‹ Michel de MontagigneChapitre 5 sur 77 · IV · texte numérisé non relu

IV

(i) L'affection cpie lui portait Montaigne l'a rendu peutêtre indulj;enl poiu' le caractère de Sénè([ue.

Séucfpie, condamné par Néron, avec le choix tie son supplice, se fit ouvrir les veines, et mourut en discouratit, assure-t-on, sur l'immortalité de l'âme. C'est lui (jui , malj^ré des contradictions (jui font tache à sa philosophie, revient sans cesse à des idées religieuses et représente si souvent l'âme vertueuse comme; une |)()rlion de Dieu. Sans tenir compte de la correspondance prétendue entre Sénèque et saint Paul, il parait certain (jue le philosophe avait eu des rapports avec le grand Apôtre. — Tout au moins dut-il se préo«"cuper vivement de la nouvelle lumière (|ue l'enseigneur des nations répandit, [xiidant deux ans, sur la vieille cité deilome. On ^eiit

Voilà les philosophes anciens avec lesquels notre sages'aiTctc, qu'il enferme dans sa librairie (^t (|u'ii épouse dans son eœur. Mais, alors même qu'il incline vers ces modèles de son elioi.v , n'ayez garde qu'il s'égare dans des théories trop abstraites, ni qu'il accepte en entier des bagages qui pourraient être embarrassants. Il butine, il cherche, il avise; sa personnalité se détache; lui trait l'iiiflique, un mot l'apprend; celui-là entre autres, entre mille autres. Ecoutez-le : « Les mortes morts sont les plus saines (i), » Ce mot-là est-il d'un d(MSte? — Non vraiment. — La pensée de la Providence,

clans sa philosophie comme l'invasion de la pensée chrélienne. « Pour qniconcjue, dit M. Tropionj^, a lu Sénè(|iie « avec altention, il y a dans sa morale, dans son style, dans « sa philosophie, un reflet des idées chrétieruics (|ui colore

« ses compositions d'un jour tout nou\cau Le

« christianisme avait cnvelo|)péSénèque dans son atmospiière • et agrandi en lui la j)orlée des idées stoïciennes. ... Dé- « sormais nous pouvons , comme les pères de la primitive

« Eglise, appeler Sénèque Seneai Nosler Certes une

<• telle renconire de la |)hilosophie cl du stoïcisme ne sau- « rait être fortuite. ,

L'éminent écrivain termine son examen par ce mot hien significatif : « Le christianisme a été encore (et ceci est au pied de la lettre pour les plus incrédules ) ««e descente de l'esprit rPen haut. {De l'iitjluence du christianisine sur le droit romain, p, 76 à 89. )

(i) Liv. H, chap. xii. — Montaigne emploie cette expression dans le sens religieux du renoncement, du détachement de soi-même, pour revivre dans l'élément intellectuel.

de l'immortalité de l'àme emporte exclusion du déisme.

Resterait donc la comparaison philosophique de Montaigne avec Voltaire.

J'éprouve', à cet endroit, non point l'embarras du fond, maisl'incjuiétude de la forme. Avec les yeux de ma conscience, j'y vois, ce me semble, assez clair pour ne pas me tromper de figure. Ce me serait une bien grosse confusion, si je plaçais dans la librairie de Montaigne le philosophe de Ferney, et le gentilhomme périgourdin dans le cabinet de Voltaire. Mais l'inquiétude de la forme, je la confesse, ne serait-ce que pour l'abjurer. Bientôt Voltaire aura dormi dans sa tombe aussi longtemps qu'il vécut sur la terre. Le bruit qu'il fit aurait pu se calmer, et nous devrions , dans la galerie de nos illustres morts, en j)assanl devant son portrait, le discuter, le juger, sans folle tendresse et sans colère, puisqu'on l'appelle Ihistoire et nous la postérité. Nous devrions au moins, quand son nom vient réveiller nos affections ou nos tristesses, le traiter avec cette mesure {|u'Epicure nonnnait la sagesse , et (pie IMontaigno prali(|iiait. J'y serais bien jjIus obligé (ju'im autre, j)uisque , discoui'ant sur Montaigne, je tc'moignerais ])ar là, (jue l'élude i\c ce grand maître m'aurait apporté (juchjues Iriiits.

A merveille, je sais tout cela , et j'en comprends les avantages. Je respecte au plus haut degré l'im-

PHILOSOPHIE DE MONTAIGNE. 33i)

passibililc du style, la magistrale ordonnance des lignes et l'hygiène des placides idées. Je sais aussi combien les didactiques allures, nuancées d'un grain d'ironie , prêtent d'autorité à la critique, et, aux écrivains qui les adoptent , d'apparente supériorité. Comme je ne vise à aucune, je me débarrasserai donc de la cérémonie, ainsi que le conseille Montaigne, et par suite exprinierai-je nettementce que je pense du parallèle avec Voltaire.

Voltaire , qui touchait à tout et se gênait si peu à l'égard des honnnes et des choses, nous pardonnera , s'il lui plaît, de dire un mot de lui sans fausse réserve , mais franchem^ent aussi sans fétichisme. D'ailleurs, Voltaire n'est désormais que le prétexte ou le drapeau des idées qui lui ont siu'vécu, et l'on m'accordera , j'imagine , qu'au nom même de la liberté, chacun ait philosophiquement le droit de choisir son drapeau.

Je veux bien, pour cette troisième partie de l'examen de iNIontaigne, ne prendre que le côté de la philosophie , de l'attitude générale ou pratique desdeuxgrands hommes comparés, en réservant la question de théologie, comme dit M. J. V. I^eclerc. J'ajoute même que le point théologique, tel qu'on l'entend d'ordinaire , se trouvant hors de mon ressort, je n'aurai garde d'y toucher, et croirai-je me conformer ainsi aux données de Michel de Montaigne ; — mais nullement par les motifs qui ont dé-

terminé à s'abstenir l'appréciateur que je viens de

citer.

Ce côté général et sommaire d'attitude, aussi éloigné qu'il puisse être d'une question d'orthodoxie , ne saurait cependant ne pas impliquer dans son sens élevé, la philosophie respective des deux maîtres qu'on veut assimiler, et par suite, ahstractivement, le côté religieux, en même temps que le procédé ou système.

Michel de Montaigne veut, il le déclare lui-même, arracher aux raisonneurs les cliétU>es armes de leur raison.) et leur faire 1)aisser la tête et mordre la poussière, sous l'autorité et révérence delà Majesté divine (i).

Vous tous qui l'avez lu, vous savez s'il a tenu parole.

Voltaire consaci'c im siècle à tout condjatlre, à tout détruire, au nom souverain de la raison. C'est le néant de tout(î autorité, le génie vivant de la révolte ; c'est la royauté de l'orgueil. Pas un de ses actes (jui ne respire cet inq)étueux sentiment ; |)as une de ses lignes , ([uand il écrit vraiment pour son système, qui ne révèle sa volonté de tout broyer dans le creuset de la raison.

Prenez au hasard sa Correspondance avec d'Al('iii!)cil :

i(> avril I7().'), Il" \(')\. « Mou clier appui de

(i) \À\ . II, ( li.ip. \ii.

« la raison, fournissez-moi souvent de ces pelils rt stylets mortels à poignée d'or enrichie de pier- « rerics. Vinfàiuc périra, etc. (i). »

Prenez son Examen iinportaut de niiloi d Itoliinhioke : « ïu adores un Dieu par Mahomet, et « toi j)ar le grand Lama , et toi par le pape. Hé ! « malheureux , adore un Dieu par ta pro])re rai- « son. Un honnne ([ui reçoit sa religion, sans exa- « men, ne diffère pas d'un hœiif cpTon attèle (2). »

Montaigne, sur ce même sujet , avait écrit près de deux siècles auparavant : « Quelque apparence « qu'il y ait en la nouvelleté, je ne change pas aysé- « ment, de peur de perdre au change; et puisque « je ne suis pas capable de cheoisir, je prends le « cheois d'aultriii et me tiens en l'assiète oii Dieu 'c m'a mis; aultrement je ne saurois me garder de « rouler sans cesse (3). » Cette maxime fait le fond d'ini livre, incarnation de son auteur.

Quelle harmonie avec Voltaire ! Quels rapports dans les procédés et le but 1

Vous avez vu combien fut sincère le s[)iriliialisme de Montaigne, sa préparation à la mort , sa foi en l'immortalité de l'àme , bien que, préoccupé du but qu'il vise , il ait trop rabaissé, sur cette su-

(i) Edition de 1819. L'injùme ou le christianisme, sont, on le connaît, deux n)ols .synonvuics pour Vollaiic.

(2) Avanl-propus.

(3) Cliap. XII, liv. II.

blime matière , l'effort coinpréheiisif de la raison ; vous connaissez son exclusif amour pour les deux philosoplies anciens qui avaient fait de la perfectibilité de l'homme et de l'immortalité de l'àme une plus éloquente profession (i).

Écoutez à son tour Voltaire s'exprimer sur le même intérêt. Il se moque de la superstition des sots, en l'immortalité de l'âme; l'essence divine de l'anie , la haute dignité de son rôle hii paraissent autant de sornettes bonnes à endormir des enfants. jNIais la cynique impureté de son style m'embarrasse pour le citer ; j'aime mieux vous renvoyer à sa Philosophie {"i).

Il discute l'instant supposé de la création de ce pclit dieu cime ; et h la .suite de lascifs, de physiologiques détails : « Voilà donc, s'écrie-t-il , l'Etre « des êtres saisissant ce moment pour envoyer vite « une àme pensante dans son cachot, entre un « boveau rectum et une vessie ! Voilà wwpetil Dieu (c plaisannncnt logé! »

Quels rapports avec Michel de Montaigne?

Le phih)S()j)lie périgourdln met en Imnière, pour écraser notre orgueil sous le poids de la comparaison, l'étendue infinie, rcHernité de Dieu , les solhcitudes de sa providence, ainsi que son action

(i) Pl'il,ir(|ii(' et Séiiî'f|iic.

(a) l" vol., p. I 5() et .su i vailles.

PHILOSOPHIE DK MONTAIGNK. 3i3

constante, universelle. 11 rend le doisme impossible : toutes ses pensées le repoussent.

Voltaire , à ])out de destructions , renonce d'ordinaire à détruire Dieu ; mais il l'isole, le renferme, si je ])uis ainsi parler, dans une prison cellulaire , et veut bien alors nous apprendre (jue « le déisme est embrassé par la fleur du genre humain (i). » Comme il en est la fleur des fleuis , il va sans dire qu'il l'embrasse. « Mais restons-en là, ajoute-t-il ; « toute religion qui propose un dogme à croire au « delà de l'existence de Dieu, anéantit l'idée de '(. Dieu. » Ce qui ne l'empêchera pas, sans pi"oposer d'autres dogmes, et, selon son humeur, d'anéantir parfois l'idée de Dieu.

Ouvres les Mémoires nouvellement publiés du président Ilénault , vous y verrez ce fait, entre, autres, qui vous édifiera sur le scepticisme de Voltaire. Ilénault, âgé de quatre-vini^ls ans, venait de lire un des derniers pampiiiets irréligieux que Voltaire avait lancés sous le nom d'un abbé Bazin. La lettre qu'il écrivit au philosophe, au prétendu abbé Bazin, vous ferajuger des tendances de l'œuvre. La vie est le rêve d'une ombre : poétique impiété de Pindare. Tel était le sujet, au fond, de ce désespérant libelle.

« Je ne suis point théologien , lui disait le pré-

(i) Gliap. xwi, (la Ihiisme. (Miloid Ijolimbiokc. )

« sidentllénaiilt ; ainsi, je ne m'aviserai pas de lai « n'poiulrc (à cet abbé Bazin); mais je suis « boinme, je m'intéresse à l'hunianiLé : je trouve, « je vous l'avoue, une barbarie insigne dans ces « sortes d'ouvrages. — Que lui a fait ce malbeu- « reux qui vient de jx'rdre son bien, dont la fennne « vertueuse vient de mourir, suivie d'un fds unice (|ue qui donnait les plus grandes espérances? « Que va-t-il devenir? Il avait le secours de la re- « ligion ; il pouvait se sauver dans les bras de « l'espérance, et attendre de la Providence, qui ff avait permis ce concours de malbeurs pour « éprouver sa constance, de l'en diklonimager par « le bonbeur à venir. — Point du tout : M. l'abbé « Bazin lui ravit cette espérance, et lui ordoime « d'aller se noyer; car il n'a pas autre cbose à « hiu'e... Ali! du nioms, la religion des païens « avait-elle des ressources! Pandore leur avait « laissé une boite au fond de laquelle était l'espé- « rance; elle était cacbéc sous tous les maux, rc conune si elle était réservée pour en éti'e la réu jjaralion; et nous autres, |)lus barbares mdle « fois, nous anéantissons tout. JNous n'avons con- « serve que les malbeurs; nous détruisons toute « spiritualité... Adieu, mon cber confrère; Dieu « vous fisse la grâce de coiiroinici' Ions les dons u (l(tiil il \oiis a (omblé, par jiiic Ncrilablc ;;lou'e « <|iii iTaiUM poMil de (in ! »

En réponse, Voltaire écrivait, au sujet du président Ilénaiilt , h M""" du Deffant : « C'est un fou; « je reprends toutes les louanges que je lui ai « données. »

Ensuite, on partait d'un éclat de rire, et tout était dit à Ferney. C'était l'amusement du patriarche. « // mtgeait témérairement et incertainement en lo. fantaisie (i). » Bien fouet bien éceri'e/é étaitil , pour répéter encore un mot de Montaigne, celui qui, « par fierté de concevoir des opinions non vulgaires et réformatrices du monde, tachait d'être pire qu'il ne le pouvait , » et oubliait dans ces débauches d'esprit les admirables inspirations, les pages magnifiques ([u'il nous a laissées sur l'existence de Dieu. Mais il était surtout conséquent avec son singulier déisme : il ne croyait pas à la spiritualité de l'âme, ni , par suite , à son innnortalité. Rien de plus logique alors que le suicide. Le flot qui submerge le corps submerge l'àme, et la pièce est finie. — Il n'y a pas de ([uoi applaudir. — La terre est sans voix, le ciel est vide.

Je puis difficilement comprendre , pour ma part, comment cette splendide intelligence mutilait ainsi sa royauté! Comment, au charme de ces émotions «le l'esprit, si vives qu'on ne les peut déci'ire ; dont nul comme lui n'a dû sentir l'enivrement; dont le principe , supérieur à ce qui est créé autour de

(i) Essais, chap. xii.

nous, plonge clans un monde invisible comme en pays de souvenirs; comment ne comprenait-il pas que ces divines impressions ne provenaient d'aucune combinaison de la matière !

Le MOI connaît , dès la première heure de la "vie, ce qu'il n'apprit jamais des hommes. La révélation est la première couronne suspendue au berceau de l'enfant. « C'est le flambeau qui « éclaire tout homme venant en ce monde. » Sa lumière n'emprunte rien à la terre; elle a donc au ciel son foyer.

L'ame simple dans son essence ne saurait se dissoudre . Elle est à la fois la cause et la conscience du moi. Nier l'immortalité de l'âme, c'est nier Dieu, dont elle émane : ce n'est pas rtre déiste, c'est être athée. Avec la théorie de la mort de l'ame, vous anéantissez la perfectibiliti; humaine. Avec l'idée de son ahsor[)lion , vous effacez sa céleste individualité; vous restreignez la bonté de Dieu; vous enlevez au grand Juge toute possibilité d'une exacte sanction.

La croyance enl'inunortalité de l'ame est le principe de tous les mouvements moraux (|ue pnisente le monde; c'est la loi féconde du j)rogiès; c'est l'étape assuiée vers Dieu. Et Voltaire, ce pi-i-dicant (\ii progiès, en abolissait, en < orrompait au moins la souice, \c jour où il dccretail l'anéantissement de lame ou rmsensibililé de Dieu.

Que dirait notre vieux Montaigne de cet illustre raisonneur? Admettrait-il cette dogmatique théorie de l'impuissance divine, cette invocation du néant?

Je me borne, pour le moment, à ces rapprochements, de tous points, philosophiques. — Quelle parenté est donc possible entre les deux grands hommes du xvi* et du xviif siècle? — Aucune qui soit essentielle, qui touche aux intérêts sup(''rieurs de l'humanité : l'un vivifie, l'autre tue. L'mi, pour subordonner la raison, pour assurer la marche de la science, emploie comme moyen ordinaire une naïve et douce moquerie, et, comme moyen suprême, le doute qui renverse. L'autre exalte la raison; et, dc'pouillé de l'attrait de la forme, on sent qu'il ne doute pas, mais ([u'il nie.

Luther, Calvin, Henri Estienne, Th. de lîèze, Mornav-Duplessis, ces vigom^eux sectaires , discutent, ébranlent au nom de la raison. Poiu* Montaigne, ils sont des révolutionnaires; — à Voltaire, évidemment, ils semblent trop conservateurs. Ils sont inqirégnés de croyances. — Calvin l'eût fait brûler comme antitrinitaire. — Prétendra-t-on qu'à propos de Voltaire, je m'exagère les impuissances et les tristesses du déisme, et que j'insiste d'autant plus ([ue la mobilité de son génie le rend plus facilement contestable?

Mais qu'a-t-il donc produit, le déisme, dans

son accoplion la plus pure? Quelles consolations inofTalilos a-t-11 aporlces à ses adeptes? — C'e serait une bien triste histoire, et ee cadre ne la comporte pas. Restonsaux temps qui ont suivi Yoltaire, et prenons un exemple enti'e mille :

Marie-Jeanne Pliilippon, l'illustre épouse de Roland , contemporaine de \ollaire, de cette génération par lui formée au scepticisme, était aussi une déiste, non pas absolument à la façon ironique et stérile du patriarche de Ferney, mais réchauffée par le sentiment de J.-J. Rousseau. Toutefois, de même que Voltaire, elle n'admettait guère d'autre dogme que l'existence de Dieu, et ne pouvait pardonner à l'infortuné Louis XVI de croire aux punitions de l'autre vie; par suite, à la nécessité de ne pas trop charger en ce monde le com|)te de son pouvoii- de roi; d'avoir enfin des scrupules sur la parfaite légalité des dérci-ets qui violentaient la conscience des ])rètres. « Qu'at- « tendre d'un roi, disait-elle, (|ui craint l'enfer « et redoute rexconununicalion.' » Le jour arrive où tout man([ue à la fois à cette philosophie (h'iste : la Révolution (|u'elli' adora, ses amili(''S (jue ravagent la proscription ou l'cclialaud. De par inie philosophie vraiment religieuse, elle croira à la Providence et se remc^tli'a à Dieu du soin de ses destinc'cs sur la terre. — Déiste et .sans conscience (le l;i sidjorduKil loii nu du i.niv,

PHILOSOPHIE DE MONTAIGNE. 3i9

die lie verra qu'une chose : le crime qui triomphe, la vertu qui gémit sans vengeance, et nechercluM'a rien au tlelà.

Son courage ne faiblit pas; car celte femme avait un cœur de lionne ; mais sa raison l'égaré; et , clans les cachots de la Conciergerie, reprenant le monologue d'Hamlet :

M To />(?, or not to bc^ — tlutt is tJie question ! » Etre ou ne pas être, — voilîi la question!

Elle sera bientôt résolue pour moi, ajoutet-elle.

Et, discutant la vie, elle la considère non pas comme un dépôt, mais comme une projniété absolue; nécessaire tant qu'il y a de bons exeniples k donner, de bonnes choses à faire ; inutile ([uand elle ne pourrait servir quaujc dcssc/'/ts de la nuilvcilhnice. Naturellement, elle conclut fjuen pareil cas on peut se débarrasser de la vie et choisir l'heure où il conviendra de parliV. Décidée dès lors au suicide, elle adresse à la terre des adieux tour à tour calmes et déchirants, et ne comprend pas combien son dernier cri l'accuse :

« Divinité , Etre suprême , Ame du monde , « principe de ce que je sens de grand, de bon et « d'heureux, toi dont je crois l'existence, parce « qu'il faut bien que j'émane de quelque chose « de meilleur que ce que je vois, je vais me réunir rt à ton essence? »

Voilà donc ce que peut produire le déisme dans sa personnification la plus noble, dans ses inspirations les ])lus vives, puiscju'un cœur de femme l'alimente? La négation d'une justice en haut, le deuil des plus sublimes espérances, l'insignifiance de l'injustice en bas; cette affreuse pensée de nature à empoisonner la mort, que tout est égal outre-tombe, et le meurtrier dont la main agite le poignard et la victime dont la plaie saigne encore ( i ) !

C'est pouitant la conséquence forcée du déisme, de cette philosophie dont Voltaire recommandait l'usage, en temps et lieu, sous le nom de l'abbé

(i) Pythagore, tié à l'ile de Samos vers l'an 58o avant Jésus- Cluist, comprenant tout simplement que celui qui ne s'était pas donné la vie n'avait pas le droit de se l'ôter, défendait, deux mille deux centsans avant M™^ Roland, « d'abandonner « le poste de la vie avant Tordie du général, c'est-à-dire de « Dieu ! »

Phédon dans l'œuvre de Platon , déclarait avoir recueilli "de la bouche de Socrate, le jour où, buvant la <iguë, il subit son supplice, ce bel enseignement : « Il est raisonnable de « dire que l'honnne ne doit pas sortir de la vie avant que « Dieu ne lui envoie un ordre Ibrmel, comme celui (pj'il « m'envoie. »

Kt cependant M""' Roland tenait à imiter Socrate. Comme lui, elle s'était refusée à s'évader de sa prison. Comme lui, elle était animée d'un si ferme patriotisme, qu'il ne faiblissait pas devant un écliafaud. Mais, (|U(lle «linércnce dans sa philosoj)liie; <|uel singulier progrès le déisme avait fait faiieaux temps modernes !

PHILOSOPHIE DE MONTAIG?iE. 351

Bazin; qu'il revendiquait pour les plus forts, et qui ne vaut pas, à l'heure des suprêmes épreuves, l'humble croyance des plus faibles! Quelle différence, dans la préparation à la mort, entre cette femme qui s'est déshéritée des crovances qui font la religion, et ce roi dont elle raillait la faiblesse ! La raison de l'une lui dicte froidement des résolutions insensées qui trahissent son incertitude; le cœur et la piété de l'autre lui montrent le ciel qui va s'ouvrir, et jettent sur ses derniers instants ces consolations graves et tendres, cette tranquille majesté dont le respect du monde enregistra le souvenir ! Le testament de l'une respire les passions de la terre dans leur énergique expression ; le plus profond mépris des hommes, et je ne sais quelle anxiété douloureuse d'un infini que l'ame ne voit point. L'immortel testament de l'autre respire une certitude sereine de la justice de Dieu, de l'immortalité de l'âme, et se révèle au monde par les plus hautes instructions, par la prière au ciel et le pardon à la terre, inviolable prérogative des rois!

Quel est donc le plus fort des deux martyrs?

Quel est est donc celui qui marche du pied le plus sûr vers le champ de l'éternité; du faible Louis XVI, qui craignait les punitions de C autre v/e, ou de la femme philosophe qui prenait en pitié ces faiblesses? Quel est surtout celui dont vous enviez la force?

552 CHAPITRK QUATRIÈME.

La tliffiTonce n'est pas ogalenicnt moins grande (le M'"" Roland à Montaign<\ Exposé, lui aussi, aux. égarements politiques, aux fureurs populaires, il ne demandait à Dieu que d'être prêt devant la mort !

C'est qu'il n'y avait rien de commun dans les. deux philosophies qui dirigeaient ces deux fermes intelligences; c'est que Montaigne puisait à d'autres sources ([u'aiix sources glacées du déisme ; c'est qu'il ne se fut jamais post* cette question qui pesait sur l'esprit de M'°^ Roland : « To be, or not to

he être, ou ne pas être! » C'est qu'il croyait à

la continuité de l'être (i).

(i)Voir Mes (lernièi-es Pensées, p. 76 et siiiv., deuxième parlie de \ Appela rimparliale Postérité, par la citoyenne Uoland, femme du ministre de rintérieur, imprimée par Bosc, à Paris, prairial an III , — ensemble, c(! (|ui reste de la première partie,, ou Aotices /lisforir/ites, imprimées /jar le même; i^'erminal an III, librairie de Lnnvet , maison Ei,'alité.

C'est dans ce livre, si fermement écrit pendant (|u'on dresse l'échafatid, bien plus (|ue dans les histoires de Lamartine et de Tliiers, (ju'il faut clierclier la véritable lif];ure j)liil().sophi(|ue et politique de M""' lloland. C'est là <|ue s(! révèle, dans sa (•oura;;('Use franchise, cette femme célèbre, si coupable à mon sens, et plus malheureuse encoie : si coupable, car fenuiie d'un ministre, et un \w\x ministre elle-même, elle fut cruelle à la rtMue, injuste, excessive envers Louis XVI, dont elle dénonça à l'Assemblée et à la France les perplexités religicuSes et les |jésilalions\iu sujcît des<lécrels ; plus malheureuse encore, cat t;ette révolution, à la(|U(ile elh; avait tout sacrifié, la tortura, avant de la dévoi»!r, dans tout ce (pi'elle avait de plus inliiite et de plus cher, ses entrailles de mère, son cœur d'épouse eî;

Si du point de vue purement philosopliicjue j'arrive, entre Montaigne et Voltaire, à la comparaison de l'attitude générale et prati([ue, ([ui est J)ien aussi de la philosophie, trouverai-je plus de rapports ?

peut-être aussi dans des tendresses plus ardentes, liéroniueinent comprimées !

C'est dansée tesUimeiil moral et politirjuc^ ainsi que lenonnue son auteur, qu'il faut chercher, au milieu de la plus élonnanle liberté d'esprit, les portraits véritables des principaux acieuis du temps. Avec sa magnifique intellij;cnce , M'"" Roland jugeait. Avec son inébranlable courage, elle se défendait tie l'exagération dans l'amitié ou dans la haine, (]u'uneànie d'une trempe moins forte n'aurait pu éloigner de sa pensée ni de sa plume. YA\e louait avec chaleur sans doute, flagellait avec animation, mais toujours avec vérité. Nous trouvons la les, hommes tels qu'ils furent, tels que la justice des siècles en conservera la mémoire, et non pas tels (|ue les ont quehpiefois mis en lumière, dans un cadre de haute fantaisie falalisle, les deux historiens éminents tpii semblent notauniient axoir pris à tâche de faire tour à tour du i^raiuliosc (*) à l'occasion des deux plus sanguinaires tribuns de la terreur, l'iobcspierrc et Danton. Robespierre, ce conmianditaire du bourreau, après avoir proscrit Uieu, fait égorger ses préires, s'imaginn sans doute, à un moment donné, fju'il avait besoin tie se faire déiste : il inventa rEtre-Suj)rème. Danton, le hideux septembriseur, répondit devant le tribunal révolutionnaire, au président Dumas, qui lui demandait, selon l'usage, ses

(*) Mot de M. de Laniarliiie, appliqué à Ilobesiiien-c, qui poélise iccUrat. M. Tliiers parail avoir, de |iréféreiice , rein|)li la scène tie. Danton.

L'auteur des (wiroiu/i/is est enlir plus avîint (pie M. Tliiers dans !« système de tondjinaisuns dranialiipns cl il'oinenienlatiun ihi àli.ilc , dont le but uu le résultai, tout uu iiiuins , est d'enle\e4' au uiine s;» laideur.

