‹ Michel de Montaigne; sa vie, ses œuvres et son temps. 2. éd., augmentée de documents authentiques inédits et de la littérature de Montaigne en ellemême, dans ses rapports avec les lettres, en général et, plus spécialement, avec les lettres au 16e sìecle et au commencement du 17eChapitre 3 sur 77 · MONT VI ONT; 110 MM K PRIVE · texte numérisé non relu

MONT VI ONT; 110 MM K PRIVE

de Monseigneur de Montaigne, sa noble hospitalité, le loyalisme de son aine, et terminer par ce mot de tant de valeur en un tel fils : « C'était le meilleur des pères. » — Voilà le pieux, bonheur de Montaigne. — Voilà un des plus attachants aspects de l'homme privé que nous essayons de comprendre.

« Après la mort de mon père, nous dit-il qnela que part , je ne montois jamais à cheval sans « porter un manteau qui lui avait appartenu , non « par commodité ou par délices, mais parce quV/ « me sembloil m* envelopper de lui . »

Comme le cœur s'inspire et sans effort, comme nous sommes avec lui quand il nous raconte ces délicates tendresses.

Mais j'ai eu tort de n'accorder à Montaigne qu'une seule affection excessive : Etienne de la Boëtie aurait certes le droit de se plaindre. N'estce pas Montaigne qui, du souffle de son amitié, l'a animé pour la postérité? N'est-ce pas Montaigne qui, le tenant embrassé sur son cœur, a travers les siècles, nous le présente, ne permet pas qu'on puisse l'oublier, et nous crie : « Si on « me presse de dire pourquoi je l'avinois, je sens « que cela ne peult s'exprimer qu'en répondant : « Parce que c'étoil lui, parce que c'étoit moi! »

Il y avait donc des cordes bien sensibles au cœur de cet homme, qu'on a accusé du plus absolu

22 CHAPITR B PKKMIKR.

égoïsme? 11 v en avait surtout aux jouis fervents de sa jeunesse. Comment est-il arrive à ce degré dé désintéressement trop marqué des vives affections du cœur; comment ses aspirations chaleureuses se sont-elles lentement concentrées sur la tombe de son vieux père ou sur celle de La Boëtie? C'est, malgré le désir de Montaigne de faire universelle-* ment son pourctroil , un point qui restera peutêtre toujours inexpliqué.

II vécut, assurément, dans un temps où le spectacle de l'homme était chose bien triste à voir, où les déchirements religieux, les crimes politiques, les saturnales de tout genre attaquaient ou souillaient à la fois ce pauvre Estât de France; pu la dépravation n'était égalée que par la férocité des mœurs publiques ; où ces habitudes de bon goût, d'élégance, bien que mêlées de volupté, qui s'appelaient d'abord François l", s'étaient successivement appelées Cbarles.IX , Henri III, Quélus et Saint-Mégrin ; — où le sang s • mêlait aux joies, comme le rire aux larmes. Tout cela n'était pas de nature sans doute à inspirer à l'illustre penseur un pyndarique amour pour son siècle , non plus qu'à exalter les fibres de son admiration. Mais s'il est vrai que nos pen chants privés se développent ou se ressèrent fatalement , pour ainsi dire , sous l'action du milieu privé où nous vivons; si notre cœur se réchauffe ou se glace en raison des rayons

du foyer domestique; si les à nies les plus fortes se déterminent presque toujours, à leur insu, pour

un ordre (ridées que la postérité appelle plus tard leur système , serait-il déraisonnable de compter, pour la- destinée, pour le système intellectuel des hommes de génie, surtout des écrivains psychologistes, avec la lente et sûre influence des relations de la famille? Et, s'il en est ainsi, ne me sera-t-il pas permis de pénétrer dans eette tour de Montaigne où le savant se plaisait tant à s'enfermer, afin d'étudier, bien près de lui , les circonstances extérieures à lui-même qui ont pu ou déterminer son système, ou influencer sa manière? Cette recherche me laisse toujours en présence de l'homme privé, sans qu'il soit temps de me préoccuper encore du littérateur, du moraliste, du philosophe ou du chrétien.

Vous comprenez évidemment que j'arrive, dans cet ordre d'idées, à la nécessite' de marier d'abord Michel Montaigne, sauf à voir ce qu'il en adviendra.

Conseiller du roy en sa court du Parlement de Bordeaux, comme il dit lui-même, il épouse, en [565, à l'âge de trente-trois ans, vous l'ave/, vu, la fille d'un émment collègue. C'est fort correct. — Comment l'épouse-t-il? « Par convenance « et pour se conformer à rasage , plutôt que « par inclination naturelle . »

Jusque-là ; c'est encore correct, quoique peutêtre ud peu trop tempéré. Dans quelle disposition d'esprit recherche-t-il Mlle de Chassaigne? Ecoutez-le :

« De mon desseing, j'eusse fuy d'espouser la '( sagesse înesme, si elle m'eust voulu; niais nous u avons beau dire, la coustume et l'usage de la « vie commune nous emportent; la pluspart de a nos actions se conduisent par exemple, non par « chois. Toutes fois , je ne m'y conviav pas prov« prennent; on m'y mena et j'y fus porté par des « occasions estrangières; car non-seulement les « choses incommodes, niais il n'en est aucune si « laide et si vicieuse qui ne puisse devenir accep- « table par quelque condition et accident, tant « l'humaine posture est vaine (i)! »

Je trouve que cette résignation devient de plus en plus correcte, mais ne promet pas grande ardeur en ménage. - ,

Aussi Montaigne vient-il de nous signifier, quelques lignes auparavant , qu'un bon mariage, s'il en est, « refuse la compagnie et les conditions de « l'amour — et tasche à représenter celles de « l'amitié fa). >»

A ce compte , le mariage de Montaigne dut être un bien bon mariage, car il ne me semble pas compliqué de la compagnie de V amour.

(i) Liv. III, chap. v. — (a) Idem. .

J'ai peine à croire pourtant que, débarrassée de l'amour, l'union du philosophe ait été attachante. Montaigne, marié, régla sa vie. Il respecta le lien du mariage, en vertu de ce principe de conscience : « C'est trahison de se marier sa/is scs- « panser (i). » Il fut un mari régulier. Fut-il un heureux mari? Oh! sans nul doute, il l'aurait été s'il eût suffi d'épouser la sagesse en personne, car telle était Françoise de Chassaigne; mais quelle que soit la discrétion relative que l'auteur des Essais apporte à tout ce qui peut nous éclairer sur le vrai caractère de sa femme, lui qui révèle tout ce qui lui est personnel , librement et religieusement , je crois sentir, pour ma part, qu'il y a eu une souffrance par là; et plus je lis, plus je relis les confessions si générales du solitaire de la Tour, plus je demeure convaincu "que Montaigne ne se serait pas plus mal accommodé du mariage avec la compagnie et les conditions de V amour, s'il n'eût trouve'1 quelque mécompte1; plus je demeure convaincu qu'il se privait, le plus qu'il le pouvait, des douceurs de l'entretien conjugal , et que M"e de Chassaigne, cette sagesse sculptée femme, était sinon l'éternelle tempête, au moins le fréquent

(t) Liv. 111, chap v:« Si licencîeulx que certaines gens me peulvent croire, dit-il, j'ay, en vérité, observé les loys du mariage plus rigoureusement que jamais je ne le promis ou l'espéroi. »

orage de sa vie. A qui, dans son Traité de ht colère, liv. II, cliap. kxxi, adressait-il, je vous prie, cet assez intelligible avis :

« J'advertis cvux qui ont 1<>\ de se pouvoir « courroucer en ma famille : premièrement, qu'ils « mesnagent leur cholère cl ne l'espandent pas à « tout pii v , car cela en emporte l'effect et le « poids : la criaillerie téméraire et ordinaire passe « en usage et faict que chacun la méprise; celle « que vous employez contre un serviteur pour « son larreein , ne se seul point , d'autant que « c'est celle même qu'il vous a veu employer cent « t'ois contre lui , pour avoir mal reinsé un verre « ou mal assis une escahelle ; secondement , qu'ils « ne se courroucent point en l'air et regardent que « leur repréhension arrive à celui de qui ils se « plaignent, car, ordinairement, ils crient avant « qu'il soit en leur présence et durent à crier un « siècle après qu'il est-parti. »

N'était-ce pas quelque peu à Mule Michel de Montaigne '.' Quels autres , en effet , que sa femme et lui avaient le droit et le loy de se pouvoir courroucer au logis?

Ne serait-ce, enfin, qu'une spirituelle et passagère boutade , connue il en pouvait échappe* au caustique Périgourdin? Voyez : dans le chapitre suivant (i), consacré à la défense de Sénèque et

i Essais, liv 11, chap. xxxti.

de Plutarque , il trouve le moyen de nous glisser ce mémento : « J'ai cogneu cent et cent femmes, « car ils disent que testes de Gascogne ont quelque « prérogative en cela, que vous eussiez plustost « faiet mordre le {cv cliauld que de les taire des- « inordre d'une opinion qu'elles eussent conçeue « en cholère. »

Ailleurs, il nous dira : « Ceux qui ont à négoce cier aVecque des femmes lestues peuvent avoir « essuyé à quelle rage on les jette quand on oppose « a leur agitation le silence et la froideur, et qu'on « desdaigne de nourrir leur courroux. »

Est-il téméraire de voir, dans cette plainte voilée, connue un reflet des négociations quotidiennes du sage avec certaine femme testue , en vertu de la prérogative gasconne?

Le temps au moins vient-il modifier ses idées? Convient-il, enfin, pour porter un jugement d'ensemble, de se préoccuper de quelques lignes qu'on aurait, nous apprend-on, trouvées a la date de janvier 1079, au château de Montaigne, sur une façon de journal du sage, et dans lesquelles , faisant allusion au chap. mi précité, il se confesserait d'avoir pris, cette unique fois, pour sujet, sa bonne femme, bien vertueuse, mais qui ne veult pas toujours F entendre* Le péché est faict , marque-t-il ; Dieu me le pardonne (i ,! En

1 hdit. Leclerc, Votes et Preuves.

vérité, Montaigne est un étrange pénitent. — Depuis cette petite confession , il écrit encore la fin de son second, ainsi que tout son troisième livre, ne publie ses Essais que plus tard , — corrige, modifie jusqu'au dernier moment; el dans les cent sept chapitres qui composent son œuvre, il n'aura pas un mot , une allusion, pour réparer le mal qu'il aura fail ! Il n'effacera pas, ce qui eût été el plus simple et plus net, la leçon non meschante qu'il se repentirait d'avoir adressée à sa vertueuse fnesnagièrè , qui ne veult pas toujours C entendre !

Le péché est fait, et le pécheur, en attendant que Dieu le lui pardonne , se le pardonne si souvent, qu'il recommence sans cesse. — Avant dise coucher dans sa tour solitaire , sur la fin d'une soirée d'hiver, il aura sans doute , composant à huis-clos, entre sa tolérante bonté et ses droits de psychologiste, crayonné sur ses tablettes, en faveur de Mme de Montaigne absente , cet équivoque amendement, — sauf à l'introduire dans la loi, ultérieurement, s'il y avait lieu. — Y a-t-il eu lieu?

Ouvrez son chapitre xxxv, même livre II, « De « trois bonnes femmes. »

« 11 n'y en a pas par douzaine , comme chacun « sait, et notamment aux debvoirs du mariage, « car c'est un marché de tant d'espineuses cir- « constances, etc. »

MONTAIGNE HOMME PRIVE. 2d

Croyez- vous que ces réminiscences ne soient toujours que des boutades qu'un rien produit, qu'un souffle emporte? Mais chez un homme aussi peu excitable qu'il paraît l'être alors, cela n'est guère admissible. Le temps plutôt n'aura fait que raffermir ses pensées là-dessus, en concentrant leur amertume. La vieillesse approche; les teintes du soir devraient, en projetant leurs ombres , adoucir les aspérités du tableau et prêter aux objets, à défaut de l'éclat du matin, le charme des douces perspectives, la grâce des lointains souvenirs. Le cœur de cet homme, si bien résigné à vieillir, toujours si prêt devant la mort, déviait retrouver, au sein des affections conjugales, quelquesuns, et plus intimes encore, de ces élans d'amour qu'il avait aux [ours de sa jeunesse pour son père, pour son ami La Boëtie , et qu'il garda jusqu'au dernier soupir. Selon nous, hélas! il n\'\\ est rien. Montaigne s'ennuie dans son ménage, et s'y trouve plus mal chaque jour. Pris de la passion des voyages, l'attraction vers l'inconnu, le désir de frotter sa cervelle contre d? autres cervelles, l'y poussent sans doute ; mais « assez d'autres cir- « constances l'y confèrent : il se détourne voloh- « tiers du gouvernement de sa maison (i). El « cependant sa présence, toute ignorante et des-

(0 Liv. III, chap. ix.

« daigneuse qu'elle est, preste grande épaule à

« ses affaires domestiques; il s'y emploie despi- « teusement , joint que il y â cela chez lui, (/ne a de ce au il brûle à part sa chandelle par son « bout , l'autre bout ne s'espargne de rien (i). »

Nonobstant, il se détourne volontiers de cf la « direction du logis. »

Il n'était pas fait pour les soins du ménage , pour le gouvernement de la cuisine, le bénédictingentilhomme. — Il nous l'avoue fort clairement, et je le comprends à merveille. « Jamais homme « ne se laissa aller plus piaillement et plus las- « chement aux soins et au gouvernement d'un « tiers, s'il avait à qui. » L'un de ses souhaits, pour cette heure, serait de trouver un gendre « qui sceut appaster commodément ses vieux ans « et les endormir 2). »

Mais il n'a pas à qui confier sa personne et sou intérieur. — Il s'en occupera donc. — Descendant jusqu'aux détails, maladroitement, nous dit-il, faisant, dans son budget, la part du feu, de ses oublis ou de son nonchaloir, et la portant a mille litres ; néanmoins trop digne et trop vrai, tout en proclamant sur ce point sa fort réelle insuffisance, pour reconnaître que « c'est desdamg « comme aulcuns le lui viennent souffler aux

(t) Liv. IH, cliap. ix.

■>. Idem .

MONTAIGNE HOMME PfilVÉ. 31

n oreilles : ces gens-là le font moui'ii , lui qui restt pecte tant l'utile , qu'il aimeriot mieux être « bon escuyer que bon logicien i). »

Il conduit donc, comme il peut, ce département domestique, et nous permet, en voyant ses tribulations, de présumer sans trop d'efforts que le talent d'administration égalait, chez M"'' de Chassaigne, l'aménité du caractère. Aussi, Michel de Montaigne , en train de dresser in petto son bilan moral, tout en énumérant les motifs qui lui fout préférer au plaisir de gouverner sa maison le plaisir des vovagcs , ajoute-t-il , aux pansements fâcheux, qui s'attachent à la direction du ménage, que : « L'estranger n'entend combien il « vous couste et combien vous prestez à maintenir « l'apparence de cet ordre qu'on veoil en votre « famille, et qu'à l'adventure l'achelcz-vous trop * cher. C'est l'histoire du soulier neuf et bien « formé du temps passé-, qui vous blèee le pied (2). »

(1) Liv. III, chap. ix.

(2) Liv. III, chap ix. Montaigne, en désignant ici sa femme fait allusion à cet endroit de PI ut arque dans la Vie de Paul Emile, chap. m, trad. d'Amyot, qui rendra tort clair ce qu'il ne dit qu'à demi-mot : « Un Romain ayant répudié sa femme, ses amis l'entourèrenten luy demandant: Que trouves tu à redire en elle? n'est-elle pas femme de bien de son corps? N'est-elle pas belle? Ne porte-t-dle pas de beaux enfants ? Et lui, estendant le pied, leur montra son soulier et leur respondit : Ce soulier n'est-il pas beau? N'est il pas bien fa ici,

Grâce à ces demi -révélations , familières à Montaigne quand il veut désigner sa femme , si nous ne voyons pas clairement l'endroit de sa blessure, au moins savons-nous, à coup sûr, que son soulier le blesse.

