans Rome, ce ne luy osta point toutesfois le souvenir du doux air de la Grèce et de la petite ville de sa naissance; ains sentant, de fois h autre, lespoinctes d'vne sentence d'vn poëte ancien, lequel dit que :
En tout pays où nous auons peu naistre, Je ne sçay quoy <Je douceur on sent esire, Qui laisse en tous un joyeux souvenir, Kt Tapelit d'y vouloir revenir;
Il se retira en Grèce, h Gliéronéc, où il fut honorablement accueilli, et passa dans un repos fécond pour la postérité le reste de ses jours (i). »
Qui ne fait, en lisant ces lignes, un retour sur notre Montaigne confessant, dans sa vie publique, qu'il n'est point né pour les cours; aspirant à terminer en homme de bien ses diverses magistratures, pour se recueillir avec les lettres, dans son manoir paternel, et réalisant son projet, ainsi que nous l'apprennent ses Essais^ ainsi que l'heure en est marquée par l'inscription écrite de sa main sur les nuirs de sa chère retraite : Jnno Chrisli M.D.LXXI. y^l. "^^ pridie calend. Mari., etc inscription
(i) Plntarque voulut bien néanmoins accepter des fonctions publiques dans sa ville natale. Il s'y dévoua aux plus modestes emplois, de même qu'il en fut un archonte éminent. L'activité de son esprit et son amour pour Chéronée lui faisaient considérer, par comparaison avec sa vie passée, ces occupotions comme un repos relatif.
t08 CriAPITRE DEUXIÈME.
votive à laquelle se eonfornia Montaigne pour la plus grande partie de son existence, à dater de iSyi; car, si les incidents d'inie époque agitée, la fonction de maire de Bordeaux qu'il lui fallut accepter, les courts épisodes de sa vie de soldat, les nécessités d'un voyage et peut-être même ses charges à la cour, le retirèrent quelquefois ou quel- (jue temps de sa librairie bien-aimée, il se sentait, partout ailleurs que dans le lieu sain>age de INIontaigne, gcné, ennuyé cl contruint dans s(( peuu, de telle sorte qu'il s'empressait, aussitôt qu'il le pouvait faire, de regagner son logis et, dans ce logis, de rechercher sa tour.
Si Montaigne eslimcqu'il y ait rarementà reprendre et dans Plutarque et dans Sénèque , il n'en est pas ainsi ])our Cicéron . Il fait bon le voir atta({uer la manière de l'écrivain romain. C'est de l'escrime, de la raison, de la malice, du goût, mais c'est parfois aussi d'une rigueur quasi injuste. Il y avait dans le génie de ces deux honnnes une haine de tempérament. Montaigne, adversaire acharné des rhétein^s et des effets a])parents de style, des compendieuses stratégi(>s de langage, de la redondance des mots ou de leur dépense inutile, se décide cependant à pénétrer jus([u'au génie de (-iréron, en passant par sa rhétori<[ue. Il sent, derrière la mise en scène, le souffle du grand oralciu', cl j)roclame que : « Quant à son ('•l(K|uence, vWv a si, du tout, hoi's de comparaison; et
LlTTKRATLRt I)i: MOMAlG.Ni:. I0<)
croit que jamais liommo ne T (égalera, » Mais s'il a liàte de se rlébarrasser de l'éloquenre, en lui adiv^ssant des éloges fort uiérilcs, JMonlaigiie, qui semblait, au sujet de Cicéron , se défier de lui-mcine, n'entrepreml-il de parler (jue des ouviages ,<[ui peuvent « servir chez luy à son de.sscing; ce sont ceulx qui traietent de la philosophie spécialement morale (i). » lien trouvera le moyen.