Sans doute Montaigne avait prêché la tolérance avant l'arrivée de Voltaire, qui l'enseigna beaucoup, s'il la pratiqua peu; sans doute le premier avait écrit, et ce sera son éternel honneur, sur la liberté de conscience, avant que Voltaire ne vînt s'en proclamer l'apotre. Sans doute, r auteur des Essais, devançant son siècle, avait eu mille fois raison de penser et de dire : « A tuer les gens, il

nom, âge et domicile : « Je suis Danton ; j'ai trente-cinq ans; ma demeure sera demain , le néant ! » Leur philosophie était au niveau de leurs crimes, — M'°* Roland voit ces deux hommes à l'iEusre, les connaît dans tous leurs mystères, les a suivis des yeux, s'essayant«t marchant; et, désolée du mai qu'ils font à la démocratie, de leurs crimes envers l'hunianité, elle met à nu leur âme immonde, les peint à largeset inliexibles traits, les accuse, à bon droit, (fm-iurjérocisé le peii/j/a, et les appelle excellemment les bourreaux de la re'volulion , les assassins du corps social (*).

Toutefois, M""' Roland, qui va mourir victime de la révolution, ne désespère pas de sa cause : si elle en Uétrit les hontes, les excès, elle en aime, elle en respecte le principe. ]\e viendra-t-il pas un homme, s'étrie-t-elle souvent, qui discipline la démocratie et gouverne la révolution ? — Cet honune vint.

(*) Bosc, cet énergii|iie ami de Roland et de sa femme', se serait décidé à fournir à M"" Roland le poison qu'elle sollicitait. M™* Roland en essaya l'effet, et se disposait ,à mourir, désespérant de pouvoi)" avouer hautement, au tiiliuiial révolutionnaire , ses amis les Girondins proscrits , et par suite désespérant d'être ulile à la cause de la démocratie ou au hou exemple des peuples. Elle était peisuadée qu'on n'oserait pas l'appeler en témoignai^e. — Quand elle reçut l'avis tpi 'elle serait mandée à l'audience, elle ne renouvela plus ses lenlalives de suicide, et se résigna à supporter les (pieNiuis jours (pu lui restaient à vivre.

PHILOSOPHIE Dli MONTAIGNE. 355

« faut une clarté lumineuse et nette; c'est mettre « ses conjectures à bien hault prix que d'en faire (c cuire un homme tout vif. » Sans doute , il avait aussi fait des vœux pour l'abolition de la torture.

Mais ces théories du philosophe, rendues sacrées par sa propre conduite, partaient d'un véritable amour de l'humanité , malgré son trop juste mépris pour l'homme de son temps. Rien, il est vrai, ne réchauffait son cœur au soir, ou même avant le soir de sa vie : il avait perdu ses aflections et ne les remplaçait pas. Au foyer domestique, au dehors, tout le poussait à se replier sur lui-même. « J'en suis-là, écrivait-il, que, sauf la santé et « l'existence, il n'est chose pourquoy ie veuille « ronger mes ongles ni acheter au prix d' un tour- « nient (l'esprit (i), » Néanmoins le souffle plus frais de la période heureuse traversera souvent cet égoïsme d'occasion, cette lassitude avant l'iige; et, sans trop d'élans comme aussi sans sécheresse, le philosophe essaiera de faire le bien, dùt-il un peu se tourmenter V esprit.

Il se rappellera l'éducation populaire que son bon père s'efforça de lui donner, d'mstinct, dans son enfance, et vous dira : « Son desseing n'a ])as « du tout mal succédé : je m'adonne plus volon-

(i) Liv, II, chap. xvii.

« tiers aux petits, soit parce qu'il y a plus de gloire^ (c soit par mil ur cl le compassion (iiii peiilt injini- « ment sur ?noi ( i ) » .

Il évoquera ses impressions premières, le bonheur (le ses amitiés; et, meml)re de l'humanité, il parlera en faveur de ses droits. Mais de (pielle manière le lit-il? Comment essaya-t-il de semer quelqu'une de ces idées fécondes (jui éclosent parce qu'elles sont vraies? Il parla connue devait j)arler un sage, comme pensait un sujet dévoué à son pays et à son roi; qui ne cachait })as des embûches à la royauté sous des conseils philanthropiques: qui ne voulait pas affaiblir la solidarité ([ui unit par les liens des devoirs réciproques et gouvernants et gouvernés.

Ce n'est pas cette tendresse envers les masses que Voltaire devait personnifier, retentissante et vide :. c'est de l'amour sans bruit et sans ostentation ; une mtturellc compussiou pour ceux qui souffrcMit; la cliarité, non la |)hilanthropie. Montaigne travaillait pour le bonbeur de l'homme; Vollanc hii ravissait le l)()nbeur en lui enlevant la crt)yance et en riant de tout ce ((u'il respectait. Mais, l'absolvant de ses passions, il lui plaisait, il lui plau'a toujours peut-être. — Matérialisant le monde, il I'cmi tléclarait le seul

(i) Liv. 1'^ (liup. MU.

PHILOSOPHIE DE MONTArCNE. 357

loi. Oi, qui n'aime assoz la royaiUé poui" s'en tlissiinuler les périls, les inconvénieats et les iiiallieurs!

Suspendons cet aperçu pour revenir au philosophe (le Ferney.

Voltaire tint, j'en conviens, gramle école tie tolérance : sa tribune moulait jusqu'aux nues: le monde était sonauditoirc. Quel pouvoir pour faii-(^ le bien! Quelle responsabilité devant le mal! Jamais plus éloquent apôtre ne fut plus géiiéraiemcnt écouté. Le principe était juste. Quelle en devint l'application? M. de Voltaire ne suj)portait aucune religion, par ce merveilleux motif : que tonte « religion qui propose im dogme à croii'e au-delà a de l'existence de Dieu, anéantit l'idée de Dieu. » Il ne tolérait pas qu'on en put supporter, et faisait à tous les cultes, à tons les dogmes, cette guerre courtoise et modérée que chacun sait. Par exem[)le: « Les fanatifjues vous disent : Dieu prêcha, etc. . . ; « il choisit douze idiots pour l'éconter, et il n'ente voya d'esprit à ces douze idiots que (jnand il fut « mort. La terre entière doit rire de ces absiu'des « fanatiques. Il les faut soigner et purger comme « ceux qui ont la fièvre chaude (i). »

Et ailleurs, dans ses correspondances, il hîlicitera son ami d' Alembert de la destrucliuii des Je'

(i) Examen de miloid Bolimbrokc ])ar Vollairc.

suites. Les pères ne sont que le prétexte, le christianisme est le but. « J'aime à \ous voir, dit-il, rire

« au nez des poiicliinclles en robe noire Vous

« voilà en train de faire des Nazaréens ce que

« Pascal faisait des Jésuites H faut écraser

« ff/if'(inic[i). »

('e ne sont pas seulement les ahsin-des horreurs (le lu secte chrétienne (2) que proscrit le grandprctre de la tolérance; « une secte aussi stupide, V aussi affreuse que le judaïsme ne peut être l'ou- « vrage de Dieu (3), » La haine de Voltaire était logique; si le judaïsme était l'ouvrage de Dieu , il portait le christianisme dans ses flancs; et le développement devait souffrir des coups qui seraient ])ortés au principe. Détruisez donc; faites le vide; — à moins ([ue vous n'adoriez Voltaire, ce à quoi il pourra consentir.

INlais ces souvenirs qrii me reviennent ne sont ({ue des aménités, comparés aux invectives , sans nom, (|ui élalcnt Tarme habituelle de Voltaire contre ses adversaires en religion ; aux violences des incessants libelles courant le monde, tantôt sous son nom, tantôt sous des noms empnmtés, pour répandre partout l'inmioralité de la pensée

(r) Vovf'z la correspondance de Voltaire avec d'Alenihert, n" ifid.

(2) Siii- I5()linil)roke,

(3) Sur lloliinhrokc, note de Voltaire, chap. i.

et les séductions de l'esprit. Tant était riche, en effet, cet esprit, que la débauche du langage ne parvenait pas à l'appauvrir!

Pour vous remettre en niénioirc la nianiri'c du tolérant Voltaire, même dans ses œuvres sérieuses, parcourez, au reste, la Bible commentée^ la Philosophie de r histoire, Examen sur milord liolimbroke^ et l'Histoire de Cétahlisseinenl du. christianisme.

Le ridicule, la calomnie, l'outrage, tous les genres de persécution, voilà, ennialièi-e religieuse, son procédé de tolérance, à l'égard des idées qui contrarient les siennes.

Il daigne tolérer qu'on pense comme lui En revanche, était-il, au moins, bon prince en matière philosophique, et chérissait-il assez tous ses frères en philosophie pour leur passer leurs incartades, leurs velléités d'indépendance, voire même un petit bout de schisme ? — Demandez s'il vous plaît, à J.-J. Rousseau.

« Le babouin , le petit magot, ne s'avisait-il pas, s'écrie Voltaire, de vouloir une querelle avec moi? Fi donc. C'est un coquin, peut-être un fou, mais bien certainement c'est un malhonnête homme ( i ) . »

Cela vous apprendra, M. le philosophe de Ge-

(i) N° i5î. Lettre île T'nltaire à (f Alemhcrt, et suiv.

nèvc , à ne pas adorer la divinité de Ferney. C'est, aussi que J.-.T. Rousseau, malgré son stérile déisme, représentait le ])arti l'eligieu.v de la philosophie sceptique ; c'est que sa nature sensible 1(> portait à croire, quand l'École le portait à douter. (?est([u'il avait, aux yeux de Voltaire, l'irrémissible tort de chercher quelquefois dans son cœur des éléments de certitude, et qu'im semblable procédé constituait à la fois, envers la raison, un danger et un irrévérence (i).

Peut-être penserez-vous que Voltaire avait réservé pour la littérature ses tolérances les plus exquises. Ouvrez donc les recueils du temj)s, vous y verrez, sur tous les tons, cette recette prati-

(i) Dans un tic ces moments où son cœur, délaissant sa raison, lui monlKiit les danj^crs ilu rntionolisme, les écneils du libre examen, J.-J. Rousseau écrivait à un de ses amis : « Si j'étais iif- calholifinr, je resterais catholique, sacliant bien •. que votre Kglise met un trein tres-salulaire aux écarts de « la raison liumaine , qui ne trame ni sens ni rii'es quand K elle vent sonder Fahinie des choses. Et je' suis si con- '< vaincu de l'utilité de ce frein, que je m'en suis à mqi- « même imposé un seml)lii)le, en me prescrivant, pour le « reste de ma vie, des n :;!(s de foi donl je ne me permets « plus de sorlii-. » ( Lellre xxxr, p. i53, éilil. in-i8. Paris

Le nrotestnnt Roussean donne dire( lement dans les théories de Montaij^ne sin l'abus du raisonnement , et ne doit plaire que médiocre incnl à Nollairc, n<' calItoUijuc. (Test donc jnslice (ju'il soi) un \\i\\ et un i).'d)i>uin.

PHILOSOPHIE DE MONTAlGNi:. 301

quoe soixante ans, non pas au profit du grand Turc :

» El nul n'aura d' esprit (juc nous et nos amis. »

La tolérance de Voltaire était donc siii gencris^ comme nous disons quelquefois. Il ne me j)ar(l()iinerait pas de la confondre avec la nalui'cllc compassion et la tolérance de Montaigne. — Voltaire se croirait mal compris : — passons.

De ses thèses sur la lihei'l('> de conscience , il ne me semble pas fort nécessaire de parler après ce queje viens de dire.

Montaigne honorait la conscience, mais il s'efforçait de la diriger vers le bien, de la tourner vers la morale et la pensée de Dieu. 11 repoussait, avec raison, toute agression de cet inviolable asile do l'homme ; mais il enseignait, par la parole et j)ar l'exemple, des maximes telles que celle-ci : « Je « tiens qu'il faut vivre par droit et par auctorilé, « non par récompense et par grâce. Combien de « galants hommes ont mieux aimé perdre la vie a que le debvoir(i)! »

Voltaire reprenait , il est vrai, la thèse de la liberté de conscience ; mais, conspuant tout ce qui était sacré , ridiculisant le devoir, sapant toute autorité, quelle liberté nous laissait-il , sinon la liberté de mal faire ?

(i) Liv. Il, cliap. XII.

Montaigne cherchait h faire ententh'o aux princes ces vérités que l'adulation peut ohscurcir, qui n'ai-rivaient pas alors à l'oreille des rois aussi facilement qu'aux temps modernes , car de nos jours la surdité des têtes couronnées n'a guère été le pire des écueils : l'adulation s'est retournée, les peuples ont eu leurs flatteurs ; la flatterie envers les masses s'est appelée excitation, jouissance , et le reste. Naturellement , en pareil cas, la simple courtoisie envers le trône eût paru un signe d'esclavage aux honnêtes courtisans du peuple.

Mais au seizième siècle, il y avait encore quelque courage à faire entendre aux rois la vérité.

C'était donc un devoir de citoyen et de loyal sujet que remplissait Montaigne au milieu de la renaissance. 11 aimait le peuple, parce qu'il est juste et doux de l'aimei", jiarce (ju'il voyait des souffrances partout , cl (jtfil. cwait naturelle cuinjjfissioii. J>e llattail-il : JJuurhe et cendre, voilà ce (ju'il disait, avec V/ùclcsiaste, de l'homme de son temps. Servail-il (idèlcnient son roi? Du conseil et de l'épée, pourrions-nous (hre à notre toiu'. Ses conseils , on lui faisait (jiichjuefois riiomicui- de les demander (i). Son épée, elle appartenait au roi, et le philosophe Montaigne, malgré son peu de vocation, n'en fut jias moins, nous l'avons constaté,

(i)Vnirs<i «;()iics|)i)iKl;m<.e avec les rois Henri III, IIciii i I\' ; a\ec MargiK'iitc do NavaiiT, de. (Édition f.ouaiulre.)

PHILOSOPHIK DE MONTAIGNE. 303

un des bons soldats d'Henri III, dans sa guerre contre les ligueurs.

Il y avait dans ses indications de réforme sur quelques points très -abusifs , connue un senlinient d'appréhension générale au sujet de toute réforme. C'était le tenqDérament de la mesure; c'était Montaigne. Aussi ne ])uis-je résister au désir de le laisser ici parler lui-même.

« Il y a grand double, dit-il, s'il se pealt trouver si t< évident proufit au changement d'une loy reçeue, « telle qu'elle soit, qu'il y a du mal à la rennier. a D'aultant qu'une police, c'est comme un basti- « ment de diverses pièces ioinctes ensemble d'une « telle liaison, qu'il est impossible d'en esbranler « une que tout le corps ne s'en sente.

« Le législateur des ïyriens( ijordonna que (|ui- « conque vouldroit ou abolir une des vieilles loix , « ou en establir une nouvelle, se présentcroil au « peuple la corde au col , afin ([ue, si la nouvelleté « n'estoit approuvée d'un chascun , il feust incon- « tinent estranglé. Et celuy de Lacédémone em- « ploya sa vie pour tirer de ses concitoyens une cf promesse asseurée de n'enfreindre aulcune de « ses ordonnances (2).

« L'Ephore , qui couppa si rudement les deux:

(i) (Charondas)Dioclore de Sicile, liv. XII, clin|). xxiv. (2) Plulacque, V. Lwuri^ne^ cliap. xxir.

« coi'dos (jiie Plirynis avait aioutées'à la musique, . « lie s'esnioye pas si elle en vault mieulx, ou si les « accords en sont niieulx remplis : il luy suffit , <( pour les condeiiiner, que ce soit une altération « de la vieille façon ; c'est ce que signifîoit cette « espée rouillée de la iustice de Marseille (i). »

Plus loin , il ajoutera : a le suis desgouté de la « nouvellcté, quelque visage qu'elle porte; et ay « raison, car l'en ay veu des effects très-domma- « geables (2). >»

Yoici un mot à l'adresse des Guise, qui n'a pas vieilli pour avoir trois cents ans : « Ceulx qui douce lient le bransle à un Estât sont volonti^ers les « premiers absorbés en sa riiyne (3). »

Et enfin, entendez ces paroles projibétiques : « La Majesté royale s'avale plus difficilement du « sommet au milieu, tpi'elle ne se précipite du « milieu au fond (/|). »

Ne semble-t-il pas (ju'on voit passer, à l'iiorizoïi de l'avenii-, 178c) et 179^, lumineuses et sombres dates de l'bistoire ?

Montaigne confesse (|iic les dangers des innovalions ont mis sa jeunesse en garde contre \vs attraits (|ni les entourent. Ees bonnes lois sont pour

(i) Liv. 1, chap. XXII. »

(a) Liv. I, thap. xxii.

(3) l,iv. I, rhap. xxii.

(4) liv. I, ( iiap. xi.iri.

PHILOSOPHIE DE MONTAIGiNE. 365

lui les lois qui durent : il ne faut donc pas aisément y toucher. Tout ce qu'il concède, dans les périls extrêmes , et sans rien changer aux lois reçues , c'est, les interprétant par le bon sens : « De leur faire vouloir tout ce qu'elles peuvent. » — Cela est anglais, mais fort peu voltairien. —

Telle était la philosophie politique de Montaigne : droiture, bon sens, cœur affectueux, désir du bien, crainte du mieux, mesure extrême dans les voies et moyens. Loin de lui toute pensée de trahison envers le pouvoir, comme toute philanthropie de parade; s'il suit le tour de son esprit, il n'obéit qu'à sa conscience. Ce n est pas, en effet , pour l(i montre (iiie l\'une doit Jouer son rôle !

Est-il besoin de continuer, sur ce point, le parallèle avec Voltaire.

L'histoire est là ([ui répond.

Montaigne aime les lois qui durent ; Voltaire les attaque toutes ou les fait toutes attaquer. Montaigne, dans l'intérêt même des peuples, appelle, soutient l'autorité; Voltaire la combat dans le ciel, pour la ruiner ensuite sur la terre. Montaigne ne touche qu'en tremblant aux côtés tout à fait mauvais du bâtiment de nos polices. Voltaire , au fond , veut faire table rase. — Son ombre au moins fut satisfaite. — JMontai^ne sert loyalement son roi ; Voltaire trompe le sien, dont il était pour-

tant gentlllioiniiie ordinaire, de mcnic que Montaigne l'avait été des rois Valois et de Bourbon. Tantôt' ses petits écr ils, s tjiets mortels à poignée d ov^ autrement sûrs (jue ceux de d'Aleniberl, j)énètrent et tuent sans ([u'on voie d'abord d'oii le coup part ; tantôt son nom attaché à ses flèches en accélère la portée , et le gouvernement blessé l'expulse. D'autres fois, il ne fera une gnerre apparente qu'à V autorité des Nazaréens, et, comptant sur la trop réelle indolence et sur l'égoïsme du vieux Roi, il continuera , de moitié avec les docteurs ses disciples, la destruction de l'œuvre fondée par les douze idiots et le renversement de toute autorité. La flatterie envers le lloi, les respects envers les puissants, serviront de laissez-passer à ce système de combat (i). Mais Louis XV y sera seul trompé,

(i) Quinze siècles auparavant , Julien l'Apostat entreprenait conlie les Calliléens la j^ucrre (juo recommençait Voltaire eontre les Nazdicens. Avant d'aigumenler avec la griffe des lions ou le fer rouge des bourreaux, rcmporour avait argumenté avec la plume. Son Apoloi^ie du polyléisnie était l'apologie deson apostasie. Saint Cyrille nous a conservé une j)arlie de cet ouvrage dans la réfutation (ju'il en fit. .laniais plus vigoureuse et plus ironique inielligence ne fut employée a lutter contre le monde nouveau cpie poussait Iiî souille de Dieu ! Voltaire a repris mot à mot cette réaction du passé contre le clirislianisme, (pTil croyait mort parce i'pi'il lui sendilait vieilli. Il est pliilosopliiipicmenl intéressant de comparer, à travers les temps, cette identité de révolte, celte idcnlité d'arguments.

Julien l'Aposlat avait dit : « Que penser du serpent qui

PHILOSOPHIE DE MONTAIGNIv. 307

si tant est encore qu'il le fût; les philosophes , la France ne s'y méprennent pas une heure. « Con- « tinuez, lui écrivait à cette occasion d'Alenibert ;

• parle? Dans quel langage parlailil ? Conimenl se moquer, « après cela, des fables populaires de la Grèce ? Dieu interdit ■ à nos premiers parents la connaissance de l'arbre du bien

• et du mal : il leur défend de toucher à l'arbre de vie, clans

• la crainte qu'ils ne viennent à vivre toujours : blasphèmes « contre Dieu, ou allégories. Alors pourquoi rejeter les my-

• ihes philosophiques ! »

« Le Décalogue ne contient que des préceptes vulgaires. » « Le Dieu des Hébreux est un Dieu jaloux qui n'en souffre

• pas d'autres. Gnlliléens, vous «lonnez un prétendu Els à ce

• Dieu qui ne le connut jamais.

« Quel est ce Dieu toujours en couroux qui, voulant punir

• quelques hommes coupables, fait [)éru' cent mille inno- « cents? etc. etc.

« Qu'est ce Jésus, suborneiu' des plus vils d'entre les Juifs

• et qui n'est connu quedepuis trois cents ans; ce Jésus, qui a n'a rien fait dans le cours de sa vie, si ce n'est de guérir

• quelques boiteux et quelques démonia(|ues ? Esculape est « un tout autre sauveur de l'huinanité...

« ... L'eau du baptême n'ôte point la lèpre et les dartres; « ne guérit ni la goutte, ni la dyssenterie; mais elle efface « l'adultère, la rapine, et nettoie l'homme de tous les vices.

« Si le Verbe est Dieu, venant de Dieu, comment Marie, « femme mortelle , a-t-elle enfanté un Dieu ?

« ]Ni Paul, ni Matthieu, ni Luc, ni Marc n'ont osé dire que

• Jésus lût un Dieu; mais, quand, dans la Grèce et dans I Ita- « lie, lin i^rand nombre de personnes Ceiirent reconnu pour tel, « qu'elles eurent commencé à honorer les tombeaux de

• Pierre et de Paul, alors Jean déclara que le Verbe s'était « fait chair et qu'il avait habité parmi nous. Cependant, « (pjand il nomme Dieu et le Verbe, il ne nomme ni Jésus,.

« continuez, mon illustre maître, de brûler encore « quelque bout de chandelle à ces idoles que vous « méprisez (i). »

Ce n'était pas seulement quelque bout de chandelle qu'il brûlait devant ces idoles; il les armait surtout des stylets ri poignée d'or dont elles jouaient contre elles-mêmes : l'instrument était si joli ! — Les grands seigneurs seront les chambellans de la révolution.

Voulez-vous le suivre également dans ses traités didactiques, alors qu'il se croit obligé à une relative mesure? Prenez sa Pol ii/q lie (^2). Yoicïune des thèses qu'il discute d'abord :

• ni Christ. Jean doit être regardé comme la source de tout « uial, etc. etc. »

Vous croiriez lire Voltaire. Ce p;rand inventeur n'a rien inventé, rien fortifié. Il est permis de croire (|u'il a sitiiplemcnl restauré la p()lémii|ue impériale que le césai--rliéteur, trappe à mort, dans les champs de la l^erse, par la javeliue d'un soldat de Sapor, regrette d'abandonner, beaucoup plus tpi'il ne regrette la couronne et la vie.

Saint Cyrille, saint Grégoire de Ka/iaiize, rhumanilé tout entière fjui venait chercher Dieu dans le tcm|)Ie de la nouvelle foi, répondirent victorieusement à .lulieu.

Le mouvement des idées religieuses, après un temps d'épreuves, me parait répondre non moins victorieusement à Voltaire.

T/empereur Tidien avait substitué au mot clin'tipn, le mot GnIliU'rn. Voltaire, au mot adopté par Julien a substitué Nazaréen. L'iiniovalion n'est pas d'un grand effort.

(i) Voy. Corirspondaiicc.

(a) Tome II.

M — Jusqu'à quel point on doit tromper le i( peuple. »

M C'est une très-grande question , dit-il , mais « peu agitée, de savoir jusqu'à quel degré le peu- « pie , c'est-à-dire neuf parts du genre humain a sur dix, doit être traité connue des singes. La « partie trompante n'a jamais bien examiné ce '( problème délicat , et, de peur de se mépi-endre « aux calculs, elle a accuniulé le plus de visions « qu'elle a pu dans la tête de la partie trompée. « Tout le monde connaît le roi de Boutan : c'est M un des plus grands princes du monde, etc. w

Penserez-vous que l'intention d'une telle philosophie politique soit restée de l'algèbre pour la partie trompée ; (\i\e\\e ait du fortement retremper sa confiance aux lois , son respect envers les souverains, et que la solidarité si nécessaire des gouvernants aux gouvernés fût bien défendue par ce continuateur de Montaigne, ainsi que l'appelle M. J.-V.Leclerc(i)?

Montaigne, qui n'a la vue ni moins claire, ni plus courte que son prétendu successeur, nous propose l'exemple des chrétiens obéissant aux lois des pays qu'ils habitent, ne se révoltant jamais, même quand ces lois aveugles les frappent de mort,

(i) Discours sur Montaii^nr, in fine. — C'est Voltaire »|ui, de par J.-V. Leclerc , se compare, de point en point, à Montai}!;ne.

par peur de leurs doctrines. L'établissement de la religion chi'étionne devrait avoir pour résultat, au dire de l'auteur des Essais, de consolider sur la terre le respect de la loi, l'obéissance aux magistrats , en un mot , le principe conservateur du monde, le principe d'autorité. C'est le but (fiie le christianisme a voulu atteindre , « en laissant « couler le sang innocent de tant d'esleus, ses fa - « voris, et souffrant une longue perte d'années à « nu^n-ir ce fruict inestimable (i). »

Aussi notre sage déclare-t-il « qu'autant que « l'image des loys reçues en cette monarchie re- « luira en (juelque coing, l'y voilà planté. »

I^a politique de Voltaire contribua-t-e!lc , au di\-huilicme siècle, à nnlfir ce fruit incstiuuihle , pour l(>qiiel mouraient les chrétiens, et (pie recommandait Montaigne? à rassembler les peuples auloui- de l'image des lois, tant ([u'clle reluisait en notre monarchie?

Demandez encoi'e à l'histoire.

Montaigne avait écrit sur la lilx'i'lé de conscience; mais il avait aussi enseigné bien haut le danger des noiweUetês. Il avait donné des conseils aux pi'inces sur leurs devoirs envers les sujets; mais il avait enseigné aux. sujets l'obéissance; envers les princes, et sa vie résumait, pour lui-mcme,

(i) Liv. I, cliaj). XXII.

la tliéoi'ie des devoirs et des droits qu'il recommandait aux. autres. Il avait combattu la TJgue ; mais il avait admiré, bien qu'il eu condanuiàt l'usage, les hautes facultés de son chef. Henri 111 mort, il allait droit au Béarnais, au risque de s'en confesser, dit-il, à son curé (i). 11 y allait, parce qu'il pressentait sa valeur, admirait son activité; parce qu'enfin, l'image de la loi reçue en la monarchie reluisant là, il s'y plantait. Conunent, par cet esprit de conduite, par cette philosophie pratiqué, contenter la violence des masses? Ami du })eiq)le, ami des rois, Montaigne aurait eu honte de flatter les rois ou le peuple.

Anciens ligueurs ralliés aux royalistes, réformés partisans de Henri IV, tous ces lutteurs ardents bouleversaient alors le pays de Gascogne , où vivait notre» philosophe. Montaigne était trop modéré pour devenir populaire dans l'un ou l'autre camp : il n'était plus poiu^ se prendre aux. vives agitations, et Dieu sait de quel train s'agitaient les guerres civiles. « Aussi encourut-il les inconvénients que la « modération apporte en telles maladies : il fut « pelaudé (2), à toutes mains. Au Gibelin, il était « Guelfe; au Guelfe, il était Gibelin (3). »

Ne craignez pas un sort pareil pour M. de Yol-

(i) Lettre à Henri IF.

