H PRÉFACE
Si d'abord , m 'efforçant de dessiner la figure intellectuelle de Montaigne, objet principal de cette étude, j'avais examiné en lui l'homme privé, le moraliste, le philosophe et le chrétien, j'ai pensée en me relisant, qu'il convenait, peutêtre, d'apporter des preuves nouvelles aux vérités d'appréciation que, dans ma pensée, j'énonçais. Œuvre de premier jet, cri de conscience, ce livre, quand il parut , reproduisait les convictions solides qu'un long et patient labeur apporte toujours à l'esprit. Mais, pénétré , jusqu'aux moelles , de la sincérité de mes données ; trèsconvaincu que Montaigne, dépouillé des vêtements de convention dont on se plaît à le couvrir, devrait à tous les yeux apparaître, ainsi qu'il m'apparaissait, droit, ferme dans son honnêteté, agissant ainsi qu'il écrivait, écrivant ainsi qu'il pensait; j'avais peut-être négligé de fortifier, avec le soin qu'exigent les matières controversées, les parties diversement jugées du maître. Ce devoir de la critique philosophique, je me suis efforcé de mieux le remplir aujourd'hui.
A la recherche de Montaigne, moraliste, philosophe, ou chrétien , j'ai, vous le comprendrez, si souvent rencontré Montaigne le lettré, je me suis si fréquemment arrêté dans sa Librairie bien aimée, pour y converser avec lui de la renaissance des lettres à laquelle il contribua , entre
PREFACE. m
tous, que la littérature de Montaigne est venue s'ajouter, insensiblement, aux quatre chapitres publiés.
Je supplie qu'on me pardonne, d'avoir fait une place trop large, sans doute, à cette partie entièrement nouvelle de mon livre. L'influence de Montaigne sur les lettres au seizième siècle, au commencement du dix-septième; son action continue sur l'esprit , qui s'étend aux œuvres nées d'hier, tout m'entraînait vers la littérature de Montaigne.
Montaigne domine les lettres comme écrivain, comme critique. J'ai essayé de présenter ce double aspect. Et si, dans l'examen des livres et des écrivains qu'il examine et qu'il juge, je me suis parfois attardé, qu'on veuille encore m'excuser. Je tenais surtout à être juste, soit que ma raison et mon goût fussent saisis par l'exactitude des observations de Montaigne; soit, fort incidemment, que mon opinion m'obligeât à contre-lire respectueusement un tel maître. Ce plan , ou plutôt ce développement imprémédité d'aperçus, devait avoir, pour résultats épisodiques, d'entourer la grande figure de Montaigne, d'une série de portraits littéraires, dont il constituera le centre et la véritable attraction. Montaigne moraliste , philosophe, est, depuis trois cents ans, livré en pâture au monde. Montaigne critique, littérateur,
iv PRÉFACE.
philologue, mérite, au moins, au même degré, la reconnaissance des admirateurs de l'esprit. Entre Commines et Molière, Michel de Montaigne a marqué sa place parmi ces naïfs ou puissants constructeurs de la langue française, qui commencent à Ville-Hardouin , pour s'arrêter à Bossuet. Je m'estimerais heureux que l'ensemble de cet ouvrage pût être de quelque fruit aux nombreux lecteurs des Essais de Montaigne, et plus heureux assurément, s'il devait inspirer à ceux qui ne les ont pas lus , le désir de les bientôt connaître. Un mot m'a été dit, qu'il m'est permis de reproduire, l'unique suffrage, d'ailleurs, que j'aie le droit d'ambitionner, c'est que cette étude « est aussi un livre de bonne foy ».
Paris, 1er mars 18G0.
^»ic
Il va près de trois siècles, au fond du Périgord, un philosophe , terminant un des plus grands ouvrages de l'esprit humain , écrivait : a Je revien- « drois volontiers de I aullre monde pour désirante tircelm qui me fourniroit aultre que jen'étois, « fût-ce pour m'honosrer. » C'était Michel de Montaigne.
Depuis cette époque pourtant, combien de jugements divers sur !<■ philosophe et sur son œm re!