Dans un autre chapitre (i), l'humoriste châtelain revient encore sur celle idée : « Les aggreiirs comme les douceurs du mariage, dit-il, sont tenues secrètes par les sages; et parmi les aultres importunes conditions qui se treuvent en ieeluy, cette-cy à un homme languagier (9. l comme je suis, est des principales que la coustume rende indécent et nuisible qu'on communique à personne tout ce qu'on seait et ce qu'on sent. » Réflexion générale qui accompagne une thèse philosophique dont la portée n'est pas douteuse. Montaigne venait d'énumérer, quelques lignes plus haut, les espèces variées des chagrins conjugaux , décrivant surtout avec complaisance et malice les tourments intérieurs, les persécutions, les insupportables folies de la femme injustement jalouse. Les orages de son intérieur avaient-ils aussi et parfois cette cause? Rien ne m'autorise à l'affirmer. La régularité des mœurs de Michel Montaigne marié au-

N est-il pas neuf ? Toutefois, il n'y a personne de vous qui sçaelie où il me lilèce le pied. »

(1) Liv. III, chap. v, des Vers de J'irrite.

(2) Causeur.

rait au moins ôté toute importance , en fait , à ces prédispositions de caractère, alors même que Mme tle Montaigne eût été ombrageuse ou jalouse. Toujours est-il que le citateur de Tanecdote du soulier neuf et bien formé du temps passé qui vous blesse le pied résume ainsi sa conclusion : « ( 'élu y-là s'y entendoit, ce me semble, qui/lisoit qu'un bon mariage se dressoit d'une femme aveugle avec un mari sourd (i). »

L'esprit, ne peut reproduire constamment, à propos de sujets différents, la même pensée, le même jugement, la même plainte que quand, au fond du cœur ou dans quelque repli de l'âme, siège la préoccupation. Il est, sur ce sujet, difficile d'admettre que Montaigne ne fût pas conséquent avec l'état de son esprit, lorsqu'il formulait, à ebaque instant, ces opinions qui devaient avoir leur amertume, malgré le piquant de la forme.

Et, quand il s'enferme dans la tour, où est sa librairie , m'expliquerai-je le bonheur de cette exclamation qui , malgré ses termes généraux , réserve assurément la bonne part à M,,,e Michel de Montaigne : — « C'est là mon siège; j'essaye à « m'en rendre la domination pure et à soustroire « ce seul coing à la communauté et conjugale et « filiale et civile : partout ailleurs je n'ay qu'une

(i) Liv. III, chap. v.

« auctorité verbale, en essence, et confuse (i). C'est dans cette tour qu'il écrit, qu'il forge son âme plutôt qu'il ne V enrichit ; qu'il nous raconte tout ce qu'il pense de lui, et , si je ne me trompe , assez de ce qu'il pense des choses de son intérieur, pour que la conclusion où j 'arrive , que l'illustre Montaigne n'était rien inoins qu'un mari heureux en ménage, soit la conclusion rationnelle.

Ceux qui ont cru pouvoir combler l'écrivain des Essais de toutes les joies du foyer en font le meilleur et le plus chéri des époux. Us invoquent cette lettre de Montaigne à sa femme sur la mort de leur premier né, en 1370. Montaigne envoie de Paris à sa femme la traduction par son ami La Boëtie (rime épitre consolatoire de Plutarque en semblable occurrence, et cherche ainsi à calmer sa douleur. 11 lui parle affectueusement et se rit de ceux qui prétendent « que ce n'est pas le tour « d'un galant homme de courtiser sa femme ; « qu'un habile homme peut bien prendre une « femme, mais que l'espouser, c'est l'affaire d'un « sol. » ]| veut, pour lui, « vivre à la vieille fran- « çaise. »

Je le demande à tous ceux qui ont aimé, qui ont souffert, ces quelques lignes uniques, aux premières années d'un mariage, respirent-elles cette

1 Liv III 1 Iiap. m.

frai*lieiir d'union que le bonheur a faitéelore, que les larmes communes ravivent; un cri du cœur qui s'élance soudain vers le cœur qui bat près du votre? Eùt-on songé, en pareil cas, à l'intervention de Plutarque?

A tout prendre, ce témoignage isolé d'affection , dans une telle épreuve , accordé quinze jours seulement après l'événement qui en motivait l'expression , sulfit-il pour renverser les témoignages que le penseur laisse échapper pendant vingt ans de ses ouvrages, sur sa situation d'intérieur ( i ) ?

Je le souhaite et ne le crois pas. En serions-nous aux hypothèses, si Montaigne avait rencontré le bonheur en ménage? Lui qui fouillait si bien le cœur humain , n'aurait-il pas , à chaque page , laissé l'empreinte de ses joies sur ce point ? Est-il énigmatique ou muet quand il faut parler de son père, du conseiller La Boëtie? ou même à un rang d'affections secondaires , de ses amis Pibrac et Paul de Foix , du chancelier de L'Hospital , de tous les souvenirs enfin de sa jeunesse?

S'il pouvait être agréable à ceux qui connaissent la personne de l'auteur, de visiter l'apparte-

(i) Pour ébranler une conviction fondée sur la vie entière de Montaigne, sur ses théories, ses habitudes et ses confidences implicites, il faudrait une autre autorité que celle qui résulterait même de plusieurs lettres à sa femme.

ment qu'il habitait au château de Montaigne, il nous serait facile de leur servir, en ce moment, d'introducteur. Cette visite ne tendra pas à amoindrir la force des démonstrations que Montaigne nous a fournies sur sa température conjugale. On y verra que le gentilhomme s'était fait une maison dans sa maison, et qu'il s'y confinait le plus possible. « Chez moy je me destourne un peu plus souvent à ma librairie (i) , d'oit, tout d'une main , je commande à mon mesnage. Je suis sur l'entrée , et veois soubs moy mon jardin, ma basse-court, ma court, et dans la pluspart des membres de ma maison. Là ie feuillette à cette heure un livre, à cette heure unaultre, sans ordre et sans desseing, à pièces descousues. Tantost ie resve ; tantost ie enregistre et dicte , en me promenant, mes songes que voicy. Elle est au troisiesme estage d'une tour : le premier, c'est ma chapelle; le second, une chambre et sa suitte, où ie me couche souvent , pour estre seul ; au-dessus , elle a une grande garde-robe : c'estoit , au temps passé , le lieu le plus inutile de ma maison. Je passe là et la pluspart de mes iours de ma vie, et la pluspart des heures du iour : ie n'y suis iamais la nuit. A sa suitte est un cabinet assez poly, capable a recevoir du feu pour l'iiyvcr, très-plaisamment perce : et si ie ne craiguois non plus le soing que

(i) A ma bibliothèque.

a despense , le soing qui me chasse de toute bosongne , l'y pourrois facilement Vouldre à chasque costé une gallerie de cent pas de long et douze de large, à plain pied , ayant treuvé tous les murs montez, pour aultre usage, à la hauteur qu'il me fault. Tout lieu retiré requiert un promenoir : mes pensées dorment , si ie les assis; mon esprit ne vas pas seul, comme si les ïambes l'agitent : ceulx qui estudient, sans livre, ensonttoutslà. La figure en est ronde , et n'a de plat que ce qu'il faut à ma table et à mon siège ; et vient m'offrant en se courbant, d'une veue, touts mes livres, rangez suides pulpitres à cinq degrez tout à l'environ. Elle a trois veues de riche et libre prospect (i) , et seize pas de vuide en diamètre. En hyver, i'y suis moins continuellement; car ma maison est iuchée sur un tertre, comme dict son nom, et n'a point de pièce plus éventée que cette-cy, qui me plaist d'estre un peu pénible et à l'escart , tant pour le fruict de l'exercice, que pour reculer de moy la presse. C'est là mon siège : i'essaye a m'en rendre la domination pure, et à soustraire ce seul coing a. la communauté et coniugale, et filiale, et civile; partout ailleurs ie n'ay qu'une auctorité verbale , en essence , confuse (2) . »

J'ai voulu, à l'appui des déclarations du maître,

(1) Perspective.

(2) Liv. III, chap. nr.

consulter la tradition locale (i). Les vieillards de la génération qui s'éteint, dans l'ancienne paroisse de Saint-Michel , sous les murs du château de Montaigne, avaient recueilli quelques récits de foyer, toujours les mêmes, bien qu'aucune preuve formelle ne vînt les justifier. L'appartement de madame de Montaigne passait pour avoir été séparé de celui de son mari. La légende était allée trop loin, au inoins pour ce qui intéresse, à proprement parler, l'appartement conjugal. Montaigne nous renseigne précisément à cet égard; et, si quelquefois il habitait un pavillon en dehors du château, ce qui avait sans doute donné à penser qu'il s'était éloigné de sa femme, le plus ordinairement il réglait sa vie comme il nous l'apprend en parlant de sa librairie, qui était son principal asile. Il s'y couchait, le jour, pour être seul, mais n'y était jamais la nuit. Michel de Montaigne était orthodoxe en ménage (2). La galerie que

(1) Depuis la première édition de ce livre.

(2) Il eut obstinément six fdles de son mariage avec Françoise de la Chassaigne :

La première, Thoinette, née le 28 juin 1570, morte deux mois après.

La deuxième, Léonor, née le 9 septembre îSyj, a vécu et a eu des en l'an ts.

La troisième, Anne, née le 5 juillet I5J3, vécut sept semaines.

La quatrième, N..., le 27 décembre i&74 , mourut trois mois après.

projetait Montaigne, et qui aurait relié sa tour à l'appartement de sa femme , à toutes les parties du château, ne paraît pas avoir été jamais entièrement construite, dans ce but au moins (i).

Montaigne aimait assez à laisser entendre qu'il tenait un état de maison respectable. 11 recevait, en effet, des princes et des rois (2), ne tirait vanité

La cinquième, N..., née le 16 mai 1X77, morte un mois après. La sixième, Marie, née le 21 février i58i, ne vécut que quelques jours.

( Ephémérides de Montaigne. )

(1) Nous devons à l'obligeance de M. le baron Curial, propriétaire du château de Montaigne, des détails aussi précieux qu'exacts et des renseignements de tradition.

Nous devons à un magistrat érudit du canton de Vélines, M. Bigel, avec la description des lieux, la tradition par la topographie, en même temps qu'à M. le baron Curial et à M. Bigel, la communication exacte de diverses inscriptions , dont plusieurs inédiles, gravées par Montaigne sur les poutres de sa librairie.

Nous sommes heureux également de payer un tribut de reconnaissance à nos collègues de Bergerac , de Sarlat , MM. Lacroix et Réglade, tous les deux familiarisés avec Montaigne et qui nous ont donné d'utiles indications locales. M. Lacroix y a joint quelques inscriptions intéressantes.

Le château de Montaigne, placé sur les limites des arrondissements de Bergerac et de Libourne, au milieu de beaux domaines qui en sont une dépendance, est encore une trèsconsidérable et très-agréable habitation.

(2) Henri IV notamment; on en trouve la preuve de la main de Montaigne à la page 70 de ses Ephémérides .

« December 19. (Page 370 verso.)

1584. Le roy de Nauarre me uint uoir à Môtaigne, où il n'a-

fO CHAPITRE PREMIER.

de rien , mais avec une satisfaction que sa sincérité ne dissimule ni n'augmente, il nous raconte qu'il ne restait pas au-dessous des devoirs de l'hospitalité. Son château, sans être somptueux, permettait une grande existence. Après trois siècles écoulés, deux voisins du logis de Montaigne veulent bien r sur ce lieu historique, m 'adresser les renseigne-

uoit iamais esté, et y fut deus iours serai de mes îans sans ancû de ses officiers, il n'y souffrit ny essai ny couuert, et dormit dans mon lit. Il avoit aueq lui messieurs le prince de Condé, de Rolian , de Tureine, de Rieus, de Bétune et son frère de la Boulaie D'Esternay, de Harancourt , de Môtmartin, de Môtatere, Lesdfguère, de Poe , de Biacon , de Lusignan, de Cleruan, Sauignac, Ruât, Sallebeuf , la Roque, la Roche, de Rous, d'Aucourt de Luns, Fronenac , de Fabas, de Ninâs et son (ils, la Burte, Forget, Bissouse, de Seint- Seurin, d'Auberville, le lieulenât de la côpagnie de môsieur le prince sô escuier et ëuirô dix autres srs couchârêt ceâs, outre les ualets de châhre, pages et soldats de sa garde.

« Enuirô auttl alarêt coucher ans uillages. Au partir de ceâs ie lui fis eslâcer un cerf ë ma forest , qui le promena deus iours (*). »

Henri IV séjourna de nouveau au château de Montaigne^ fe 24 septembre 1587 (**)„En î856, j'avais plutôt le pressentiment que la preuve de l'intimité des rapports personnels qui avaient dû exister entre Henri IV et Michel de Montaigne, quand je parlais de ces rapports. Evidemment l'action de Montaigne sur notre Béarnais est facile à comprendre : l'un et l'autre de lignée gauloise, ils présentent de nombreuses affinités. Nous voyons enfin qu'Henri de Navarre avait également nommé Montaigne gentilhomme ordinaire de sa chambre.

(*) Foc. cit.

(**) Berger deNivrey, Séjours et Itinéraires du roi de Navarre.

ments fort exacts que je suis heureux de résumer ici :

On rapporte , mais par tradition et sans justification autrement précise, que l'habitation de Mme de Montaigne était séparée de celle de Michel de Montaigne. L'auteur des Essais nous apprend d'ailleurs, livre III, chap. m, que sur l'entrée il a, dit- il , une cliambre et sa suite , oit il se couche pour être seul. A l'entrée de la cour du château existe encore une tour, séparée du corps principal , où se trouve la librairie et toutes les pièces décrites au chapitre ci-dessus (î). Cette chambre ou plutôt cet appartement complet communiquait avec le château par une galerie qui aurait régné, dit-on , sur le pourtour de l'enceinte murale. — Cependant cette communication immédiate n'est pas prouvée ; les vestiges de la galerie qui reliait entre elles les tours extérieures ne présentent aucun indice de jonction avec le château, qui semble avoir toujours été placé, comme aujourd'hui, au milieu d'une enceinte de murs élevés. Les meurtrières autour de la galerie indiquent bien plus une destination stratégique , qu'elles ne font croire au promenoir, objet des regrets du méditatif châtelain.

(î) A l'angle opposé de cette grande tour, appelée Tour Montaigne, s'élevait une tourelle dite La trachère, détruite en partie, et cju'on prétend avoir été afTectée à l'appartement de Montaigne.

La tour dans laquelle sont situés l'appartement et la librairie existe encore en bon état.

Le rez-de-chaussée est occupé par une salle ronde, ayant servi de chapelle, couronnée d'une voûte en coupole, ornée de fresques en partie effacées , portantune rangée circulaire d'écussons peints et également détériorés. La pierre de l'autel est placée à l'est dans une embrasure; au-dessus, on distingue ou plutôt on devine l'archange saint Michel terrassant le serpent. Eclairée à l'est et au sud par deux petites lucarnes et au nord par une fenêtre grillée donnant sur l'entrée principale de la cour du château, cette pièce , dans un état d'abandon complet , est même convertie en cave. L'aspect des fresques est tel, qu'il est impossible de leur assigner un caractère quelconque et d'en déterminer l'origine (i).

Un escalier de vingt-sept degrés, pratiqué dans une tour adhérente à la précédente , vous conduit au premier étage. ' -

Ce premier étage se compose d'une chambre avec cheminée , ayant trois croisées , au nord, à l'est et au midi. A l'ouest existe une excavation creusée dans le mur, qui parait avoir servi d'oratoire et

(i) Il est probable que ces peintures sont l'œuvre de Vartiste de passage dont parle Montaigne, et qui, en style de renaissance, avait aussi décoré le cabinet attenant à sa bibliothèque.

qui communique avec la chapelle au moyen d?un permis échelonné, d'un mètre environ de hauteur sur soixante-dix centimètres de largeur. Par cette issue, qui débouche dans l'embrasure de la fenêtre de la chapelle , Montaigne pouvait assister auriculairement au service divin. De son oratoire, il entendait distinctement les paroles du prêtre.' Quoique ce pertuis ait des degrés, il est impossible d'y voir un passage, une voie de communication; car il aboutit à un mur élevé lui-même à près de deux mètres au-dessus du sol.

