C FI A FIT RI, DEUXIÈME
que je t'ai vu assassui de ta mère et de ta femme, cocher, histrion, incenthaire (i).
Ce même Suhrius devant lequel Niger, sicaire de Néron, fait creuser, par quelques soldats, la tombe qui doit l'ensevelir, dira froidement aux. soldats, en leur montrant la fosse et trop petite et trop étroite : .( Cela même , vous ne savez pas le faire » ; et à Niger, qui l'exhorte à tendre fermement la gorge : « Puisses-tu frapper toi-même avec autant de fermeté (2). )/ Mais le soldathourreau tremble, et ne peut , qu'en s'y prenant à plusieurs fois, abattre cette tête énergique.
Le consul L. Vêtus, sa vieille mère Sextia, Pollutia, sa courageuse fdle, sont dévorés par la colère de Néron. Le même jour, la même mort emporte ces nobles et touchantes victimes. Tacite flagelle le sénat et le prince (jni joignent la dérision à l'abjection, à la férocité (3).
Et Thraséas, dont la mort sublime. fait rêver à la fols de Rome antl([ue et du génie clu'étien? Et Pétroiuie, voluptueux patricien, qui, laissé libre de choisir son genre de supplice, ou, ce ([ui est plus vrai , plongé à dessein par le tyran dans une
(i) Tacite, Jnn., liv. XV, § lxvii.
(a) Ulinam , ait, ut tam rorliler ferias. [Ann., loc. cit. ) (3) annales, liv. XVI, § xii. Le sénat, leur mort constatée, les cnnilatnne à mourir, et Néron, intervenant après cette sentence, leur peiniel un trépas à leur elioix.
cruelle incerlitude, qui s'arrête àCumes, en Canipanie, non loin de la cour de Néron, s'y coupe les veines , les ferme , les rouvre à volonté , entretient ses amis , se fait réciter des vers légers ou chanter des chants agréahles; récompense quelques esclaves, en fait fraj)pcr d'autres de verges; se promène dans ses hosquets, s'endort , se réveille à son heure, afin que sa mort, quoique forcée , ait l'air d'une mort naturelle. Au lieu d'un testament adulateur pour Néron, ainsi que cela se pratiquait alors en même circonstance , il trace sous le nom de jeunes impudiques et de femmes pei-dues, le récit des d(';bauches du prince, avec leurs plus monstrueux raffinements, et lui envoie ce sanglant bulletin (i).
Et la mort du jeune et sage Silanus , disciple de Cassius , qui , frappé à coups redoublés par les sbires de Néron , se défend et frappe lui-même de ses bras désarmés , faisant pâlir le centurion
(i) JnnaL, liv. XVI, §§ xviii, xix. Pélronne ayant encore un reste de vie, se souvient qu'il a scellé de son sceau les notices qu'il expédie à Néron et à ses courtisans. Il rappelle son messager, qu'il exposait ainsi aux terribles veni,'eances du tyran, enlève les cachets, fait partir les missives, se couche ensuite, et meurt tranquille.
Pétronne, personnage éminent en vertus et en vices, avait été consul. Longtemps à la cour de Néron l'arbitre de la mode et du goût, il fit ombrage à Tigellin , et dès lors fui résolue sa perte.
124 CHAPITRE DEUXIKME.
SOUS son dédain terrible, jiisfju'à ce que, crll)lé de blessures, il tombe, au dire de Tacite, « comme sur un champ de bataille (i). » Est-ce que ce magnanime trépas n'aura pas provoqué la généreuse indignation de l'historien?
Et le meurtre d'Octavie , la première femme de Néron , et l'empoisonnement de Britannicus , estce que Tacite les passe sous silence ou les « saute en courant ? »
Et le coup de pied qui éventre Poppée , et les tragiques incidents de la fin d'Agrippine, est-ce que Tacite les mentionnera avec indifférence?
Et tous ces morts, les ims illustres , les autres abjects, sacrifiés aux appréhensions de Tibère, aux lubricités de Messahne, à la folie de Caïus Caligula, Tacite n'a-t-il pas conservé leur mémoire autant que le comportaient ses Annales?
N'a-t-il pas, pour accuser éternellement les bourreaux, ranimé les ombres des victimes?
Un moment , toutefois. Tacite se rcfuseia à continuer d'inscrire ces nécrologies incessantes.
Tant de patience, tant de désinvolture envers la mort, semblent souvent par trop phil()Sop]n(|uesau grave et sévère historien. Ilélas! dix-huit-cents ans ])his tard , n'avons-nous pas vu la société française, qui avait eu le loisir cependant de méditer
([) Annal, liv. XVI, § ix.
les leçons de Tacite , se laisser (léciiner avec la même facilité philosophique , la même insoucieuse élégance et le même courage passif?
Tacite rencontrera aussi , à chaque pas , sur son chemin, des troupeaux de Romains avilis, qui , faisant de la mort un acte d'ohéissance ordinaire à César, lui offriront leurs dépouilles opimes, sans apaiser son avarice, et,seml)lahlesaux esclaves gladiateurs qui envovaient leurs adorations à l'empereur, lui crieront encore , à moitié égorgés : Te inoritnri salutant ( i ) !
Si nos pères n'ont pas su comhattre avec le fer cette meute de tyrans qui , pour n'être pas, assurément, de la maison des Jules, n'en versaient pas le sang avec moins de délices, ils n'ont pas salué les hourreaux , et leur tête ne s'est courhée que sous la guillotine.
Tacite, devant ces flots de sang, devant ces hontes , confesse que la plume s'échappe de ses mains; qu'il est ahreuvé de tristesse; toutefois, et il borne là ses prétentions, il supplie que ceux qui le liront l'excusent de n'être pas allé jusqu'à
(i) Les familles iiiiitèfenl cette lâcheté. Tacite, annales, liv. XV, § LWi : « Cependant la ville se remplissait de funérailles et le Capitule de vicliiries. A mesure que l'un perdait uti fils, l'autre un frère, l'autre un ami, ils rendaient grâce aux dieux, ornaient leuis maisons de lauriers, tondjaient aux jjcnoux du prince, et fatiguaient sa main de baisers..., »
haïr des lioinines qui périssent si misérablement (i).
Ces distinctions des belles morts, ces dégoûts des morts serviles , cette bute relative de grouper, les crimes ou les trépas vulgaires, qui ont sans cesse inspiré et nuancé les tableaux de Tacite, auraient dû le sauver de la critique de Montaigne, mal fondée sur ce point.
Montaigne, qui consacre exceptionnellement , et c'est logique, une grande partie de son chapitre Vlll à l'examen du prince de l'histoire, lui reproche d'avoir jugé Pompée « plus aygremenl (jue ne porte l'advis des gens de bien qui ont vescu et Iraicté aveccpie luy; de l'avoir estimé, du tout, pareil à Marins et à Sylla, sinon qu'il (>tait plus couvert (2). » Ne nous hasardons pas, au sujet de Ponq)ée, à départager Michel de Montaigne et Tacite. Que ce grand procès, dont rap[)réciation varie selon les penchants politiques, reste, en ce qui nous concerne, indécis.
(i) At nunc paticnlia scrvilis, lantumque sangiiinis clonii pcrdilum /fatigant animuin et inœstitia restriiigmit. Noqiu! aliain clei'ensionem, al) iis, qiiilxis isla iiosccntui-, «'xogcriiii , quani, ne oderini tain segiiitcr peieiinlcs. {.annales, liv. XVI,
§xvi.) « Un mot scia ma seule apologie : (|no
ceux (|ui liront ces pages me permeUenl <le ne pas haïr des victimes si là«liemenl résignées. »
(2) Tacite , Histoires, liv. II, § xwvui.
Pour Montaigne, les narrations de Tacite ne s'appliquent pas toujours aux conclusions rie « ses jugements poursuivis selon la pente qu'il a prise, souvent oultre la matière qu'il nous montre, laquelle il n'a daigné incliner d'un seul air. » A^ l'appui d'une aussi considérable objection , Montaigne n'apporte , contrairement à son usage , aucune preuve qui nous permette d'apprécier. Si Tacite est naturellement lui esprit absolu , il ne nous a pas été donné de remarquer, d'une manière notable, en quoi cet esprit absolu manque de concordance.
Montaigne prendra, cependant, sur la question du dogme , la défense de l'historien Tacite. A ceux, et ils étaient fort nombreux au seizième siècle , qui faisaient grief à Tacite de ne pas s'être imprégné des divines croyances dont les rayons, quoique affaiblis, avaient pénétré lame et de Sénèque et de Pliitarque, il répond : « Tacite n'a pas besoin d'excuses d'avoir approuvé la religion de son temps, selon les lovs qui luy connnandoient, et ignoré la vraye : cela, c'est son malheur, non pas son défaut (i). » Mais il ne lui pardonne
(i) Assez tiède confesseur du polythéisme expirant, Tacite, en vieux Romain, se montre injuste et véhément à l'égard des juifs et des chrétiens. C'est la seule injustice systématique qu'on remarque en son livre. Elle tient à la vivacité de son sentiment national, si ulcéré de la dissolution de l'empire, qu'il
pas de ce qu'il a cru devoir s'excuser de parler de lui-mênie, à l'occasion des magistratures dont à Rome on l'avait honoré ( i), « Ce traict me semble bas de poil pour une ame de sa soi'te, car le n'oser parler rond(Mnent de soy accuse quelque faulte du cœiu". Un ingénient roide et liaidtain qui iuge sainement et seurement , tesmoignc franchement de luv comme de chose tierce. 11 fault passer par-dessus ces règles populaires de la civilité, en faveur de la vérité et de la liberté. le ne m'ayme pas si indiscrètement et ne suys si attaché, et meslé à moy que ie ne me puysse distinguer et considérer à quartier, comme un voisin , connue un arbre. Nous tlebvons plus d'amour à ])ieu (|u'à nous et le cognoissons moins. ¥a s\ en parlons-nous tout nostre saoul. » Cette fois, nous nous dc'clai'ons du parti de Montaigne. Est-on libre, d'ailleurs, de ne j)as afiopler une opinion ariangée avec cet esprit?
Montaigne, nourri des bonnes lettres latines, ne peut , malgi('' son amoiu" de Foi'iginalité et du Irait, accepter sans protestation le style tout persoimel de Tacite. A son insu, le lexique latin bourdonne à s(in oi'cille loi\s(ju'il |)ai'court, dans les liiiKtli'S cl les Uisloircs^ les hardiesses de mots
piosscntiiit déjà. Je crois (|iie inrinc (I.Tii.s cctlt' irijtistico, Tacilc a l'Ic « «' (|u'il est toujours, de boune foi. (i) .Iniutli'.s, liv. XI, § II.
OU les tours (le phrase particuliers à l'écrivain. « H plavde tousiours, dit-il , par raisons solides, et vigoreuses , d'une façon poinctue et subtile , suyvant le style affecté du siècle. Ils aymoient tant à s'enfler~ qu'oii ils ne trouvoient de la. poincte et subtilité aux choses, ils l'enipruntoient des paroles. » Notice Montaigne, s'il pouvait aujourd'hui revivre, verrait que son jugement sur Tacite est devenu le jugement de l'Ecole. Dans les chaires des universités, sur les bancs de l'enseignement, on reproduit même critique et même forme.
Montaigne et l'Université ont sans doute raison, mais je me complais dans mes torts. La force, la concision, la plénitude, l'incrustation de la pensée, l'expression du mot, le style enfin, malgré ses fré- ([uentes aspérités, tout chez Tacite obtient mes instinctives et très-modestes préférences.
Montaigne , qui aurait dû se porter vers l'historien concis , de tout l'éloignement qu'il professait pour Cicéron, entremêle et balance au sujet de Tacite, la louange et le blâme. Il reconnaît que « son service est plus propre à un estât troublé et malade, comme est le nostre présent. Vous diriez souvent, ajoute-t-il, qu'il nous peinct et qu'il nous pince. » Puis, à quelques lignes de là, il vous le montrera « si plein de sentences qu'il y en a, à tort et à droict. » En vérité , Montaigne,
130 CHAPÎTRK DEUXIEME.
si indulgent par nature, est bien sévère à l'égard de Tacite. Oii est le magasin si rempli de sentences (y compris les inimitables Essais ) t^uï n'en conserve pas quelques-unes a tort ?
Celui qui a dit : je veux que l'histoire soit le piédestal des gens de bien et le pilori des méchants : celui qui a réalisé cette sainte promesse ; celui qui écrivait : « Accordons à la postérité des hommes illustres quelque distinction dans l'histoire , ainsi que dans les sépultures ; séparons-les de la foule, et qu'une mémoire particulière les consacre ([); celui-là avait, en effet, dans son magasin, d'excellentes sentences et dans son cœur le sentiment du juste.
Montaigne enfin accuse d'obscurité, d'ambiguïté, l'auteur des j4nnales. L'obscurité, quand elle existe , nous paraît tenir non à la volonté mais .1 la manière d'écrire adoptée par Tacite, qui répondait chez lui à la concentration de l'idée : « Multa paucis. » Aucun calcul d'ailleurs de vulgaire prudence ne peut entrer dans ce laconisme terrible. S'il écrit sous le bon Nerva, sous le divin Trajan , ignore-t-il le retour possible des Nérons, (|iii frapperaient assurément , en l'écrivain, le révélateur de leurs crimes? Cette observation le défend également contre l'accusation d'ambiguïté
(i) Annalex, liv. XVI, § xvi.
LITTÉRATURE DE MONTAlGiNE. 131
qu'a rédigée Montaigne. Certes, il excellait à mettre en relief les contraires, quand il le fallait, pour faire ressortir ses peintures; certes, quand il éclairait si magnifiquement les profondeurs de, l'ame de Tibère, ce grand type d'ambiguïtés, il savait exposer l'antithèse des vues, les aspects différents d'une action, les mobiles contradictoires reliés souvent par l'unité du but; mais lui-même ne restait jamais ambigu dans la louange ou dans le blâme. Sévère jusqu'à la passion , impitoyable quelquefois jusqu'à devenir injuste. Tacite ne cessera jamais d'être de bonne foi. Montaigne, beaucoup moins absolu, le querelle de ne « pas vouloir incliner ses jugements d'un seul air. » Philosophe et psycologue aux grandes lignes. Tacite formule d'un mot, en axiome, des considérations générales. Montaigne, il nous le dit, préfère les considérations particulières , se réservant les autres pour son for intérieur. Tacite, parlant pour le monde, a souvent l'accent prophétique. Montaigne nous laisse pressentir qu'il aime peu la manière augurale.
Montaigne, appréciateur si compétent du génie, du goût, du talent, des systèmes, mais en fait d'histoire , très-désireux , avant tout « qu'on luy rende les événements plus selon ([u'on les receoit, que selon qu'on les estime (i), » ne trouve peut-
{lyEssfiis, chap. vin, loc. «it.
I,i2 CHAPITRE DEUXIEME.
cti'c pas, dans Tacite, place assez large à son libre arbitre.
Peut-c'tre aussi, au rebours de ses babitudes, .Montaigne, (pii n'a pas pris de notes pendant tpi'il lisait Tacite <'/'///; seul Jil ^ ce qui témoigne, après tout , d'un certain plaisir pour sa lecture, a-t-il moins sûrement classé (pie d'ordinaire, son jugement, ses souvenirs et leurs nuances. Un mot de lui, un mot final nous porterait à le penser. « Voylà , dit-il en terminant son appréciation de Tacite, ce (pie la mémoire m'en présente en gros et assez incertainement. Touts iugements en gros sont lascbes et imp^rfaicts (i). »
(i) M. le professeur Pierron , dans sa Littérature Piumalnr, i852, pages 592 et suiv., exprime en général sur Tacite, historien , écrivain , l'opinion de Montaigne. Les nuances de l'éloge et du hlàme y tiennent à peu près le même ordre. Ce que je ne dis pas pour diiiiinuer le mérite de M. le professeur Pierron. Peut-être, senienieni, luiiùt-on su gré d'invoipier la solitle autorité de Montaigne puisqu'il se rencontrait avec ce grand critique,
M. Nisard, avec un vif éclat de forme, avait déjà, au fond, jugéTacitt ainsi (jue rapi)ré(ie M. Pierron. 11 s'était, lui aussi, engagé dans la voie de Montaigne. (]ésar, (licéron , Sallnste, Tite-Ijive, modèles de pureté et d'élégance, doivent, sans doute, préparerla règle et le goût de l'élève. L'Université, avec raison, lail étudier «es types avant de présenter Tacite. Mais pour riionnne, pour les méditations du cabinet, (ju'il me soit peiinis de r(\cndi(|uer, en première ligne cl sans réserves, les liants cns<"ignements, le style magistral, du biographe de Til)cre.
Montaigne, et il le dit à chaque page, ne peiil pardonner, dans les divers travaux de l'esprit, à la médiocrité prétentieuse, à cette espèce d'hommes qu'il nonmie causliqiiement des métis; il ne voudrait que des simples ou des forts, sous peine de lois de police. Ce sentiment, il l'applique à l'histoire : « l'aime , dit-il , les historiens ou fort simples ou excellents. Les simples, qui n'ont point de quoy y mesler quelque chose du leur et qui n'y apportent que le soing et la diligence de ramasser tout ce qui vient à leur notice, et d'enregistrer, à la bonne foy, toutes choses sans chois et sans triage , nouslaissent le jugement entier poui* la cognoissance de la vérité. » César, et poiu* cause, est rangé parmi les excellents. Tacite également, mais vous avez vu que ce n'est pas , avec le même attrait. Parmi les fort simples, ne voyez-vous pas se présenter, tout naturellement , le chroniqueur des querelles du quatorzième siècle entre l'Angleterre et la France, le narrateur naïf et coloré de la lutte qui divisii, quarante ans, la Bretagne, pendant cette guerre des Deux Roses, terrible compétition des maisons de VAois et de Montfort, où figurent au premier plan deux héroïnes, les deux Jeanne (i); le journaliste à che-
(i) Les soldats des deux armées avaient surnommé Jeanne de Monlfoit Jeanne la Flamme, en souvenir et en terreur des
134 CII.MMTRI': I)1:L'\IEM11
val, sur le chemin de roccasion , qui recueille, en voyageant de château en château, de ville en ville, les récits des aventures, des négociations, des combats; ([ui, quekjuefois aussi se mêlant aux valets de l'armée, entend et reproduit les jugements et les r<''cits du populaire ; esquissant les faits, les héros du moment, en peintre qui est un peu pressé et travaille sans cérémonie, mais sans altérer pourtant la ressemblance ; cet écrivain quoiqu'on en dise, aussi peu anglais que possible pour un pensionnaire d'E- <louard III et du prince Noir; qui rédige sans se piquer d'ordre et moins encore de prétention, ses bulletins, tableaux mouvants dont l'ensemble est peut-être la plus fidèle image de cette épocpe tourmentée; Froissardenfiu, (piiavait droit àl'amoiu' de Montaigne, « Tel est entre aultres, [)our exemple, « le hon Fi-oissard, (|ui a marché en son eutre- « ])rinse, d'une si franc lie naïfvelé, (ju'ayant faict « une faulte, il ne craint aulcunement de la re- « cognoistrc et corriger en l'eudroict où il en a « esté adverty, et qui nous rej)resente la diver- « site mesme des l)ruits (jui couroient, et les dif-
torches(|irL'lleavait, plus d'une fois, alliiiiu'cs cllc-nu'mc dans le cauip euncmi. On sail, d'un aulic côlé, (|ue la pieuse el courageuse Jeanne de Penlliièvre, l'Iiérilièie née de lirelaj^ne, armant clle-niême ("liaries de Blois, pour la li;ilaille d'Auray, qui lui coula la vie, luidità la manière des leninusdfi Spai le : Revenez avec ou sur votre bouclier.
« ferents rapports qu'on Iiiy faisoit : c'est la ma- « tiere de l'histoire nue et informe; cliascun en «c pcult faire son proufît autant qu'il a d'enten- « dément (i). »
Aux historiens seulement d'un ordre supérieur, Montaigne reconnaît la suffisance de choisir ce qui est digne d'être su. Ceux-là peuvent parler avec autorité, décider entre deux versions; de la condition et de l'humeur des princes déduire leurs inspirations, leurs conseils, leurs discours et leurs actes. A ces esprits éminents, Montaigne ne veut pas qu'on marchande la déférence : « Ils ont raison « de prendre l'auctorité de reigler nostre créance à « la leur, mais certes, cela n'appartient à gueres « de gens (2). » Souslebénéfice de cette exception en faveur des forts, notre critique traite assez mal, on devait s'y attendre, les historiens qui font du dogme à propos de l'histoire, qui taillent les temps à leur modèle, qui subordonnent les événements, les déterminations, les accidents, la Providence, à un système préconçu; qui, pour l'honneur de leur logique, traitent mathématiquement l'histoire, oubliant que l'homme est avant tout libre, capricieux et divers; écrivains trop petits pour une grande tache; qui, au lieu de nous montrer clairement les
(r) Liv. II, cIi<Tp. X.
(2) C'est tout au plus s'il pense que Tacite lui-même n'enabuse pas.
acteurs, les comtkties ou les drames, occupent constamment la scène, dont ils sont les seuls personnages. C'est une espèce, dans le genre métis pour lequel Montaigne se montre sans entrailles. « (?.eulx (rentre deux (qui est la plus conunune façon) nous gastcnt tout ; ils veulent nous masclier les morceaux; ils se donnent loy de iuger et par conséquent d'incliner l'histoire à leur fantasie; car, depuis que le ingénient pend d'un costé, on ne se peult garder de contourner et tordre la narration à ce biais; ils entreprennent de choisir les choses dignes d'estre sceues , et nous cachent souvent telle parole, telle action privée, qui nous instruiroit mieulx; oometlent , pour choses incroyables, celles qu'ils n'entendent pas, et peult eslre encores telle chose, pour ne la sçavoir dire en bon latin ou françois. Qu'ils estaient hardienient leur éloquence et leur discours, qu'ils iugent à leur poste; mais qu'ils nous laissent aussi de quoy iuger aprezeul.v; et qu'ils n'altèrent ny dispensent , par leurs raccom'cimenls et ])ar leur chois , rien sur le corps de la matière, ains qu'ils nous la renvoyent pure et entière en toutes ses dimensions. »
]/hisloire est |)r('(i('use à Montaigne à l'égal de la vérité; danscette recherche délicale, il voudrait qu'on pût procéder « à la mode d'une inloi-nialion judiiiaire, » coniVontantles témoignages, écoulant les objections sur u la pieuvedes ponctilles de chas-
f [lie accident. » 11 revient sans cesseàcctlc idée qu'ii faut se défier des historiens improvisés en dehors de leur compétence pratique ; de ceux qui pour raconter ou juger les annales ou les événements extracontemporains, n'eurent jamais au service de leurs* appréciations, ni la certitude qui conduit, ni le tact qui éclaire, ni l'expérience qui naît de la comparaison, ni cette faculté de hien juger les honnnes et les choses que Dieu ne donne d'ordinaire qifà ceux qui les ont vus de haut.
(î'élait la manière romaine ; et si, de nos joiu's, quelques exemples éclatants ont tendu à d('monlrer qu'on pouvait très-bien écrire l'histoire sans avoir été capitaine, homme d'Etat, ministre ou courtisan, il n'eu faut pas moins reconnaître, sur ce point en général, la supériorité des opinions de Montaigne; supériorité que quelques faits actuels ne sauraient infirmer et qui certainement, à l'époque oîi écrivait le grand critique, était d'avitant ])lus iiors de conteste, que l'expansion de la vie politi(|ue n'avait pas, ainsi qu'actuellement, familiarisé les esprits avec les affaires publiques et les ressorts t[ui font mouvoir gouvernements, princes et peuples (i),
(i) Les mémoires si substantiels de Sully, ce giaiitl contemporain de Montaigne, devaient, plus tard, donner un nt)uveau poids à sa prédilection pour les historiens qui ont passé dar les affaires. MM. Thiers et Gui/ot, liistoriens, anciens ministres, sont, en faveur de celte ibèse, d'illustres et vivantsarguments.
138 CHAPHT.I': DEUXIEMli.
De CCS lilsloricns d'aventure, Montaigncn'est pas émerveillé. « Le plus souvent on trie, dit-il, j)our cette charge, et nolanniicnt en ces siècles icy, des personnes d'entre le vulgaire, pour cette seule considération de sçavoir Lien parler ; comme si nous cherchions d'y apprendre la grammaire : et eulx ont raison, n'ayants esté gagez que ])our cela, et n'ayants mis en vente que le babil, de ne sesoulcier aussi, principalement, que de cette partie; ainsin, à force beaux mots , ils nous vont pastissant une belle contexture des bruits (|u'ils r'amassent ez carrefours des villes. Les seules bonnes histoires sont celles (jui ont esté escriptes par ceulx-mesmes qui conunandoient aux affaires, ou qui estoient j)articipants h les conduire, ou au moins qui ont eu la fortune d'en conduire d'aultres de mesme sorte : telles sont quasi toutes les grec(}Ues et romaines; car plusieurs tesmoings oculaires ayant escript de mesme subiect (connne il advenoit en ce temps là^ ((ue la irrandeurct le scavoirse ren( ontroient cominimément), s'il y a de la faulte, elle doibt cstre merveilleusement légière , et sur un accident fort doubteux. Que peidt-on es])érer d'un médecui traictant de la guerre; ou d\\\\ escholicr traiclant les desseings des ])rinces ? »
]Mals il y a d'autres historiens classés parmi les excellents, et connne sa nKMiioire lui fait de conliluielles trahisons, il a piis ci\ coût u.me , depuis
LITTÉRATURE DK MONT AIGN K. I3t>
quelque temps, nous (lit-il , d'ajouter au bout de chaque livre la date à laquelle il a achevé de le lire, le jugement qu'il en retire en gros; afin que cela lui représente au moins l'air et l'idée générale qu'il avait conçus de l'auteur.
Montaigne dont « l'âme de sa complexion refuyt la menterie et hait même à la penser (i), » ne peut se résoudre à adopter Machiavel, malgré ses qualités de premier ordre. Il sait bien que l'auteur du Prince est encore ailleurs en crédit (2) , mais même pour V Art de la guerre (3), il pense que feu le Maréchal Strozzi, tjrii avait pris César pour son bréviaire, avait sans doute mieux choisi (4). La vraie force pour Montaigne, la véritable habileté dans la paix comme durant la guerre, sont incompatibles avec la fourberie, de quoique nom qu'on la veuillehabiller.jMauvaismoyen, écrit-il, même pour
(i) Liv. II, cliap. xviT.
(2) Allusion à la politique tortueuse pratiquée en France par Catherine de Médicis.
(3) Un des livres de MachiaTel. »
(4) Liv. II, cliap. xxxiv. Pierre Strozzi , Florentin au service de la France tué au siège de Thionville, le ao juin i558. Le grand Frédéric, au dix-huitième siècle , énonça les mêmes opinions que Montaigne sur Machiavel, en examinant son Prince et aussi VJrt de la f^uerre. Voitaiie, on le sait, se fit l'éditeur et le [)atron du livre du roi-philosophe, intitulé : Examen du Prince de Machiavel ou V Ànli-Mncliinvel, et les traits de sa plume acérée se font souvent sentir dans cet ouvra se.
les trompeurs, que l'art fragile de tromper. On cesse d'être eru, même en disant la vérité. « CeuK (|ui, de noslre temps, ont considéré, en l'establissement du (lehvoir (fini Prince (i), le bien de ses affaires seulement et Tont préféré au soing de sa foy et conscience, diroientquelque chose( parleraient avec quelque apparence de raison) à un prince de qui la fortune auroit rengé à un tel poi net les affaires, que pour tout jamais il les peust establir par \m seul manquement et faulte à sa parole : mais il n'en va pasainsin •, on recbeoit souvent en pareil marclié ; on faict plus d'une paix, plus d'un tr^iicté en sa vie. Le gaing qui les convie à la première desloyaulé, €t quasi toujours il s'en présente, comme à toutes aidtres mesehantetés : les sacrilèges, les meurtres, les rébellions , les trabisons (2), s'entreprennent ])our (juelque espèce de fruict; mais ce ])remier gaing apporte infinis dommages suyvants ; iectant ce pi'incc borsde tout conunerce et de tout moyen de négociation, par l'exemple de cette infidélité (3) ». Nous n'ignorons pas cpie, pour ime parlie de l'Ecole moderne, rencliérissant sur Jean-Jac(jues Rousseau, Macbiavcl n'a en vue, dans ses maximes
(i) I-e |)iincipal ouviaf^o de Machiavel aiuiuci Monlaitçne fait allusion sans le nommer.
(2) IVIoyens familiers de César Boigia, dDcdeValentiiiois, le Priiiccflc iMacliicn •d.
(3) La terrible cliiile de Borgia l'ouniissail , en etïct, rexemple.
atroces , que de donner des leçons utiles aux peuples, en rendant les tyrans odieux. Sans (ju'il soit besoin de nous prononcer sur cette donnée controversable, nous nous bornons à constater que !Montaigne, presque contemporain de Tbistorien pu-* ])llciste, n'a pas pensé que l'enseignement du mal fût une nécessité du bien.
Montaigne, d'ailleurs, rend justice aux qualités de style, de conception et de logique qui caractérisent le célèbre écrivain du P/7«ce, du Discours sur Tite-Live, de V Histoire de Florence et de V Art de la guerre.
lia lu etreki FrancescoGuicciardiui, le véritable anti-Macbiavel, qui partait de ce monde! (juand Montaigne venait d'v entrer (i). L'Iiistorien des giierres d'Italie, de 1490 a i532, présentait aux exigences critiques de notre lettré-positif toutes les conditions voulues. Après le premier renversement des Médicis, Guicciardin , successivement ambassadeur de la république démocratique de Florence auprès du roi catbolique Ferdinand d'Aragon, gouverneur pour le Pape Léon X, son illustre compatriote, des places fortes de Modène, Reggio (2); gouverneur de Milan, renvoyé en la même ([ualité
(i) Guicciardin , de Florence, mort en i54o, âgé de cinquante-huit ans, IMotitaigne avait alors sept ans.
(2) Léon X était on le sait, avant son exaltation, le cardinal, Jean de Médicis.
à Parme par le caivllnal Julien de Médicis, son ami, après la mort de Léon X (i); lieutenant général des armées de Julien de Médicis, devenu pape sous le nom de Clément VIT , à la mort d'Adrien VI ; mêlé aux événements politiques de Florence qui précédèrent la restauration des Médicis, Guicciardin, durant la période agitée qu'il raconte, n'a cessé de mettre, avec vigueur et distinction, la main aux affaires pid^liques. Nul mieux que lui n'a été en position d'apprécier l'état de l'Italie et de l'Europe en même temps, puisque, durant ces quarante aimées si remplies, l'Europe était en Italie. Les passions, les vertus humaines ont passé devant l'historien personnilîées dans les rois, les papes, les peuples. Il a vu à l'œuvre, sur laterre italienne, Ludovic Sforze, Alexandre et César Bbrgia; la ruse, le dérèglement, le génie et le crime. Mais Ferdinand de Naples, Jules II, LéonX, Adrien VI, Clément VU, les diverses fortimes de Florence, auraient dû intéresser ou consolcu'riiislorien. Ferdinand, (jui, ])ar ses victoires et sa diplomatie, chassait les Français du rovaume de !Naj)les. Jules II, la ])lus grande figure du seizième siècle, ([ue Ciuicciardin coni|)ar(; au géant Anthée se relevant phis tiM'rihie après (•lia([ii(' revers; cpil , trouvant sa force (M1 lui seul, connue dit encoi'e riiislorien de Florence, incar-
(i) Julici), ( <)U^.iu ^ciiiiaii) dt Léon X.
LIÏTÉRATUllE DE MON TA 10 NK. ('.3
nail l'Italie, unissait par un lien fédéi-al ce beau royaume, si découpé alors, si désolé par les factions, les chefs de partisans, les principicules ouïes petites républiques; devenait le président, le général et le soldat delaligue Italienne ;tenaitenéchecLouisXII, ' ne traitait pas mieux les Imjwriaux, et voulait délivrer r Italie de la servitude des harluu-es (i). Le pontife qui, nonobstant cette lutte incessante, maintenait ferme l'intégrité de TEglise de Rome, les prérogatives spirituelles de la papauté ; frappait de ridicule d'abord, d'impuissance ensuite, le concile rebelle de Pise, au milieu même des armées rassemblées pour le protéger. Le premier qui, affermissant sur des })ases solides le pouvoir temporel du saint-siége, ait formulé, trois cents ans avant ini autre prince italien, ces mots d'aspiration nationale, bien que d'une pratique difficile : Italia fara du \^e (2). Jules 11 , qui, rcvant de la liberté de son pays par la confédération des forces italiennes, estimait que cette confédération devait précéder, pendant longtemps, l'unification relative de l'Italie; Jules 11 (et tous ces vastes plans résultent de l'exposé de Guicciardin), qui prétendait élever assez haut le
(i) Paroles haliitiielies de Jules II, citées par Guicciardin, liv. XI, cliap. IV.
(2) Charles Albert, pî-re de Victor Emmamiel K, roi de prémont ctce dernier aujourd'hui, ont adoptécettedcvise, mais ne paraissent pas précisément avoir voulu en faire bénilicicr les papes.
trône de saint Pierre, pour que l'arbitrage des pontifes l'omains fi\treelierchédans les congrès paci- (i(|ues qu'il préparait pour l'Europe, au milieu des méditations desa vie belliqueuse : personnage bomériquc, mélangé d'Ajax et d'Ulysse, qui avait pu, s' exagérant son rôle, se tromper certainement d'é^ poquesurune partie de ses projets, mais n'en méritait pas moins l'admiration d'une plume italienne. Léon X, le protecteur des lettres, qui continua avec des forces différentes la pensée béroïque de l'aventiu'eux Jules II. Adrien YI, tout entier voué à sa mission apostolique et dont la vie austère contrastait si capitalemcnt avec les bal)itudes amollies de la renaissance. Clément VU, moins rc'solu que ses prc'déccsseurs dans la lutte en faveur de l'Italie et de la prédominance des Papes , mais, en face de dangers suprêmes, au sein des ])his graves épreuves (i), sauvegardant la dignité de la tiart* et les droits de l'Eglise par ses vertus, sa fermeté et sa prudence. Elorence , ([ui , malgré ses mouvements tunudlueux, ses désordres, ses mallieurs et ses crimes, donna de magnifiques exemples de courage , de patriotisme (!t de vitalité; Florence qui, sur le bord des abîmes oii l'entraînait sa mobilité
(i) Le sac de nome par les lionlcsailcmaïuics, m iSay. Totila roi des Golhs l'avait moins ( rudlcnKiit ravai^ée neuf cent quatre-vii)j;ts ans auparavant, 547. Captivité du paj)e Clénienl MI au cliàleau Saint-Ange. — 1537.
ordinaire, conjurait le péril par un effort soudain de bon sens, à la mode française , et remettait sa destinée aux mains des hommes sages, quand elle avait usé les fous. Tous ces spectacles, les uns tristes, les autres grandioses , auraient dû réconcilier l'historien avec son siècle, son pays et l'humanité ; tout au moins le rendre indulgent. 11 n'en fut rien : Guicciardin est impitoyable. *Formé à Técole des écrivains de la Grèce et de l'ancienne Rome , il a la liberté d'allures, la liberté d'appréciation des vieilles républiques. Si ses opinions sont modérées, ses jugements sont radicaux. Mais, bien autrement que les écrivains ses modèles , il scrute dans toutes leurs nuances les causes des évcMiements, au risque d'avoir à blâmer également et ces nuances et ces causes. Nul mieux (jue lui n'a su démêler les mouvements , les intrigues de l'Italie et de l'Europe. En le lisant, on voit la scène et les coulisses Désireux du bien, voulant être équitable , profondément religieux, chrétien et catholique (i), Guicciardin n'en est pas moins morose et quelquefois injuste envers les chefs de l'Église, comme envers tous ceux dont il reproduit les faits et gestes. Il demande trop à l'humaine nature; si l'acte est bon,
(i) Guicciardin a formulé contre le schisme de Luther et sa iTiarciie progressive , ainsi que contre la révolte religieuse d'Henri VIII et ses causes passionnelles, le plus vigoureux réquisitoire qu'il nous ait été donné de lire. (Livre XUl, ch;ip.v, et livre XVII [).
I4fi CHAPJTIÎE DEUXIÈME.
il met en doute l'intention. Léon X, Clément VII, qui le comblent de biens, ne sont pas plus épargnés que les autres. Pour un seul homme il se montre indulgent et distribue l'éloge sans trop le marchander. Pardonnons-lui cette faiblesse, puisque cet homme est l'historien lui-même, Francesco Guicciardini, dont il parle à la troisième personne , CfFsrirf's exeniplo .
Comme forme, son style, je le répète, tient de l'Ecole des historiens grecs et romains. Par les sévérités, il se rapproche de Tacite. Un peu pompeux à la façon de Tite-Live, il laisse , ainsi que ce dernier, entrer parfois le merveilleux dans ses récits (i); ainsi que Tite-Jjive, il fait parler et haranguer ses personnages. Seulement, ses discours, pleins de faits, de vues politic[ues très-saines ou de généreux sentiments, sont-ils, en divers passages, déparés par l'affectation scolaslicjue. Le rhéteur y embariasse l'hislorien. Aussi Agnolo Guicciar-
(i) Si "^l'itc-Live faisait (iissniidie avec du vinaigre les rochers des Alpes pour doiiiitr |);issai;eaiix soldais d'Aniiibal, iegra\e Guicciardiii nous iiiorraera à la balaillc de Fornoue : « Les « chevaux s'entrebaUant de leurs |)ieds de devant, se déchi- >• rant à belles dents, jusqu'à ce que mort s'ensuive. » (Liv.II, cliap. VI.) Ailleurs, les Espagnols, au siège de Bologne^, lont sauter en l'air, au mo}en d'une mine, une partie du mur et la chapelle (jui s'adossait au mur; mais le mur et la cliapelle relombiiil si miraculeusement à leur place première, qu'ils n'en sont que mieux assis et semblent n'avoir pas été tnucîliés. (Liv. X, thap. xiii. )
dini, neveu deFrancesco, nous apprend-il que, si son oncle n'eût pas été surpris par la mort, il aurait fait disparaître plusieurs imperfeclions qu'on remarque en son livre.