Le théologal Cliarron, contemporain et ami de
Montaigne, adopte sa philosophie : le cardinal du
Perron appelle sesessais le Bréviaire des honnêtes gens; voici venir ensuite un homme de génie, Biaise Pascal, qui traite Montaigne dr Pjrrrhonnien /mr, et déclare que sur ce principe roulent tous ses discours (i).
(i) if>54, Pensées de Pascal, Entretien avec M. do Sacy sur Epictète el Montaigne.
! n autre examinateur du philosoplie infère qu'il ne croit pas à l'immortalité de l'âme; qu'à tout prendre, il peut être déiste i . D'autres fois ,
on nous le montrera sous les traits d'un croisé
guerroyant contre les infidèles 2 . Pour beau- & j . III-
coup, il n'est qu'épicurien. Ceux ue la dernière
heure, clans des travaux remarquables, arriveront
a une filiation intellectuelle entre Montaigne ei
Voltaire, et verront dans la philosophie du seeonjl
un fidéicommis de celle du premier 3).
Vingt autres encore nous ont parle de ce penseur illustre en sens contradictoire, bien que sa préoccupation constante ait été de se peindre tout entier dans son livre, et qu'il se soit impitoyablement fouillé . — « Je suis affamé de me l'aire a connoître, disait-il quelque part, et ne nie u ehault à combien , pourvu que ee soit verila- « blement ( \). »
Pourquoi donc reprendre, à mon tour, cet entrelien sur Montaigne, que trois siècles auraient dû épuiser ? Pourquoi chercher à m'apprendre cet
(i)Naigeon, édit. 1802; encore son déisme serait-il fort douteux, d'après l'exposé de Naigeon, <|iii le matérialise.
(2) Dom Devienne, 1 7j3, Dissertation sur la religion dp Montaigne. — L'abbé de Labouderie, 18 19, Du Christianisme de Montaigne.
(3) J. V. Leclerc, édit. 1832 ; et autres commentateurs de Montaigne, plus récents et moins explicites.
j Essais, I i v. . III, chap. \.
homme si affamé de se faire connoitre et si diversement jugé? Pourquoi ne pas nous tenir à cette façon de résultante amenée par l'effort des jugements contraires, qui produirait le doute sur la vraie pensée de Montaigne, sur l'ensemble de ses doctrines, et aboutirait ainsi à un nouveau que sais-je ?
C'est que l'étude de Montaigne est l'étude de l'humanité ; que son livre est le code de l'homme, aussi complet que Dieu permit jamais de l'écrire à une plume humaine; que le temps n'en saurait altérer l'éternelle fraîcheur, l'inaltérable nouveauté; que les opinions qui se succèdent, les recherches que rien ne lasse, sur de tels hommes, sur de telles œuvres, satisfont une partie des cœurs et des consciences, laissent les autres indécis et chagrins; c'est qu'il n'y a pas jurisprudence au sujet de Montaigne , malgré la force de certains arrêts ; et qu'alors , même sans l'espoir d'être fort écouté , après les maîtres qui ont jugé diversement, je puis hasarder mon humble témoignage.
Dans cette appréciation, je m'efforcerai certainement de saisir Montaigne tel qu'il fut , ainsi qu'il pensa, m'inspirant avant tout de ses écrits, de son temps ; et si , par malheur, je ne réussissais pas; si, une fois de plus, je traçais une figure qui ne fût pas Montaigne , peut-être que , fatigué dans sa tombe, d'être ainsi continuellement travesti
par des peintres trop peu soucieux ou impuissants des ressemblances , se déciderait-il a « revenir de l'aultre monde pour desmentir celui qui le fournirait aultre qu'il nés toit, fut-ce pour Vhonosrer. »
Le monde où je suis n'en serait pas fâché, je l'affirme , et bénirait ma tentative , en saluant ce revenant.
L'homme privé, le lettré, le moraliste, le philosophe, le chrétien, apparaissent ou se doivent chercher tour à tour dans les Essais de Michel de Montaigne. Pourquoi hésiterions-nous donc à l'étudier sous ses divers aspects ; à suivre le penseur sincère qui a voulu se donner sans détours; qui, pour répondre aux protestants , nous raconte-t-il , reprochant aux catholiques la confession auriculaire et privée, a voulu se confesser tout hault et en public?