A coté de l'oratoire se trouve une chambre plus petite que la précédente, de la forme d'un parallélogramme, au fond de laquelle, à l'ouest, est une cheminée. L'unique croisée de la chambre donne, au nord, sur le passage ou entrée principale.

Dans cette pièce il n'existe pas de trace du séjour de Michel de Montaigne.

A six degrés au dessous du seuil, dans l'escalier, est une porte ouvrant sur la galerie murale dont il a déjà été parlé et se dirigeant vers la tour du nordest, située à l'extrémité de la cour.

En gravissant dix-huit marches, à partir du premier étage, on arrive à la librairie. Au-dessus, un escalier détruit, et dont on voit quelques vestiges, indique la place qu'occupait la grande garde-roùbe] dont il ne reste que les murs et la toiture.

La librairie , de forme à peu près ronde , reçoit le jour au moyeu de trois croisées, qui par l'agrément qu'elles proeurent au visiteur, justifieraient la prédilection de Montaigne pour cet appartement. Entourée autrefois de cinq rangs de tablettes, elle pouvait facilement contenir deux mille volumes (1).

Au nord , la vue s'étend sur le vallon de la Lidoire et va se reposer à l'horizon sur les coteaux qui bordent la vallée de l'isle. De loin en loin apparaissent de vieux manoirs. Ici, à quelques kilomètres seulement, le château de Matecoulou, ayant appartenu à Bertrand, frère de Michel de Montaigne. Un peu à l'est , les ruines du château fort des comtes de Gurçon , dont la position élevée et les lignes puissantes attestent la grandeur (2). Par la variété, par l'étendue et par la grâce, c'est un panorama magnifique. A l'époque où l'auteur des Essais habitait le château, sans doute la nature n'avait pas, secondée par l'agriculture , revêtu cet aspect riant et fertile qui en fait aujourd'hui l'attrait ; mais les forêts, les clairières, les vieux donjons qui découpaient le ciel de ce côté, devaient char- Ci) Aussi Montaigne disait-il que sa librairie était belle pour une librairie de village.

(2) Montaigne très-lié d'amitié avec le comte de Gurçor», son voisin, a consacré à Diane de Foix, comtesse de Gurçon, son admirable chapitre de l'Institution des Enfants.

mer également l'œil contemplatif de Montaigne.

A l'est et au sud, les deux autres croisées plongent sur le jardin et l'avenue du château. Quelques bouquets de futaie, Iepetit village deSaintMichel(i), dont le clocher rustique apparaît à l'extrémité d'une allée ; quelques hameaux disséminés sur ce plateau que le château commande, bornent, de ce côté, la perspective. A l'ouest, le regard s'étend cependant jusqu'à la cime des coteaux qui dominent la ville de Castillon-sur-Dordogne (2). Moins étendue que vers le nord , la vue est et devait être plus animée ; portant sur la partie accessible du château et sur le village voisin , si elle offrait un champ moins large à l'imagination, elle présentait plus de réalité etplus de matière à l'observation pratique du maître du logis.

Dans la librairie , deux poutres allant du nord au midi supportent trois séries de chevrons et sur chacune de ces pièces de bois sont tracées en lettres majuscules latines et grecques des inscriptions et sentences qui seules indiquent aujourd'hui au visiteur que là fut la librairie où Montaigne disait : Tantostjerhve, tantost f enregistre et dicte, en me promenant , mes songes que voici.

Des savants ont déjà exploré cette curieuse retraite; beaucoup d'inscriptions ont été publiées,

(1) Que Montagne appelait son village.

(a) Sa Dordoigiie, ainsi que dit Montaigne.

beaucoup restent encore à lire, et leur état de dégradation fait craindre que cette tâche ne soit Lien difficile à remplir. M. l'abbé Audierne, Périgord illustré, i85i , en donne quelques-unes; M. le docteur Payen, Nouveaux Documents inédits sur Montaigne, 1847 et i85o, en a publié dix-huit dues généralement, ainsi qu'il le dit lui-même , à l'obligeance de l'abbé Audierne (1).

Le cabinet, attenant à la librairie, que Michel de Montaigne dit être assez polj, capable à recevoir du feu pour l'hiver, 1 1 ès-plaisemment percé , semble avoir mérité et cette appréciation et ces éloges. 11 a aussi la forme d'un parallélogramme; la cheminée est tournéeau couchant etla croisée ouvre, au nord, sur la cour du château. Les murs de ce cabinet sont couverts de fresques en médaillons, ovales pour la plupart. L'état de dégradation des peintures ne permet pas de distinguer bien clairement les objets représentés; cependant on y remarque des figures de femme.

Au-dessus de la porte d'entrée existent les fragments d'un médaillon représentant une vue marine, deux navires en pleine mer et un temple antique sur le rivage : autour, en dessin de légende, apparaissent quelques lettres parmi lesquelles le mot : MARIQ.

(,i) Nous donnerons à la fin du livre toutes les inscriptions ou sentences inédiles de Montaigne.

Tous les médaillons sont entourés de guirlandes de fleurs, de fruits, d'oiseaux et d'ornements (i).

Mais la chose la plus digne de remarque dans ce cabinet est l'inscription votive écrite en lettres majuscules sur le mur, dans un carré près du pla- . fond, entre la cheminée et la croisée. L'état d'altération de cette inscription , la plus étendue de toutes celles déjà publiées, nécessite un minutieux examen pour quiconque en veut retracer fidèlement les termes. Elle est transcrite dans l'ouvrage de l'abbé Audierne, page 565, et fixe l'époque et les motifs de la retraite de Michel de Montaigne (2). Voici cette inscription, très-exacte, en effet, et très scrupuleusement reproduite par M. l'abbé Audierne :

« Anno Christ. M. D. LXXI. JET. 38. piidiè calend. Mail. « die suo natali, Mich. Mont, servilii aulici et inunerum pu- « blicarum, jam dudum pertosus se integ. in doctarum vir-

(1) C'est de l'auteur de ces médaillons, peintre de passage employé assez longtemps par Montaigne, que ce dernier prétendait avoir observé avec fruit pour lui-même la manière de composer. Ainsi que Montaigne pour ses chapitres, le peintre choisissait le centre le plus clair de chaque panneau pour y placer une image complète, forméeen ses menusdétails; ensuite il jetaitautour ses fantaisies, ses arabesques capricieuses, dont la confusion, l'étrangeté même, l'incohérence apparente, qui servaient de repoussoir au fini du médaillon, constituaient aussi le mérite et la grâce.

(2) M. Bigel, juge de paix du canton de Véline.

«< ginum sinu recessit; ubi quietus et omnium securus, quan- « tïllum ici tandem superabit decursi multa jam plus parte « spatii, si modo jam fata ducam, exiguas istas sedes et dul- « ces latebras libertati suae tranquillitatique et otio con- « secravit (i). »

Cette consécration de sa retraite concorde, en effet, avec l'époque où, ayant résigné les fonctions judiciaires (1570), il dut, après avoir procédé à son déménagement de Bordeaux, s'installer définitivement à Montaigne.

Quelques lignes maintenant sur l'ensemble du château de Montaigne.

Le château de Montaigne est situé dans la commune de Saint-Michel et Bonnefare, canton de Véline. On croit qu'il ne remonte pas au delà du treizième siècle, et qu'il fut bâti sous la domination anglaise, par la famille même de Montaigne, dont le nom était alors Eyquem (2). Il servit plusieurs fois aux Anglais d'appui et de refuge, et sott-

(1) « En l'an de Jésus-Christ iSyi, âgé de 38 ans, le soir des calendes de mars (dernier jour de lévrier), jour anniversaire de sa naissance, Michel de Montaigne, longtemps fatigué de l'esclavage des cours et des fonctions publiques, se l'éfugie au sein des doclesvierges.il projette, dans un complet loisir et une quiétude absolue, d'achever ici sa vie , déjà plus qu'à moitié de son cours , et il voue au repos et à la liberté cet agréable séjour. »

(2) Sa famille, nous dit-il, a des alliances anglaises; il a, penses ancêtres, nombreux cousinages avec ceux d'Angleterre, et son nom patronymique Eyquem est anglais. (Liv. II, chap. xri et xvr. )

tint plusieurs sièges. Situé au sommet du coteau au pied duquel vient finir la vallée du ruisseau de Lidoire , au nord il était défendu par une vaste terrasse et l'escarpement du coteau; au midi, par un mur très-élevé , percé de meurtrières ; à l'est, par un autre mur ; et également par une forte muraille à l'ouest, où est la porte d'entrée. Cette enceinte quadrilatère était elle-même protégée, sur trois points, par de hautes tours placées aux angles du rempart au sud. C'est dans cette enceinte que se trouve encore aujourd'hui, entre une grande cour et la terrasse, le château de Montaigne, composé d'un corps de logis irrégulier, flanqué de deux tours, dont l'une ronde et l'autre polygone, et de deux pavillons non moins irréguliers que les tours et le corps de logis.

En franchissant la porte de l'enceinte, on a devant soi , à l'extrémité de la cour, les chais ; à gauche, le château-, à droite de la tour, la façade parallèle à la tourelle qui se trouvait à l'autre angle du mur du sud et enfin les écuries. Le style de l'architecture est simple, sans ornements et de diverses époques (i).

Le logement qu'occupait Montaigne et dans lequel il mourut se trouve dans la tour du couchant, à droite de la porte, en entrant. Cette tour, dont la

(i) Le père de Michel de Montaigne qui avait « la manie de la truelle », dit l'auteur des Essais, y avait beaucoup ajouté.

distribution intérieure n'a pas été modifiée, se compose d'un rez-de-chaussée et de deux étages (i).

Montaigne a donc constamment habité sa tour solitaire; il y a vécu ; bien plus, il y est mort. N'est-ce pas là l'indice continuel de l'état de son esprit vis-à-vis de l'existence conjugale? le lettré ne saurait anéantir le mari, quand le cœur successivement blessé n'est pas déjà malade ou mort. Sociable j usqu'à r excès (2), Montaigne ne s'en réfugiera pas moins, le plus souvent, dans sa tour. Il s'y appelé et s y recueille en sa coque comme les tortues. Il ne veut pas se rendre ennuyeux et insupportable aux autres, même à sa femme et à son enfant, qu'il endurcit involontairement par l'habitude de ses maux (3). Les soupirs que lui arrache la douleur n'apportent d'esmoy à personne, et il ne s'en plaint pas. Il sait d'ailleurs tirer parti de ses souffrances , qui lui font, par contraste, apprécier la santé et se préparer doucement à la mort, après le loyer qu'il va payer à la vieillesse. -Il bénit surtout la liberté

(1) Note de M. Lacroix, procureur impérial à Bergerac; c'est la tour de la librairie, que Montaigne habitait le jour> dont parle cette note. « Les murailles du château sont fort « épaisses; les appartements, très-spacieux, ont été appro- « priés aux habitudes de notre temps par le baron Curial , « qui en est propriétaire. » ^

(2) Lis. III, chap. ix.

(3) II éprouvait fréquemment, par suite de la gravelle, des coliques néfréliques. {Idem.)

et la retraite qu'il doit à cet état de choses. 11 vit en privé , comme il l'entend lui qui hayt les morceaux que la nécessité lui taille ( i ) ; mais dans sa chère solitude il nourrira son cœur de souvenirs, conversera avec la Boëtie, dont il recommande le caractère et le talent ; nous dira, en parlant de ses, affections pour les morts : « Depuis dix-huit ans mon père s'est esloigné de moy et de la vie : je ne laysse pas d'emhrasser et de pratiquer sa mémoire, son amitié, sa société, d'une parfaicte union et trèsvifve (2). » H aura des soins pour les petits, pour ceux qui souffrent; ne craindra pas d'avouer qu'il est reconnaissant des caresses , de la fidélité de son chien, et qu'il ne sait pas refuser à ce hon animal la fête qu'il lui demande, même à contre-temps , tant est puérile la tendresse de sa nature (3). Un tel homme ne nous laissera, cependant, rien de tendre pour sa femme, et à propos de tout, s'il la désigne ou s'il l'indique, ce sera invariahlemeut de la façon que vous connaissez. Sans illusion sur un sujet qui permet l'illusion aux pères, nous dit-il un mot de sa fdle, c'est pour trouver l'occasion d'y rattacher sa femme à l'aide d'une plainte implicite. « Ma fdle (c'est tout ce que j'ay d'enfants) est d'une complex.ion tardifve, mince et molle, et a esté par sa mère eslevée de même (4) . »

(i)Liv. III, chap. ix.— (a)Id., Id. — (3) Liv. II, chap.ix. (4) Liv. III, chap. v.

De quelque côté que nous recherchions en Montaigne l'homme privé, nous comprenons que le mari et s'isole et s'abstrait. Si nous sommes portés à penser que la faute n'en fut pas à Montaigne, la tournure de son esprit, la forme de ses jugements ont dû nonobstant s'en ressentir, et cette retraite graduelle et forcée en lui-même n'est pas sans avoir réagi sur la direction de ses écrits, sur le détachement un peu absolu qu'il professe. Au demeurant, s'il eût rencontré le bonheur en ménage, il nous l'eût dit, lui qui dit tout.

Voyez si, quand un siècle après , cet autre chroniqueur célèbre, non à la manière de Montaigne, chroniqueur de l'homme et de l'idée à tous les temps , mais raconteur puissant des hommes d'une époque ; ce grand peintre de portraits historiques et de tableaux de genre, le duc de Saint-Simon, voyez si quand il nous parlera, à cœur ouvert, dans ses mémoires, dans ses vigoureux Essais, il nous sera besoin de longues réflexions pour savoir quelle fut la joie de son foyer, quel en fut l'ornement habituel , l'attrait et bien souvent la force inspiratrice (2)?

Tout récemment encore, dans des proportions plus modestes, un psychologiste, un chercheur, disciple indirect de Montaigne , le Genevois Topffer, % essayant aussi à l'étude de l'homme, d'une ra-

(2) Un des intéressants côtés de Saint-Simon, c'est l'amour dans le mariage.

vissante façon, laisse-t-il, sur le sujet en question, ceux qui l'aiment dans l'embarras? Oh ! non vraiment. On sent , en entr'ouvrant ses livres , comme un parfum d'amour suisse, chaste et vivace; on sent qu'avec la femme de son choix, le bonheur est entré au foyer domestique, et, bien mieux, qu'il y est resté.

Et Plutarque, auquel il faut constamment revenir quand on veut étudier Montaigne, est-il muet ou obscur lorsqu'il s'agit de caractériser la douce , fa tendre, /((courageuse Timoxène?

Disons-le, les facultés affectives si ouvertes chez Montaigne jeune homme , si constantes pour les objets de sa prédilection , paraissent s'être successivement resserrées chez Montaigne homme marié; et désormais il se présente à nous avec le lot fidèle des anciens dévoùments, mais assez insensible aux situations nouvelles, pour qu'à l'heure où il compose ses Essais, à l'heure où nous le prenons pour le lire, il soit juste de tenir compte de la disposition d'esprit et de cœur de l'homme privé, avant d'arriver aux jugements du moraliste, aux procèdes du philosophe. C'est dans ce but, et non pour le triste plaisir d'une pénible découverte, que j'ai voulu rechercher le véritable état privé de cet homme « si affamé de se faire connaître. »

Il m'a semblé que, du seuil de cette tour de Montaigne où le châtelain se réfugiait, pour s'abs-

traire sans doute, mais pour sortir aussi de l'indivision domestique, il deviendrait désormais plus facile, se souvenant de ces conditions d'intérieur, — en même temps que du tableau politique et religieux qu'au delà de la tour du savant la France montrait à ses regards, — de se rendre compte, sans aller plus loin que sa pensée, du désintéressement trop évident des affections , et quelquefois des opinions individuelles que respirent les Essais de Montaigne. 11 lui restera l'inaltérable honneur du gentilhomme, un fonds de bonté native dont on aime à retrouver la trace et l'inflexible droiture de l'âme. Telle qu'elle fut, cette âme ainsi repliée loin du cœur, dans les régions tempérées, a suffi pour éclairer un génie.