Bornant ainsi son examen, en apparence, vous croirez peut-ctre qu'il va, un moment, envelopper sa pensée pour ne la dégager qu'ensuite : il craindrait trop d'imiter (acéron. « A confesser hardiement la vérité (car puis(|u'on a franchi les barrières de l'impudence, il n'v a plus de bride^, sa façon d'écrire me semble ennuyeuse, et tcnite aultre pareille façon : car ses préfaces, définitions, partitions, étymologies consunumt la plus grandes part de sonouvrage ; ce (ju'il y a de vif et de nioucUe estestouffé par ses longueries d'apprests. Si i'ay employé une heure à le lire, qui est beaucoup pour moy, et que ie ramentoive ce (juc i'eu ai tiré de suc et de substence, la pluspart du temps ie n'v treuve ([uc du vent; car il n'est pas encore venu aux arguments qui servent à son proj)os, et' aux raisons qui touchent proprement le nœud que ie
/,i) r.iv. II, cliap. X.
no CflAPITRi: DEUXIÈME.
(lion lie. Pour iiioy, (|ui ne demande qu'à devenir plus sage, non plus scavant ou éloquent, ces ordonnances logiciennes ou aristotéliques ne sont pas à propos ; ie veulx qu*on commence par le dernier j)oinct : ientcnds assez ([ue c'est que mort ou volupté : qu'on ne s'auuise pas à les anatomizer. Je cherche des raisons bonnes et fermes, d'arrivée, (|iii m'instruisent à en soustenir l'effort; nv les subtilités grannnairiennes, ny l'ingénieuse contexture de paroles et d'argimientation, n'y servent. le veulx des discours (jiii donnent la première charge dans le ])lus fort du doubte : les siens languissent autour du pot; ils sont bons pour l'eschole, pour le barreau et pour le sermon, où nous avons loisir de sonicillei', et nous sonunes encore, un (piart d'heure aprez, assez à temps jjour en retreuver le fû. 11 estbesoing de parler ainsi aux iuges qu'on veut gaigner à tort ou à dr(/ict, aux enfants et au vulguaire, à ([ui il iaull tout dire, et veoir ce qui portera. le ne v(>ux pas (pTon s'employe à me rendre attentif, et (ju'on me crie cin(|uante fois : « Or ovez! » à la mode de nos héraulls : les Romains disoient dans leur religion : JJoc age^ que nous disons en la nostre : sitrsiini conUi : ce sont autant de paroles perdues pour niov : ie viens tout j)r('paré du logis. Il ne me fault point (ralleichement ny saulçe : ie mange bien la viande toute crue : et, au heu de m'aiguiser raj)ptHil par ces j)répai'a-
toires et avant-jeux, on me le lasse et affadit (i). » Montaigne, au reste, ne tolérait chez aucun écrivain le temps perdu en préambules, les longueurs, sans but, de style ; il n'entendait pas que le nombre remplaçât la substance, mais, réunis, il estimait qu'ils pouvaient s'entre-aider. Au divin Platon lui-même sa justice distributive ne sauraft épargner quelques-unes des critiques qu'il dirige sur Cicéron. « La licence du temps m'excusera-telle de cette sacrilège audace d'estimer aussi traisnans les dialogismes de Platon mesme, estouffant par trop sa matière; et de plaindre le temps que met à ces longues interlocutions, vaines et préparatoires un homme qui avait tant de meilleures choses à dire (2). »
A cet esprit chercheur il fallait, pour qu'on l'intéressât, offrir l'hislolre et surtout l'honmie en pâture. Aussi se sent-il, de préférence, attiré vers les lettres de Cicéron à Poinponius Atticus, non-seulement parce qu'elles renseignent amplement sur les affaires de l'époque, mais beaucoup plus pour y découvrir lecaractère réel de l'écrivain ; car « j'ay, ditil, une singulière curiosité decognoistre l'âme et les naïfs jugements de mes aucteurs. » Pour Montaigne, Cicéron c'est la vie extérieure; c'est le bruit au forum, au sénat. S'il voudrait ouvrir l'âme palria-
(i) Essaie, loc. fit.
(2) Liv. II, cliap. X.