MONTAIGNE HOMME PRIVÉ (l).
Michel Eyquem de Montaigne naquit au château de Montaigne, en Périgord, le 2() lévrier i53'i (2 ). C'était la dix-huitième année du règne de François Ier. Son père, Pierre Eyquem, plus ami des lettres que lettre, l'entoura, dès le berceau, de gouverneurs allemands, parlant très-purement et très-habituellement le latin , de telle sorte que le jeune Montaigne fit du latin sa langue maternelle. Chacun parlait latin autour de lui, si bien, dit-il, que nous nous latinisas/nés.
A six ans, on l'envoie au collège; de Guyenne, à Bordeaux; il y termine ses classes, en sort sept ans après, et ne nous en raconte pas merveilles (3). Le voilà donc, à treize ans, étudiant le droit, sous
(1) Quelques points indispensables ou inédits de sa vie publique, se placeront ici incidemment à côtéde. m vie privée, ou plutôldans l'étude d? Y /tomme privé qui fait l'objet de ce chapitre.
(a) Àrrond. de Bergerac, canton de Vélines, commune de Saint-Michel et Bonnefare. •
(3) C'est, dit-il, grâce à un répétiteur, et malgré le collège, qu'il y a appris quelque chose. /
le règne de Henri II. Le îG décembre 1 554, Pierre Eyquera de Montaigne, père de noire philosophe, est nommé membre de la Cour des aides instituée à Périgueux. [1 paraît avoir occupé peu de temps eette charge, qu'il aurait cédée à sou fils Michel dans le courant de i 55 > ou «le i 556.
La Cour des aides de Périgueux n'eu; pas une longue durée. Par suite d'un conflit d'attributions entre elle et la Cour des aides de Montpellier, intervint un arrêt du Conseil prive, en date du 27 novembre r556, qui réduisit considérablement la juridiction de la cour de Périgueux. Bientôt après, l'existence même en fut attaquée, et les Bordelais réussirent à obtenir du roi la translation dans leur ville de la nouvelle Cour des aides et généraux. L'édit de translation est du mois de mai 1 557.
Michel de Montaigne suivit naturellement les aventures et le domicile de sacompagnie judiciaire.
Mais de cette translation de la Cour des aides a Bordeaux ne date pas nécessairement l'entrée de Montaigne au Parlement en qualité de conseiller. Sur ce point important de sa magistrature, M. Payen,si précis d'ordinaire, si utile à consulter pour tout ce qui se rapporte à la question chronologique et aux détails inédits sur Montaigne; M. Alphonse Criïn, dont les consciencieuses et profondes recherches sur la fie publique du gentilhomme périgpurdin ont beaucoup servi à
MON TAKiXr. HOMME PRH I 7
éclairer la physionomie extérieure d'une grande existence (1), me paraissent s'être également trompés quand ils pïaeenl au 3 décembre [557 l'entrée définitive de Montaigne en la Cour souveraine du Parlemenl de Bordeaux, par suite de la fusion opérée avec la Cour des aides. Les commentaires et rapprochements ingénieux qui motivent l'opinion toujours si sincère de Payen et de Grûn, ne sauraient contrebalancer des démonstrations authentiques. Il résulte des délibérations consignées sur les registres secrets du Parlement de Bordeaux que l'incorporation au Parlement, ou plutôt la fusion de la Gourdes aides, déjà transférée à Bordeaux, fut ordonnée par un édil du mois d'août [56i, de Saint-Germain en Laye, et opérée, malgré les remontrances de Messeigneurs du Parlement, le i \ novembre suivant. Qu'ainsi, c'est de cette époque seulement, et non du 3 décembre 1 5 Ô7, que Michel de Montaigne devint conseiller au Parlement de Bordeaux. I ne bienveillante communication nous permet de justifier ce point biographique, en donnant la copie exacte des procès verbaux avant trait à l'incident •>. . —
(1) Alp. Grùn, J te publique de Montaigne , 1 8 "j "> ; ouvrage qui paraissait en même temps que la première édition de ce livre.