Après cet exposé, j'aborde plus spécialement la littérature de Montaigne.

Son influence sur les lettres au seizième siècle et au commencement du dix-septième.

C'est comme en se jouant que ce charmant esprit parsème son livre d'appréciations et de préceptes littéraires; ou plutôt il paraît ne pas les chercher, tant ils s'échappent aisément de sa plume, selon l'heure, selon le temps, dessinant quelquefois sa figure, sa façon de faire, mais se généralisant aussi pour dessiner la figure d' autrui .

Au chapitre des Menteurs (i), il commence par proclamer, et il nous le redira souvent dans le cours des Essais, qu'il n'a pas de mémoire. N'étaient le titre du chapitre et l'aversion bien connue que l'auteur avait du mensonge, on pourrait quelque peu douter que Montaigne ait manqué de mémoire. Croyons-le, puisqu'il nous l'affirme, et nous y trouverons, en partie, la forme et la raison de ses procédés d'écrivain. « le me console aulcunement, « dit- il, du défaut de mémoire, sur ce que, « comme disent plusieurs pareils exemples du pro- « grès de nature, cette défaillance a volontiers for-

(i) Chap. ix, Hv. I.

« tifié d'aultres facilitez en moy, à mesure que « cette-cy s'est affaiblie ; et iroit facilement cou- « chant et alanguissant mon esprit et mon juge- « ment sur les traces d'aultruy, sans exercer leurs « propres forces, si les inventions et opinions « étrangieres m'estoient présentes par le bénéfice « de la mémoire : que mon parler en est plus « court, car le magasin de la mémoire est volon- « tiers plus fourni de matières que n'est celuy de « l'invention. Si elle m'eust tenu bon, j'eusse as- « sourdi louts mes amis de babil , les subjects este veillants cette telle quelle faculté que j'ay de les « manier et employer, eschauffants et attirants « mes discours. C'est pitié : je l'essaye par la « preuve d'aulcuns de mes privés amis : à mesure « que la mémoire leur fournit la chose entière et « présente , ils reculent si arrière leur narration et « la chargent de tant de vaines circonstances que, « si le conte est bon, ils en estouffent la bonté; « s'il ne l'est pas, vous estes à mauldire ou l'heur « de leur mémoire ou le malheur de leur juge- « ment. Et c'estchose difficile de fermer un propos « et de le couper depuis qu'on est arrouté (i), et « n'est rien ou la force d'un cheval se cognoisse « plus qu'à faire un arrest rond et net. »

(i) Mis en route, en train. Le principe de cet adage : Qui ne sut se borner, ne sut jamais écrire.

Qui ne voudrait, en lisant ces lignes, oublier tant d'interminables lectures? Qui ne se souvient, aux heures perdues et très-perdues, de s'être aventuré dans ces œuvres prétendues littéraires dont en quelque sorte par dépit, on s'obstinait à poursuivre la fin, qui semblait défier nos patiences? Récits où l'art d'écrire est traité à la page , romans d'une fécondité stérile, amplifications vides, réminiscences et lieux communs ornés, quelle avalanche de livres inutiles qui ont roulé et rouleront sur nous, au mépris des préceptes que retraçait Montaigne, en se les appliquant !

La littérature , sous quelque genre que se produise la manisfestation de l'esprit, permettra, à toutes les époques, de maudire fréquemment et le bonheur de la mémoire et le malheur du jugement. Savoir faire un arrêt rond et net, voilà ce qu'enseignait Montaigne. Comme il le pratiquait, comme il s'avait s'arrêter à propos, c'est l'exemple joint au conseil. Ses mouvements désordonnés en apparence l'ont-ils conduit à son sujet, il s'en saisit; en quelques traits ou naïfs ou profonds, il le fait vivre devant vous, le pose en scène , l'anime , l'inventorie, vous en montre les principales pièces, et, sans épuiser l'examen, vous charge de le compléter. D'autres fois, procédant par enjambées soudaines, si je puis ainsi continuer, sur ce point, sa comparaison imagée, il vous transporte, d'un seul bond,

sur un terrain tout différent de celui où vous marchiez depuis un moment avec lui, vous arrache à vos investigations commencées, et vous lance dans d'autres voies. De là, ce désir incessant de le suivre dans ses méandres, d'aller ensemble aux découvertes de l'esprit, sauf parfois à rebrousser chemin pour revoir ce qu'on n'a fait qu'apercevoir; mais jamais on n'éprouve de lassitude; mais, dans ce voyage intellectuel qui n'a ni cadre indiqué ni limites, puisqu'il parcourt le champ de la pensée, les jallons sont si bien posés, les attraits si bien ménagés, qu'on se retrouve quand on se croit perdu, sans mesurer l'étendue de la course. C'est que, si les Essais sont nécessairement un ouvrage de longue haleine, chaque Essai est vraiment si court ! Montaigne, d'ailleurs, nous raconte, en passant, sa méthode ou plutôt sa manière de travailler. « L'âme qui n'a point début establi, elle se perd, « car, comme on dict, c'est n'estre en aucun lieu « que d'estre partout :

Qtlisqitis n bique habitat, Maxime, nusquam habitat (i).

« Dernièrement que je me retiray chez moy délibéré « autant que je pourray, ne me mesler d'aultre « chose que de passer en repos, et à part, ce peu « qui me reste de vie ; il me sembloit ne pouvoir « faire plus grande faveur à mon esprit que de le

(i) Martial, Iiv. VII, Épig. 73.

« laisser en plaine oysiveté s'entretenir soy-mème « et s'arrester et rasseoir, en soy, ce que j'este péray qu'il put meshuy (2) faire plus aysé- « ment, devenu avec le temps plus poisant et plus « meur : mais je treuve qu'au rebours, faisant « le cheval eschappé , il se donne cent fois plus « de carrière à soy-mesme qu'il n'en prenoit pour v aultruy; et m'enfante tant de chimères et 1110ns- « très fantasques les uns sur aultres , sans ordre et « sans propos, que pour en contempler à mon aise « l'ineptie et l'estrangeté, j'ai commencé de les « mettre en roolle, espérant avec le temps luy en « faire honte a luv-mesme (2) » . Certes, nous devons nous féliciter de cette mise au rôle des impressions de l'esprit de Montaigne au fur et à mesure qu'elles se gravaient profondément en lui et peut-être convient-il d'y reconnaître la seule méthode compatible avec la production successive que développe, chez l'écrivain moraliste en général, l'étude approfondie de l'homme, sujet merveilleusement vain, ondoyant et divers .

Pascal ne marquait-il pas ses pensées au rang d'ordre de leur naissance, les enrôlant lui aussi selon l'heure de l'éclosion et les confiant, sans autre soin, à des papiers épars qui furent réunis ensuite?

De cette manière, en quelque sorte spontanée,

(1} Désormais.

(2) Chap. vin, liv. Ier, de l Oysiveté.

d'écrire, sans système apparent et sans ordre, les pensées qui ont suffisamment germé dans le cerveau, Montaigne a fait sa vie intellectuelle. 11 y veut aussi , pour que rien ne vienne gêner les allures de son indépendance, un isolement absolu, non-seulement des hommes, mais des livres et de leur souvenir. Peut-être pensera-t-on que notre lettré faisait de nombreuses infractions à sa règle. La lecture des Essais, tels que nous les avons aujourd'hui, permettrait, eneffet, une telle opinion, puisqu'on les voit à chaque instant entremêlés de citations qui trahissent la compagnie des livres. Mais pour ceux à qui il a été donné de comparer les diverses éditions de Montaigne, il sera facile de voir que si, en coordonnant ses ouvrages, l'auteur a cru devoir y introduire , d'abord, des preuves ou citations empruntées; si successivement il a même abusé de ce moyen qui était si avant dans les mœurs littéraires du temps , au premier jet il avait composé la plupart au moins de ses Essais, ainsi qu'il le disait lui-même, dans les meilleures conditions pour que rien « n'interrompît sa forme, » pour échapper, autant que cela est humainement possible, au danger de l'imitation qu'il redoutait en confessant naïvement qu'il j était fort subject. Aussi nous apprend-il qu'il raturait avec bonheur dans ses premiers travaux tout ce qui sentait F est ri limier.

De Plutarque, toutefois, il convient avec une franchise ravissante qu'il ne peut se débarrasser aisément. Ecoutons-le : « Quand i'escris, ieme passe bien de la compagnie et souvenance des livres, de peur qu'ils n'interrompent ma forme; aussi qu'à la vérité les bonsaucteursm'abbatentpar trop, etrom- * pent le courage; ie fois volontiers le tour de ce peintre, lequel ayant misérablement représenté des coqs, deffendoit à ses garsons qu'ils ne laissassent venir en sa boutique aulcun coq naturel ; et aurois plustost besoing, pour me donner un peu de lustre , de l'invention du musicien Antigénides , qui, quand il avoit à faire la musique, mettoit ordre que, devant ou aprez luy, son auditoire feust abbruvé de quelques aultres mauvais chantres. Mais ieme puis plus malayseement desfaire de Plutarque : ils est si universel et si plein, qu'à toutes occasions, et quelque subiect extravagant que vous ayez prins, il s'ingère à vostre besongne et vous tend une main libérale et inépuisable de richesses et d'embellissements. Il m'en faict despit, d'estre si fort exposé au pillage de ceulx qui le hantent ; ie ne le puis si peu raccointer, que ie n'en tire cuisse ou aile — et de mes premiers Essays, aulcuns puent un peu l'estrangier (i). » Remarque exacte, en effet, et que devait secondairement au moins, lui suggérer de même, la fréquentation deSénèque. En effet, il n'a

(i) Chap. v, liv.III.

commerce, nous dit-il, avec aucun livre solide, sinon Plutàrque et Sénèque, où il puise à la façon des Danaïdes, remplissant et versant sans cesse (i). Et bien qu'en versant ainsi, au fur et à mesure qu'il puise, Montaigne déclare n'avoir conservé pour lui que pende chose. . . si peu que rien (2), il est certain que les premiers chapitres des Essais ne dégageaient pas assez son individualité attrayante. Imprégné de lectures sinon secouru par ses livres pendant qu'il composait , la pensée involontairement tournée vers ses deux écrivains familiers (3), il sent qu'il a parfois la roideur de l'un jointe à la prolixité de l'autre. Sa liberté gênée proteste; son esprit indépendant triomphe; et, sans abdiquer ses affections littéraires, il rature d'abord et s'affranchit ensuite (/1).

Afin d'ajouter, sur ce point, une ligne à la physionomie de Montaigne, nous ne pouvons mieux faire que de lui mettre encore le crayon à la main. Sans doute nous pourrons encourir le reproche fondé d'avoir, nous aussi, multiplié les citations; mais, pour reproduire fidèlement une figure aussi individuelle que celle de Michel Montaigne , il faut

(1) Liv. I, chap. xxv, De l'Institution des enfants.

(2) Idem.

(3) Sénèque et Plutàrque.

(4) Le fond restera donc original et les citations, seulement, viendront parfois en interrompre la j orme.

sans cesse en évoquer les traits. Peut-on d'ailleurs un peu le r accointer et ri en pas tirer cuisse ou aile?

Comme précepte de l'art d'écrire et de la façon d'être soi et non autrui ; comme témoignage de tout le prix que Montaigne attachait à un résultat qu'il a » si merveilleusement atteint, suivons-le donc dans sa tour solitaire : « Pour ce mien desseing, il me vient aussi à propos descrire chez moy, en païs sauvage, où personne ne m'aide, nv me relève ; où il ne hante communément homme qui entende le latin de son patenostre, et de françois un peu moins. le l'eusse faict meilleur ailleurs, mais l'ouvrage eustété moins mien : et sa fin principale et perfection, c'est d'estre exactement mien : le corrigerais bien une erreur accidentale, dequoy ie suis plein, ainsi que ie cours inadvertemment ; mais les imperfections qui sont en moy ordinaires et constantes, ce seroit trahison de les oster. Quand on m'a dict ou que moymesme me suis dict : « Tu es trop espez en figure : voylà un mot du creu de Gascoigne : Voylà une phrase dangereuse (ie n'en refais aulcune de celles qui s'usent emmuy (i) les rues françoises; ceux qui veulent combattre l'usage par la grammaire se mocquent) : Voylà un discours ignorant : Voylà un discours paradoxe : En voylà un trop fol : Tu te

(i) Emmuy, parmi, au milieu de.

ioues souvent ; on estimera que tu dies a droict ce quetudisafeinct. » «Ouy, fois-ie ; mais ie corrige les faultes d'inadvertance, non celles de coustume. Estce pas ainsi que ie parle partout? me représente-ie pas vifvement? suffit. J'ai faict ce que i'ay voulu : tout le monde me recognoist en mon livre et, mon livre en moy (i). »

Quelle glose pourrait avoir la prétention de suppléer un pareil texte?

Je ne sais si, au seizième siècle, on parlait de décentralisation littéraire; je ne sais si Paris était despotique à ce point qu'il comprimât, de même qu'il paraît le faire aujourd'hui, le mouvement de la province. M'est avis cependant que déjà, au seizième siècle, les prétentions de la métropole devaient être assez développées. Cette prépotence relative ou complète n'était pas de nature à toucher beaucoup notre littérateur philosophe, ni à courber sa liberté. Montaigne était un peu fédéraliste en matière de littérature, sans être révolutionnaire. Les figures à Paris lui semblaient se généraliser, en même temps que le langage. Il admirait l'esprit des Parisiens , mais il ne se retrouvait plus lui-même dans cette presse brillante et uniforme; et, bien que la cour des Valois fût un centre d'élégance où les lettres étaient fort en honneur, Montaigne ne lui pardonnait pas de le rendre autre qu'il

(2) Liv. III, chap. v.

LITTÉRATURE Dlï MONTAIGNE. 65

n'était. Pour échappera ce danger, il se rejetait sur lui-même : « Au Louvre et en la presse, je me resserre et contrains en ma peau ; la foule me repousse à moy (i) ».

Malgré cette lutte de la nature originale , Montaigne sentait, au milieu du parler universel, de» l'affetterie de bon ton, que sa forme particulière menaçait de lui échapper, et vite il s'empressait de revenir dans son pays sauvage. « Car à Paris, dit-il, je parle un langage aulcunement aultre qu'à Montaigne (2). » Dieu merci, son livre est bien, lui ; et ce croquis de sa volonté littéraire le représente pris au vif.

A qui de nous, quelqu'infime soit-il, n'est-il pas arrivé de concevoir, d'orner, de caresser des pensées qui nous séduisaient, au milieu des demi-sommeils, songes éveillés où, selon l'expression de Montaigne, on songe volontiers qu'on songe? Qui de nous n'a pas eu un moment la possession de ces idées fraîches écloses, ayant un but, une valeur peut-être et une grâce au moins incontestable? Visite de la vérité, inspiration ou rayon passager, ces visionsplus fugitives qu'un nuage se sont déjà évanouies quand au réveil nous voulons les saisir. Et ces pensées et ce réveil ne sont pas seulement les enfants avortés de la nuit, ils sont aussi le caprice du jour. Voilà pour-

(1) Liv. III, chap. in.

(i) id.

quoi Montaigne recommande, d'exemple, qu'on donne un corps, par l'écriture, aux opérations de l'esprit, aussitôt qu'on le peut faire. Car « des discours fortuits qui me tuinbent en fantaisie, il ne m'en reste en mémoire qu'une vaine image; autant seulement qu'il m'en faidt pour me faire ronger et despiter après leur queste inutilement (1) ».

Montaigne aime à insister sur ce qui constitue , selon lui, l'essence de l'esprit. Il y revient sur tous les tons; il prétend qu'on ne saurait jamais assez se tailler dans son propre bloc. Cette préoccupation l'accompagne, quand il traite de la mémoire, et nous lui devons cette pratique littéraire profitable à tous les temps, mais dont on n'abuse jamais, ce conseil qu'il personnifiait : rester soi. Apprendre à vivre intellectuellement de soi-même, s'abstraire pour se fortifier; mouler sa pensée, en dedans, sans consulter les formes étrangères, voilà ce que voulait Montaigne et ce qu'on pourrait résumer en deux mots : moins de mémoire et plus d'originalité.