Telle qu'elle est, l'œuvre de F. Guicciardin est le grand monument de l'époque. C'est là (}ii'il faut chercher les fortes traditions, les laheurs patients de l'écrivain, le soin du langage, et, comme enseignement historique, la véritiible situation de l'Italie et de l'Europe durant la première moitié du seizième siècle.
Montaigne, si rapproché des événements, médite l'historien , étudie son tempérament, et trace dans sa bonne foi sagace ces quelques lignes qui font revivre Guicciardin. « Voici, dit le véridique Montaigne, ce que je mis, il y a environ dix ans, dans mon Guicciardini ) car, quelque langue ([ue parlent mes livres, je leur parle en la mienne : Il est historiographe diligent, et duquel, à mon advis, autant exactement que de nul aultre, on peult apprendre la vérité des affaires de son temps ; aussi en la plus part, en a-il esté acteur luy-mesmeet en reng honnorable. Il n'y a aulcune apparence que, par haine, faveur ou vanité, il ayt desguisé les choses; de quoy font foy les libres iugements qu'il donne des grands, et notamment de ceulx parles- ([uels il avoit esté advancé et emplové aux charges, comme du pape Clément seplicsmo. Quant à la
partie de quoy il semble se vouloir prévaloir le plus , qui sont ses digressions et ses discours , il y en a de bons et enricbis de beaux traicts ; mais il s'y est trop pieu ; car pour ne vouloir rien laisser à dire, ayant un subiect si plein et ample et à peu près infiny, il en devient lasche et sentant un peu le cacquet scliolastique. l'ay aussi yemarqué cecy que, de tant d'ames et effects qu'il iuge, de tant de mouvements et conseils, il n'en rapporte iamais un seul à la vertu, religion et conscience, comme si ces parties là estoient du tout esteinctes au monde; et de toutes les actions, pour belles par apparence qu'elles soient d'elles-mesmes, il en reiecte la cause à quelque occasion vicieuse ou à quelque proufit. Il est impossible d'imaginer que, parmy cet infiny nombre d'actions de quoy il iuge, il n'y en ayt eu quelqu'une produicte par la voye de la raison; nulle corruption peult avoir saisy les hommes si universellement , quç quelqu'un n'escbappe à la contagion. Cela me faict craindre qu'il y aye un peu du vice de son goust; et peult estrc advenu qu'il ayt estimé d'aultruy selon soy ; trèscommune et très-dangereuse corruption du genre humain (i). »
Ce portrait, (jui ne fait pas moins honneur à la criti([ue littéraire qu'à l'honnêteté de Montaigne;
(r) I.iv. H, cliap. x.
ce portrait, qui me pai'aît néanmoins contenir la possibilité d'une erreur à l'endroit final où Montaigne craint « qu'il ne soit advenu que l'écrivain ayt estimé d'aultruy selon soy , » tandis qu'à notre avis les sévérités outrées de Guicciardin sont un travers de son esprit plutôt qu'un indice accusateur des prédispositions de sa conscience ; ce i*ésumé si concis et si plein nous'ramène involontairement à la patrie de Guicciardin, Florence, aussi agitée aujourd'hui qu'elle le fut de son temps, et à l'Italie tout entière, qui n'est pas beaucoup plus assise. Il y avait aussi pour Guicciardin en Italie, de if\goh i532, il nous le dit très-fréqucnnnent : a des hommes moins préoccupés de l'avenii" de la patrie commune que de petits succès partiels (i). » Mais ce n'est pas notre mission de poursuivre ici les rapprochements historiques entre celte époque et la nôtre, quelque pleins d'intérêt soient-ils; tenons-nous-en à Guicciardin et à Montaigne.
De l'écrivain pessimiste, malgré les faveurs dont l'avaient comblé successivement les deux papes Léon X et Clément VII, Montaigne arrive bientôt à un écrivain selon son cœur. Le peintre, le confident de Louis XI , dans la mesure où Louis XI
(i) Paroles «le l'article officiel du Moniteur du 8 septembre 1869, à l'occasion des agitations actuelles de l'Italie,
Espérons un Guicciardin moins misanthrope pour l'histoire si coiuj)li(juée cl si diverse de l'Italie depuis trente ans.
IJO ' CHAPITRE DEUXIÈME.
avait (les confidents; le ministre observateiu* et <liscret que le roi de France avait quelque ])eu dcj'obeà son bon cousin de Bourgogne ; celui qui le premier, élargissant le sillon de Joinville, a fait de riiistoire contemporaine sinqjle et grande sans efforts; générale, |)arce cpi'elle était comparée; claire, parce qu'en lisant dansTâme du roi Louis XI, riionune d'Etat lisait dans les secrets des j)rinces de l'Europe ; doucement pliilosopbique et railleuse; j)leine d'attacbante bonliomie ; celui qui, sans trop accuser son maître, dont il savait ou pressentait les grands desseins, demandait, quoi qu'on ait pu prétendre , pardon à la morale pour l'immoralité des faits ; l'historien éminemment modeste , dont les portraits, dont la manière ont inspiré tant d'historiens, de romanciers, de politi(}ues; Philippe de Comines, avec son sens exquis, sa pénétration des hommes et des choses, devait avoir sa place réservée dans la librairie de Montaigne. « En niouTMiilippe de Comines il y a cecy : vous y treuverez le langage doulx et agréable, d'iuie naïfve simplicité; la narration pure, et en hi([uclle la bonne foy de l'aucteur reluit évidennnent, e\.enq)te de vanité parlant de soy, et d'affection et d'envie parlant d'aultruy; ses discours et exhortemenls accompagne/ ])lus de bon zèle et de vérité, que d'aulcune excjuise suffisance; et, tout j)our tout, de l'auctorité et gravité , reprc'senlant son
LITTÉRATURE DE MONTAIGNE. lU
liomme de bon lieu, eteslevé aux grands affaires, » Beaucoup plus sobre se montre-t-il d'éloges envers les mémoires ou ogdoades des frères JNIartin et Guillaume du Bellay.
Jean, cardinal, ministre, ambassadeur, lieutenant général du royaume sous le roi François 1" (i); Guillaume (2), vice-roi du Piémont, général distingué, ambassadeur liabile; Maitin, grand capitaine , négociateur éprouvé, gouverneur pour le roi en Normandie; tous les tiois protecteurs éclairés des lettres ; voici de bien merveilleuses conditions pour que Guillaume et jNIartin du Bellay laissent d'excellents imhuo'ircs ro/i(e/ian£ le discours de plusieurs choses advenues (ui rojruune de France j depuis Pan j 5 i3j /usff/i au trépas de François /*'*, aiU'enu en iS/j'y. Mais ils ont pour Montaigne un défaut capital : Ils ne racontent pas l'bistoire simple et vraie des choses arrivées au royaume de France; ils écrivent pour François I". Leur plume, aussi dévouée que leur épée, dépasse les bornes permises au dévouement. Ils jugent à travers un prisme, « C'est touslours plaisir, nous dit Montaigne à ce sujet, de veoir les choses escriples par ceul.v qui ont essayé connue
(i) Jean du Bellay , le Mécène de Rabelais.
(2) Guillaumedii Bellay, sieur du Langeay, avait iiilitulé sorf ouvrage O^dnudes {huitaines), parce qu'il le divisait de huit en huit livres. Martin du Bellay le continua.
il les fault conduire ; mais il ne se peult nier qu'il ne se descouvre évideiniiieut, en ces deux seigneurs icv, nn grand deschet de la franchise et liberté d'escrire, qui reluict ez anciens de leur sorte, connne au sire de loinville, domestique de sainct Louys, Eginard , chancelier de Charlemaigne, et de plus fraische mémoire en Philippe de Comines. C'est icy plustost un plaidoyer pour le roi François, contre l'empereur Charles cin(]uiesme , qu'une liistoire. le ne veulxpas croire qu'ils ayent rien changé quant au gros du faict ; mais, de contourner le iugement des événements, souvent contre raison, à nostre advantage, et d'obmettre tout ce qu'il y a de chatouilleux en la vie de leur maistrc, ils en font mestier : tesmoing les reculements de messieurs de Montmorency et de Biron, ({ui y sont oubliez; voire le seul nom de madame d'Estampes ne s'y treuve point. On peultcouvi'ir les actions secrettes; mais de taire tout ce que tout le monde scait, et les choses ([ui ont lir('' des elTectspublicques et de telle consé(pieuce, c'estun défault inexcusable. Somme, pour avoir l'entière cognoissance du roy François et des choses advenues de son temps, qu'on s'adresse aillicMUs, si on m'en croit. Ce ([u'on jxmiIi (an-e icy de proufit, c'est par la déduction particulière des bataillesetexploictsde guerre où cesgentilshonunes se sont trouvez ; (|uel(|ues |)aroleset actions |)rivées d'aulcuns [)rinees de leui" len)[)S ; et les practi([uc\s
et négociations conduictes par le seigneur de l^angeay, oîiil ya tout plein de chosesdignesd'estre sçeues, et des discours non vulgaires (i). »
La renaissance deslettresavait, au seizième siècle, jeté dans la carrière, à coté des partisans encroûtés de l'Ecole, une foule d'écrivains ardents, sans fi-ein et sans mesure, presque tous oubliés aujourd'hui , bien qiietrès-persuadés alors qu'ils avaient mission de restaurer absolument l'esprit, le langage et le gOLit ; révolutionnaires d'un moment, qui, au lieu de perfectionner le langage , de lui rendre par l'heureux choix des mots, le tour original et la sève gauloise dont il courait grand risque de manquer ; au lieu de chercher dans les riches débris du passé; au lieu d'innover par le meilleur emploi et des mots et des constructions de la phrase ; de marcher enfin vers le véritable progrès , s'amusaient h tout bouleverser, créant des expressions vides de sens, s'appauvrissant par leur fécondité, et se croyant des novateurs quand ils n'étaient pas même des pastiches.
De cette espèce, le bon cliâtelain de Montaigne rira impitoyablement. Artisan si ingénieux de notre langue, écrivain si hardi, modificateur si puissant, mais ennemi, par nature, du désordre où qu'il se produise, il fera , en quelques lignes pénétrantes comme la lanière d'un fouet , la police du ridicule.
(i) Liv. II, chap. X.
« Le maniement et emplovte des beaux esprits donne prix à la langue; non pas l'innovant, tant, comme la remplissant de plus vigoreux et divers services, l'estirant et ployant : ils n'y apportent point de mots, mais ils enrichissent les leurs, appesantissent et enfoncent leur signification et leur usage, luy apprennent des mouvements inaccoustumez, mais prudemment et ingénieusement. Et combien peu cela soit donne à touts, il se veoid par tant d'escrivains François de ce siècle : ils sont assez hardis et desdaigneux, poiu' ne suyvre pas la route commune; mais faulte d'invention et de discrétion les perd; il ne s'y veoid qu'une misérable affectation d'estrangeté, des desguisements froids et absurdes, qui, au lieud'eslever, abattent la matière : pourveu qu'ils se gorgiasent (i) en la nouvelleté , il ne leur chault de l'efficace; pour saisir un nouveau mot, ils quittent l'ordinaire, souvent plus fort et plus nerveux (2). -■)
A cette leçon contemporaine notre critique ajoutera un trait, une opinion sur notre langue en ellemême. 11 trouve assez d'étoffe au français , mais cette étofle est un peu rude, ou pour mieux dire un peu grossière ; il lui voudrait un peu plus de façon, idinde le polir sans l'énerver; il va jusqu'à recommandei- des (Muprunts au jargon expressif des
(i) So plaisent, se déleclcnl.
(2) Liv. III, cliap. V.
LITTÉRATURE DE MONTAIGNE. lôà
chasses et des guerres , aii.K vieux mots enfin du vieux temps. C'est, dit-il, un généreux terrain oii l'on peut prendre pour certains besoins du langage ordinaire. Les formes de parler, comme les herbes, s'amendent, se fortifient en se transplantant*. Le français est suffisamment abondant , a mais non pas maniant et vigoreux suffisamment. .'> Il succombe d'ordinaire à une puissante conception ; Si vous l'avez tendu, vous le sentez souvent languir sous vous et fléchir, et force vous est, à son défaut, d'appeler au secours, selon votre humeur, le latin ou le grec. Montaigne, on le sait, sollicitait parfois le secours du latin, mais il le francisait si bien, que l'herbe transplantée , pour employer son mot, so naturalisait, chez lui, parfaitement à l'aise.
Montaigne rappelle doucement au vulgaire que nous avons tous, néanmoins, les mains remplies des trésors du langage, dont l'usage et la fréquence nous ont avili la grâce ; « comme en nostre com- « mun, il s'y rencontre des phrases excellentes et « des métaphores, desquelles la beaulté flestrit « de vieillesse et la couleur s'est ternie par manie- (f ment trop ordinaire; mais cela n'oste rien du « goust à ceulx qui ont bon nez , ny ne déroge à « la gloire de ces anciens aucteurs qui, comme il ce est vraisemblable, meirent premièrement ces « mots en ce lustre (i). »...
(i) Livre III, cliap. v.
Ce n'était pas de l'archaïsme prétentieux, mais l'archaïsme du hon sens.
INIontaigne était loin d'être insensible à l'éloquence. Il l'exprime souvent dans diverses parties de ses écrits; seulement il s'y connaissait : ce qui le rendait difficile. On conservait au parlement de Bordeaux le souvenir des éloges également vifs et sincères que le lettré avait prodigués à l'avocat g('néral Antoine Loisel, chargé de prononcer, le aG janvier 1082, la remontrance à la séance d'ouverture de la chambre de justice de Guyenne, instituée par le traité conclu à FIcix en i58o. Montaigne était alors maire de Bordeaux. Le discours de l'avocat général méritait, d'ailleurs, un tel suffrage (i). Cela ne veut pas dire toutefois ([uejMontaigne s'acpommodat volontiers des artifices du langage.
Au risque d'encourir le reproche de revenir sur des sujets aperçus, indiqués ou même traités incidemment, et de n'avoir avec le maître d'autre analogie que le dc'sordi-e dans mes propositions, je ne puis résister au désir de rinvocpierencorepour (|u'il s'explicpie lui-même sui'Ies vanités de la parole. S'il n'a, pour arranger ses pièces, d'autre servent de Aw/î^^/e que la fortune; s'il en tasse ses rêveries à mesure qu'elles se présentent, tantôt se pressant en foule ,
(1) Aiiloiiic Loisc I (it imprimer son discours, et le dédia à Moiilai^nc. ( A. Grfin. )
tantôt se traînant à la file; s'il veut qu'on voie son pas naturel, ordinaire, ainsi détraque qu'il est (i), peut-être serait-ce mal s'inspirer de ses procédés littéraires que de vouloir les examiner avec la symétrie d'un syllogisme. Revenons donc aux vanités de la parole. Rappelons-nous l'attrait qu'il a pour la conversation doucement animée ou plutôt pour la conférence. Entouré d'iui petit cercle d'amis, il se complaît à converser; les idées lui viennent faciles; le tour, dit-il, en vaut mieux que dans ses écrits. Qu'on l'interrompe, qu'on dispute, il se trouble ; s'il faut l'en croire, il n'est plus bon à rien. En deliors de la modération, du naturel et du vrai, Montaigne ne se sent pas cbez lui ; il est mécontent et mal à l'aise. Le parler guindé le crispe; les rhéteurs lui arrachent les dents. Il appli(jue à la rhétorique ce mot d'un rhétoricien du temps passé, dont le métier, d'après lui-même, était « de choses petites les faire paroîtreettreuvergrandcs ; » cordonnier qui sait faire un grandsoulier à un petit pied. Montaigne prétend qu'on lui eût fait donner le fouet à Sparte pour faire profession « d'un' art piperesse et mensongière (2). D'ordinaire si calme il irait presque jusqu'à la colère, tant ses objurgations sont vives. Transporté dans les faits, dans la vie publique, l'art des rhéteurs lui paraît le plus
(i) Liv. Il , diap. VI.
(2) Livre I*^*^, chap, li.
158 CilAl'lïP.i: DEUXIÈME.
grand ennenvi de l'esprit, du jugement et du ])on goût; lion à tromperies multitudes, à égarer le sens, à remplacer la l'éflexion par le bruit, à corrompre la sagesse des peuples; en un mot, l'artifice oratoire , c'est le moyen des and)itieux et des tribuns, le plus grand danger des républiques.
Loin de nous la pensée de déplacer ou de dépayser-les arguments et les sévérités du littérateur politi([ue ; loin de nous l'idée d'insister, à l'occasion de Montaigne , sur les abus de la parole publique à un moment où l'insistance, entachée d'anachronisme, serait encore du mauvais goût.
En réservant toutefois, sur cette question, notre opinion consciencieuse, qui pourrait bien n'être pas toujours d'accord avec les penchants de l'esprit, hatons-nousde déclarer que IMontaigne, qui gourmande les orateurs des républitpies , n'était })as suspect d'injustice envers l'état républicain. L'idée théorique lui plaisait; il le manifeste par cjuelques saillies dans ses ouvrages, bien (|u'il (mi veuille borner l'expérimentation aux petits territoires, Rome lui ayant toujours |)aru ime magnifique exception. Il a donc son autoi'ité (juaiul il ci'iti({ue l'élocjuence tribunitienne. Les orateurs y font métierde tromper, dit-il, non j)as nos yeux, mais notre jugement, et d'abataj'dii- l'essence des choses. Les répuljliques ([ui se soûl inainlenucs \)\cn régh'es <'t bien polii-ees, connue celles di' (îrète et de Lacédé-
littératurf: de Montaigne. 159
mone, n'ont pas fait grand compte des orateurs, Aristote définit sagement la réthoriqiie : « science à persuader le peiij)le » : Socrate, Platon: art de tromper et de flatter; et ceux qui le nient en la gé-^ nérale description , le vérifient partout en leurs préceptes. Outil inventé ])our manier et remuer une tourbe et une commune déréglées; outil qui ne s'emploie qu'auxétats malades, comme la médecine. Là ont afflué les orateurs, où les choses ont été en perpétuelles tempêtes, à Athènes, à Rhodes, à Rome où la parole agitait et entraînait des masses ignorantes.
La parole publique devenait le marchepied du pouvoir; on y montait en jetant des périodes passionnées à la foule; on s'y soutenait contre l'ojiinion des meilleurs temps. Pour Montaigne, les charmes, les subtilités du langage, l'agitation au forum ont préparé, plus sûrement que les armes, hi fortune de Pompée, César, Crassus, Lucullus, Métellus ( i). Reproduisant le mot de Volumniussur l'élection de Q. Fabius et P. Décius, gens nés pour la guerre, grands aux effets, nuls et rudes au combat du babil, esprits vraiment consulaires, il ajoute : « Les subtils, élocjuents et scavants, sont bons pour « la ville, préteiu's à faire iustice. L'éloquence a
(i) Cicéron, dans une heure de tristesse et de philosophie logique, n'avait-il pas dit quelque part : « L'apparition des grands hommes est un signe de malheur public. »•
<f flori le plus à Rome lorsque les affaires ont esté « en plus mauvais estât, et ([ue l'orage des guerres a civiles les agitoit : comme un champ libre et in- « dompté porte les herbes plus gaillardes. 11 sem- « ble par là que les polices qui despendent d'un « monarque en ont moins de besoing que les « aultres : car la bestise et facilité qui se treuve en « la (Commune, et qui la rend subiecte à estre « maniée et contournée par les aureilles, au doulx (f son de cette harmonie , sans venir à poiser et « cognoistre la vérité des choses par la force de « raison; cette facilité, dis-ie, ne se treuve pas si « aysément en un seul, et est plus aysé de le garan- « tir, par bonne institution et bon conseil, do l'im- « pression de cette poison (i). »
« Les sciences, dit Montaigne, traitent les choses trop finement, d'une mode artificielle et diffi'ucnte à la connnune et naturelle. Mon page faict l'amour, et l'entend ; lisez lui liéon Hébreu et l\c\n (2); on parle de luy, de ses pensées, de ses actions, et il n'y entend rien, le ne recoimois pas chez Aristote la pluspart de mes mouvements ordinoires; on les a couverts et revestus d'un aultre
(i) Li\ . I, clinp. Li.
(9.) Lrori Hr'ùreiix ou de Judas est un rnhhin portugais f|ui vivait sous Ferdinand le Catlu)li(j'ic et qui a composé un dialogue sur l'amour. Ficin {Marcilc), né à Florence en i433, mort en i49!), tiellcuiste, philosophe, ibéologien et compositeur de musique.
LITTÉRATURE DE MONTAIGNE. l6t
robbe pour l'usage de l'escliole : Dieu leur doint bien faire (i)l Sii'estoisdu mestier,ienaturaliserois l'art, autant comme ils artialisent la nature (2). » Avec ce sentiment du vrai en toutes choses, du tact* et du bon goût, il revient sans cesse à la charge contre les vanités de la parole, le style précieux, gourmé ou ridicule. Les orateurs ou écrivains visant l'effet lui semblent être les cuisiniers de la littérature, épiçant, droguant, faisant disparaître les mets sous l'apparat des ingrédients, et il ne résiste pas à la tentation d'une malice aussi judicieuse ([u'opportune. « l'en ay dict ce mot sur le subiect d'un Italien que ie viens d'entretenir, qui a servy le feu cardinal Caraffe de maistre d'iiostel iusques à sa mort. Je luy fajsois conter de sa charge : il m'a faict un discours de cette science de gueule , avecques une gravité et contenance magistrale, conmie s'il m'eust parlé de quelque grand poinct de théologie : il m'a déchifré une différence d'appétits : celuy qu'on a à ieun, qu'on a aprezle second et tiers service; les moyens, tantostde lui plaire simplement, tantost de l'esveiller et picquer; la police de ses saulces ; premièrement en général, et puis particularisantles qualitezdes ingrédients et leurs cffects; les différences des salades selon leur saison, celle qui
(i) Dieu leur donne de bien faire, ou Dieu veuille qu'ils aient raison.
(2) Essais, livre III, clun». v.
(loibt cstre rescliaiiffcc , celle qui veiilt estrc servie froide; la façon de les orner et embellir pour les rendi'e encores plaisantes à la veue. Aprezcela, il est entre sur l'ordre du service, plein de belles et importantes considérations : et tout cela enflé de riclies et magnifiques paroles, et celles mesmes qu'on employé à traicter du gouvernement d'un empire. » Des Vatels du seizième siècle, Montaigne passera sans effort à tous ces ridicules de métier qui s'introduisent dans la langue. C'est le genre précieux des sots, mais les sots font ti'ibu nombreuse, ce Quand j'entends, nous dit-il, nos arcbitectes s'enfler de ces grands mots de pilastres, arcliitraves, corniclies, ouvrage corintliien ou dorique et semblables de leur jargon, mon esprit se transporte soudain au palais d'x\pollidon (i) et je retombe, en fait, aux clictives pièces de la porte de ma cuisine (2). »
Ailleurs, variant ses attacjues, il se donnera le double plaisir de (Ic'coclier une ('pigrannne aux écrivains ou aux parleurs (u-tifîcicls^ etaux femmes, à l'égard des(pielles , par ime réminiseence sans doute du foyer doniesti(pie , il était loin d'être indulgent : « ceulx qui mas([uent et fardent les femmes font moins de mal; cai- c'est cliose de peu de
(i) Nécromaiicicii (|ni lijjiiic dans Ir lloiiiaii tWlnutdis (le Gtiii/e.
(■2) Livre 1, ilia|). i.i.
perte de ne les veoir pas en leur naturel (t). » L'exagération et riivperbole le mécontentent en tout point. Le mot, pour lui, est l'étiquette de la chose ; il faut donc l'employer à propos et ne le pas affecter sans vérité et sans mesure à la représentation des idées, des noms ou des faits dissemblables. Piperie, d'appeler les offices de notre état de France par les titres superbes des Romains, encore qu'ils n'aient aucime ressemblance de charge et encore moins d'autorité et de ])uissance (2) . Piperie plusinsigneencore, qui, suivant Montaigne, servira un jour de reproche à son siècle, d'appliquer indignement les surnoms les plus glorieux à des personnages vulgaires. C'est entourer de la même auréole le divin Platon et l'Arétin; c'est donner le surnom de Grand à des princes qui n'ont rien au-dessus de la grandeur populaire.
Le roman de chevalerie, tel au moins qu'il se popularisait en France avec son récit merveilleu.v, ses aventures fantastiques; sans bases, sans observations , série de tableaux, représentant des personnages hors de nature, ne devait répondre à aucune des inclinations de Montaigne. Littérateur
(i) Livre I, chap. li.
(2) Que dirait Montaigne, de nos jours, en rencontrant dans la boulic|ue patentée, derrière des harengs saures ou des morues salées, à tous les degréi de latitude, un consul ou un vice consul ?
logique, il pénétrait le fond tles choses et demandait à chaque genre ce que le genre comportait. Le conte ne pouvait lui plaire qu'à la condition de rester franchement conte et de ne pas s'embarrasser de mœurs quintessenciées, de fadeurs impossibles, d'images inutiles, de mots sonores parce que creux : « Qiiant aux Amadis et telles sortes d'escripts , ils n'ont pas eu le crédit d'arrester seulement mon enfance ( I ) . »
Dans un siècle de vives allures, où l'indulgence pour le coté gravele\ix du langage était poussée si loin, Montaigne, qui, par la liberté de l'expression était bien quelquefois un peu trop de son siècle, sans cependant qu'il assaisoimat d'aucune intention licencieuse le mot qui tombait de sa plume, Montaigne se bornera à consacrer une seule ligne aux conteurs, qu'ils soient prosateurs ou ])0("'tes; alors même qu'ils s'éloignent assez sensil)lement de la donnée des Amadis. « Entre les livres simplement plaisants, je treuve des modernes, le Décaméron de Boccace , Rabelais et les baisers de Jean Second (2), s'il le fault loger sous ce tiltrc, dignes qu'on
(i) Livre II, cliap. x. — Cervantes, qui a immortalisé le roman clicvalercsciuc, mais en s'y j)ienant autrement (jiic les auteurs d'.//7/c/r/<',v de (Iniilc ilit Ir cli(v<ilirr du Lion elle ilcau- Briiii, estime, au eontraire, qtu' les (juatre premiers livres de ce roman sont des eliefs-d'ceuvre.
(2) Joannès Seeundus, pi)ët(î latin moderne, né à la Haye en j5ii, mort à Tournay en i53(i, a laissé diverses poésies
s'y amuse. » Ailleurs il cite, en passant, pour le réunir à ces auteurs plaisants, le nom de l'Arétin et puis c'est tout.
Montaigne, le grand critique du seizième siècle ^ qui se contentait de désigner du doigt, comme un plaisant^ l'auteur de Gargantua et de Pantagruel , sans s'en occuper davantage, serait bien marri s'il vivait de nos jours, d'avoir si mal compris son homme , et de n'avoir pas deviné à travers les grotesques imaginations de l'ex-moine cordelier, le moraliste profond, le politique à longues vu(^s, le réformateur plnlosophe, voire même l'économiste qui voulait sérieusement réorganiser notre planète, classer les gens en phalanstère , faire la police des abus, et cachait des vertus infinies sous une forme contestable.
Montaigne ne se pardonnerait pas davantage de n'avoir pas rendu justice à l'inimitable écrivain qui, de l'autre coté de la Loire, retrouvait, à lui tout seul, notre vieille langue perdue.
Assurément s'il pouvait lire ce qu'on écrit, en ce temps-ci, sur l'ancien moine défroqué, il se prendrait lui-même en pitié, à moins qu'usant de son droict jugement^ il n'appliquât à Rabelais, se souciant fort peu de ses admirateurs lyriques. Le coup de fouet qu'il administrait à l'Arioste et à l'Arétin
latines, notamment dix-neuf pièces connues sous le nom de Baisers de Jean Second.
166 ClIAl'iTRi: DEUXIÈME.
que les beaux esprits de son épo([U(' préféraient à Virgileettraitaient(le<'//t7«,îf 1 ). Mais je me trompe, Montaigne n'oserait point parler de Rabelais. La dignité de la pudeur paralyserait sa francliise, quand 11 saurait ([ue pour le besoin de l'Ecole ou des Instincts Irréligieux:, sous j)rétevte de littérature morale ou de plillosopliie , on le compare à Rabelais, de même qu'on comparait Virgile à l'Arélln.
C'est l\ qui ne se contentera pas d'admirer Rabelais pour son esprit, mais s'efïorcera d'en faire un personnage de plus en plus considérable et réfléclil. Un de nos écrivains émlnents, M. Henri Martin, le proclame une des trois grandes figures du seizième siècle. « Lui lier, Rdhcldis. Lojvla (2). » En vérité on ne peut nier (jue le talent n'ait ses franciiises et fantltlièst^ ses besoins. J'adoucis en disant qu'on compare Rabelais à jMonlalgne; Jlabelais est bien autrement grand, il a de fortes espérances ; il (lime la science pour s'en servir à changer le monde : Montaigne n (âme a savoir (pie pour savoir, etc. (3).
Cette étude était terminée cjuand on nous a [)arlé
(i) Pierre l'Arétiii, qui présente tant de ressemblance avec noU'e Rahelais par l'esprit et par la licence, se qualifiait luimême de divin. [/Ariosie ne le fiunliliait pas auhi'iiienl, et l'Arélin le lui rendait; de telle sorte qu'avant leur mort, ils s'eutre-divinisaieiit.
(1) Henri Martin, Histoire de Fntnce , ton)e V.
(3) Ifl., tome IX, page 3g.
LITTÉRATURE DE MO.NTAIGM:. lf.7
(l'un travail sur Montaigne, clans la Rei'itehritanniquc ^ numéros de février, mars et avril iSSg. Nous avons lu ce travail, cjui est lui-nirme l'analyse (l'une monographie de Michel de IVIontaigne par M. Bayle Saint-John, un Anglais (jni , dil-on, aurait passé (juinze ans à composer son livre, en poursuivant notre écrivain moraliste à Montaigne, à Bordeaux, à Paris, à Rome et autres lieux. Si je dois juger de l'ouvrage par l'analyse développée dont je parle, et qui très-certainement est fidèle , M. Sainl-John n'aurait pas fait de bien satisfaisantes découvertes, et son travail se réduirait à représenter un Montaigne tel que l'a imaginé la philosophie du dix -huitième siècle, ou à l'habiller aussi à la fatYju de Port-Royal, en jetant sur le tout une teinte anglaise et protestante dont le sincère INIontaigne se serait fort mal accommodé.
Pour le livre ou pour l'analyse, Rabelais est le ph.ve spiviliiel de Montaigne; tous les deux ont passé dans la philosophie de Locke ; tous les deux sont (le la même école littéraire. jMontaigne n est qiiiin épicurien moderne^ connue aurait dit Pascal. Il n'est pas précisément scepti(|ue. Irrésolu, il ne sait ce (ju'il veut. Les absurdités cpi'il déclame en faveur du catholicisme ne sont pas imputables cà son esprit, mais, d'après M. Bayle Sainl-John, à la religion ridicule dans laquflle il était né; en morale, ainsi qu'en philosophie, en
religion, en politique, il songeait doucement à tromper un peu tout le inonde, mais cela avec tant d'esprit, de bonhomie , que M. Bayle Saint-John est loin de l'en vouloir reprendre. M. Saint-John a d'ailleurs des tendresses pour Montaigne, qui, selon lui, a été ébranlé par le protestantisme, etc., etc. Le voyage, épisode dans la vie de Montaigne , devient une odyssée dans le livre anglais de M. Bayle Saint-John. Respectons V humour an touriste; respectons aussi le jugement de l'écrivain (|ui l'analyse et le déclare aussi désintéressé de lui- même qu'il est possible à un Anglais radical de l'être, sur les questions que soulève Montaigne.
Nous serions ingrats, cependant, de contester à nos voisins le mérite de leur prédilection pour Montaigne, (|ui comptait parmi eux de « nombreux cousinages ». L'Anglais poète, et nous l'indiquerons plus tard , a merveilleusement compris Montaigne, (|ui est un composé de poésie , de philosophie , de raison. jNIais l'Anglais radical, la raison méthodicjue, résistent d'instinct à j\[ontaigne. Ce charme du laisser-aller jJurlic-uHcr à notre langue et, dans notre langue, si j)arli(ulier h Montaigne; cette raison imagée, ce sens e\(juis d'artiste ne sont pas pour être mesurés au compas. ]\L lîayle Saint-John n'en a j)as moins nos svnii)alliics, si peu iniporlaiilcs soicnl-cllcs, ainsi (juc tous ceux (jiii tiailenl consciencieusement
de Montaigne. Même en différant (le vues, il senihlo qu'on se rapproche, pour s'unir, autour du maître intellectuel qu'on aime d'une égale tendresse. Si M. Bayle Saint-John n'a pas, biographiquement/ ajouté beaucoup à ce qu'on connaissait sur Montaigne, il a su d'ailleurs très-heureusement résumer et mettre en lumière ce qu'on avait dit avant lui. Nous lui devons aussi d'intéressants détails.
Henri Martin (i), au cours d'une appréciation de Montaigne, où l'éloge est largement distribué comme exorde, ne retrouvant pas dans la philosophie de notre sage cette volonté héroïque, cetfe forte espérance qu'il admire dans Rabelais, ne se contente pas d'évoquer leqite sctis-j'e? c est aus&i le peut-être qu'il met au conq)te de Montaigne , pour mieux caractériser son doute univei-sel. A l'appui d'un pareil résumé, l'historien critique deux chapitres des Essais [2)^ où ne se rencontrent cependant ni le mot ni l'idée. 11 aurait pu, à coup sûr, retrouver la théorie du peut-être en s'adressant à Rabelais, qui, sur le seuil de l'infini , quelques instants avant sa mort, disait au jeune page du cardinal du Bellay : « Tirez le rideau, la pièce est jouée; je vais quérir mi ^^vand peut-être (3). »
(i) Tome IX, p. 398 etsuiv,
(2) Les chapitres 11 et xx du Liv. F'.
(3) Ces paroles très-connues, sont attribuées, avec éloge, par M. Eugène Noël, à Rabelais, <lans une notice intilulée : lia-
Mais le moyen de concilier cette iucertitiuU; impie du mourant avec les fortes espérances dont H. Martin s'est plu à doter Rabelais? En train de développer sa thèse, II. Martin, peu soucieux des témoignages contemporains d'Etienne Pasc[uier et de de Thou , professe que , si Montaigne est un des pères de la philosophie, il a aussi engendré ou, du moins, personnifié le système de l'homme double, du divorce entre la pensée et les actes (i).
Reconnaissons , pour ne pas dénaturer cette analyse, que H. Martin, s'il livre l'homme extérieur dans Montaigne, veut qu'on garde l'homme intérieur. Ma prétention est plus absolue "et plus forte : je demande qu'on respecte en Montaigne intérieur la (ranchise de l'esprit, la liberté de conscience, le droit de la pensée; de même que, par le livre et par les actes harmoniques, je demande, avec de Thou, avec Pasqnier, qu'on respecte et qu'on garde riiomme extérieur (2);
Si Montaigne doit s'inquiéter assez peu des préférences et des parallèles ([ui, trois siècles après sa mort, se dé])atlent autour de sa mémoire au profit de François Rabelais, si le cadre purement Kllé-
brUiis l't son (f livre, iSag, Miclu'l Lcvi, page 190. T^os apologistes, on le voit, ne sont pas hien cl'acconl cnlie eux.
(OPage 400, t. IX.