(a) Extrait des registres secrets du Parlement tic Bordeaux :
<• Le Jo août i5(m, Laferrière et Lcsciwe oui présenté à Ta
s CHAPITRE PREMIER.
Montaigne, conseiller en la Cour des aides pendant cinq ou six ans, conseiller au Parlement sur la Cm de i5Gi, résigna ses fonctions en
Cour Fédit d'incorporation des conseillers et généraux des aydes en cette Cour (*).
« Le 1 1 septembre 1 56 1 (**), la Cour délibérant sur les lettres patentes en loi nie dédit données à Saint-Germain en Laye, au mois d'août, par lesquelles le roi a supprimé et aboli la Cour des aydes en cette ville, et ordonné (pie la Cour connoitra des procès dont ladite Cour des aydes eounoissoil en dernier ressort, et à ces lins le roi évoque toutes lesdites causes et celles renvoyées au douzième jour prochainement tenant en ladite Cour, en laquelle il veut que le Président et Conseillers delà Cour des aydes demeurent Conseillers, sans qu'ils soient tenus de prêter antre serment que celui qu'ils ont déjà fait et prêté en icelle, et pareillement que l'advocat et procureurs généraux en ladite Cour des aydes soient tenus et constitués conseillers en ladite Cour de Parlement sans aucun examen, et ce, selon le rang, ordre et degré que chacun tlesdits avocat et procureurs ont été reçus en ladite Cour, et les trois huissiers pareillement incorpores aux gages contenus en icelles lettres. — Après que le Président , conseillers, avocat et procureurs des aydes eurent baillé requête à la 'Cour en leur nom pour la vérification et entérinement dudit édil. Sur quoi la Cour ordonna que remontrances des incommoditésèt inconvénients qui peuvent arriver de ladite incorporation seroient faites au roi, pour, après avoir sur ce entendu le vouloir dudit seigneur, être procédé comme de raison. — Les noms des
(*) Cette mention est certifiée par un conseiller au parlement.
(") Une deuxième copie des registres secrets, rectifiant la date du n septembre, la fixe au Ier du même mois, avec celle note .-Délibération sur l'édit ci-dessus. Celle copie est certifiée par un conseiller au Parlement qui vise comme exacte la date du i > novembre suivant, qui est celle de la séance d'incorporation.
i J70 (1). — Le futur auteur des Essais avait doue siégé comme conseiller du roi, à divers titres, pendant quatorze ans environ à la Cour des aides ou au Parlement de Guyenne.
Quelque fiers que nous soyons disposés à être d'avoir compté dans nos rangs cet immortel collègue, il est prudent, toutefois, de ne pas mettre
président, conseillers, avocat et procureurs généraux desaydes sont exprimés, parmi lesquels il y a Bertrand de Maccanam, Michel Eyquem de Montaigne, Jean de Saint-Ange, François Fayard, Pierre de Saint-Ange. »
Les remontrances du Parlement ne firent pas fortune, car « Le i3 novembre i56i, avant la faction des Chambres, sur la seconde jussion du Roi, l'édit concernant l'incorporation et union des président, conseillers, avocat, et procureurs du roi et huissiers en la Cour des aydes fut vérifié et enregistré, et le lendemain furent distribués es Chambres des enquêtes après tous, et les six plus anciens conseillers des enquêtes montèrent en la Grand'Chambre; et le lendemain fui jugé sur la contention d'entre Sarran Delalaune, conseiller en la Cour, dernier reçu, et les président et conseillers des aydes es requêtes nom ellement incorporés , que ledit Lalaunc les précéderaient à tous. Nota, que lors de ladite incorporation les président et conseillers ne prêtèrent point de nouveau serment, hormis les avocat et procureurs du roi, (pu prêtèrent le serment de conseiller du 17 novembre (*). «
(1) Extrait des registres du Parlement de Bordeaux, 24. juillet 1370. — « Le roi accepte la résignation de l'office de conseiller au Parlement faite par Montaigne en faveur de Florimond de Raymond. ■
(*) C'est à L'obligeance de M. Raoul Duval, procureur général a Bordeaux , (pie nous devons ces documents.