Pouvons-nous, d'ailleurs, ne pas penser un peu comme Montaigne et ne pas nous consoler de cette infirmité, si c'en est une, d'oublier, lorsqu'il nous dit : « D'aultrepart, si ie n'ai pas de mémoire, les lieux et les livres que ie veoy, me rient toujours d'une frescbe nouvelleté. »

Plus loin , examinant les diverses nécessités d'é-

(i)Liv. III, cliap. v.

loquence, du parler prompt ou du parler tardif (ï),

One ne furent a toux, toutes grâces données,

il se demandera ce qui vaut mieux d'avoir la facilité et la promptitude, ou lapuissance d'élaboration et de forme. Il recherchera la route qui convient mieux au talent, le champ où l'on peut moissonner davantage et simplement , comme il le sait faire ; il nous dira dans son bon sens : « Le parler prompt, aux avocats; aux prédicateurs, la préparation et le soin extérieur du sujet. Le tardif serait mieulx prêcheur, ce me semble, et l'auitre mieulx avocat; parce que la charge de cettuy-là luy donne autant qu'il lui plaist de loisir pour se préparer; et puis sa carrière se passe d'un fd et d'une suite sans interruption là où les commodités de l'avocat le pressent à toute heure de se mettre en lice ; et les responses improuvenues de sa partie adverse le rejectent de son bransle, ou il luy fault sur le champ prendre un nouveau party. »

Pour Montaigne, la part de l'avocat est plus difficile que celle du prédicateur. Pour Montaigne, le bon avocat doit avoir le bout te hors si aisé qu'à chaque bout de champ il soit prêt ; et cependant , prétend-il, il a trouvé plus de passables avocats que de prêcheurs, en France. Peut-être l'ex-con-

(i) Tel est le titre du chapitre. Le vers est emprunté à un sonnet de la Boëtie.

seiller au parlement s'est-il montré un peu partial, sinon envers le barreau de Bordeaux, au moins en ce qui concerne les conditions et difficultés relatives de la barre et de la chaire. La contradiction, l'imprévu, et Montaigne le dira plus loin, doublent la force, colorent la pensée, excitent le talent, passionnent l'orateur.

Dans la chaire sacrée , au contraire, le mouvement naît de lui-même; la lutte n'aiguise pas le trait; la forme est exposée aux méditations trop senties de l'étude; l'enchaînement des déductions peut paraître subordonné à un système préconçu ; cette fraîcheur éphémère et charmante que revêt l'improvisation, avec ses défauts et ses grâces, vous la cherchez toujours en vain dans le discours appris d'avance. De telle sorte qu'en thèse et talent ordinaires on pouvait, même au temps de Montaigne, contester que le rôle de l'avocat fut plus difficile à tenir que celui du prédicateur. Les magnifiques exemples de la chaire qui* semblent contrarier cette idée, sont donnés par des hommes de génie s'inspirant aux sources éternelles, s'animant par la passion du beau, s' échauffant au foyer de leur âme et versant sur le front des peuples ces immortels rayons de vérité dont Dieu illumine leur cœur. Ces hommes, on pourra les compter, s'appelleront Bourdaloue, Massillon, Bossuct.

A toutes les époques, au contraire, les avocats

distingués sont nombreux et des avocats éminents surgissent .

Nous verrons bientôt Montaigne revenir aux raisonsde sa préférence, et lui-même se chargera, d'ailleurs, de nous énumérer les avantages que la contradiction donne à celui qui parle, les merveilles de l'occasion et tous les secours qu'elle apporte. Ce passage du maître perdrait trop à n'être pas textuellement rapporté : « On récite, dit-il, de Severus Cassius qu'il disait mieulx sans y avoir pense; qu'il debvoit plus à la fortune qu'à sa diligence; qu'il luy venoit à profit d'estre troublé en parlant; et que ses adversaires craignoient de le picquer, de peur que la colère ne lui fit redoubler son éloquence. Je cognois par expérience cette condition dénature, qui ne peut soutenir une véhémente préméditation et laborieuse : si elle ne va gayement et librement, elle ne va rien qui vaille. Nous disons d'aulcuns ouvrages, qu'ils puent à l'huisle et à la lampe, pour certaines aspretés et rudesses que le travail imprime en ceux où il a grande part. Mais outre cela, la sollicitude de bien faire et cette contention de l'âme trop bandée el trop tendue a son entreprise, la rompt et l'empesche ; ainsi qu'il adevient à l'eau qui, par force de se presser, de sa violence et abondance ne peult trouver issue en un goulot ouvert. En cette condition de nature de quoyje parle, il y a quand et quand aussi cela,

qu'elle demande à estre non pas ébranlée et piquée par ces passions fortes, comme la colère de Cassius (car ce mouvement serait tropaspre), elle veult êtreeschauffée et resveillée par les occasions estrangèrcs présentes et fortuites : si elle va toute seule elle ne fait que Iraisner et languir; l'agitation est sa vie et sa grâce. Je ne nie tiens pas bien en ma possession et disposition : le hazard v a plus de droit que moy; l'occasion, la compaignie, le branle niesme de ma voix tire plus de mon esprit, que je n'y treuve lorsque je le sonde et employé «à part moy. Ainsi les paroles en valent mieulx que les écrits, s'il y peut avoir cbois où il n'y a point de prix (i). »

Montaigne semble donc ici affaiblir ce que son jugement a d'absolu, quand il professe qu'à mérite égal il est plus facile d'être prédicateur qu'avocat ou homme de tribune. 11 aime le parler prompt , ce qui n'étonnera personne. Tempéré en tous points, il ne peut. aspirer qu'à l'éloquence tempérée. Aussi ne veut-il pas, pour mettre en branle sa nature, des passions fortes dont savait s'inspirer Cassius. Ces mouvements seraient trop asprcs. Pour colorer sa parole, la conversation lui suffit ; mais il lui faut cet aliment ; il veut être réveillé par l'imprévu de l'occasion : V agitation est sa vie et sa grâce.

(i) Cbap. \, liv. i.

LITTÉRATURE DE MONTAIGNE. Tl

Il aime la discussion orale. La conférence est pour lui le plus doux plaisir de la vie, et, forcé de choisir, il consentirait, croit-il, plutôt à perdre la vue que l'ouïe et le parler. Il loue les Athéniens et les Romains pour le charme et l'utilité des conférences étahliesdans leurs académies; il loue les Italiens d'avoir, en partie, conservé ces bonnes traditions littéraires. « De notre temps les Italiens en retiennent quelques vesliges à leur grand proufit, comme il se veoid par la comparaison de nostre entendement au leur ( i) . » Yoilà donc bien des raisons d'indulgence envers les orateurs sacrés qui ne discutent pas en pleine académie et qui n'ont pas d'adversaires destinés naturellement à préparer, animer leur réplique. Mais si la conférence ou conversation avec un contradicteur éminent lui profite et l'enchante, si V émulation et la gloire le poussent et V élesvent alors au-dessus de luymême, si l'esprit se fortifie par le contact des esprits vigoureux, et réglés, il s'abâtardit par la fréquentation des esprits bas et maladifs. Il n'est pareille contagion. Montaigne hélas ! sait ce qu'en vaut faune (2). Aussi n'aime-t-il à discuter qu'avec peu d'hommes et pour lui. Car de servir de spectacle aux grands ou faire à l'envie parade de son esprit et de son cacquet, il trouve que c'est

(1) Livre III, chap. vm.

(2) Liv. III, chap. vu.

72 CHA ITRE DEUXIEME.

mestier tres-messéant à un homme d' honneur (i). L'originalité qui est l'essence de Montaigne se révélera constamment dans ses indications, dans ses jugements, dans ses affections, dans ses haines. Il prendra donc à partie l'adversaire inné de toute originalité généreuse, le pédantisme, l'esprit d'imitation, qui allourdissent ou qui uniformisent. Il a cru, dit-il, au début de sa vie que le pédante ou le maglster littéraires n'étaient pas ce qu'imagine le vulgaire ; que les railleries de la foule contre ces graves personnages accusaient bien plutôt l'ignorance des uns que le ridicule des autres. Il a rompu des lances pour leur réputation, leur estant donné en gouvernement. Longtemps a-t-il espéré que les hommes d'élite corrigeraient l'avis du populaire et se mettraient du coté des savants si rudement traités. En ceci il perdait son latin (2) , car du Bellay lui rappelait ce vers :

Mais je liais par surtout uh savoir pédantesque.

Montaigne, en prenant de l'âge, a trouvé que du Bellay et le public avaient une grandissime raison et répète avec Rabelais : Magis magnos clericos nonsunt magis magnos sapientes (3).

(1) Livre III, chap. vu.

(2) Le mot est de Montaigne.

(3) Pardicn, les plus grands clercs ne sont pas les plus fins.

(Rfgniek, Sat. 3.)

Je demeure assez médiocrement convaincu des grandes luttes que Montaigne dut se livrer à luimême avant de se ranger enfin avec le populaire , avec les hommes spirituels de son temps, dans le „ parti qui battait en brèche le pédantisme et le pédant. Les souvenirs du collège de Guyenne n'étaient pas, quoique fort injustes assurément, pour arrêter longtemps Montaigne dans la voie où sa complexion le poussait. Le préambule de cet intéressant chapitre (i) pourrait bien n'être, après tout, qu'une des précautions de bonhomie un peu féline à l'aide desquelles notre auteur se complaît à s'approcher de ses victimes pour s'en donner à cœur joie, sans qu'il ait l'air, d'abord, de les déchirer à belles dents. Aussi, comme il se moque tranquillement des formes empesées des écrivains ou professeurs qui ne travaillent quà remplir la mémoire en laissant l'intelligence et la conscience vtiides. Voici encore un de ses traits ou leçon de littérature et de goût ; vous me direz si le trait ou la leçon ont vieilli, « Tout « ainsi que les oyseaux vont quelquefois à la queste a du grain et le portent au bec sans le taster pour « en faire beschée à leurs petits ; ainsi nos pédants « vont pillotant la science dans les livres et ne la a logent qu'au bout de leurs lèvres pour la dé- « gorger seulement et mettre au vent. >;

(i) Chap. xxiv, liv. I.

Cette épigramme lancée aux érudits et aux littérateurs pillotants du seizième siècle n'avait garde de frapper dans le vide. Professeurs aux écoles publiques, prosateurs, glossateurs, poètes, chacun, c'était la mode alors, faisait assaut de citations, de brocards et d'argumentation. La figure du littérateur disparaissait sous un vestiaire d'emprunt composé d'oripeaux latins et frangé d'apborisines empruntés à toutes les langues. Il fallait, en vérité, avoir reçu de la nature une personnalité bien vivace pour qu'il en restât quelque trace au milieu d'un pareil fouillis.

En train de ridiculiser la doctrine pédante, les habitudes exagérées du temps, Montaigne accentuera bientôt ses apostrophes, et l'école universitaire du seizième siècle sera parfois cruellement dépecée au festin de sa pittoresque critique. Chacun sait comment on disputait au lieu de discuter dans tous les centres scolasiiqu'es; comment l'idée d'autorité en matière d'arts et de science, excellente en soi, nécessaire, avait fini par absorber l'initiative individuelle, le mouvement naturel et la vie, dans les chaires publiques ou sur les bancs des facultés. La stérilité des débats, l'intolérance grossière y prenaient, leplus souvent, laplace des enseignements sérieux ou des controverses utiles. Des provisions de science laborieusement ramassées , qui auraient pu se répandre en semences fécondes sur une jeunesse

attentive, se dépensaient en pure perte; on combattait pour le mot, on oubliait l'idée; la simplicité effrayait , on la tuait sous l'apprêt. La construction du syllogisme préoccupait beaucoup plus d'ordinaire que le fond même de cet argument qui constitue' l'intelligence. On se passionnait à faux par amour de la vérité , mais au moins on se passionnait ! Montaigne , qui aimait les causeries utiles, les conférences courtoises , mais détestait le bruit et se passionnait rarement , imposera silence aux: disputeurs. Il serait prêt à se mettre en colère si le sage pouvait se fâcher. « Nos disputes devroient être deffendues et punies , écrit-il, comme d'aultres crimes verbaux. Nous n'apprenons à disputer que pour contre-dire , et chacun contre-disantet estant contre-dit, il en advient que le fruict des disputes c'est perdre et anéantir la vérité (i). » Plus loin, parlant des a maîtres ès-universités : « Veoidon plus de barbouillage au cacquet des harangières qu'aux disputes publiques des hommes de cette profession? j'aymerois mieux que mon fils apprinst aux tavernes à parler qu'aux escholes delà parlerie. Avez un maistre ès-arts, conférez avec lui, que ne nous domine-t-il et ne nous persuadet-il par la force et la grâce de sa raison, au lieu de mesler à son escrime les injures, lindiscré-

(0 Liv. III, chap. vin, de l'Art, de conférer.

tion et la rage? qu'il oste son chapperon, sa robbc et son latin. Qu'il ne batte pas nos aureilles d'Aristote tout pur et tout crud : vous le prendrez

pour l'un d'entre nous ou pis

J'ayine et honore le

sçavoir aultant que ceux qui l'ont. C'est le plus noble et puissant acquest des hommes; mais j'abhorre le pédant, qui n'est pas un homme mais un livre, qui ne sent pas mais répète... En quelque main le sçavoir est un sceptre ; en*quelque aultre, une marotte (i). w

Cette très-vive attaque contre le pédantisme littéraire, assez méritée cependant , semble un peu trop vive à Montaigne, si tempéré dénature. Pour se la faire pardonner prend-il la peine, en conséquence , de s'accuser malignement lui-même d'une partie des infirmités dont il se moque chez les autres.

« C'est merveille, dit-il, combien la sottise se « loge sur mon exemple : Est-ce pas faire demesme « ce que ie fais en la plus part de cette composite tion? Je m'en vais escornifflant par cy par là, « des livres, les sentences qui me plaisent, non « pour les garder, car je n'ay point de gardoire , « mais pour les transporter en cettuy-cy ; où , à vrai « dire, elles ne sont non plus miennes qu'en leur « première place

(i) Livre III, chap. vin.

« Nous sçavons dire : Cicero dict ainsi ; voylà « les mœurs de Platon ; ce sont les mots mesmes « d'Aristote. » Mais nous, que disons-nous n ouste mesmes? Autant en dirait bien un perroquet, m ,

Ce besoin d'être soi-même qui caractérise Montaigne , qui constituerait sa doctrine , si un tel homme eut pu songer à aligner de la doctrine, ce sentiment profond et naturel, ce goût exquis qui se révèle à chaque ligne , cet amour de l'indépendance des lettres , n'iront jamais néanmoins jusqu'à l'insurrection. Avec Marguerite de Navarre il serait un moment tenté de s'écrier, à propos des nombreuses et diverses provisions qu'on donne à l'esprit. « A recevoir tant de cervelles estrangières et si fortes et si grandes, il est nécessaire que la cervelle d'une homme se rapetisse pour faire place aux autres. » Un moment il enseignerait volontiers que les plantes s'étouffent de trop d'humeur et les lampes de trop d'huile : ainsi fait l'action de l'esprit par trop d'étude et de matière.