(2) Écorché.

(3) Liv. III, chap. XII.

372 CHAPITRli QUATRIÈME.

taire, ce lé.galnirc de Monlaignc^ au dire rie tant (le critiques; cet ami (le l'iiuniaiiilé, (j ni fut persécuté^ comme Montaigne^ non par les ennemis (lu mensonge, niais par ceux de la vérité (i). Son martyre, s'il en subit, n'aura rien d'effrayant, à coup sûr; et, s'il doit être pelaudé, ce ne sera pas, je suppose, en expiation de sa modération. Le monde est à lui; ses idées le remplissent : il a tant combattu, au nom de la raison, les croyances de l'univers, (ju'il n'est plus de bon ton de croire, nulle part. L'inlàme superstition est bannie de la terre; il n'y reste que le libre examen. Les droits de l'bomme étaient perdus; Voltaire les a retrouvés. Il y pourrait bien manquer quebjue devoir : qu'importe? Le devoir, c'est bon pour le temps où l'on croit; c'est bon pour la partie trompée^ au profit de la partie tromi)(uitc. ♦

Cette proclamation des droits de Tbomme arrive un beau jour, de Ferney à Paris, incariuV dans M. de \oltaire. Le pliilosoj)bc est vieux : il a (|uali'e-vingts ans. Le peuple entoure .sa voilure, s'attèle à ce cbar de triomj)lie, le traîne dans les rues, sur les places, ébranlant l'air de ses vivais. Les fleurs plenvent de toutes parts, et roulent, odorante avalancbe, autour du délibérateur, jji-

(i) Kxlrnil de l'alloculion (|U(' .T.-V. Tjr<l< rc f;iil ndrcsscr |);ir NOIlairt- à Moiilaigiic, vers la fin de son conunciilairc*.

tendez-le d'ici s'écrier : « Vous voulez m'étoiiffei" sons des roses ! »

C'est le lo février 1778. Jusque-là, tout va bien, et rien ne saurait rappeler les justes angoisses de Montaigne, tour <à tour opprimé par les partis contraires.

Vivez quelques jours encore , ô grand prêtre de la raison ! et de ce char oii les fleurs vous étouffent, vous ne ferez qu'un saut dans la charrette d'André (^hénier, de Jean Rouchoi", de Lavoisier et de Bailly! Les lauriers du trioniphaleur ne couronneront plus votre orgueil ; les chants d'un peuple entier ne diront plus vos vers; l'ignoble char roulera dans les rues, qui demeureront silencieuses, à moins cpie l'insulteur payé ne vienne se placer au chemin de votre agonie. Et toujouis au nom de ce peuple (jue vous aurez débarrassé de ses superstitions, vous, le roi de l'intelligence, de par l'ordre des philosophes qui adoreront la RAISON, vous serez conduit à la mort. «

A mesure que je prolonge ce coup d'œil rétrospectif sur Montaigne et sur Voltaire, l'assimilation gagne-t-elle? Je ne le pense pas. Néanmoins, je ne voudrais pas abusivement continuer les détails de leur parallèle. Y aura-t-il toutefois indiscrétion à demander aux. contemporains des deux grands hommes si leur philosophie pratique avait beaucoup plus de i-apports que leur philosophie parlée ?

374 C II A I> I T \\ i: Q U A T lî 1 1-, M Iv

A'^ous n'avez p;is ouliru' ((iiniiMMit Mieliol do Monlaigno, ne goiUillioiniuo, cnUMulait \cs devoirs de seigneur châtelain. C>\Uait surloul j)oiir lui le droit (/\'.V('/-(('r sa nKlnrcllc, co/i/ftass/o// c/uci's les Ijclils : c'étaient les secours continuels; c'était Ire(|ueunuent aussi la remise des corvées et des tailles, et, chose ])lus précieuse aux vassaux, l'affectueuse fanuliarile des liahiludes.

Peut-être penserez-vous qu'Arouet de Voltaire, devenu nohle et s(>ii;neur châtelain, n'introduisit pas précisément une i'epul)li(|U(^ à Ferney. Aucuns aKirment, — lurent-ils des meclianls? — (|ue l'élo(|uent phil()S()j)lie abhorrait certainemeut la féodalité; (ju'il en demonlrait , dans une s;iiiite horreur, la honte au peuple (Muancipahle; (|u d fustigeait, de ses sarcasmes, les ducs cl mar(piis fie son temps, assez arriéres jjour ne pas uicciuher liels, titres, (limes, honneurs, droits seigneuriauv de toute sorte, sur l'aiilel de la jeune liaison; mais (pTaii nom de Tcsprit (re\amen , hien plutôt nalurellcmenl (pie |)ar goût pour de vaines salislaclions d am()iir-|)r()pre ou |)()in' les me|)risal)les délicalesses du lu\e(ii, il n Clail pas lâche d'altcndiT, avant d'organiser clu'z lui l'aulo-da-fé, le n'sullal de rexpc-rieiu c cite/ les autres.

M(jnlaigne, d vous en souxiiMit , voyage en lla-

(i) (!(• (|iii ne \{u\ )»;is dire al»s(iliiiii(iil (|mc le ( tiiiltiiii de I'"rni(\ IVil iiiic 'i'ti(l(;iï(lc.

lie OU préparc silencieusement les Essais dans sa terre patrimoniale, alors (|ue quelques distinctions spontanées viennent décorer son existence. On le fait maire de la grande cité de Bordeaux; on l'a dt'jà fait gentillionnne ordinaire et chevalier de Saint-Michel. Il ne s'enorgueillit pas autrement, bien qu'avec sa franchise habituelle, il témoigne de la satisfaction à recevoir le cordon noir. D'assez bonne maison, d'assez grande valeur, on le sait, entouré d'assez illustres amitiés pour aspirer aux premières charges de l'Etat, il pourrait , s'il le désire, ajouter une couronne de comte ou de marquis au cimier de son écusson; il vit et meurt simple écuyer, ainsi qu'avaient yécu son père et ses aïeux. Au milieu d'une société dont la hiérarchie est encore fiîodale, oii la noblesse est tout, le gentilhomme Montaigne serait excusable, assurément, de se laisser glisser, sans restriction, siu" la pente du patriciat. Au contraire, il écliaj)pe à son siècle pour proclamer ([ue : « si la noblesse est une belle qualité et introduicte avec raison, comme c'est une (jualité despendant d'aultruy et ([ui peut tumber en un homme vicieux et de néant, elle est, en estimation, bien au dessouls de la vertu : c'est une vertu, si ce l'est, artificielleet visible, despendant du temj)i> et de la fortune (i). » Continuant ce témoignage

(i) Liv. III, chaj). v.

que la Bruyère devait plus tard copier, Montaigne fait le hilan de la noblesse sans mérite et du mérite sans noblesse : La science , la vertu , dit-il , profitent au corps entier de la patrie ; elles viennent en conmumication et en commerce; la noblesse oisive se consomme en soi, « de nulle emploile au service d'aultruy. » Il stimule au travail la jeune noblesse de France. Il pense « qu'en valeur absolument pareille , » on peut seulement avoir respect à la noblesse ; que son rang ne saurait la recommander au delà. Si dans la poursuite d'une cbarge publicjue entre un gentilbonime et un compétiteur qui ne l'est pas, il advient que ce dernier soit supérieur en mérite , empressezvous, dit-il, de le nonnner. Montaigne, qui estime, par-dessus tout le reste, la liberté, et la dignité sœur gardienne de la* liberté, « n'ayme ni les courts, ni le monde , oii il faut vivre en contraincte et adopter les mœurs des aultres : celuy qui escliappe, brayes nettes, du maniement du monde, c'est par miracle qu'il escliappe, nous dira notre pliilosoplie. » Aussi, quand « il se sent fumer en ràme(|uelque ambition vers les affaires publicques, (jui l'obligeroit à la vie extérieiu'e , il se bande et s'obstine, au contraire (i). w Tenez pour certain ([u'a\('c ces sent iiiicnts cl leur pratique, Montaigne

(i) I,iv. III, «iLip. I\.

PHILOSOPHIE DE MONTAlGiNE. 377

se fût très-mal accommodé d'être le chambellan, le famillier du roi de Prusse (i). ■

Voltaire, si grand par le génie, mais assez modeste d'origine, vient au monde, vit et vieillit dans un temps bien éloigné de celui de Montaigne. S'il existe encore des nobles , il n'y a déjà plus de noblesse. Le réseau féodal est brisé. Les apôtres du monde nouveau (jui s'avance ne reconnaissent que le patriciat de la vertu , l'aristocratie du mérite et la royauté du génie. Voltaire, le chef de cette philosophique école , dédaignera donc et voudra rejeter, ornements surannés, décorations, titres, qualifications du vieux monde. Il n'en est rien. Tout au rebours de ce qu'a fait JVIontaigne, deux siècles auparavant , Voltaire loin de devancer, sur ce point, son époque ; loin de s'en dégager, et l'effort n'était pas héroïque, car l'épofjuc s'y prêtait h merveille; loin, eu un mot, de rester conséquent entre la démocratie de sa doctrine et les actes expressifs de sa vie, Voltaire revendique avec vivacité , pour lui-même , les honneurs et les avantages attachés à tous les privilèges, \oltaire ne se contente pas de s'être fait décréter gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, en récompense d'une épître dédicatoire à madame de

(i) Cliaciiii connait les accitlenls et les scandales de l'espèce d'inlimité d'eiiire Vullaire el Frédéric-Guillaume, (|ui l'avait fait son chanii^eilaii.

378 CHAIMIUI': QUATRIÈME.

Poinpadoiir, cette courtisane amie des lettres, il se l)lasoiHie, avec une joie impatiente, et son nouvel écu resplendit, à quardiife-lniit phices^ dans son église de Ferney, sans préjudice au pourtour de son colombier féodal, ainsi (|u';i la barrière de son audience (i). INIais ce n'est là qu'un avantgoût de ses appétits nobiliaires. Il veut bientôt être marquis, et sollicite à la fois de la liaute influence du duc de Ricbelieu, du comte du Cbâtelet et de la marquise de Créquy, l'érection de sa terre de Ferney en marquisat. C'est merveille de le voir • s'agiter pour cette nature d'intérêt, lui dont le front cbargé de tant d(> gloire littéraire avait si peu besoin d'un ravon emprunté. « La faveiu" en question, écrit-il à la marc[uise de Créquy, ferait le bonheur et la gloire de ma triste vie(2).»Une couronne de mar([uis le réconcilierait avec le mar(juisat récent de M. de Ylllette, « plus heureux (|ue Ir.i! ajoute-t-il. » Dans cette trèscurieus(î épUre, \ol taire voudrait aussi du marquisat pour calmer ses blessures morales, jjoiu* être consolé des ingratitudes de cet abominable Rousseau , (jui le noucil à (ienève ununieinenl

(i) Souvenirs de la miirquisc de Ci'é(|iiy, loinc IV, tlial>itie III.

(î) Ijic. CfV. Coiiespoiidance de >'<)Uaire avec Madame de Ciéqiiy (cousine de Madame du Cliàlolcl, el (jui ne l'en aimait ou ne l'en esh"niait ])as davantage).

PHILOSOPlIIl:: DK MONTAIGNli. 379

« parce qu'il esl catholique, » Ce bon cathorK|ue l'oltalre, afin d'attendrir la grande dame fort catholique, et peu encyclopédiste, à lac[iielle il éci-it, lui sacrifie très-lestement ses amis les philosophes encyclopédistes Grimm, Helvétius, Diderot, d'Alembert, « dont il connaît les inconvénients mieux que personne. » '< Je vous adore, dit-il en finissant, à la marquise, et vous implore avec une vénération que je renonce à vous exprimer. \ ous êtes un ange débouté miséricordieuse... Je baise le bout de vos ailes et je les baise à genoux, à deux genoux !

Ferney, ce 4 novembre.

«'VoLTAIRK. »

Peines, hélas! et soins perclus; A'oltaire ne sera pas marquis. Subsidiairement, il sollicite avec le même insuccès, auprès des mêmes personnages , le collier de l'ordre de Saint-]Michel, le collier de Saint-Lazare, et toujours à cause des consolations dont il avait besoin pour faire tête aux persécutions de Jean-Jac(|ues Rousseau, ou pour ne plus songer au nouveau marcjuisatde M. de Villette. Le marquisat, les noliles colliers ne viennent pas; mais Voltaire ne perdra jamais, dans ses écrits, une occasion de flageller les vanités. Vous le voyez, c'était logique (]).

(i) CliaiTifort, pour caractériser, d'un mot, les vanités rioljiliairt's de l'école philosophique, qui achetait litres sur titres.

3S0 CHAPITRi: QUATRIÈMK.

Plus heureux dans les trafics^ il spécule sui* les fournitures, sur les impots publics et dans une seule affaire, au dire du niaréclftil de Richelieu qui la lui avait donnée, le philosophe Voltaire bénéficie d'un million et demi(T).

Quel était le plus plillosophe, quel était le plus libéral, le plus ami de son pays, de JMlchel de Montaigne ou d'Arouet Voltaire? S'il n'y avait pas à craindre, en généralisant, d'arriver jusfju' à l'injustice, ne pourrions-nous j)as ajouter : Où est donc la véritable école libérale , où est donc la sincère philosophie? Est-ce à Ferney, est-ce à Montaigne? où est le philosophisme qui trompe, où est la philosophie (jui console?

Où est la dignité ([u soutient l'honune, la libertéqui l'ennoblit ?Est-ceau cœurde Voltaire, qui brûle l'encens de sa littérature au'v pieds des maîtresses du roi; (|ui, ])()ur pi'MU'lrer aux: couununs de Versailles (^2), ])our avoir accès à la coui", descend de son génie, et ranqje en Grec du Has- Empire. Ce qui fait dire à une femme d'esprit (3),

disait f|ue le cabinet de; i^I. le baron (rilolbach était la Foiie aux marquis,

(i) Société en |)ati(ipalion de Voltaire avec JMM. tie la ■Poupelitiiére et Clialint, lermiers i;éiiéiaiix.

(2) Avant (|ue ces communs lui lussent ouverts, il traitait (l'cxchnis et de mendiants les gens de lettres (|ui jouissaient d'un tel lioiineur.

(3) MadauK- la inarediaie de Luxcud)ourj;.

PHILOSOPHIE DE MOxNTA IGNE. 381

contristée d'un aussi puéril abaissement : u c'est . un ffeant confiné dans un entre-sol . ->

La dignité, lalibertéhabitent-elles avec Voltaire, lorsque, chassé de la cour de Versailles pour ses impertinences ou ses ténébreuses pratiques contre le Roi et contre Dieu, il se retire à la cour de Potsdam? vous n'avez qu'à consulter les mémoires du temps, de quelque parti qu'ils émanent. Le grand Voltaire devient le commensal, le chambellan du roi de Prusse; et, tout prince philosophe qu'il soit , Frédéric-Guillaume n'en traitera pas, au fond , plus honorablement son familier. Voltaire , après des brouilleries et des raccommodements avec son royal hôte , se retirera de Potsdam plus endommagé encore que dans sa retraite de Versailles.

Tout est contesté à Voltaire, tout, jusqu'à la probité élémentaire, sur ce terrain très-inhospitalier, où sa vanité l'avait fait de nouveau s'égarer, oii la calomnie vient l'atteindre.

Sera-t-il, cette fois, guéri des aspirations patriciennes et princières qui le tourmentent, si ridiculement, pour un philosophe égalitaire? Fuira-t-il « l'air empesté des cours , » ainsi qu'on dit en son école?

Pour la gloire philosophique, pour la dignité des lettres, pour l'honneur de l'esprit humain, j'en serais assurément ravi; mais voyez : en 1774^

le patriarche de Ferney rêve encore des communs lie Versailles. Il sollicite sa rentrée; et c'est, non plus à madame de Pompadour, dont l'c'légance et le goût voilaient au moins la fausse position , mais à madame Dubarry, cette vulgaire courtisane, (ju'il adresse ses séniles adorations. Un portrait de madame ])ul)arry que de la Borde lui a permis d'admirer, sert de prétexte au vieux poëte :

o Vous ne pouvez empêcher cet hommage, « Faible tiibul de quiconque a des yeux. « C'est aux mortels d'adorer votre image; « L'original était fait pour les dieux... etc. »

Tjouis XV, le (lien qui possédait le pur original, meui-t quelques mois après l'envoi de sa galante épilre, et Voltaire en est pour ses frais.

Qtiatre ans plus tard , le philosophe obtient de revenir l\ Paris; mais vainement encore il sollicite d'être admis à Versailles; il doit mourir sans y rentrer. Il apj)ellera en vain madame Dubarry : rot re Divinité., ainsi (pi'on dirait lotre Altesse; la divinité a ('cssé de régner; et le gentilhomme ordinaire n'entrera plus dans la chambre^ du roi.

Voilà les grands chagrins de Voltaire.

Montaigne procédait autrement, et c'est à s'éloigner des cours, à servir lovaUMiient ses rois, (juc, sans ostensation, il ajjpoilait ses soins et son élude, \ussi d(''sinlcress(? <|ue NOllaire se nionlrail avide, Montaigne esliinail (pie, -^ il » ^l d'un bon-

nt'tc homme, de ne pas dépenser le bien de ses enfants, il messled à un philosophe d'amasser, de thésauriser : « je n'ay soing quelconque d'acquérir (i) ; tout homme pécunieux est avaricieux, à « mon gré, écrivait-il; la liberté d'esprit et « l'honnêteté de la conscience vivent mal avec « les calculs de richesse. Je n'ay ny guères peur « que bien me faille, ny nul désir qu'il aug- « mente (2). » Telles étaient la théorie et la pratique de Montaigne sur cette partie philosophique du gouvernement de la vie. Montaigne remerciait Dieu d'avoir deux mille écus de rente ; ce qui eût paru par trop naïf à l'opulent Voltaire. Il s'estimait riche entre tous les riches, en proclamant que la disette relative venait, non d'avoir peu, mais de vouloir beaucoup.

Je ne reconnais pas à première, ni même à seconde vue, dans le financier, dans le châtelain de Ferney, dans le poursuivant des faveurs et des titres, les très-simples allures du châtelain de Montaigne. N'importe; Voltaire n'en restera pas moins le proverbial ami du peuple, l'inventeur des droits de l'homme, le messie de la lii;erté , et même de l'égalité; un révolutionnaire désintéressé, un vrai mythe. H a fait la Pucellc^ c'est-à-dire un livre oii l'impiété et la fange sont jetées, des

(1) Essais^ liv. III, cliap. x, page 214.

(2) \À\. I,cliaj). xl; Ed. de Loiiandre, page 402 et suivantes.

deux mains, sur Dieu, sur la vierge liéroïqiic, sur les gloires de son pays. Il n'en restera pas moins le plus illustre et le plus pur des patriotes. C'est justiee , puisqu'il est'Teternel bienfaiteur du monde. Ne lui a-t-il pas légué l'arbre de la science, au fruit divin, dont l'affreuse secte des cbrétiens détournait sottement les lèvres; l'esprit perfectionné d'opposition et le droit de révolte devenu le plus saint des devoirs (i)? Que pouvait-il manquer au bonlieiu' des nations armées d'im pareil testament? — Le peuple eût vainement cberclié ce legs pliilantbropique dans la librairie de Montaigne. Le mot magique : Liberté ! Voltaire s'en est liabilement servi et l'a légué tantôt comme un engin de guerre, tantôt connue l'égide d'un égoïsme prudent ; niais il a su si bien s'en protéger qu'aujourd'hui, ainsi ([ue de son temps, lors([u'on tou(-lie au pbilosopbisme, on court risque d'clre Iapi(l('>, poiu' crime de lèse-liberté. Les consciences iin|)arlialcs et fermes ne sauraient, nonobslant, se contenter des mots; c'est au.v fruits qu'il faut juger l'arbre. Qu'on nous permette, en consécjuence, de continuer notre examen.

(i) Helvétius , l'auteur de Y/isprit, peut reveiuli(|ner sa pari (le ceUe heureuse inuovation dans les lois morales des |)eupl(s. L.'arl. 35 de la (^inslitulioti du 24 juin i7<)3 légalisail cette houiicidc ineilalion : Le droit irinsurreclion v était proclamé le plus sacré, le |)lus iii(ii.i/ji/isa///( des ilcvoirs.

Le tort grave, le vice capital de l'Ecole du dixliuilième siècle, c'est d'avoir voidu enlever à la société religieuse et historique son passé , son avenir, pour la concentrer dans le présent et la pétrir a priori. Voltaire symbolisait merveilleusement cette idée, qui, détachée ainsi du temps, lui livrait le monde, en mesiu'ant l'espace à l'homme. Les destins de l'humanité se trouvaient, dès lors , emprisonnés entre l'égoïsme du chef d'Ecole et l'abîme de son orgueil,

Montaigne, au contraire, dans ses aspirations d'avenir, gardait toujours un pied sur le passé.

Voltaire , c'est le progrès sans l'autorité ; la liberté sans loi; c'est-à-dire sans mère et sans berceau .

Montaigne, sainement compris, c'est le progrès avec et par l'autorité, c'est-à-dire le progrès (jiii pousse des racines , mûrit la tige et développe les rameaux.

Sous la réserve de ces observations et de ces différences , on pourra faire dire à Voltaire , se comparant à Montaigne : « Comme toi, j'ai été « gentilhomme ordinaire; comme toi, j'ai été c( seigneur châtelain (i). >' Montaigne, ce me sendjle, n'y eût pas trouvé grand mal ; peut-être

(i) Extrait du diicotirs sur Montaigne, édition J.-V. Leclerc, et de l'allocution à Montaigne, mise par l'écrivain dans la bouche de Voltaire.

même aurait-il répondu : « Ne m'en chault; » ou tout simplement, retournant l'apostrophe, eût-il (lit à son tonfVère : « C'omme toi, j'ai été « gentillionmie ordinaire; connue toi, seigneur « châtelain; m'est avis cependant que je le fus « tout aultrement que toi, »

Avec cette légère variante, je concède la comparaison , et je repousse d'ailleurs , en toute tranquillité de conscience , l'assimilation générale de deux figures si distinctes. Que Voltaire ait eu plus de gloire, soit; il n'a pas eu la même gloire.

Que Voltaire, malgré ses erreurs, son matérialisme funeste, malgré les coups mortels qu'il a portés aux lois morales de l'homme, par l'ironie qui sapait tout et ridiculisait l'honncte ; que Voltaire , malgré tant de maux inséparahles de son nom , (knueure, dans la postérité, comme la })lus étonnante figure des honunes de génie; qu'il soit à jamais pour nous le représentant de l'esj^rit et du goût; un sujet toujours nouveau de surprise et d'intellectuelle admiration ; c'est ce (|u'il serait oiseux de contester; mais (ju'il ne soit pas, au moins^ permis de l'assimiler au moraliste , au philosophe Montaigne.

Rien n'est s[)iriluel et malsain comme certaines lectures de Voltaire; rien n'est spirituel et salutaire comme le livre de Montaigne.

Voltaire n'est pas, plusrationnellemenl, leconti-

nuateurde Montaigne qu'il n'est exact de prétendre que Montaigne avait continué Rabelais. Par l'esprit, par une égale influence sur la littérature de leur siècle, sur les lettres en général, Voltaire et Montaigne se touchent. Ils se séparent par l'origine et les tendances. Si tant est que Rabelais ait conçu , se soit formulé un système , il serait juste de dire que Voltaire a modernisé, mais de beaucoup agrandi Rabelais, dont il descend en ligne droite.

En résumé , et comme il nous apparaissait au début, Michel de Montaigne, ennemi des violences, d'où qu'elles viennent, de Paris ou de Genève, des scolastistes furibonds ou des orthodoxes outrés ; indigné surtout des abus de déraisonnement qu'on commettait au nom de la raison, a voulu ramener son époque à la température moyenne et modérée qui lui était à luimême si chère. De là, pour combattre la vanité, l'excès même de son scepticisme. La frénésie des raisonneurs détermine souvent jusqu'à la forme de son doute. L'ennui des luttes personnelles lui fait préférer à la polémique irritante, l'emploi de la leçon indirecte qu'il adresse aux songe-creux de son temps , sous le couvert des songe-creux des temps passés; et l'influence de ses Essais se fait heureusement sentir sur la fin du seizième siècle , au double point de vue qu'il a visé.

Il écrivait à un moment de crise, pour des

générations remplies de sève et de croyances. Ces désordres mêmes , qu'entretenaient au sein des masses , sous des prétextes religieux , des ambitions assez terrestres, témoignaient d'une vie puissante. — Les courants se troublaient, la source ne tarissait pas. —

Il en sortit le dix-septième siècle , religieux, littéraire, liéroïque; — Bossuet, Corneille, Condé. — Les rois de France s'appelaient Henri IV, le cardinal de Richelieu, Louis XIV.

Voltaire, au dix-huitième siècle , rencontre non point une crise, mais une dissolution. Il en personnifie le génie; il détruit. C'est une société qui se meurt. Voltaire, J.-J. Rousseau, d'Alembert, Diderot, voilà le premier plan de sa philosophie ; — au dernier, nous voyons Babœuf. — Les rois de France s'appelaient le Régent, le cardinal Dubois, Louis XV, la Dubarry et Marat.

Tous ensemble ils tuaient Louis XVI.

Le résultat de quinze siècles de progrès lent et sûr , de ces transformations que les peuples vivaces comportent, que l'hisloire patiente enregistre et que les Promélhées ne datent que de leur acte personnel de naissance; ce résultat, désormais écrit dans les mœurs publiques, tables de bronze des bonnes lois, et gravé dans l'esprit du prince, semblait s'être abîmé dans le sang ou perdu dans des mains défaillantes.

Successivement atonie ou violence , l'idéologie brouillait tout. L'élan généreux de 1789 paraissait s'être épuisé lui-même sous l'effort de tant de directions contraires. On ne voyait rien , pour nous sauver, dans les codes de M. de Voltaire, qui avait pourtant , ainsi qu'on sait, retrouvé les droits de l'homme.

La déesse Raison, maltraitée par ses adorateurs, fuyait loin de ses tenqjlcs et reprenait son vol vers les tourelles de Ferney. Uieu, fort heureusement , n'avait pas abdiqué. Il envoya un homme sacré du sceau de sa force , qui contint l'idéologie en démence et musela les déma<io£rues.

Napoléon , c était l'autorité.

Un semblable dénoûment se rapprochait bien plus des principes à la fois progressifs et conservateurs de Montaigne, (jiie des idées incarnées en Voltaire. — 1789 recommençait en 1800. —

Napoléon n'eut pas un goût très-vif pour la. philosophie parlante et écrivante; et, sur ce point encore, il se, fût à merveille entendu avec Michel de Montaigne, assez peu tendre envers les raisonneurs; mais il était, au fond , un philosophe religieux.

Combattant un jour, dans Fintimité, le scepticisme de Monge, son ami, il lui disait : « Ma tt religion à moi est bien simple : je regarde cet « univers si vaste, si compliqué, si. magnifique,,

« et je me dis (|u'il ne peut être le produit du n hasard, mais l'œuvre quelconque d'un esprit « inconnu, tont-puissant et supérieur «à Tiionune, cf autant que l'nnivers est supérieur à nos plus a belles machines. Cherchez, Monge ; aidez-vous « de vos amis les mathématiciens et les philoso- « plies; vous ne trouverez pas une raison plus « forte, plus décisive, et, quoi que vous fassiez, « vous ne l'infirmerez pas (i). »

De la conviction d'une toute-puissance divine, de la pensée de création et d'harmonie que respiraient les paroles de ce grand honune , h la nécessité de la subordination publique de la créature envers le Créateur, d'un lien de l'homme à Dieu, de la religion enfin , et des dogmes qui la consacrent, il n'y avait qu'une déduction de sa logique. — Elle fut.