à un trop haut prix un honneur que Montaigne a d'avance assez malignement traité. Il semble avoir eu peu d'inclination vers la jurisprudence, quoique, pour son ressort, la base des arrêts se trouvât dans le droit écrit, le plus complet alors, le moins hétérogène des monuments du droit : c'étaient la tradition romaine et les Codes de Justinicn. Michel de Montaigne n'en paraît pas pour cela plus vivement épris, et, sans pitié pour lui, pour la compagnie si justement célèbre dont il fut longtemps un des membres, je crois l'entendre s'écrier en riant : « Nous ne faisions que nous entre-gloser (i). » Je serais ravi que Montaigne n'eut que prétendu, par ces mots, faire la guerre à la contrariété des décisions humaines , inséparable des temps , multipliée surtout à une époque où la centralisation judiciaire manquait à la jurisprudence ; et je ne puis faire aussi bon marché que lui-même d'une partie de sa vie publique qui lui a valu l'éminente amitié du chancelier Michel de L'Hospital, la haute considération de sa Cour, l'affection sans bornes du conseiller Etienne de la Boëtie, la vive affection de Pibrac , une des gloires du Parlement de Bordeaux*, et le dévouement du conseiller du roi en son conseil privé , Paul de Foix,
(i) L'iniquité des lois contre les hérétiques était, bien autrement que la glose, de nature à impressionner Montaigne magistrat.
ambassadeur de France à Venise, dont il devait dire, plus tard, de même que de M. de Pibrae, que la perte en était irréparable, et qu'à son jugement, la France n'avait pas deux hommes plus aptes à leurs fonctions que ces deux hommes. Enfin, on n'oubliera pas que, pendant sa magistrature, Michel de Montaigne s'attire tellement l'estime de Henri II, de Charles IX, qu'il reçoit de l'un de ces deux princes, au sortir de sa charge, le collier si désiré de l'ordre de Saint-Michel (i).
Il n'était cependant pas alors question des Es* sais, je suppose , puisque aussi bien le conseiller Montaigne n'y avait peut-être pas encore songe.
(i) « L'extresme marque d'honneur de la noblesse française, » ainsi que Montaigne le i apporte lui-même. Voici, au sujet île celle promotion, la lettre que le roi Charles IX adressait à Montaigne :
<• Monsieur de Montaigne, pour vos vertus et mérites, je vous ai choisi et élu au nombre des chevaliers de mon ordre, aiin d'être associé avec eux; pour laquelle élection vous notilier et vous bailler le collier dudit ordre, j'ai écrit présentement à mon cousin le marquis de Trans, auprès duquel vous vous rendrez, afin de recevoir de lui le collier dudit ordre, qu'il vous baillera de ma part, et ce, pour augmenter de plus en plus l'affection et bonne volonté que je vous porte, et vous donner occasion de persévérer en la dévotion que. vous avez de me faire service.
«Priant Dieu, monsieur de Montaigne, etc. » Ecrit à Blois, le 18 octobre i5yi (*).
Pajen, Nouveaux documents inédits, iS'o p 47,
— Sans rechercher son plus ou moins d'aptitude
aux gloses, aux plaids et aux détails d'audience, nous pouvons donc raisonnablement inférer que Montaigne, honore d'une charge qu'ambition-* riaient les plus dignes, en avait noblement pratiqué les devoirs. La haute confiance et l'amitié de ses collègues, vraie couronne du magistrat ; l'estime des souverains, au nom desquels il rendait la justice, tout concourt à constater la plac x s'était faite au Parlement de Bordeaux celui dont j'essaie de reproduire les traits. J'ose espérer, d'ailleurs, que ce n'est pas pour me démentir sur ce point qu'il reviendrait de l'autre monde; et si je me complais, peut être un peu plus que lui-même, a le voir revêtu d^la robe, qu'il me le veuille pardonner, en raison de l'esprit de corps (i).
Pendant sa magistrature, Montaigne avait vu mourir, le 18 août i5G3, son ami de la Boëtie, à l'âge de trente-deux ans. Deux ans plus tard, il épousait M"e Françoise ' de La Chassaigne, fille d'un des conseillers les plus distingués du Parlement de IWdeaux. 11 avait déjà traversé , depuis François Ier, plusieurs règnes de ces Valois qui disparaissaient vite. Au roi Henri II, blessé à mort dans un tournoi, avait succédé François II, qui ne
(i) Grûn, dans son article Montaigne magistrat, covtoboie, par des citations heureuses et multipliées, la thèse que nous soute, nions quand il publiait son livre?el dans laquelle nous persistons.