(2) A Giùn justifiait en iiicme temps rjm- moi cette opinion.
ralre de cette partie de notre étude n'admet pas facilement, d'ailleurs, l'introduction d'une controverse quelconque en dehors de la figure des lettrés, ne nous sera-t-il pas néanmoins permis, au nom. , de la décence des lettres, de protester avec notre conscience contre un pareil rapprochement. Ecrivain harbouillé de lie, Rabelais chcrclie, par le mot crapuleux , à rendre encore sa pensée plus obscène. Son esprit, qui éclate partout, n'est à l'aise que dans la débauche. C'est l'orgie ([ui parle aux. sens blasés; c'est le mot forgé pour l'ivresse, proportionné aux dissertations de Panurge et de frère Jean de Entomeures; dissertations de lupanar, ou blasphèmes, de sacristain relaps. Farces, nous dira-t-on , procédés charivariques , dans le dessein de protéger, en le couvrant , un sens profond , des conceptions immenses liées entre elles par des rapports ingénieux et certains, inovens iniaginés pour marcher droit à la réforme de l'Eglise et de la société, sans craindre de trébucher en route contre le fagot qui avait raison des hérétiques. En un mot, le Luther français, couronné de panqjre , entouré de folies; turlupin par tactique, afin de mieux dissimuler son rcle et de mieux atteindre son but ; mais,'souterrainement, philosophe infatigable et stratégiste aux larges vues. Outre qu'un pareil examen demanderait à lui seul un volume, et que, malgré les lumières qu'on répand à flots,
depuis assez longtemps, sur ce grave sujet, on pourrait bien se trouver encore exposé à voyager clans les abîmes, à recbercher, en pèlerin candide, les cryptes philosopbiques d'une pensée qui n'a jamais peut-être prétendu à tant de profondeur ; outre qu'en faisant honneur au moine-curé-médecin Rabelais d'une campagne révolutionnaire, de compte à demi avec les novateurs religieux et réformistes politiques de son siècle, on s'éloignerait radicalement de Montaigne, qui détestait en religion , en politique, les novateurs et les nouvelletés; outre qu'on s'exposerait vraisemblablement à substituer d'office , aux plans et aux fantaisies mordantes du cordelier de Fontenay, des plans et des fantaisies artificieusement et politiquement ourdis, plans ou desseins qui, s'ils ont existé, ne paraissent pas, en ce sens , avoir beaucoup préoccupé le siècle où vivait leur auteur (i); et par suite auraient assez peu servi la cause dont on le croit le champion réfléchi, alors ([u'il pourrait bien n'en avoir été qu'un des champions de situation, d'aventure ou de tempérament ; outre enfin, qu'en paraissant vouloir donner le mot prétendu du Sphinx, on se laisserait tout doucement aller à procréer, selon sa propre
(î) Cam|)a|i;ii(' qui fit peu i\o luuit à ré|)0(jii<', car la cliroidijur paulajçruéliqiio ne (ut d'abord publiée qu'en partie, et parut cire classée alors parmi les écrits du incnie fçcnro ipii caractérisent les écrivains Bouffons du seizième siècle.
LITTÉRATURE DK MONTAIGNE. 17;j
image, un Rabelais de fantaisie, il y aurait un autic inconvénient plus grave, qui serait de perdre de vue 1 incident en question , la littérature comparée de Montaigne et de Rabelais.
Leur manière diffère autant que différerait leur morale si Rabelais était un moraliste (0.
Dans un pavs amène et.civilisé entre tous , sur les confins de la Touraineet de l'Anjou , Rabelais, [ en venant au monde, bégaye ses premiers mots avec la langue d'oil. Son pays avait, comparativement, le parler le plus agréable de France, et il Ta conservé (2).
(i) On ne peut être un moraliste de ce (ju'au milieu de nombreux volumes immoraux, (|uel(|ues pages honnêtes, sensées et élevées sur l'éducation de Gargantua sont rencontrées par le lecteur. C'est l'occasion d'un légitime reproche à l'écrivain assez bien doué pour noblement penser, assez impur pour ne laisser (ju incidemment soupçonner en lui le fond honorable de l'âme; Quant aux conceplions po!iti(|ues et historiques que Rabelais aurait systématiquement élaborées et déguisées, voici une opinion considérable qui se rapproche de la nôtre: •< Les divers commentateurs ont cherché à dévoiler les allégories sous lesquelles on suppose, peut-être bien gratuitement, ([ue Rabelais a couvert la partie historicpie de son roman, et de là sont venues toutes les interprêtalions absurdes qu'on peut leur reprocher. » M. Brunet, Muiitiii du Libriiire, 4* vol., 4*' éd., page 4, 2'' col. in fine.
(2) Rabelais est né, en i483, à Chinon, petite ville de la Touraine, mais limitrophe de l'Anjou, aux portes de Saumuu et voisine d'Angers. Rabelais a (ait son éducation à Angers. ( La Baumette ), et a vécu surtout de la vie angevine.
174 CHAlMTRt: DEUXIÈME.
C'est à Angers cette terre des lettres et des arts, doux rovaunie du bon roi René, que Rabelais fait ses liumanitës, qu'il peut s inspirer à loisir, sinon des modèles du temps, dont il n'est pas entliousiaste, au moins des cliarmes et des traditions d'un langage qui, pour n'être pas perfectionné, avait déjà sa grâce incomparable, son trait malin et sa gaieté quelquefois grivoise, mais le plus souvent de bonne compagnie. Le français, ce me semble, y soufflait là plus piu" qu'ailleurs.
Loin de nous de méconnaître qu'au milieu des expressions fabriquées à pkisir pour habiller ses ai'lequins, la personnalité spirituelle de Rabelais ne sr flégage avec des mots pleins de fraîcheur, de sève, d'images ou de force. Les soldats de Picroch()le,(|ui s'en vont pillant et Idrioniiaiit , d'autres qui, pour n'en pas finir d'un seul coup, aiment à ég()rgetei\ nous donnent des exj)ressions imilatives. Et frère Jean, de rigoidler à la vue d'une bonne table , n'est-ce pas le tressaillement de la gourmandise et de la chair qu'un seul mot , pour ainsi dire, vous fait voir? Esntoiicher, pour ciiasser les mouches ; voltiger les chevauv à l'hippodrome, pour dresser et entraîner; les/Y^s■(f//.^■, les convoi.stciix , les songeards , les hommes empêchemaison^ ces matériaux prédestinés au cloître; (iargaulua (jui cngoule ciiu[ pèlerins et les arrose iVcdU hrnile de cave; voilà assurément des mots
charmants ou des hardiesses originales. J'en dis autant de Gargantua enfant, auquel on donne à boire à tire larigot-; qui se trémousse et se herce kii-même au son des pintes, en dodelinant la" teste , monochordisant des doigts et barjton-
nant Je ne puis achever le tableau.
Ce qu'on s'explique beaucoup moins , avec la haine littéraire ([ue Rabelais portait aux gens de robe, avaleurs de frimards (i), aux sorbommstres ou maîtres en Sorbonne, aux prêtres, aux moines et à tous ceux qui discouraient en latin, c'est qu'il ait fait, dans sa littérature, un grand abusde cette langue ; non , parce qu'il aurait cité ou rapporté, selon l'usage alors invétéré, nombreux auteurs, nombreux fragments latins, mais surtout parce que lui-même , dans les habitudes ordinaires de son style, introduit assez lourdement le latin, dont il s'est moqué chez les autres. Chacun connaît !a boutade de Rabelais contre V écolier Limosin, c'est-.à-dire , contre le parler de la Sorbonne ou des pédants. Ce pooi^re écolier baragouine, s'il faut en croire Rabelais, un galimatias composé du patois de Limoges et du latin des moines, l'origine primère de ses aves et œtaves estant indigène des régions lémoviqaes ou requiesce le cor pore de Cagiotale sainct Marticd.
(i) Qui avalaient des frimas parce qu'ils se rendaient au Palais de grand matin.
Chacun a ri de son dialogue avec Pantagruel, bien qu'aucun Limousin n'ait du comprendre le patois de récoller dont les parents avaient fleuri aux régions lémoviques et par l'excellente raison qu'il n'y a pas dans tout son jargon un seul mot de patois limousin; c'est du provençal mélangé de languedocien et saupoudré d'un latin fantaisiste. Ad-
joudo my^ au nom de Dious^ vec dicoii^ etc . , etc
ne furent jamais Limousins; ce dont je ne fais pas un crime à Rabelais, sans m'expliquer suftisamment la préférence ironique cju'il a voulu donner à la patrie, à la langue de Gaucelm Faidit, de Bertrand de Boni et de l'abbé Foucaut (i).
(i) Gaucelm Faidit ou Faiditz, naquit àUzerche, petite ville du Limousin (arrondissement de Tulle ), vers le milieu du douzième siècle. Par sa naissance il était de condition obscure; par son génie il fut le plus célèbre des poètes trouba- «iours. Comédies, ballades, sirvcntes, odes ou élégies, il excella dans tous les genres. 11 suivit en Palestine Ricbard Cœur de Lion, dont il devint le barde familier. Si on veut juger en même temps du talent de Faydit et de l'impossible parenté du patois limousin et des citations de Rabelais , on n'a iju'à lire une des stances du [joëte sur la mort du roi Richard :
« Foriz cliausa es que lot lo major dan
E'I majordol, las! ([u'ieu aiicmais aijues ;
E so don dti loi/, temps plaigner ploran,
M'aven a dir en chanlan et retraire ;
Que sclli (|u'era de valor caps et paire
Lo ries Valens, Ricliartz, reys deis Engles,
Es mortz, ai Dieiis ! quais perJ'e (jiials danses!
Quant e.slranij mol, e quant f;n ii pcr aii/.ii!
l'icn a dur cor totz lioin {|iii'l pot suiïrir. »
Rabelais, qui termine son opigramme contre les latinlseurs, en disant à nolie jjoui^re écolier : « Tu n'es qu'un Limosin pour tout potaige », use avec
« O qu'il est triste, qu'il est pénible, d'avoir à retracer, * dans mes chants, le plus grand malheur, le chagrin le plus \il que j'aie jamais éprouvé ! Quel événement fatal, dont j'aurai à gémir et à pleurer duraut le reste de mes jours ! Il est mort, celui qui était le chef et le père de la bravoure, ce roi vaillant, Richard, roi des Anglais. O Dieu! (|uelle jterte ! quel doiinuage ! quel mot affreux! (juil est douloureux à prononcer.
a Ah ! celui-là est insensible qui l'entend sans verser des larmes. »
« Combien la délivrance du saint sépulcre, ajoute le poêle, devient désormais plus difficile!... Ah! je ne l'espère plus, il ne se trouvera point de rois et de princes caj)ables de (on- (|uérir les saints lieux, etc. » {Hist. Lilt. tic la France. Ou- .vrage commencé par les bénédictins de Saint-Maur, t. XVM, p. 487 et suiv.)
Gau<elm Faidit est vérilablemenl le père de la langue paloise-limousine dont Rabelais se mo(|uait assurément, sans en avoir lu un seul mot.
Bertrant de Born, vicomte de Ilauteforl ( sur les marches de Limousin ), troubadour du douzième siècle, et chevalier intrépide^ combattit longtemps contre Henri II, roi d'Angleterre, <|ui possédait la Guyenne. Il a laissé plusieurs .sinentes traditionnels en Limousin, qui peignent son caractère et les mœurs du temps. Plusieurs de ces sirventes ou manifestes poétiques de guerre, sont dirigés contre Henri II, Henri au Court Martel et Richard Cœur de Lioii. Moins dédaigneux, mieux informés (pie Rabelais , le Dante et Pétrarque ontlieaucoup admiré le patois limousin de Bertrand , de Born et de Gancelm Faidit, bien que le Dante ait mis de Born dans son Enfer.
Six siècles plus tard, l'abbé Foucaut publiait à Limoges
prodigalité pour liii-mciiie du baragouin latin , avec la prétention, en plus , de parler autrement que les autres. En fustigeant sur le dos du pooire écolier le langage prétentieux et pédant, il oubliait , que dans ses chapitres un peu sérieux , il latinisait, sans aucun profit pour les lettres. C'est ainsi qu'à cliacpic instant , il parle de la trépidation du firmament, écrit, au lieu àa prose eX. vers, cariïWj etoratio, etc..
Sans vouloir nier que quel([ues-uns de ses personnages ou des maft[ues et drôleries plus ou moins de sa création , aient pu servir, après lui , de modèle ou de prétexte à des peintres illustres , il ne me paraît pas rationnellement possible d'admettre que Rabelais ait fait école littéraire et par suite ait })u sérieusement être comparé à INIontaigne. Contemporain de Montaigne, dans un pays où aucun idiome primitif ne venait contrarier le parler géiK'ral, il est de deux siècles en retard sur ]\Iontaigne, et latinise le français, quand INIontaigne, en pleine langue d'Oc embarrassée d'idiomes, pour réagir contre cette tendance, francisait ingénieusement le latin (i). On ne peut, d'ailleurs,
des fables et des chansons pafoises dont la verve, lerliylhine, le tnonveinent, l'Iiannonie iinilalive et la rraiclieur amaient lécoiicilié Rabelais avec te p/tiois limosin, ou plutôt le lui auraient fait counaitre.
(i) Et Monlaigne s'était poiirlanl bercé, non pas au son des
LITTLRATUaE 1) K MONTAlGNi: J79
prétendre faire école, en adoptant un genre qui offense à la fois la plus débonnaire morale et le goût le moins chatouilleux. Et qui de nous cependant voudrait nier, quelle que fut son académie, que Rabelais n'ait dépassé toutes les bornes? Certes, il a su écrire des pages ravissantes, des pages oii le devoir des rois , les plus nobles sentiments de riiomme, du philosophe et du chrétien reprennent leurs droits en termes sympathiques : telle, la lettre de (irandgousier à son fds Gargantua, quand il se voit forcé de déclarer la guerre à Plcrocholle f i). Mais ces pages semblent s'être égarées dans le fouillis impur des conversations de Panurge ; feuillets d'or tombés dans un charnier (2).
pintes comme Gargantua, mais au son «lu latin. Ses gouverneurs, ses premiers précepteurs, on le sait, d'après les ordres de son père, ne lui parlaient qu'en latin. Ses premiers mots furent latins. Le célèbre marc Antoine Muret (Limousin), né à Muret près Limoges, en iSîfi, fut un de ses plus affectionnés précepteurs.
(i) Chap. XXIX, du liv. F"^.
(2) En dehors de l'exagération des apologistes postliumesde Rabelais, (jui surtout de nosjours rivalisent autourdeson nom de merseilleuses découvertes et voient dans ses compositions des choses ignorées des profanes et sans doute aussi de luimême, je m'explique i)arfaitement qu'on édite et qu'on réédite sans cesse la Chronique Pantagruélique. Pour les lettrés et pour les historiens qui ont besoin de connaître la |)li\si()nomie entière d'une époque, ce livre est l'image, d'autant plus fidèle qu'elle est plus impure, d'une partie de la société, à la renaissance. L'examen sommaire,, auquel j'ai dû me livrei-,
ISO CHAPITRE DEUXIÈME.
En f[iiol Montaigne ot Rabelais peuvent se rencontrer, c'est jxir mie érudition profonde qui les distingue également, par une égale aversion des formes dogmatiques et du jargon barbare des universités, par une égale volonté, ^inon par des moyens égaux, de restaïu'er les lettres: par la sévc et par l'esprit gaulois, exbubérants cliez l'ini, plus contenus cbez l'autre. Tous les deux voudront, par conséquent, demeurer affrancbis de l'École. Mais Montaigne, en s'affranclnssant des rbéteurs et du mauvais goût, conservera, dans son indépendance , ce tact , cette règle sans prétention, ce respect et ce culte de l'art, éléments forcés du génie. Il possède à un si liant point le sentiment de l'ordre dans les idées, dans les mots , celte source éternelle du beau , qu'il l'appelle à grands cris dans la république des lettres. Pour servir d'exemple à l'esprit, de modèle aux écrivains et aux parleurs, il voudrait, devan-
(los rapports piOlfiidiis de lî.ihclais avec Motilaigne, comportait plus spécialeniciit clos appiécialious littéraires. Il ii»; pouvait convenir à la nature tie ce chapitre de rcclierciier si Ilabelais a lait école ptiilosophique , s'il a voulu être ou simplement s'il a été écrivain philosophe. Ce serait l'objet d'une élude distincte et dont les conclusions déduites avec liberté, sans idées préconçues , sans esprit d'iniitiilion, non plus c|ue sans dessein de se particnlaris(>r, no léj^itiiiieraicnt p.is, ce me semble, la recrudescence d'engouement, de date assez récente, f|ue j'ai déjà signalée.
LlTXr.RATURE DK MON T A IG >' K. 18t
cant la création de llicheliou , qu'on fondât une académie (i).
Rabelais, au contraire, après avoir sauté sur les in-folios des gens de la S,orbonne et grimacé contre Aristote , se roulera sans frein dans les convulsions delà farce, nous obligeant, en quelque sorte, à prendre la défense des abus qu'il attaque, tant sa critique est immorale , tant sa pensée est corlompue. Sa plume remplacera par le chaos la méthode qu'il a voulu combattre, et, pour se venger des collets -montés de l'époque, deviendra cynique à ce point qu'il ferait honte à Diogène.
Style , manière , existence , tout diffère entre ces deux hommes, qu'on s'obstine de plus en plus à réunir dans la même pensée. Union forcée et, à mon sens, injurieuse au philosophe périgourdin. Montaigne, c'est la sérénité du gentilhomme campagnard ; si c'est la bonhomie -du sage , c'est aussi la douce ironie du penseur qui se rit bien plus de nos sapiences que de nos folies. La vie des champs imprime au front la liberté , aux pensées une originalité douce et fière, à l'homme qui vit habituellement seul, un caractère de méditation , de tranquillité et de force dont les villes
(i) De l'Art de conférer: Essais.
Ce sentiment de l'ordre dans les idées, dans les mots, s'alliait parfaitement, chez Montaigne, avec le défaut d'ordre systématique qu'on remur(inc dans la série de ses traités.
fSî CHAPITHE DEUXIÈME.
atlnicttcnt (lifficilciuent la portée. Tel lut JMoiitaigne, tel ne ])oiivait être Rabelais. Mais ce serait le propre aiis!>t de la solitude relalive, de donner au plus inoffensif des écrivains un tour d'esprit un peu railleur, cette bonhomie malicieuse (jui soiuùait auv lèvres de Montaigne ; pitié assez fondée du siige pour la vie agitée du monde, les grandes querelles, les non moins grandes sottises des acteurs. En appréciant son scepticisme, on n'a peut-être pas assez tenu compte des ombrages paisibles du château de Montaigne , de la scèn(î bouleversée qui se jouait alors , par contraste , dans le monde extérieur, ni de V enfermement du philosophe. Et tout cela n'empêche pas que le souflle de la bonté et de la grâce ne viemie tempérer les malices du spiriluel châtelain ; ([u'il ne demeure un ami sincère de l'hounne, le serviteur courageux et loyal de son roi, le (h'fenseur le plus écbiiré, le plus ferme des principes d'aulorité en nialière degouvcrnemenl ; mais aussi le plusaffec tionni' aux fietils (|ui conslituaient alors le peuple.
("omment Kalxiais, au conlrali'c, dirig'ca-til sa vie, à peu piès vers le même tenq)s? je n'en veux citer (jue des delails : l'ensemble nécessiterait ime étude plus remplie assurément ([u' édifiante.
Il suil à Home le cardinal Du lîellay, son Mé-
rêne, et trouve le moyen d'injurier le saintpère, en écliange de ses bontés. Nonobstant, le pape lui accorde la remise des peines canoniques qu'il avait assez bien méritées. De retour en France, Rabelais , ce grand contempteur des bénéfices , des prébendes, de l'oisiveté du clergé et du confort des moines, sollicite et obtient une prébende dans l'église de S^int-Maïu'-des-Fossés, sans préjudice à la cure de Meudon. Ce qui ne l'empêcbe pas d'écrire l'Ile sonnante f i) et les moralités de son Gargantua. 11 prodigue la flatterie au roi François F"", à du Bellay, au cardinal de Cbâtillon, qui paraissent ne pas remarquer le danger de ses pamplilets, (jiii probablement n'y voyent d'autre inconvénient qu'une licence de lanffafje dont ils s'efTarouclicnt fort peu , rient de ces contes où le roi cependant a pu se reconnaître, ce qui n'arrête pas son rire, et le laissent répandre son roman. L'œuvre est immonde , mais la verve du conteur est intarissable et bouffonne. On rit, le pied dans les ordui'es, et le livre est plaisant, comme l'a dit Montaigne. Quant au dévouement de Rabelais, cet apôtre de l'bumanité, comparé avec la séclieresse fie l'égoïste Montaigne, il n'eut l'ien de bien
(i) Sur la simonie, la paresse, les béné/ires accumulés du clergé.
meurtrier pour sa santé, sa sCireté ou ses plaisirs. S'il est vrai que de sa retraite de Saint-Maur il ait pu, selon l'expression figurée de son plus récent panégyriste, M. Eug. Noël, « entendre les cris de l'imprimeur Dolet, brûlé, pour hérésie, sur la place Maubert(i) »; s,'il est vrai qu'avec Dolet il avait attaqué, ainsi (ju'on le prétend, l'abominable Eglise catholique et les abus monstrueux qui couvraient notre sol, il est bien plus constant qu'aux cris de son ami mourant, il n'a pas un instant quitté son doux repos et ses ombrages. Encore moins n'a-t-il pas résigné sa prébende entre les mains des bourreaux du malheureux Dolet, de qui pourtant il la tenait. Prébendaire de Saint-Maur, il s'est fait seulement octroyer la bonne cui'c de Meudon.
La siilirA.' de Rabelais ne se rattache ni à l'épigrannne éh-gante de Catulle, ni à la douce et honnête ironie de Montaigne , ni à l'énergique indignation de Juvénal. Ja' style est rhomme. Rabelais, s'il flagellait tout ce qu'il rencontrait, abus et clioses respectables, ne poursuivait pas une
{i) lùig. Noël, Ilubclais, sa rie et son œuvre, page i58. An reste, M. Noël, en rappelant ce triste exemple d'intolélance et de pénalité l»ail)ai(', a Ix ancoiip sacrilié à l'imaj^e : Etienne Dolet lut pendn et brûlé ensnile (i54fi); les cris partis dn hiiclicr constiUieraient donc senienienl, Dieu merci, un ell'et dramatique de style.
réforme, mais obéissait à son tempérament. Il ne pouvait donc imprimer à la littérature que le désordre joint à l'esprit que respirent ses fantaisies. Les lettres reflètent la vie. Chez Montaigne, la vie est bien conduite : ses Essais en témoigneront. Chez Rabelais :, la vie est une orgie morale, ime pasquinade grotesque, où l'esprit coule à pleins bords, comme le vin d'Anjou. Le froc, la soutane, la robe et le bonnet carré àxx médecin , tout cela porté comme un habit de comédie par mcssire François, (jui s'en moque, voilà le décor du personnage. Il jette partout sa défroque, et son livre devient vestiaire et frij>erie (i).
(i) « J'avais raison de dire que Rabelais n'était trop souvent, au service de ses admirateurs absolus, qu'un prétexte à la propagation de préférences politiques ou de négations religieuses. A côté des apologistes considérables, les petit» biographes pullulent qui l'exaltent au nom exclusif du « bien-être, » le louent d'avoir soufflé sur les piperies du vieux monde, de s'être moqué des saints, véritable matière à calemhourg; le déclarent écrivain presque chaste, homme entièrement vertueux, exemplaire en tout point, et entonnent pour lui un Te Deum, qu'on prendrait pour un Te Diaholum. C'est littéralement le sens du petit factum sur Rabelais, sa vie et son rein-re, par Eug. Noël ( page 34 et suiv. ). Rabelais, desservant de Meudon, est le curé selon le cœur de son ardent historiographe, l'arché-tjpe des bons curés, « le premier prêtre d'en bas qui ait été curé suivant le double idéal de la conscience et de la patrie; » page i83. M. Noël, qui attend d'ailleurs et appelle de tous ses vœux le curé de la France (idem), veut bien, pour soutenir nos défaillances, nous donner, à
18fi CHAPITRE DEUXIÈME.
En véi'ité, nous ne pouvons, de par la logique on lu conscience,- apercevoir ou concéder cette filiation intellectuelle qui unirait Montaigne à Rabelais.
Montaigne , toujours si juste envers toutes les gloires, anciennes et contemporaines, qui ne connut jamais l'envie (j), qui disait, en pariant d'Amiot, siattravant quoique un peu surchargé d'ornements : a Cet homme de grande valeur que « jestime par-dessus tous les autres (2) », cjui proclamait Théodore de Bèze , l'ardent sectaire , un des meilleurs poètes modernes; le duc de Guise, son ennemi politique, un gi'and homme de guerre et une âme forte; Montaigne n'aura trouvé qu'un mot pour caractériser Rabelais ; « Auteur plaisant; » et ill'accouple à l'Arétin. Acceptons ce ju-
la fin de son liymnc, cette rassurante indication : « Si vous vous sentiez abattus, si surtout vous sentiez failjjir en vous l'esprit delà France , l'esprit de sa révolution, moi aussi je vous dirais, avec le |)euple de Paris : allez à Meudon demander ( nnseil à M. le curé. »
(1) Liv. III, cliap. V (p. 427, édit. de Louandre): Decetlecy (l'Envie), ie n'en puis guères parler : celle passion (|u'on peinrt si forte et si puissante, n'a, de sa grâce, aulcune adresse (*) en moi.
(a) ÎNlonlaigne donne avec raison , croit-il , la palme à .tnnot sur tous les écrivains français contcniporains, j)our lu naïveté et la pureté du langage ; liv. II, diap. iv.
Aniyol lui avait révélé la science et l'àuie de lMiilan|uc.
(*) Itilluciice.
gement du maître ; celui-là est fondé. Rarement, en effet, dans la lignée littéraire et morale, douv figures se seront ressemblées davantage c[ae Rabelais et l'Arétin.
Rabelais, né en i/|83, reçoit d'un bon curé sa ])i"emière et gralutte inslniclion. En récompense, il persiffle et raille le viens, prêtre. Il ne traite pas mieux les moines de l'abbaye de Seuil lé , ni ceux delà Raumette, près d'Angers, qui cependant ont fait de lui un érudit. Moine cordelier h Fontenay-le-Comte , il est puni pour une burlesque impiété (i), et obtient de l'indulgence du pape Clément VU la permission de quitter le couvent pour passer dans l'ordre de Salnt-Renoît , à l'abbaye de Maillezais. Bientôt après, il s'écbappe do Maillezais, se meta courir le monde, séjourne à Montpellier, en revient médecin (2).
En quoi encore Rabelais se sépare capitalement de Montaigne pour se confondre avec l'Arétin, c'est par la réaction furibonde des sens. Ue tempérament ascétique, le quinzième siècle avait violenté la partie matérielle de l'être. La renaissance est païenne; elle s'exalte dans l'ivresse, et provoque le corps aux jouissances. C'est le livre de Rabe-
(i) Un jour de fêle, il avait imaginé d'enlever la slaliie de saint François, placée dans une niche assez obscure, et de se faire xénérer par les fidèles, à la plate du saint patron.
(a) Profession assez peu sympathique à Montaig-ie.
lais : l'Impatience de toute règle plutôt qu'un appel direct à la révolte. C'est. Jean des Entomnieures qui se rigoiille, c'est Panurge qui disserte, c'est Gargantua qui dévore (i). En Italie, l'Arétin écrit , agit et parle comme Panurge , Gargantua et frère Jean.
Montaigne est , au contraire , en tout , la personnification de la mesure. Ni dissolu ni ascète , il est le point d'alliance raisonnable entre les austérités du quinzième siècle et l'émancipation physique du seizième.
L'Arétin , à la même époque est le Rabelais de l'Italie.
Pierre Arétin vient au monde en 1492. Ce bâtard d'un gentilhomme et d'une courtisane (2) , ([ui devait mourir dans un jialais, naît dans un hôpital. Elevé par charité, il jette l'ironie à ses maîtres, et se vante de ne savoir (jue sa croix de ])ar Dieu. Parasite, besogneux ^ menteur, poltron comme Panurge , plus licencieux encore , 11 écrit quelques mauvais vers contre les indulgences, qui
(i) Dans la vieille légende de Gargantua, dont Torigine est assez difficile à classer et remonte aux premiers temps du moyen âge, l'imagination populaire jouant sur le mot (Gargantua, rpii vient i\v Gurgcs , gon(ïre,dont les Italiens ont l'ait gorgo , y attacha l'idée d'un ogre, insatiable gourmand. Ce mot a fait successivement garganta , gargala et enfin gargole {guigustium ).
{1) De la courtisane Tita et du gentillionime Bacci.
le font chasser d'Arezzo, d'où il se réfugie à Rome. Léon X, trop miséricordieux envers l'esprit, accueille et pensionne cet homme. Le cardinal Jules de Médicis, qui sera pape un jour sous le nom de Clément VII, se fait son du Bellay. François V s'engoue de l'Arétin , et lui envoie des bons sur sa cassette (i). Ainsi comblé, le bâtard d'Arezzo compose et imprime seize sonnels explicatifs de seize figures obscènes dessinées par Jules Romain (2) et les répand en Italie. I-iCS vers de l'Arétin sont libidineux h ce point que les figures de Jules Romain en paraîtront presque chastes. C'est ainsi qu'au milieu de Rome, l'Arétin ex- ])rime sa reconnaissance envers le pape qui lui donne l'hospitalité. Les ducats de Charles-Quin\ lui font bien vite oublier les écus d'or du roi de France, qu'il traite aussi peu révérencieusement que s'il écrivait Gargantua. Demain, ce sera le tour de Charles-Quint .
Rabelais , au même moment , ne commentait pas , par des obscénités , les figures de Jules Romain , mais il illustrait ses propres œuvres par des figurines ou portraits reproduits à la fin de son livre, et qui sont la luxure en action. C'est Faune
(i) Avec une chaîne d'or formée de langues enchaînées. C'était demeurer homme d'esprit.
(2) Un des plus éminents élèves de Raphaël.
crayonnant Priape (i). Vous savez comment Rabelais s'est fait moine et s'est défroqué; j'oubliais de vous dire que l'Arétin s'institue capucin à Ravenne et jette le froc aux orlies. Rabelais, dans les débaucbes de son livre , mêle le sacré au prodiiie; paraplirase laudes et matines; fait discourir Panurge dans la langue que vous connaissez; fait précéder ses cbapitres d'épitres en mauvais vers; les entre-coupe de sonnets, de vraies scènes de comédie ; emploie incidemment la forme épistolaire. Tout cela est dans l'Arétin, mais plus dislinct et séparé. Louanges et canzones au pape et aux: rois, sonnets licencieux, comédies, dialogues de luxure, les sept psaumes, lettres imprimées, strambotti, capitoli, vies de Jésus-Cbrist et de sainte Catlierine, etc.. tel est le bilan de l'Arétin. Rabelais lui a emprunté une scène tout entière de sa comédie Le Maréchal , pour disserter avec Panurge sur les dangers du mariage et sur les perplexités burlesques qu'engendre l'approcbe del'bymen (2). Ainsi que Rabelais, l'Arétin étincelle de verve. Plus que lui il a peut-être cette qualité de l'esprit que nos voisins appellent de l'im-
(1) La grande édilioii de Rabelais par M. Esmangard donne à la (indu neuvième volume, les caricatures immondes qu'on aUribue à Raijclais lui-même.
(a) Ce nVsl pas seulement à l'Arétin que Rabelais a fait sur ce point des empriuils anonymes.
LITTÉRATURE DE MONTAIGNE. Jyl
moiir. Si son Style estmoins chargé d'ordures, il est plus luxurieux encore. £n quoi Rabelais est siipéjieur à son erotique confrère, c'est par rérudition, le goût, l'aperception sinon par la donnée pliilosojjliique. L'Arétin abuse du concelti, de l'épitliète. Il n'a que l'inspiration de la chair, et, pour ki philosophie de l'âme ou de l'esprit, il tient à peine le milieu entre Panurge et Figaro, ces deux formules d'un matérialisme intelligent et effronté. Mais ses capitoli bizarres, ses strambotti ou chansons font rire. Montaigne en avait ri souvent, n'avait voulu noter que ce coté de l' Arétin , fort dédaigneux de son autre bagage, et l'appelait auteur plaisant. En quoi Rabelais se confond avec l'Arétin, nous l'avons dit, c'est par la glorification des sens. En Italie, l'Arétin vulgarise la langue que parle en France Rabelais (i); quoique parfois le slyle du bâtard d'Arezzo sente un peu plus le grand seigneur. C'est qu'il lui faut, dans son palais de marbre, des coupes d'or, du vin de (Chypre , des femmes nues et de royaux festins; tandis que Rabelais s'abreuve et se contente de son petit vin de Chinon (2).
(i) Le moitié Théophile Folingio ou Folingo, dit Martin Coccaie, écrivait, à la même époque, dans le n)ême sens, sa Macorronaie ou liistoire macarronique , mélange burlesque d'ilalien, de latin et de patois mantouan.
(2) Vin assez agréable que Rabelais vante souvent et qu'il appelle quelquefois : sa bonne parce septemljrale.
Si nous insistons sur le nom de l'Arëtin à pou près oublié de nos jours , c'est pour démontrer une fois encore la fermeté de vues, la sincérité inébranlable et le bon goût critique de Montaigne. A riieure où l'auteur des Essais consignait ses appréciations, l'Arétin était le Dieu de la littérature, ic 11 produisit sur son siècle le même cf effet que Voltaire sur le sien; il fut l'esprit K géant, riionnne unique (i). » Montaigne est entoui-é de cette renommée, envalii par cette vogue universelle , et, insensible à tout entraînemenfr extérieur, il se borne à classer d'un mot k; (/f\'//i Arétin : « Auteur plaisant. » Laissonsle avec Rabelais. 1,'un et l'autre ils ont vécu dans la débaucMie du langage ; û s(U'ait littérairement é(|uitable de ne pas ennoblir luie debauclie.
Sévèrement examinées , K's ricliesses de Rabelais pourraient bien , à im autre point de vue , perdre une grande partie de leur valeur apj)arente. Peu d'bommes ont, en effet, plus al)()niiannnent moissonne dans le ciiamp de l'esjjrit d'autrui et plus discrètement dissinudc; cette moisson d'emprunt (2).
(i) Etudes sur i.îrétin, Pliil. Cliasles, p. 492. — Iniililo de dite f|iK' M. P. Chaslcs ne ralilif pas l'opinioti des coiilcm- |)orains (\v. l'Anlin.
(a) Au dire Irès-compéleiil de M. Ijiuiul , adiiiiiMlcm de
LliTliRATURE Di: MONTAIGNi:. l'Xi
Panurge , le personnage principal tle Rabelais , qui s'est appelé Pangloss avec Voltaire, Figaro avec Beaumarchais , est loin d'ctre lui-même une création de l'ex-moine Cordelier. Ce personnage si rempli d'impudeur, d'esprit, de malice cynique ; ce sceptique de carrefour qui philosophe en se moquant de tout , a ]iu , sans doute , être développé par Rabelais, qui s'écrivait lui-même un peu , je crois , en faisant discourir Panurge ; mais le type du personnage, Rabelais l'avait rencontré dans la bibliothèque d'Angers , sous ce titre : La Légende île nicntie Pierre lùdjeii^ mise en vers par messire Charles de Bordigné , de 1 5 1 5 à i53o.
Pierre Faifeu , écolier natif d'Angers, vise aussi la légende de (iargantua, type ou légende depuis longtemps populaire. Dans sa ballade ou exorde aux Lisants :
« Laissez, dit-il ,
" Gargantua qui a cliepveux de |»làtrc ; " Voyez les faicts /wfl//rc Pierre Faijcu. »
Ainsi que Panurge, Pierre Faifeu est voleiu-,
Rabelais : « Le joyeux maître François nes'esl fait nul scrupule de butiner chez les anciens et même chez ses contemporains, sans jamais rapporter leur nom. ( Brunet, Manuel du Ijbrairc ut de l'Amateur de livres , 4'" volume de la 4^^ édition, page 4, a*" colonne. )
I9i CHAPITRE DLUXIÈML.
lascif , libertin , spirituel , paresseux et menteur; et ([uantl il n'a pas tait de mauvais tours, il est :
« Tout endormi , songeant, mélancolique. »
Ainsi que Panurge , 11 contrefait le mérlecin , à Rennes, en pays breton, c'est-à-dire dans une ville qu'im écolier d'Angers se croyait assurément le droit de pouvoir tourner en ridicule :
« Pour son plaisir, non d'argent trop muni ,
■ Il s'en alla d'esprit non immuni.
« Pour mieux user de cautelle et miracle, a II s'avisa vendre le tyriacle,
■ En se vantant qu'il guérit de tons maux,elc... etc. .. »
Pierre Faifeu s'apercevant, après ses toiu's pendables, que les Rennais sont di'grisés, décampe prestem(Mit de Rennes,
et Sans y avoir dommage ou iulérest,
« Et n'attendit pas des Bretons l'arrest. »
Pierre Faifeu , vrai parrain de Paniu'ge , poin* se mocpier de l'université , dans un jour de séance publique, conduit son cheval à Angers , en j)leinc académie, et veut le l'ai ih; liccMcier, etc., etc.. Ainsi (|ii(> Panurge, et avant Paniu-ge, Pierre l'aifeu racoiiU", dans un laiiirage indicible, ses ])i-
peries en amour, qui se retrouveront , à peine modifiées et bien moins spirituelles , dans le héros de Rabelais. Ainsi que Panurge, le parasite Pierre Faifeu :
« Vicanaiten maint contrée et lieu,
« Où bien scavait s'accoutrer de son jeu. »
Ainsi que Panurge, Pierre Faifeu le libertin , rêvant de mariage , en l'edoule les accidents , et raconle sans cesse ses comiques appréhensions. Moins sage à cet endroit que Panurge, (jui sans doute avait profité de l'exemple , il se décide à risquer l'aventure, paraît éprouver bientôt l'accident conjugal qu'il redoutait si fort, et meurt de inérencolje entre une femme enragée et une affreuse belle-mère.
Ainsi que Panurge, avant Panurge, Pierre Faifeu disserte sur tout , à propos de tout , pour se moquer de tout; Philosopbe de basoclie, de taverne , de tréteaux ou de carrefour, il verse à pleines mains , sur la société biérarcblque , l'esprit, le sarcasme, le paradoxe et les impuretés.
Nous avons lu, dans la bibliotbèque d'Angers, la brocbure aujourd'bui très-rare de messire Cbarles de Bordigné , et , pour ceux qui se complaisent à rechercher les origines littéraires , une comparaison plus détaillée serait peut-être inté-
ressante. Il serait abusif sur ce point de nous étendi'e ici plus longuement (i).
La lecture de Rabelais, conduite avec attention,
(i) Chacun sait que la partie de la Chrnitujuc jxinta'^méliqiic où figure le |)ers()nnage tie l'anurge ne parut que plusieurs années non-seulement après i5i3, mais encore après i532, époque où (init la publication de Pierre Faijen.