C'est une des pages brillantes de son immortel ('onsulat ; et nul n'osera dire que la force du sentiment religieux n'égalât chez le chef de l'Etat , en cette circonstance , la profondeur du sentiment [)oIiti(jue.

Najioléon répudiait la pbiloso'phie de Voltaire, faisait rentrer dans tcuicieii train (i) des traditions religieuses une société qu'il avait trouvée en de-

(i) Histoire (lu Constilat et de C Empire, t. II f, p. 209. — ^îapoléon ('tait à <cttc t'po(|ue le général Bonaparte.

(a) Mol di! MoiiLii^iic appli(|ué à celle idée, liv. II, cliap, xii.

PHILOSOPHIE DE MONTAIGNE. 3'Jl

hors. C'était donc le dix-hultièiiie siècle épuré à sa deiTiière heure, fortifié dans un homme qui rejetait les doctrines des raisonneurs et des impies. C'était revenir à Montaigne et toujours s'éloigner de Ferney.

Voltaire, qui n'admettait aucun dogme au delà de l'existence de Dieu; qui relevait par suite l'homme de toute obligation de croire et de manifester au delà; qui, excluant toute idée de subordination, décrétait l'ingratitude de l'homme et frappait Dieu de déchéance. Voltaire aurait jugé Napoléon philosophe un esprit faible, comme il devait trouver arriéré Cicéron, qui, discourant de la nécessité de rendre aux dieux^ ce que prescrivent, les lois, les dogmes et mieux encore la voix de la conscience, avait dit admirablement : « La piété « est la justice; envers les Dieux. — Est eni/n pie/cts « JUS tic la adversuin Deos. »

Montaigne aussi enseignait la nécessité de cette justice envers Dieu.

J'ajoute que si Voltaire eût vécu et philosophé au seizième siècle, il n'est pas permis de méconnaître tjue ces terribles armes, à l'aide desquelles Montaigne broyait la raison et l'impiété des novateurs , n'eussent bien eu l'implicite dessein de l'atteindre. Appelez Voltaire, Calvin, Luther ou (le Bèze, et la proposition se justifie. Je ne crois pas que l'assimilation philosophique, décrétée par

M. Lederc et accueillie par beaucoup d'autirs^ gagne fort à ce rapprochement.

Montaigne, cpii croyait que la philosophie devait faire état « de sereiner les tempestes de l'ame; « d'apprendre la faim etdes fiebvres à rire, non par « quelques épicycles imaginaires, mais par raisons « naturelles et palpables -, » Montaigne (jui voulait a que la philosophie eûtpour son but la vertu ( i ), » s'il eût considéré que l'âme de Voltaire n'avait été qu'une tenqicte continuelle; s'il eût conq)aré les prédications du philosophe avec ses actes ; s'il lui eût été donné d'étudier sa vertu, Montaigne aurait inventé pour raj)pliquer à M. de Voltaire cetle définition, en j)arcil cas, assez bien justifiée : v Et « certes, la philosoj)hie n'est qu'ime poésie sophis- « tiquéc (2). »

Montaigne n'aurait guère songé (pie son sceptici.smc scientifi{pic put toucher, de près ou de loin, au scepticisme de Voltaire.

Voltaire, enfin, fut j)hil»')t nn négateur (|ii'iin sceptique; et, quand il enq)loya le doute, ce fiit toujours le doute impie.

On poin rait dire de la philosophie de Voltaire :. le doute comme moyen, la négation comme but; la raison mise en anarchie.

(l) ÏÀ\. I, cllllll. XNV.

(a) Essais, liv. II, cliiip. xii. (l'arolcs kxUallos ik Moiilaigiif.)

Montaigne ne fut jamais un négateur; il n'admit pas le scepticisme leligieux. On pourrait dire de sa piiilosophie , en ne perdant pas de vue son temps : le doute comme moyen, et, comme but, la raison mise en hiérarchie.

Nous voici amené à reclierclier le clirislianisnie de Montaigne.

Si son doute ne fut pas de l'humaine prudence , si cette balance qu'il d(^clare un moment adopter pour devise est sa formule absolue, plutôt que sa formule relative, évidemment il ari'ivera à ce résultat forcé , à cette règle d'équilibre , de ne pencher vers aucune croyance, de n'affirmer aucune religion. Indifférent ou sccpti([ue , il se trouvera également éloigné de l'hérésie du temps et de l'orthodoxie traditionnelle. Toute autre conséquence répugnerait à la logicjue et à l'indépendance de Montaigne. C'est donc encore à ses pensées et à ses actes, à ses Essais enfin, qu'il faut nous reporter, en <;onsultant une matière dont il est le roi et le sujet.

Cette dernière partie de l'examen de Montaigne me paraît déjà préparée par le travail qui la précède. Je ne puis oublier, toutefois, combien, sur ce point encore, les sentiments sont contraires. Des hommes tels que Montaigne n'épuisent jamais l'intérêt des penseurs ; toujours actuels, toujours vivants, ils sont l'éternelle jeunes^ du monde. C'est

39fi CHAPITRE CINQUIEME.

vers eux que chacun se dirige selon ses goûts, selon sa pente; et souvent, avec une égale conscience, les impressions rentlues sont différentes. Michel de Montaigne est un peu traité comme Platon, dont il disait lui-même en ses Essais : « Chacun s'iios- « norant de l'appliquer à soy, le couche du costé T( qu'il le veult; on le promène et on l'insère dans « toutes les opinions que le monde reçoit (i). »

Les uns, ainsi que je le disais au déhut, emportés par un saint zèle, volent dans Montaigne un orthodoxe ardent, un vaillant catholique, et l'arment de l'épée de comhat que portèrent les Pères de l'Eglise (2). D'autres en font un matérialiste, un athée, un mauvais épicurien : que sais-jc (3) ?

En ce moment, il est fort apparent que, sous les ménagements du langage , le plus grand nomhre de ceux qui Iraitent de Montaigne, l'enferment dans le sceplicisme })ur, et sourient, dans leur force d'esprit , à la seule pensée de son christianisme.

Je ne crois pas ([u'il y ait lieu de sourire, à moins que ce ne soit d'adhésion; et, je le confesse sans détour, mes convictions et mon respect pour

(i) Liv. II, chap. xii.

(a) Dom Devienne, Dissertât, sur Id r('lif;inn de Montaif^ne, 1778. 111-8". — L'alilié (I(! Labouclcric, /<> Cliristianisme de Monidïç^ne, Paris, 1819, in- 8".

(3) Anianici <•( Nicole, de Poi l-Pioyal ; Pascal, elc, ele.

l'illustre penseur sont, sur ce point, parfaitement d'accord.

Pour moi, la démonstration est produite par les deux plus irrécusables preuves, les écrits et les actes au service d'un noble caractère.

Parcourons rapidement les écrits.

Montaigne, dissertant sur les vaines subtilités^ s'était exprimé en ces termes :

(( Il se peult dire, avec((ues apparence, qu'il y a « l'ignorance abécédaire qui va devant la science ; « une aultre doctorale, qui vient aprez la science; a ignorance que la science faict et engendre, tout « ainsi comme elledesfaict et destruict la première. « Des esprits simples, moins curieux et moins o instruicts, il s'en faict de bons chrestiens, qui , « par révérence et obéissance , croyent simplece ment et se maintiennent soubs les lois. En la « moyenne vigueur des esprits et moyenne capa- « cité, s engendre l' erreur des opinions : ils suy- « vent l'apparence du premier sens, et ont ([uel- « que tiltre d'interpréter à niaiserie et bestise que

« nous soyons arrêtés en f ancien train Les

a grands esprits, plus rassis et plus clairvoyants, (c font un aultre genre de bien croyants, lesquels, « par longue et religieuse investigation, pénètrent « une plus profonde et abstruse lumière ès-écrip- « turcs, et sentent le mystérieux et divin secret « de nostre police ecclésiasticiue.

« Les métis^ qui ont desdaigné le premier siège « de l'ignorance des lettres^ et n'ont peu ioindre le a second, sont dangereux, ineptes, importuns. « Cculx-ci (roiilflent lemoiule. Poui-tant, de ma « part, ie me recule tant que ie puis dans le prête micr et naturel siège , d'où ie me suis , pour « néant, essayé de partir (i). »

Cette appréciation si saine des véritables causes qui maintiennent dans la foi chrétienne , qui en éloignent ou y ramènent : la bonne ignorance des simples , la science superficielle et la science profonde ; Montaigne la fait suivre de la profession de foi qu'on va lire, à l'occasion des théories ou /<'//ilaisies de ses Essais : « Je les soubmets aux iuge- « ments de ceulx à qui il touchede régler, nonseule- « ment mesactionset mes escrlpts, mais encore mes « pensées. Egalement m'en sera acceptable et utile « la condemnation comme l'approbation, tenant « pourabsurde et impie, si rien se rencontre igno- « raniment ou inadvertamment cousché en cette « rapsodie, contraire aux sainctes résolutions et « prescriptions de l'Eglise catholique, aposto- « \\(.\iw et romaine, en laquelle ie meurs et en « la(juelle ie suis né; et pourtant me remettant « tûuslours à l'auctorité de leurcensure, qui peult « tout sur moy; ie me mesle ainsi téméraire-

(i) Liv. I, tli.'ip. i.iv, p.'if^cs 5f), fio et 6i.

CHRISTIANISME DE MONTAlGiNE. 399

« ment à toute sorte de propos, comme icy (i). » Quelques-mis n'y ont vu cependant qu'une prudente stratégie. Voilà comment sont, en effet, appréciés, rapportés ou reliés ensemble, par un des commentateurs de Montaigne, les deux passages que je viens de littéralement transcrire (2). Le gentilhomme périgourdin n'aurait, au fond, d'après M. Leclerc, rien entendu confesser. Tout simplement se voulait-il garder contre les persécutions « de l'ignorance doctorale, celle de tant d'i- « neptes raisonneurs qui, après avoir pénétré une a plus profonde et abstruse lumière es-écritures^ a et senti le mystérieux et divin secret de la police rt ecclésiastique j étaient devenus plus ignorants que « les ignorants même, à force de leur inculquer l'i- « gnorance(3). » C'est, ajoute iVl . Leclerc, pour ne pas tomber entre leurs mains que Montaigne déclare hautement a qu il tient pour absurde et impie tout « ce qui a pu lui échapper de contraire aux saintes a résolutions et prescriptions de C Eglise catlio- « lique, apostolique et romaine , en laquelle je « meurs, dit-'û, et en laquelle Je suis né. Il souif. met ses écrits à ceux à qui il touche de régler.

(t) Liv. I, chap. Lvr, pages 65 et fifi, écUt. de Louandre.

(2) J.-V. Leclerc, note Sa, édit. iSSa.

(3) Montaigne, on l'a vu, n'avait pas dit un mot qui autorisât ces deux lignes du prétendu commentaire, hostile au texte, quoiqu'il semble ici le continuer.

400 CHAPITRE CliNQUlÈME.

V nuti-seulement ses actions et ses écrits, mais « (lussi ses pensées ; c\., comme il craindrait de « penser sans leai* aveu, il s'e/? remet à V autorité « (le leur censure, qui peut tout sur lui. Ils n'a- « valent pas, observe le commentateur, la sottise « de le censurer; c'est alors que les esprits com- « muns et vulgaires l'auraient entendu (i). »

Conunent! ce serait là le dessein de Montaigne?

L'homme de cœur dont vous avez loué, «i juste titre, cette franchise antique, qui est le synonyme de son nom; l'énergique penseur qui averlit ses rois dans un style à la fois et respectueux et ferme ; ({ui signale, sans préoccupalion de sa fortune, des abus préjudiciables au peuple ; qui ne mentit jamais et s'en honore, à bon droit, dans vingt pages de ses Essais ; qui vient de signifier aux esprits de moyenne vi^ueu/-, de //lojenne capacité, si prédisposés à l'erreur en matière religieuse : qu'il est resté dans l'ancien train ;cv\in qui, aimanta rendre témoignage public, confesse la foi de ses pères connue base et connue tempérament, au besoin, des théoi'ies qui peuv(>nt s'écha[)per de son esprit aventureux; celui-là n'aurait fait qu'iuu> jonglerie miséi-able, luie espèce d'enseigne de parade, destinée à tromper les regards de la doctorale ignorance et à se garer de ses /nains !

Mais alors, que serait devenu l'écrivain ^i/<'</o/7/ze

(i) J.-V. Lcrlerc, loco citato.

naïve ^ celui qui veut qu on le voie dans son livre en sa façon simple, naturelle et ordinaire, sans étude et sans artifice^ car c est lui qu'il peint (i) ? Le penseur qui, dès la première ligne, la maia sur sa conscience, nous dit : « Cecf est un livre de « bonne foy, lecteur (a)? » Il aui'ait'donc oublié, en une heure, les engagements de sa vie, la fierté de sa nature honnête et cette indépendance d'allures que chacun se plaît à reconnaître en lui? Et pouj'quoi donc, mon Dieu? Pour échapper à la doctorale ignorance? Mais, s'il n'avait que ce but, bien facile était-il de l'atteindre sans s'avilir par un hypocrite langage. Un sceptique aussi consommé n'avait qu'à se maintenir dans cette balance réglée, dont aucun plateau, ne se chargeant d'hérésie ou devieille foi, n'inclinerait d'aucun côté et rendrait, parla même, la persécution impossible. Avec de telles ressoiu'( es dans l'esprit, une aussi forte assicltedans la confiance de ses rois (3), comment admettre une telle terreur dans une âme aussi forte et pour d'aussi improbables dangers ?

Peut-être, dans la pensée de l'écrivain que j'ai cité, cette intention supposée de Montaigne lui fournissait-elle, in petto, un élément nouveau de

(i) L'Auteur au Lecteur, courte préface des Essais.

(2) Idem.

(3) Des preuves nombreuses attestent cette confiance de la part de Charles IX, Henri III, Henri IV. ( Vny. Corresp. )

conviction pour le parallélisme avec Voltaire. En mars 1778, ce dernier, épuisé par les ovations, se sent malade et fait appeler le chanoine Gauthier. « Je ne veux pas, dit-il, qu'on jette mon corps ic à la voirie. » Guéri, il n'y pense plus et se moque de sa comédie.

11 est permis de croire qu'une telle appréciation du christianisme de Montaigne, plus crûment faite par le commentateur cité, souvent reproduite depuis, sous des circonlocutions plus vagues, serait , par notre sage, classée au rang de celles que Platon est accoutumé à suhir, « chacun le couchant du « coté qu'il le veut. »

Montaigne, quiahhorrait les subtilités, pourrait s'étonner peut-être qu'on ait trouvé, dans le chapitre qu'il consacre à combattre cette maladie de l'esprit, cette dégradation de l'âme, et dans ses considérations .s7//' In prière , les preuves de subtilités coordonnées dans les arrangements de citations que je rapporte. J'aime mieux, en repoussant cette interprétation, continuer à honorer Montaigne (i). J'aime mieux vous renvoyer aux passages que V. Tjcclerc s'est plu à dénaturer j à la subtilité que Montaigne combat connue un travers d'une conscience mal assise ou d'un esprit visant à cire sin-

(i) Voirai! liv. I, Icscliap. liv et Lvr, — invoques par IM. J.- V. Leclei'c, dans V Extrait relaté, à ra|)pui de ses surprenantes induetions.

gulier; y aime mieux vous rappeler que Montaigne avait toutprévu, tout jusqu'au jugement de M. Leclerc, repris par M. de Sacy avec la grâce de la forme, recommandé aussi par Sainte-Beuve, sans le moindre ménagement de langage, mais aussi sans autres justifications que Y humour de l'éminent critique (i). J'aime mieux vous répéter avec Montaigne : « Si les Essais étaient dignes quon jugeât (c'est-à-dire qu'on jugeât par eux de la facilité d'interpréter diversement ou subtilement les choses simples ) , il pourroit advenir, à mon advis , qu'ils ne plairoient guères aux esprits communs et aux vulgaires , ny guères aux singuliers et excellents ; ceux-là n'y entendroient pas assez, ceux-cy y entendroient trop (2). » J'aime mieux penser, avec Montaigne, quele trop entendre, n'est pas le bien entendre ; et que s'il n'est pas aussi singulier de croire simplement aux affirmations d'un honnête homme que d'en imaginer les prétendus desseins, c'est au moins plus net et plus

(r) Montaigne, dit M. Sainte-Beuve, veut ruiner la croyance transcendante en l'honiine. Son oljjet atteint et à ceux qui admettent que la foi a de telles choses est chimère, il saurait bien (j'imagine ) que dire à l'oreille, en causant sur sa manière de concevoir le monde et l'homme et de convenir de certains points Son scepticisme exorbitant n'est qu'une méthode de grand tour, pour arriver. (Voir édit. Louandre, liv. H, page a58. )

(a) Liv. I, ch. liv.

vrai. J'aime mieux, aux (ommentateurs si pénétrants, rappeler ceproverbe toscanqu'on verra cité j)ar Montaigne: «Qui trop subtilise s'égai'e. «Quant aux ronsi(I(Talions de Montaigne sur la prière, la lecture des livres saints; sur la nécessité de mettre en jjarfaite barmonie ses paroles et ses actes chrétiens ; sur la témérité, à (ourte Vue, de ceux qui estimaient, de son temps (au plus fort des luttes religieuses), qu'il y avait feinte à professer la religion calbolique, de la part de eeiix en ijhl reluisait (jiielqite clarté d'esprit; ces considérations, ces témoignages du cbrélien ne sauraient être suffisamment justifiés par une analyse. C'est au texte qu'il faut revenir. «Fascbeuse maladie, s'éc?'ieMontaigne (en parlant de ces prétendus clairvoyants qui, pour vous faire honneur, vous supposent toujours un pied dans la réforme), fascheuse maladie dese croire si fort, qu'on se persuade d'un tel esprit, (|n'il prc'Iere je ne scais (ju'elle disparité de fortune présenle aux espérances et aux menaces de la vie éternelle ( i ) ! »

Ne voyons-nous d'ailleurs que là ces déclarations expli< Iles sm- le cbristianisme de Montaigne? La précaution une fois prise, le philosophe a-t-il bien vite oublié ces formules de circonstance ? Vraiment non; et, sans prétendre qu'il y ait eu dans le

(i) Liv. I, c!i;i|). ivr, pa;:;. 70; étl. Louandre.

catholicisme de Montaigne une bien vive excitation, il est certain qu'il restait dans l'ancien train loyalement, sincèrement, ainsi qu'il convenait à sa nature.

INousen rencontrons continuellement les preuves. Mais peut-être est-il indiqué, avant de lesaccunuiler, de rappeler un témoin, fort peu suspect , s'il vous en souvient, l'illustre et malheureux: Pascal. 11 est, dans un moment de fièvre contre le modéi'é philosophe, incapaJîle des ardeurs qui l'animent, et ses jugements s'en ressentent. Cependant la conversation conlinue, à Port-Royal, avec le père de Sacy. La figuie de Michel de Montaigne, repoussée d'abord pai- Pascal comme celle d'un vieil ami qui ne vous sulfit plus, se rapproche de lui cependant au fur et à mesure que ses souvenirs se prolongent; et c'est bien le sage et le chrétien qu'il vient d'exactement levoir, quand il s'écrie : «Montaigne est in- « comparable pour confondre l'orgueil de ceux « cjul, sans Ja fol^ se piquent d'une véritable jus- « tice; pour désabuser ceux qui s'attachent à leurs « opinions et qui croient, indépendamment de « l'existence et des perfections de Dieu, trouver « dans la science des vérités inébranlables; pour a convaincre si bien la raison de son peu de lu- « mière et de ses égarements, qu'il est difficile, « après cela, d'être tenté de rejeter les mystères , « parce qu'on croit y trouver des répugnances;

« car l'esprit en est si battu, qu'il est bien éloigné « de vouloir juger si les mystères sont possibles, a ce que les lionimes du commun n agitent que « trop souvent ( i ) , »

Pascal n'en accusera pas moins JVIichel de Montaigne d'avoir voulu chercher une morale fondée sur la raison, sans les lumières de la foi, et considéré riiomme comme destitué de toute révéla- //o/^ (2). Vous savez tous, cependant, le rôle amoindri que, dans la pensée de Pascal lui-même , Montaigne assigne à la raison. L'auteur des pensées oubliait aussi , un instant , les fréquentes affirmations de Montaigne sur la foi catholique, la grâce , la nécessité de l'enseignement supernaturel de Dieu, en présence des infirmités delà raison. Pour Pascal, Montaigne, je le répète, est un pyrrlionien pur, qui détruit toutes les assurances et va jusqu'à mettre en doute l'infaillibilité de la géométrie (3); de telle sorte ([u'on pourrait croire, d'après Montaigne, ([ue sans la foi en Dieu, la vie est un songe durant lequel les sensations sont perçues sans conscience. A ce dernier point de vue, Pascal est plus exact ; mais sa critique amère ne servira qu'à

(i) FJitretieii déjà cité, — sur Epiclèlc et Montaigne, — avec M. de Sacy, — Pensée de Pasccd.

(a) Partie \^'^ ^Epictcte et Montaigne, art. XI.

(3) Ce qui prédisposait peu à l'indulj^encc le grand géomètre Pascal.

CHRISTIANISME DE MOiNTAIGNE. 407

faire ressortir l'excès même de la volonté de Montaigne, qui consistaità subordonner la l'aison à Dieu, par le doute ou la négation des certitudes purement humaines; en d'autres termes, par la contestation des certitudes dont l'homme livré à lui seul prétendrait avoir le dernier mot. Si Pascal, et j'insiste sur ce qui le concerne , puisque avec des précautions relatives, en paraissant même répudier ses jugements, les critiques amis ou ennemis <« du scepti- « que Montaigne », ont presque tous puisé dans l'article XI des Pensées ^ si Pascal eût rencontré, non pas en essence, mais en texte, dans les Essais qu'il lisait si souvent, certaine négation du vrni pur^ certaine confession de l'impuissance humaine que je vais reproduire, n'en aurait-il pas pris motif de combattre un décourageant scepticisme ? N'a-til pas dit lui-môme cependant : « Chaque chose est « vraie en partie et fausse en partie. Rien n'est vrai, « en l'entendant du pur vrai. Que dira-t-on qui « soit bien ? La chasteté ? Je dis que non ; car le a monde finirait. Le mariage? non, la continence « vaut mieux. De ne pas tuer? non, car les desor- « dres seraient horribles et les méchants tueraient « les bons. De tuer? Non, carcela détruit la nature. « Nous n'avons ni vrai ni bien qu'en partie et mêlé « de mal et de faux ( i ) . » Vous croyez lire du Mon-

(i) Pensées de Pascal , LXIII.

taigne; voilà un raisonnement qui respire les Essais d'une lieue; c'est du Pascal que vous tenez, ou plutôt, c'est l'aveu des pauvretés, des inconséquences de l'hoinme et des richesses de Dieu, le seul un, le seul conséquent.

Pascal reconnaît donc que Montaigne est incomparable pour discipliner la raison et préparer à l'autorité de la foi. N'est-ce pas déjà quelque chose, au point de vue chrétien ? Ajoutons qu'un pareil but, si transparent pour Pascal , ne saurait avoir échappé à l'auteur même du svstème. Montaigne, vous ne l'avez pas oublié, a voulu courber les raisonneurs sous la révérence de la Majesté dii>ine.

Afin d'obtenir ce résultat, au moins poiu' fournir la carrière, jNIontaigne n'avait pas à sortir de son caractère. Point ne lui était besoin d'engager des controverses personnelles avec les prédicants de la raison. Aussi bien, s'altaquant aux prétentions humaines, aux nouvclletés^vn généi'al, et aux. philosoj)hies anciennes en particulier, ce qui suffisait à son dessein, a-t-il justifié amplement, sur ce point, l'appréciation de Pascal. N'attendez pas de lui cette verve en théologie, qu'eût aimée notre janséniste. Il lui faudrait, s'il arborait bannière, descendre dans la lice brûlante, discuter dogmes et mystères , aller à contre-courant de ses allures trmpcM-c'cs • il ne IcfcM-a ])as. « Son cathédrant sera

a rauctorilé (i). » Il aura pu armer les autres , d'armes émoulues contre les hérésies. Cela semble même avoir été un des buts qu'il désii-a atteindre. Quant à lui, il se contentera, le plus ordinairement, de rendre, sans hésiter, témoignage, par ses paroles et par ses actes , de la sincérité de sa foi. Ce sera, au lieu de l'école, du christianisme pratique.

Continuons cette démonstration, par lui-même : « Tout au commencement de mes fiebvres et des « maladies qui m'altèrent, entier encore et voisin « de la santé, je me réconcilie, dit-il, à Dieu pai" « les derniers offices chrestiens, et m'en treuve plus « libre et deschargé , me semblant en avoir d'au- « tant meilleur de la maladie.

« De notaire et de conseil , il m'en fault moins « encore que de médecin (2). »

Je ne pense pas qu'il soit deux manières (\c lire et d'entendre une |)areille déclaration de conduite, émanée d'un paieil homme. C'est vrai, c'est simple et c'est chrétien .

(i) Liv. II, chap. XII.

(a) Liv. II, chap. xii.

Montaigne était sujet aux coliques néphrétiques, à la fièvre, et cruellement éprouvé par la pierre.

Chacun connaît, sur l'utilité des médecit^s, les idées de Montaigne.il affirmait, vous vousen souvenez, lui, le douteur en science humaine, que, |J0ur tenir tète aux médecins, il fallait une santé complète ; que point trop n'était-ce contre l'effort de leurs drogues; et, qu'à s'en passer la fantaisie, il convenait au moins d'attendre qu'on fût guéri.

C'est, de tout point , cfacconl avec l'ensemlilc de son livre, avec le fond de sa nature : il se félicitera de « s'estre, par la grâce de Dieu, conserve (c entier, sans agitation et trouble de conscience , « aux anciennes créances de sa religion , au tra- « vers de tant de sectes et de divisions que son « siècle a produictes (i). »

Dans ce milieu, il se trouvera satisfait. Quelquefois cependant, en vue d'humilier la raison , il ira plus loin que l'affirmation de sa foi personnelle. Mais vous ne le verrez pas faire longtemps de l'argumentation tbéologique : il a livré aux vanités des raisonneurs le plus terrible combat que la raison ait eu jamais à supporter. Ne lui en demandez pas autant sur le terrain tbéologique. Néanmoins, ne vous bâtez pas davantage d'augurer tropde son indifférence : vous seriez encore dans l'errcin-.

Montaigne tient en médiocre estime ceux qui ne croient en la divine religion catbolique que par moyens bumains, par crainte ou par coutume. « D'aultres moyens bumains, dit-il, pourroient les en desloger. Nous sommes chrétiens à mesme titre ([ue nous sommes Périgourdins ou Allemands! C-e roole ne touche point un vrai chrétien; c'est à faire aux religions mortelles et humaines, d'être reçeucs })ar une humaine con-

(l) T.iv. II, cll.ip M£.

CHRISTIANISME DE MOiNTAlGNE. 411

duite. Quelle foy doibt-ce estre que la lascheté et la foiblesse de cœur plantent en nous et establissent ! Plaisante foy qui ne croit ce qu'elle croit, que pour n'avoir point le courage de le descroire (t)! » Ce sentiment du catholique et du chrétien aurait dû, semble-t-il, arrêter le jugement dédaigneux de Pascal, jugement accepté depuis , sans commentaire, et répété, presque sans variation, par tous ceux qui se résignent à ne pas ranger, en religion ou plutôt en irréligion, INIontaigne côte à côte de Rabelais et de Voltaire. Pour ces écrivains, de parti pris, Montaigne fut et sera un chrétien de circonstance et de hasard, comme il était Périgourdin.