Mais ce sophisme d'une comparaison ingénieuse, il le rejette vivement. Nourri des lettres, habitué aux plus fortes études, aux travaux de l'intelligence les plus constants et les plus variés, Montaigne sait, par une victorieuse expérience, que l'usage grandit l'instrument au lieu de le rapetisser, qu'on reste soi en absorbant les autres, que sans des alimens sérieux, l'originalité se stérilise, l'art d'écrire s'aba-

tardit,et que, s'il faut lutter contre le pédantisme, il ne faut pas livrer son temps aux: hasards de l'ignorance et de la fantaisie. Àussi,s'empresse-t-i] bientôtd' ajouter : « Il en va aultrement; car nostreâme s'élargit d'autant plus qu'elle se remplit ; et aux exemples des vieux temps, il se veoit, tout aux rebours, des suffisants hommes au maniement des choses publiques, des grands capitaines et grands conseillers aux affaires d'Estat, avoir esté ensemble très-savants (i). »

Sous la réserve de cette nécessité de consciencieuses études, à défaut desquelles la littérature périt, Montaigne revient continuellement à son idée favorite, l'affranchissement de l'Ecole. Partisan du simple et du vrai, il veut surtout que, pour écrire et pour parler, on aille clairement au but ; qu'on connaisse la valeur des mots, leurs propriétés précises, ce en quoi il excellait lui-même ; et qu'on n'ait pas besoin de recourir à son lexique pour soutenir l'hésitation de sa pensée. Il veut, ce qui n'est pas mal exigeant, qu'on pense avant d'écrire. La vanité littéraire, il la raille, il la bafoue, et, pour que sa boutade atteigne en même temps les universités et les jeunes savants qui s'y bourrent de grec et de latin, il dit de ces derniers : « Ils en dévoient rapporter l'âme pleine , ils ne l'en rappor-

(i) Liv. I, cbap. \xiv.

tent que bouffie, et l'ont seulement enflée au lieu de la grossir (i). » Des sa vanteaux, comme il les qualifie, il ajoute fort plaisamment dans l'idiome périgourdin, qu'ils sont : lettre- férits, ce qui signifie que les lettres leur ont donné un coup de marteau sur la tête. Aussi se plaint-il amèrement, sans s'en étonner, du discrédit où sont tombées les lettres. Sauf des exceptions qu'il vénère et qu'il cite, les lettres ont mérité le peu d'état qu'on en a fait et qu'on en fait encore, car elles ne se trouvent « que par rencontre aux principaux conseils des rois. » Toute littérature, tout enseignement, toute école publique qui n'a pas pour but principal d'améliorer les mœurs, de rectifier le jugement, élever, éclairer la conscience, Montaigne la repousse comme inutile ou comme dangereuse : « A quoi sert la science, si l'entendement n'y est ; si le bien dire n'y engage toujours au bien faire ? » Il ne faut pasattacber le savoir h l'âme, il l'y faut incorporer; il ne l'en faut pas arroser, il l'en faut teindre ; et, s'ilnela cbange et améliore son état, certainement vaut-il beaucoup mieux le laisser la : dangereux glaive qui empêcbe et offense son maître, s'il est en mains faibles, et qu'il n'en connaisse l'usage. Telles sont les maximes du littérateur

(1) Voltaire, qui a imité Montaigne si souvent, dit, en parlant de l'orgueil, clans le conte intitulé la Bégueule :

Bouffi, mais sec, ennemi des chats, Il renfle l'âme et ne la nourrit pas.

moraliste sur la haute mission des lettres ; et c'est pour y avoir été infidèles, aussi bien qu'eu égard à leurs allures ennuyeuses , qu'il s'explique la petite estime oii on les a tenues. Il y cherche une autre raison qui viendrait peut-être de ce que, selon lui, les études en France, n'ayant « quasi aultre but que le prou fit », si ce n'est pour un très-petit nombre de ceux que la Providence a fait naître dans des conditions élevées , mais à qui leur profession ne permet pas de développer leur goût inné pour la littérature, il ne reste plus ordinairement pour s'engager tout a fait à l'étude que les gens de basse fortune qui y questent des moyens à vivre. Dans ce milieu, la science se développe mal; d'après Montaigne, elle s'altère; appréciation dont il ne faut évidemment accueillir qu'une partie. «Si cette « fin de s'enenrichir, quiseule nous est aujourd'hui « proposée, par le moyen de la iurisprudence, de « la médecine, du pédantisme et de la théologie « encore , ne tenoit , nous dit-il , les lettres en « crédit, vous les verriez, sans doubte aussi mar- « miteuses qu'elles furent oneques (i). Il ne comprend pas la science de bien dire, sans le but de bien faire. Ce qu'il lui faut, c'est un plus grand nombre d'Athéniens dans Sparte et plus de Lacédémoniens a Athènes. Ici un continuel exercice de la langue , là basl'exercicc constant de l'âme; ici

(i) Liv. I, chap. xxiv.

des rhéteurs, des musiciens, des peintres ; à Sparte, des législateurs, des magistrats, des empereurs d'armée. A Athènes, des combats de tribune ; à Sparte, le caractère et l'action fortifiés par la discipline. Sa préférence est pour Sparte; il la pousse même un peu trop loin, et sur un mot qui sent le paradoxe, J.-J. Rousseau qui s'est si fréquemment inspiré de la littérature de Montaigne, improvisera une éloquente philippique pour démontrer que le rétablissement des sciences et des arts a été funeste aux mœurs publiques (i ). Les prédilections littéraires de Montaigne sont donc conformes au résultat qu'il se propose en tout : élever en moralisant. Quel dommage, s'écrie-t-il, si les lettres ne nous apprennent nj à bien penser ny à bien faire (2)? Avec ce sentiment sur la littérature, il est facile de pressentir les livres qu'il affectionnera, ceuv dont il conseillera l'étude. Sa vieille âme poisante ne se laisse plus ehatoutiller non-seulement à V Arioste, mais encore au bon Ovide .

(i) Discours de Rousseau à l'Académie de Dijon sur ce sujet mis au concours : Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs. Une phrase de l'humoristique Helvétien suffira comme spécimen : « Il est de la dernière « évidence qu'il y a plus d'erreurs dans l'Académie des sciences « que d ins tout un peuple de Hurons.»

Montaigne préconise aussi la discipline des Perses, qui n'admettait pas les rhéteurs.

(2) I,iv. I, cliap. xxrv.

Les Fables d'Ésope l'intéressent, parce que, derrière leur transparence , il y trouve, pour la plupart « des sens plus vifs, plus essentiels et plus internes » que n'en ont révélé plusieurs commentateurs du fabuliste. Voilà pourquoi il se complaît encore à creuser le mystère. Mais ses amis en poésie il vous les nomme avec entbousiasme. Virgile, Horace, Catulle tiennent de bien loin auprès de lui le premier rang. On sent qu'il a vécu dans la familiarité de ces maîtres, qu'il les compare, les apprécie, les particularise sans efforts et sans bésitation. C'est de la plus baute critique, c'est un mot pour caractériser un poëme, une ligne qui trace un parallèle, classe et distingue les esprits. Il dit des Géorgiques : l'ouvrage le plus accompli en poésie; de Y Enéide, par comparaison, « l'aucteury eust donné encores quelque coup de pigne ( i ), s'il en eust eu loisir ». 11 aime aussi Lucien et le pratique volontiers « non tant pour son style, que pour sa valeur propre. » Aucune nuance ne lui échappe. Térence le séduit par le tour fin de la pensée, par sa muse tranquille et douce, par la mesure, l'élégance , par la vérité de ses peintures, par la vie qui règne en ses portraits. « A toute heure nos actions me rejettent à lui ». Il le qualifie en passant : « la mignardise et les grâces du lan-

(i) Peigne.

gage latin et concourt puissamment à le naturaliser français. » Beaucoup moins sympathique à Plante, dont la grossièreté, l'immoralité intentionnelles le repoussent ; dont les vers désordonnés et boiteux et ne peulvent se remettre sur pied ; » il le juge,1 malgré sa verve comique, encore plus inférieur à Térence que Lucrèce ne l'est à Virgile (i). L'atticisme , la douceur, la beauté, soutenues des épigrammes de Catulle, lui plaisent autrement que « tous les aiguillons de quoy Martial aiguise la queue des siens. » Il n'aime ni l'effort, ni l'apprêt. Catulle se fait sentir sans s'émouvoir, Martial se démène et se guindé (2). Avec ce tact si sûr, cette

(1) Montaigne désirait demeurer convaincu que Scipion et son a un Lélius se cachaient sous les meilleures comédies de Térence; il ne voulait pas qu'on le deslogeat de cette croyance, et disait de Térence en le comparant à Plaute : « Cettuy-cy « sent mieux son gentilhomme. » Le dix-septième siècle adopta l'opinion de Montaigne. Térence fut son poète favori. La Harpe, au dix-huitième, pense aussi comme pensait Montaigne. Diderot admire Térence , mais il ne veut pas qu'il sente son gentilhomme ni qu'il ait rien emprunté à Lélius ou à Scipion. On sait tout ce que lui doit Molière.

(2) Son affection pour Catulle ne l'empêchait pas de reconnaître que parfois les ornements trop recherchés de la forme faisaient perdre de vue la matière et s'arrêter aux hroderies. La Harpe a sanctionné, sur Catulle, le jugement et le goût de Montaigne, en faisant remarquer toutefois que parmi ses épigrammes quelques-unes sont indignes de lui; il aime mieux ses madrigaux. Au reste, Montaigne par le mot

prédilection pour la force au repos , pour l'emploi des moyens naturels, il n'est pas difficile de pressentir son jugement sur l'Arioste. Peut-être est-il un peu sévère envers cet audacieux poëte, qui a sa place désormais , ainsi que la donne le temps, à l'abri de l'enthousiasme irréfléchi, du dénigrement systématique.

Mais si l'on tient compte de l'époque oii vivait Montaigne, de l'engouement des hommes de la renaissance pour le chantre lascif de Médor, d'Angélique et de Rolland furieux ; pour le poëte qui incidentait sans trêve le roman , qui coupait , reprenait ses récits, afin de surexciter l'intérêt ; qui non content d'entraîner ses lecteurs à la suite de ses héroïnes a demi nues et de ses héros déshabillés, appelait encore au secours de son drame l'incessante répétition de la fiction et du conte; qui introduisait dans l'art, quoique d'une façon séduisante, les moyens scéniques compliqués; si on songe que les romantiques de l'époque comparaient, en le préférant, l'Arioste à Virgile, on comprendra que Montaigne soit resté ferme, à cet endroit, dans la ligne classique et qu'il ait réagi contre un pareil égarement : « Que diroient-ils ( les contemporains « de Virgile ) de la bestiseet stupidité barbaresqlies

êpigramnies Indiquait surtout ici le ;;enre d'esprit et le trait.

« de ceux qui luy comparent, à cette heure, « Arioste, et qu'en diroit Arioste luy-mesme?

0 seclum insipiens et inficetum (i) !

Suit le parallèle sommaire de Y Enéide et du* Furieux. « Celuy-là, on le veoit aller à tire d'aile, « d'un vol hauct et ferme, suyvant tousiours sa « poincte ; cettuy-cy , voleter et sautteler de conte « en conte , comme de branche en branche , ne se « fiant à ses ailes que pour une bien courte trace verse et prendre pied à chasque bout de champ, « de peur que l'haleine et la force luy faille. »

Excui susque bines tentât (2).

11 était conséquent avec lui-même , ce génie de la mesure et du vrai, quand il gourmandait à la fois les admirateurs exagérés de l'Arioste et les imitateurs serviles d'Aristote; quand il rejetait aux contes de nourrice , et encore les trouvait-il insipides pour tous les âges, les Amadis et telles sortes descripts ; quand il bafouait à chaque instant, la littérature pédantesque et incolore de son temps ; quand par son propre exemple, il voulait rengager dans une voie française; quand, pour ne

(1) 0 siècle sans jugement et sans goût ! (Catulle, xliii.) (a) Et il lente de petites courses. ( Virg., Géovg., IV, ig4)-

Deux citations, on le remarquera, tirées, pour combattre un

poêle vulnérable, îles deux poètes préférés.

pas dépasser le but , il se montrait réformateur et classique à la fois ?

. L'amour est le nerf des poètes. Aussi Montaigne se demande - 1 - il qui a pu « mal mesler Pallas et les Muses avec Vénus , et les refroidir envers l'Amour. Car il ne voit aucunes divinités qui aillent mieux ensemble et s' entredoivent davantage. « Qui ostera aux Muses les imaginations amoureuses, leur desrobbera le plus bel entretien qu'elles ayent et la plus noble matière de leur ouvrage ; et qui fera perdre à l'Amour la communication et service de la poésie, l'affoiblira en ses meilleures armes : par ainsi n on charge le dieu d'accointance et de bienvueillance, et les déesses protectrices d'humanité etdeiustice, du vice d'ingratitude et de mescognoissance. Je ne suis pas de si long temps cassé de l'estatet suitte de ce dieu que ie n'aye la mémoire informée de ses forces et valeurs ;

Agnosco veteris vestigia flammœ (i) ;

il y a encorcs quelque demourant d'esmotion et chaleur après la fiebvre :

Nec miJri deficiat calor hic, hiemantibus annis (2) !

(1) Je reconnais la trace d'une ancienne passion. (Virg., Enéide, IV, a3).

(2) Que cette chaleur ne m'abandonne pas dans l'hiver de ma vis.

Tout asseiché que ie suis et appesanty , ie sens encores quelques tiecles restes de cette ardeur passée :

Quai Falto Egeo, perche Aquilone o Nota Cessi, che tutto prima il vol.se e scosse, Non s'acchela egli pero, ma 7 suono e 7 moto Ritien deW onde anco agi ta te e grosse (i).

mais, de ce que je m'y entends, les forces et valeurs de ce dieu se treuvent plus vifveset plus animées en la peincture de la poésie, qu'en leur propre essence ,

Et versus digitos habet (4) :

elle représente ie ne sçais quel air plus amoureux que l'amour mesme. Vénus n'est pas si belle toute nue, et vifve, et haletante, comme elle est icy chez Virgile :

Dixerat; et niveis hinc atque hinc diva lacertis Cunctantem amplexu molli fovet. Ille repente Accipil solitam jlammam ; notusque medullas Int ravit calor, et labefacta per ossa cucurrit : Non secus atque ohm tonitru quum rupta corusco Ignea rima micans percurrit lumine nimbos. En verba locutus,

(i) Ainsi la mer Egée, bouleversée parle Notusou l'Aquilon, ne s'apaise pas après la leinpête; longtemps irritée , elle s'agite et murmure encore. (Torq. Tasso, Gierus. liberata , c. xn, st. 63.)

(4) Le vers a des doigts. ( Juv., IV, 196.)

0[>talos de lit amp/exus ; placidumque petivit Conjugis infusus gremio per metnbra soporem (i). »

Toutefois, ce charmant tableau n'a pas entièrement trouvé grâce devant le bon sens de Montaigne. 11 connaissait le ménage du forgeron boiteux et de sa volage compagne. Il avait sur le mariage, d'ailleurs , des idées qui devaient influencer sa critique; aussi s'empresse- t-il d'ajouter à la suite des vers de Virgile : « Ce que j'y treuve à considérer, c'est « qu'il la peint un peu bien esmue pour une « Vénus maritale : en ce sage marché, les appétits « ne se treuvent pas si folastres, ils sont sombres « et plus mousses. L'Amour hait qu'on se tienne « ailleurs que par luy et se mesle laschement aux « accointances qui sont dressées et entretenues « sous aultre titre, comme est le mariage : l'al- « liance, les moyens y poisent par raison, autant « ou plus que les grâces et la beauté. On ne se

(i) Elle dit; et, comme il balance, la déesse passe autour de lui ses bras blancs comme la neige, et le réchauffe d'un doux embrassement. Aussitôt Vulcain sent renaître son ardeur accoutumée ; un feu qu'il connaît le pénètre et court jusejue dans la moelle de ses os. Ainsi un éclair brille dans la nuée fendue par le tonnerre, et parcourt de ses rubans de feu les nuages épais dans la région de l'air... Enfin, il domine a son épouse les embrassements qu'elle attend, et, couché sur son sein, il s'abandonne tout entier aux charmes d'un paisible sommeil. (Virgile, Enéide, VIII, 387, 3g2, traduction de Bernardin de Saint-Pierre, préambule de \\4rcadie).

« marie pas pour soy, quoy qu'on die; on se marie « autant ou plus pour sa postérité, pour sa face mille. » Théorie, sur l'amour dans le mariage, qui nous ramène involontairement à ce que nous avons dit de Montaigne considéré comme homme marié.