La brochure imprimée à Angers par messire Ch. de Bordigné, en i532, est à peu près uni(jue. Seulement, en 1723 , M. Coustillers en a publié une petite édition in-12 , que nous ne connaissions pas en notant ces rapprocliements. D'après M. Brunet, déjà cité, pages 5 et 6 , la pren)ière apparition ou édition de la Chronique pantai^ruélique , où figurent réunis Gargantua et le premier livre de Pantagruel, serait de i538. Une autre édition apparaît en \^/\i,
M. Brunet cite une édition, sans date, du commencement de Pantagruel , petit \n-/\° goth . de 64 feuillets non chiffrés, qu'il eslimcî être la piemière. Il croit, mais sans preuve, qu'elle aurait paru en même temps que la Pantagniéline proiio.ttication ]iour l'an i533. Il indique avec Ebert , n" i85i3, le déltnt autlienti(|Me , c'est-à-dire daté, de la jiublication du premier livre, en l'an i533, librairie de Juste, à Lyon. Mais les éditions où on voit réunis les deux premiers livres de Rabelais , ainsi que les merveilleuses navigations de Panurge, le disciple de Pantaf^niel , ne sont que de i538 et i54'>-. Un exemplaire défectueux avait paru en i537. L'exenq)laire aufpuîl était joint le Disciple de l*(inl(ii^rnel [Panurge) n'est daté (pie tle i538, in-i6, de 48 feuillets chiffrés.
Le Duchat paraissait croire, sur un passage de Thory, que le commencement de Pantagruel aurait paru en iSîg. Mais M. Brunet, loc. cit., pages 4 et 5 , tiémonire jierlinemment l'erreur de Le Duchat et de ceux (pii l'ont imité. Thory, avant Rabelais, avait voulu tourner en ridicule le jargon en vogue de son temps, en maltraitant les cscumeurs de latin; — mais il n'empruntait rien à Rabelais, (jui n'avait rien publié.
tendra d'ailleurs, en général, à justifier de plus en plus cette opinion, parragée par M. Brunet , l'auteur érudit du Mdiiuel de V Ainatear de livres , que le joyeux maître François s'est fait le
En iSis fut imprimé à Lyon.potil in-4°, un premier essai du Gargantua, conte facétieux brodé sur la vieille chronique de Gargantua, et qu'il ne faut pas confondre avec la Vie tiès-horrifiqiie du grand Gargantua, père de Pantagruel , qui forme la première partie du roman de Rabelais. Cette première publication du Gargantua légendaire parait être de François Rabelais et aura pu, ayant eu du succès, lui inspirer le désir de composer sa Chronique pantagruélique. ( M. Brunet, loc. cit., page 2.) Il y était mention des merveilleux faicls d'armes que Gargantua fi.st pour le roy Artus.
La première édition connue de la Vie très'horrijîque de Gargantua, père de Pantagruel , est de i535, librairie de François Juste, à Lyon. C'est la première partie de la chronique pantagruélique, à laquelle fait suite l'histoire de Pantagruel et de son disciple Panurge. Mais toutes ces justifications bibliographiques ne tendent qu'à corroborer la preuve de l'antériorité de la légende (\e> Maître Pierre Faijeu, puisf|u'il est écrit dans la brochure imprimée (jne possède la bibliothèque d'Angers, (jue messire de Bordigné a composé son conte bouffon de i5i5 à i53o et que cette édition était terminée dès i532 (*).
(*) Quant aux causes de la légende de Pierre Fa'ifeu, il ne serait peiil-èlre pas sans intérêt pour les bibliophiles , de rechercher si François Villon, tpii, sauvé de la potence, déclare en 1461 : qu'il s'en va à Angiers (Itu'tl XIII. grand Tcsiariieiit el liuit T' I , petit Testament), y séjourne, parle de cette bonne ville, y fait ses tours villunlijues, el par l'esprit, le vol, la paillardise, est également populaire; il ne serait peut-èlre pas sans intérêt, disons-nous , de reclierchei- si re personna^;e vivant n'a pas servi de type el de modèle à l'auteur de Pierre Fciijai, messire de Kordigué, prêtre d'Angers.
plus souvent un vestiaire d'emprunt sans indiquer ses foui'iiisseurs. A Folcngo , à l'Aretin, déjà cités, auxcjuels il a pi^is constannnent; à Ch. de Bordigné, qui lui a fourni Panurge, la pièce principale de son ai"nuu-e littéi'aire, il devient équitable d'adjoindre Anloine de La Salle, l'auteur connu du Petit Jehan de Saintré , si tant est, ainsi que paraît l'avoir dcnnontré le savant conservateur de la bibliothèque de Rouen (i), cju'AntoinedeLa Salle, ce compagnon assidu de la jeunesse de Louis XI, soit en effet l'auteur des Quinze Joies de mariage (2). Toujours est-il que Rabelais a puisé à pleines mains , dans les Quinze Joies de nmriage, nou-seiilen)ent ])Our décorer les dialogues ordu- )'(ers et sarcastiques de Panurge , en brodant sur Pierre Faifeu, mais aussj très-souvent par l'expression, par l'idée, par le toiu' ou la mise en scène. Quant au Pooi>/e escolier liniosin , soit qu'il ait pour type, ainsi qu'on l'a prétendu, « Les Angoisses de dame TIélisenne de Crenne , » soit, ce (jui est plus vraisemblable, (|ue Rabelais en ait emprunté l'idée au baragouin macaroniquc
(i) M. Polier.
(2) Anloine de La Salle couilisaii de Pliilippc le Bon, elait à la ))elite cour de Genep|)e en Brahaiit, le familier de Louis XI, alors dauphin cl réfugié chez le duc tie Bour;;;of:;iie. 1/"$ Quinze Joies itc nuiii(ii,v amiùcnl paru cii i-î^o» neuf ans avant Le Petit .Telidii rie Saintré.
du moine Folengio ou Folengo(i), toujours est-il que. pour être grossière , son épigramme contre le slvle pédant n'en est pas moins merveilleuse de vie, de Irait et d'h-propos.
Rabelais serait-il, ainsi qu'on le soutient ailleurs, le arand aïeul du réalisme littéraire? nous ne le pensons pas. Ennemi prémédité de l'art d'écrire qui s'inspire du beau, s'il n'était, s'il ne voulait être, avant tout, un marchand de livres sensuels , un pi'ovocateur à la débauche , le réaliste a adopté .le laid et introduit en scène des lépreux , sous prétexte que la lèpre est dans la nature. Pour mettre ses lecteurs à leur aise, l'écrivain réaliste établit d'abord ce principe qu'il n'y a ni ])ien ni mal dans aucun acte humain; que l'homme est né pour suivre la loi des instincts. Rabelais, au moins, si ses héros obéissaient à leurs instincts, n'en avait pas, sérieusement, fait une thèse ou un droit. Triste, violent , morose , l'héteur endjarrassé ou métaphysicien du vice , toujours en dehoi's du style simple et naturel, malgré ses prétentions à suivre la nature , si quelquefois le réaliste essaye de rirç , il rit à faux connue un traître de mélodrame. Rabelais vaut mieux que cela; il est éminemment une personne, mais ne saurait constituer une école.
Et notre grand poète V illon, interné à Angers
(i; Contemporain de Rabelais.
en I /jG I , cst-il liesoln de le lire longtemps ponr y trouver en abondance les provisions de style, de facétie, ce tour gaulois de la pensée , cette saveur du mot et jusqu'aux vil lentes Pantagruéliques répandues libéralement dansle roman de Rabelais (i)?
Rabelais n'est donc le clief d'aucune école littéraire. Par le rire, par l'impudicité du style, ainsi que ])ar l'esprit, il tient sa place parmi ces écrivains qu'on a appelés justement les moines bouffons de la Renaissance (2).
En Allemagne, le moine Luther, bouffon terrible (3).
En Italie, Folengo ou Merlin Coccaie, qui rit de tout, excepté des mystères (4).
(t) Le poète François Villon étail, ainsi qu'on sait, un voleur émerite et s'appelait François Corbueil.
Mais le peuple, qui l'avait vu à l'œuvre , le baptisa François T'illon, en vieux lau{i,aj;e , François \v fripon. Le poète en prit philosophiquement son parti, et luiinènie se signa des lors : François Villon. De là, tours ri/lonif/ucs et villenics (ou vilenies) pour désigner de mauvais tours ( du vieux mol willer, fripon ner ).
(2) De telle sorte que ces débauches d'esprit, de cœur et de raison, (jui se sont successivement produites sous les noms de : Canrlidr , Jocondc , les Coules de la Fontaine , la Pucelle d'Orléans , etc., si tant est (ju'elles eussent besoin de précédents pour éclorc dans Icin- iinpuicté, les peuvent rcvcntii<p>er confusément à cin(| ou six sources notoires (moines ou écrivains boulTons du stîi/.ième siècle ).
(3) Né comme Rabelais en 1488.
(4) Né, en 1489, de lamille noble. Son |)seuilonvuie de
LITTÉRATURE DE MONTAIGNE. 2(ft
En Angleterre , Jean Skelton qui a le rire et les colères de Luther (i)..
En France, nous avons Rabelais.
A ce groupe d'ardents renégats cjui personnifient la glorification de la matière, il conviendrait peut-être d'ajouter l'Arctin, l'ex-nioine de Ravennes. La même manière les rattache, le même sensualisme les pousse. Par la date, l'Anglais Skelton , longtemps populaire , aujourd'hui oublié, pourrait revendiquer l'invention du rire comme procédé littéraire ou comme moyen de polémique. Par la force, Luther est le chef, Coc-
Merlin Coccuie (Merlin us Coy;»/.«) signifie simplement Merlin \e cuisinier. Folengo jelleégalemenlle froc, enlève une fille noble, et vagabonde en Italie. ïl resta iongtempsen prison, fut réclamé par son frère, Jean Folengo , moine aussi , reprit le froc dans le couvent de son frère, qui s'efforça de le refaire moine. Merlin Coccaie semble s'y être prêté d'assez bonne grâce ; mais, pour se distraire, il écrit lu Macaronée ou plat de macaroni offert au public par le cuisinier Merlin : style composite, mélangé de latin de cuisine, de patois mantouan , d'atticisme et de grossièretés : style à l'usage de Rabelais qui prend souvent à Merlin Coccaie. De même que chez Rabelais, l'érudition y côtoie les plus burlesques fantaisies,
(i) Skelton, né vers 14^9. mort en iSag, Prêtre apostat, il enlève une jeune fille dont il fait sa concubine, et combat dans des vers grossiers, mais, énergiques, en faveiu" du bienvivre, du bien-être, du bien-manger, du bien-boire, et de l'amour des sens, contre l'Eglise, la papauté et tout ce qui pouvait gêner la royauté du corps. Naturellement il donne des. leçons de morale au clergé de son temps, dont il sty.gmatise les vices. C'est l'adversaire populaire du cardinal Wolsey,
cale et Rabelais font leur cuisine ensemble. L'A rétin est plus raffiné. , '
Dans ces salurn'ales île quelques gens d'Eglise qui signalent la Renaissance, il est légitime de faire enirer Cliarles de Rordigné, prêtre d'Angers, le compatriote et très-probablement l'ami de Rabelais (i). Son nom, tout à fait ignoré aujourd'iiui, eut alors sa bonne part de scandale et de succès. Moins incroyant que Rabelais, il avait un peu, sur les clioses sacrées, la prudence relative qui distingue Merlin Coccaie.
Par le style , par l'esprit, par la science, par la plaisanterie licencieuse , le créateur de l'écolier Pierre Faifeu, ce prototype inconnu de Panurge, messire Charles de Rordigné, tout aussi sensuel, comique et grossier que Rabelais, complétera donc lasérle littéraire des prêtres ou moines bouffons (2).
Rien de tout cela ne rappelle Montaigne. Rien de tout cela ne justifie la filiation intellectuelle qui unirait Montaigne à Rabelais.
(1) Cli;irl('s (lo Jjorclii^iié, né à Angers vers 1480.
(2) l'",sl-il l)os()iii (le (lire que rj^|:^Iise, justement eonhistée, donnait alors au monde littéraire ainsi «ju'au monde religieux les ensei};inineiils U's plus hauts. A Rome, le pape Léon X, restaurateur des letlres; en Fiance, le cardinal <lu Perr(ui, l'illuslre ami de Montai^^ne ; à Genève, noire François de Sales, un saint et lin lettré. Dans les landes de France, partout où il y avait un dévouement à pratiquer, Saint-Vincent de Paul, l'ami de Saint François de Sales ; etc., etc.
Quelle différence aussi dans la destinée littéraire de ces deux iionnnes! Pour quel([ues sujets fournis par Rabelais à la fable ou à la fantaisie , c'est une succession tout entière que Montaigne a léguée à son temps, aux siècles à venir ; succession bien souvent gaspillée, toujours revendiquée au risque de violer les intentions du testateur, mais si abondante, si magnifique encore, qu'on peut la dire inépuisable.
C'est d'abord son ami le tliéologal Cbarron qui, dans son Traité de la sagesse, s'arrange tellement de sa forme et de ses écrits , qu'en vérité il les copie, quand il n'a pas le temps de les paraphraser (i).
Et bien autrement que Charron ou tout autre écrivain pastiche, c'est la sensation profonde que produisent partout les livres de Montaigne , même de son vivant, qui en assure l'influence.
Quelques années après sa mort, un homme de génie, Pascal, s'empare à son tour du littérateur philosophe, et bien qu'un critique célèbre (2) soit allé trop loin en disant : « Que le plagiat de Pas- « cal est le plus évident peut-être et le plus mani-
(i) Comparez le chapiue xviii du livre Ide Montaii:;ne avec le chapitre 11 du livre II de Clianou.
Comparez chapitre xix et chapitre m de Montaigne avec le livre Vide Charron, etc., etc., etc.
(2J Ch. Nodier, Questions de I.itlcmture légale.
« festement intentionnel dont les fastes do la litté- « rature donnent l'exemple, » on est forcé (\c reconnaître la trace profonde que les Essais ont imprimée dans les Pensées. Sans aucun doute, l'illustre auteur des Provinciales est riche de sa propre gloire. Sciences et lettres, amour de l'art, divination des vérités mathématiques , mécanisme du mouvement (|ui donne la vie aux corps iriertes, rayons de 1 âme qui éclairent les mystères philosophiques pour ne s'arroter qu'aux pieds de Dieu, tout était dans cet homme mort si jeune et si plein d'œuvres. Mais la critique de Charles Nodier, tout exagérée qu'elle est , n'en a pas moins sa justesse en principe. Pascal s'était inspiré de Montaigne, dont les pages s'usaient sous ses doigts. I.e tour de phrase , la singularité , la hardiesse , les vues claires autant que profondes, toutes ces qualités de premier ordre passaient involontau'ement du livre de Montaigne à l'esprit, au cceur de Pascal, et se retrouvaient maintes fois sous sa plume quand il écrivait, au hasard, ses PenscrsAj^ moelle d'un grand nomhrc des opinions de Pascal appartient évidemment à Montaigne.
Oui ne coimaît la célèhre pensée de Pascal : « iMaisante justice ([u'une rivière ouune montagne « horne ! vérité en deçà des - Pyrénées , erreur « au delà. « Ifc-las! il faut en ion venir, c'est une pcnsfc prcscpif ti'xhuHe «le M()nlaign(\ « l,etra-
« ject d'une rivière faict crime (i). Quelle vérité « que ces montagnes bornent, qui est mensonge « au monde qui se tient au delà (2)! »
Notre intention n'est pas de poursuivre le cours de ces rapprochements de textes; il est permis de s'étonner seulement qu'un grand esprit comme Pascal , qui était l'obligé de Montaigne, n'ait pas été aussi juste envers lui que Montaigne s'est montré reconnaissant envers Plutarque. Nous y reviendi'ons à propos de la morale et de la philosophie de Montaigne, et quel que soit l'éclat mérité dont brille le nom de Pascal, nous avons le droit de regretter, avec Charles Nodier, ce ton tranchant et superbement dédaigneux dont le janséniste se sert à l'égard de l'écrivain qui a dû être son premier bienfaiteur et son maître.
A cette génération littéraire qui, procédant de Montaigne commence par Charron, se continue par Pascal, et même par Balzac, malgré son goût pour l'antithèse et certaines afféteries précieuses queMontaigne aurait férulées; à cette lignée intellectuelle vous avez déjà ajouté de La Mothe
(i) C'est-à-dire que ce qui est considéré comme crime d'un côté de la rivière est, de l'autre côlé, réputé licite.
(2) Essais, liv. II, cliap. xii. Voir dans (Charles Nodier. Questions de Litcciature légale, note K, une série de citations comparées de Montaigne et de Pascal, établissant les emprunts laits par ce dernier.
Le Vayer, Molière, la Briivère, Saint-Evrcmont, Fontenelle, Jean-Jacques Rousseau, Bayle et Voltaire lui-même.
Les fragments, les extraits comparés tencli-aient à justifier cette opinion, si déjà les rajiproehemcnts n'avaient été faits, très-proba!)lemeiit, par les chercheurs patients des généalogies de Tidée et du mot. Mais mieux (pie la rejiroduction du mot ou de l'idée, mieux (pie l'emprunt sous le vêtement (pii le déguise, la manière générale des livres, le tour d'esprit, le progrès successif de la langue indi(pient assez chez ces écrivains ('ininents ou illustres de cpielle école littéraire ils relèvent. J^'école réformatrice de Montaigne caractérisera, en la fixant, la littérature intermédiaire du siècle de la Renaissance. Sage émancipation (pil, parla miseen raj)port de l'idée et du style, personnifiée au dixse|)lième siècle dans (lorneille, Ra(nnc et Boil(>au, devait rapidement produire cette perleclion de langage (jul laisse sans rivaux les classi(pies de l'écol(î française.
11 serait aussi puéril (ju'irrationnel de prétendre à diminuer la gloire des écrivains ([uiont suivi Montaigne, par cette circonstance (jue Montaigne les a précé(l('\s. LcH-lai impérissable (pii entoure le nom de Montaigne n'a pas besoin de cette natui'e d(î secours (pii blesserait également l'impartialité de la crit i(pic et les droits d<; la pensée à toutes les épo(pies.
De ce qu'un homme a été' grand parmi ceux de son siècle; de ce que, reprenant courageusement les traditions interrompues, restaurant la littérature au nom et par le moyen du bon sens, il aura fait une révolution dans l'art d'écrire; de ce qu'il aura voulu et obtenu qu'on parle le français en France à une époque où les plus célèbres lettrés écrivaient en lalin (i); de ce que> par une intuition merveilleuse, il aura vu , dans le domaine littéraire, ce qu'il convenait de conserver ou de proscrire; de ce qu'il aura eu cette admirable fortune d'être d'autant plus écouté qu'il ne semblait pas professer et que lui-même était la leçon mise en scène, il ne s'ensuit pas qu'on veuille, afin d'augmenter les rayons d'un pareil homme, projeter des ombres sur les autres. Fiers de toutes les gloires nationales, nous aimons, aucontraire, «i les saluer, sans acception de drapeau ou d'école, au panthéon de la littérature. Cette justice élémentaire ne saurait empêcher, néanmoins, les générations qui ont profité d'un grand homme, de constater son influence sur les destinées de l'esprit. Il n'y a donc que de l'équité à reconnaître que l'action de Montaigne a été inunense et soutenue, qu'elle est même encore considérable. « La fréquente lecture de Mon-
(t) Les contempoiaiiis les plus distingués de Montaij^ne, de Thou, Calvin, Théodore de Bèze, Estienne Pasquier, etc., etc., n'écrivaient guèr«r qu'en latin.
taigne, a dit avec raison Charles Nodier (i), est une fort bonne initiation à l'art d'écrire , parce que les tours et certaines expressions de son temps ont une naïveté, une richesse ou une énergie auxquelles notre langue actuelle atteindrait difficilement. » A l'heure où nous traçons ces liirnes, des études sur le littérateur philosophe se font peut-être sur vingt points différents du monde civilisé. Ceux qui viendront après nous constateront le même empressement autour de cette figure originale, la même actualité pour sa fraîcheur et pour sa gloire. N'est-ce pas là le meilleur témoignage qu'on puisse porter sur l'influence inépuisable de ]\Iontaigne?
Si rapide et si général avait été le succès de l'école nouvelle, que déjà vers la fin du seizième siècle, les Essais parcouraient l'Europe. La manière de l'auteur, ses procéd(\s, sa sûreté d'aperception , ses études morales de riiomme, sa forme à la fois libre , cultivée et toujours naturelle, la vigueur de certains tableaux, devaient intéresser surtout les peintres de l'homme dans la coiiKnlie ou le drame. A Molière, qui s'enfermait avec Montaigne ; à Voltaire, qui lui prenait fréquemment des scènes ou des passages entiers (2); au grand Coi-ncilic, (|ui
(i)L..c.cit.
(9.) « I,a r('lii;i()ii que je liens est plus doiue que celle de quoi vous faites |)i(»lessioii. La vosire vous a conseillé «Je me luer
lui doit en partie, son admirable scène d'Auguste et de Cinna (i), il convient d'ajouter Shakspeare. Les Essais de Montaigne , contenant le fond commun de l'humanité, appartenaient à tous les penseurs et furent traduits rapidement dans toutes les langues de l'Europe. Giovani Florio, un Italien qui remplissait à la cour d'Anne de Danemark, femme de Jacques P"^, roi d'Angleterre, les fonctions de gentilhomme ordinaire , les traduit le premier en anglais : The Essajs of Micluicl Montaigne Knight. Mais Florio a peur qu'on ne veuille pas lire un écrivain si prime-sautier, si vagabond
sans m'oiiir, n'ayant reçu de moi aulciine offense, et la mienne me commande que je vous pardonne, tout convaincu (|ue vous estes de m'avoir voulu luer sans raison. ( Montaigne au chapitre intitulé : Dkers événements du même conseil, liv. I.) » Voltaire, mettant en vers ce texte de Montaigne, a dit :
« Des dieux que nous servons connais la différence : Les liens l'ont commandé le ineurlre el la veui^eance ; Le mien, lorscpie ton bras \ient de m'assassincr, M'ordonne de te plaindre et de te pardoinier. »
( Dénouement d' Alzire. )
(i) Esscàs, liv. I,chap. xxTii, Montaigne, s'inspirant de Plutarcpie, met dans labouche de l'empereur Auguste ces grandes pensées de politique et de clémence que Corneille a développées, en reproduisant souvent les expressions mêmes de notre lettré moraliste.
Montaigne, ou le sait d'après lui , (iVmX. la sche ment porté à ler. clémence.
et, pour ([lie ses compatriotes d'adoption, d'ordinaire assez réglés, ne soient pas pris au dépourvu, le voila c|ui grave au frontispice de son volume un symbolique emblème: perspective de ruines antiques, de temples brisés, d'escaliers tournoyants et furtils, d'édifices sans ordre et non sans grâce, qui allirent le regard par des obscurités volontaires ou des jours ménagés h propos: tel est le blason parlant dont il décore la traduction des Essais. « Entrez, dit-il ensuite aux lecteurs, sous ces porliqiies français, vous avez la clef anglaise ; la porte est ouverte, les deux battants vous invitent. Vous doiuier un épitomé de ce que vous trouverez de précieux dans ces recoins, dans ces délouis et ces sentiers, est une œuv?'e trop difficile. Parcourez ce palais d'invention que iMonlaigne a créé. Entrez, et dans ces détours et dans ces angles recueillez la sagesse. »
Vient ensuite le poctç Samuel Daniel (1G02), (}ui, devinant la portée réelle du litlérateur moraliste, félicite Elorio de lui avoir, par sa traduction, doiuié beau logement, excellents babiis, liberté (\y\ discours, en un mot, de l'avoir fait Anglais. Il voit clair dans les Essais., cesarcliives de l'Iiomme, et dit déjà : Notre prince Montaigne, ou plutôt noire roi.
Ee succès de Montaigne est dont; complet à E(M»(lres. Sbakspeare prend le livr'e, l'étudié, le
LITTÉRATURE DE MONTAIGNE. 2ll
médite (i); ^ca de Montaigne à Plutarque, et fait passer dès lors, dans le roman et dans le drame, les enseignemenis de la philosophie. La douce ironie de Montaigne, la pilié touchante parleront, tour h. tour, avec Opliélia et le roi Léar. Ailleurs, c'est la mocjuerie du paradoxe qui fustigera les utopistes. D'autres fois Shakspeare, exagérant la pensée de Montaigne, attachera des ailes au doute pour qu'il monte jusqu'à Dieu lui-même, dans le monologue d'Hamlet.
Roméo et Juliette^ cette soirée d'amour sous le ciel d'Italie, demeurera le chef-d'œuvre de la première époque de Shakspeare.
En compagnie de IMontaigne, de Plutarque ou de Salluste, h l'apogée de son génie , Shakspeare, qui a quarante ans, écrira Othello, Hamlet , Macbeth. Mais c'est surtout dans la Mort de Jules César, mieux nommée la Mort de Brûlas, que la trace de Montaigne est vivante. Drame exclusivement philosophique , l'œuvre de Shakspeare nous donne les monologues et dialogues de Brutus sur la vertu, la destinée , l'amitié , le devoir, tels que Montaigne eût voulu les entendre de la bouche du stoïcien-platonique. César y parle de la mort, lit-
(i) On conserve au Musée hritannic|uc l'exemplaire aulhenlique du Montaigne traduit qui appartenait à Shakspeare. Il porte la date tracée de sa main (i6o3), sa signature et ses notes. (Ph. Ch.)
léralement comme en avait parla Montaigne. « César à Calpurnia : Ijes lâclies meurent plusieurs fois avant leur mort ; l'homme brave ne goûte de la nîort ciu'une fois. De toutes les choses étonnantes dont j'aie jamais ouï parler, la plus étonnante pour moi , c'est que les hommes puissent sentir la crainte, voyant (jue la mort est une fin inévitable qui arrivera à l'heui'e où elle doit arriver (i). » En un mot, c'est la philosophie mise en scène. Vous tous à (|ui les noms de Shakspeare et de Montaigne rappellent des jouissances si profondes, si varices et si soutenues, complétez ce rapprochement imparfait, par le bonheur des souvenirs. Vous verrez ainsi passer su<^cessivement, sous les regards de la pensée, les créations de ces deux maîtres. Vous n'estimerez pas que la gloire de William Shakspeare soit moins radieuse ni moins pure de ce
(i) «Acte II, scène iv enUe (îésarel Calpurnic. » Dans les Essais, que méditait Sliakspeaie, Montaigne avait dit sur tous les tons et répété jusqu'à la dernière ligne de son œuvre, car c'était, pour parler comme lui , .va 77'.vp> : « L'iiomme « f«rme ne meurt <pi'une fois. Si la mort nous faict peur, an « contraire, c'est un suhject continuel de tourments qui ne « se peult aulcunement éviter. — Ce sont des morts par • imagination. Le but de nostre carrière c'est la mort; si elle « nous e(Traje, connnent est-il possible d'aller nn pas en <• avant sans fiebvre? Il est incertain où la mort nous at- « lendc ; altendons-là partout. Le sçavoir moinir nous alTran- " rhil de toiiic subjection et de tonte cfjnliaincle. » (Liv. I, < liap. xi\, page 88 cl suivantes. lOd. Cl). I-ouandre.)
LITTERATURE DE MONTAICtNE. 213
qu'à chaque instant il introduit Montaigne dans ses'œuvres. Vous constaterez seulement l'influence de l'auteur des Essais sur le plus grand esprit de l'Angleterre, dont le style même, à sa seconde; époque, présente de singulières analogies avec le style coloré, libre et incisif de Montaigne (i).
Si de Sliakspeare je m'adresse à Molière, ce qui n'est, en vérité, pas clianger de sujet, quelles traces attachantes du voisinage de Montaigne ne vais-je pas y rencontrer?
li'épidémie du bel esprit gâtant un peu l'excellent bagage littéraire que nous avaient apporté les Médicis, s'était, au temps de Montaigne, rapidement progagée de Paris jusqu'au foiul des provinces. IjCS Italiens de Catherine répandaient à la cour des Valois, avec une galanterie maniél'ée, une habitude de langage à la fois boursouflé et frivole où l'allégorie , les figures, les grands mots pour de petites choses, l'éloignement du na-
(i) Ce culte des Anglais pour Montaigne n'a rieii perdu de sa ferveur. Le livre très-récent de M. Bayle Saint-John, analysé par la Rc^'iie biitfiniquc, témoigne de! la constance des montaignistes d'outre-Manclie. I-a controverse là-bas , comme chez nous, n'a cependant pas fait {\è^AU\.. Le Spectateur, \i^ Discours, tome VI, édition d'Amsterdam 174', renouvelant, au sujet du nom nobiliaire de Michel de Montaigne, les agréaliles plaisanteries de Scaliger, ajoute que si Montaigne n'eût pas existé, le cardinal Wolsey serait le j)lus ^rand des égoïstes, etc., etc. Il le traite ensuite de rienx et houillaiit Gfiscon.
turel se faisaient surtout remarquer. A ce parler prétentieux, les petits-maîtres de Florence amalgamaient les concetti de l'iVrétinetlepatoiscle Folengo. Tout cela se l'ëunissant aux mièvreries mises à la mode française par les romans d'Amadis, constituait un galimatias ridicule, plus spécialement à l'usage des miguons de la cour et des ruelles où trônaient les dames d'honneur de la reine , devancières galanLes des chères qui furent les contemporaines de Scudéri et de A'oiture. Cette dépravation du goût ne s'arrêtait pas cependant à la cour ou aux boudoirs de la place Rovale, et pour être ailleurs moins générale, ne laissait pas que de devenir contagieuse. A un autre point de vue, vous connaissez les pédants de la SGolastiquc. Montaigne, qui a déjà si fortement maltraité les docteurs, n'affectionnera pas davantage le j)édaniisme en cornette ou en pourpoint de cour ; seulement il se contentera de nousle montrer « en le guignantdudoigt. » Poui'les muguets, pour les mignons, il laisse voir à tous moments (jue leiu- langage l'affadit, et pour mieux réagir contre le l'idicule des fennnes (|ui donnaient le ton à cette décadence, il enseignei'a qu'une fenmie est assez i«a\anie (|uan(l « elle scalt mettre différence entre la clieniise et 1(> ]K)ur|U)incl de son mary et racconunoder le liaidt de chausse. » Il la i-enverra : « aux soins de son ménage, à la garde du pot
LlTTÉRATURt: Dli MONTAIG.Mi. 215
au feu (iV » Vous connaissez enfin les sarcasmes (le Montaigne contre la médecine et sa doctrine : « que les malades ont assez de supporter leurs maladies sans avoir encore à endurer les remèdes et les médecins (2). Ne voyez- vous pas apparaître déjà le charmant profil des meilleures ou des plus amusantes comédies de Molière. Si la médecine ou plutôt si les mauvais médecins n'ont pas beaucoup changé jusqu'à Molièie, le pédantisme de l'école, le style précieux, de divers genres, et en particulier .celui que patronnent les femmes, n'ont pas été suffisamment corrigés p^r Montaigne, Le l'oyauine du Tendre a succédé à Amadis de Gaule. Les alcovistes ("3 j font la guerre au style naturel; un sourire dédaigneux est un hoiiillon d'orgueil^ le bonnet de nuit un complice innocent du mensonge ; l'action de tuer plusieurs personnes, devient un meurtre épais... ^ etc. Molière dessine Catlios et Madelon, et les Précieuses ridicules périssent avec le meurtre épais. INe vous souvient-il pas, en les lisant, des railleries de l'auteur des Essais., invitant les beaux esprits du
(i) Liv. I, chap. xxiv; liv, III, chap. v, etc.
(2) Montaigne ne s'est pas conlenlé des sarcasmes, il a"altaqué très-sérieuement la base même de la médecine de son temps, tout en proclamant qu'il connaît et qu'il aime de fort aimables médecins. Voir, spécialement, Essôis ., liv. - II, chap. xxxvir.
(3) Clients des ruelles, qui pariaient le langage des vhhcs.
216 CHAPITRt; DEUXIEME.
temps à parler net comme parlait son page ; répondant : « friture ou porte de cuisine, » au marmiton en chef très- didactique du cardinal Caraffe , ou aux grands mots doriques des cliarpentiei*s de sa propre maison. Si les précieuses sont bien tuées sous la comédie de JMolière, les fausses savantes ou les savantes incommodes succèdent à leurs sœurs tombées, espérant échapper à Molière et se garantir du ridicule, parce qu'elles alliaient aux bagatelles du bel esprit la prétention des connaissances supérieures. Descartes devient, bien innocemment, leur complice. Les nouvelles savantes dialoguent en ])liilosophie et mclent à leurs graves débats le jargon de la scolasti(jue , si bien parlé par le docte abbé Cotin, (jui préside ce cénacle de fennnes. Molière repreiul sa plume ou plutôt sa massue. Nous avons les FeniDies smuintes. I^e succès en fut trop complet. Inimitable satire, la comédie des tenwtcs s((\'aiites est un des plus purs chefs-d'œuvre de l'espiit, et nous l'admirons sans réserve. Ce n'est donc ponil une restriction à • '('loge , d'y rattacher notre Montaigne, que Molière y avait lui-même convié. La peau de Trissolin ou de l'abbé Colin (i) saigne sous la lanière (jui , des mains de Montaigne a passé à Mo-
(i) On disait alors indifrén-inineiil Trissolin, ou Tri-colii», on Tri-Colin.
LlTTtRATrni: de MONTAKJMv 2i7
lière , rouge encore du sang des piklanls. De leur coté, Plillaminte et Arinande, ces créalui'es élliérées et burlesques ne sont pas sans justifier, connue le prétendait malignement Montaigne, ([ue « la grossièreté des sens joue parfois de bien mauvais tours au bel esprit. » I^e bonbôninie Cbrysale , pour penser peut-être à la Béjart (i), n'avait pas oublié le logis de Montaigne. Pliilaminte qui,
« Pour un venc cassé, pour une porcelaine , «... Fait tin tapage de démon.
Et désole Chrysale,
« Dès qu'elle prend son ton ;
« Qu'avec sa dial)li>rie ,
« Il faut traiter encor de mon cœur et ma mie; »
ne l'avez- vous pas entendue « crier poiu- rien » au cbâteau de Montaigne, et « sans en estre meilleure mesnagière ?
Ainsi que notre écrivain moraliste, Clirvsalc dira :
« Je vis de bonne soupe et non de beau langage; Vaugelas n'apprend point à bien faire un potage; Et Malherbe et Balzac, si savants en bons mots, En cuisine, peut-être, auraient' été des sots. »
Cbrysale enfin fatigué de la controverse où le jettent son aigre compagne et sa pédante sœiu-
(i) Femme de Molière, d'humeur acariâtre, sans prcjudii c ù d'autres travers, ainsi (jue chacun sait.
la
2t,s CHAPlTRi: DEUXIÈME.
Bélise , se << dccliargc la rate » à l'égard de l'une et de l'autre, bien que, pour éviter de plus rudes tempêtes, il semble ne parler qu'à Bélise; de même qu'en pareil cas aurait agi Montaigne. Sous le bénéfice de cette précaution, il définit ainsi le rôle de la femme :
« Former aux bonnes mœurs l'esprit de ses enfants,
Faire aller son ménage, avoir l'œil sur ses gens,
El régler la dépense avec économie.
Doit être son étude et sa philosophie.
Nos pères sur ce point étaient gens bien sensés.
Qui disaient qu'une femme en sait toujours assez.
Quant la capacité de son esprit se hausse
A connaître un pourpoint d'avec un liaut-de-chausse. »
C'.e bonhomme Chrysale, vous l'avez, connu dans la librairie de Montaigne, il n'est pas jusqu'aux observations fort judicieuses d'Henriette sur l'anioin', qui ne s'a|q)rK|uent, en les adoucissant, aux causeries du boiihonnne Montaigne (i).
Ecoutez les docleins Diafoirus dans le Malade inKff^inaiic ; écoutez surtout M. Piu'gon , et vous ' retiouverez mordante et vive l'épigranmie de Montaigne à l'adresse des médecins.
Béralde (2) soutenant (|ue le recours aux remèdes « n'est permis qu'aux gens vigoui'eux et robustes (|ui ont des forces de reste pour pov'
(i) Essais^ liv. III, chap. v.
(a) Acte m, scène m, du Malade inuij^inaire.
ter les remèdes mec la maladie, » reproduit textuellement un des sarcasmes de Montaigne. Mais Argan, le personnage principal de cette pièce éminemment comique, procède directement de la famille de Montaigne. Le caractère même d' Argan avait élé tracé, d'un trait, par l'auteur des Essais. « J'en ay vu, dit Montaigne, prendre la chebvre, de ce qu'on leiu* Ireuvoit le visage frais et le pouls posé ; contraindre leurs ris parce qu'ils traliissoient leur guérison , et haïr la santé de ce qu'elle n'étoit pas regrettable. » Argan est tout entier dans ces trois lignes.