112 CHAPITRE DEUXIÈAIE.
ti(iiii' (lol)rutiis, dont la vei'tii l'attire, et l'entendre deviser au foyer domestique ou dans le Imis-elos de sa tente, à la veille d'une bataille, il n'a pas un très-grand souci de lire dans le privé de l'auteur des harangues et plaidoyers, quand ce dernier est ou croit être seul. Au moins ne pense-t-il,pas ([U^en dehors de la science , il y eût beaucoup d'excellence en son Ame. Pour lui Cicéron était une paixîle; ce n'était pas un caractère (i).
Il n'est pas davantage suspect d'excessive tendresse potu' Ciicéi'on considéré connue écrivain , en géijéral. De SencctiUe^ de ylniicitici ne méritaientils pas cependant une aimable exception aux censures (2)? J'en dis autant des friniilières^ dont l'allure simple et naturelle convenait à l'esprit de Montaigne. J'inclinerais à croire, malgré leséloges donnés par Montaigne à l'ijratetu" et h la beaut(î du langage, (pic noti'c lettré, en ([uehjue partie derexameii (ju'il se plaçât, avait toujours, parsouvenir, lesoreilles et les veux agacés a du curieux soing de certaine longue cadence au bout des clauses, » (pi'il signale dans les discours de Cicéron, et dont Tacite aurait fait l'impitoyable et spiriluelle satire (3). Toutefois,
(r) Ce iii;;cni(iit sur CiccTOii, on tant ([iriiommo publie, est sans (Idiile, trop al).s(>tti.
(a) Moulaij^'ne parait l'avoir faite pour \eVY:\hé de l' .Emilie, dont il elle avec plaisir plusieurs passaj:;es.
(3) Ou allrihtie à 'l'aeile un Dialof^iie eulre trois orateurs, oùCicéron est fort mallraitt;. M. liuruoulest »le eeUe opinion.
la philosophie élevée et religieuse de Cicéron plaît à Montaigne^ qui la cite et l'invoque souvent.
Les historiens sont « sa droicte halle (i). » Au milieu des luttes puhliques , dans les aventures des peuples, dans le choc des gouvernements, sous le rôle actif des personnages principaux ou derrièrp le rôle assez souvent passif des masses, il étudie, il analyse l'homme. La variété, la vérité de nos conditions internes en gros et en détail, la diversité des movens de notre assemhlaiïe et des accidents qui le mènent, il aime à les rechercher dans l'histoire. Les biographies de Plutar(|ue auront, :i cet endi'oit, logiquement leur place et leur éloge. Il est marri également que nous n'avons pas « une douzaine de Laërtius, ou qu'il ne s(nt plus estandu, plus entendu » (2), tant il est curieux de connaître les fortunes et la vie de ces grands précepteurs du monde, aussi bien ([ue d'apprécier leurs dogmes et leurs fantaisies. Montaigne, qui n'estime rien tant que les historiens ayant prati([U{; les affaires, conduit les peuples, dirigé les armées, c'est-
(i) Le plus doux et le plus aisé de ses amusements. ( Essais, livre II, chap. x.)
(2) Dio^ène Laêice, écrivain grec, natif deLaérte en Silicie, vivait l'an igo de Jésus-Chiist et appartenait, à ce qu'on pense, à la secte épicurienne. Il a écrit un ouvrage en dix livres, fort précieux pour l'histoire delà philosophie, sous ce titre : Dr lutis, dognuitibus et apophtliegmatibus claroi uni phiiDSophorum.