MONTAIGNE UOMMi: l'P, I V L. l.'i
régna qu'un an, une heure d'amour dans les bras de Mario Stuart, et dut fort regretter trois choses attrayantes, la vie à son printemps, la plus belle couronne et la plus jolie femme du inonde. Montaigne en était donc à son quatrième règne, sous Charles IX, qui le fit chevalier, et marchait assez rapidement vers Henri III.
Le père de Montaigne meurt le 18 juin i:")G8, âgé <h mte-dou/e ans. — Son frère aîné ne
tarde pas a le suivre ( r).
Michel Eyquem de Montaigne, se trouvant alors le chef de la famille , quitte la robe pour reprendre l'épée, et se retire, en i.^o, au château de Montaigne, où il vit en confortable gentilhomme el commence sans doute ses Essais (l).
La retraite du sage ne devait pas être assez absolue ni assez impénétrable aux bruits du temps, aux accidents et aitx commotions de la guerre civile, pour que Montaigne ne fut bien, à divers
(i) Éphémérides de Beuther, Notes manuscrites de Montaigne, publiées par Paven, i855 :
« Jvnivs 18. (Page 177, recto. )
« Ce jourd'hui, l'an i568 mourut Pierre de Môtaigne, mon père, eage de 72 ans 3 moès, après auoir été lôtams tourmâté d'une pierre à la uessie ; et nous laissa 5 fans masles et 3 (illes. Il fut âterré à Môtaigne au lùbeau de ses âcètres. ■>
(2) Pierre Eyquem de Montaigne était éeuyer, c'est-à-dire incontestablement noble. Michel succéda au titre après la mort de son frère aine.
li CHAPITRE PREMIEK
intervalles, forcé de la quitter. Parfois aussi l'invincible désir de voyager s'emparait de notre châtelain, qui voulait, au delà de la France, observer et comparer l'homme, vérifier s'il y avait vraiment ailleurs d'autres cervelles. A l'occasion, il devenait soldat, bien réellement soldat, et se trouvait à de chaudes affaires. Seulement, il se servait de l'épée, ainsi que de la plume, à son heure, selon le besoin, sans engager absolument sa liberté et sans avoir un grade perinartem dans un corps régulier.
L'armée du roi assiégeait La Fère, en i58o; Montaigne , qui était déjà parti pour son voyage d'Italie, revint de Paris au camp de La Fère, afin de prendre part a ce siège très-vif, qui dura six semaines et coûta la vie au maréchal de Gramont, le mari de la belle Corisande.. On trouve, dans le volume des Ephéntérides de I>; uther, cette note de la main de Montaigne, publiée par le docteur Paven i :' *
« Avgvstvs 6. ( Page 229, verso. )
» L'an i58o, mourut au siège de La Fère M. de Gramôr, qui m'étoit fort amy ; qui avoit été frappé d'un coup de pièce 4 jours avparavât, moi état audit siège. »
Le siège levé, l'auteur des Essais remettait son épée au fourreau, reprenait sa plume et cor.tinuait son vovage.