S'il ne veut pas néanmoins qu'on sonde les arcanes des mystères divins, c'est parce que la raison déchue s'égare à poui'suivre l'infini, c'est parce que le vertige monte de la profondeur des abîmes. A l'homme qui voudra enfermer Dieu dans sa propre impuissance, dans les langes de son entendement, voilà, en conséquence^ une des apostrophes de Montaigne : « Le soleil branle, «• sans séjour, sa course ordinaire : les bornes des a mers et de la terre ne se peulvent confondre : « l'eau est instable et sans fermeté : un mur est, « sans froissure , impénestrable à un corps solide : « l'homme ne peult conserver sa vie dans les

(i) Liv. II, cliap. XII.

« flammes : il ne peult être au ciel et sur la terre a et en mille lieux ensemble corporellement. C'est « pour toy ([ue Dieu a faict ses règles; c'est toy « qu'elles atlaschent : // a tesmoigné aux chres- « tiens qiiil lésa toutes franchies quaîul il lui « a plu.

« De vray, pourquoy , tout-puissant comme il « est, aurait-il restreint ses forces cà certaines me- « sures? En faveur de qui aurait-il renoncé à « son privilège (i)? »

Cette volonté de subordonner la raison, de briser ?>c?, chétii'es armes , ei \\n faire /nord re la terre sous P autorité de la Majesté divine^ est tellement dans l'essence de la pbilosopliie de Montaicjne , qu'il ne saurait s'en écarter, alors même que son sujet l'engagerait à le faire. Voyez plutôt :

Un docteur du quinzième siècle, Raymond Sebond , savant tbéologien , avait conqiosé , à Toulouse, un livre qui portait ce titre : Theologia naturalis, sive Liber Creaturariim (2). Sebond entreprenait la tacbe séduisante de mellrc la raison en lia rmonie avec la foi : combattre les incrédules par les armes de leiu- propre raison, leur

(i) Liv. Il.chap. xii. — Ici cl on plusieurs autres passaççes, Montaif;ne rceoniiail la révélation, synonyme évident <ic la foi.

(a) La traduction en est placée à la suite des Essais de Monlaii^ne.

faire gravir « l'eschelle de la nature par lace quelle l'homme monte à la cognoissance de soy « et de son créateur (i). » 11 mesurait la grandeur de notre ititelligence par la grandeur du Dieu qu'elle peut concevoir, embrassant à la fois l'immensité, l'éternité. « Elle cognoist Dieu, « dit-il ; et Dieu est ce qui se peult songer de

« plus grand 11 est tout ce qu'il vaut mieux

« estre que n'estre pas (2). » En un mot, Raymond Sebond, dans ce livre fortement pensé, pieusement conçu , en vue d'établir la vérité de la religion par la seule force du raisonnement, conduisait l'iionuneaussi haut que le désir peut l'élever: il lui faisait pénétrer Dieu et ses mystères. C'était, sinon la moins périlleuse, au moins la plus religieuse façon d'employer l'instrument humain à la conquête de celui-là qui seul est la science, à la conquête de Dieu. Ce livre, un jour, futdonnéau père de Montaigne par le docte Pierre Bimnel, précepteur du conseiller Pibrac, l'ami de l'auteur des Essais. « Bunnel, nous rapporte « Montaigne, a.u des loger de la maison de mon a père , lui recommanda l'ouvrage comme très- « utile et propre à la saison. Ce fut lorsque les « nouvelletés de Luther commencèrent d'entrer

(i) Tel est le tilre du chap. P"" de cet ouvrage. Leibnitz y a trouvé sa fameuse Chaîne des êtres.

(2) Théologie naturelle, chap. i,\rii, fol. 67.

« en crcclit et esl^ranler en beaucoup de lieux rt notre ancienne créance : en quoy il avait un « très-bon avis, prévoyant bien par discoiu's de « raison, quece conunencenient de maladie dégé- « nérait aysénient en exécrable atbéisnie (i). »

Les prévisions du docte Bunnel et de Montaigne ne se réalisèrent que trop vite, a Ce coninience- « ment de maladie dégénéra aisément en un exécc érable atbéisme, »

Après le protestant Lutber, l'arcbi-protestant Socin, voici venir Voltaire, ([ui proteste encore davantage et s'isole dans le déisme. L'idée marche ou plutôt s'exaspère, et nous entendons Diderot enseigner, en (^ffet^ l'alliéisme.

Montaigne avait compté sur les passions humaines, qui dépassent le !)ut : il avait compté juste. I^a logique ordinaire guiderait autrement. Si je sortais du clulstianisme, si je renonçais au Verbe, aux traditions, pour m'en tenir aveuglément aux éci'itures, je rentrerais dans l'Arche, et je me ferais Juif.

IjC père de Montaigne, Irouvanl du plaisir à lire le livi'e de Raymond Sebond, (j/// cltiil du lutin l>(ir(ip;oitin<'' (rcspagnol (2) , ])i'ia son hls de le ti-aduire; ce que ce dernier fit avec un gr(uid

(i) Liv. II, chap. xii.

(3) Liv. II, cljaj). XII. — Uayiuuud Scboiid Jiaciuil à liaiceloMiie.

bonheur^ raconte-t-il, et, pouvons-nous ajouter, d'une forte attrayante manière , maigre le sérieux, (lu sujet.

« Il trouvait belles les imaginations rie cet « aucteur, ses conceptions liaultaines et comme « divines, la contexture de son ouvi'age Jaien « suivie, et son desseing plein de piété ; sa tin, « dit-il, est hardie et courageuse; il entreprend, « par raisons humaines et naturelles, d'establir « et vesrifier contre les athéistes tous les articles « de la religion chrestienne il). »

Vous croirez donc qu'à un moment donné, lorsque Montaigne publia cette étonnante apologie de Ravmond Sebond (2) 011 il foudroie l'impiété (3), il s'armera des armes de Sebond pour écraser, sous des raisons humaines et naturelles, les déraisonneurs de son temps ou les rêveurs de tous les temps? Pas le moins du monde ; et son dessein transpire presque dès les premiers mots de \ apologie de Sebond : i< C'est la foy « seule, dit-il, qui embrasse vivement et certai- 'c nement les haults mystères de nostre religion ; « mais ce n'est pas à dire que ce ne soit une très- « louable et très- belle entreprise d'accommoder

(i) Liv. Il, chap. XII.

(a) C'est le titre du chap. xii, liv. II, qui tient à lui seul un volume.

(3) Jugement de Pascal, Pensées, V* pari., art, 11.

416 CHAPITP.li CINQUIÈME.

« encore au service de nostre foy les outils na-

« turels et luniiains que Dieu nous a donnés (i). »

Plus loin : « Il fault accompagner nostre foy de « toute la raison qui est en nous, mais tousiours « avec cette réservation de n'estimer pas que ce c( soit de nous qu'elle despende, ni que nos ef- « f'o)'ts ni nos arguments puissent atteindre à une « si supernatiu-elle et divine science (2). »

Aussi, après (juekjues considérations élogieuses et chrétiennes sur le livre du théologien (3), se jette-t-il dans cette laborieuse carrière oii, sans plus se soucier des noms de ses cluipitres qui nen comportent pas toujours, comme il dit, la matière, il [)rocè(le par saiilts el par l)on(ls ; sauts et bonds si puissants, qu'ils atteignent et brisent les prédicants delà raison. Pour lui, au bout de ce chemin, qu'il parcourt le j)lus souvent à contre-j)ied, il arrive à cette conclusion qu'en dehors de la (<^i il n'y a qu'incertitude. En conséquence , reste-t-il dans la foi.

« Si nous tenions à Dieu par l'entrenjise d'une

(i) Liv. II, chap. xii.

(2) Liv. Il, cliap. XII.

(3) « La (uy, dil-il, colore et Corlifie les arguments de Se- « hoiul ; mais, réduits uièuie aux proportions liumuiues, pour « ou combattre ceux (jui soûl précipités aux ('/mitvanlafjlrs « et horribles trncljrcs de. r irrélii^ioii ^ ils se Irouvcront encore « aussi solidcsel aussi rennes <|ue nuls autres de même con- • dilion (|u\)U jjuisse leur opposer. » ( Liv. 11, cliap. xii.)

« foy vive, si nous tenions à Dieu par lui et non

« par nous , si nous avions un pied et un fonde-

cc ment divins, les occasions humaines n'auraient

« pas le pouvoir de nous ébranler comme elles

« ont. NoSTRE FORT NE SERAIT PAS POUR SE « RENDRE A UNE SI FOIBLE BATTERIE (l), »

A la suite de cet exposé, il ne sera peut-être pas sans quelque intérêt, de rappeler à quelle occasion ce fameux chap. xii aurait été écrit.

En la cour de Nérac régnait alors la belle reine Marguerite de Valois, femme d'Henri , roi de Navarre. Si c'était im foyer de plaisirs et d'intrigues, c'était aussi l'ardent foyer de la réforme, Théodore de Bèze était toujours le suprême patron, de la petite cour. Les seigneurs que Jeanne d'Albret avait gagnés à la nouvelle Eglise n'avaient rien perdu de leur violence de récents convertis , en perdant leur souveraine. D'Aubigné, Mornay-Duplessis et vingt autres , continuaient d'entretenir autour d'eux l'amour de la controverse, ce ferment du protestantisme qui s'accordait si bien d'ailleurs avec leur humeur batailleuse. A l'exemple des docteurs , leurs maîtres, ils destituaient l'autorité divine, rejetaient la révélation, subordonnaient la foi et intronisaient la raison. Le jeune roi Henri se souciait assez peu, au fond, de tout ce tintamare ; mais l'agitation servait sa politique, enflam-

(i) Liv. II, chap. xii.

mait en faveur de sa cause le dévouement de ses amis; et, dissimulant ses vastes desseins, tant que l'heure n'aurait pas sonné, le Béarnais couvrait la profondeur de ses vues du manteau de la galanterie, qui jamais, convenons-en d'ailleurs, ne lui coûta beaucoup à porter.

La reine Marguerite , érudite et catholique connue une Valois, quoique, hélas! tout aussi mondaine, se trouvait donc seule, au milieu de sa cour de Navarre, aux prises avec cette controverse bottée, épcronnée, mais lettrée, qui caractérisait les gentilshommes du Béarn. Elles s'adressera au philosophe Montaigne, honoré de l'amitié des rois ses frères, et lui demandera le secoiu's de l'ancien train contre tes nouvelletés.

IMontaigne se fait vieux. Exagérant lui-même son relatif égoïsme, il a déclaré déjà, vous vous en souvenez, « qu'excepté pour la vie, il n'est chose « au monde (jul le porte à ronger ses ongles et à « se tourmenter l'esprit. H n'aime rien d'extrême, « il ne connoît pas les tempêtes des grandes pasce sions ( i). »

Vous comprenez, dès ce moment, qu'il n'ira pas endosser l'arnnu'e du combat et rompre des lances, en cham|)clos, contre les fougueux chevaliers de Calvin. Il voit d'ailleurs le mal dans l'abus du raisonnement, dans le mauvais rationalisme; il

(i) Liv. H, ilia|». XII.

CHRlSTIANlSMIi DE MONTAlGNî:. 419

n'ira pas exalter la raison , même au service du drapeau autour duquel il s'est rangé. Il a si peu d'adoration pour l'infaillibilité de l'être, « (jiùm 0. (lemi-toiir de cheville fait passer de t intelligence « à la folie ( i ) / »

Vous n'avez pas oublié, du reste, combien notre sa^e était alors désintéressé et vide d'affections : rien ne passionnait son cœur; rien, pas même, il est permis peut-être de le croire, ses tendresses de père , si vives autour du berceau de sa fille , et que le temps ne semble pas avoir bien cbaudement récompensées (i). Rien ne le surexcitait à la lutte déterminée. C'est donc par un procédé général, dont Pascal admirait la puissance, qu'il fera la guerre , sans se commettre avec aucun, aux raisonneurs d(î tous les temps, et portera aux scliolastistes, à tous ceux ff ([ui pelotent avec une borrible impudence

(i) Li%'. II, chap. XII.

(2) Montaigne, qui avait proscrit, dès l'enfance de sa fille Eléonor, toute autre appellation que celle de : Mon père; qui se sentait heureux d'aimer; ne parlera jamais, par la suite, de cette unique enfant qui lui reste; jamais, ou une seule fois, et sans rien de significatif. Plus tard, on l'entendra, dans ses Essais, s'adresser cette question : « Est ce un bonheur d'avoir « des enfants? » Comme il est encore plus réservé sur ce point qu'a l'article de sa femme, il y aurait probablement prudence às'abslenir. Toutefois, si aucune cause de malheur certain ne m'apparait pour lui dece(ùté, je n'y vois pas davantage la preuve d'un élément de L'onlicur, d'un de ces chers intérêts qui raniment la vie.

420 CHAPrrnK cinquième.

a la raison divine , » des coups si surs, qu'on sera fondé à redire de lui , mais sans les restrictions de Pascal : « Il excelle à désabuser ceux qui se piquent, « sans la foi, d'une véritable justice; qui s'atta- « client à leurs opinions , et qui croient, indépen- « damment de l'existence et des perfections de « Dieu , trouver dans la science des vérités iné- « branlables. »

Ajoutons encore que, moraliste avant tout, l'auteur des admirables pages sur la vanité^ la présomption , se retrouvait sur son terrain , au milieu du désordre apparent de son système, dans cette généralité d'attaques, sans autre ami ou sans autre adversaire nommés que l'bumanité elle-même.

C'est ainsi qu'il paraît avoir envoyé son livre à Marguerite.

Eli bien! il ne se dissimule , il ne dissimule pas davantage à sa royale cliente, les dangers de ce moyen extrême de controverse, auquel l'ont poussé les violences des agressions ou des persécutions également employéesde son temps, pour la jjIus grande gloire des idées opposées. Il lui conseillera , dans les cas oi'dinaires, de s'en tenir aux armes dont la piété peut armer la raison, et qui paraissaient, |)0ur tous les cas, suffisantes au tbéologien Raviuoiid Sebond : « Vous, lui dira-t-il, pour qui i al pris la « peine d'estandre un si long coi-ps contre ma « coustume, ne refuyiez point de maintenir vosire

CHRISTIAiMSME DE MONTAIGNE. 421

« Sebond par la forme ordinaire d'argumenter de « quoy vous estes tous les iours instruicte ; et exerce cerez en cela vostre esprit et vostre estude , car « ce dernier tour d'escrime icy, il ne le fault cm- « ployer que comme un extrême remède. C'est un « coup désespéré auquel il fault abandonner vos a armes , pour faire perdre à vostre adversaire a les siennes^ et un tour secret duquel il se fault

« servir rarement et réserveement

« Nous secouons icy les limites et dernières clos- « tures des sciences, auxquelles l'extrémité est « vicieuse comme en la vertu. Tenez- vous donc a dans la route commune. Souvenez-vous de ce « que dict le proverbe toscan :

« Chi troppo s'assotii^lia^ si scmezza (i). »

a le vous conseille, en vos opinions et en vos

« discours, autant qu'en vos mœurs et en toute

« aultre chose, la modération et l'attrempance (2),

« et la fuyte de la nouvelleté et de l'estrangeté.

« Toutes lesvoyes extravagantes me faschent. . .

« Suivez la route accoutumée;

a mais si quelqu'un de ces nouveaux docteurs ente treprend de faire l'ingénieux aux despens de son « salut et du vostre, pour vous desfaire de cette « dangereuse peste qui se respand tous les iours en

(i) Qui trop subtilise s'éj^are. (Pétrarque, chant xi. ) (a) La réserve.

a VOS courts, ce préservatif, à l'extrême néces- « site (i), empeschera([iie la contagion de ce venin

« n'offense ny vous ny vostre assistance

« Enfin, continue-t-il , vous qui , par l'aucto- « rite que vostre grandeur vous apporte, et en- « core plus par les avantages que vous donnent « les qualitésplus vostres, pouvez^d'un clin-d'œil, « commander à qui il vous plaît, deviez donner « cette charge à quelqu'un cjui fît profession des « lettres, qui vous eût bien aultrement appuvé et « enrichi cette fantaisie. Toutefois, en voici assez « pour ce que vous en avez à faire (2). >'

Assurément, ce n'est ni la pensée ni le langage du scepticisme religieux. Les habitants de Port- Royal ne virent pourtant dans le conseiller de Marguerite (jifun mécréant ou un épicurien. De ce que l'emploi de rextrcnie remède pouvait présenter des dangers et tenter un joui- dos sceptiques plusabsolus, ils y virent de l'irréligion, un ennemi de nos croyances , comme si pour rat liée ^ et ce mot est encore de Montaigne, tout ne tournait à F athéisme {?))'^ comme si pour le sceptique religieux, cet avorton de l'athéisme, tout ne tournait au sc(>pticisme ; comme s'il fallait charger la pensée de Montaigne

(i) Le procédé qu'il pmploie.

(î) Liv. 1[, cliap. XII.

(3) liiv. II, cliap. XII.

des perfides enijirunts que lui fit fréquemment la philosophie du dix-huitième siècle.

Le correspondant de Marguerite de Navarre n'a pas davantage échappé aux sympathies intéressées des sceptiques du siècle de Voltaire, qu'il ne s'était sauvé des atteintes du jansénisme. L'indifférence qui tue, l'exaltation qui aveugle, ne pouvaient laisser en repos cette figure modérée. Mort comme en vie , sa destinée fut d'être pelaudé à toutes mains (i), par l'amitié et par la haine. Et pourtant qu'il nous est cher à tous ! Comme chacun aujourd'hui veut l'appeler h soi ! A présent que le temps a calmé l'ardeur des disputes, c'est une si sympathique nature que chacun, sans s'injurier comme autrefois , cherche à l'attirer dans ses rangs. Espérons qu'il est fixé dans les nôtres, et continuons de le prouver.

Montaigne, je le disais plus haut, a pu prêter des armes aux défenseurs du christianisme attaqué, en fustigeant l'audace des docteurs et l'esprit de libre examen. Mais sa complexion et son humeur, alors, rejoignaient de toute irritante polémique. Il ne serait pas exact de voir en lui, ainsi que

(i) Pellis-pellere, motde Montaignedéjà cité, pour exprimer les persécutions qu'il subissait des deux partis en guerre. Les uns l'assiégeaient dans sa maison; d'autres , vous l'avez vu, l'arrêtaient à Paris, ou le rançonnaient en pleine forêt, au milieu d'un voyage, etc....

de pieux appréciateurs l'ont fait (i), un ardent apologiste de l'Eglise romaine , Boëce terrassant les ariens. Une pareille apologie l'aurait forcé à livrer bataille tous les jours ; et , quoiqu'en sa vie il ait fait preuve de nobles genres de courage, il se sentait peu entraîné vers celui-là. Il vous conseillera , comme il le fait pour luimême, « de ne pas vous écarter des sentiers de V Eglise (2), » et se bornera à exprimer simplement sa foi, quand il ne sera pas trop emporté vers une démonstration plus explicite, devant laquelle, on l'a vu, quelque sobre qu'il soit, il ne recule pas. Ce n'est donc point un écrivain apologiste ; c'est un chrétien. Où sont ses adversaires? Contre qui combat-il sans cesse allègrement, malgré son humeur molle et pesa nie (3)?

Ses adversaires, ce sont tous les adorateurs de la raison humaine; c'est contre eux. (ju'il combat; c'est à eux (pi'il n'hésite pas à appli(|ucr son cathédrant, V (uitorité ^ la foi; en cela, il est de tout point conséquent avec lui-même, avec son idée dominante , la subordination de la raison. A la suite d'une de ces argumcutalions sur l'inanité des moyens humains , dont il a le secret, écoutez-le

(i) Uom Devienne e*t l'abhé de I.ahouderie. (a) Liv. II, cliap. xii.

(3) Jugement de Montaigne, <|u'il s';i|)|)li(|uc à lu i-nu'ine, liv. II, (lia p. XII, eldoiilil lui était peruii.s, sans ciiuic,<^/''f/«« /''/■.

s'écrier : « C'est pour le chastiinent de nostre « fierté et rinstriictlon de nostre misère et inra- « pacité, que Dieu produisit le trouble et la coii- « fusion de l'ancienne tour de Babel, qui n'est pas « aultre cbose , en Tesrité, que le vain bastiment « de l'humaine science. Tout ce que nous entre- « prenons sans son assistance , tout ce que nous « voyons sans la lampe de sa grâce, ce n'est que « vanité et folie (i). » Ainsi ([ue je l'annonçais, en matière de catholicisme , il ne professe pas habituellement; il témoigne et pratique. Qu'il est attrayant et logique à la fois, lorsque, pour démontrer l'impuissance des moyens humains à comprendre, réduits à eux seuls, les destinées suprêmes de la vie et les merveilles de Dieu, il se laisse aller cependant à poursuivre cette pauvre raison jusque dans ses plus hautes rêveries.

« Quand Platon nous deschiffre, dit-il, le verte gier de Pluton et les commodités ou peines cor- « porelles qui nous attendent encore après la ruyne (( et anéantissement de nos corps et lesaccommode « au ressentiment que nous avons en cette vie. ... « Quand Mahomet promet aux siens un paradis « tapissé , paré d'or et de pierreries, peuplé de

(i) Liv. II, chap. XII. Saint Paul avait bien dit de Dieu, lui qui avait le droit d'enseigner les nations : <■ Je confondiai la sagesse des sages et la prudence des prudents. » Et encore : a Si quelqu'un croit être quelque chose, comme il n'est rien ^ il se trompe Ini-nu'nie. »

« fcinnics d'excellente beaulté, de vins et de vivres « singuliers: je vois bien que ce sont des moqueurs « qui se plient à nostre hestise pour nous enunieller « et attirer par ces opinions et espérances co/we-

« nables à nostre mortel aj)pétil 11 faudrait

« luy dire de la part de la raison humaine : si les « plaisirs que tu nous promets en Taultre vie « sont de ceulx que i'ai sentis ça bas , cela n'a rien « de commun avec l'infinité. Quand tous mes cinq « sensde nature seroient comblés de liesse, et cette « âme saisie de tout le contentement qu'elle peult « désirer et espérer, noussçm'ons ce qu'elle peult, « Cela , ce ne seroit encore rien : s'il y a queUpie « chose du mien, il n'y a rien dedivin. Si cela n'est « aultre que ce qui peult appartenir à cette nostre « condition présente, il ne peult estiv mis en ic compte. Tout contentement des mortels est « mortel. . . Nous ne pouvons dignement concevoir « la grandeur de ces haulies et divines promesses^ « si nous les pouvons aulcunenwnt concevoir. Pour <( dignement les imaginer, il les fault imaginer « inimaginables^ indicibles et incompréhensibles , « et parlaictement aultrescjue celles tle nostre mice sérable expc'i-ieuce. OEil ne seauroit voir, dict « sainctPaul, et ne peult monteren cœur d'homme « l'heur que Dieu prépare aux siens (i). »

Est-ce que ce n'est pas là une magnili(iue intel-

(i) Liv. II, <li;i|). XII.

ligence, qui confesse , dans sa pureté , le grand dogme du christianisme, en même temps qu'elle démontre, selon ses prédilections, la faiblesse de l'effort humain , la chimère de ses combinaisons ! Il me semble qu'il est difficile, sur ces hautes et r//V//ze.v^;/Y)//?f,>",?6'.y, d'allier, d'une façon plus vraie, l'expression de la foi à un plus incomparable bon sens (i).

(i) Invariable dans son attitude, Montaigne, en repoussant, au nom du spiritualisme, les matérialités du verger deschiffié, par Platon, n'a voulu que continuer à établir l'impuissance de la visée humaine à se substituer à Dieu. Mieux que personne, il- savait combien Platon, divin par le dogme sur la certitude d'une autre vie , — n'énonçait que sous forme d'hypothétique allégorie, de mythe respectable, le mode de la mise en pratique du dogme sous la main omnipotente de Dieu.

Du reste, la théorie du philosophe grec se rapproche beaucoup, en principe, de la donnée chrétienne sur le purgatoire, le paradis, l'enfer.

Aux crimes expiables, en bas, le tartare temporaire ; aux grands criminels, le tartare e'/ez-rtc/.

Ceuxqui ont bien vécu vont là-haut, dans l'habitation /7«rf, au delà de la terre.

Ceux qui ont été entièrement purifiés par la philosophie, sont envoyés dans des demeures encore plus belles que celles des autres.

« Multi sunt gracias in domo Domini. •>

Ceux qui ne sont réputés ni innocents ni coupables vont après leur mort, pour un temps, au lac Achérusiade, séjour d'épreuves tempérées, ou modification du purgatoire.

«Il faut tout faire, ajoutait Platon , pour acquérir de la •' vertu et de la sagesse en cette vie, car le prix du combat est

428 CHAPITRR CINQUIÈME.

A chaque instant, Montaigne, malgré son admiration pour Platon, criticjue, en philosophe catholique, les doctrines du philosophe grec. « L'erreur « du paganisme et l'ignorance de notre saincte vé- « rite, laissa tumher cette grande âme de Platon , « mais grande d'humaine grandeur seulement, ente core en cet aultre voisin abus : que les enfants et « les vieillards se treuvent plus susceptibles de re- « ligion : » comme si elle naissoit et tiroit son « crédit de nostre imbécilité (i)! »

Voici , enfin , comment se termine son apologie de Raymond Sebond, Il prend texte d'une pensée de Plutarque : l'immensité, la perfection de Dieu, qui est seul l'Etre sans commencement et sans fin.

(c A cette conclusion, dit-il, si religieuse, d'un K homme païen, ie veux ioindre seulement ce (c mot d'un tesmoing de mesme condition, pour ce achever ce long et ennuyeux discours qui mi* c( fourniroit, de matière, sans fin. « Oh! la vile « chose et abie('te(|ue l'homme, s'il ne s'eslève pas (C au-dessus de l'humanité (2)! »

« bt'.'iu et rcspéranre est grande, » ( PJicilon, trad. Cousin, p. 3i3, 3i4-) — Seulement, Platon leeliercliait aussi éventuellement ((uels seraient l'aspeel réel et la subslanee des elioses de l'autre vie; leur ré;^iuie et leur topographie, si je puis ainsi dire. Sur ee fait, Montaigne n'admet, avec raison, que ce qui est au-dessus de la combinaison humaine, ce qu'il faut inifii^incr iinmaiiiiiahlc.

(1) Liv. 11, ( liap. \ir, p. aCiy, édition de Louautlre.

(i) Séiiè(|ue.

« Vo\ là, continue Montaigne, un bon mot et utile « désir, mais pareillement absurde; car défaire la « poignée plus grande que le poing, la brassée plus « grande que le bras, et d'espérer eniamber plus « que de l'estendue de nos iambes, cela est impos- « sible et monstrueux; ny que l'homnle se monte cf au-dessus de soy et de l'humanité. . . Il s'eslevera « si Dieu luy prête extraordinairement la main; « il s'eslevera, abandonnant et renonçant à ses « propres moyens , et se laissant haulser et soule- « ver par les moyens purement célestes. C'est à « nostre foy chrétienne , non à sa vertu stoïque, « de prétendre à cette divine et miraculeuse mé- « tamorphose. )>

Il finit ce grand travail ainsi qu'il l'a commencé : défions-nous des movens humains; il faut, renonçant à nous-mêmes, nous renvoyer à Dieu. L'aspiration deSénèque, l'ame religieuse de Pkuarque, ces deux grands philosophes dont il a épousé l'honneur, ne suffisent pas à sa pensée; il avait, quelque part exprimé, déjà le même sentiment sur Platon, le plus grand homme qui fut, pour n'avoir ew que des moyens humains, mais dont la philosophie lui paraît également incomplète, à défaut de la foi chrétienne.