De le suivre dans tous ses ouvrages, quand il parle littérature, ce ne serait pas une fatigue assurément; mais ce serait peut-être un peu développer un des côtés de cette étude. Nous croyons devoir, cependant, quelques instants encore, nous arrêter avec Montaigne au milieu de ses poètes favoris. S'il chérit la grâce en poésie, en cette matière comme en tout ce qui est du domaine de l'esprit , il cherche le sens; il veut qu'on ait une pensée, une visée certaine, le moyen et le but; et, s'il fallait absolument choisir, il sacrifierait au besoin la grâce, l'élégance à la force : le mérite de la substance le rond indulgent pour la forme : il l'a prouvé en parlant de Lucain.

La poésie de Lucrèce le séduira par sa vigueur, à ce degré que, dans une circonstance il l'égalera passagèrement à Virgile, son plus grand poète et dont le chantre impie de la nature des choses est si éloigné de tout point. Comparant, en effet, la scène d'amour conjugal entre Vénus et Vulcain décrite par Virgile, au tableau passionné des amours de Mars et de Vénus que

90 CHAPITRE DEUX1ÈMK.

Lucrèce nous a laissé, il n'hésitera pas, étant connus les personnages, à estimer que Lucrèce est plus logiquement dans le sujet : « Ce que Virgile dict de Vénus et de Vulcan, Lucrèce l'avoit dict plus sortablement d'une iouïssance desrobbée d'elle et de Mars :

Belli fera mœnera Mavors Armipotens régit, in gremium qui sœpc tuum se Rcjicit, œtcmo devinctus vulnere amoris;

Pascit amore avidos inhians in te, dea, visas, Eque trio pendet resupini spiritus ore : Hune tu, diva, tuo recubantem cor pore sancto Circumfusa super, suaveis ex ore loquelas Funde (i).

Quand ie rumine ce rejicit, pascit, inhians, molli, fouet , medullas, labefacta, pendet, percurritf

et cette noble circumfusa, mère du gentil infusus, i'ay desdaing de ces menues poinctes et allusions verbales qui nasquirent- depuis (2). A ces bonnes

(1) Mars, ce Dieu puissant par les armes, qui préside aux cruels exercices de la guerre, se rejette souvent sur ton sein, dompté qu'il est par la blessure éternelle de l'amour... Ah», sorbe en toi, déesse, il nourrit d'amour ses yeux avides, et> en se renversant, il est, comme suspendu à ta bouche. Lorsr. qu'il repose ainsi sur ton corps sacré, ô déesse, enlace-le. dans tes bras, et laisse échapper des plaintes caressantes,. (Lucrèce, I, 23. )

(2) On remarquera que Montaigne tout entier au charme de ses deux lectures, cite ici tour à tour et les mots de Lucrèceet les mots de Virgile dans ces deux scènes amoureuses.

gents (i), il ne falloit d'aiguë et subtile rencontre : leur langage est tout plein et gros d'une vigueur naturelle et constante : ils sont tout épigramme ; non la queue seulement , mais la teste, l'estomach, et les pieds. Il n'y a rien d'efforcé, rien de traisnant, tout y marche d'une pareille teneur : Contextus virillis est ; non sunt circa floscidos occupait (2). Ce n'est pas une éloquence molle, et seulement sans offense : elle est nerveuse et solide, qui ne plaistpas tant, comme elle remplit et ravit; et ravit le plus les plus forts esprits. Quand ie veois ces braves formes de s'expliquer, si vifves, si profondes, ie ne dis pas que c'est Bien dire, ie dis que c'est Bien penser. C'est la gaillardise de l'imagination qui eslève et enfle les paroles : Pectus est qaod disertum facit (3) ; nos gents appellent ingénient, langage , et beaux mots, les pleines conceptions. Cette peincture est conduicte, non tant par dextérité de la main, comme pour avoir l'obiect plus vifvement empreinct en lame (4). *»

(1) Virgile et Lucrèce.

(2) Solide esl leur discours; ils ne songent pas à se couvrir de petites fleurs. (Sénèque, Epist. 33.)

(3) C'est le cœur qui fait l'éloquence. ( Quinlilien, X, 7.)

(4) Liv. III, chap. v, page 442. Là encore, la critique de Montaigne a fait autorité. La verve, la vigueur, l'originalité de Lucrèce poêle sont louées dans les écoles modernes ainsi que les louait Montaigne. Voir une remarquable notice sur le génie de Lucrèce et le talent de Catulle par M. Pierron, professeur au lycée Saint-Louis, Litt. romaine, page 36o et suivantes.

L'amour, comme moyen scénique, devait faire, soixante ans après, la plus grande gloire du Cid et racheter ses nombreuses imperfections. Pierre Corneille, lecteur assidu de Montaigne, par la création de Chimène se chargeait de poétiser l'amour, réconciliant ainsi, suivant le désir de notre critique, Pallas et les Muses avec Vénus. Le Cid parlera la langue universelle, rendra « aux muses le plus bel entretien qu'elles ayent, » la plus noble matière de leur ouvrage, et fera oublier, en faveur d'un amour héroïque et profond, les antithèses fatigantes, les vulgarités qui font tache aux grandeurs sublimes du drame.

La vérité dans les observations, la profondeur dans les peintures, la concordance entre le mot et la pensée, ces qualités de premier ordre que Montaigne vient d'analyser le ramènent vers son bon compagnon Horace, dont il nous dit ce mot encore :

m Horace ne se contente pas d'une superficielle expression, elle le trahiroit; il veoid plus clair et plus oultre dans les choses; son esprit crochette et furette tout le magasin des mots et des figures, pour se représenter; et les luy fault oultre l' ordinaire, comme sa conception est oultre l'ordinaire. Plutarque dict(i) qu'il veid le langage latin par les choses : ici de mesme; le sens esclaire et

(i) Vie de Démosthène, chap. i.

produict les paroles , non plus de vent , ains de chair et d'os; elles signifient plus qu'elles ne disent (i). »

Parmi les poètes contemporains Montaigne ne, fait pas un choix moins judicieux. Michel de l'Hospital, Jean Daurat (2), Théodore deBèze, voilà pour les Français poétisant en latin. Ronsard, ajoute-t-il, excelle aux vers français (3). Le premier, Montaigne avait compris le rôle de Ronsard dans la langue de la renaissance.

Ronsard, qui tenait en commande la cure d'Évailles, en Vendômes, figura dans la guerre civile en France, et dans le Maine : il s'était mis à la tète de la noblesse catholique du Vendômois, pour repousser les bandes protestantes qui saccageaient les églises des campagnes. (A? Thou, 1. x\x. Bèze, 1. vu.) 11 servit la cause catholique de la plume ainsi que de l'épée, et trouva des inspirations éloquentes contre les novateurs qui prêchaient :

Une doctrine armée,

Un christ empistolé, tout noirci de fumée, Qui, comme un Méhémet, va portant en la main Un large coutelas rougi de sang humain.

(i) Loc. cit.

(a) Né en Limousin vers i5io-i56o, professeur au collège de France, en grande réputation pour ses vers grecs et latins, Ronsard fut son élève favori.

(3) Liv. II, chap. wir.

En dehors de la France, Montaigne ira chercher le Tasse pour le placer au premier rang de cette galerie des poètes vivants. Avec une sûreté dégoût que rien ne saurait détourner et une autorité que les siècles ont consacrée, il dégage la gloire du Tasse de toutes les renommées bruyantes du moment; il l'aime, le visite, le lit et le caractérise en quelque mots, avec ses beautés magnifiques, ses défauts ou ses incorrections. D'autres viendront, et des plus écoutés, qui feront plus tard à Torquato Tasso une merveilleuse figure, encadrée de gloire et de rayons, comme il n'en resplendit jamais autour du front d'aucun poëte. Quelques-uns, au contraire, le déclareront fade, redondant, vide et moins inspiré que rhéteur. Nul ne sera dans la justice littéraire. Montaigne seul aura, dès l'apparition de l'ouvrage, admiré le génie, précisé les lacunes, et constaté les causes qui motivent l'imperfection. Sans aucun doute, le chantre de la Jérusalem délurée devait séduire à la fois la raison et l'imagination de Montaigne. Elévation et substance de la matière ; liaison des idées, saines doctrines, noblesse et coloris du style, vigueur des tons; grandeur des conceptions, enchaînement des brillants épisodes à la marche de l'action principale ; histoire, géographie, choc et mouvement des races, science de la navigation et de la guerre , toutes ces nourritures et tous ces charmes de l'esprit sont

prodigués aux lecteurs de Clorinde, deTancrède, de Renaut et d'Armide. Loin de prendre terre à chaque instant, en compagnie de l'Arioste, le Tasse engagé dans les voies de Virgile, « vole aussi à tire d'aile, d'un vol haut et ferme, suivant toujours sa pointe; » plus majestueux, plus libre et plus hardi à mesure qu'il approche du but marqué par son inspiration. Mais le Tasse, s'inspirant aux sources de l'antique, y altère souvent son originalité si tendre, si attrayante et si mélancolique. Homère, Virgile , ont à peine eu le temps de changer de tunique pour passer de leurs divins palais dans les créations du poète italien. On les y retrouve incorporés à chaque stance , à chaque situation , avec leur forme primitive. Tacite, l'historien Josèphe, pour concourir à l'édifice élevé par le Tasse, deviennent, à leur tour, des matériaux de poésie à travers lesquels on distingue encore fort clairement leur prose vigoureuse (i).

(i)Soliman,lesultan des Turcs, Argant le Circassien, l'Amazone Clorinde osent sortir seuls des remparts de la Jérusalem musulmane; ils embrasent les tours, les machines des chrétiens assiégeants, font des chrétienssurpris un grand carnage, et rentrent triomphants dans la ville assiégée(Ze Tasse, chants XI et XII). A la place de ces héros de convention, mettez Tephtcc, Mégassqre, Chagiras, trois vrais héros, troisJuifs de la Jérusalem assiégée par Titus, et vous retrouvez trait pour trait, presque mot pour mot, le dramatique épisode. (Hist. Josep. et Tacite).

96 CHAiMTRE DEUXIÈME.

C'est que le temps ou la possession de lui-même ont manqué à l'infortuné poëte pour fondre ces éléments divers au creuset de son propre génie, pour s'assimiler, avec son droit et sa grâce, les immortels modèles qui posaient devant son pinceau (i).

Au dix-huitième siècle Métastase et Voltaire n'en placeront pas moins le Tasse au-dessus de tous les chantres épiques.

Métastase admire sans réserve « ce poëme divin, qui séduit, charme, entraîne et inspire la plus respectueuse admiration. »

Voltaire, de même que Métastase, si bon juge d'ordinaire en matière de littérature, ne se contentera pas de classer le Tasse à coté d'Homère et de Virgile : le Tasse est allé, pour lui, « bien au

(i) Alphonse d'Esté le fit enfermer, sept ans, dans une maison de fous à Ferrare, de iSyg à i586. Rendu à la liberté, le Tasse lutta jusqu'à sa niort entre la raison et la folie. Il refit sa Jérusalem délurée autant pour corriger quelques-uns des défauts qu'a signalés Montaigne que pour en retrancher tout ce qui était eu l'honneur de la maison d'Esté, de laquelle il avait reçu un si cruel traitement; mais ce nouveau livre, que le Tasse intitula « La Medesima Jerjusalemme conquis tat a, et qui, malgré des vers charmants, trahit l'affaiblissement des facultés intellectuelles du poëte (Rome, i5oT ; Parigi Abel d'Angelier, ioçp), est bien inférieur au. premier, qui conserve ainsi tous ses droits à la critique et aux éloges de Montaigne.

Le Tasse on le sait, mourut à Rome en i5o5, au moment d'être solennellement couronné au Capitole.

« delà d'Homère; il a peint ce qu'Homère erayon- « nait seulement. Avec plus de variété , ses héros « ont tous des caractères différents comme ceux « de Y Iliade. Mais les caractères sont mieux an- « nonces , plus fortement décrits et mieux soute- « nus. Car il n'en est pas un qui ne se démente chez « le poète grec et pas un qui ne soit invariable dans « l'italien (1). »

De la critique passionnée des détracteurs du Tasse nous avons dit un mot, et chacun d'ailleurs la connaît.

Montaigne a visité à Ferrare son cher Torquato Tasso; il a contemplé, dans son malheur, ce glorieux inspiré dont la raison n'avait pu résister, dit-on , aux orages d'un sentiment d'amour, et sur ses tablettes de voyage il inscrit cette note célèbre : « L'un des plus judicieux, ingénieux et des plus formez à l'air de l'antique et pure poésie qu'aultre poète italien ait jamais été, Torquato Tasso. Je l'ay vu fou, se survivant à luy-mesme, meseognoissant et soy et ses ouvrages, lesquels, sans son sceau et toutefois à sa veue, on a mis en lumière, incorrigez, informes (2). Tels qu'ils sont, ces ouvrages de « pure poésie » figurent parmi les plus appréciés

(1) f'oy, le Tasse, édition de Panekoucke, 1775. (a) Liv. II, chap. XII, Essais. Le Tasse élait né à Sorrente, en 1 544-

de Montaigne, qui leur emprunte de délicieuses stances pour en décorer ses Essais.

Si du domaine particulier des romanciers, des satiriques, des poètes et des auteurs comiques, nous abordons une littérature plus grave, au moins ayant pour visée des sujets plus généralement sérieux ; si nous abordons le champ des lettres philosophiques, quelles leçons de goût, de direction ne tirons-nous pas de Montaigne? Quelle finesse d'aperçus; quel charme de langage! Montaigne est là chez lui , et vit-on jamais d'intérieur plus aimable? ses hommes, on le sait, sont Plutarque et Sénèque ; mais ils ne sont pas seuls en commerce dans sa librairie. Tous deux ont, pour son humeur, cette commodité notable qu'ils traitent la science « à piesces descousues », qu'ils ne demandent pas l'application d'un travail continu et dont il se déclare incapable. Ce qu'il préfère dans leurs œuvres, ce sont « les épistr'es *» de Sénèque, les « opuscules » de Plutarque (2); c'est, nous dit-il, la plus belle et la plus profitable partie de leurs écrits. Ce qui lui plaît surtout, dans ces livres des deux mora-

(2) Les Opuscules ou œuvres morales de Plutarque, publiées en latin sous ce titre : Opusculu moralia Plut*irchi Chaercmuei, Lugduni, Gryphius, i54y, comprennent dix volumes in-8°, dans la traduction d'Amyot, édition de 1 -85. Les Opuscules étaient les Essais de Piutarque, Questions et propos de table, ou causeries philosophiques, etc., etc.

listes, c'est qu'on peut les prendre, les quitter où l'on veut, car les sujets examinés ne sont pas nécessairement dépendants les uns des autres. Les lecteurs des Essais comprendront «H merveille, de lapart de Montaigne, la raison d'une semblable préférence. Il suit la vie de Plutarque et de Sénèque; il nous les montre presque contemporains ; l'un et l'autre précepteurs de deux empereurs romains ; l'un et l'autre venus de pays étrangers (i); l'un et l'autre riches et puissants; se rencontrant « en la pluspart des opinions utiles et vrayes. » Voici d'ailleurs leur parallèle intellectuel : « Leur instruction est de la cresme de la philosophie, et présentée d'une simple façon, et pertinente. Plutarque est plus uniforme et constant ; Sénèque plus ondoyant et divers. Cettuy-cy se peine, se roidit et se tend, pour armer la vertu contre la foiblesse, la crainte et les vicieux appétits; l'aultre semble n'estimer pas tant leurs efforts, et desdaigner d'en haster son pas et se mettre sur sa garde. Plutarque a les opinionsplatoniques, doulcesetaccommodablesà la société civile; l'aultre les a stoïcques et épicuriennes, plusesloignées de l'usage commun, mais, selon moy, plus commodes en particulier et plus fermes. Il pa-

(i) Plutarque, né à Chéronée , en Béotse, l'an 48 de J.-C, précepteur et minisire de l'empereur Trajan. — Sénèque, né l'an 3 de J.-C, à Cordoue, Espagne, précepteur et ministre de l'empereur Néron.

raist en Sénèque qu'il preste un peu à la tyrannie des empereurs de son temps, car ie tiens pour certain que c'est d'un iugement forcé qu'il condemne la cause de ces généreux meurtriers de César; Plutarque est libre par tout ; Sénèque est plein de poinctes et saillies; Plutarque, de choses : celuylà vous eschauffe plus et vous esmeut ; cettuy-cy vous contente davantage et vous paye mieulx; il nous guide, l'aultre nous poulse (i). »

On ne peut qu'admirer et relire.