L'affinité entre Molière et certains côtés do Montaigne, se rencontre partout. Résistons même au plaisir de la constater davantage. Par l'observation, par la pcinlure de l'homme, sans autrement généraliser la ressemblance, Molière continuait Montaigne, qui lui-même conliiuiait Plularque. Monlaigne et Molière , ces minisires de la mesure et du bon goût, s'affligeraient sans doute du rapide excès de leurs triomphes contre les pédants,- les beaux esprits et les femmes savantes. L'un et l'auli-e n'avaient voulu comlialtre que les sublilités scolastiques, le mauvais langage des universités ou l'abus que les femmes f^iisaient de leur intelligence. L'un et l'autre aimaient la règle, l'autorité, l'esprit en pourpoint ou sous la jupe. Montaigne le conseiller littéraire de Marguerite de Navarre ,
220 CHAPITHE DEUXIÈME.
spirituelle autant qu'elle était belle; l'ami sincère, presque tendre (i), de M'"^ de Gournay, vraie savante ([ui lisait Perse à livre ouvert et avait des adorations pour sa chatte (2); Montaigne qui dédiait s(^s pi'ineipàux: chapitres aux femmes les plus cultivées de son temps : à Diane de Foix, son Essai sur l'institution des enfants; à madame d'Estissac, l'Essai sur l'amour qu'on a pour ses enfants; à madame de Duras, le dernier Essai du second livre ; à madame de Gramont les sonnets de la Boétie; qui écrivait si gracieusement à madame Le Paulmier de Chaumont (3) ; Montaigne n'avait pas entrepris sérieusement, non ])lus que Molière, d'anéantir chez la femme ni la cultiu'e de l'esprit, ni l'in- (luence heureuse (|ue cet esprit, bien dirigé, pouvait produire autour d'elle.
Le triple but de ces ci'itifjues immortels semble (!onc avoir clé dépassé. Aristote est chassé de l'école; la scolasticjue ne survit pas aux derniers
(i) Mais (le loiulresse iii(«'ll('<luclle.
(2) II suflil (le lire au liv. Il, thap. xvii, des Essais, in fine, ■ ce que Morilaii^ue dil de grave, d'aUV-ctueux, de iDadeinoisclle d(; Gournay « ilont l'diiu: sera an jour capable des pins belles « choses et notamment de la très-sniiicte amitié, où on ne veott « pas (/lie snti sexe ait pu monter encore, pour demeurer eou- ■< \aincu (|uc ringé'iiieux eoinuieiilaire de M. Saiiil-Joliti sur « liu roman du soir, cuire celle première BeUina et cet autre •■ Coellie, resîera lui-nK'mc- à l'elal de romau.
(3) Lellnr XI 11 de IVIonlaii;iie, édition de Louandre.
coups que lui porte Molière; les femmes ont cessé d'être précieuses ou savantes ; mais l'anarchie n'aura pas tardé à s'introduire dans la république des lettres. Pour soutenir leurs opinions, les écrivains n'invoqueront plus le : Magister dixit. Ils parleront ex professa, dédaigneront dedémontrer, se dispenseront de savoir, et le plus imberbe prosateur rougirait de relever d'un maître. Les femmes ne tiendront plus académie de bel esprit, mais les salons des Rambouillet , des Chevreuse , des r^ongueville, se fermeront |x>ur ne plus se rouvrir, et parmi les mieux douées, aucune n'osera reprendre la tradition de ces femmes charmantes qui ont si noblement encouragé l'intelligence et contribué aux splendeurs du dix-septième siècle. Pour la première fois, en France, la femme cessera d'apporter son contingent do goût ou son suffrage aimé aux travaux de la pensée et de l'art. Sicile sait toujours à merveille établir la différence entre le haut-de-chausse ou la chemise et le pourpoint, elle n'en a pas, pour être devenue ignorante, fait des progrès plus actifs dans le gouvernement de son ménage. Consciencieusement écartée, par les hommes, des habitudes de l'esprit, elle a reçii, en général, une éducation corporelle et fait honneur à son éducation (i).
(i) Depuis le douzième siècle jusqu'à la réaclion exagérée de Molière, les leiiiuies avaient exercé en P'rance, au grand
Nous avons dit ailleurs tout ce que la littérature philosophique du dix-huitième siècle avait enipruiilé à Montaigne en le dénaturant. Celle du dix-neuvième ne peut le « raccointer sans lui tirer aussi cuisse ou aile. » La revue serait interminahle. Contentons-nous d'indiquer un des plus distingués parmi ses récents débiteurs.
Michelet vient de nous montrer, dans l'Oiseau et l'Insecte, des bêtes bien apprises. Rappelez-vous l'apologie des bctes par Montaigne , au célèbre chapitre xii (^i) alors que l'écrivain satirique rudoie particulièrement notre pauvre raison et gourmande sa vanité. Dans ce dessein, (|u'il a voulu pousser jusqu'au j)aradoxe, et qu'évidennnent il a })ouss(; trop loin, Montaigne, qui j)rocède j)ar comparaison avec l'honlme, exalte les instincts des créatures inf(;rieui'es , bien qu'il se garde d'aller au delà des instincts, il veut améliorei- l'honHue en luuniliant sa raison devanl Tespril des béli's. Michelet, (|ui n'abaissera pas, il s en ("aul , le rôle de la raison humaine, veut de la raison pour tout le monde. Développant sérieusement , au profit de ses clients ailés ou nuiltipèdes, l'ironie de Montaigne, il nous dira, dès le début, s'inquiétant peu de la Ge-
profit (les IrUiTS et de la polilossps <Ies mœurs, la cliovaleric encour.ii^canU' de rts|)ril. Il csl loin dèlic déiiioiilic (jue nous ayons };agiic à les proscrire.
(») Liv. II.
nèse : « Vous savez que l'oiseau est une cliose ; il nie l'esté à prouver qu'il est une personne. » L'insecte étant bien plus encore une personne, le fantaisiste consciencieux s'embrase de sollicitude pour l'ànie et de l'oiseau et de l'insecte (i^. Le liibou , vienne le temps, aura sa part du paradis. L'araigqiée et le ciron rampent, pour arrivera la vie. Siint gradiis in domo , etc.; attendons quelques millions d'années, vous les verrez brillants comme l'arcliange. L'idée philosophique de l'Oiseau et de l'Insecte, quoique détournée de son but , appartient en grande partie à Montaigne; seulement, elle se transforme et s'allère aux mains de Michelet, qui la fait quelquefois matérialiste, le plus habituellement panthéiste. Il y règne comme un parfum de théodicce égyptienne. L'idylle, le mouvement où s'encadre la thèse, sont bien à Michelet; et cependant, même parle portrait, on voit que les bestes de l'auteur des Essais ont posé devant son pinceau. Les expressions familières à INlontaigne trouvent aussi un élégant asile dans les livres de Michelet. Et cela n'est point une critique ni un reproche littéraire; mais le témoignage de l'action continue de Montaigne et la justificallon de cette pensée de M. Ch. Nodier, que la fréquente lec-
(i) La personnalité , la ihéocUcée des Insectes résume aj;iéal)lenienl la Conclusion de Michelet dans le livre intitule VInsccle. Vovcz Eclaircissements, page 365 et suivantes.
lure (Tyii tel maître eontrihiio puissaniiiient au relief de la langue moderne.
Miclielet prend iiotanuiient à Técrivain périgourdin, son rossignol instituteur, ses arondelles etjus({u'à son mot fourne-i'ire {i).
(i) La gracieuse liirondclle de ]\]iclielet, le rossignol maître de cliaril, instituteur ; l'araignée, l'abeille, la fourmi, etc., ressemblent fort à l'arondelle, au rossignol, aux araignées, aux abeilles, aux fourmis ratiocinans de Montaigne; cela soit dit sans entendre contester des qualités et surtout des défauts de style qui sont propres à Mitliclct, non plus que sa restauration de la métempsycose. Mais, de peur qu'on nous accuse d'exagération en ce qui concerne la psycologie des bêtes de Michelet comparée à celle des bestes Je Montaigne, nous croyons devoir citer le programme textuel des théories de Tau leur de V Oiseau :■
« Une éducation si délicate (celle de l'oiseau ), si variée, si conqjliquée, est-elled'une machuie, d'une brute réduite à l'instinct? Qui peut y méconnaître un âme?
« Ouvrons les yeux à l'évidence. Laissons-làles préjugés, les choses apprises et convenues. De quelque idée préconçue, de (|U{|(iue dogme f|u'on parte, on ne peut pas offenser Dieu en rendant une âme à la béte.
« Coriibien n'est-il pas plus grand, s'il a créé des personnes, des âmes et des volontés, que s'il a construit des machines!
« Laissons l'orgueil, et convenez d'une parenté qui n'a rien dont rougisse une âme pieu.se. Que sont ceux-ci? ce sont vos Irères.
« Quesont-ils? des âmes ébauchées,des âmes spécialisées (>ncore dans telle fonction île l'existence, des candidats à la vie plus générale et plus Nastement harmouicjue où est arrivée l'âme humaine.
« Y vieudronlils? lit conmu'ul?
Nous ignorons si V Oiseau, si V Insecte, com- ])liqués de VJmour et ornes de la Femme (i), sont destines à une longue vie dans les fastes de la littérature; mais ce qu'à l'exception de INI. Michelet, chacun nous accordera , c'est qu'entre V Oiseau, V Insecte et le Chapitre XII de Montaigne, aussi brillant qu'il est en général solide, et qui fait à lui seul un volume, il existe la même différence ([n'entre un diamant de la plus belle eau et le clinquant du strass.
Cicéron , prosateur illustre , tenait surtout à
• Ce qui est sûr, c'est qu'il les appelle, eux aussi, à monter plus haut. »
(L'Oiseau, de l'Educalinn, page aSy.)
Le cèdre, la sensitive et le brin de persil, qui ont leur vie aussi, vont réclamer une âme à Miclielet, et Monlaii^ne trouverait à coup sûr, sans sortir des oiseaux, que ses bestes ont fait de sin<^uliers progrès. Montaigne, qui souriait en écrivant son éloquente satii-t», avait si peu la volonté sérieuse d'assimiler l'homme a la bête, de personnaliser la hèle, de lui attribuer cette vie liarmonique. ô^onX. l'ànie est l'instrument, qu'écrivant à madame d'Estissac : chap. viii , liv. II, sur l'affection (1rs pères em'ers leurs enfants, il disait : « Puisqu'il a pieu à Dieu nous douer de quelque capacité de discours, afin que, comme les bestes, nous ne fussions pas servilement assubiectis aux lois communes, ains que nous nous y applicassions par jugement et liberté volontaire , nous debvons bien prêter un peu à la simple auctorité de la nature, mais non pas nous laisser tyranni(|uement emporter à elle : la seule raison doibl avoir laconduicle de nos inclinations. »(Page lyS, éd. Louandre. )
(i) Titres des deux derniers romans de M. Michelet.
ses vers, qui, comme on le sait, élaieiit mauvais. Montaigne rit de cette erreur de goût. Michel de l'Hospital , le docte ami de Montaigne , moins éloquent <jue Cicéron, fut meilleur ou plus heureux poëte, car, indépendanunent des éloges de Montaigne, ses vers lui valurent la faveur de Henri II, qui faisait des vers pour sa maîtresse; de Charles IX, qui dédiait les siens au roi Ronsard ; de Marie Stuart , de Marguerite de Valois , amoureuses de poésie; et sa nmse bien plus appiéciee que sa science ou sa vertu , marquant chacun de ses avancements, l'éleva aux magistratures suprêmes.
D'Aguesseau, qui se modelait un peu sur Cicéron, se plaisait, entre deux harangues, à rimer une cpîlre ou à tournei' \\\\ madrigal. INlonlaigne est \n\ admirateur de la vraie poésie; il aime les beaux vers à ce jwiiit que cpiand le charme de la voix se joint à riiai'monie du vers , lorsqu'un lecteur mélodieuv lui module les stances deC^atulle ou d'IIorace, « il ne s'estime pas assez fort |)()ur les ouïr de sens rassis (i). » A-t-il eu, de mrme (|ue ces s<;rieux personnages, le talent ou la manie des vers? « 11 eust aimé, nous dit-il, à faire des vers ; mais il l(>s falsoiL mal, cl on pcult fane le sot par ailleurs, mais non en poésie (2). »
(1) I/iv. II, cliapitic XVII.
(a) Idem.
Un peu plus loin, il confesse qu'il a hasti beaucoup de vers latins ; mais il les déchirait bien vite et « se gardoit de les montrer à ses voisins, » ce qui nous ramène 'à ce. mot si connu d'Alceste du Misanthrope (i) :
« J'en pourrais, par malheur, faire d'aussi méchants , Mais je me garderais de les montrer aux j^ens. »
Comment Michel de Montaigne jugeait-il sa forme littéraire? 11 nous l'indique en quelques lignes :
« Son langage, au demeurant, n'a rien de facile et de poly : il est aspre et desdaigneux , avant ses dispositions libres et desréglées , et lui plaît ainsi, sinon par son jugement, au moins par son inclination ; mais il sent bien qu'il s'v laisse trop aller, et qu'à force de vouloir éviter l'art et l'affectation, il y retumbe d'aultre part. Son langage français est altéré par la prononciation et d'ailleurs, par la barbarie de son crû. »
Ne croyez pas toutefois qu'il écrive périgourdin. « Je n'en ay pas, dit-il , plus d'usage que de l'allemand, et ne m'en chault. Il est traînant et esfoiré (2); mais il y a, vers les montaigties, un
(i) Acte I, se. 11.
(3) Il est inipossihle de traduire, dans notre français puritain, ce vieux mot gascon-limousin, esfoiré ; mettez diffus, ce qui traduit fort mal.
gascon que je trcuve singulièrement beau, sec, bref, signifiant et, à la vesrité , un langage njasle et militaire plus qu'aultre que j'entende; autant nerveux , puissant et pertinent connue le français est gracieux, délicat et abondant. »
C'est le gascon nerveux, ])uissant et pertinent que Montaigne a si bien trouvé. Dépare-t-il , dans ses ouvrages, le français du seizième siècle? il s'en confesse, à tout événement. Mais, pour juger de sa contrition, lisez la lettre qu'écrivait sur Montaigne, à son collègue M. Pelgé, l'avocat général Etienne Pasquier, député , comme l'auteur des Essais , aux états de Blois sous Henri ITI ( i j :
« Il m'advint, nous promenant dans la cour du cbàteau , de lui dire (ju'il s'était entièrement oublie'' de n'avoir point comnumiqué son œuvre à (juelques siens amis avant de la publier ; d'autant qu'on y reconnaissait en plusieurs lieux je ne sçav quov du ramage gascon, plus aisément (juc Pollion n'avait fait autrefois Au padouan de Tile-Live , cbose dont avsémeni 11 t-ùl pu recevoir avis jiar un sien ami; et connue il ne m'en voulait croire, je le menai dans ma cbambre, où j'avais son livre, et je lui montrai plusieurs manières de parler non aux Français, ains seulement aux (iascons : Enfaii-
(i) Montaigne n'était pas piéciscmciil dopntc <!<• sa |)r()vint-e, niai.s en mission ponr Ilenii IV.
iillage , au lieu de rang cV enfance; ces ouvragées sentent V huile et la lampe, etc. »
Vous pensez peiit-ctre que les observations de Tattique avocat général portèrent Técrivain à dégasconner son style? « Je lus plus tard, continue Etienne Pasquier, la deuxième édition de l'ouvrage; Montaigne n'en avait pascliangé un mot, » Aussi le critique inc'couté prédit-il, dans la même épître, à notre Michel de Montaigne « qu'il baillera difficilement vogue à ses mots inaccoutumés. »
La prédiction est le droit du critique; c'était le droit de la postérité de bailler vogue aux mots inaccoutumés de Montaigne. — Elle l'a fait. — Combien encore lui en pourrions-nous prendre ; quel trésor sans fond à fouiller? Montaigne moi-t , ses idiotismes restaient, et aussi, le crovons-nous, la gracieuse rancune de Pasquier, son ami pourtant et son admirateur sincère.
I^e parler qu'ainu; Montaigne est u un parler simple et naïf, tel sur le papier qu'à la bouche; un parler succulent et nerveux , court et serré, non tant délicat et peigné comme véhément et brusque; plustot difficile qu'ennuyeux. Esloigné d'affectation, desréglé, descousu et hardy; chasque lopin y face son corps. Non pédantesque, non fratesque (i), non plaideresque , mais plutôt
(i) Non monacal.
soldatesque ainsi que Suétone appelle celui de Julius César; et si ne sens pas bien pourquov il l'en appelle (i). »
Montaigne a-t-il rencontré pour lui-même le style qu'il déclarait aimer? Vingt lignes prises au hasard, dans les Essais^ répondront.
Considéré conune criticjue, Montaigne mérite aussi une place à part dans l'histoire de la littérature.
Il écrit au moment de la Renaissance des livres et des lettres. I>a sève du réveil bouillonne dans le monde excité des idées et des flots d'écume obscurcissent Q,écessairement la limpidité des sources. C'est à (jui se jettera tout ('uiancipé dans la lice; à qui composera ou jugera avec une impé-
(i) Montaigne qui proclame à chaque ii)slai)l que le style de César est au contraire si pur, si parlait, si approprié à ce (pi'il dit, qu'il n'en connaît pas de meilleur ( liv. I, chapitrexxv, etc.), Montaigne avait raisond'aimer le style saldalcsf/iica la façon de celui de César et de s'étonner que Suétone lui donnât celte appellation vulgaire. Notre pénétrant critique avait été trompé, sur ce point, par une mauvaise édition de Suétone (Vie de César, c. 55), où on lisait : « Eloquentia militari (|ua re aul avpiavit, etc.. tandis qu'il fallait liretle même (\uv dans les dernières et honnes éditions d'aujourd'hui : « l'.loqucntia , uiililari(pic re aut u'cpiavit, etc. ( lU-clilicalion de Coste.)
Montaigne (|ui ne pousait se rendre compte de l'étrange (pialilication de Suétone, (juant au parler de César, avait donc raison de s'accommodera merveille d'un pareil style soldâtes-
tiiosilé plus fiévreuse ou une licence plus stérile. L'esprit de libre examen et de libre pratique a passé de la théologie dans les lettres. Les livres improvisés se succèdent, les réputations nées d'hier sont déchirées ou élevées au ciel ; les vieux auteurs, rendus à la lumière, sont, à leur tour, l'objet d'une idolâtrie endémique ou d'un dénigrement irréfléchi; une génération avide de savoir, mais qui prend au bancjuet de la science nouvelle une nourriture confuse, dépasse ou n'atteint pas le but. Il faut discerner, il faut produire par soi-même. On n'a pas sous la maui, ainsi que de nos jours, d'encourageants recueils ou les critiques jurés trouvent des opinions jetées en moule et font facilement du neuf avec du vieux , grâce à la chimie de leur littérature. Il ûuit , soit qu'on juge, soit qu'on imagine, prendre son parti, sanssecours. Combien, à la première heure, durent échouer dans ce difficile labeur !
Montaigne entre tranquillement dans l'arène de la critique. Il dessine les morts illustres en traits qui les feront revivre. Il distribue si à propos la louange et le blâme aux^ plus grandes figures, qu'il contribue à les rendre classiques. Il découvre, parmi les écrivains ou poètes modernes, des talents méconnus, des génies ignorés, et leur fait une glorieuse part.- D'autrefois , dans cette catégorie des modernes auteurs, il précipite de leur
fragile piédestal les gloires usurpées ou réduit aux proportions du juste les renommées exagérées. Sa ])oliee n'est pas moins juste env^n^s les contemporains. Si profonde sera son enipreinte dans le domaine de la critique littéraire, si sûre son initiative, que le temps les respectera.
Trois cents ans après son passage , le monde lettré , les maîtres de la science , acceptent ses opinions et ses nuances, quoiqu'ils oublient, le plus souvent, de le citer. C'est bien aussi un peu la faute de Montaigne, qui a détruit « le Mngister dixit. »
Goût, esprit, érudition, bon sens, lionnéteté , indépendance, ces qualités essentielles d'une bonne appréciation , Montaigne les personnifiait. 11 demeurera, sans conteste, le grand critique du seizième siècle.
Montaigne a-t-il été un créateur ? Non , sans doute , dans le sens absolu du mot. Dieu seul crée, riiomme modifie. Mais si c'est crécM' que d'imprimer à son tem|)s une direction d'idées particulières ; à la langue une alliue (ju'elle avait oubliée ou pei'due; au bon sens un courant vigoureux; au mot sa propi'iété native; si c'est créer que de i-endre aux clioses leur fraîcbeur, à la pensée son libj(î et sage essor, au goût ses droits imprescriplibl. s, Montaigne a vérital)lement été \\\\ créateur.
Il apparlenail , j)ar ( \cellence, à cette forte gé-
nération des hommes du seizième siècle qui , les derniers peut-être , la science étant éparse encore, furent forcés de se construire à eux-mêmes par la méditation, parle labeur patient, une individualité intellectuelle.
Si différente est la formule qu'on s'est révélée à soi-même, de la formule édictée à l'avance.
Lessiècles qui vont suivre ne tarderont pas à apporter l'érudition toute faite et bientôt semblerat-il qu'on n'ait qu'à se baisser pour en prendre (i).
Après la première moitié du dix-septième siècle , l'expansion des lumières deviendra incontestablement une conquête pour les masses; mais, en général, au grand dommage de la force et de l'originalité des figures.
Les lettres s'uniformiseront et la facilité apparente d'atteindre à l'arbre de la science empêchera trop souvent d'en gravir le sommet, où mûrissent les fruits précieux. Montaigne avait le sentiment profond du beau, le secret des difficultés et le cube de la littérature. Respectueux pour la postérité qu'il désirait, et c'était bien son droit, il consacra sa vie , en étudiant pour lui , à se peindre pour elle. Il se livrait de bonne fol et voulait lui léguer son génie tout entier. L'exemple l'avertit cependant ; il connaît les penchants de l'homme, e|
(i) Le Dictionnniie EitcyclopccUquc, par exemple, et Dieu sait tous ceux f|ui l'ont suivi.
à l'heure où il va disposer de riiéritage, qui est bien sien, il coin])ren(l qu'un jour chacun y cherchera l'héritage d'autrui. Son admirable sens vient alors limiter, pour lui-même, la portée de ses aspirations d'avenir. Philosophe avant d'être lettré , il se résigne et nous dira : « J'en laysse aller plus librement mes caprices au public : d'aultanl que bien qu'ils soient nays chez nioy et sans patron , je sçais qu'ils trouveront leur relation à quelque humeur ancienne et ne fauldra quelcpi'un de dire : Voyla d'où il le print (i).
Un seul reproche fondé, néanmoins, paraît-il devoir être adressé à Montaigne; ce serait d'avoir trop surchargé de citations son livre merveilleux. Ecoutez là-dessus ses aveux^ , et vous condamnerez, nonobstant, s'il vous en reste le courage; c'est le lettre* ([ui plaide ici ])our (ju'on j)ard(jnneà l'erudit : « Si ie m'en feusse cru, à tout hazard i'eussepai'h* tout fin seul, le m'en charge (de citations) de plus fort tous les iours, outre ma proposition et ma fortune première, siu* la fantasie du siècle el par oysifveté. S'il messied à nioy, connue ie le crois, n'importe; il j)eult eslre utile à (pielque autre (2). »
(i) Paj^e /iqG, liv. H, cliap. xii; l'ulit. de Louandrc.
(2) Liv. III. chap. xir. CeUe miillilutlc de textes anciens (|iii «•ndianasscnl (nicltiiiclois les (lîuvrcs d(î Monlaij^ne , ne date (raillcms t|ncdc l'édition posllininc de i5()5.Sa première édition ( bordeaux, i58()) ne ronlicnt <pie tort peu de eitiUions.
LITTÉRATURE DE MONTAIGNE. 23i
Abondante, sans être relâchée et souvent malicieuse, la phrase de Montaigne enveloppe le trait. On ])ourrait dire, en lui renvoyant le jugement qu'il a porté sur Catulle, que, quand il veut atteindre, il pique aussi sans s'émouvoir.
Il sait excellemment ce dont il parle. On le lit, on veut le relire. En revoyant les mêmes choses, on y trouve des aspects nouveaux. Causeur habile qui vous réserve votre part , il vous conduit , il vous entraîne , sans qu'on cherche à lui échapper. Si son tour d'esprit nous séduit , son enseignement nous rassure. Chez Montaigne le mot est plein, la pensée ferme , la visée droite et honnête avant tout. On le remercie pour ce ([u'il dit; on le commente doucement et on l'aime pour ce qu'il laisse à dire.
J'aurai bientôt à parler du scepticisme de Montaigne ; mais auparavant , tâchons de préciser ses idées générales sur l'homme , sur l'humanité. Entre-t-il dans cette étude avec sa sève de jeunesse? N'a-t-il au moins perdu de ses dons si précieux que ceux que le cours du temps entraîne nécessairement avec lui , comme les vents brisent aux arbres et dis|)('rsent au loin les branches luxuriantes et leur feuillage né d'hier? C'est lui-même qui va nous le dire.
11 s'examine dans cette tour paisible , oii il se dissèque vivant, et, reportant sa vue à cette période de la jeunesse qui n'est plus , « je ne feus a jamois mieux, dit-il (i). »
Croyons-le, car il nous vent livrer ses « imper- « fections et; ses deffauts, ses conditions et ses (( hiuneurs » , son être enfin. « C'est un livre de « bonne foy, lecteur (2). »
(i) Liv. P"", chap. iv.
(1) Préface des Essais.
238 CHAPITRI:: TROISIEME.
Arrivé à la deuxième époque , l)ien moins de l'àge que de l'esprit, il est peu enthousiaste de riionnne, et convenons que, dans certaines limites, il n'y a pas grand mal à cela. Mais de la femme, qui compte aussi, j'imagine, dans Tliistoire de l'humanité , qu'en j)ense-t-il? Si je ne me trompe, de celles qui peuplent le glohe, encore plus mal , car il se gène moins, que ce qu'il pense de celle du logis. Lui, si indulgent avant son mariage; lui, de l'école deTibulle, il s'est bien endurci «n principes. Ce n'est pas seulement parce qu'il répète à chaque instant que « mieux vault joute à fer a esmoulu que commercesuiviavecqueslesfemmes, « qu'elles ont toujours des penchants à contrarier a la volonté de leur mari (i); » et cent autres aménités de ce genre , (jue d'une espèce ])résumée j'arrive à la fornude d'un svstème. C'est aussi, c'est surtout j)ar la place qu'il leur assigne dans la vie, ou plutôt par la place (ju'il leur refuse. Je n'oserais affirmer, Dieu me pardonne , que l'illustre penseur leur reconnaisse une âme. Ce sont pour lui des êtres de caprice, de sensations bizarres ; et cet appc'tit d(''réglé, ce goût maladif qu'elles « ont au tenq)s de leur groisse (2), elles l'ont en a l'àme en tout temps (3). Aussi, est-il dangereux
(i) Liv. II, chap. VII.
(a) Grossesse.
(3) Liv. II, clia|). vin.
Morale de Montaigne 239
« (le laisser à leur jugement la dispensalion de « nostre succession , selon le chois qu'elles feront « des enfants , qui est à touts coups ini([ue et M fantasque (i). »
Je pourrais multiplier les preuves de cette mésestime de la femme, « à laquelle, pour un peu « d'arîrent , il est si facile d'arracher l'enfant « qu'elle nourrit (2). « Je m'arrête; car cette démonstration a sa tristesse ; et je ne puis croire, encore une fois , que l'amertume intime des pensées du moraliste n'ait, de beaucoup, agi sur la matière. Il avait une si naturelle occasion de relever le rôle de la femme dans son Traité de l' Institution des enfcints . La soiuxe de la famille chrétienne était là dans sa poésie , et Montaigne a négligé d'y rafraîchir sa pensée, d'y consoler la notre.
Il refuse encore aux femmes la puissance de l'amitié. Lui « qui ne sa voit rien si bien faire qu'être a amy (3), » il conteste aux femmes ce divin attribut. Oh! que n'a-t-il vécu de la vie de l'illustre auteur des Mémoires (4) , ou de l'existence de son modeste imitateur Topffer, qui lui aussi déclarait ne savoir rien aussi bien faire qu'être ami. Il aurait compris ce que^ vaut l'amitié d'une épouse,
(i) Liv. II, chap. viir.
(a) Idem.
(3) Liv. I"^"^, chap. ix-
(4) Saint-Simon.
ce qu'elle a de vaillant, détendre, d'inépuisable enfin ! Que n'a-t-il aimé , été aimé ? Plus intime que l'amitié de l'homme, l'affection de la femme, même quand d'autres joies s'éteignent , suffit à chacun de nos joiu's. Si le ciel lui eut départi, entre autres harmonies avec La Boëtie, une de ces saintes et suaves affections; s'il avait pu penser toujours et dire à son heure dernière les paroles que son ami mourant adressait à sa fcnune : « Je « vous ai chérie de toutes les forces de mon ame, « et vous me l'avez rendu (i); » il n'aurait pas amoindri l'auguste rôle de la fenune; il n'aurait pas proclamé impuissante d'amitié la vestale du dévouement.
Et qui sait, dans Tordre inuncnse de ses investigations , s'il n'eût phs, au plus grand avantage du monde, adopté parfois luie plus mllilanle attitude, ou mieux, une phis al'fii-nialive sympathie d'allures , une plus complète défense; des espérances, des principes éternels de l'homme!
Ce côté de notre moraliste ne saïu'ait donc me satisfaire, et mes appréciations, est-il besoin de le dii'e, ne se déterminent ici que par l'intérêt général de l'humanité, solidaire de la destinée des grands honnnes,
( )ii nrobjectera , s;ins doute, ([iie le moraliste
fi) I.('lli<; (le I\l()nl;iigiie à son inii- siii lit iiioil (ri''.tifiiiie (le Lit riortic.
porigourdln a liti-mciiie prouvé qu'on pouvait aimer d'amitié une fennne , en adoptant un jour pour sa fil te d'alliance INI"* de Gournay. L'o!)jection ne me toucherait pas. Tl arrive bien, en effet, qu'au soir de sa vie, Michel de Montaigne dorme à M"* de Gournay, qu'avaient séduite ses ouvrages, le titre de sa fille d' alliance l Gette amitié intellectuelle est-elle donc de l'amitié ? Le cœur en prenait-il sa part? Montaigne survivant à M"" de Gournay nous aurait-il laissé cet admirable mot qui s'adresse à La Boëtie mort : « Il me semble a que je lui dérobbe sa part : j'étoissi accoutumé « à être deuxième partout, qu'il me semble n'estre « plus qu'à demi ; » et tant d'autres tendi-esses qui remontaient vers celui auquel « il avait été « attaché d'une cousture d'amitié si étroicte et si joincte (i)! » Non vraiment. Il s'est laissé vénérer pieusement par une lettrée respectable , et, Tatlachant à son nom , il a cru la récompenser. Intellectuellement, ill'a plus que récompensée, en rendant son nom impérissable. Car, n'en déplaise à un appréciateur distingué de Montaigne (2) , si M"** de Gournay a été une femme supérieure à son sexe, à son dge, à son siècle (3), c'est ne pas évaluer bien
(i) Lettre à M. de Lansac, t. V, édition J. V. Leclerc. {i) J. V. Leclerc, Discours sur la vie et les fjuvrai;es de Montdii^ne.
(3) Jugement tc\luel d(! J. V. Leclerc.
haut Tcffort d'un sexe et d'un siècle. Quoi qu'il en soit, M"*" deGournay, alliée à la mémoire de Montaigne, traversera les temps, malgré le poids de son bagage , aussi lestement que si elle eût été supérieure à son se.re, à son siècle , et, tant elle a un vigoureux patron, portera sa prose imitatrice, ne fut-ce que pour défiayer les curieux , plus loin certainement que M"'* de Staël, qui était beaucoup de son sexe, ou (ieorge Sand , qui peut-cire en est im peu encore. Si ce n'est pas assez pour M"'' de Gournay, qu'elle réclame auprès de Tallemand des Réaux (i).
C'est donc dans ces dispositions d'esprit que le moraliste conunence l'étude de l'humanité, I/iiomme de son temps lui fera-t-il oublier ses préventions contre la femine? C'onvenons (jut; les spécinjens que la France, ([ue l'Europe fournissent, sont peu propres à l'enthousiasmer. Depuis les rois jus([u'aux manants, il ne voit (juc j)auvres acteurs et pauvre scène; orgie en baut, crapule en bas. 1^'astucc des Médicis devenue de la politi(|ue française; du désordre dans les consciences, dv. la violence dans les faits, de rmtolei'ance partout; des guerres civiles, des fureurs religieuses, — le
(i) Il la (Icssino en sillioucMp p;iiina(;anto dans une tle ses hisloricllcs. Nous luidcNuns hcauconp cependant : elle a vaillamment jii.s(|u'à sa morl eontril)iié à éililcr el à npandi'e les Essais de Monlai;rne.
plus lionteux abaissement des caractères; (riiitermiiiables ferments de troubles, dans les actes comme dans les mœurs; pas de solution indiquée. •Ce tableau n'est pas de nature, sans doute, à rendre Montaigne optimiste. Mais les malbeurs des temps ne sont qu'un instant pour le sage ; et , si son pinceau s'imprègne parfois, à son insu, des couleurs dominantes d'un siècle, sa pensée, planant sur les crises, marclie en avant de l'hounne, et, supérieure aux accidents contemporains, laisse des enseignements éternels.
Ainsi fit Montaigne : il vit l'iiomme tel qu'il était, non pas tel qu'il l'aïu'ait désiré; peut-être même le jugea-t-il souvent avec amertume, par rapport au temps. Néanmoins celui qui, comme notre pliilosoj)lie , se rappelle avec bonheur les premières années de son enfance , passées selon les vues de son père, avec les petits vassaux de son âge, pour qu'il s'habituât à les aimer : — Celui qui aura aimé \espelrfs à l'heure des impressions vierges, ne pourra jamais cesser de les aimer. — Celui qui, plus avancé dans la vie , a rencontré de ces âmes marquées // la vieille marque^ comme il disait de La Boëtie ; qui a vu l'homme sous ses frais et nobles aspects, aux deux moments de l'existence où les souvenirs se conservent, celui-là n'oubliera jamais complètement, même à l'heure de méj compte et de froid , les cotés su permit arcls et di-
m CHAPITRE TROISIÈME.
i'^/2S (i) qui i"ondent riiiinianité sacrée. Seulement, il s'organisera , entre son esprit et son cœur, aux jours mauvais, une composition. Cela se fît.
Montaigne, ainsi amené, par des courants contraires, à l'état (le philanthrope modéré, cherche lui-même les règles nécessaires à l'homme, et les trouve comme nul ne les rencontra. Sans efforts, sans ordre apparent, peut-être même sans ordre réel; mais ajoutant, au fur et à mesure, jusqu'il ce qu'il ait atteint tout ce qui est l'ontologie humaine, il nous conduit dans ses Essais. Nul moins que lui , nous le savons déjà , n'a voulu procéder par dcxTcts , et nul n'aura laissé plus de suhstancc et plus de lois. Il s'ahstrait , se confine dans la solitude, perd de vue le monde extérieur, « et « puis, se trouvant entièrement despourvu et « vide de tout aultre matière, il se présente à lui- « même pour argument et pour subject (2). »
C'est ainsi qu'il s'excuse sur la solitude qui lui a mis en tête cette resvcrie descrire (3).
J'en remercie la solitude.
Montaigne est l'apolie de l'honnête, et quand il y a o|)position , l'adversaii'e de l'utile. C'est le contraire de Bentham. Dans ce but, il faut ])r('> |)arer l'homme, le dresser par l'éducation, \clcvei\
(i) Liv. II, cliap. XII.
(a) liiv. II, thaj). viii.
(3) Idem.
ainsi que plus tard on devait dire avec une si chrétienne justesse. Lisez son adniiral)le traité de T Institution des enfants (à M"" Diane de Foix (i), alors enceinte) : a Pour ce petit homme qui la « menace de faire tantost, de chez elle, unesoilie. »
Quelle place pour les lois morales ! Pour tout ce qui contribue à rendre sage et meilleur ! Quelle intelligence de ce qu'il faut à l'âme, à l'esprit de l'enfant! Quelles tendres préoccupations! Quels détails charmants , et toujours quels détails de bon sens, ce côté si constant du génie de Montaigne!
11 veut qu'on soigne également l'esprit et le corps de son disciple. « Ce n'est pas une Ame, « ce n'est pas un corps qu'on dresse, c'est un « HOMME, w
Il veut surtout qu'on apprenne à son disciple à vivre (2) : « Bien agir, c'est le bien scavoir. »
11 a tant pratiqué pour lui-même , par le moyen des histoires, les âmes des grands siècles , qu'il les recommande à l'élève.
Mais de son éducation , il exclut la violence et la force ^ les mains armées d'un fouet , les trongnes effroyables.
Une sévère douceur prépaie bien mieux le petit homme. — « Il n'est rien comme la violence pour « abastardir une nature bien née. Si vous avez
(i) Chap. XXV.
(2) Idem.
« envie qu'il craigne la honte et le tliastinient , « ne l'y endurcissez pas : endurcissez-le à la sueur « *ct au froid, au vent, au soleil, aux hasards « qu'il lui fault mépriser;...
« Qu'il ne soit pas. un beau garçon dameret, « mais un" garçon vert et vigoreux (i). »
C'est là qu'il rappelle , pour la prompte et solide étude des langues, le mode employé par son père, qui lui a si bien réussi : les gouvernantes et les gouverneurs étrangers parlant autour du bei'ceau de l'enfant l'idiome qu'on lui veut faire apprendre. Et, poiu' l'ordre des sociétés., c'est là encore qu'il fait des vœux pour qu'on case son écolier, devenu lionnne, selon ses aptitudes et ses capacités : trcsbas, fut-il le fils d'un duc, s'il ne vaut pas davantage; réciproquement ti'ès-haut, fut-il le fils d'un savetier. «Il faut placer les enfants, non selon « les facultés de leur père , mais selon les facultés « de leur âme.