Il me semble que de pareilles affirmations nous donneraient assez le droit d'affirmer le christianisme de Montaigne.

Quelque multipliées que soient déjà les citations, je ne puis, afin d'échapper au reproche d'avoir pris mes vœux pour des faits, résister au désir de mentionner encore, extrait d'un autre livre, d'un autre chapitre des Essais, un passage sur le même sujet, portant ce titre : « C est folie de rapporter « le vraj et le fauls au iugement de nostre suf- « fis a ne e (i) :

« Ce qui semljle apporter autant de désordre o en nos consciences, en ces troubles où nous « sommes, c'est cette dispensation que les catho- « liques font de leur créance. 11 leur semble faire « Ijien les modérés et les entendus, quand ils « quittent aux adversaires aulcuns articles de « ceulx qui sont en débat ; mais, oultre ce qu'ils ne « veoyent pas quel advantage c'est à celuy qui vous « charge, de commencer à luy céder et vous « tirer en arrière, et combien cela l'anime à « poiu'suyvre sa poincte; ces articles-là qu'ils « choisissent pour les plus légiers, sont aulcune- « fois très-importants. Ou il fault se soumettre « (lu tout à l'auctorité de nostre police ecclésiasic tique, ou du tout s'en dispenser. Ce n'est pas a à nous à establir la part que nous hiy dehvons o d'obéissante; et, davantage, ie puis le dire « pour l'avoir essayé, ayant aultrefoisusé de cette

(i) I.iv. l""^ (intitulé du chap. xxvr.)

CHRISTfANISME DE MONTAIGNE. 431

« liberté de mon cheols et triage particulier, met- <' tant à noiiclialoir, certains poincls do l'ol^servance u de nostre Eglise, qui semblent avoir un visage « ou plus vain ou plus estrange. Amenant à en « communiquer aux hommes sravants, i'ay treuvé « que ces choses-là ont un fondement massif et « très-solide, et que ce n'est que bestise et ignorance « qui nous faict les recevoir avecques moindre rêvé- « rence que le reste. Que ne nous souvient-il « combien nous sentons de contradiction en « nostre iugement môme? Combien de choses « nous servoient hier d'articles de foy, qui nous « sont (àhles amouixVhuy? La gloire et la curio' « site sont les fléaux de nostre âme. Cette-ci nous « conduict à mettre le nez partout^ et celle-là « nous défend de rien laisser irrésolu et in- « décis, »

Peut-il rester un doute sur cette manière simple et droite de confesser sa foi? — A moins que les mots ne perdent de leur sens, que la belle àme de Montaigne ne soit un abject et trompeur simulacre, je ne le pense pas.

Maintenant, que Voltaire, et, après lui, divers autres commentateurs de Montaigne, perdant de vue de semblables assises, les déclarations répétées de l'auteur et l'ensemble de ses éciits, s'emparent d'un chapitre isolé pour dire et répéter avec Voltaire : « Qui veut apprendre à douter,

doit lire ce chapitre entier (i). » C'est un procédé peu nouveau. L'arrangement des mots, la transposition d'une phrase ou l'isolement d'un chapilre, peuvent si facilement changer ou détourner le sens d'une pensée ou d'un livre. Mais, indépendamment des témoignages si précis rendus par Montaigne lui-même sur la portée purement humaine de son doute; sur son emploi comme moyen; sur sa foi en l'autorité et l'infaillihilité divines, et sur la netteté de ses croyances; indépendannnent de tout ce que de telles affirmations du chrétien doivent donner d'expression au philosophe, en empêchant toute équivoque, je maintiens qu'en effet, lu en entier, ce chapitre des Boiteux n'implique pas le scepticisme en religion , seid doute de nature à intéresser Voltaire ( alors même qu'il allait lui-même bien plus loin ) , et qui, par suite, puisse être sympathique à ceux qui enseignent encore que le doute en matière religieuse peut constituer sérieusement une école de philosophie. Comme si cette souffrance de l'âme était l'ancre de nos intpiiéludes! Connue si Thonnue pouvait s'enorgueillir de s'être placé dans l'attente de ses suprêmes destinées, entre le croire et le non croire! Connue si un send)lal)le expédient n'est

(i) Voltaire, Mcl(in£;es ftistori'jKes, t. XVI, p. fiy.}, ('-ilition Lclièvrc, s'exprime ainsi sur le cliap. m, (hs /ioitcux, liv. III des Essais.

CHRISTIAlNISME de MONTAIG.NE. 433

pas une entorse au bon sens, à inoins qu'au fond il n'aboutisse à l'indifférence absolue, équivalent aux néiiations!

N'oublions pas que Montaigne écrivait au seizième siècle, dans un temps où la crovance aux revenants, aux sortilèges, aux sorciers et au merveilleux en tout genre, n'était pas seulement dans l'esprit du vulgaire, dans les instincts du j)eiiple, mais s'accommodait encore, avec les prédispositions de fort honnêtes et de fort graves personnages : si bien que, longtemps après lui, des écrivains recommandables , racontant ces absurdités, ne seront pas éloignés d'y donner foi. Eb ! mon Dieu, c'est la chimère de l'esprit ; qui n'eut pas son bout de chimère? — Pour qui lit attentivement le plus élevé peut-être des historiens anciens, C Corn. Tacite, il n'est pas toujours très-certain que cette magistrale intelligence repoussât complètement, les ridicules merveilles dont le peuple superstitieux grossissait chaque jour ses légendes ; tant le milieu où vivent les hommes a d'action, même sur les plus grands.

C'est donc un remarquable effort que de se détacher, par l'indépendance de l'esprit, de l'époque qui vous environne, et de s'élancer droit en avant, sans folie comme sans faiblesse. Cet effort, Montaigne l'a tenté, et Montaigne a réussi, il entreprend plus particulièrement, au chapitre qui a

séduit Voltaire, de combattre la superstition, jet parasite d'une religion véritable. Son dessein est toujours le même : démontrer l'inanité de la raison et rimmilier pour la servir; indiquer quel est le danger d'ajouter trop légère créance à ces faits fantastiques qu'un peu de réflexion détruit; à ces jongleries insensées que la crédulité révère, et qui, si elles se propageaient , s'accréditant par des récits sans cesse exagérés, désbonoreraient nos croyances. « le dirai volontiers, continue-t-ilà ce sujet, que « c'est bien assez qu'un bomme, quelque recom- « mandation (|u'il ait, soit cru de ce qui est bu- « main. De ce qui est bors de sa conception et « d'un effect supernaturel, il en doit estre cru lors « seulement qu'une approbation supernaturelle a l'a auctorisé . Ce j)rii'i/ri^e, (jinl a plu n Dieu de a (loiinef (I (luleiins de nos lesiitoignages^ ne doit a pas estie <n'ily et eoniuuniupié létiu'venient. ce l'ai les oreilles battues de mille tels contes : Trois « le virent un tel iour en Levant; trois le virent, « le lendemain en Occident; à telle bein'c, tel lieu, « ainsi vestu. Certes, ie ne m'en croirais pas « moy-mesme. CiOnd)ien treuvé-ie plus naturel et (( plus vravsemblable (pie deux bommes mentent, (( (lue ie ne lais (|u'un boninie, en douze beures, (( passe, (|uant et les vents, d'Orient en Occi- (( dent. C'onibien plus naturel (jue nosti'e enten- (( dément soit emporté de sa place par la volubi-

CHRlSTlAiMSME Dli MONTAIGNE. 435

a lité de nostre esprit destracqué, que cela, qu'un « de nous soit envolé sur un balay, au long du « tuyau de sa cheminée, en ciiair et en os, par

« un esprit estrangier !

a II me semble qu'on est pardonnable de mes- « croire une merveille , autant au moins qu'on « peult en destourner et élider la vériticatlon par « voie non merveilleuse, et suis l'advis de sainct <f Augustin : « Qu'il vault mieulx pencher vers le tf doubte que vers l'asseurance ez choses de diffî- « cile preuve et dangereuse créance. »

Son tourment, si tant est que Montaigne se tourmente, c'est que l'homme soit « immodéré en tout. » L'ensemble du chapitre est conçu dans ce sens. Ce refus de croire aux merveilleux ; cette hésitation même à accepter de prétendus miracles, tant (jii'ils ne sont pas reconnus par la légitime autorité ; l'expression de ce vœu, que \ii privilège (i) qu'il a plu à Dieu d'accorder, parfois, au témoignage humain, ne soit pas avili ou prodigué étourdiment ; tout cela constituerait-il le doute impie, le scepticisme louange par Voltaire? — Si peu casuiste que je sois, il me semble que de pareilles doctrines sont, au contraire, de tout point, conformes aux saines traditions catholiques. Rapprochez-les maintenant des confessions déjà citées,

(i) Fi'éqiieniment, je le répèle, ft[ontaiji;ne îitlesle la révélation, complémenl d^ la créalion, et ce passage y ramène.

43fi CHAPITRE CINQUIÈME.

oii Montaigne précise sa foi en tous les dogmes enseignes par l'Eglise; les motifs (jui l'ont ramené à cette foi entière, alors qu'il avait ci'u d'abord pouvoir faire su/i cliocois et son tri(ia;e^ pour ce qu'il estimait être les détails, et demandez-vous si Voltaire a pu se méprendre! 11 est vrai que le singulier sceptique qui devait dire plus tard : « Les V aventures d'un Dieu sur la terre, tout cela a passé « de mode avec les loups-garoux, les sorciers et « les possédés (i), » n'était pas pour être scrupuleux dans l'adoption des auxiliaires, et qu'afin de paraître compter Montaigne dans ses rangs , il lui prêtait sa pensée. C'était plus simple.

Des écrits de Montaigne, afin de compléter cette déinonsiration, passons désormais à ses actes. ISous trouverons, là encore, une consécrationde celte vél'ilé (|ue,si c'est allei-coulre sa nature et son choix, de le classer dans l'apostolat catliolicpie, c'est aussi méconnaître et ses témoignages et sa vie, que de ne le pas considérer comme membre du christianisme pralifiue.

Quelque dix ans avant sa mort, il entreprend un gi-and voyage. 11 veut, on s'en souvient, voir (raiilreshon)mes et d'autres cieux, remuer ses pensées, les f'rollcr contre (f attires rcrvellcs. Il se dii-ige donc vers rilalie, cette terre des souvenirs il-

(i) Voltaire. Examen di' niilonl liulindiiocl.r, ^•\v^\^. xxvr.

lustres, des artistes et des lettrés; le berceau d'où est sorti le monde, et que ce suprême effort a brisé. Il n'entre pas dans notre projet de le suivre dans tous les incidents de ce voyage et d'anal vser son journal (i). Nul n'aura été surpris de savoir qu'arrivé dans la ville éternelle, Michel de Montaigne, à la vue de ces ruines célèbres qui furent Rome, éprouva une de ces impressions grandioses où la tristesse et l'admiration se confondent pour émouvoir le cœur. Il faut lire le magnifique passage qu'il improvise, à ce sujet, sur ses tablettes de voyage. « Il craignait, à voir l'espace qu'occupait ce tum- « beau, qu'on ne le reconnût pas tout, et que la « sépulture ne fûst elle-même, pour la pluspart, « ensevelie. »

Ce qu'il m'importe de constater, c'est l'attitude de l'auteur des Essais pendant son séjour sur le patrimoine de saint Pierre. De Rome, Montaigne se rend en pèlerinage, avec toute sa suite, à Notre- Dame de T.,orette, et il y accomplit l'acte de piété le plus éclatant du chi'istianisme : il y reçoit TEucliaristie. Avant de quitter l'Italie, il revient encore à Rome; mais, grâce à Dieu, le climat de la ])éninsule n'aura rien oté, à notre naïf raconteur, de ses qualités primitives. Sincère dans sa foi de chrétien, sincère dans ses pratiques, il conservera,

(i) Journal du voyage en Italie.

quand elle est d'occasion, sa bonhomie railleuse. Rien n'est amusant et sans fiel comme le récit de sa conversation avec le maître du Sacré-CoUége , qui lui remettait ses Essû/s^ dont im moine français avait censuré certaines pensées et certains mots. Le maestro, qui n'entendait pas notre langue, mais était fort homme d'esprit, accueillait, d'une façon charmante, les explications de Montaigne, el plaidait trcs-iiigéniensenieiit pour lui, en sa présence^ contre un aultrc qui le couibattoit , Italien aussi ( i ) .

Le gentilhomme périgourdin , à Rome ainsi qu'aux Etats de Blois , devant les deux prélats connue en présence de Pasquier, tenait beaucoup à conserver ses mots et ses pensées, qu'il n'arbitrait pas, le moins du monde, reprochables.

Voilà pour la première entrevue. — Arrivons à la seconde, au moment où Montaigne va s'éloigner de Rome. « Les deux prélats, le maître du Sacré- « Collège et son collègue italien, me prièrent, ditce il, de n'avoir aulcun ('gard à la censure de mon '( livre, en laquelle d'aultres Français les avoient a avertis qu'il y avoit plusieui's sottises, ajoutant « qu'ils honosroient mes intentions et affections M envers l'Eglise et ma suffisance, et estimoient « tant de ma fi-anchise et conscience qu'ils remet-

( I ) Jdiirnnl rlu voyage.

CHRISTIANISME DE iMONTAIGNE. ■439

<f toient à moi-même de retrancher en mon livre, « quand je le voudrois réimprimer, ce que f j « troiiverois de trop licencieux^ et, entre autres, <i le mot fortune. (Il me sembla les laisser fort « contents de moi. )Et pour s'excuser de ce qu'ils « avoient ainsi vu curieusement mon livre etcon- « damné en quelque chose, m'alléguèrent plusieurs « livres de nostre temps, de cardinaux et religieux « de très-bonne réputation, censurés pour quelce ques telles imperfections qui ne touchoient nul- « lement la réputation de l'aucteur ni de l'œuvre « en gros; me prièrent d'aider à l'Eglise j)(U' mon « éloquence (ce sont leurs mots de courtoisie) , et « de faire demeure en cette ville, paisible et hors « de trouble avec eux. »

Convenons que, dans ces termes avec les aimables prélats, Montaigne dut se trouver très à son aise, et peu sollicité ensuite de remédier à telle ou telle imperfection , qui ne touchoit en rien à la bonne réputation catholique de l'œuvre en gros. Aussi n'y change-t-il rien. N'est pas auteur qui ne comprenne ; — et Montaigne était bien auteur.

11 demanda l'honneur d'être admis à baiser les pieds du Saint-Père Grégoire XIII, et le Pontife l'exhorta à « continuer la dévotion qu'il avait toute jours portée à l'Eglise et service du loy très- « chrestien (i). » Enfin, il reçut du Pape une (i) Voyage; édition de J.-V. Leclerc.

distinction dont il se sentit fort pénétré : Grégoire XIIl lui conféra, par un Ijref, le titre de citoyen romain « très-précieux pour lui, nous dit-il, ne fût-ce que pour l'anlien honneur et « religieuse mémoire de son auctorité( i). »

Assurément, cette suite d'actes répétés viendrait justifier, s'il en était besoin, la profession de foi si simple c[ue Montaigne faisait au début de son livre siu' la théologie de Sebond, et repousser l'interprétation de cauteleuse prudence ou d'hypocrite témoignage qui ressortirait contre l'auteur, de l'appréciation déjà citée de M. J.-V. I.eclerc. Montaigne se courbe si peu so/is hi doct orale ignorance^ qu'au milieu du Sacré-Collége, il défend, pied à pied, son œuvre et n'en sacrifie pas un mot. Si bien qu'il se fait ainsi relever d'une inoffensive censure, et, laissé à son for intérieur, n'est point constitué en l'évolte.

Qu'il me soit permis de rappeler également que JMontaigne , parces multiples affirmations de christianisme et de sincérité, se défendait à l'avance, et non moins di<>Hement, ( outre les jugenienlstels(iue les ont, trois siècles après lui, fornmlésMM. de Sacy ou Sainte-Pjeuve. E((uivo(iue chrélien ])our le premier, Montaigne pour le second, nous l'avons mentionné, n'esl (|u'un deslrucleiii- de la croyance

(i) Foyai^p ; éilllioii de J.-V. LccUmc.

transcendante, un inventeur d'une méthode de gratui tour.

II n'avait pas encore dit adieu à l'Italie quand , le maréchal de Biron, maire de Bordeaux, terminant sa magistrature, les Bordelais le nommèrent spontanément à la place de ce grand seigneur. C'est à Rome que Montaigne reçoit la nouvelle de cette importante élection. On considérait alors cette dignité comme la plus éminente de la province. Notre sage s'empresse de refuser une élévation c|u'il avait si peu recherchée; mais un ordre du roi Henri III met fin à de plus longs refus. Peut-être convient-il d'insérer ici cette lettre; honorahle à un si haut point pour le sujet, elle honore également le monarque qui, perdu au sein des mignons, savait encore apprécier le mérite :

Monsieur de Montaigne, pour que j'ay en estime grande voslre fidélité et zélée dévotion à mon service, ce m'a esté plaisir d'entendre que vous ayez esté eslu maior de ma ville de Bourdeaulx, ayant eu très-agréable et confirmé ladicte esleclion et d'autant plus vollontiez qu'elle a esté faite sans brigue et en vostre lointaine absence; à l'occasion de quoy mon intention est, et vous ordonne et enjoinct bien expressément que sans delay ny excuse reveniez au plus tost que la présente vous sera rendue, faire le deu et le service de la charge où vous avez esié si légitimement appelé. Et vous ferez chose qui me sera très-agréable, et le contraire me déplairoit grandement, priant Dieu , monsieur de Montaigne, qu'il vous ayt en sa saincte garde.

Escript de Paris le XXV jour de novembre mil cinq cent quatre-vingt-ung. Hemby.

Au-dessous :

A monsieur de Montaigne, chevalier de mon ordre, gentilhomme ordinairede ma chambre, estant de présent a Rome (i).

Montaigne accepta donc ; et, par la modëi^ation en même temps que par la fermeté et le tact de sa conduite comme maire, il maintint constamment l:i grande cite de Bordeaux dans sa fidélité envers le roi, tout en lui procurant, vis-à-vis du parti contraire, un état de paix relatif. Aussi, par une exception insigne, fut-il, à l'expiration de son mandat municipal, réélu d'une commune voix.

Sa magistrature terminée, il revient, avec la joie du sage, dans sa librairie de Montaigne. ]\Iais le mal dont il souffrait depuis longtemps dt^à, deviendra cha(}ue jour plus intense. La douleur physique l'étreindra au milieu des troidiles et des déchirements qui conq^romettent son repos, sa fortune et sa vie peut-être.

Montaigne fait face h tout, sans ostentation, sans faiblesse, en homme qui sait que la vraie liberlé consiste dans la puissance de soi-mcme, dans les résolutions d'une conscience di'oite.

Henri 111 est mort assassiné. Le Béarnais, appuyant son droit sur son épée, combat vailiainmciit les arniécsde la Ligue, llcoimait, de longue main,

(i) Celte lettre, découverte, par M. Buchon , dans les archives de Bordeaux, a été puliHée pour hi première fois en i838. — Voy. Pajen, Dociinienls inrilils, etc., 1847, P- 27-28.

Montaigne ; il va le chercher dans sa studieuse solitude, ou lui écrit comme à un ami sûr. Un des côtés de l'âme de Montaigne s'éclaire encore ici sous les regards du temps. Les deux lettres qu'on a retrouvées de lui, à l'adresse du roi Henri IV, suffil'aient seules pour honorer une mémoire (0. Elles respirent un respectueux mélange d'affection presque paternelle, de dévouement de sujet, et renferment les plus patriotiques conseils. Dans l'ime, avertissement indirect, il félicite le jeune roi c d'avoir //è.s- « loudhlement rengéses formes externes à la haul- « teur de sa nouvelle fortune ; mais la débonnaireté « et la facilité de ses humeurs internes, S. M. faict « autant louablement de ne les pas changer. »

Le roi le mande auprès de lui v Sera-ce jxis hien tost a Paris, Sire? lui répond Montaigne, et y aie il moiens ni faulte que ie n'estande pour m'y randre (li). »

L'apôtre de la modération, en toutes choses, ne pouvait manquer de la conseiller «à son roi, en même temps que de lui inspirer l'amour du peu-

(i) Première leUre, du i8 janvier lâgo, Collection Diipuy, à la Bibliotlièque impériale, l. LXIII, p. 77, 78, publiée pour la première fois par M. Achille Jubinal. (Paris, i85o, in-8", ayec/dc siniile. ) — La deuxième, de la même année, quoique sans millésienne, Collection Dupuy, t. LX [, fol. 102, publiée par M. iMacé, Journal de l'instruction publique, 1846, 4 novembre, rcprod. dans l'édition (]li. Louandre.

(2) Henri IV n'entra dans Paris que le 22 mars 1692.

pie. Cette noble correspondance est empreinte de ce sentiment. Le consulté et le consultant n'eurent pas de peine à s'entendre : Henri lY et Michel de Montaigne , c'était la tolérance intelligente et le génie du possible : — les Essais et Védit de Nantes. —

Dans l'autre lettre, de quelques mois sans doute postérieure (i), on voit, en quebjues lignes, se révéler la fière et simple nature de Montaigne. Le roi a paru craindre que l'aisance du gentilhomme ne puisse suffire aux frais d'un long déplacement ; et peut-être , qu'assez mal en finances lui-même, il n'en aura pas moins adressé des offres de service. « Sire, lui répond Montaigne, « Vostre Majesté me fera, s'il luy plaist, reste grâce « de croyre que je ne plaindray jamais ma « bource aux. occasions aus(|uelles je ne voudrois « esj)argner ma vie. Je n'ay jamais receu bien quel- « conque de la libéralité des roys, non plus ([ue « demandé ny mérité ; et n'ay receu nuls payemens « des pas (jue j'ay employés à leur service, des- « quels Vostre Majesté a heu en partie cognois- « sanre. Ce que j'ay faict poiu* ses prédéccsseui-s, « je le f(;ray encores beaucoiq) plus volontiei's « pour elle. Je suis. Sire, aussi riche (jue je me « souhaite. Quand j'auray épuisé ma bource

(i) De jMotU;iii;tK', le second de septeuihre.

CHRISTIANISME DE MOiNTAIGNE. 445

« auprès de Vostre Majesté, à Paris, je prendray « la hardiesse de le luy dire, et lors, si elle m'es- « time digne de me tenir plus longtemps à sa « suitte, elle en aura meilleur marché que du « moindre de ses officiers. »

Mais le terme de la carrière de ce sage approchait. La mort allait bientôt venir le réclamer, non le surprendre. Pour le chnkien, j)liil()soi)Iicr c'est apprendre a mourir; c'est être toujours hotte., jiret a partir . Montaigne était prêt. Ce qu'il voulait faire pour le service de la mort était toujours fait. « Il n'eût jamais osé le délayer d'un ce seul jour (i). » Il avait proclamé que la mort n'ayantpasd'horreurs, pour celui qui recevait, avec autorité, les promesses de la béatitude éternelle, « il voulait estrc dissoult et eslre avecques Jc-sus- « Christ (2) ; » il demandait les secours spirituels de l'Eglise.

Libre à son continuateur , Voltaire , de dire, deux siècles après lui : u 11 n'y a que les lâches et « les superstitieux qui, chez nous, envoient cher- « cher un prêtre; et le prêtre se moque d'eux. Il « sait bien qu'il n'est pas l'ambassadeur de Dieu « auprès des moribpnds (3). »

(1) Liv. III, chap. IX.

(2) Liv. II, chap. XII. (Saint Paul, E p. an x Philip., r.i, v. 23.)

(3) Note de Voltaire, Examen de itiitord Bolimbrocl^e; la fin du passage est bien plus vive encore.

44G CHAPITRK CINQUIÈME.

Libre à Voltaire de parler et d'écrire ainsi. Sur ce sujet encore, expliquez si vous le pouvez, comment il est de la famille de Montaigne. Si le iientilhonnne chrétien avait assisté à la malheureuse fin de \ oltaire ; s'il eut vu cet esprit (brt, tour à tour appeler et repousser le prêtre; demander, cpiand il croit mourir, le chanoine Gauthier ; lui défendre sa porte quand il se croit sauvé ; fiotter entre les mains des encyclopédistes qui l'entourent; tantôt revenant aux. traditions de son enfance catholique; tantôt appréhendant les ironies du monde ; certainement Montaigne eût répété une de ses maximes favorites : « La résolution et l'asseuraneedune ame réglée ne se doibvent iamais attribuera llioinme c[u'on nelui ayt vuiouer le dernier acte de sa comédie et sans doubte le plus difficile : en tout le reste il peult y avoir du masque. Mais à ce dernier roolle de la mort et de nous, il n'est plus tenq)sde feindre; il faiit parlerlrançais(i). » l'^l, s'il eut vu (luun vieillard |)lein fie gloire, au moment de paraître devant Dieu, persifilaitoulrageusementson ministre 1^-2;, iln'eût pas reconnu en lui « uneàme réglée; » il eut assez mal auguré (ludernier jour, « An maislre jour de sa vie. »

(1) Liv. I, cliap. XVIII.

(2) L'al)!)é de Tersac (cure de Saiiit-Snlpirc , paroisse de Voltaire), qui lui répondit et af^it en apôtre autant (|u'eii hoiniiic il ('s|)iil.

Le philosophe Montaigne, qui pourtant avait fait ses preuves de courage, et n'avait point trop mal combattu lajz^/?erj^/i/o/z, pensait un peu autrement queVoltaire sur la sainte mission du prêtre : « Il se reconciliait à Dieu au commencement de ses « maladies, » comme il vous en souvient ; il négligeait le notaire, éconduisait le ms decin, mais faisait appeler son curé. — Et, chaque soir, c'était pour luiunedouce habitudede récher son patenotre(^i). Il lui avait toujours sembh';, que nous devions avoir, de cette prière, plus d'usage que nous n'en avons, puisque, « par une faveur particulière de la bonté divine, elle nous a été prescrite et dictée de la bouche de Dieu. Si j'en étais cru, continuait-il, à l'entrée et à l'issue de nos tables, à nostre lever et coucher, à toutes actions particulières auxfjuelles on a coutume de mcler des prières, je voudrois « que ce feust le patenôtre que les chrestiens y employasssent, sinon seulement, au moins tousiours. » L'Eglise peut étendre et diversifier les prières selon le besoin de notre instruction, mais on devrait donner à celle-là, estime Montaigne, ce privilège que le peuple l'eut continuellement en la bouche ; « car il est certain qu'elle dict tout ce qu'il faut et qu'elle est très-propre à toutes occa-

(i) Montaig!ie admirait cette belle prière, et simplement, comme il fait de tout, il Mousapprend tpi'il ne se couchait pas avant d'avoir d'il \e patenôtre. — Liv. III, chap. ix.

sions. C'est l'unique prière, dit-il, de quoy je me sers partout et la répète au lieu de changer : d'où il advient que je n'en ay aussi bien en mémoire que celle là (i). w

Ecoutons, sur ses derniers moments, le récit d'Etienne Pasquier (2) :

« Une esquinancie lui étant tombée sur la lan- « gue, il demeura trois jours entiers, plein d'en- « tendement, sans pouvoii* parler. Au moyen de « quoy il était obligé d'avoir recours à la plume « pour fliire entendre ses volontés. Et, comme il '( sentit sa fin approcher, il pria, par un petit bulcc letin, sa femme de semondre quelques gentils- « hommes siens voysins, afin de prendre congé « d'eux. Arrivés (ju'ils furent, il fit dire la Messe « dans sa chambre ; et, connue le prebstre était « sur l'élévation du Corpus Domini,ce pauvre « gentilhomme s'eslança, au moins mal (ju'il put, « comme à corps perdu sur son lit, les mains (( jointes, et en ce dernier acte, rendit son esprit « h Dieu, qui fut un beau miroir de l'intérieur de a son âme. »

Michel de Montaigne mourut le i 3 septembre I ,')f)2 , au château de Montaigne, âgé de cinquante-neuf ans, six mois et treize jours (^)).