à-clire les liommes auxquels il a été donné d'expériinenter deliaut riiumanité; Montaigne, qui, aces qualités de situation, sait que l'écrivain peut d'ordinaire ajouter la marche rapide du style, la précision du jugement, le trait qui le peint lui-même et le mot des événements ; Montaigne, qui veut, en matière d'histoire, sentir les faits vivre sous la parole, la phrase agir, la pensée s'incarner, la déduction arriver sans efforts; Montaigne, dans ce genre d'écrire, prendra César pour son modèle : « César singulièrement me semhlc mériter qu'on l'estudie, non pour la science de l'histoire seulement, mais pour luy mesme; tant il a de perfection et d'excellence pardessus toutsles aultres, ([uoytpu^ Salluste soit du nombre. Certes, ie lis cet aucteur avecques un peu plus de révérence et de respect (]u'on ne lict les humains ouvrages; tantost le considérant luy mesme par ses actions cl le miracle de sa grandeur; tantost la ])ureté et iniinilahle polissure de son langage, cpii a surpassé non-seulement touts les historiens, comme dict Cicero i^i), mais h l'adventure Cicero mesme : avec([ues tant de sincérité en ses iugernenls, parlant de ses ennemis, que, sauf les faulses couleurs de quoy il veull couvrir sa mauvaise cause et l'ordure de sa j)eslilente ambition, ie pense qu'en cela seul on y puisse
f r) (j( éioi), llniliiSy r.yS.
trouver à redire qu'il a esté trop espargnant à parler de soy ; car tant de grandes choses ne peuvent avoir esté exécutées par luy, qu'il n'y soit allé beaucoup plus du sien qu'il n'y en met (t). »
Les mêmes pensées reparaissent développées jusqu'à l'enthousiasme dans une page autographe de Montaigne, restée longtemps inédite et possédée par M. Parison. Cette page a été communiquée par lui au D. Payen,qui l'a publiée en i855.
« Sôme, c'est César vn des plus gras miracles delSature; si elle eût volu ménager ses faueurs elle eut bié faict deux pièces admirables. Le plus disert, le plus net et le plus sincère historien qui fut iamais, car en cette partie il n'en est nul Romain qui lui soit côparable et sui très-aise que Cicéro le iuge demesme. Et le chef de la guerre en toutes côsidératiôs, des plus griïs qu'ele fit iamais. Quand ie cosidère la grandeur incoparable de cette ame, iescuse la uictoire de ne s'estre peu desfaire de luy, voire en cette très-injuste et très-inique cause. Il me sîible qu'il ne iuge dePopéus que deus. fois; ses autres exploits et ses coseils il les narre naïfuemat, ne leur dérobât rien de leur mérite, voire parfois il lui preste des recôandations de quoi il se fut bie passé, côme lors qu'il dict que ses coseils tardifs et côsidérés étoieut tirés en mau-
(i) Liv, II, chap. x.
iiaise part par cens de sô année, car par la il sable le vouloir docliaryer daiioir donné cete misérable bataille, tenat César cobatvi et assiégé de la fein. Il nie sable bien qu'il pas.sevn peu legièiTinent ce grad accidat de la mort de Po})éius. De tous les autres partis côtrères, il ë parle si indifferamàt, tîttostnous proposât fîdèleinat leurs actiôs vertueuses^ tâtost uicieuses qu'il n'es^t ])as possible d'y marcher plus côsciensement. S'il dérobbe rien à la vérité i 'estime que ce sait parlât de soi, car si grades choses ne peuuent pas estre faictcs par lui qu'il n'y ait plus du sien qu'il n'y en n>et. C'est ce liure qu'un général d'armée detu'ait cotinuellemat auoir deuat les veus ])our palro , corne faisait le marescbal Sti'ozzi, (jui le sauoit quasi par c(/'ur et l'a traduit. »
L'univei-î^alité , la supériorité intellectuelle de César, homme d'i'ltat , législateur, capitaine, historien, orateur, pocte, voin' même gramniairien(i)^ attirent Montaigne à ce point (ju'en maints en-
(i) César, qui n'avait peur que <k'\ant ini Ixirljarisnie^ écrivit sou traité tle \\hi(iloi;ir , selon Suétone, duraul le passage (les Alpes, quaud il allait rejoitulre son année. Il i)icicnclait (\\iG la connaissance <le la langue devait Srcrvir de baseaux bonnes lettres; que la puielc*^, la propriété cl l'Iieureuv choix des mots devaient conqjler dans l'art d'écrire, et il faisait aux locutions cl loiirnurcs vicieuses une rude et spirituelle irucru-.