Fonder le caractère, élever l'honuiie, préparer l'esprit, le citoyen, le chef de la famille, riiomme pu])lic, voilà le but du moraliste. Mais, pour atteindre ce but, il rei)oiisse w V éducation à la fvancoisc^ un peu de cIkkiuc chose ^ rien de loiit . » 11 fustige, sans trêve , le mode n'pressif des collé- « ges; car il n'y a tel que d'allécher l'appétit et l'af-
(i) Cliap. XXV.
« fection; aultrement , on ne faict que des ancs « chargés de livres : on leur donne à coups de fouet, « en garde, leur pochette plaine de science, lace quelle, pour bien faire, il ne fault pas seulement a loger chezsoy, il la fault espouser. »
Plus d'un siècle après, J. J. Rousseau s'emparait sans façon de cet incomparable chapitre, le ti'ansportait dans l'éducation de son Emile ^ dont il constituait la seule partie raisonnable , mais oubliait d'en mentionner l'auteur.
Ces conseils que donne le sage , pour la préparation de l'homme, on ne peut désormais douter qu'il n'en fut la vivante formule. S'il méprise les amettes {\\ào\\t son siècle abonde, il est lui-même une grande ame : Ami sûr, autant qu'ami tendre, justement avare d'amitiés, — qui les prodigue les profane, — fermement dévoué à ses rois , dans un temps de séduisantes chimères , et d'utiles apostasies ; — courageux sans ostentation , trop sérieux pour solliciter le danger; l'acceptant et le combattant en gentilhomme et en sage , selon qu'il est soldat du roi dans les armées catholiques , ou châtelain assez mal abrité contre l'orage des temps, derrière les créneaux de Montaigne (2) ; supérieur aux vaines grandeurs; se contentant des rôles se-
(i) Pelites âmes.
(2) Liv.- II, cliap. V.
fondai res alors qu'il aurait si bien pu désirer, obtenir les premières places dans FEtat; — devenu, sans le demander, gentilhomme ordinaire du roi , et rentrant avec délices dans la librairie de sa tour, quand les temporaires fonctions de sa charge lui en laissaientle loisir; — sans fiel contreTingratitude ; exerçant l'hospitalité aVec im aimable abandon; bon , secourable à ses vassaux.
Il prend assez souci de la dignité humaine pour oser écrire ou adresser <à tous les princes de la terre des vérités telles que celles-ci : « Vous n'estes les « maîtres ni de vostre temps ni de vos richesses : 'i un roy n'a rien proprement ; il se doit lui-même à « aidtrui : renoncez à de vains plaisirs , à d'aveu- « gles libéralités; quittez hardiment ces marques « (h; grandeur, vous en avez assez d'aultres : le « peuple alors imitera votre sagesse et vos vertus : a un bon roy n'est-il pas un père dç famille? a N'exigez ])as de vos subjets des actions cri mice nelles; vous el)i'anleriez les (ondeiiieiils niesines « de voslre puissance : (juicst in/idèlc a soi-mvinc, « Pcst e.X(US(d)lenH'nt à son DUtllrc.
« Souvenez-vous ((ue vous commandez à des hommes libres; cdi\\esclcwe^je ne le dois être y//c (le. ht raison^ etc. »
Et cela est écrit par wn gentilbomine ordinaire delà (.hambre du roi, sous la dynastie des \alois, dont l'un, lleuri M , négligeant la jeuui; cl belle Mé-
MORALE Dli MONTAIGNE. 249
(licis, avait, au début de son lôgne, pris sans cérémonie la vieille maîtresse de son père (i); dont l'autre , Charles IX, vauriennait avec ses/amilieis, la nuit, dans les rues de Paris; chansonnait , en riant , les impuretés de Margot , et faisait la Saint- Barthélémy; dont le dernier enfin, Henri III, avait des mignons pour maîtresses et le poignard pour ai'gument.
C'est encore lui qui s'écriait , en parlant de cette politique de fausseté, de dissimulation, en honneur à la cour de France et si chère à Catherine de Médicis : « Je la hais capitalement, et de tous les vices « je n'en treuve aulcun qui tesmoigne tant de las- « cheté et bassesse de cœur (2). »
Il était donc vraiment en pratique , et au détriment de ses intérêts de courtisan, l'apôtre de l'honnête en opposition avec l'utile. Et ces témoignages qu'il rend devant sa conscience ont cela de bien remarquable en faveur de sa morale sup('rieure, que ce n'est point ]Sar un entraînement lyrique vers l'homme tel qu'il l'aperçoit, qu'il revendique ses droits imprescriptibles. Les échantillons qui se succèdent et s'agitent sous son regard lui paraissent si peu valoir, « qiLil lai semble que nous of ne pouvons jamois estre assez niesprisés, selon
(i) Diane de Poitiers.
(2) Liv. II, chap. xvii.
2âO CHAPITRE TROISIÈME.
« ïiostre mérite (i). » Mais au-clossiis de l'Iiomme (le son temps, il embrasse l'humanité, et déjà il a proclamé, malgré ses travers, qu'elle avait des côtés siiperiKitiirels et dimus,
11 ne devait pas tarder à éprouver par lui-même que la génération au milieu de laquelle il vivait ne pourraitjamais être assez inesprisée selon son mérite.
Guelfe pour les uns. Gibelin pour les autres, parce qu'il s'efforçait d'être juste, il devint en butte aux^ plus vives persécutions des partis, et « se « cousclia mille fois chez lui, imaginant qu'on « l'alioit trahir, assommer ceste nuit-là, et, com- « ])osant avecqucs la fortune, que ce feut sans '( effroy et sans. langueur (2). »
11 composa avec la fortune , resta inaccessible à reffi"ol,et,gràceàDicu, ne fut pas assonuné. lîien ])tus : au milieu des très-sérieux dangers ([u'il courait, il achève son troisième livre , entremêlant salégilime indignation , des Irails d'une gaîté naïve et (ruMcadorable malice, sui* nossollisesel sur nos ridicules, dont il connaît tous les recoins.
Ce n'était pas seulement à Montaigne , dans le paysoLisapei'sonneélail leplusen vue, (ju'ilse trouvait e\pos(î aux dangei's du /;/or/c'/Y/////.v///f', entre
(i) Liv. I, cliap. XXX.
(5) liiv. III, clia|). IX.
M O r. A L i: O li Ai 0 N TA 1 G N 1".. 2» l
les zélc's ligueurs et les protestants lu'rélKjues; à Paris mtme on lui faisait l'honneur de s'occuper de lui en l'envoyant à la lîastille. Son humeur n'était pas troublée; il jetait dans son livre un mot de l'aventure, n'en montrait pas autrement d'amertume, et mentionnait le fait dans se5 Ephémérides avec plus de détails et non moins de sérénité (ij.
Les plainesdeGuvenne n'étaient guère plus rassurantes pour lui que les rues deParis, en ce temps où les horreurs de la guerre civilesévissai^nt, ainsi qu'on sait , particulièrement dans nos provinces de Périgord et de Gascogne. Mais royaliste sincère autant qu'honnne de cœur, bien qu'à coup sûr il
(i) Note de la main de Montaigne, Ephémérides , loc. cit.
« Julivs 10.
« 15S8, entre tioi< et (luatre lieiiies aprè-î mdi, estant loj:;é aus faubours Saiiit-Geiinaiii à Paris et inalaile d'une es|»(!ce de j^oiitte (jui lors premièreinâl lu'aiioit sesi , il y aiioit iustenient trois ioiirs , ie lus pris prisonier par les capilèm-s et |)eup!e de Paris; c'estoit an temps que le Roy e» esloit mis liors par monsieur de Guise; lus mené en la Bastille el me lut signilié que cVsloità la sollicitation du duc d'Iilbœuf et par droit de représailles au lieu d'un sien parât iantilhome de Normandie que le Roy tenoit jirisoimier à Roan. La roine mère du Roy auertie par M. Picard secréicre d'Estal de nion emprisoneraât, obtint de môsieur de Guise qui estoit lors de fortune auecj elle et du prenostdes marflians uers lequel elle ennoia (môsieur de Uilleroy secrélère d'I.slat s'en souignant aussi bien fort en ma laueur ), que sur les Imit heures du soir du mesme iour un maistre d'ostel de ('j Sa Majesté me uint faire mettre ê liberté moienâl les rescrits du dict seigneur duc et dudict |)reuost adressas au clerc capitène pour lors de la Raslille. »
(') Moulaii^uc a\ail crril ma dite Dà ; il l'a rayé.
252 CHAPITP.1£ TROISIÈME.
ne recherchât pas le péril, par instinct, il est si ferme dans ses convictions que , surpris, menacé de de mort et mis à rançon au miheu d'un ])érilleux voyage, par quinze à vingt gentilhommes hgueurs, < il ne se dément pas et leur confesse « ouvertement, d'arrivée, le parly duquel il estoit, le chemin qu'il tenoit (i). »
L'incident traversé , Montaigne décoche une ou deuxépigrannnescà la folie, à la sagesse; y mêle une indulgente pitié et reprend sa route interrompue. Il a donc, à im haut degré, le droit d'enseigner l'honnne , ce moi-aliste pratique. H le fait sans monter dans sa chaire, tant il a peur d\\ jx'-ria/i fis/ne; mais ses leçons n'en (hueront pas moins : les lettres de hronze s'altèi'cnt; le vent de l'ouhli les efface. liC génie seul est immortel.
« Ce n'est pas j)our la montre, écrivail-i! , (jue <( nostreame doit jouer son rôle, c'est chez nous, <c au dedans, où nuls yeux ne donnent ([ueles nos- « très (2). »
Quand il ('•ci'ivalt( elle admirahie parole, il avait le droit de se proposer à liii-nwnie pour (irgiimcnt et pour sujet. 11 ti'açait , dans un seul article, le code de notre dignité, la sonnne de tous nos devoirs!
(i) Liv. m, <li;i|). xir.
{1) Liv.* II, tluip. xvi.
MOIIALE DE MONTAIGNE. 20:?
C'est encore lui qui, pensant à la mort, est d'avis
qail faut toujours nous tciiir, hottes , prcis à
partir; qui nous a dit , vous vous en souvenez :
« le but de nostre carrière, c'est la nun't ; c'est
« l'obiet nécessaire de nostre visée : si elle nous
« effroye, comment est-il possible d'aller un pas
« avant sans fiebvre? T^e remède du vulgaire,
« c'est de n'y penser pas ; mais de quelle brutale
« stupidité luy peuit venir im si grossier aveu-
« glcment? Il luv f'ault faire brider l'ane jku' la
« queue, puis([ue, dans sa sottise, il veult avancer
« <à reculons ■ i)- »
Il est bon de méditer avec lui ce nécessaire objet de notre visée en ce monde : « D'aultaiit c[ue l'es- « tude et la contemplation retirent aulcunement M nostre ame liors de nous et l'endjesongnent , à « part du corps, qui est (|uel(jue apprentissage et « ressemblance de la mort. »
Pourquoi donc « faire peur à nos gens, seule- « ment du nom de la mort? La pluspart s'(mi siv gnent comme du nom du diable (2). »
Ces quelques mots ne renferment-ils pas, en substance, le plus invincible sentiment de l'inunortalité de l'âme et par suite du grand intérêt de la vie , sans compter vingt passages semblables de ce livre, ([ue M. Naigeon et tant d'autres me pa-
(i) Liv. Y\ chap. xix.
(a) Liv. F'", clinj). xix.
ri
raissont avoir |)er(lus de vue? A quoi servirait-il (le méditer sur la mort , de bien mourir, si l'ame s'éteignait avee la dernière pulsation de la fièvre, avec les derniers tressaillements du corps? Mais j'allais anticiper sur Montaigne philosophe, siu* celui qui a su si bien viser la mort, si bien mourir, et j'en suis encore au moraliste.
Parcourrai-je avee lui le champ inunense ({u'il a éclairé de sa marche? Je n'y peux et je ify veux prétendre : « Tant il y a qu'en ces mémoires, si on « y regarde , on trouvera qu'il atout dict ou tout rt désigné: — ce qu'il n'a pu exprimer, il l'a « montré du doigt (i). »
Pas un coin , en effet, de la pensée humaine qu'il n'ait fouilh;, mis en lumière; pas une des faiblesses cachées cpi'il n'ait foi'(;ées à se montrer ; pas un ])récepte utile, pas une loi morale qui ne trouve sa place dansée livre de l'humanité ; en même temps qu'une légitime colère ou une raillerie sans amertume y vienne, selon les cas, flageller les mauvaises passions ou sermonerles ridicules. Citons au hasard quelques-uns des intitulés de ses chapitres : « /'///tention juge nos délions; de rojsiictc ; des niciiiciirs ; de la punUiou de la cor/ard/se ; de l'aniidé ; d// j)éd(int(snie ; de la inodéralion ; des j)Vo<^iios- /icntioiis ;(le la solilude ; Jiiir les voluptés au prix
I j I.iv. III , I lia|). IX,
MORALE DE MO.NTAlGiNE. 255
de la vie; de la vanité des paroles ; de Vinconslance de nos actions; de V ivrognerie; de la conscience; des récompenses d' honneur ; delà crainte; des livres; de la gloire ; de la présomption ; des mauvais moyens employés à bonne fin ; de la vertu ; de la colère; de l'ut de et de F honnête ; du repentir ; de l'incommodité de la grandeur ; de l'institution des enfants ; de l'art de conférer ; de la liberté de conscience ; de la vernit é ; de l'art de ménager sa volonté; de l'expérience; etc. etc., » nous y verrons les éternels mobiles de l'homme et ces jugements à la fois simples, sincères, soudains, toujours exacts, qui n'appartiennent qu'à Montaigne. Non pas qu'il se soit piqué d'un ordre symétrique dans le trace de son chemin intellectuel, dans l'agencement des moyens. Vous savez de quelle manière il vovage : « Ay-je laissé quelque chose à veoir, dit-il , dcr- « rière moy ; j 'y retourne : je ne trace aulcune ligne (' certaine ni droicte, ni courbe ; je voyage sans plan « arrêté, par sentiers ondovants et divers (i). » Vous avez vu qu'il écrit ainsi qu'il voyage ; — « Les noms de mes chapitres n'en embrassent pas « toujours la matière (2). » — On n'y perdra « rien cependant, eu égard aux: dispositions de
(i) Liv. III, chap. ix, et Journal de son voyage en Italie. — Idée que J.-J. Rousseau s'est approprié, en l'étendant, dans- ,son Emile.
(2) Liv. III, cliap. IX.
2à6 CIIAPlTHi: THOISIÉMK.
roiiseinhio, et cluujiic discours vous apporte assez (le matière pour vous contenter ( i).
(( C'est c^ii il aime F allure poéticpie à suults et à gambades (2). » 11 noi'.s avait peut-être bien dit quelque part, en connnençant, (ju'il avaitlliunicur, comme le corps, molle et poisante : c'était, soyezen sûrs, dans un de ces moments de lassitude relative, de refroidissement de cœur, si vous voulez, ou de coquetterie moqueuse; — j)eut-être aussi pour s'excuser, lui si fort , de ne pas s'élancer plus souvent , dans sa course , au domaine étliéré de Dieu , et de rester le plus longtemps (|u'il le pouvait sur la terre, ce fief de l'homme. Que sais-je? — Mais, griîce au ciel, Michel de Montaigne n'avait de pois(mt que les jambes, et <|Uoi <|u'il ait pu se promettre , l'évolution de sa pensée aura été assez complète pour (ju'oii puisse y Tue clairement ses tendances, ses croyances , son but.
A ceux ([ui proclament inq^n-turbablement (|u'autant Montaigne est un attrayant moraliste, autant sa morale est , à l'occasion , débonnaire et ace onunodante , nous voudrions, en rappelant l'histoue de sa vie, recommander tout simplement \\\\(\ deuxième li'cture des Essais contenus
(1) Lollrcssur Montaigne, dr l'avocat gi'-néral l'',t iriini- t'asf|uiei- à M. Peigé, niailrc des comptes, liv. XVIH des oinrcs tic Pasqiiicr.
(a) l.i\. III, ( lia|>. XIII, Moiildii^ii' sur liii-nt('in< .
aux chapitres cités. Le précepte expliquerait la vie , et le plaisir d'une conversation plus approfondie avec le sage , en nous faisant pardonner la présomption de nos conseils, nous absoudrait du grief d'irrévérence à l'égard de certains verdicts signés de noms autorisés. Les critiques, éniinents ou spirituels d'ailleurs , d'une morale où l'inimitable esprit tle l'écrivain n'était que l'accessoire ; dont la vérité, l'amour inaltéré du bien, le culte sincère du devoir, mais du devoir possible ( i ) ; l'inflexible sentiment de l'honnête, la préparation continuelle de Thomme pour qu'il fut j)rét devant la mort, constituaient le fond et la durée; les critiques de cette école méconnue repousseraient superbement les très-modestes tentatives, qui n'auraient que notre appréciation pour point d'appui. Montaigne^ au moins, sera plus écouté s'il réfute lui-même les reproches tour à tour caressants ou violents dirigés contre sa doctrine prétendue transactionnelle, ou s'il s'inscrit en faux contre les éloges intéressés que lui décernent les amis de la morale relâchée. Qui pourrait , sur ce point, refuser de l'entendre ? « La mort , dict-on , nous acquitte de toutes nos obligations, l'en sçay qui l'ont prins en diverse façon. Henry septiesme, roy
(i) Montaigne abhorrait, en matière de devoir , ces prédicateurs de quintessence qui le perchaient si haut qu'on ne devait jamais y parvenir. Il estimait que c'était pipeiie.
d'Angleterre, feit composition avccdom Philippe, fils de l'empereur Maximilian, ou, pour le confronter plus honnorablement, père de l'empereift' Charles cinquiesme, que ledict Philippe remcttroit entre ses mains le duc de Sufïolc de la Rose ])lanclie , son ennemy, lequel s'en estoitfuy et retiré auPaïs-Bas, moyennant qu'il promettoit de n'attenter rien sur la vie dudict duc : toutes fois venant à mourir, il commanda par son testament à son fds de le faire mourir soubdain aj)rez qu'il serait décédé. Dei-nièrement, en cette tragédie que le duc d' Albe nous feit veoir à Bruxelles ez comtes de Ilorne ctd'Aiguemond,il y eut tout plein de choses remarquables, et, entre aultres, que le comte d'Aiguemond , soubs la foy et asseurance dLK[uel le comte d'IJorne s'estoit venu rendre au duc d'yVlbe, requit avec grande instance qu'on le feist mourir le premier, à fin (|ue sa mort l'affranchisl de l'obligation qu'il avoit audict comte de Ilorne. 11 semble que la mort n'ay point deschargé le premi(>r de sa foy donnée, et (|ue le sccoud en estoit (|iiillc, mesme sans mourir. Nous ne |)ouvons estre tenus au delà de nos f(nres et de nos moytms ; à cette cause, ])arce (|ue les effets et exécutions ne sont aulcimo ment en nostre puissance, et ([u'il n'y a rien, à bon escient , en nostre puissance, (|ue la volonté ; en ce!l(^ là se fondent |)ar ntMcssité , et s'cslablisscnL tontes it's règles de (ieb\oir deri)onnne; paiainsi^
MORALL DE MONTAIGNE. 25'.r
le comte d'Aiguemond tenant son <4me et volonté endebtëe à sa promesse, bien que la puissance de l'effectuer ne feust pas en ses mains , estoit sans doubte absouls de son debvoir, quand il eust sui-vescu le comte de Horne. Mais le roy d'Angleterre faillant à sa parole, par son intention , ne se peult excuser pour avoir retardé iusques aprez sa mort l'exécution de sa desloyauté; non plus ([uc le masson de Hérodote, lequel avant lovalement conservé, durant sa \ie, le secret des thrésors du roy d'iEgypte son maistre, mourant, le descouvrit à ses enfants.
« l'ay veu plusieurs de mon temps , convaincus, par leur conscience, retenir de l'aultruy, se disposer à y satisfaire par leur testament et aprez leur décez. Ils ne font rien qui vaille , ny de prendre terme à cliose si pressante, ny de vouloir restablir une iniure avecques si peu de leur ressentiment et intérest. Ils doibvent plus du leur; et d'aultant qu'ils payent plus poisamment et incommodeement, d'aultant en est leur satisfaction plus iuste et méritoire : la pénitence demande à charger. Ceux là font encore pis , qui réservent la déclaration de quelque haineuse volonté envers le proche, à leur dernière volonté, l'ayant cachée pendant la vie; et montrent avoir peu de soing du propre honneur, irritants l'offensé à l'encontre de leur mémoire; et moins de leur conscience, n'avanls,-
2fiO CHAPITRE TROISIEME.
pour le respect de la mort iiiesine, seeii faire mourir leur maltalent, et en estendant la vie oiii- Ire la leur. Iniques iuges, qui remettent à iuger alors (ju'ils n'ont plus cognoissanee de cause, le me garderay , si ie puis, (|ue ma mort die chose que ma vie n'ayt premièrement dicte, et apertement (i). »
Sentez-vous là revivre une pensée ([ui ait eu quelque chose à cacher; la morale est-elle prudente ou cauteleuse ; la précaution du mot vientelle révéler ou couvrir l'hésitation du droit et les vacillations de l'ame? En aucune façon; c'est du vrai sans effort, sans exagération, sans faihlesse.
Ahordant l)ient()t les avantages su|)érieurs, ceux (liTune honne mort doit procurer àTlioinnu", il n'a, pour ainsi dire , ([u'à complétei", par déduction, l'excellent enscign(>ment qui précède. A ceuxlà , en effet, (jui auront, durant le parcours de rexislence, préféré ce (|ui esl honnête à ce qui n'est (|u'utile, la honne mort sera facile, de même que la vie aura été plus lihi'c.
c( Si i'estoy faiseur de livres , ie feroy, dit Montaigne, un registre commenté des morts diverses : (|ui apprendroit les lionimes à mourir, leur ap- ])rendrolt à vivre. »
(c IjC corps cour!)(> el plie a moins de lorc(î à soustenir un faix.
(i) « L'intention iiigc nos actions. » (Cliap. vu, liv. 1.)
MORALE UK MONTAIGNE. 261
« Aussi a nostre anie; il la faiilt dresser et eslevei" contre l'effort de cet adversaire ( la mort ). Car comme il est impossible qu'elle se mette en repos pendant qu'elle le craint; si elle s'en asseure, elle se peut vanter ( qui est chose comme surpassant l'humaine condition ) qu'il est impossible que l'inquiétude , le torment et la peur, non le moindre desplaisir loge en elle... Elle est rentlue maistresse de ses passions et concu[)iscences; maistresse de l'indigence , de la honte , de la pauvreté et de toutes les aultres iniures de fortune. Gaignons cet avantage, qui pourra.
« (^est icy lavrayeet souveraine liberté qui nous donne de quoy faire la figue à la force et à l'iniustice et nous mocquer des prisons et des fers.
« Nostre religion n'a point eu de plus assein'é fondement humain que le mespris de la vie. Nonseulement le discours de la raison nous y appelle ; car pourquoy craindrions-nous de perdre une chose, laquelle perdue ne ])eult être regrettée? Mais aussi , puisque nous sommes menacez de tant de façons de mort , n'y a t-il pas plus de mal à les craindre toutes qu'à en soutenir une? Que chaultil quand ce soit, puisqu'elle est inévitable? A celuy ([ui disoit à Socrates : Les trente tyrans t'ont condenmé à la mort. « Et nature, eulx, :» répondit-il. Parquoy, c'est pareille folie de pleurer de ce ([ue d'icy à cent ans nous ne vivrons pas, ({uc
de pleurer de ce que nous ne vivions pas il y a cent ans. La mort est origine d'une aultre vie. Ainsi pleurasmes-nous , ainsi nous cousta-t-il d'entrer en ceste cy , ainsi nous dépouillasmes-nous de nostre ancien voile en y entrant. Rien ne peult estre grief, qui n'est qu'une fois. Est-ce raison de craindre si longtemps chose de si brief temps? Le longtemps vivre et le peu de temps vivre est rendu tout un par la mort : car le long et le court n'est point aux choses qui ne sont plus. Aristote dict qu'il y a des petites bestes sur la rivière Hypanis qui ne vivent qu'un iour : celle qui meurt à huict heures du matin, elle meurt en ieunessc; celle qui meurt à cincj heures du soir, meurt eu sa décrépitude. Qui de nous ne se mocque de vcoir mettre en considération d'heur ou de maliieur ce moment de durée? Le plus et le moins en la nostre , si nous la comparons à l'éternité , ou encores à la durée des montagnes, des rivières, des étoiles, des arbres, et mesmes d'aulcuns animaux, n'est pas moins ridicule. »
Nous ne voulons pas anlicipej-, par un connnentaire intempestif, sur la philosophie , sur le côté plus ou moins religieux de Montaigne. N'y a-t-il pas toutefois, dans une j)areille morale , des j)rmcij)es si f<;rmenient assis C|ue le cœur s'y repose à l'aise autant (|ue l'àmes'en montre satisfaite? Mais laissons la [)ar(>le au Sage.
« Nature nous y force. Sortez , dit-elle, de ce monde comme vous y estes entrez. Le même passage que vous feistes de la mort a la vie , sans passion et sans frayeur, refaictes-le de la vie à la mort. Rostre mort est une des pièces de l'ordre de F univers ; c'est ime pièce de la vie du monde.
« Cliangeray-ie pas pour vous ceste belle contexture des choses? c'est la condition de vostre création; c'est une partie de vous , que la mort ; vous vous fuyez vous-mesmes. Cettuy vostre estre , que vous iouyssez , estégalement party à la mort et à la vie. Le premier iour de vostre naissance vous achemine à mourir comme à vivre. Tout ce que vous vivez, vous le dérobbez à la vie : c'est à ses dépens. Le continuel ouvrage de vostre vie, c'est bastir la mort. Vous estes en la mort pendant que vous estes en vie; car vous estes après la mort , quand vous n'estes plus en vie; mais pendant la vie vous estes mourant ; et la mort touche bien plus rudement le mourant que le mort, et plus vifvement et essentiellement. Si vous avez fait vostre prou fît de la vie , vous en estes repeu; allez vous-en satisfaict. Si vous n'en avez sceu user, si elle vous estait inutile, que vous chault-il de l'avoir perdue ? A quoi faire la voulez-vous encores? I^ vie n'est de soy ny bien ny mal ; c'est la place du bien et du mal , selon que vous la leiu" faictes; et si vous avez vescu un ioiu% vous avez tout veu ? un iour est égal à tous ioin\s.
Il ny a point d'aultre lumière, n'y d'aultre nuiçt : ce soleil, cette lune, ces cstoiles, cette disposition, c'est elle-mesme que vos ayeids ont iouye et qui entretiendra vos arrières-nepveux.
« Tous les iours vont à la mort, le dernier v arec rive. » Voilà les bons avertissements de nostre mère nature (i), »
Au Christianisme de Montaigne, nous ajouterons un seul mot émané de lui, qui ne permettra aucun doute sur le but de la vie , sur les fins de la mort , dans la conviction de Montaigne , non plus que sur la mort qu'il ambitionne.
Quand viendra l'heure suprt'-me, on verra si le chrétien est, chez lui, d'accord avec le moraliste.
Comme il nous parie de la conscience en homme ([ui en sent la puissance , (|ui jamais n'en méconnut la voix ! Comme il a bien le droit de rappeler, à ceux (pii ci-oient lui échapper, l'image (pi'emploie Junéval :
« Occultiiin (|ualiL'ns auimo tortore flagollum (a). »
Et néanmoins, bien <pi'il proclame les miraculeux eflels (1(> la conscience, les révélations soudaines ([u'elle arrache aux co'iq)al)les, combien il a raison d'avei'lir la société ([ui s'abuse, sur l'iii-
(i) Li\ . 1, rli. \x.
'7) .iiiv., \m. 195.
MORALL Di: MONTAIGNE. 20:.
falllibilité des consciences. — Le principe de cette infaillibilité, honorable en lui-même, avait fait penser à nos pères que rien ne saurait arracher à l'innocent un cri contraire à sa conscience ; qu'elle lui serait à la fois une direction certaine , et , au besoin , une invulnérable égide contre les suggestions de la douleur phvsique ou les tentations de la peur; tandis quele coiqjable, déchiré par les fouets de son for intérieur, plus cruels que les fouels du bourreau, s'empresserait toujours d'avouer son crime, — Delà, aux temps barbares, l'invention de la torture, ce moyen judiciaire erroné et sanglant.
Montaigne savait trop ce dont l'homme est capable pour partager ces illusions cruelles.
Aussi , l'entendons-nous s'écrier : 'c C'est uncî a dangereuse invention que celle des géhennes, « et semble que ce soit plustost un essay de patience « que de vérité... Pour dire vray, c'est un moyen « plein d'incertitude et de dangier. Que ne diroit- « on , que ne feroit-on pour fuyr à si griefves « douleurs ?
« Etiam innocentes cogit mentit i dnlor.
« D'oii il advient que celuy que le iuge a gé- « henné pour ne le faire mourir innocent, il le « face mourir et innocent et géhenne; (i). »
i) I.iv. II, diap. V.
Hélas ! rc n'était l)icii souvent , en effet , ([ue l'épreuve des muscles. Les ])lus solides protégeaient le patient, qui gardait son secret; les autres fléchissaient, et l'accusé confessait et le vrai et le faux à la douleur qui le 'broyait!
Montaigne ne voudrait pas non plus, quelque respectueux (ju'il soit envers les lois de son pays, que, dans les châtiments de l'homme, cette nécessité de toute Vie sociale, on allât plus loin que la mort simple. « En la justice mesme , tout ce qui « est au delà de la mort simple semble pure « cruauté, » à celui qui abhoi-re jusqu'au mot de cruauté, et qui la flétrit un peu avant la loi Gramont (i), même à l'endroit des bêtes (2).
II n'est j)eut-étre pas inopportun, pour apprécier le mérite et l'énergie des rr'clamalions de Montaigne contre la torture, de revenir à l'épocpie où vivait le moraliste. Les esprits les plus honnêtes, les nalines les plus débonnaires, ci'oyaienî nonseulement à l'efficacité, mais à la légilimilé religieuse de cette abominable procédure. Plusavancé, y)lus sainement religieux, Montaigne condjat la torlure, et ne reconnaît à la société (|ue le droit d'infliger la mort sinq)le; encore faul-il ne s'y ré-
(i) T.oi qui punit, ainsi quo cliacun sait, los violences envers les animaux donieslicjues.
{■).) Tjiv. II, cliap. XI.
signer, nous dit-il, que quand il y a nécessité suprême.
C'était au vif que Montaigne attaquait l'abus, différent en cela de la plupart des moralistes , qui ne font la guerre qu'aux abus renversés. Ce sujet, qui demanderait à être traité spécialement, présente un douloureux et pliilosopliitiuc intérêt. Je n'en dirai que ce qui peut suflire à reconnnander l'initiative de Montaigne, en même temps qu'à démontrer l'impuissance de cette forte initiative qui se brisait contre les mœurs générales du temps. C'est une erreur assez commune de croire que le supplice de la question ordinaire et extraordinaire ait peu survécu à Montaigne. S'il n'était que trop en usage au parlement de Bordeaux , alors que Montaigne en stvgmatisait les rigueurs inutiles, il n'en continua pas moins d'y exercer son sanglant office, et fut encore employé, comme mode d'instruction complémentaire, contre Camalet, assassin célèbre, vers i'jS5 ou 1786.
La même pratique persista généralement en France jusqu'en 1789. J'ai sous la main de trèsnombreux procès-verbaux de torture, déposés aux arcbives du parlement de Normandie, qui, sans interruption, nous conduisent à la fin des parlements. Si nous ne savions, avec certitude, que nos pères n'étaient ni moins liuniains ni moins justes que nous, nous serions parfois tenté d'accuser
268 CHAIMTRE TROlSlÉMIi.
tour à tour les hommes et les institutions. Combien ces lectures caractéristiques des temps qui nous ont précédés donnent raison aux plaintes de Montaigne! Ici, c'est lui assassin solidement trempé qui se laisse broyer par les grésillons , par les flûtes , disloquer par des poids énormes attachés à ses pieds pendant qu'on le guindait; qui, nmtilé par cette variété de supplices , et déchiré de coups de verges jusqu'à ce que sa chair pende en lambeaux , ne pousse pas un cri , ne profère pas une plainte, maintient avec calme son innocence et est ramené dans son cachot, où, n'ayant plus à redouter la question , il fait appeler le consedler qui présidait à sa torture, et libiement, volontairement, comme pour constater, au prix de ses souffrances , l'inanité des moyens employés , se reconnaît l'auteur du crime, en raconte les moindres circonstances (i). Ailleurs, ce sont des femmes, deux sœurs qui, condamnées à être pendues , la main droite picdldhlenient coupée sur un chouquet , pour le meiu'tre de leur mari et beau-frère , sont soumises à tous les martyres de la (juestion, sans faire aucun aveu, se bornant à dii-equele diable avait ('ti-anglé la victime; discutant , au milieu des souffrances , le droit des tourmenteurs, et subissant la mort en invoquant
(0 9 juillet iC),\j. (lliapcllc <If la conciergerie «In palais de justice de Rouen. — Torlure de Lainaiinier, eliarpeutier.
leur innocence, alors que la preuve ordinaire de leur culpabilité surabonde (i). Plus loin , comme mxuit faire droit, c'est la question qui brise les jambes et arracbe les pouces, appliquée à un inculpé de dix-sept ans, préveiui d'avoir tenté (V empoisonner un veau, ce qui ne constituerait pas même un délit, de nos joiu's. 11 demande la morl, ne fait aucun aveu; ce qui n'arrcVe pas l'information, et Pin ( c'est le nom du patient ) est condamné à quinze ans de galères (2).
Dans d'autres circonstances , le condamné soumis <à la torture , formule, étendu sur le clievalet, le jugement de Micliel de Montaigne : « Contentez-vous, dit-il au magistrat, de me donner la mort; ab! Monseigneur, à quoi sert de me faire souffrir (3) ? »
D'autres condamnés ou prévenus ne peuvent résister aux étreintes delà douleur, et s'empressent de déclarer qu'ils sont coupables (4). Terribles documents qui protestent à l'envi, ainsi que protestait Montaigne, contre tous les supplices qui
(i) 4 et 5 février 1788. Torture de la veuve Quinette et de la veuve Cornu (Marie-Anne et Marie Tison).
(2) 7 février 1770.
(3) 18 mars 1783, torture de Claude Gautier (vol d'un peignoir). — 10 mars 1786, torture de Gilles Chappe (meurtres).
(4) 9 novembre 1772, torture de Pierre Bienvenu. — 10 rïovembre 1772, torture de Charles Malicl, etc., clc!, etc.
s'ajoutent à la mort simple, etqiii témoignent, ainsi que l'écrivait le moraliste , que la confession de la vérité ou du mensonge aux prises avec la torture, est, en effet, une question de muscles, de caractère ou de tempérament.
La lecture de ces procès-verbaux de torture dressés en conformité des arrêts de justice , en même temps qu'elle permet , d'ailleurs , de déplorer l'erreur persistante de l'institution, démontre la profonde et calme conviction des juges. Recueillis avec la plus scrupuleuse vérité, les gestes, les nuances , les mots du patient, soit qu'ils accusent le magistrat, soit qu'ils contiennent l'injure ou la prière , quoi qu'ils expriment enfin , passent inaltérés sur le papier de l'officier public qui instrumente. La pensée de Dieu, la préoccupation des destinées de l'âme, ces deux bases de la société religieuse que nos pères avaient si fortement édifiée , se retrouvent à chaque instant sinon au cœur, au moins surla lèvre des criminels que le bourreau tourmente; connue pour témoigner, même par des témoignages indignes, des profondes empreintes que laissait alors l'éducation chrétienne. Semence féconde dont il ne fallait pas exagérer arbitrairement la portée; àkujucUe surtout il était déraisonnable à l'homme de demander infailliblement des fruits de vérité, quand elle était tombée sur des cœurs coirompus. Montaigne l'axail com-
MORALE DE MONTAIGM:. 271
pris avec ce sens pratique qu'il posséda si merveilleusement. L'ancienne législation française devenait irrespectueuse envers l^ieu à force de piété. Méconnaissant le libre arbitre humain, elle décrétait, à son heure , l'intervention de la Providence dans les affaires de justice, et, le questionnaire aidant, croyait pouvoir obliger Dieu à arracher au patient son secret .
Si la torture fut abolie par la révolution , si la mort simple balaya notre société comme un sanglant orage, les supplices accessoires ne disparurent que bien longtemps après de notre législation. I^a marque au fer chaud, le poignet coupé avant l'exécution capitale étaient, hier encore, juridiques, et Montaigne eut sans doule trouvé que les abus avaient de bien profondes racines (i).
D'autres fois, fataliste comme tous les forts, Michel de Montaigne traitera <le V action supérieure de la fortune : « Lu défiance, Vcnjénne- « ment sont indignes d'un prince ; inutiles en « oultre et mal habiles : il fault suivre l'élan du « cœur et s'en remettre à Dieu , à la force tune (2). »
(i) J'ai vu, dans mon enfance, appliquer le plus innocemment et le plus cruellement du monde , les i;résillons à un prévenu pour lui arrcher des aveux, tant la lorlure était passée ilans les mœurs judiciaires.
(2) Livre V^, cliap. xxiir.
Certes, si noire moraliste vivait , verrait-il , sur le trône de France, un grand sectateur de sa foi. Le souverain qui nous gouverne , chacun le pensera avec moi, fidèle à sa destinée merveilleuse, rejette comme indignes d'un prince la défiance et l'enfermement, s'en remet à Dieu, à la fortune, et pratique ce que Montaigne enseigne.