(i) Liv. I, cliap. i.vi, pages fifi et Gj, édit. de I.onaiidre.

(2) LeUrc déjà cilée à M. P«'l;,'c; , maiUc des Comptes.

(3) Ou (•iii(|uaiil(-iicur ans, six mois et trois jours, en te-

Je me suis efforcé d'indiquer les points principaux qui caractérisèrent dans l'auteur des Essais riionime privé, le littérateur, le moraliste, le philosophe et le chrétien (i). Mais je ne me dissimulais pas, à chaque moment de cette étude, combien les couleurs manquent pour reproduire de semblables modèles. C'est eux-mêmes ({u'il faut voir, admirer avec leurs grâces natives, leurs indicibles qualités et mtme ces imperfections de détail, qui ne font que ressortir davantage l'orij^inale vigueur de l'ensemble. Rien n'est désespérant , en

nant compte des dix jours retranchés, en i582, par le pape Grégoire XLII.

(i) A. Griin, dans la l' ie piihlique de Montai^^ne, résume ainsi son appréciation im|)arliale du cluistianismc de iMontaigne cpie nous jugions, en même temps, de la même manière.

«Montaigne mourut chez lui, en i5()i ; et son dernier acte fut une profession, en (juelque sorte puhiitjue, de la religion catholique qu'il avait constamment observée et servie pendant sa carrière politique. Au milieu des guerres civiles et religieuses, et sans jamais se départir de la modération qui faisait le fond de son caractère et de sa philosophie, il s'était toujours montré réellement catholique et royaliste. >■ {Voy. page 4oo.) Au cours de son livre, M. Griin reproduit souvent cette opinion et la justifie par des faits concluants. Par conviction et en dépit des dangers, Montaigne, dit-il, fut et resta toujours du parti catholique et royaliste ( page 45 ). Sans cesse aussi dans la vie publicjue de Montaigne M. Grûu par des documents ou par des faits irrécusables, établit, incideinment, la parfaite concordance entre la morale ferme, la philosophie modérée, religieuse de Montaigne, et ses actes.

4do chapitre cinquième.

effet, comme les auteurs sans défaut ; on les dirait coulés en moule. Lisez Montaigne; et, de ce côté, vous ne vous désespérerez point. Ainsi que la plus riche matière en fusion dégage des scories, ainsi Montaigne, compositeur de premier jet, laisse-t-il après lui parfois riiicorrection, et ne s'en chnult. Son mot lui plaît. Lorsqu'il reverra son œuvre, ajoutant, intercalant jusqu'à son dernier jour, il est rare qu'il mette la main sur une locution ([uelcoiique, pour l'expulser ou la châtier. Elle est venue, elle a droitde cité. Mais aussi, que de précieuses conquêtes pour la langue, en regard de quelque parler trop hasardé, mrme en idiome gascon. Au milieu de ce remuement fécond, quand Montaii;;ne fait au i^ré de sa fantaisie « des hattues « dans son cerveau fi) », d'oii s'c'lancent, légions ailées, ces idées qu'on croiiait enfuitérs par un monde, et (pii se foi-maient che/. un honuue ; que d'étonnantes cone(>ptions, (pie de mots nés pour ne plus mourir, sous le besoin de la pensée! Combien d'autres rajeunis par l'emploi ou si naturellement plies aux nécessilc's An discours, aux nuances de la psychologie, (pi'ilssend)lent être aussi une création de cet artiste sans j)areil. l^a saveur, la moelle que vous sentez dans sa pensée, il seinble que les mots s'en imprègnenl. lu ce dire pillorescjuc, et ce

(i) Lettres i^cnevoiscs, cx|nt'ssioii de T()j>tlL-r, appliiiiu-e à liii-niènic.

tour d'esprit particulier qui vous font trouver aux plus graves questions un charme sans cesse nouveau !

Destinée singulière que celle de l'auteur des Essais : nul ne s'est élevé plus haut que lui dans l'étude de l'homme en rapport avec la société ; nul n'a traité plus complètement peut-être tous ces intérêts psychologiques qui, constituant le code de la vie , sont d'ordinaire exposés d'une façon plus didactique que charmante ; nul n'a moins songé à les accidenter de faits, à couper ses récits d'aventures; et cependant nul ne retient et ne captive davantage. C'est qu'aucun n'a, comme lui, coloré ses pages des franches couleurs qui attirent et des reflets qui font songer. Nul n'a réchauffé son style de ce souffle de naturel et de force qui nous pénètre à la lecture des Essais ; nul n'a le secret de son humeur. Par conscience , lit-on la plupart desphilosophesoudes grands maîtres d'esthétique; c'est par goût qu'on relit Montaigne. Précurseur du dix-septième siècle littéraire, il sut reprendre et courageusement parler ce langage français que les philosophes et les docteurs de son temps méprisaient du haut de leur superhe, comme l'instrument du vulgaire ou l'amusement des rimeurs, et remplaçaient par le latin. Froissard et Commines avaient leur coin, vous le savez, dans la librairie de Montaigne.

452 CHAPllHE CINQUIÈME.

Ce n'estilonc pas seulement le penseur, le lettré, qu'il faut admirer en Montaigne ; le [)liiloIogue a bien sa part, sa grande part. Que ne lui a-t-on pris ? que ne pourrait-on eneore lui prendre ? Demandez à La Bruyère, à La Fontaine, à Molière , à madame de Scvignë, demandez à Paseal lui-même, qui avait tant conversé avec notre écrivain, qu'il parlait Montaigne à son insu. Et depuis le dix-septième siècle, depuis ces belles et classiques figures, ((ue (Fessais faits sur les Essais. Combien, en pbi lologie, d'innombrables petits Montaignes? — Assurément, je ne vois aucun mal à cela; je le constate , voilà tout. — Ij'aventure d'un mot a son cliaiMiief l'esprit en suit les incidents, et l'histoire; adopte ou rejette. C'est un moyen de l'cmonter au.v sources; c'est le mouvement de la forme. Lisez aussi, en ne vous préoccupant que du fond, les ])liis liantes conceptions de la pensée depuis trois siècles; inclinez-vous vers les plus bund)les, et partout vous retrouverez des landieaux de Montaigne que cbacim taille à son modèle, mais dont tous sont désii-eux de se vêtir, pour l'cconuiiander Umu-s doctrines. Nous relevons donc de Montaiiïiie littéi'ateur et philologue, en même tetnj)s ([ue nous recliercbons \c |)ensenr. — Peu d'éci'ivains, au reste, ont pins U\\ joui d(> leur gloii'e. On h(''sila d'aboi-d à accueillir son livre; mais l'hésitation lui courte. Plusieurs ('dilioiis des A',v,sY//,v s'iin[)rimèrenl, dui'anl la

CHRISTfANlSME DE MONTAIGNE. 45.3

vie même de Montaigne. Tous les lettrés du seizième siècle voulaient avoir ce livre , sans précédent alors, sans égal depuis. Hauts prélats, chancelier de France, magistrats, grands seigneurs, de toute nuance, dévorèrent les Essa/s, et le plus mince gentilhomme aurait craint de passer pour être trop Nemrod , s'il n'eût eu, en garantie de sa littérature, un Montaigne sur sa cheminée.

Inutile de répéter comment l'adopta le siècle qui suivit; les noms que j'ai cités répondent. — L'imitation, nous l'avons dit, commença son école. — Le dix-huitième siècle continua, qui, de plus, voulut s'approprier ses doctrines , en les assaisonnant aux desseins de son scepticisme. Yoltaire ne s'en gêna pas. Qui ne sait enfin tout ce que J.-J. Rousseau a puisé dans l'auteur des Essais, quoiqu'il ait eu grand soin de n'en rien dire? Ce n'est pas une médiocre fortune ([ue de tenter de tels imitateurs. On me pardonnera d'en rappeler l'histoire.

Si, eu égard à mon insuffisance à retracer, au point de vue de l'art, la surprenante figure de Montaigne, je me suis, au moins, assez inspiré de lui-même; si je suis parvenu à distinguer l'homme, dans cette confession qu'il faisait (c tout haut, en publie; )) si, m'honorant de l'appliquer h moi, je ne l'ai pas , cependant, traité connue Platon, que « chacun couche du côté qu'il le veut (i) ; w écueil,

(i) Liv. II, cliap. XII.

454 CHAPITRE CI>^QUIÈME.

avouons-le humblement, qu'il n'est pas toujours très-aisé d'éviter; si, au contraire, il m'a été donné, quelque faible cju'en soil la mesure, de comprendre un penseur afffimé de se faire connaître ; j'aiu*ai peut-être, en justifiant mes convictions, contribué, pour ma modeste part, à établir la vérité.

Que si, surtout, de plus forts et de mieux écoutés, s'emparant de cette immortelle figure, la voyaient telle qu'elle m'a sincèrement apparu , et l'éclairaient, pour tous, de cette lumière qu'elle aima et que les peintres obscurcirent , je ne puis douter que Montaigne ne sortît bien , enfin, de ce demi-jour indécis oii chacun prétend aujourd'hui le laisser, afin cju'il soit tour à tour présenté à l'adoration desadeptes : sceptique aux yeuxdesuns; pour les autres, religieux et croyant. Je ne jHiis penser que le moraliste qui n'admettait, en théorie ainsi qu'en fait, rien au-dessus de l'honnête; le philosophe qui, combattant les suzerains delà raison, plaçait si haut la royauté de Dieu ; le chr(;tien qui rendait, au besoin, témoignage, et pratiquait si simplement; celui-là, enfin, (jui personniliail la franchise; je ne puis accepter qu'un tel homme demeurât à jamais condamné aux tortures de l'équivoque.

Qu'il me soit permis (ro|)poser à tous les jugements lornHil(''s si longiciiips aj)rès la vie de Montaigne, et dans des condirions d'école , d'imitation ou de pencliant (jui les rendent plus que susj)ects,

CHRISTIANISME DE MONTAIGNE. 45à

l'appréciatioii calme, respectable et bien renseignée des plus graves contemporains de Montaigne. Ce à quoi le moraliste, le pliilosopiie et le cbrétien a tenu avant tout , c'est à ne tromper personne, à mettre sa foi et ses actes, constamment en rapport sincère. Ce but constant de sa vie lui est disputé, depuis deu.v siècles au moins, avec acharnement. Voilà, pourtant, conunent s'exprimait l'illustre historien de Thou, qui lisait à la fois dans la vie et dans l'esprit de Montaigne : « Je déclare avoir tou- « jours trouvé en lui un liomine franc^ ennemi de « toute contrainte et qui n'était entré dans aucune « cabale ( i ) . »

Etienne Pasquier, si lié d'affection avec Montaigne, si indépendant d'opinion et qui n'a pas, on s'en souvient, ménagé les observations ou le blâme au littérateur entêté, dit de lui : « !Mov qui ni'es- « timais, pendant sa vie, bienheureux d'estre lio- « noré de son amitié, j'aime, respecte et révère a sa mémoire autant et plus que de nul autre, w Résumant plus loin, en quelques traits, la carrière de Montaigne : « Au demeurant, ajoute-t-il, ne « pensez pas que sa vie ait esté autre que le géné- « rai de ses écrits (2). »

Tel n'est sans doute pas, il vous en souvient, le sentiment d'Henri Martin , qui , par une intuition

(i) Mémoires, iiv. Il, année iSSa.

(2) Lettres de Pasquier, lettre I , à M. du Peljié, Iiv. XVIII.

4JC CHAPITRE CINQUIÈME.

rétrospective, verra bien inieiix le vrai Montaigne que ne l'avaient vu vivant , parlant et agissant, Etienne Pasquier et de ïliou; qui, pour le comparer à Rabelais , pour lui préférer Rabelais, constitue des affirmations au profit du dernier, etcliarge Montaigne des « peut-être » qui sont la propriété de Rabelais; (|ui, du liaut de son érudition, ne dédaigne pas de se tronqjer en attribuant à deuxcliapitres de Montaigne (i), des pensées et des expressions qui ne s'y rencontrent nullement.

Jusqu'à ([uel point sont fondés les regrets de ceux qui estiment que Micliel de Montaigne, apologiste résolu des dogmes de l'Eglise, à l'iieure de son ai-dente lutte, (iccummodant (iii service de la dénionstidtion de S(i joi les oiilils itidiirels et hninaiiis que Dieu lui nvciil donnes, aurait plus efficacement servi la vérité ? C'est ce ({u'il ne m'est pas donné d'apprécier. Celui-là (jui seid dispose des intelligences, comme il « incline les événements des batailles », connaît absolument la mission des ouvriers (ju'il emploie. Il est moins téméraire de discuter des faits (jue de commenter des bypotlièses. Peut-être, toutefois, est-il permis de rccoimaili-e que, plus directement mrlé aux lutles (\\\ seizièiiK^ siècle, Montaigne se fût plus généralisé et n'aurait j)u léguer à nos (>tonnements, à nos admi-

(i) Liv. I, cliaj). II ( t x\ (Icx Essais.

1-ations , cette forme qui est la sienne. D'aventure sa complexion, mais à coup sûr l'état de son esprit, ne l'engageaient pas autrement. Il n'était point fait pour les malheurs vrais ou imaginaires , pour les impétueuses tourmentesqui précipitèrent Pascal flans ses ardeurs sublimes. Prédisposé à aimer, il avait, il est vrai, perdu de bonne heure les objets de sa plus fraîche dilection ; mais quelque vifs qu'aient pu être ses regrets, de quelque sympathie qu'on les entoure, ce n'étaient pas de ces pertes qui ravagent le cœur, semblablesaux crises des violentes passions, et poussent l'âme vers l'extrême. Successivement, il se repliait sur lui-même , dans son intérieur de Montaigne, et sa librairie l'isolait; non rju'il eût de très-notables mécomptes, au jugement, toutefois, de quiconque n'aurait vu (pie l'extérieur de son état; encore moins de graves anxiétés. Mai.s lentement, à son insu, il se désintéressait d'un milien où ses prédispositions affectives, non plus que ses besoins intellectuels, ne paraissent guère avoir été compris. Si bien qu'un jour, on se le rappelle, il s'écriait, renchérissant sur la réalité : « Excepté (c pour la vie, il n'est rien jX)urquoy je veuille me « ronger lesongles. » C'étaitdonc un étatdel'esprit, detout point, dans \e tempe rament . L'aiguillon d'un malheur soudain, la morsure des vives infortunes, ne le surexcitaient pas. Rien, en un mot de ce qui agit parfois si merveilleusement sur les liommes •

rien de ce qui aurait pu, comme énergique diversion, le porter, en champion du bon droit, dans la lutte directe des idées. Il se tient dans ces régions moyennes où rien de violent ne pénètre, pas même un sérieux ennui. Si cet hôte des gens nerveux cherche à se glisser chez Montaigne , il le renvoie sans se fâcher. Une moquerie l'en débarrasse.

De tout ceci, il nous reste l'écrivain que vous connaissez ; maître de son sujet, y puisant à mains pleines, ne l'épuisant jamais; le confident des bonnes et des moins bonnes pensées, parce qu'il est le génie du vrai ; le dépôt oii Dieu a tout mis ; l'ame tendre des premières années, qui, à travers les glaces du temps, le poids des douleurs et le vide, reparaît pour nous faire, sans remords, aimer l'homme dans l'auteur. 11 nous reste ce modèle d'amitié, écrivant connue impression de voyage, des bains délia Villa^ en Italie, à JM. d'Ossat, dix-huit ans après la mort d'Etienne de la Boëtie : « Je tumbay en un « pensement si pénible de M. de la lîoètie, et y « fus si longtenqjs sans me raviser, que cela me « fit grand mal. » — Retrouvant, pour parler de la Boëtie, le langage du cœur (ju'ils parlèrent ensemble; caressant l'image chérie, ainsi (|ue le icfiet d'un pieux bonheur ; reconunandani au chancelier de Ij'Hosj)ital, à raml)assadein- de France le conseiller Paul de Foix, les poésies et la nuMUoire de son ann, avec la lendrcsse d'une mère (jui l'e-

commanderait son premier-né (i); ne rencontrant plus dans le monde un homme qu'il puisse comparer à celui qu'il avait perdu. — Le bon fils qui portail les vêtements de son père , pour « s'envelopper de lui »; qui, dans les avenues du château de Montaigne, appuiera plus tard sa vieillesse sur « les gaules du défunt seigneur (2) », comme pour évoquer son contact, presser sa main , de souvenir. « L'aimable homme , ainsi que disait avec « raison madame de Se vigne, notre ancien ami, « mais à force de nous être ancien, qui nous est « toujours nouveau. » Le penseur indépendant, mais de cette indépendance loyale que donnent la vie des champs, la dignité des habitudes, et qui s'incline devant Dieu.

Quoi qu'il en soit, si j'osais formuler un regret en présence de ce grand ouvrage ; si, oubliant pour lui moment, que la manière de Montaigne fut vraisemblablement une réaction contre la déraison de son siècle, j'osais exprimer ma pensée personnelle , je dirais que l'illustre auteur des Essais n'eût peut-être pas moins étonné et enseigné le

(i) Foy. Correspondance de Montaigne. Il adressait à ces deux persotniages les poésies latines de la Boëtie. Chacun sait aussi avec quel soin il publia la Sen-itude volontaire, du même auteur.

(2) Gaiilo — Gante, synonyme de bâton , en vieux gascon limousin. Montaigne nous raconte qu'il conservait chez lui, dans sa bibliothèque, les gaules qui avaient servi àson père.

monde, si, appliquant à la recherche du vrai et du beau cette puissance d'esthétique que nul ne reçut comme lui, il eût pris plus souvient son essor vers le ciel, en proportion de sa force.

Mais j'allais perdre de vue qu'il s'agit du Montaigne réel, qui a vécu, qui a pensé, et non d'un Montaigne de convention, à dessiner selon nos préférences.

Le tempérament religieux de Montaigne, si je pouvais me permettre de prendre un exemple aussi haut, me paraîtrait en harmonie avec un livre saint dont il faisait de fréquentes lectures. L'Ecclésiaste est partout dans les ouvrages de Montaigne. Invoqué dans ses discussions, incrusté aux poutrelles de sa librairie (i), ce livre du désenchantement, de la sagesse qui doute d'elle-même; ce livre qui enseigne également : « la nécessité de se renvoyer à Dieu (2) , » semble avoir inspiré les Essais.

« Accepte, dit V Ecclésiaste (S)^ on bonne part, les choses au visaige et au goust qu'elles se présentent à loy, du iour à la iournée : le demourant est hors de ta cognoissance. » Tel est, entre autres,

(1) Pliisioiiis (les inscriptions de Montaigne, déjà données et prises aux clievroris de sa |}il)li()lliè(|"i(', apparlicnncnl à l'Ecclésiaste. Nous en puljlions une inédite.

(a) Maxime Iial)itucllu de Montaigne.

(3)Eccl., 111, 2a; V, 17, etc.

CHRISTIANISME DE MONTAIGNE. IGl

un des conseils que Montaigne emprunte au saint livre (i).

Ainsi que le fils de David, Montaigne s'ccriera : cf vanité des vanités, et tout n'est que vanité (2)! » Ainsi que le roi d'Israël, il veut montrer à l'homme le néant de toutes les choses de ce monde, y compris la sagesse humaine (3). Ainsi que l'Ecclésiaste, Montaigne a tout connu, les honneurs, la gloire, les plaisirs, la science et la sagesse; ainsi que l'écrivain sacré, il se complaît à montrer et le néant des uns et l'insuffisance des autres. De même que l'Ecclésiaste, il hésite «n moment devant la vie fi,iture. 11 sera peut-être tenté, à l'exemple de Salomon, de ne voir dans l'homme qu'un animal semblable aux autres, mortel comme eux, et comme eux vanité ; « Bourbe et cendre. » Une partie de son chapitre xti, en \uc d'humilier la raison, côtoierait d'assez près cette interrogation du livre saint : « Qui a vu l'esprit de l'homme, pour savoir s'il monte en haut, et l'esprit de la brute, pour savoir s'il descend en bas dans la terre (4)? De même que l'Ecclésiaste, Montaigne ne tardera pas, sur ce grand intérêt, à remonter

(i) Essais, liv. II, chap. xii, page 376.

(2) Celle parole de l'Ecclésiaste fut gravée, en racouici, par Montaigne, sur les poutres de sa bibliothèque.

(3) Ecclésiaste, I, 8-18, 11, 9-i9;Vin, 17, etc., de. (/j) Ecclésiaste, III, 18 21.

462 CHAPITRE CINQUIÈMli.

vers Dieu et à proclamer à son tour, que, « mourir c'est vivre (i), » c'est achever un voyage en pays étranger (2). »

La préparation à une bonne mort , but constant des efforts de jMontaigne, nous ramène à l'Ecclésiaste. Si Salomon exhoile son élève <à jouir de la vie en attendant la vieillesse, ce qui nous rappelle Montaigne (i)] si, au milieu de ses incertitudes, le fds de David en vient à conseiller une sorte de modération, tant dans le bien que dans le mal (^4)i ce qui dépasse la tolérance de Montaigne, lequel flagellait le mal, s'il n'exigeait pas l'excellence du bien ; avant Montaigne et plus autorisé (jue IMontaigne, Salomon avait terminé, par cet avertissement ([ui , excluant toute idée de tolérance blâmable, nécessite la préparafion à une boiiiic niort^ et renferme vivante la doctrine de l'auti'e vie : « Sache que sur tout cela, tu auras à répondre au jugement de Dieu (5). >»

Il nous sera, néanmoins, permis de regretter ([u'il n'ait été donné à la nature de Montaigne de ne s'assimiler qu'au moins militant de nos livres sacrés.

Sans doute, en procédant différemment, il n'au-

(i) Paroles de Montaigne déjà citées.

(2) Ecclésiaste, VII, 1.

(3) Ecclésiaste, XI, i-G, 7-9.

(4) Ecclésiaste, VII, 17-18.

(5) Ecclésiaste, XII, 1-7.

rait pas fait gravir à l'homme, sur la terre, le dernier échelon de l'échelle qui le rattache à Dieu, quoique le pieux Raymond Sebond déclarât ce degré franchissable ; mais il eût pu tendre à régulariser, sous l'action de la foi , l'effort des esprits vigoureux. 11 eût pu les aider plus directement à se rapprocher de la vérité religieuse, qui est le beau absolu.

La raison est aussi et surtout, de création divine. Son droit est de marcher vers Dieu ; son d(;voir consiste à s'arrêter, avec respect, quand elle se sent impuissante à poursuivre. i^

La science moderne, en ses plus hautes sphères, semble engagée dans cette voie. C'est Cuvier, qui, dans son Discours sur les révolutions du globe, justifie, de fait, les traditions de la (ienèse. C'est le même génie qui , interprétant l'ordre du monde, et les atteintes à l'ordre qui constituent si fréquemment la vie de l'homme, nous dira : « Quand on voit le malheur de la vertu et la prospérité du crime, c'est un besoin profondément senti que celui d'uN ordre de choses a venir; car on ne voit point que l'auteur de la nature ait soumis à un semblable désordre aucune autre partie de cet univers (i). » Ailleurs il écrira : « Moïse nous a laissé une cosmogonie dont l'exac-

Vi) Conclusion de son Histoire des manmiijcres.

« titucre se vérifie chaque jour d'une manière ad- « mirable. Les observations géologiques récentes, « s'accordent parfliitetnent avec la Genèse, sur « l'ordre dans lequel ont été successivement créés « les êtres organisés (i). »

Non-seulement les prodigieuses recherches de Cuvier le conduisent , assurément sans [)arli j)ris, à la vérification de l'exactitude cosmogonique de Moïse; mais elles le ramènent au même accord sur la date assignée à l'existence du monde, et sur le fait immense du déluge. Brogniart, le collahora*eur et l'ami de Cuvier (2), Dumas, Ampère, qui, non plus que Cuvier, ne se sont préoccupés du moindre désir de concordance avec la Bible, viendront aussi témoigner de sa précision merveilleuse.

« I/ordre d'apparition des êtres organisés, di- K sait Amj)ère, est précisément l'ordre de l'œu- « vre des six jours, tel que nous le donne la Ge- « nèse (3). V

(i) Voy. UnUrrsilé ciilhoUquc ; avril i83o.

(2) Vci;étaux l'ossilos.

(3) llci-iie de.i Deux-Mondes, i''' juin i833. Voyoz aussi, sur le l'ail cl la date <lu délui^e : T.elroiiiie, Cours (farclirolo^ne, in Piincipio. Sur la cosmogonie, Marcel de Serres ( p. afio, 2()i, i*^^ II"); M. di! la Bèclie, ManuA de f;è.olngic ; Alex. Lertraiiil, Lettres sur les résolutions du globe, p. 343; le savant l^nWns, /Dyuge dans lu liante Jsir, etc., etc. Nérée Boubée , iiutauiineul(/jyr/«Mt7 de Ccdogie,^, 4. — 3' édition), b'exj)riuie

D'autres fois, la science nous montrera ses plus précieuses découvertes en rapport complet avec les indications de la Bible, les axiomes de la Genèse, et viendra se relier à la vérité de la cosmogonie de Moïse sur l'apparition de la lumière avant le soleil, sur le mode d'une distribution primitive et égale d'une lumière calorique (i); en un mot, sur la création, sur la coordination du monde.

C'est après ces profonds cberclieurs, après les travaux des deux frères Deluc, M. Flourens qui, dans un livre imprimé d'bier sous ce titre : De la Longévité humaine et de la quantité de vie sur le globe^ vérifie lumineusement les modifications |)réalables de notre planète, avant que la vie n'apparut, et rend témoignage en ces termes : « Toutes « ces conditions nécessaires à la vie, et dont, ime

^insi : « Le monde a eu un commencement et tout, dans les « entrailles du globe comme à sa surface extérieure, atteste « un commencement et indique une fin.»

Plus de deux mille ans auparavant, Platon avait dit : « Le « monde est ké ; car il est visiblt;, langii)le et corporel. Ce « sont là des qualités sensibles : tout ce qui est sensible tom- " bant sous le sens de l'ojjinion, naît et périt, nous l'avons € vu; et tout ce qui riait doit nécessairement, disons-nous, a venir de quelque cause.

• Le monde est la plus belle des choses qui ont un com- M mencement, et son auteuk la meilleure de toutes les cau- « SES. » {Timr'e, trad. de V. Cousin , p. 117.)

(i) Marcel de Serres, professeur de la Faculté des sciences à Montpellier, t. V. — Cliambard, Eléments degéologie.