droits de ses -Essais il lui envoie des souvenirs aussi variés que les divers aspects de ce génie. Les Commentaires^ feuilletés chaque jour, se couvrent des notes de Montaigne, et la Bibliotliè([ue de Bordeaux: compte aujourd'hui cet exemplaire parmi ses plus j)récieuK trésors. Là encore Michel de Montaigne aura fait faire un grand pas à son siècle dans le domaine de l'appréciation littéraire. Avant lui , César était généralement relégué dans la catégorie des agréables narrateurs. Montaigne, le premier, en vulgarise les beautés. Son opinion est passée à l'état de loi dans le monde des lettres. Sur tous les tons, dans les collèges de tous ordres , dans les Cours de littérature, on nous montre avec les mêmes nuances , le vrai César, le César dessiné par INIontaigne. Mais, de peur, sans doute, de blesser la modestie posthume du vieux peintre , on oublie consciencieusement d'attacher son nom au portrait (i).
(i) Un exemple entre cent. M. Pierron, professeur au Lycée Si-hou\s, Hisl. de la Littér. romaine, iSSa, page 3o3 à 3i6, dans sa Notice sur César, développe très-exactement les appréciations de Montaigne. A la page 812 in fine , son jugement n'est mêmeque la reproduction /«7/e/Y//c de celui de Montaigne. Or, il cite à l'appui de son opinion Vossius, savant allemand, mort en i<i49> HU' "'^i fait là-dessus que continuer la donnée de Montaigne; il cite Henri IV, que Montaigne avait initié à César; Bossuet, Napoléon, etc., et oublie de mentionner Mou-
De César, qui est pour lui « un des plus grands miracles de la nature , » Michel de Montaigne arrive bientor à Tacite.
Léon X , qui faisait de la presse naissante un si glorieux usage , venait de répandre en Europe la première édition correcte et complète de Tacite. Mutilé par le temps, malgré les soins pieux de l'empereur son homonvme (i) , défiguré par la plupart des manuscrits conservés, l'inmiortcl histoilcn, après mille ans d'éclipsé , reparaissait enfin , dans ce ([ui nous restait de ses œuvres, avec toute la pureté du texte antique (2). Comment Montaigne appréciera- t-il cette majestueuse iigure?
Pour Tacite , ses sympathies , ses très-sérieux éloges impli(juent d'inq)ortantes réserves. Il vient de courre d un fil L' histoire de Tacitiis , ce qu'il n'a fait depuis quatre ans j)our aucun livre. C'est à la sollicitation d'un gentilhomme que la France
taigne. Quant il sera à Tacite, M. Pieiron ne procédera pas aulreincnt.
(i) Chacun sait que l'empereur Tacite ordonna par un édit, dont il surveilla l'exécution, qu'un exemplaire de cliaeun des nonil)reux ouviages de Tacite lut déposé dans chacune des bil)liothèques publiques de l'empire romain.
(2) BéroaIde,bibliothécaire du pape.avaitdirigc l'entreprise; P'.lienne Guilleict l'impression : lùlitùtn piinc<'[)s, i5i5. Un <les chasseurs <I<î livres de rinfali^altle Léon X avait découvert et payé à prix d or, dans ini monastère de Westplialie, les cin(| premiers livres des Jiui(ile.s,{[\io\\ croyait perdus.