Le voulez-vous aux prises avec la vanité? C'est au début une boutade. « Il devroit y avoir quelce que coërction des lois contre les écrivains inep-
« tes et inutiles, connue il y en a contre les
« vagabonds et les fainéants (i), »
Quelle police, juste ciel!
Et de ces Briarées de la science, de ces philosophes qui touchent la terre et les étoiles aussi facilement qu'ils embrassent un carré de jardin; qu'en pense notre moraliste?
« Ces gens ([ui se perchent à chevauchons sur « l'épicycle de Mercure, qui veoient si avant dans « leciel, ilsm'ari'acliciil les dents (2). »
Jl dépèce l'honune pièce à pièce dans ce charmant chapitre ; — l'analyse ainsi divisé devantlui, comptant sur ses doigts les pièces qui devraient faire un entier, et constate tout ce ([ui man(|ue aux plus grands. Il revient vers La Boëtie, — tous les chemins l'y ramènent, — et trouve (|ue c'était
(i) Liv. III. cliap. IX.
(a) Liv. II, cliaj». xvii.
le moins incomplet de tous ceiiN. qu'il avait connus au vif : « C'étoit vrayment une ame plaine « et qui montroit un beau visage en tout sens. »
De lui-même que nous contera-t-il ? Il se dit « empêtré des lois de la cérémonie ; car elle ne « permet ni qu'on parle bien de sov , ni qu'on en « parle mal . — 11 la laissera là pour ce coup (i). »
Il la laisse si bien là , Dieu merci, que jamais tableau ne fut tracé de pareille main. — C'est une cliarge à fond contre la suffisance, le sentiment de sa propre excellence , source , dit-il , de toute erreur : thèse chérie du moraliste, qui y revient en vingt endroits. C'est aussi, en certaine mesure, l'application qu'il cherche à se faire à lui-même du principe d'humilité.
a Ses ouvrages, il s'en fault tant qu'ils lui rient, « qu'autant de fois qu'il les repasse, autant de fois « il s'en despite. »
Ce n'est pas absolument l'avis de l'avocat général Etienne Pascjuier, qui n'avait pu oublier, en sa qualité de lettré , son insuccès comme censeur. Revenant, inpetto^ sur l'incident de Blois, il continue le portrait de Montaigne par ces lignes qui sentent la mémoire : « J'ajouterai , dit-il, que pendant que monsieur de Montaigne fait contenance de se dédaigner, je ne lus jamais d'aulteur qui s'estimast tant que lui. »
(i) Liv. II, cliap. XVII.
Sur ce mot de Pasquier ou sur d'assez étroites impressions, que n'a-t-on pas dit de l'égoïsme orgueilleux de Montaigne , de son culte persévérant du moi, de ses longueurs prétendues fatigantes, quand il s'entretient de lui-même ? Le premier qui lui ait, sur ce point, clierclié querelle , est Pascal, si je ne me trompe ; et la lecture des Pensées ne tarde pas à vous convaincre c[ue c'est , si je puis ainsi dire, une ([uerelle de malade. Entreprise contre un familier qu'il serait bien fâché de ne plus voir à son chevet , cette querelle est im composé de coups de griffes, de fantaisies , d'injustices et d'exactes appréciations.
L'humeur de Pascal perce, sans doute, à chaque ligne; mais l'attraction s'y mtle à la mauvaise humeur. Il juge sévèrement, injustement Montaigne ; mais il ne peut s'en détacher. 11 le houde, le quitte, le rej)rcnd, s'enveloppe; de sa manière, s'en nourrit, en extrait la substance, la icproduit à cha([ue instant; et, dans une heure d^ingratitude littéraire, de jansénisme intolérant, ou lorsque sa passion pour les sciences l'exaspère contre ceux (pii traitent irrévérentieusementlescertitudesabsolues, il s'écriera : « IjC sot projet (|iie Mt)iilaigne a eu de se peindre, et cela, non pas (mi |)assant et contre les maximes, comme il arrive à tout le monde de faillir, mais par ses propres maximes et par im dessein ])remier et capilai! (",ai- de dire des sottises par hasard (i par
MORALE D\i MOiMAlGiNL;. 27.5
faiblesse, c'est un mal ordinaire; mais d'en dire h dessein, c'est ce qui n'est pas supportable, et d'en dire de telles que celles-là (i). » Ln [)eu plus loin, il lance ce mot qui est ini amendement : « Ce que Montaigne a de bon ne peut être acquis (pK> dilfîcilemcnt. Ce qu'il a de mauvais eût pu être corrigé en un moment , si on l'eût averti qu'il faisait trop d bistoires et qu'il parlait trop de soi (2). »
On voit déjà que la colère de Pascal n'a pas de bien fortes racines; qu'elle est au moins mélangée d'affection. Si Montaigne ne s'était pas si complaisemment désigné , nous n'aurions pas le moraliste. Cliacun connaît, d'ailleurs, sur cette pensée de Pascal, la contre-partie de Voltaire : « Lecbarmant « projet , dit-il , que Montaigne a eu de se peinte dre! etc.. »
Montaigne pouvait trouver, parfois, à s'analyser, un légitime attrait. Il serait souverainement inéquitable de rabaisser ce grand esprit aux mesures de la vanité ou de l'égoïsnie mescpiln. Ses attaches étaient plus hautes et ses satisfactions plus nobles. Il est resté, en cette matière, conmie toujours, dans la sincérité des mots, dans la franche confession des choses; il veut qu'on soit ce que l'on paraît être;
(i) Partie I"", art. g, xxxvr.
(2) Art. 10, VIL — Le Spectateur^ sixième étlition d'Amslerdam, 1741» fait la même querelle à Montaigne, en reconnaissant toutefois qu'il serait un auteur moins aimable, s'il parlait moins rie Sf-s infirmités.
qu'on s'apprécie sans se surfaire, mais aussi sans hypocrite modestie : pour lui, c'est de la dignité. Si Montaigne a fait rude guei're a la présomption, « aultre sorte de gloire , qui est une trop bonne « opinion que nous conservons de nostre valeur, « passion amoulreuse qui preste des beautés et des « grâces au subject (ju'elle embrasse , » il ne veut pas que , « de peur de faillir de ce côté-là , un « homme se méconnoisse pourtant, ny qu'il pense « être moins (jue ce cpi'il est : le jugement doit, « tout partout, maintenir son droict. »
Le contraire est cérémonie : il s'en défraiïe lestement.
Une fois libre de ses liens , pourra-t-il , lui qui s'est pris pour argument et pour ^ujet ^ ne pas s'écouter souvent, s'admonester, ou se vanter, selon l'heure, selon les cas? — A côté de ces pensées cachées c|ui frelatent les bonnes pensées; à côté de ces aveux (jui coûtent à notre pruderie , et qu'il fait pour nous rendre meilleurs; à c(Hé des gourmades(|u'ii adresse quelquefois au moi, \\v hii pardoniuM'cz-vous j)as, envers ce moi, ses moments de naïve tendresse?
L'imprescripli!)le jugement viendra pai'Ier, de sa conscience à son oreille. Sera-t-il sourd à ce qu'il lui coulera d'aimable pour son moi .^
Nous en serions désolés. Sans ce gracieux personnalisme , nous n'aurions jamais eu Montaigne.
Que si on lui reproche de s'être servi à lui-niei7ie de peintre et de modèle , k Fantasie seulement excusable aux hommes rares et fameux (i); » il ne s'ëmouvra pas pour si peu :
« le ne dresse pas icy, nous dit-il , luie statue à « planter au carrefour d'une ville. . . ; c'est pour le « coing d'une librairie, ou pour en amuser un « voysin,un parent, un amy qui aura plaisir à me
« raccointer et repracliquer en cette image
« le ne treuve pas tant de bien en moy que je ne ie « puisse dire sans rougir (2). »
Voici comment s'écrit ce livre consuhstantiel de V auteur (3), comment se moule, d'une inqjérlssable matière, cette statue aujourd'hui plantée au coin des librairies de l'univers pensant, au plus profond des mémoires, aux plus modestes cabinets, comme aux lieux les plus élevés de la science ; statue dont Dieu a fait la base et le sommet le jour où il éclaira des rayons du génie l'ame de Michel de Montaigne.
Je reconnais, avec Pasquier, que l'auteur des^.ysais ne se dédaigne pas autant qu il en fait contenance ; je reconnais même qu'il s'estime beaucoup, mais non encore autant qu'il vaut ; et si son premier critique et ami vivait au dix-neuvième siècle,
(i) Liv. II, chap. xviii.
(2) Liv. II, chap. xviir,
(3) Liv. II, diap. xviii.
il jugerait, par comparaison, l'ccrivain périgour- <lin fort modeste.
J'ai peine à croire, en vérité, que, mt-me en i Sga, Pasqiiier n'eût jamais lu d'écrivain « qui s\'stimast tant que lui . » L'amour-propre d'auteiu- serait-il tlonc de moderne invention ?
Je rappellerais au docte et puriste Pasquier, s'il pouvait m'entendre aujourd'hui, certaine histoire du Boargeo]i, que nous racontait naguère, dans hi BihliotJicque cle mon Oncle, , le psychologiste Topffer, que j'aime à retrouver souvent, que j'aurais tant aimé à rencontrer dans la réalité, durant son court passage : « Depuis vingtans que je m'emploie « à l'extirper, dit-il, j'ai, je m'imagine, arrêté « ([uelques jets, refoulé quelques pousses ; mais « dirai-je que j'ai réduit à rien mon hourgeon? « Ce serait mentir. Je le sens là , moins vorace « peut-être, .d'honnête grosseur encore, prêt, au « moindre signe, à s'étendre en jets luxuriants, à « étouffer tous les hons germes auxquels, en le ré- « duisant, j'ai donné place,
a Chose singulièi'c, au-delà de certaines limites, « l'effort tourne contre vous ; en voulant extuper « le hourgeon , c'est un hourgeon que vous rec< formez à côté. Vous dites . « Je puis me flatter « (jue je n'ai plus de vanité, et ceci même est une « vanité. »
Et je le prierais de se làter un p(MJ, i\c j)i-ès,
MORALK Dli MOMAIGNE. 27»
ponr voir s'il ne sent pas lui-même , quekiue part , son bourgeon.
N'accusons pas trop foi*t d'aillcui's les rancunesd'Etienne Pasquier , puis([ue aussi bien , empruntant, sans s'en clouter peut-être, un mot du gascon de l'auteur, termine-t-il par cet aveu : « Qu'il ne « peut s'ofFenseï* ([uand Montaigne se desbonde à « parier de lui : cela est dit d'un tel art qu'il y « prend autant de plaisir comme si on parlait « d'un aultre. »
C'est de ce livre que l'éminent appréciateur Pascpiier disait que c'était un séndnaire de belles
et notables sentences^ de sentences pleines de
moelle.
Vous pensez bien qu'un confessant comme Montaigne, qui s'est ordonné d'oser dire tout ce qu'il ose faire (i), qui se moque , et j'adoucis son style, de ces hommes cjui envoient leur conscience en imuH'ais lieu, et tiennent leur contenance en règle (2), nous parlera, sans beaucoup de façon, des boinnies passés dans le métier, de ces ametics qui ne savent pas vivre à propos; pauvres gens ([ui se guindent sans cesse, se drapent en célébrités , trompent les sols, nondn'euse espèce , mais se lronq)ent euv-mcmes aussi, ])uis([u'ils s'(kenL le bonbeur de la vie. Scipion, d'origine céleste,
(i ) Liv. m, rliap. v.
(a) Liv. I[[, tliap. v
jouant gaîiiient aux coquilles sur le bord de la mer ; Epaminondas se mêlant, sans aucun embar*ras, aux danses des jeunes Tbébains, cliantant , jouant des instruments , sans craindre de diminuer sa gloire, obtiennent les sympatbies et le respect de Montaigne. Ainsi que lui, ils furent dans le vrai de la vie; ainsi que lui, ils dédaignèrent de se liisser sur des échasses ^ car sur des écbasses encore, force est de marcher de ses jambes {{).
Et convenons que cette bumeur du sage contre les espèces gom^mces est dans son droit et dans le notre. A celui-là seulement qui cent fois au moins n'aura pas suppoilé le poids si lourd des solennels , je permettrai de ne pas «^tre de l'avis de Montaigne. Qui ne pensera, avec nous, que les soins de la dignité sont, de tout point , compatibles avec le vivre à propos? que l'imperturbable sérieux des allures, en debors de la vie of(ielelIe, ne constitue pas plus le méi'ite (jue le nuis([ue ne fait la figure? Qui ne voudia , par égard pour Scipion et Epaminondas , (|ui eurent bien quelque imj)ortance, accepter qu'on s'bumanise à l'occasion , sans s'amoindrir d'un millimètre?
Socrate était, dit-on, quand il le fallait, un gai convive. Le grand Condé faisait , sans |)i'etenlioii, de mauvais vers, organisait des divertissements,.
(i) Essais, I,iv. 111, cliap. xiii.
MORALE l)L MONTAIGNE. 281
et gagnait Rocroi et Nordlingue. — Sans doute, une juste réserve convient à tous, et ne saurait surtout être oubliée impunément par quelquesuns; mais l'homme est dans riionnetetc", dans la vigueur du caractère , — et non dans l'inflexible pli d'une cravate.
Prenons toutefois congé de Montaigne moraliste, bien qu'il vous retienne toujours, tant il est ai niable voisin. Prenons cong(';, puisque aussi bien suis-je certainement le seul à ne pas m'apercevoir que , dans cet examen , je me suis attardé avec lui. Passons à la philosophie de Montaigne. Passons; mais auparavant remercions-le de tout ce qu'il a fait pour l'homme, lui qui le voyait de trop près pour le beaucoup aimer, qui pouvait lui dire à bon droit : <f Bourbe et cendre, qu'as-tu à te glorifier (i)! w lia traité des mœurs du temps et des intérêts généraux de l'esprit, comme bien peu, en' aucun siècle, l'ont su faire. En (juoi il excella, ce fut à se peindre lui-même, «i s'ouviir devant nous le cœur et le cerveau pour nous y faiie lire; à se démonter pièce à pièce, pour nous flùre connaître, dans sa magnificence et dans sa pauvreté, notre mystérieux mécanisme. Il écrivit ainsi pour , tous les temps. C'est un arsenal de pensées : i ceux qui en ont les y retrouvent, tour à tour naïves, jHiissantes, toujours vraies, toujours naturelles;
I (i) Liv. II, cliap. xif.
282 CHAPITRK TROISIÈME.
séduisantes par l'expression, au fond encore pleines de moelle; ceux c|ui n'en ont pas en empruntent ; mais à ceux-là, je leur prédis que leur pochette^ ainsi garnie, se dégarnira Ijlen vite. Ilsn épouseront point Montaigne.
Si je n'ai pas résisté au plaisir de citer les textes du maître, bien qu'on m'assure qu'un tel usage se; démode; si j'ai cru, s-i je veux continuer de croire que quelques fragments de lui-même peuvent ])lalre à d'autres qu'à moi et valoir comme preuve authentique, je n'ai pas entrepris. Dieu merci, d'analyser au point de vue du moraliste, les cent chapitres de Montaigne, On n'analyse pas un chefd'œuvre; on le lit.
Me voilà donc à la philosopliie de Montaigne.
Je reconnais volontiers que le sujet est délicat; — mais je crois en même temps qu'il ne saurait y avoir de difficulté absolue dans l'expression d'un témoignage sincère. Ce sera là et mon excuse et mon secours. Aussi', me suis-je efforcé de m'inspirer «yy/'/o/v. J'ai lu, j'ai relu Montaigne, d'initiative , sans dessein préconçu ; et quand il m'a semblé que je le voyais marcher, penser, parler comme il voulait tant qu'on le vît; quand j'ai cru avoir distinctement entendu ses paroles, vu ce philosophique sourire que voilaient bien parfois les amertumes de l'âme, l' isolement du cœur, mais qui reparaissait sur sa ferme et sereine figure comme le signe d'un parti pris, j'ai senti que, pour moi au moins, la conviction était faite. Ce n'est qu'après, et qu'on me pardonne ces primitifs aveux , puisqu'il s'agit de confessions , que j'ai cru devoir lire quelques-uns des jugements sur Montaigne. J'ajoute, à ma très-grande faute, que j'en ignore, et des meilleurs.
L'illustre auteur dont je m'occupe écoute, aux
états (le Blois, les très-littéraires observations de l'avocat général Pasquier. 11 n'en change pas, à son œuvre, ini iotd.
Fatale influence des grands exemples! Moi infune , je fais un peu, à l'occasion de mon modèle , ce qu'il avait fait pour lui-même, et tout en constatant avec bonheur que , sur divers points d'appréciation, je me suis rencontré avec les éminents critiques de Montaigne, je ne change jvas un (dplia à l'ensemble de mes convictions , et persiste dans mes divergences.
Montaigne s'est-il proposé un système en j)hilosophie? A-t-il voulu avoir une tribune et faire école? Assurément non. L'honune simple que vous connaissez, celui qui aime son i^epos et \\çw est plus pour les njjeclions vélténicntes ^ n'aïu'a pas recherché la fatigante gloire du Portique ou de l'Académie. Si naturellement philosoj)he, il se (jualifiait cependant de « ])hilosoj)lie impréni(''(lité(i), » comme s'il eut voulu protestera l'avance contre le ])hiIosophisme , c'est-à-dire contre la pliilosojjhie sans les actes, dogmaticpie , subtile, au seizième siècle; sentimentale, inconsi'Cjuente et despotique au (li\-liuitième. llal)horrait la mise en scène.
(le fiiTon a|)pelle , néanmoins, son système, ne serait-il j)as plutôt la résidlante des deux forces contraires <|ui se combattaient de son tenq)s , et
(i) \,\\. II, ( liap. XII, |). 44r).
PIIILOSOPHIli DE MONTAIGNE. 285
le dessein, réalisé, de produire le plus de bien possible , sans s'astreindre cependant à rester toujours l'épée au poingt?
Un coup-d'œil sur le temps.
La réforme ébranlait l'Europe ; l'esprit d'examen, incarné dans Lullier, contemporain de Montaigne (i), soufflait sur le monde et ses éclairs et ses orages.
L'Allemagne était presque devenue la conquête de l'ex-moine augustin. L'étincelle avait bien vite embrasé les esprits inflammables de France. Le calvinisme s'y faisait , réforme dans la réforme. Cliassé de son pays, le Français Calvin dogmatisait à Genève , qui devenait le foyer de la nouvelle Eglise, la Rome des protestants. Un autre Français, Théodore de Bèze, se retirait volontairement auprès de Jean Calvin, en 1 548. Dix ans plus tard, il venait pul)liquement prêcher une mission à Nérac, dans le voisinage de Montaigne, convertissait à la nouvelle foi Jeanne d'Albret , mère de Henri IV, qui fut dès lors une fervente , et , pardessus le marché , l'indolent Antoine de Bourbon, qui se laissa calviniser pour ne pas désobliger sa femme. Jusque dans le vieux manoir de Montaigne, la réforme livrait des assauts , et, repoussée par la majorité, elle emportait , en se retirant, le sieur de
(i) Martin Luther est mort en i546; il avait en partie repris l'œuvre de Jean Wicleiï, mort un siècle auparavant.
286 CHAlTTRfc; QUATRIÈME.
Beauregard , tVèi-e de raiiteiir des Essais. Les protestants , au nom de la raison , procédaient avec le catholicisme comme • Procuste avec les voyageurs; et, sapant déjà le pnncipe d'autorité temporelle dans le principe plus élevé de l'autorité divine, ils préparaient, sur une vaste échelle, l'ère des révolutions. Les défenseurs de la foi catholique opposaient tour à toiu' à l'invasion de l'ennemi, l'autorité, la controverse. — Mais la paix, ne se faisait pas, et les violences à main armée défrayaient (également la résistanceetleprosélytisme. La guerre civile, la guerre religieuse, ensanglantaient la guerre des idées. Au nom de l'autorité y. on hrûlait l'hérétique en France (i). Au nom de la raison, on le brûlait par delà les monts. Les flannnes du bûcher de Servet brillaient encore à Genève. A leiu* sinistre hieui- on pouvait lire de loin la sentence (jui constatait l'hérésie de l'antitrinitaire et la tolérance de Calvin (2) ; et comme si cette lumière ne suffisait pas, Théodore de Bèze^ le premier lieutenant du niaîlie, (pil s'était retiré
(i) On en brûlait surtout à Bordeaux. Les deux jeunes^ protestants IMosnier et De Cazesyfurent livrésau feu.
(2) Servet n'admettait pas la Trinité divine; mais, coupable suiiout de contester rinlaillibilité de Calvin, il fut, à l'iustigalion de re dernier, t|ui l'avait d'ailleurs dénoneé, en Frame, au cardinal de Tournon, condaniné au feu comme bérétiiiue, par les magistrats de Genève le 16 octobre i553, et le lendemain 17, il lut brûlé sur la place piddicpie.
PHlLOSOI'Ult: DE MONTAIGNK. 287
à Genève, afin d'ahiurer V intolérante papciulé ^ écrivait l'apologie du supplice de Serset, et inondait U; monde de cet homicide f'actuin : « de IJcreticis jj/au'em/is. »
Au milieu de cet impetneux mouvement (jui -emportait le siècle , l'anarchie dans les idées et <lans les faits.
Voilà l'atmosphère qui entourait Montaigne.
Vous ([ui connaissez son caractère, ses mœurs, son sens pratique, son ame droite, mais aussi son cœur vieilli avant le temps et son relatif éloignement d'un rôle actif dans les faits, ne pressentezvous pas déjà quelle dut être sa philosophie?
Elle fut la démonstration continuelle — du néant de la scolastique, ou de l'insufllsance de la raison; la guerre aux dogmatistes de tous les temps; — et le poids de sa redoutahle logique tomha dans la halance des disputes humaines , mais sans polémique directe, sans élan veis l'apostolat. La superbe est le mal du siècle; l'orgueii de la raison persuade à l'honune qu'il a reconquis la science : Montaigne terrassera la science humaine et brisera dans leurs mains les armes des docteurs. N'espérez pas en lui , cependant , l'ardent controversiste des adversaires de l'Eglise, le soldat ([ui défend directement les dogmes attaqués. Si de Bèze vient })rechcr à Paris (i), il n'ira pas
(i) Apres l'étlit de pacilîralion du 9 mais loGo (édil d'Ain-
lui rendre à Genève cette galanterie, non plus qu'il ne disputera, dans leconcile, contre ce célèbre sectateur; « il a les jambes troj) puisantes. » Et, s'il doit être, au fond , le défenseur de nos vieilles croyances, ce que j'examinerai à son point, c'est en principe général ; prêtant , à ceux qui croient simplement, des armes contre les audacieux penseurs, contre les Prométhées de toutes les époques; profitant du môme procédé pour forger et aiguiser ces armes contre les Pi'ométhées de son siècle. Il fera du scepticisme humain avec une telle vigueur, que les moyens humains de certitude , par suite l'espiit d'examen, recevront de rudes échecs.
Me trompé-je?
Ecoutez-le parler lui-même :
« Le moyen que je prends pour rabattre la fré- « nésie des raisonneurs , c'est de froisser et de M fouler aux pieds l'orgueil et l'humaine fierté.
« leur arracher des poingts les chestives
(f armes de leur raison ; leiu' faire baisser la tête « et moi'dre la terré sous l'auclorité et révé- « rence de la majesté divine (i). » Son dessein s'indi{|uedéjà, el d('jà vous voyez (|u'il entend rat-
lioise ), (lu à la courageuse insistance du cliannlit r ilc l'IIospital, et probablement une des conditions de sa rrnlrée au Conseil du roi Charles IX, Cet édit d'Auiboise étendait Tédit de janvier. 11 dura peu.
(i)Liv. 11, clKip MI ( sur Rayniont Sehond).
PHILOSOPHIE Di: MONTAIONi: 289
tacher son système à la pensée religieuse , // la rcvérence envers la majesté divine. Ceci ne nie conduit pas encore à demander si cet homme , (|ui fit un livre consubstantiel à lui-même, qui a voulu « retrousser les haillons (jui le couvrent, jioui- (|ue « nous le voyons tout entier (i), » et (|ui c|uelquefois se retrousse im peu ti'op , était chrétien et orthodoxe ; mais , dès les premières pages je vois que ce grand contempteur de la science fut un philosophe religieux.
Pourriez-vous en douter? Je vous renvoie à tout ce qu'il a pensé, atout ce qu'il a éci'it. Je vous renvoie à ces lignes, que je rencontre ici : « L'athéisme « estant une proposition desnaturée et mons- « trueuse , difficile aussi et mal aysce d'establir en « l'esprit humain , pour insolent et desreiglé qu'il « puisse être ; il s'en est veu assez, par vanité et par a fierté de concevoir des opinions non vulgaires et « réformatrices du monde, en affecter la profession « par contenance; qui, s'ils sont assez fols, ne « sont pas assez forts pour l'avoir plantée en leur « conscience. Pourtant ils ne lairront pas de ioin- « dre leur mains vers le ciel , si vous leur attachez « un bon coup d'espée en la poictrine ; et, quand la « crainte ou la maladie aura abattu et appoisanty « cette licentieuse ferveur d'humeur volage , ils
(i) Liv. III, chap. v.
« ne lairront pas de se revenir et se laisser tout « dlserètenient manier aux créances et exemples «( publicques. Aiiltre chose est un dogme sérieuse- « ment digéré ; aultre cliose ces impressions suit perficielles lesquelles nées de la deshauche dun « esprit desnmnché , vont nageant témérairement « et incertaînement en la fantasie. Hommes bien « misérables et escervelés, qui tasclient d'estre « pires qu'ils ne peuvent ( i ) !
De telles paroles , cent autres pareilles dans un tel homme , qui porta noblement Tindépendance de l'esprit et le devoir de la sincérité, sont une assise à son système, sur laquelle l'œuvre reposera. Et ce n'est pas par anticipation ou par une confusion des aspects que je me suis réservé de traiter au sujet de Montaigne, que je place au premier plan de sa philosophie le côté religieux. Je ne compris jamais (|u'on puisse isoler une philosophie de son élément cajjital.
Eh ([uoi ! vous ci'oyez m'avoir satisfait quand , traitant de la jjhiiosoplhe , examinant les philosophes, vous m'aurez dit : N'y mêlez pas la religion?— \'ous niez la philosophie, voilà tout. — Que serait donc une sagesse (jui, bornant ses efforts et ses aspiialions aux j)his vulgaires intérêts, négligerait les sii|)(''rieurs? .l'ai le droil de savoir d'a-
PHILOSOPHIE DE MONTAIGNi:. 281
bord, quand je confère avec un philosophe , s'il a fait ce que vous supposez; s'il a ciu à ime élévation possible , à une perfectibilité quelconque sans la suzeraineté de Dieu, et dans quelle mesure ce philosophe associe l'idée de Dieu aux: destins de l'humanité. Eu d'autres termes , si votre philosophe est un rhéteur ou un sage. JjVS idées de philosophie sont celles que se fait l'honnne sur le principe , la fonction et le but de sa vie. Retranchez une de ces trois données , je ne verrai dans votre philosophie prétendue qu'une mutilation de la sagesse. Ici, mon sentiment est répondu, et je parcours avec moins de crainte le chemin ([ue le philosophe Montaigne a jugé devoir se tracer. Derrière moi , je laisse une base.
Quand Montaigne commença à écrire, l'état des esprits était , je le répète, véritablement déplorable. D'un côté, on pouvait gémir, non pas dos erreurs de l'Eglise, mais des scandales d'une partie du clergé , qu'il serait inéquitable de nier. De l'autre , le Rationalisme aveugle, parce qu'il était passionné, combattait une Église (ju'il devait d'autant plus respecter, qu'un des signes évidents de sa force était précisément dans l'ordre , dans l'iuiité de sa doctrine, au milieu des désordres personnels et des fautes d'un trop gi'and nombre de ses membres.
Les esprits les plus religieux , les plus éclairés
(le ce temps-là, sans dissimuler, ni se dissimuler, du reste , la déplorable attitude d'une partie des membres du clergé , ne s'attacbaient (jue davantage au principe d'une œuvre qui résistait à de tels ouvriers, (^u'il me soit permis de reproduire, à l'appui de mes opinions , un passage du testament d'un contemj)orain illustre de Montaigne, Jean de Bretagne , duc de Pentbièvre et d'Etampes , gouverneur, pour le roi , de la province de Ihetagne , alors couverte d'églises réformées , et décliirée par les guerres de religion :
« Je veux, écrivait le duc, quelques jours avant « sa mort, dans son dernier témoignage , vivre et et mourir en la fov catbolique et universelle, insti- « tuée de J.-(^., confirmée par les escripts et tra- «< ditions des Apôtres et de tant de SS. Pères que « je crois avoir été meus par hi bonté du Saiiit- (c Esprit^ à C édification de l' ordre et police de law dite Eglise, connue j'ai vécu jusqu'à cette heure.
« Je reconnois cpcil s'est introduit, entre aul~ « cuns pasteurs de nostre Eglise, des fautes. « Dieu, qui nous a laissés vivre en cette afiliction, « y pourvoira. Mais cependant je rien veux pas « sortir, car je sais (ju'en elle seide est reçu le sa- « lut de la gi'àce de Dieu; c^^ /éay j)oint d'éga/d « a//.v lutstissrurs, étant asscuré cpie J.-C. en est « le fondement (pu ne nous laissera pas dépérir ; M mais seront purgées les auwrcs et matières
o dont chacun aura basli sur i>a parole, etc. »
« Faict au chasteau de Lamballe , en nostre « chambre, le 23 de janvier i565 (i). »
Quoi qu'il en soit, ce rationalisme protestant se déchirait lui-même si naturellement, en vertu du libre examen, son principe, que déjà Luther, après avoir vainement poussé le cri d'alarme s'était fait le pape du schisme , et en des termes , grâces à Dieu, tels que jamais les Papes n'en trouvèrent :
« Je ne le cède à aulcun sur la terre. Je crois « (jue Luther est Dieu. Quiconque n'adopte pas <c ma doctrine ne peut être sauvé. Quiconque « croit autre chose que moi est destiné à l'enfer. « Et j'aurai bien certainement la faveur de l'y « voir jeter (2). » Etc.
Mais les protestants avaient si peu redouté les menaces et l'enfer de Luther, que chacun continuait à l'envi d'interpréter par le sens privé , si bien que plus tard c'était à Th. de Bèze de s'écrier : « Sur quel point de la religion les églises qui « ont déclaré la guerre au Pontife romain sont- « elles d'accord? Examine tout , depuis le com- « mencement jusqu'à la fin : à peine trouveras-tu K une chose affirmée par l'un d'eux , qu'un autre M ne crie au.ssitôt à l'impiété (3). »
(i) Dom Morice, Lobineau, Ilist. de Biet., vol. III, p. 343. (î) Epist. ad Zwuin^ltim.
(3) Epist. ad Andreain.
To.
Les violences entre les dissidents égalaient celles dont ils étaient l'objet de la part de leurs adversaires. Jamais l'abus du raisonnement n'avait été poussé plus loin ; jamais il n'avait décbaîné tant de colères ; janiais il n'avait fait couler tant de larmes et tant de sang.
« Si fort il est vrai, dit Montaigne, qu'il ncfault (c pas laisser au jugement de cbascun la cognois- « sance de son debvoir. 11 le lui fault prescnre, « non pas le laisser clieoisir à son discours. Aul- « trement, selon l'imbécillité et variété infinie de « nos raisons et opinions , nous nous forgerions « enfin des debvoirs qui nous mettroient à nous « manger [es uns les aultres ( i ) . »
Si on ne se mangeait pas les ims les autres , on ne se traitait pas beaucoup mieux. Et, comment en eût-il pu être autrement , (juand les plus terril)lcs passions grondaient; ([uand d'inq)lacables cbefs doiniaient l'evemple des persécutions, des vengeances, du meurtre?
Ce n'est pas moi qui clierclierai à excuser les excès des catholiques. C'est outrager le Verbe, c'est blasphémer la Parole que d'en reconnnander la croyance avecl'épée (|ui tue, (|uand on porte la croix qui sauve. Mais la fureur des cbefs de la réforme, soit entre eux, soit conli'e leurs connnnns
d) Essais, liv. II, cliap. xii.
PHILOSOPHIE DE iMONTAIGNE. 295
adversaires, était également poussée jusqu'au délire. Calvin, qui, au début de sa carrière, traduisait le traité de la Clémence du j)liilosophe Sénèque , discutait bientôt avec son coreligionnaire Servet de la façon que vous savez ; souhaitait , en parlant de ses ennemis, « qu'ils fussent pourrvs en « quelque fosse. » C'est lui ([ui é'crivait à JM"'" de Cany, en désignant un de ses antagonistes , peutêtre Bolsec : « Non , janîois je ne l'eusse cuydé un monstre si exécrable , et vous asseure , Madame , « que pour m'acquitter de mon debvoir, // neilt « pas tenu àmajcjuil ne fust passé par le jeu. »
Calvin pourtant se proclamait chrétien, enfant de cette religion qui a dit : « Aimez-vous les uns les autres. »
Ce document authentique , et maints autres , rendent sans objet la question de savoir si vraiment l'intolérant apôtre d'une Eglise prétendue tolérante poussait, vers la même époque, la reine de Navarre à étouffer les zélés faquins qui excitaient le peuple à se bander contre les protestants^ comme il avait étouffé à Genève M. Servet, Espagnol.
(i) Voir Lettres de Jean Calvii>, recueillies pour la première fois, el récemment publiées, d'après les manuscrits originaux, par M. Jules Bonnet, — avec dédicace aux Éj^lises réCormces; — ce (jui e\pli(juc les préférences religieuses ou la communion du publicalcur, mais ne détruit pas son impartialité.
L'action cvangélique <\c Calvin , ses pirclilections pour une nature d'arguments sans réplif|ue, ne sont plus, hélas! un mystère. Ce sont d'abominables crimes qui pèseront toujours sur sa mémoire (i).
Il y avait donc partout dispute, schisme et controverse armés.
Les inventeiu's du libre examen en étaient arrivés à n'en plus permettre l'usage, dès (ju'il se retournait contre eux.
C'est au milieu de celte confusion de langues, de ces maux d(^ toute nature, que notre philosophe essaie de rahaitrc la frénésie des rdisuiuteurs.
(i) Si les chefs clans les camps opposés, — voir même |)arfois sous le même drapeau, — appelaient ainsi la mort au service de leur fanatisme, les soldats ne se montraient, de leur côtê7que trop obéissants. « Partout, rapportent les récits du « temps, ce n'étaient que combats, villes surprises, pillées et « saccagées, incendies d'églises ou de châteaux. Pères, fils , <■ frères, se poursuivaient avec acharnement; rarement on fai- « sait des prisonniers; les femmesétaicnl éventrées, les enfants
« égorgés. »
« Les guerres civiles et religieuses du xvi" siècle, dit M. de
• Chateaubriand dans la substantielle et magnifi(]ue préface « de ses Etudes historiques, p. 1 13, ont duré frenle-iicuf ans; « elles ont engendré les massacres de la Saiiit-IJarthélemy, « versé le sang de plus de deux millions de Français, et dé-
• voré plus de trois milliards de notre monnaie actuelle. Elles « ont produit la saisie et la vente des biens de l'Église et des
• paiticuiic rs ; frappé deux rois de mort violente, Ilcrni Illet
• Henri IV, et commencé le procès criminel du premier de ces '• \\v\\\ rois. .
Montaigne analyse d'abord les ti'ois sectes géncrales de philosophie des divers cherclieurs de la science; il met en lumière ce qu'elles ont présenté et de saillant et d'incomplet; puis, les frappant de sa logique, il démontre leur relative insuffisance, et brise sous son puissant dédain les cliestives armes de la raison.
C-icéron avait dit : « Si Dieu est , il est animé ; « s'il est animé, il a des sens; s'il a des sens, il est (c sujet à corruption ; s'il est sans corps, il est sans « ame, par conséquent sans action ; s'il a corps, il « est périssable. » \oilà pas triumphé, s'écrie « Montaigne! — Nous sonmies incapables d'avoir « faict le monde : Il y a donc quelque nature « plus excellente qui y a mis la main. Ce serait « une sotte arrogance de nous estimer la plus par- « faicte chose de l'univers. Il y a donc quelque « chose de meilleur, et cela c'est Dieu! »
Cicéron admettait avec l'idée de Dieu , la pensée de la Providence ; il en restreignait seulement les effets aux. grands événements de la terix) :
Magnn Dei cura/it, parvn uei:;ligiiiit (r).
Cicéron , pour corroborer l'axiome, invoquait l'exemple des rois :
« Nec in regiiis qiiiJem leges omnia curant (2). »
(i)Cicero, de Nalura Deonim, II, 66.
(2) Ici., iù.,in, 35.
C'était , appliqué à Dieu , l'adage si connu au palais : De mininiis non curât pretor. — Epicure, qui croyait en Dieu , le déchargeait de tous soins de nos affaires ; décharge logique assurément , puisque, à son avis, le monde était le produit du hasard.