1 Payen, Doc. inéd , i855, n° 2 \.
MONTAIGNE HOMME PRIVÉ. là
Au même volume des Ephémérides personnelles de Montaigne, page [38, au verso, maivs i i, ou lit encore cette mention tout aussi concluante : « L'an i;")"'|, monsieur de Monpansier m'aïant despèche du camp de Saint-Hermine pour 1rs affaires de deçà, et aïant de su part à communiquer aueq la Cour de Parlement de Bourd% elle me donna audience en la C.habre du conseil, assis au bureau et au dessus les ians du roi i . » Et en vingt passages de son livre, Montaigne fait allusion à sa vie de soldat, se complaît à décrire quelques habitudes de camp , 1rs marches, les in< idents de l'existence militaire. Il aime à rappeler
(i) « Le 1 1 de mai 1 574 , et non le 4 raai, comme M. Payen l'indique par erreur, sur ce qui a été rapporté que le sieur de Montaigne, chevalier de l'ordre du roi et naguières conseiller
du roi en la Cour ( c'est l'auteur des Essais , était en la salle d'audience et demandait à parler à icelle, a été arrêté qu'il serait assis et mis au milieu du bureau de la Grand'ChambrC, ce qui a été l'ait, parmi les autres conseillers d 'icelle Chambre, et élaut ledit de Montaigne entré, a présenté les lettres du sieur de Montpensier adressantes à la Cour, dont lecture a été faite; et après ledit Montaigne a fait ùo long discours, etc.. (*) » ( Extraits des registres secrets du Parlement //>■ Bordeaux. ) Malheureusement le discours de Montaigne n'a pas été conservé. Remarquons que Montaigne avait exactement noté sur ses Ephémérides le jour de la séante.
(*) Nous devons également à l'obligeance de M. le procureur général de Bordeaux la relation oflirielle et inédile de la réception faite à Montaigne, envoyé de M. le duc de Montpensier.
M. le duc de Montpensier faisait alors aux Huguenots une guerre acharnée.
l,i CHAPITRE PREMIER.
qu'au métier clé la guerre « il du\t> à la fatigue. ») Sachons-lui gré d'avoir, pour remplir son devoir de gentilhomme et de sujet du roi, payé son tribut à la guerre, duré à la fatigue , lui qui rCjr vault rien quand il ne s'f porte avec plaisir, renoncé à ses habitudes, lui qui chérit l'accoutumance. Adieu la douillette moelleuse dont Montaigne aimait à se couvrir; adieu le bonnet fourré, les deux chapeaux dont il protégeait sa tête contre son ennemi le rhume; adieu l'habit garni débourre, bien boutonné, fait pour ses commodités, non pour la mode, qu'il adoptait , au moindre froid, quand il lui fallait déposer sa douillette. Adieu, sans doute aussi, les collets de fleurs , les gants parfumés, le mouchoir saturé d'essences. 11 est au camp; il a le casque et la cuirasse. Convenons qu'il pouvait quelquefois sourire un peu de son métier improvisé (i).
Peut-être ne serez-veus, pas fâché de renouveler ici connaissance avec l'auteur des Essais, en chair et en os, ou en pied, si mieux vous aimez. Peut-être, avant d'étudier son esprit , vous conviendra-t-il de le revoir en corps.
Lisezdonc,sivous voulez savoir comment il était
(i) Montaigne était très-frileux ; el comme il ne pouvait supporter le l'eu en travaillant, il se chargeait de vêlements cliautls. Très-impressionnable aux mauvaises odeurs, il nous raconte (|u'il faisait pour les neutraliser, un grand usage des parfums.
fait, le portrait que lui-même il vous donne. Seulement, ne vous affligez pas trop du mépris verbal qu'il a pour sa personne; — de ces expressions de petit homme* qu'il se prodigue à tout propos (i). — N'allez pas croire qu'il se condamne sans appel , « quoiqu'il soit d'une taille au-des- « sous de la moyenne, et confesse que ce défaut « n'est pas seulement de la laideur, mais que c'est « de l'incommodité à ceux qui ont des connnan- « déments et des charges, car l'auctorité que « donne une belle présence et maiesle corporelle « en est à dire (2). »
Il aimerait mieux , c'est évident, n'être pas tant en raccourci, par la raison que, selon lui, un homme qui n'a pas la taille élevée ne sçaurait faire un bel homme. Mais il ne veut pas tellement vous apitoyer sur les malheurs du petit homme, qu'avant de conclure ainsi, il ne vous dise, les yeux dans son miroir : « Ce petit homme aux « yeux pleins de douceur, au front large, au « nez bien faict, à la barbe brune 1 à eseorce de v châtaigne/, égale, époisse , à la tête justement « ronde, à l'oreille, à la bouche petites, au teint « frais , au visage agréable , au corps sans sente teur, aux membres proportionnés, n'en sera pas
(ij Liv. I[, chap. \ 1.
(a) Il était devenu gentilhomme ordinaire de la Chambre
du roi.