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ostiino beaucoup (i), qu'il a accompli, trune traite, cette capitale lecture. La puissance, riioniitteté des vues de l'historien, la profondeur de son esprit, la concision féconde de sa formCy frappent et attirent Montaigne. 11 aime les considérations particulières, les portraits de mœui*s', les drames privés qui occupent , chez l'écrivain romain, une grande place « du registre publicque. » Cette façon d'histoire est de beaucoup la plus utile : les mouvements publics dépendent plus de la conduite de la fortune ; les privés , de la notre. Ceux qui doutent de la foi de Tacite, s'accusent assez, pense Montaigne , de « luy vouloir mal d'ailleurs ». H a, dit-il, les opinions saines et pend du bon parti aux affaires romaines. C'est plutôt un livre à étudier et à apprendre que ce n'est un livre à lire. Depot ou provision et ornement de ceux qui tiennent quelque rang au maniement du monde, c'est une pépinière de discours éthiques et politiques. Mais Montaigne lui reproche, avec l'aridité, une laconique indifférence dans les détails intimement liés , cependant, au cadre (ju'il embrasse. Les empereurs dont il est riiistorien ont fait du principat un instrument d'horrible tyrannie. La mise en jeu du gouvernement oppressif des Césars a dû produire forcé-
(i) Il ne nous dit pas quel est ce pevsoiinaj^e.
120 CHAPITRi: DEUXIÈME.
ment de « notables actions en lein's sii})lects » , avant qu'ils ne succombent ; il fiillait s'y arrêtei' davantage et ne pas se borner h enrôler le dëeès des victimes. « Souvent, dit notre critique, je le « treuve stérile, courant par-dessus ces belles « morts, comme s'il craignoit nous fascber de « leur multitude et longueur (i). » Malgré mon culte pour Montaigne, je me range ici du colô de Tacite, vers lequel m'entraîne d'ailleurs inie admiration respectueuse non moins ancienne et non moins motivée.
Vingt morts célèbres sont caractéristiquement racontées par Tacite. Condamné à mourir, sous le règne de Claude, par la liaine de Messallne , Aslatlcus donne un grand rejxis dans ses jardins, lait dresser son buclier à d<Mi\. couchées des tables du banquet, le visite et le fait transporter un peu plus loin, dans une autre direction du vent, 'c (K; peur ([ue la flamme n'endonunage l'ombrage de ses arbres (2). » Ce grand seigneui- de Rome, avec son Insoucieux courage, ne vit-il pas encore ])()ui* nous, grâce à deux coups du pinceau de Ta(;ite.^ Et ces monceaux de cadavres dont INc-ron s'entourera plus tard, en di'couvrant la conspira-
(i) Es.sais , liv. 111, cliap. viii.
(v.) Viso laiiicn luj^'o jiissocuic lianslLTii partom in aliam, ne opacilas arlK)riiin vapoit; ij^iiis iiiiiiiierolur. (lacile, Âmut- Irs, liv. XI, § II.)
lion de Plson , sont-ils jetés dans la fosse commune sans que Tacite les ait auparavant consacrés et classés pour riiistolre ? A côté du poète Lucaln, qui, pour sauver sa vie, livre sa propre mère ; de Scévlnus, Sénécion, Quinctianus, qui dénoncent leurs meilleurs amis, la courtisane Eplcharls brave Néron et ses bourreaux , résiste un jour entier à d'atroces tortures; de peur de parler enfin, sous l'aiguillon de la douleur, coupe sa langue avec ses dents , la craclie à la face des tourmenteurs furieux, et s'éti^angle aux nœuds de son lacet! ^énèque, l'ami de Montaigne, privé j)ar Néron du droit de faire un testament , se met au bain , s'y fait ouvrir les veines, et se tournant vers ses amis, il leur lègue l'exemple de sa vie : Iniagineni vit(V. suœ testât itr ; les console, leur demande où est leur pliilosopbie, et meurt en proclamant que l'ànie scide est inunortelle (^i).
Le tribun Subrius impliqué dans la même conjuration, qui répond à Néron , quand l'empereur lui demande ce qui a pu le porter à trahir son serment militaire : « Nul parmi tes soldats ne te fut plus fidèle tandis que tu demeuras toi-même à peu près bien. J'ai commencé à te haïr après
(i) Tacite, Jnna/c.s, liv. XV, § lxiii. Sénécion, Quinctianus, Lucain et Scévinus, malgré leurs délations, subirent bientôt le sort des autres conjurés.
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