Montaigne comprend un peu différemment la Providence de Dieu : « Comme si à ce roy là, ditce il, en répondant à ces deu>: philosophes, c'était « plus et moins de remuer un empire ou la feuille « d'un arhre! et si sa providence s'aperçoit aul- « trement, inclinant l'événement d'une bataille « (pie le sault d'une puce (i) ! »
Les épicuriens, comme moyen de certitude , s'en remettent au langage des sens. Montaigne traite assez mal ces pauvres sens , pour qu'Epiciire, s'il vivait, ne se fut pas douté, je suppose, ([ue l'écrivain des Essais soit tout bonnement son disciple, comme on le dit depuis quelque cent ans (-2). Pyrrhon n'est pas plus épargné, bien qu'il soit convenu que c'est encore là son patron ; et les stoïciens ont leui- tour. Tl a j)liis de respect pour Plutartjue. Je le crois bien! Plulanjuc, quand il lui arrive de traiter des choses supcuieui-es , c'est la pensée i-eligieuse élevée; c'est la perfectibilité et l'inunorla-
(i) Liv. II, chap. \ii.
(a) Il y en a toujours (jui tirent de //v/ir/J, ditMoiilaijjne, en parlant des sens.
litë de l'âme ; c'est un Dieu , infini , éternel ; c'est, de l'Eglise de Platon ; — la donnée spirituelle la plus complète peut-être et la plus épurée que le monde païen ait fovu'nie (i). Ce qui n'empccliera pas Montaigne de repousser, avec son indépendance native , la partie erronée des théories purement humaines de Plutarque, ou de rejeter comme hallucination d'un grand esprit , les colonies de la lune et quelques autres domifications de l'Ecole platonicienne (2). Ce sentiment de rind('pendance et du vrai est si dominant dans Montaigne, en même temps que notre philosophe est si convaincu que, livré à son propre secours^ loin du foyer de la vraie lumière, l'homme ne saurait posséder longtemps la vérité, que tout en admirant les admirables maximes de Plutarque , il ne laisse pas de nous dire : « Si on y regardoit cependant do bien près, on ne manqueroit pas d'y treuver force contradictions; car c'est discours de raison et purement humain (3). »
Fatigué du néant des procédés humains en quête de la science , las de l'orgueil de la raison et des j)rétentions de l'homme, voilà que notre sage va se
(i) Voir notamment fie (rie Romtiliis, chap. xiv, traduction d'Amyot.
(2) Domifications, cercles ou divisions des mondes. Plutarque admettait ces colons de la Lune.
(3) Liv. II, chap. xii.
faire l'apologiste des bêtes (t) et leur donner le pas sur nous : « car riioninie ne peult prétendre àresa sembler aux plus élégantes des bestes : celles qui « nous ressemblent le plus ce sont les magots (2). »
ce Pourquoy, dit-il plaisanmient , cette préro- « galive que les portes Ibnt valoir de notre stature « droicte regardant le ciel, son origine? Elle est « vraiement poétique, car il y a plusieurs bestioles <c qui ont la veue renversée tout à fait ue)\s le ciel y « et Tencoleure des cbameaux et des austruclies, « je la treuve encore plus relevée que la nostre (3). »
Mais, avant de blesser ainsi riionnne dans son orgueil en le mettant en parallèle avec les bêtes dont il se fait l'ingénieux défenseur, Montaigne a très-résolument dessiné sa pensée et fait connaître ses motifs. Tj'bonune (|ui jii'ésume de son savou* , nous dit-il, ne sait pas encore ce (jue c'est (|ue savoir. I.,a vérité nous jjrrclie de fuir la mondaine pliilosopliie (/|), (juand elle nous in('id(|ue si souvent (")) ([U(> notre sagesse n'est i\\\v lolie dcvani Dieu; (|ue de toutes les vanités, la plus vaine c'est riiomme; (|ue l'Iiounne (|ui ii'est rien , s'il pense
(i) La Fontaiiip, f;raiul philosophe aussi , devait phis tard l'iiiiiler sur ce point, mais non, à mon sens, sur les points capitaux et spirituels de la philosophie.
(2) Liv. II, chap. xir.
(3) liiv. II, chap. XII.
(4) Saint l'aid aux (>olossiens, II, 8.
(5) Id. an\ Coriiilliiens I, 3, ly.
être quelque chose, se séduit lui-même et se trompe. Ces sentences du Saint-Esprit expriment si clairement et si vivement ce que je veux maintenir, ajoute Montaigne, qu'iKne me faudrait aucune autre preuve contre des gens qui se rendraient avec toute soumission et obéissance à son autorité : mais ceux-ci veulent être fouettés à leurs propres dépens et ne peuvent souffrir qu'on combatte leur raison que par elle-même ( [ ).
C'est alors que Montaigne fouette les résistants; qu'il s'empare de l'homme livré à lui-même, « despourveu de la grâce et cognoissance divine, qui est tout son honneur, sn force et lefondenient de son estre ; » qu'il veut voir « combien il a de tenue en ce bel équipage. » C'est alors que, pour humilier les ambitions du Roi de l'univers, il fait parler, agir à côté de lui , sur tous les points de son empire , l'insecte, l'oiseau, le chien, le renard, le lion, l'éléphant, les plus petits comme les plus grands des animaux, et tout cela , avec ime verve, un enchaînement, un charme, un imprévu, une logi([ue, de nature à faire méditer singulièrement l'honune privé de tout secours d'en haut, sur la valeur de son omnipotence ou l'étendue de sa royauté exclusive.
Il V a loin, on le voit, de cette donnée, quant au but , quant aux moyens , à ce phalanstère
(0 Liv. II, (liap. \n, édil de V\\, Louatulrc, pa;;(' 974.
302 CHAPITP.K QUATRIÈME.
bizarre et, en apparence, sérieux, que Michelet vient d'imaginer au profit de lànie de l'insecte et de l'oiseau appelée à chanter, un jour, en compagnie de l'ànie humaine, un concert éternel devant Dieu.
Et toujours en verve contre les raisonneurs , les définitions , les écoles , Montaigne s'écrie plus loin : « Fiez-vous à vostre philosophie; ventez- « vous d'avoir treuvé la febve au gâteau; avoir « ce tintamarre de tant de cervelles philosophi- « ques ( I ) ? »
Croit-on que ce rationnel mépris de la raison fut exprimé, sans intention, au milieu du tintamarre de ces cervelles de docteurs c[ui tous, dans ce sanglant gâchis qui désolait le siècle de Montaigne , se vantent et a^^oir seuls trouvé la fève au gâteau !
Explic[uer Dieu, le traduire au tribunal de sa raison, n'est-ce pas quel(|ue peu, ce semble, en usurper les attibuts : Montaigne étreint ces penseurs téméraires, qu'il compare au Phaétonde la Fable, et les culbute de leur char, en leur criantavec Horace :
u Enfle-toi, pauvre honnne, et encore et ence core; <|uan(l tu crèvei'ois, tu n'en approcherois « pas (u). »
YA |)()ur nous arracher toute idée de supei'be,
(i)Liv. Il, rhap. XII.
(a) Iii\. II, ( liap. \ii.
s*il nous en j)oiivait rester après ce qui précède , il nous avertit ensuite que « Ainsi que des santés vi- « goreuses naissent les mortelles maladies; ainsi « des vives agitations de nos âmes, les plus excel- « lentes manies et les plus destraquées ; il n'y a « qiiun tour de cheville à passer de Cun à l'an- « trei^i). » Il n'admet pas qu'avec les moyens bornés de la raison, nous puissions escalader le ciel et ressaisir la science pure^ ni juger les actes de Dieu.
Aussi rappelle-t-il avec complaisance cette confession humble et haute à la fois de Socrate, élevé au rang des sages par les dieux : « Qu'il savait « cela, qu'il ne savait rien. »
Tacite devait dire plus tard : « Snnctius est ac a reverentiiis de actis Deoriun ciedere quant « scire (2"), » et, après eux , saint Augustin : Me- « lias scitnr deiis^ nesciendo. »
Pourquoi prétendre à expliquer les règles générales qui régissent les mondes, quand nous avons peine à comprendre les lois qui gouvernent notre monde , ce caveau oh nous sommes , qui ne sont pourtant que règles municipales (i)^ L'absolu est le secret de Dieu. Ces idées ne prédisposent pas Montaigne à l'indulgence envers les rhéteurs, les philosophes , les savants , les grands prêtres de
(i) Liv. II, chap. xii.
(a) De mor. German., chap. xxxiv.
(3) Essais, liv. II, chap. xii.
304 CHAPiTRE QUATRIÈME.
la raison , à tous les temps , qui ont enferme la vérité clans le cercle de leurs syllogismes , ou qui se sont crus des sages, parce que, moins certains de leur fait, ils déclaraient et définissaient leur doute. Il se rit de tous ces songe-creux dont un rien tournevire le sens ^ ou démontre .dans d'éloquentes pages la contradiction, l'incohérence des systèmes parmi les plus illustres noms; en même temps que l'inanité de la méthode des douteurs, la trahison de leurs formules, affirmatives quand ils pensent douter; et , pour essayer d'une plus prudente expression sur la science et ses incertitudes; pour la mettre en harmonie avec noire difficile langage, pour rester dans les moyens humains, il ajoute : « (-ctte fantasie est plus seurement « conçeue pai" une interrogation : Que scay-je? « Comme je la poile à la devise d'une halance. »
Voilà le grand mot prononcé : celui qui , pour la plupart, rattached'un étroit lien Michel dcMontalgne à Pyrrlion, peut-être même à Zenon, qui, de peur d'anirmer, niait le un, ce principe (U; tout mouvement ; niait ensuite le mouvement devant Di(rgène , (jui, j)()ui' toute réponse, marchait.
De honne foi, je h; demande, le doute est -il permis sui' la naliu'e de ce doute, dans la houche de Montaigne, après loiil ce (|ui prt'crde cl dans les conditions de ses ('crits? N'est-ci' (|ue le doute humam ou la sagesse? V.st-ce, au (onlraire, le doute
PHILOSOPHIE UK MONTAIGNE. 30»
religleuK ou l'impiété, ainsi qu'au fond l'estlnient et l'enseignent ceux qui discourent du sceptique Montaigne , soit avec une transparente tendresse, soit avec une douleur sérieuse? La (jueslion mérite qu on la pose, et je ne comprendrais rien de plus indigne de Montaigne que d'hésiter à l'aborder. Pour vider avec moi cette intéressante question , veuillez vous rappeler l'assise philosophique sur laquelle le sincère Montaigne se place avant d'argumenter : absolue crovance en Dieu , foi entière en une Providence pleine et constante, qui dirige avec la même facilité \ événement cC une bataille et le saut (Fane puce. Rappelez-vous ses réfutations^ des athées , ses moqueries charmantes à l'endroit des douteurs qui ont contesté, en tout ou en partie, ces vérités métaphysiques. — Et si vous n'avez pas oublié les prémisses, vous aurez déjà tiré les conséquences; vous aurez déjà conclu avec moi que le scepticisme de Montaigne demeure un procédé de la science , un moyen pour y marcher le plus utilement, ime confession de sa relative impuissance et une attestation de Dieu, l'absolue vérité. Ensuite , s'il ne nous déplaît pas trop de continuer cet examen , vous persisterez , je l'espère.
Montaigne a tout analvsé ; il s'est demandé si le flambeau de la raison suffisait pour tout éclairer, ainsi (pi'on le prétendait de son temps, et répétant
306 ClIAl'lTUE QUATRIÈMli.
avec Platon : « Que les exactes raisons ne sont en « nostre main ni en inorlelle main -, plus nous « nous renvoyons , ajoute-t-il , et commettons en « Dieu, et renonçons à nous, mieux nous en va- (c Ions. Dieu a faict nous et notre cognoissance. « Pourquoy le vouloii- asservir aux apparences « vaines et foibles de nostre entendement (i )? »
Ce qui revient à dire que toute science émane de Dieu et ne constitue pas im très-effrayant scepticisme.
Cependant , au dix-septième siècle , un de ces lionunes dont la grandeur ëtomie , Biaise Pascal , dans un parallèle entre Montaigne et Epictète, disait : « JNIontaigne est im pyrrhonien piu* : sur ce « principe roulent tous ses discours (2). »
C/était en 1654? Pascal entrait en retraite à Port-Royal des Cihamps. Il s'entrclenail de Montaigne avec M. de Sacy, dès la première heure de sa venue dans le saint lieu. Son àme qui débordait d'amour, son cœur <[ui traversait le monde pour chercher Di<Hi ; la passion de son inquiétude et la ferveur de ses désirs, s'acconnnodaient mal ^
(i) Liv. lî, cliap. XII.
(9.) Pcnsi'cs de Pascal, cdit, 1844, vol. I, p. 348 *'' suiv.; i-iiirelieii avec M. de Sac y.
l*iisc;il commcnrail ccUe dernière pi'iiodc de sa nîc dont l'artlciM' (!"■ sa di'votion abréga peut-être le eoiiis. Il mourut^ connue on sait, à Irenle-neur ans.
PHILOSOPHIE DE iMONTUGNE. 307
en ce moment, de la pliilosopliie modérée de Montaigne , de son calme un peu inaltéré , de ses jugements généraux au milieu d'une épocpie de lutte, et peut-être de l'absence d'actuelles affections que trahissaient les façons de ce sage. Il le trouvait trop désintéressé de tout , et, bien que son ami fidèle aux jours mondainsde sa jeunesse, il semble, quand il rapprochait ce livre de son cœur, qu il ait senti comme un frisson de froid : de là peut-être cette sévérité et cette erreur de jugement; de là cette confusion, selon moi, quant au pyrrhonisme de Montaigne, entre le moyen et le but , entre les conditions de la logique humaine et les inaccessibles attributions de Dieu.
Je vois bien , en lisant Montaigne , que sa pensée a eu ses heures d'anxiété. Je ne cherche pas à méconnaître ([ue sous la forme naïve, on ne sente parfois le frémissement de cet esprit puissant, et comme une tentation vers le doute absolu. Je ne veux pas décréter un ÎVIontaigne simple de cœur comme un enfant, résigné comme im cénobite : je m'efforce de le présenter tel que pour moi il a vécu ; sondant les arcanes de l'âme , avançant plus qu'homme de son temps vers la science, arrivant à chaque instant jusqu'à cette mystérieuse barrière du fini à l'infini, la reculant ainsi que les privilégiés la reculent; reconnaissant bientôt qu'il ne peut aller au delà ; que la lumière de la raison s'éteint
quand ou se penche trop vers les abîmes ou ([u'oii s'élève dans les cieux; souvent près de succomber au vertige du doute général, mais, revenant alors vers le possible d'un élan vigoureux; se rappelant, dans la sincérité de son bon sens, qu'il n'est que l'émanation limitée d'une puissance sans limite, et « se renvoyant à Dieu (i). »
C'est alors que Montaigne écrit ; ([u'il comprend et qu'il enseigne d'une si désespérante manière les dangers de la raison métaphysique; qu'zY la foule aux pieds , ainsi qu'il nous l'a promis au début. Sa conscience , inspirée par les maux de son siècle , rejette la souveraineté de la raison et des scolastiques docteurs. Qu'il ait poussé un peu loin ce nrepris des certitudes humaines; (juc pour abattre la frénésie des raisonneurs, il ait souventamoindri, sans pitié, les droits de la raison, je le concède volontiers. N'allez pas croire, cependant , qu'un logicien comme Montaigne ignore la portée de ses armes ; mieux qu'un autre il sait à merveille « que « le jugement est un outil à tout sujet , » et il manie assez bien l'instrument.
Quoi qu'il en ait dit de la science , « c'est à « la vérité, j)our lui , une très-utile et grande par- « lie : ceulx qui la mesprisent tcsmoignent assez « leur l)estis(> ; il croit, par c\[)<;ricnce , aux pro-
(i) Ijv. II, cliap. XII.
PHILOSOPHIE DE MO^iTAlGNE. 309
« grès de la science qui ne se jette pas en moule a et demande un effort continu , mais il n'estime « pas pourtant sa valeur jusqu'à cette mesure « extrême qu'aulcuns lui attribuent (i). »
Rien ne le détourne, on le voit , du dessein qu'à mes yeux, il poursuit. Sa controverse est le moyen.
Nous pouvons , si je puis ainsi parler, selon les concessions de Montaigne , atteindre la science à mi-côte. Gardons-nous d'en prétendre gravir les suprêmes hauteurs. Voilà son prudent scepticisme. Abstraction faite du milieu qui a pu déterminer ce qu'on appelle son svstème, est-ce que cette donnée sur la poursuite du vrai s'éloignerait beaucoup des plus irréprochables traditions? Est-ce que l'homme ne paraît pas fatalement condamné à ressaisir, par des efforts incomplets et sans fin , les débris de la science qu'au jour de sa royauté primitive il avait reçue d'intuition? — Consultez l'âçe des sociétés diverses ; vovez ces formules acceptées sans démonstration aux premiers siècles du monde , perdues avec la nuit, retrouvées avec la lumière, toujoui's exactes, et que le savoir moderne, si avancé, étudie encore en tâtonnant : ne comprenez-vous pas que ces parcelles d'un tout qui a pu être la science , ne se condenseront jamais entières entre nos mains, et que la science tempérée, recom-
(i) Liv. II, chap. XII.
mandée par Montaigne , en même temps qu'elle excluait la j^rctention « cPassen'ir Dieu , » restait dans la limite des choses et dans la sagesse de l'esprit?
Il ne se condamne pas pourtant à l'impuissance; il ne vous déshérite pas du droit et du honheur de connaître : seulement s'efforce-t-il de planter des bornes à l'humaine ambition; tasclie difficile (i)!
Quand il necomprend pas, il.s'«/7Y'/e,il regarde^ ainsi qu'il l'avait écrit en lettres majuscules sur les murs de sa librairie , et alors qu'en l'état il dit : Que sais-je? Voltaire est-il fondé, ainsi qu'il le fait si fréquemment, à le réclamer pour son maître?
Tacite n'est pas, que je sache, considéré comme un sceptique irréligitaix. Tacite, sans être un fervent, est rempli de la pensée des dieux, et cependant, I)i(Mi souvent, (juaiid il ne comprend ])as, il s'arrête, il regarde , désigne , à la façon de Montaigne, ce (ju'il ne peut définir, et s'écrie à son tour : Que sais-je Pou Incevtanil formule du grand historien que vous retrouvez, à chaque pas, aux Annales et dans ses Histoires.
La recherche ainsi disciplinée, Montaigne aime la discussion : il sait tout ce que cet échange dégage d'aperçus, développe d'idées; tout ce (|u'il peut rcclKiei' (reri'cur.s, de pi'cjugés, en epuraul le goût.
(i) Ijv. II, rliap. XII.
PHILOSOPHIE DE MONTAlGiNE. Slt
Vous avez lu son immortel traité de WJrt de conférer (0 ; vous savez que le plus fructueux et naturel exercice de V esprit, c'est, à ses yeux , la conférence.
(f Nous sommes nés à quester la vérité ; il ap- « partient de la posséder à une plus grande puis- « sance. Elle n'est pas, connue disoit Démocritus, « cachée dans le fond des abîmes , mais plustost « élevée en hauteur infinie en la cognoissance de « Dieu.
« Le monde n'est qu'une escole d'inquisition. » Plus loin, c'est lui encore qui nous dit : V Je festoie et caresse la vérité en quelques « mains que ie la treuve , et m'y rends allaigre- « ment et luy tends mes armes vaincues , de loing « que ie la veois approcher. Et pourveu qu'on « n'y procède pas d'une trongne fa) trop impé- « rieusenicnt magistrale, ie prends plaisir à estre « repris. »»
Il est donc toujours conséquent avec son système ; et quand , pour régler l'art de conférer, il appelle de ses vœux la création d'une Académie en France , c'est apparemment qu'il ne veut pas proscrire la science; mais il la veut régler et limiter dans les bornes humaines. La vérité absolue n'est pas pour lui dans les abîmes ou la noyait Dé-
(i) Liv. III, cliap. viir.
(2) Mine anoganlc.
mocrite, mais en haut, dans le sein de Dieu; et ce sentiment du philosophe, nous le retrouvons en dehors du célèbre chapitre xn, où chacun a voulu enfermer principalement sa doctrine.
C'est au milieu de W-J/f de conférer que Montaigne, toujours indépendant d'allures, nous rappelle, sous un voile de moquerie, à l'exacte appréciation des hommes; théorie saine, qui fait du bien au cœur et raffermit les courages; maxime simple et droite, dont on se repent d'avoir dout(^ quand le malaise ou l'inquiétude vous ont saisi, en présence des élévations non justifiées dont le monde fourmille toujoiu's; car le doute en pareil cas lend à fausser les consciences , à amoindi'ir la dianité. « Nous nous persuadons, dit-il , que cet liomnie , « croissant de train et de crédit , il est creu de mé- « rlle : nous iugeons de Iun , non selon sa valeur, « mais à la mode des ieclons, selon la prérogative « de son reng. » Ce qu'il enseigne sur la nécessité de juger l'homme absolument, il le pratique; et quand il ('crit au cliancelier Mich(>l de L'Ilospilal, si justement fils de ses oeuvres, c'est sous l'empire de cette penscn^ de justice et en vue de l'intérêt public, tant engage; à ce que chacun soit classé, non à la mode des jetons, mais selon le droit de la valeur, (|u'il hil (lil des le (K'hut : « Monseigneur, « j'ai opinion (jiievous aultres, à qui la fortune et <f la raison ont mis en main le gouverMoment des
« affaires du monde, ne cherchez rien phis cmiou- « sèment que par où vous puissiez arriver à la « cognoissance des hommes de vos charges (i). »
Par les mêmes motifs , en histoire comme dans la police intérieure des Etats, la pureté des intentions, la grandeur ou l'honnêteté des caractères obtiennent-ils tous ses respects, abstraction faite des résultats. Ce n'est pas lui qui aurait gravé au frontispice de ses œuvres, ainsi que certains liisloriens de nos jours, ce matérialiste mot : va' viclis ! Il me semble, au contraire, voir passer sur la philosophie de l'histoire, telle que Montaigne la comprend , comme un souffle du vieux Joinville.
Montaigne devait subir le sort des grands hommes de rintelligence , — la contrariété des jugements , — malgré tous les soins (ju'il avait pris pour mettre ses lecteurs d'accord. L'anti(|uité fournissait des formules personnifiées dans ses j)liis illustres philosophes, de chacune de ces fonnules, on a tour à tour fait Montaigne. A côté de Pascal, qui retrouve Pyrrhon dans notre Sage , et dont la voix puissante résonne encore peut-être aux oreilles de ceux-là même qui sembleraient ne plus l'entendre (2), d'autres n'ont vu en lui qu'Épicure;
(r) LeUre V, à Monseigneur de T Hospitul, chancelier de Fmitce, édition Le Clerc.
(a) J. V. Le Clerc ne s'éloigne pas sensiblement de l'appréciation de Pascal, quoiqu'il n'entende pas la ratifier, dit-il.
et cette sentence , plus douce au fond , malgré la violence de la forme, n'était pas, selon moi, plus fondée (i) ; elle trouve encore de nond)renx ])artisaiis(^2). Non t|ne je méconnaisse entre Kpicure
(i) Arnault, Nicolle et même M, de Sacy, de Port-Royal, quoique le jugement porlé par ce dernier ait été plus empreint (le la douceur de ses mœurs.
(a) Ces lignes étaient écrites, quand j'ai lu, dans le Journal des Débats Au 19 janvier i855,à l'occasion de l'édition du Montaigne et du La Bruyère de M. Cli, Louandre, une appréciation très-sommaire de notre philosoplie , par M. de Sacy. Point n'est jjesoin de dire que si on peut se souvenir de Port-Iioyal en pensant à ce religieux et fort distingué publiciste, ce n'est pas à lui qu'on peut prêter conlie Montaigne un parti pris de malveillance. M, de Sacy relève peutêtre de Port-P»oyal par l'accentuation des croyances; il s'en éloigne par un esprit de tolérance rationnelle. Toutefois, qu'il veuille me permettre un rapprochement «pii se présente:
En 1654, M. de Sacy, de Port-Royal, conversant avec Biaise Pascal, se défendait d'un façon charmante d'avoir lu Michel de Montaigne. Il y voyait un danger pour la foi et répondait à Pascal, (|ui toiM'tiait, sur la lin de l'entretii-n, à la délénse de Montaigne : « Si on allègue, |)our excuser Mon- « taigne, (|u'il met ilans tout ce (ju'il ilit la foi à paît, nous, « fjui avons la loi, nous devons mettre à part tout ce (|ue dit << Montaigne. »
A la même époque, d'autres solitaires de Port-Royal <omparaient, dans la mauvaise acception dvi mot, Michel tic Montaigne à Kpicure.
En 1 855, juste deux siècles après, M. de Sacy, dv llnslitut, ne se défendra pas de lire et de relire Montaigne. Il ne confessera pas, à ce sujet, la frayeur qu'avouait si s|)iritucllcmcnt son homonyme et son aïeul; mais il n'absoudra pas Montaigne de l'inlcrdit de Port-lloyal, malgré les giàces qui cntou-
et Montaigne une certaine parenté morale. L'un et l'autre ont les goûts élégants pour Vêtre et non pour le paraître. L'un et l'autre remercient les
reronl son verdict : <■ Je l'ai tant lu, l\Ioiitaigne, nous tié- 1 clare-t-ii ; je ne le dis pas pour m'en vanter
« Par l'imagination, Montaigne est Epamiiiondasou Platon;
• j)ar le cœur, c'est tout au plus Épicure
« C'est un écrivain admirable; c'est un dangereux moraliste.
« Comment ne pas l'aimer, comment lui en vouloir pour un « relâchement qui est notre propre excuse? Aimons donc « Montaigne; mais, encore une fois, ne nous en vantons pas.
« J'admire ces gens qui prennent leur air le plus sérieux ,
• le plus profond, pour nous dire qu'ils aiment Horace et
• La Fontaine, comme si on devait en conclure , qu'il sont de « rudes chrétiens! »
C'est l'arrêt de i654 modernisé. Rien d'aimahle comme les termes de la sentence; rien d'amer comme le fond.
Montaigne, dangereux moraliste, atteindrait à peine Epicure; serait-il même chrétien?
Aujourd'hui, comme auparavant, cela ne peut être delà jusliceni chose jugée envers Montaigne, — (pielque pure que soit l'intention, quelques égards que mériletit les juges. — La forme des procédés de Montaigne le rendra toujours injustement suspect à Port-Royal.
J'espère donc qu'on est plus fondé à conclure, avec cette variante au mot de M. de Sacy : « Je Fai tant lu Montaigne, et « je le (lis pour m'en vanter. »
Par contre, je viens de voir, dans un ouvrage bien remarquable d'élévation, de logique et souvent d'éloquence, ^/w^e^ phïlosophiquex sur le Christianisme., de M. Auguste Nicolas , ancien magistrat, t. 1"% p. 243, édition 1832, (|uel(|ues lignes sur noire philosophe, qui sont de nature à fortifier singu-
316 CHAPITRR QUATRIÈME.
dieux (le n'avoir pas trop mal accommodé leur existence matérielle, et de les avoir fait naître en bon lieu (i). ]7un et l'autre enseignaient que la grande chose de la vie était de vivre à propos. Tous les deux recommandaient, avant tout, la mesure.
Comme le philosophe grec , Montaigne j)rofesse que Dieu seul est la sagesse et la science absolue ; connue lui , il envisage la mort sans trembler, et il se prépare à bien mourir.
Vous pourrez même , au chapitre de V Expérience (2) retrouver plus marquée encore cette inclination vers la mesure en toutes choses qui caractérisait Epicure; cette glorification des jouissances modérées , intelligent usage de son être.
Il se fait tard dans l'existence de Montaigne ; « Il est temps de tourner désormais le dos à la « compagnie. »
Pourquoi se tenir sur le chemin de la jeunesse?
« Elle va vers la vie , noiisdil-il. // on re-
« vient »
lièreinent mon opinion. Mallionnuisomenl , M. A. Nicolas, n'ayant pas à traiter de Montaigne, n'en a parlé (jne d'une manière inciilcnto. Hier, je ne connaissais pas son livre; aujourd'hui, je regrette que ce compalriole de Montaigne n'ait pas eu ])lusde temps a lui donner. Son cadre ne le comportait pas; mais la i»iiilosopl)ie y perdia, car, celte fois, Montaigne eût trouvé un peintre puissant et dans le vrai.
(i)E|)icure,34i avant.!. -C-. descendait, allirmait-on, d'Ajax.
(i) Liv. III, cliap. XIII.
rim.OSOPHlE DE MONTAIGNL. (17
11 a le droit de vivre un peu pour lui, de rassembler ses jours et de traiter doucement sa vieillesse. C'est alors comme un écho dlJoi'ace (jui nous arrive avec l'invocation à Apollon , iils de Latone :
« Friti pnialis et wilido inilii ,
« Latoe,d(mex et precnr inlc^ia
« Cum mente, nec titriiem sciiectiiin
■ Degere, nec cjt/u/ru caieniein (i). »
Dans ce détachement philosophique, dans ces attiques jouissances, sans doute, vous rcnicoiitic/ , j'en conviens, Epicure. Empressons-nous d'ajouter que ces rencontres ont bien leur charme. Jusque-là, dans ce parallélisme, qu'est-ce (jui altère le portrait que je m'efforce de copier? N'estce pas la tempérât ute de Montaigne? im peu de lassitude, du froid au cœur, le besoin de se réchauffer, d'être tendre envers ses vieux ans? Inévitable conséquence des milieux oii il vit dans son intérieur, à Montaigne, ou en dehors, avec un siècle qui le blesse. Peut-être aussi , la prédisposition qu'il ne faut pas absolument nier , tout en amoindrissant son rôle.
Epicure est d'ailleurs une assez grande illustration pour qu'on prenne ses beaux cotés, sans déparer aucun modèle. Ce sage si mal appn'cié
(i) Of/r.ç, 1,3 1, 17.
318 CHAPITRE QUAÏP.IÈMi:.
(lu vulgaii'e fut , comme on sait , une des gloires véritablesde l'école philosophique. De mœurs trèspures, au témoignage même de son plus constant adversaire, le stoïcien Chrysippe ; d'une inaltérable sobriété , d'un dévouement sans bornes à ses amis , ayant par-dessus tout la religion de sa parole. Pensez-vous que ce fut un mince homme que celui qui , torturé par la douleur, déchiré parun mal atroce ( i ), écrivait h son disciple favori, TIermachus, le bilan de son dernier jour; iw\ souvenir de la philosophie qui donnait la joie h. son ame, oubliait volontiers ses souffrances , et remettait , legs précieux , à son cher TIermachus, V obligation de protéger les enfants de Métrodore (2) !
Qu'il V a loin d'Epicure souriant à la mort , crovant à limpérissabilité de l'idée, à ce dandy à moitié ivre, trébuchant couronné de fleurs entre des amphores et des femmes, comme un beau fils des Sybarites; àcetEpicure, en un mot, que le vulgaire a consacré et qu'il gardei-a malgré nous : — Fox popiili, 1 ox Dci !
Faites la part de l'amour de la gloire; du chef de secte qui j)arle en Epicure mourant : il i-estera toujours derrière un testament pareil, un Iionune fort.
iNIais s'il y a (]ut'lque ressemblance entre Epicure
(i) 1^ p'nrrc, avec une lésion à la vt'ssie. (2) (]iccro, ftc riiiiiitts^ 11 -3o.
et Montaigne , dans la conduite de la vie , quelles différences profondes dans leur philosophie la plus intime et a\issi dans leurs préceptes de morale !
L'un désintéresse les dieux de tout rôle dans la création, de tous soins de l'humanité ; — sa morale, par suite, repose sur l'intelligente entente de l'intérêt personnel, et, dans cette donnée, sur l'harmonie des rapports; — c'est la religion de l'utile; c'est Bentham , plus les Grâces, à qui sacrifie peu l'économiste anglais (i).
L'autre invoque une nature plus excellente qui a/ait le mondes une Providence qui veille sur les grands et les humbles , qui dirige et qui prévoit tout; sans limites, comme Dieu lui-même; inclinant a^ec la même facilité V événement dune hataille et le saut dune puce. Sa moi-ale, par suite , repose sur le culte absolu de l'honnête , sur le mépris relatif de l'utile.
« On argumente mal l'honneur et la beauté « d'une action par son utilité, disait Montaigne , « et conclud-on mal d'estimer que chascun y soit
(i) Epicure est pour Benlliam le type le plus parfait. • « Epicure, il est vrai, dit cet économiste , a seul, parmi les
« anciens, le mérite (T avoir connu la véritable source de la morale.
« — Mais supposer que sa doctrine prête aux conséquences
<■ qu'on lui impute, c'est supposer que le bonheur peut être
« ennemi du bonheur même. >> Traité de Législation civile et pénale , de J. Bentliam, traduit
par A. Duniont, troisième édition, tome I'"'', page 82.
« obligé, et qu'elle soit honneste à chascun, si « elle est utile (i). » Il ajoutait, en parlant d'Epicure : « Epicurus, duquel les dogmes sont irréli- « gieuN: et délicats (2). »
L'indolence qui croit amener l'insensibilité des maux, par l'imprévision résolue de tout ce qui peut produire le mal ; la vie pliysique de la brute, en un mot, relevée par l'esprit de l'homme, dans l'intérêt exclusif de l'équilibre et des satisfactions physiques de la brute. Cette doctrine matérialiste d'Epicure qui flétrissait les beaux côtés de son école, blessait profondément la philosophie spiritual iste de Montaigne. Il y voyait l'effacement du libre arbitre, a l'anéantissement de l'homme (3). » Il répète avec Cicéron cond^attant aussi Epicure : « On paye cher cette insensibilité ; on la paye par la dureté de l'âme et l'hébétement (4). E,t il ajoute : « Le mal est à l'bomme, bien à son tour : ny la douleur ne lui est toujours à fuyr, ny la volupté toujours à suyvre (5). «Epicure avait écrit, au contraire : « La nature du bien s'engendre de la fuite du mal. )i Coiilinuant ses vigoui'cuses attaques. c6ntr(> le pliilosophe grec (pii refusait de faire hon-
(i ' I.iv. III, cliap. I.
(3) Liv. II, chai), xi.
(3) Liv. II, (liai). ^"•
(4) Liv. II. cliap. XII,
(5) Cic, Tusiiil., III, 7.
PHlLOSOPHIli DE MONTAIGNE. 331
nenr à Dieu do la création de ce monde, mais l'attribuait à la chute intelligenlc des atomes crochus : Pourquoi, dit-il en substance, les atomes d'Epicurus,qui ont formé tant de sortes défigures, ne se sont-ils jamais avisés de bâtir, en tombant, une maison ou un soulier ! Pourquoi une poigiuuuh' lettres grecques, jetées en l'air, n'arriv(>raient-elles pas,ens'accrochant, à reproduire l'Iliade ( i) ?Fautil rappeler enfin ses préférences pour le j)hilosoplie Plutarque, l'implacable ennemi d'E[)i(;ure f 2)? Plutar({ue, on le sait, conseille la vie intellectuelle, Epicure, l'étude et la pondération des jouissances plus palpables.
Qu'est-il besoin de poursuivre? Qui ne comprend l'immense abîme qui sépare deux philosophies, deux morales, dont l'une maléiialise l'homme, dont l'autre le rattache à Dieu! — Si je ne me trompe, ce qui précède ne coi-iespond jias
(i) Liv. II, chap. xii.
(2^ Plutarque discourant, dans son verger, avec Aristodèine, Zeuzippe et Théoii, ses disciples, sur la doctrined'Épicure, développe, dans la plus attachante des conférences, cette thèse spiritualiste et cfirctienne,(\ue « le corps est un lieu bien étroit et bien maigre pour y placer le bonheur. » Il flagelle et met à néant les théories matérialistes de l'école épicurienne. OEuvres morales, chap. ayant pour titre : Ou ne peut vivre heureux selon la doctrine (c'est-à-dire en suivant la doctrine) d'Épicure.
(lavanlago à la (juallfication tle déisme atlacliée, par d'autres critiques, à la philosophie de l'auteur des Essais.
Tves uns en font nommément un déiste , qui ne croit pas l'âme immortelle (i). Les autres, réservant, avec un soin académique, tout ce que peut amener un mot explicite sur le côté religieux de Montaigne, et par suite, à uion avis, en impliquant la négation , le comparent si parfaitement à A oltaire (|u'il e/i serait le préciirsear (a). Voyons :
JMontaigne vient de converser avec les sectes et les philosophes anciens (3) : c'est un moyen pour son lecteur d'apprécier ses prédilections , si l'on admet , connue aucuns le prétendent, (pi'il aime à procéder ainsi, h naviguer, quand il lui plaît, sous pavillon étranger. Il traverse, sans s'y arrêter, les eaux où les matérialistes ont jeté l'ancre, etre- ])ousse le négateur Zenon; mais il combat aussi à outrancelephilosophe Lucrèce (/|)^ qui se rapproche et de Zenon et d'Epicure. Le déisme de ce dernier ne le satisfait pas davantage; il ne saurait concevoir
(i) 1\1. Naij^eotijédit. i8oa. Cela ne résulte-t-il pas eneoie, pour (lui juMiètie au fond, des jugements de M. J.-V. Lecleic, etc.?
(a) Discours sur la vie et les otwrages de Monlaif^ne, in fine, par M. J.-V. Lecicie.
(3) Liv. II, iliap. XII.
(4) (le t|iii ne l'empèelie pas, on le sait, de rendre honnnage au talent \i;^<)iu('ux de Lucrèce poète.
un Dieu réduit à rinaction, condaïunô à une éternelle impuissance, dans un égoïste isolement; et s'il ne comprend pas, sans injure pour la c^randeur divine, d'aussi peu enviables conditions, s'il admet une intervention active, une Providence de Dieu, il en déduit tout naturellement la subordination de l'homme, l'expression pul)iic|ue de sa reconnaissance, le rapport de l'hounne à Dieu,