« seule inan{}uant, la vie était impossible, la tem- « pérature, l'eau, l'oxygène, le végétal pour la « nourriture de l'animal herbivore; l'animal « herbivore pour la nourriture du Carnivore ; toutes a ces conditions nécessaires, si habilement com- « binées et préparées pour le moment précis où « devait paraître la vie, prouvent Dieu et un seul « Dieu . S'ils eussent été deux, ils ne se fussent pas « si bien entendus. »

La science moderne, dans ses démonstrations vraiment mathématicpies des faits primordiaux, vient donc corroborer les affirmations de la Genèse. Sur ce point encore, la ])hilosopliie géologique du dix-huitième siècle se trouve singulièrement en défaut, soit c[u'elle se personnifie dans Voltaire, déclarant, dans le plus sérieux de ses ouvrages, M que l'histoire du déluge ne figure autre « chose que la peine extrême qu'on a éprouvée,' « dans tous les temps, à dessécher les terres que la « négligence des homnies a laissées longtemps « inondées (i); » soil (|ue, négligeant sa bouffonne explication -des vastes dc'pols de co([uillages cpii ont inscrit l'événement du déluge au sonnnet des plus hautes montagnes (2), on accompagne le même

(i) E.ssai sur les m<eiiis. — Du l'cdam. (a) Voltaire prétendait (|iie c'étaient des co(jiiilles tombées dii chapeau des pèlerins, pendant (|ue, pour se retxire à

philosophe dans ses tristes paraphrases de la Genèse et des autres livres saints; soit ([u'on parcoure les plus fahuleuses hypothèses des plus renommés géologues de ce temps-là :Dupuis,yolney, et même de l'infortuné Baillv.

Le scepticisme religieux qui guidait ces géologues, ne pouvait servir la vérité.

Ce n'est pas seulement sur l'histoire de la constitution du monde, de son houleversement principal que se rencontrent, après trois mille cinq cents ans de recherches, les savants et l'historien sacré. L'ethnographie, la lincfuistique concordent aussi, avec les traditions de la chronologie hihiique, pour établir l'unité de l'humanité dans la personne d'un seul homme; par suite, l'unité des langues aux premiers Ages, leur confusion ultérieure, la dispersion de la famille humaine, toutes ces grandes phases enfin ([ui marquent, à ces temps reculés, les étapes de l'humanité, telles que Moïse les raconte. Champollion, confident inspiré des vieux Sphynx , pourra écrire à M. Wiseman (i), à la suite de miraculeux travaux : « L'appHcation de ma décou- « verte vient invinciblement à l'appui de ces véri- « tés. »

M. de Saulcy, de l'Institut, continuateur de

Rome de tous les points de la (erre, ils traversaient le mont Cenis.

{i) Aujouririinl cardinal, aiclicvèqiie de Westminster.

Champollion, confirmera, de plus en plus, les attestations de son illustre devancier. En avril [85o, il écrira à M. A. Nicolas, au livre de qui je m'honore de foire cet emprunt : « Tout ce qui concernait les u empires de Ninive, Babylonc, Ecbatane, je l'ai a discuté (pourquoi ne l'avouerai-je pas humble- « ment aujourd'hui?) avec la pensée préconçue « que probablement je trouverais l'Ecriture sainte i< eu défaut. Ce que je m'attendais à découvrir m'a « complètement échappé; je n'ai rencontré par- « tout qu'une exactitude mathématique (i). »

Tout concourt donc à confirmer, par le miturel et himuiin instvuincnt^ la vérité des vérités, la création et son ordre. Je le demande, peut-on dire dès lors : mon créateur ! sans que ce mot ne constitue la Relii^ion ?

Avec une pareille base, avec le sentiment de cette certitude première que le dix-neuvième siècle n'a fait (jue fortifier, mais dont tous les siècles ont eu forcément la conscience, et que la vie de Montaigne démontre, peut-rtre le philosophe chrétien eût-il pu aborder, plus résolument, un j)lus grand nombre des vérités qui s'en dégagent.

(jéologie, histoire, l'uines des monuments, rendues à la vie, pour témoigner dans cette immense en(|uele, tout aboutit aux simples et sublimes formul{>s d'un lionune ([ui écrivait alors que lagéolo-

(i) r.tudrs pliilosopliifjiK s sur le Chiislidinsnir, t. I'"'", p. 403.

gie n'existait pas, que l'histoire se transmettait par des récits, et qui traçait, sans jamais se tromper, les grandes œuvres, les grands desseins de Dieu, les grandes aventures de l'homme. Tout cela sert le christianisme , déposé en germe dans la loi de Moïse, si souvent annoncé par elle. La véracité du dépositaire consacre la vérité du dépôt.

Grâce au ciel, ces graves études, ces méditations des élus de la science s'éloignent, comme moyen et comme but, des destructions du dix-huitième siècle, alors que le plus grand génie du temps, à propos d'un des livres saints, écrivait : « A qui me dece mandera quel est l'historien du P entât euque^'yi « répondrai : Qui a fait V Histoire des quatre fils « cC Ajnion ( i ) ? »

Le théologien du quinzième siècle, Raymond Sebond, qui dressait l'échelle des êtres pour monter jusqu'au trône de Dieu, penserait naturellement que tout a été fait aujourd'hui, pour cette céleste ascension. Hélas! non, tout n'a pas été fait; le TOUT n'est pas possible à l'homme ; l'absolu doit lui échapper. Le contraire fut la généreuse erreur de Sebond. Mais quelque chose a été fait. Le progrès de la science, sous la foi, n'est-ce pas la raison devenue sage, le point de départ probable de la liberté sous la loi, a tasche difficile? »

(i) Voltaire : Examen important de milord Bolinihrncl,e el Pliilosopfde.

Peiit-t'tre cependant que, poin* l'ordinaire praticpie, pour le bonheur des niasses, qui ne comptent pas des Cuvier, des Clianipollion par centaines, la foi simple est-elle encore le jirocédé le plus chrétien et le plus sûr. Aussi revenons à Montaigne, dont le sens pratique fut si net, et qui pourrait bien encore, ici, avoir raison.

Lui qui préférait de beaucoup l'enseignement du catéchisme auK théories spéculatives , trouverait vraisemblablement en fait , s'il en avait besoin, un précieux secours auprès d'un écrivain de ce temps-ci , qui finit par ou lui-même commença.

C'est un maître, en effet, dans la pensée, dans sa langue [ihilosophiques, dont le nom témoigne à la fois de l'indépendance de l'esprit, du charme de la méditation, de la profondeur des recherches ; qui, descendant des liauteurs de l'Olympe, où l'art grec l'avait retenu si longtemps en compagnie du rêve religieu.N;, des formules parfois nuageuses et de cet éclectisme spiritualiste qui séduit plus qu'il ne rassure, recueille aujourd'hui sa vie, et, se modifiant bien autrement, peut-êti'e, qu'il ne paraît le croire, vient s'asseoir, si je ne m'abuse, à l'église de sa paroisse.

« J.e résumé le plus pur de ce qu'il y a de nieil- « leur dans le Phédon et le Tiinée, dans les Mé- « (lildlioiiSy dans la Conmiissaticc. de Dieu et de

« soi-même, dans les plus beaux chapitres de la « Critique de la raison pratique^ ce résumé est « tout entier dans les premières pages du Caté- « chisme de Bossuet, et ce Catéchisme est la nour- « rlture des pauvres d'esprit, de l'enfant, de la « femme, du pâtre et de l'ouvrier, tandis que le « Phédon , le Timée , la Conmdssance de Dieu et « surtout la Criti(]ue de la raiso/i pratique , s'a- (' dressent à un bien petit nombre d'individus « dans l'espèce humaine. >»

Voilà ce que vient de publier M. Cousin (i).

(i) ISouvelle Préface des premiers Essais philosophiques Ae V. Cousin, 3'=édit., i855.

Traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, Bossuet, édil. 1846, libr. Lecoffre. — Méditations, Descartes. — Critique de la raison pratique {Kritih der prahtischen Fernunft), par Emmanuel Kant, précédée des Fondements de la métaphysique des mœurs {Grandlei;un^ zur Metaphysi/i der Sitten), traduction française de M. Barny, i vol. in-8"; cliez Ladrange, Paris, rue Saint-André-des-Arts, 1848.

La manière et les solutions de Kant, du grand fondateur de la philosophie critique, plairaient très-probablement beaucoup mieux à Montaigne que les dangereuses ascensions de Descartes et ses interrogations du moi, portées jusqu'à Dieu lui-même. La critique n'est pas favorable aux prétentions absolues de la raison, moins encore de l'art de raisonner. Les idées innées de Descartes, son système de tout percevoir a priori, ne sauraient non plus satisfaire entièrement le sage de Kœnigsberg. La raison ne doit pas seulement fouler le champ théorétique. — Ses conquêtes sérieuses se feront sur le sol circonscrit de l'expérience. Dieu, la likerté, l'immortalité, ces grands intérêts de l'homme, sont placés par Kant à l'état

\oilà coimnent, revenant à la foi simple,. il justifie cette admirable parole, qu'il nous adressait dernièrement : « Sursiuncorda .-Tenez en haut votre

de vérités sublimes, que la raison humaine n'a pas le droit d'atteindre.

Dans la Critique de la raison pure (*), le philosophe allemand compare le domaine qu'il nous est possible de connaître et d'exploiter, à une ile riante et féconde, mais environnée d'un océan brumeux et d'écueils insurmontables.

Dans la critique de la raison pratique, Kant conclut à la nécessité absolue d'une autre vie, pour la satisfaction des lois fondamentales de l'union du bonheur et de la vertu, lois si fréquemment interverties dans celte vie. Immédiatement, et par ces motifs, le philosophe arrive à la nécessité de l'existence d'un arbitre doué de l'omniscience et de l'omnipotence, afin qu'il puisse assigner à chacun la part de bonheuc qu'il aura méritée. De ces données si excellemment rclijjieuses, Kant déduit la certitude de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme, non sur la science et les démonstrations par le raisonnement, mais sur la nécessité de l'accomplissement d'une loi morale. ■

Assurément Rlichel de Montaigne, en maintenant ses réserves et peut-être aussi ses critiques contre le procédé de Descartes, aurait admis, de confiance, les vues et les conclusions du philosophe Kant, (pii limitait si bien le domaine de la raison.

Montaigne, si les critiques de la raison pure et de la raison pratique eussent paru, un peu plus tôt de deux siècles, aurait approuvé, qu'il me soit permis, sans trop de témérité, de l'établir par induction, ce ([ue Kant appelle Vinipératif catégorique de la conscience et qu'il exprime ainsi : « Regarde constamment et sans exception l'être in- « telligent, comme étant à lui-même son propre but, et

C] I vol. !ii-8", iiiênie éJilt'in, Ladraiii^e, Paris.

« cœur — Toute la philosophie est là (i). »

c< comme ne devant jamais devenir moyen pour les fins d'autrui (*). »

Il n'aurait eu qu'à relire pour cela sa propre formule, son impératif catégorique : << Ce n'est pas pour la montre que « l'âme doit jouer son rôle, c'est pour nous, en dedans, oi!i » nuls yeux ne donnent que les nostres. »

Il aurait pu également applaudir à cette partie du système de Kant, qui, dépouillant la raison de ses prétentions d'asservir à ses lois le monde objectif, ne lui laissait, dans le domaine de [objectif OH des choses en elles-mêmes , que la faculté de percevoir la conscience de In loi morale, source divine du devoir. C'était /'/«o««cVf, aux règles inflexibles, dominant /'h?«/^, aux règles incertaines : c'était l'enseignement et la pratique de Montaigne.

Mais peut-être qu'en méditant l'immense travail du philosophe allemand; en rencontrant côte à côte des plus religieux enseignements, des plus orthodoxes maximes; côte à côte de ces codes surhumains que V. Cousin s'applaudit de retrouver résumés dans le catéchisme , des moments de nuit véritable produits dans ce cerveau puissant, par l'éblouissement même d'un trop vif éclat de lumière; en "rencontrant, au milieu de ces pages qui soutiennent l'homme, des défaillances subites, ou des inconséquences entre les tendances et les conclusions du philosophe; entre la nécessité, par lui admise, de la rédemption de l'homme par la coopération divine, et ses répugnances ou ses doutes sur la surnaturelle origine de la religion du Rédempteur, Michel de Montaigne se serait dit plus que jamais : « Piestons dans l'ancien train; ren- « voYONS-NOUs a Dieu. »

(i) Mot de Cousin dans sa préface : Du Frai, du Beau, du Bien, i854.

(*) Crit. de la raison pratique, § 7.

Voilà comment il se rencontre, à la fin de sa carrière, avec Montaigne, qui, dès le début de la sienne, s'était débarrassé de l'éclectisme en religion, ou triage , ainsi qu'il l'appelait, et s'était rerwojé à Dieu : sursum corda !

M. Cousin, exposant, dans ini avertissement ou préface^ la pensée dominante du livre qu'il renouvelait, poiu" ainsi dire, sur ses premiers Essais philosophiques^ nous avait déjà avertis qu'on y trouverait : « Une foi profonde dans la liberté , la « responsabilité et la spiritualité de l'àme bu- « maine ; une morale fondée sur l'éternelle dis- « tinction du bien et du mal, du juste et de l'in- « juste, et non surlescalculs incertains de l'intérêt; « aussi éloignée d'un mysticisme énervant que d'un « stoïcisme inapplicable. Théodicée qui, montant « à Dieu par l'iiomme, et pai' l'iiounne intellec- « tuel et moral, aussi bien que par l'univers , donne « à riuunanité un père, à la vertu et au crime un « témoin et un juge; en un mot, une pliilosopbie « radicalement opposée à la philosophie de la sen- (( sation, c[ui domina en France pendant le dix- « hniliènie siècle, et que, dans les commciice- « nicnls du di.v-ncuvièmc, nous avons, ajoute-t-il, « rencontrée toute-puissante encore.

« En même tenq)S(|ue nous rompons hautement « ici, continue l'auteur, avec cette déplorable

CHRISTIANISME DE MONTAIGNE. iTJ

« PHILOSOPHIE (i), où tant de fois nous avons sice gnalé la racine des mallieurs de la patrie , parce

(i) Celte philosophie irréligieuse, que Montaij^ne stygmalisait au seizième siècle et dont il prédisait qu'elle ne tarderait pas à dégénérer en un exécrable athéisme, — qui s'est reproduite au dix-huitième, et que V. Cousin qualifie en passant; voilà comment l'apprécie à son tour un écrivain considérable, qui a vécu assez longtemps pour comparer et pour juger, et qui, déplus, l'a vue à l'œuvre:

« La philosophie et la littérature du di\-liuitième siècle <« avaient répandu dans les esprits, non pas même l'indil'fé- « renée et le scepticisme, mais une négation hautaine, absolue « intolérante. Les écrivains, dans leur polémique, dans la <j verve de leurs controverses, ne savaient pas, sans doute, «quels ravages ils produisaient; ils croyaient n'enseigner « que l'incrédulité; l'invective n'était pour eux qu'un excès « de langage; leurs ignobles injures ne prouvaient c|u'un man- « que de mesure et de goût. Mais, lorsqu'en parlant de la re- « ligion on eut écrit pendant viiigt ans: '< Ecrasez l'infâme (*);» « lorsqu'on en fut venu à dire :

Et mes mains ourdiraient les entrailles du prêtre, A défaut de cordon, pour étrangler les rois(**).

« Il en résulta que les âmes grossières perdirent, non-seu- « lement le respect, mais la mansuétude, la tolérance et la « justice. Le vulgaire des esprits forts ne pouvait plus pro- « noncer le nom de prêtre sans un accent d'injure et d'irri- « tation ; ils croyaient se délivrer d'un joug tyrannique, se « garder de la Saint-Barthélémy et des bûchers de l'Inquisi- « tion , en poursuivant de malheureux ecclésiastiques que « leur habit suffisait à rendre odieux. ■> (De Barante, Histoire f/e la Com'cntion nationale, P' vol., pages 225 et 226.)

(*) Vollaire à d'Alembert, etc.

(**) Diderot.

47(i CHAPITRE CINQUIEME.

« ([lie, en répandanl de proche en proche, pence tlant de longues années, dans toutes les classes « de la société française^ le scepticisme et le niaté- « rialisme, elle a ôté d'avance les fondements né- »f cessaires de la vraie liberté ; nous ne donnons « point à la philosophie nouvelle des guides étran- « gers, fut-ce même le sage Reid ou le profond et « vertueux philosophe de Kœnigsberg. De bonne « heure nous l'avons placée sous l'invocation de « Descartes (ij. «

Montaigne, sans accompagner M. V. Cousin dans les sphères de la spéculation au sein desquelles il se complaît le plus souvent; sans disserter, autrement qu'il ne l'a fait , sur la nécessité d'une alliance entre la philosophie spiritualiste et le christianisme , qui avait séduit Raymond Si^bond , qui

(i) M. V. Cousin estime que le célèbre entliymème carlésieu : JE PENSÉ, DONC JE SUIS, a été gétiéralement mal compris : ([ue la lecture approfondie des Méditations de Descaries, fait disparaître toute raisonnable appréhension sur le résultat du principe. Il s'est donc éloigné sur ce point de son maître Rojer-Coilard et de Reid lui-même. Quoi qu'il en soit, il est peut-être permis de conserver de sérieux doutes, non sur la portée chrétienne des convictions de M. V. Cousin; pas davantage sur l'élévation et la sincérité de ses jugements concernant Descartes, mais sur l'inocuiléde la méthode de ce dernier philosophe. Les périls entourent les droits dont il arme l'houMue, dans son examen ch- lui-même, (."es périls seront à peine entrevus par les forts, — (pii du reste les traverseront, — mais les forts sont-ils le grand nombre?... Le grand iiuiiibre, c'est le l'iifginrc des esprits forts.

est dans l'aspiration des consciences, que M. Cousin poursuit jusqu'à la dernière heure , en se christianisant de plus en plus mais dont la démonstration demande des esprits inclinés vers l'étude, des temps de calme relatif, et que les cris de guerre, le hruit des sanglantes mêlées aurait étouffée au temps où écrivait Montaigne; tout en se contentant de personnifier cette alliance de la philosophie avec la foi, beaucoup plus qu'il ne l'enseignait; sans modifier la manière qui est si bien restée sienne, Montaigne , évidemment , adopterait les propositions qui précèdent , dont plusieurs rappellent, en substance, la morale et les principes des Essais. — Au sujet de Descartes, il ferait ses réserves, — sauf à contrarier de plus en plus , par cet ensemble d'adhésions , de nuances , l'harmonie de son parallèle , de ses ressemblances avec Voltaire , ou la philosophie du dix-huitième siècle.

Mais combien, toutefois, conclurait-il de préférence avec M. Cousin, lorsque, inspiration pratique, celui-ci s'écriera : La philosophie la plus pure n'est pas de la religion ; — le christianisme est la religion de la philosophie; — et qu'il abandonnera les sommets pour convier, plus près de la terre , l'humanité au résumé du catéchisme!

Je n'ai garde, d'ailleurs, d'insister davantage sur les regrets que j'exprimais au début de cette digression ; et, à tout événement, c'est aux nécessités mora-

les du temps où vécut Montaigne qu'il conviendrait, vraisemblablement, de les reporter désormais. Rien en effet, il faut en convenir, n'était de nature, au seizième siècle, à détourner notre philosophe de la marche qu'il s'était tracée. Le désordre s'introduisait partout au nom de la raison, et tel était le courant des idées que les plus belles intelligences semblaient s'éloignera l'envi de la vérité religieuse. Le célèbre Bernard Palissy lui-même, contemporain et voisin de Montaigne (i), auquel les sciences naturelles et physiques doivent d'être rentrées dans la voie que suit le dix-neuvième siècle et dont s'écarta le dix-huitième ; loin d'y trouver, comme l'école actuelle de Cuvier, une confirmation de sa foi, abjurait le catholicisme pour embrasser la réforme.

Demeurer dans V ancien train et se renvoyer à Dieu, tel fut donc le conseil de Montaigne; tel était le besoin du temps.

Montaigne voulait, dans l'intérêt de la raison, combattre le raisonnement , cette partie contentieuse de l'Etre , si facilement exclusive des autres facultés; broyer les raisonneurs, leur faire niordre la poussiènv, il l'a fait. Il a foudroyé l'inipicté, de l'aveu même de Pascal ; il a coiilribué à dégoûter le

(i) Né au village de Biroii, an comiTiencement du seizième sièele, près de Mont-Pazier, sur les confins du Périj^ord cl de l'AKénois.

vulgaire, « de cette inquisition des mystères divins, qu'il n'agite que trop souvent, »

Son procédé devait exclure l'exaltation de la lumière humaine, dont il combattait les excès. Il pensait probablement , avec Tertullien, que « rien ne « nous donne une plus magnifique idée de Dieu « que cette impossibilité de le comprendre : son « infinie perfection le découvre et le cache, tout à « la fois, aux hommes (i). »

Peut-être aussi avait-il un peu absolument adopté, sur l'incompréhensibilité de Dieu, cette définition des prêtres de la vieille Egypte : « Je suis « tout ce qui a été , tout ce qui est , tout ce qui « sera. Jamais aucun mortel ne soulèvera le « voile qui me couvre. »

Trop longuement dt^à, sans aucun doute, j'ai discouru sur Montaigne ; trop longuement je me suis efforcé de justifier mes sentiments intimes. Mais des hommes tels que Montaigne sont , pour les temps, la plus grande démonstration de Dieu. Il est donc, selon moi, du plus noble intérêt, de déterminer leur formule. Si j'ai, par les écrits et par les actes, établi le christianisme de Montaigne, j'ai, par un argument de liaison, circonscrit, en philosophie, la portée de son scepticisme. Ces deux questions se complétaient; voilà pourquoi j'ai in-

(i) Apol. 17.

sisté. La gloire de Michel de Montaigne n'aura , du reste , pas à souffrir de ce qu'il se trouverait en communion de foi avec les saint Augustin , les saint Thomas d'Aquin, les Bossuet, les Racine, les Portalis et les Cuvier. La vérité ne réclamera pas, si la justice de notre siècle montre, sur le chemin de la vie, aux penseurs et aux peuples qui marchent derrière eux, encore une figure de grand homme que ne dessèche pas le doute impie ou ne flétrit pas l'athéisme. I-iCS simples béniront leurs croyances, quand ils les verront partagées par les forts ; et l'histoire nous apprend si cela est indifférent au sort et au bonheur des peuples.

Montaigne n'est donc , en résumé , ni un apologiste de l'Église, ni un athée, ni un sceptique. — Il est philosophe et chrétien ; — ce qui n'a pas empêché qu'on n'ait porté sur lui les jugements les plus incompatibles. A côté du savant bénédictin dom Devienne et de l'abbé de Labouderie, qui le placent dans l'apostolat calhollque, Sylvain Maréchal et Lalande, dans le DictioiiiKiire des yi l liées ^ le rangent parmi les incrédules. Naigeon, dans sa préface de l'édition de 1802, après l'avoir, fort à regret, il vous en souvient, considéré connue, iiypothéliquement et à tout prendre, déiste, essaie de le produire comme le pn'îcurseur d'IIclvétius et du baron d'IToUiach.

Unmot, avant de l(M'miner, sur ces comparaisons.

D'Holbach fut vingt ans , au dix-huitième siècle, l'ami et l'amphytrion de Naigeon. Professeur d'athéisme, de même que d'Holbach, Naigeon était le metteur en pages, et se chargeait de faire imprimer en Hollande et d'introduire en France, les ouvrages de son opulent protecteur. Lorsque parut /e^"^.s^<^/;?e delà Nature, cette hymne au chaos, infâme lirre, au dire de La Harpe, Naigeon l'annonça au monde comme le dernier mot de la science. D'Holbach dépense sa foitune et sa vie à rechercher des plaisirs pour ses sens : durant quarante ans , ce voluptueux baron tient école et table ouvertes, accréditant ses doctrines impies au milieu des vins et des femmes, et fait si prodigieuse chère, que les récits en désespérèrent, dit-on, jusqu'à Cambacérès. C'est lui que l'abbé Galiani , un de ses familiers, appelait, plaisamment, le premier maître d'hôtel de la philosophie. A la table de d'Holbach , un déiste passait pour superstitieux, presque pour fanatique. Voltaire y eût été considéré comme un dévot. Le circonspect d'Alembert s'en éloignait ; Diderot n'était point pour avoir ces scrupules.

Helvétius : chacun connaît , à la même époque , l'infatigable ardeur de ce financier philosophe, pour la propagation de l'athéisme dans ses plus cruelles conséquences. Singulier contraste avec les inclinations généreuses qu'on ne saurait lui refuser. La philosophie d'Helvétius est rationnelle en son

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matérialisme : le néant en haut; en bas, le droit souverain de la foi'ce, symbolisé dans la fatalité, ANArKH. « Tout devient légitime et même verce tueux pour le salut public , » écrivait-il dans son livre de f Esprit.

J.-J. Rousseau, indigné, annotait, aussitôt, en marge : « Le Salut public n'est rien , si tous les « particuliers ne sont en sûreté. »

Vingt ans plus tard, la maxime d'ïlelvétius s'appelait : a Comité de Salut public. » Saint-Just et Robespierre se cliargeaient de la procédure. Disciples reconnaissants , ces deux pliilosophes pratiques donnaient à la rue Sainte-Anne , à Paris, le nom de rue Helvétius.

Et c'est à de pareils liommes qu'on n'a pas craint de comparer Montaigne! — Il est vrai que, poiu- l'atliée Naigeon, pour Maréchal et poui- Lalande, ressembler à Helvétius et à d'Holbach, c'était le nec plus ultra des mérites (i).

(i) Sylvain Maréchal lui un des principaux complices de Babœuf,et le rédacleur de la proclamation des Egaux (avril 1795 ). Entre autres maximes sociales du Inmlieur réservé à l'humanité, on lisait dans ce factum : « Périssent tous les arts, pourvu qu'il nous reste l'égalité réelle. Plus de propriété individuelle : l'égalité réelle ou la mort. » — Et, dans une lirocliure destinée à préparer l'opinion aux théories de la proclamation, on disait notamment : « La propriété est le j)lus grand fléau de la société : c'est un véritaule délit ruiiLic. » — Comme moyen de persuasion envers lescoupables du délit de propriété : le massacre. — Cin(|uan(e ans plus tard.

Vous savez que Montaigne est également le précurseur de Voltaire. — Les opinions moyennes de nos jours, celles au moins que j'ai pu connaître, ne le classent pas ou l'altèrent ; et, sous l'élasticitc' du langage , sous l'exquise mesure de la forme , on sent encore un peu les sympathies intéressées de Voltaire, les indications de Maréchal et de Lalande, les rancunes de Port-Royal (i).

Rien de tout cela ne nous satisfait pleinement , ne dégage cette franche figure. Celui qui avait creusé, jusqu'au fond, les mystères delà pensée; qui « pratiquait, par le moyen des histoires, les âmes desgrands siècles; » dont la vie, tout entière, fut une méditation et une étude; celui-là^ quels qu'aient été les procédés de sa logique , ne s'arrê-

Proudhon, donnant à la prose de Sylvain Maréchal et à la pensée de Babœuf le mérite de la concision, écrivait à son tour :

LA PROPRIÉTÉ, c'est LE VOL.

Voilà des formules très-simples et des procédés très-sommaires.— Michel de Montaigne, revenant à ses pronostications sur les effets de la liberté illimitée de la raison, n'aurait eu qu'à répéter son mot : exécrable athéisme.

(r) Cet examen, je l'ai déjà dit, était arrivé à son terme quand j'ai lu, aux Débats du 19 janvier i855, avec le plaisir qui s'attache à tout ce qu'écrit M. de Sacy, un résumé de sa pensée sur Montaigne. Au fond, c'était le jugement de Port- Royal. Seulement le juge, cette fois, aime fort celui qu'il condamne. Serait-ce un legs psychologique de M. de Sacy de Port-Royal à M. de Sacy de l'Institut, avec la tendresse en plus?

tera pas au scepticisme, cette incrédulité bâtarde, non plus qu'il ne deviendra athée, par la négation du bon sens. C'est d'un tel homme qu'il sera vrai de dire le mot du chancelier Bacon : « Un peu de

« PHILOSOPHIE NATURELLE DISPOSE A l' ATHÉISME , « TANDIS qu'une SCIENCE PLUS PROFONDE RA- « MÈNE A LA RELIGION. »

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