« moins laid, parce qu'il n'a pas six pieds. »
Néanmoins, il reconnaît qu'il fut toujours lourd de corps et maladroit aux exercices.
« Mes sensations corporelles, conlinue-t-il , « sont, en somme, assez accordantes à celles de « l'aine : il n'y a rien d'allaygre; il y a seulement « une vigueur pleine et ferme. Je dure bien à la « peine; mais j'y dure autant que je m'y porte de « moi-même, et autant que mon désir m'y con- « duiet... Autrement, je n'en vaulx rien... (i) »
Animons ce portrait en pied de quelques traits épars, dont l'auteur l'éclairé au moral , et pénétrons ensuite au manoir de Montaigne, au plus profond de la vie de ce sage , qui fut homme par divers côtés, comme du reste il ne le dissimule pas.
Dès son enfance, affirme-t-il , on ne craignait pas qu'il, fist mal , mais qu'il ne fist rien , car il avoit ï appréhension lente mais seûre. Ce qui ne l'empêcha pas d'être, à treize ans, un érudit, si ce mot se Compare aux éruditions de ce temps-ci ; de parler plusieurs langues vivantes et le beau latin de Cicéron, tout en regrettant , non sans quelque raison, le magnifique abus des mots que l'on trouve dans cet orateur et les pompeuses longueurs de sa manière, de connaître à coup sur beaucoup
(0 Chap. xmi, Sur la Présomption.
MONTAIGNE HOMME PRIVE. ift
plus de chefs-d'œuvre anciens que la plupart de nos savants modernes.
Il appréciait déjà l'excellence des Géorgiques de Virgile; et les aventures d'Enée, pour séduire son imagination et son goût, n'échappaient pas cependant à quelques traits bien diriges de sa critique précoce .
Plus tard, s'exami nant, quand* les ans auront marché, il écrira : « Je siiîs peu en prinsce des « violentes passions; j'ai la compréhension natu- « rellement dure , et l'encrouste et l'espessis tous « les jours d'avantage (1 . »
Nous le voyons déjà formuler sa température, pour lui prendre encore un de ses mois. Il était ou au moins demeura-l-il en tout d'une tempérarature tempérée, malgré ce qu'il nous raconte de sa propension à l'amour, aux jours de sa verte jeunesse. « Point aultre passion qui me tienne en « haleine, » confesse-t-il à ce sujet (2); et encore, en traitant de l'action de sa volonté sur l'amour, à ses heures les plus vives, ajoute-t-il ceci : « Je n'av point treuvé Vénus si impérieuse « déesse (3). »
Il a aimé, du reste, aussi honnêtement qu'on le peut faire « en dehors des voies régulières, »
(1) Liv. Ier, cliap. 1, ( le la Tristesse. (a) Liv. III, chap. v.
I Liv. Ht, chap. in.
pour rendre sa propre pensée; et vous ne sauriez résister au désir de pardonner, sur ce chapitre, à l'attrayante confession d'un aussi singulier pénitent. Toutefois , dans sa narquoise bonhomie, il décochera quelques malices, en passant, à l'adresse des infidèles ou des vieux souvenirs, mais sans se départir de cette indulgence envers la femme aimée, qui me rappelait involontairement ce philosophique vers de Tibulle, ce vers qu'à vingt ans on veut proclamer impossible :
« Sen mer/, seiifullor, cara Neœra tamen.»
Est-il d'ailleurs surprenant que Montaigne ail quelque temps suivi , au milieu de ce seizième siècle, le chemin que suivait tout le monde ; le branle que menaient les rois, que composaient les belles dames, que dirigeaient les reines, et qui entraînait la noblesse au plaisir, sous la dynastie dissolue des Valois?
Il demeura même relativement sage , et , nous l'avons dit, tempéré.
Une seule affection ne fut pas modérée chez Montaigne, et nous en félicitons sa mémoire : il aima tendrement son père. Il évoque à chaque instant son souvenir; il lui parle, quoiqu'il- ne soit plus , et nous sentons a chaque ligne que son cœur, de ce côté-là , s'était donné sans réserve. Nous raconter la boute, la fermeté, le dévouement