L'amour persévérant que Montaigne portait à Plutarque et a Sénèque sera facilement compris de tous ceux qui ont plus ou moins pratiqué ces moralistes philosophes. Évidemment Montaigne n'avait pas, sur les actes politiques de Sénèque, adopté le jugement de Tacite ou de Dion Cassius. Il pensait sans doute, comme le bon Amvot, que le philosophe Sénèque avait été surtout maltraité « par les mesdisants de son Néron » ; et s'il faut convenir que ces médisants avaient le droit d'être nombreux, il est peut-être équitable aussi de remarquer que, dans la situation terrible que Néron faisait à ses ministres, il faudrait des preuves bien certaines de leur participation volontaire pour les rendre responsables de crimes que vraisemblablement ils n'ont pu empêcher. Amyot, qui fait la part des faiblesses humaines dans

(i) Liv. II, chap. x.

Sénèque, par comparaison avec le sage et inflexible Thraséas, le défend néanmoins avec énergie sur le général de sa vie, sur la concordance parfaite qu'il remarque en lui, entre le précepte et l'exemple^ et, ~ s' attaquant à Dion Cassius, détracteur acharné de Sénèque , il invoque , pour repousser ses diatribes , l'opinion de « tant de doctes anciens et modernes », et « serait bien aisé, ajoute-t-il, celui qui vouldrait tailler à Dion unerobbe de son drap, descouvrir en lui beaucoup de choses impertinentes et mal séantes au nom dont il fait profession (i). »

Sénèque et Plutarque se sont, en effet, ainsi que le rappelle Montaigne, rencontrés dansle sujet de plusieurs de leurs études morales. Mais on comprend, en lisant les œuvres du dernier, que Montaigne ait pu souvent s' écrier : « Plutarque est mon homme. » Jamais, a mon sens, de telles affinités d'esprit, de goûts et d'habitudes n'ont, à travers les siècles, réuni plus complètement deux hommes de génie. Un parallèle détailléentre Montaigne et Plutarque, outre qu'il exigerait, pour la comparaison de leurs travaux, de leur humeur, de leurs allures, un développement qu'une appréciation sommaire ne saurait comporter et qui aurait besoin, pour s'accréditer, dune autorité que nous n'avons à aucun titre, ne rentre pas assez intimement dans le cadre res-

(r) Amyot, Vie de Sénèque.

treint de notre examen littéraire. Qu'il nous soit permis néanmoins, de faire remarquer combien Montaigne a dû se laisser entraîner vers Plutarque. S'il est vrai qu'en conférant avec les morts célèbres, on s'arrête de préférence auprès de ceux qui ont pensé, qui ont parlé, qui ont agi, qui ont écrit, comme on pense, comme on parle soi-même, comme on est disposé à agir, comme on voudrait pouvoir écrire, il est facile de comprendre que Montaigne ait dû, en effet, vivre avec l'âme de Plutarque, s'arrêter devant son génie, qui le touchait par tant de points. Et quand on écrit comme Montaigne,- et qu'on se remet, après seize cents ans, à discourir à la façon de Plutarque, il est juste de dire que c'est le génie qui reprend une conversation interrompue. A tous ceux qui ont lu dans les œuvres morales de Plutarque, L'art de nourrir (élever) les enfants ; les traités sur : La Cliolère ; La force de l'Imagination; Le Mentir ; La Tristesse; La tranquillité de V Ame et de V Esprit ; Comment il faut lire les poètes; Quels animaux sont les plus avisés ; La pluralité des Amis, etc., il ne faudra pas demander la raison des affinités que j'indique. Avant de s'être retrouvé dans Plutarque, Montaigne avait dans l'âme et dans l'esprit, avec son tour particulier et le souffle du monde nouveau , les pensées, les observations, la raison pratique et le sens qui firent du philosophe lettré de Chéronnée

un écrivain sans égal pour son temps. Mais à côté des affinités signalées se rencontrent aussi des contrastes significatifs. Vainement dans Montaigne chercheriez-vous, la lanterne à la main , quelques pages sérieusement consacrées à la louange de la femme. C'est l'épigramme qui abonde, et le chapitre des trois bonnes femmes n'est lui-même qu'une spirituelle injustice. Chaque ligne, au contraire, chaque mot, chaque nuance du cœur et de l'esprit respire chez Plutarque la haute estime de la femme. Pour réfuter l'opinion de Thucydide, qui prescrit l'obscurité aux femmes eu égard à leur infériorité, le grave et aimable Plutarque fait un chapitre sous ce titre : Des vertueux faicts des femmes (i), dans lequel il assigne une large part de vertu, de dévouement, d'intelligence et de force à celles qui ont déjà le privilège de la grâce et de la beauté. Le monde romain, presque sans exception, fournit son contingent au panégyrique du sage, et nos grand' mères les Gauloises y sont traitées fort galamment. Même sentiment, même tempérament ont dicté a Plutarque les Préceptes sur le Mariage. Vous savez ce que pensait là-dessus, ce que disait Motaigne. Ce ne sont Ma, au reste, que des différences de foyer qui donnent raison à nos appréciations sur la température conjugale de Montaigne

(i) OE livres morales, éditions 1783-1787 : tora. 4»pager47«

et sur l'influence de cette température par rapport à certains jugements. Montaigne avait été amené à écrire qui! un bon mariage se conduit sans la compagnie de l'amour, et il se privait le plus qu'il le pouvait de la compagnie de Françoise de la Chassaigne, bien qu'elle ne représentât pas précisément l'amour. Plutarqiie adorait sa femme Timoxène, et il se plaît à nous le dire. La naissance a beau être heureuse, si le mariage ne l'est aussi, tout le bonheur de l'homme est perdu (r). En dehors de ces points où la divergence nous paraît être le résultat de situations contraires, jamais deux: hommes intellectuels n'ont été plus semblables. Plutarque a vécu dans Montaigne. Leurs procédés littéraires sont jumeaux, pour ainsi dire, de même que leurs habitudes morales. Si l'homme moral nous apparaît chez Plutarque, qui s espie sans cesse, ainsi que nous le confesse également Montaigne pour lui-même, le lettré nous apparaît dans' Plutarque s'approvisionnant à la façon dont nous parle Montaigne. Plutarque à Chéronée, à Rome, partout où son destin le pousse, enregistre lui aussi ses pensées , heure par heure , les dépose sur ses tablettes pour en décharger sa mémoire et les coordonner à l'occasion. C est la mise au rôle de Montaigne. « lai recueilli , écrivait Plutarque à son disciple Pac-

(i) Plutarque, Hommes illustres, tom. II, etc.

cius, jeune noble de Rome, afin de ne pas vous faire attendre , quelques sentences touchant la tranquillité de l'esprit, compilées de longue main pour mon particulier » Cette coordination ra-* pide des sentences éparses de Plutarque a produit assurément un de ses plus admirables traites : De latrahamllitê de F aine et du repos de V esprit.

Par la verve, par l'imagination, le naturel, la grâce et aussi par une causticité douce, qualités innées de l'écrivain, Montaigne nous paraît cependant avoir laissé bien loin derrière lui son illustre devancier Plutarque.

Amyot, en expliquant naïvement, par les différences atmosphériques , les différences organiques entre les Athéniens et les Béotiens, les premiers grêles de corps et du plus vif esprit ; les autres, au contraire, plus charnus et plus lourds de pensée, n'attribue naturellement à Plutarque que le côté charnu du tempérament béotien, et dit de lui pour l'esprit : « Ains comme ,

Entre buissons et épineux halliers Naissent les fleurs des tendres violiers,

ainsi d'une terre coustumière de produire des gens de grosse paste, comme on dit, et plus propres à la guerre qu'aux lestres, nasquit Plutarque en la ville deChéronée proche de Labadie (i). »

(r) Pinclare, Epaminondas, Plutarque, tous les trois Béo-

IUG CHAPITRE DEUXIÈME.

Si pour n'être pas né en Béotie, Montaigne n'en avait pas moins le corpspoisant et lourd, vous savez également ce qu'était son esprit. Plutarque nous dit de lui-même, à chaque instant, qu'il aimait les lieux retirés pour y penser, pour y écrire. Il se fût souvent enfermé dans la librairie de Montaigne. Plutarque assaisonnait d'une gaieté douce la gravité de ses études; il n'avait rien de pédantesque ou de morose. Ferme dans la pratique et dans renseignement de la vertu, il la voulait, pour qu'elle fût en rapport avec l'homme, ni trop austère ni trop inabordable.

A ces divers points de vue, vous pressentez ou vous savez quel a été Montaigne. Sobre et tempérant dans sa vie, comme le philosophe périgourdin, Plutarque soignait, de même que Montaigne, sa tenue extérieure, de manière à ce qu'elle répondît, mais sans affectation aucune, à l'idée qu'on doit se fane d'une vie hien réglée1. Ainsi que Montaigne, il avait conservé l'amour du sol natal ; comme lui, et beaucoup plus que lui, mêlé aux affaires publiques, il n'aspirait qu'à se débarrasser de ses charges pour revenir à Chéronée. « Quant à Plutarque, nous dit encore Amiot, ayant séiourné longuement

tiens, constituent d'assez heureuses exceptions à la réputation traditionnelle, et probablement fort injuste, qu'on avait faite à leur pays-. La réputation restera néanmoins. La tradition ne saurait avoir tort.

en Italie, et dedans Rome, ce ne luy osta point toutesfois le souvenir du doux air de la Grèce et de la petite ville de sa naissance; ains sentant, de fois à autre, lespoinctes d'vne sentence d'vn poëte ancien, lequel dit que :

En tout pays où nous auons peu naistre, Je ne scav quoy de douceur on sent eslre, Qui laisse en tous un joyeux souvenir, Et l'apelit d'y vouloir revenir;

Il se retira en Grèce, à Ghéronée, où il fut honorablement accueilli, et passa dans un repos fécond pour la postérité le reste de ses jours (i). »

Qui ne fait, en lisant ces lignes, un retour sur notre Montaigne confessant, dans sa vie publique, qu'il n'est point né pour les cours; aspirant à terminer en homme de bien ses diverses magistratures, pour se recueillir avec les lettres, dans son manoir paternel, et réalisant son projet, ainsi que nous l'apprennent ses Essais, ainsi que l'heure en est marquée par l'inscription écrite de sa main sur les murs de sa chère retraite : Anno Christ i M.D.LXXI. sEI. ?>$ pridie calend. Mari., etc inscription

(i) Plutarque voulut bien néanmoins accepter des fondions publiques dans sa ville natale. Il s'y dévoua aux plus modestes emplois, de même qu'il en fut un archonte éminent. L'activité de son esprit et son amour pour Chéronée lui faisaient considérer, par comparaison avec sa \ie passée, ces occupations comme un repos relatif.

votive à laquelle se conforma Montaigne pour la plus grande partie de son existence, à dater de iSyi; car, si les incidents d'une époque agitée, la fonction de maire de Bordeaux qu'il lui fallut accepter, les courts épisodes de sa vie de soldat, les nécessités d'un voyage et peut-être même ses charges à la cour, le retirèrent quelquefois ou quelque temps de sa librairie bien-aimée, il se sentait, partout ailleurs que dans le lieu sauvage de Montaigne, gêné, ennuyé et contraint dans sa peau, de telle sorte qu'il s'empressait, aussitôt qu'il le pouvait faire, de regagner son logis et, dans ce logis, de rechercher sa tour.

Si Montaigne estime qu'il y ait rarementà reprendre et dans Plutarque et dans Sénèque , il n'en est pas ainsi pour Cicéron. Il fait bon le voir attaquer la manière de l'écrivain romain. C'est de l'escrime, de la raison, de la malice, du goût, mais c'est parfois aussi d'une rigueur quasi injuste. Il y avait dans le génie de ces deux hommes une haine de tempérament. Montaigne, adversaire acharné des rhéteurs et des effets apparents de style, des compendieuses stratégies de langage, de la redondance des mots ou de leur dépense inutile, se décide cependant à pénétrer jusqu'au génie de Ciréron, en passant par sa rhétorique. Usent, derrière la mise en scène, le souffle du grand orateur, et proclame que : « Quant à son éloquence, elle ( st, du tout, hors de comparaison; et

croit que jamais homme ne L'égalera. » Mais s'il a hâte de se débarrasser de l'éloquence, en lui adressant des éloges fort mérités, Montaigne, qui semblait, au sujet de Cicéron , se défier de lui-même, n'entreprend-il de parler que des ouvrages ,qui peuvent « servir chez luy à son desseing; ce sont ceulx qui traictent de la philosophie spécialement morale (i). » lien trouvera le moyen.

lîornant ainsi son examen, en apparence, vous croirez peut-être qu'il va, un moment, envelopper sa pensée pour ne la dégager qu'ensuite : il craindrait trop d'imiter Cicéron. « A confesser hardiement la vérité (car puisqu'on a franchi 1rs barrières de l'impudence, il n'y a plus de bride), sa façon d'écrire me semble ennuyeuse, et toute aultre pareille façon : car ses préfaces, définitions, partitions, étymologies consument la plus grande part de son ouvrage ; ce qu'il y a de vif et de mouelle estestouffé par ses longueries d'apprests. Si i'ay employé une heure à le lire, qui est beaucoup pour moy, et que ie ramentoive ce que i'cn ai tiré de suc et de substence, la pluspart du temps ic n'y trcuve que du vent; car il n'est pas encore venu aux arguments qui servent à son propos, et' aux raisons qui touchent proprement le nœud que ie

(i) I.iv. II, chap. x.

flO CHAPITRE DEUXIÈME.

cherche. Pour inoy, qui tie demandé qu'à devenir plus sage, non plus sçavant ou éloquent, ces ordonnances logiciennes ou aristotéliques ne sont pas à propos ; ie veulx qu'on commence par le dernier poinct : ientends assez que c'est que mort ou volupté : qu'on ne s'amuse pas à les anatomizer. Je cherche des raisons honnes et fermes, d'arrivée, qui m'instruisent à en soustenir l'effort; ny les subtilités grammairiennes, ny l'ingénieuse contexture de paroles et d'argumentation, n'y servent, le veulx des discours qui donnent la première charge dans le plus fort du doubte : les siens languissent autour du pot; ils sont bons pour l'eschole, pour le barreau et pour le sermon, où nous avons loisir de someiller, et nous sommes encore, un quart d'heure aprez, assez à temps pour en retreuver le fi\. Il est. besping de parler ainsi auxiuges qu'on veut gaigner à tort ou à droict, aux enfants et au vulguaire, à qui il fault tout dire, et veoir ce qui portera. le ne veux pas qu'on s' employé à me rendre attentif, et qu'on me crie cinquante fois : « Or oyez! » à la mode de nos héraults : les Romains disoient dans leur religion : Hoc âge, que nous disons en la nostre : sursuffi corda : ce sont autant de paroles perdues pour moy : ie viens tout piéparé du logis. Il ne me fault point d'alleichement ny saulçe : ie mange bien la viande toute crue : . et, au lieu de m' aiguiser l'appétit par ces prépara-

LITTÉRATURE DE MONTAIGNE. lit

toires et avant-jeux, on me le lasse et affadit (i). » Montaigne, au reste, ne tolérait chez aucun écrivain le temps perdu en préambules, les longueurs, sans but, de style; il n'entendait pas que le nombre remplaçât la substance, mais, réunis, il estimait qu'ils pouvaient s'entre-aider. Au divin Platon lui-même sa justice distributive ne saurait épargner quelques-unes des critiques qu'il dirige; sur Cicéron. « La licence du temps m'exeusera-telle de cette sacrilège audace d'estimer aussi traisnans les dialogismes de Platon mesme, estouffant par trop sa matière; et de plaindre le temps que met à ces longues interlocutions, vaines et préparatoires un homme qui avait tant de meilleures choses à dire (2). »

A cet esprit chercheur il fallait, pour qu'on l'intéressât, offrir l'histoire et surtout l'homme en pâture. Aussi se sent-il, de préférence, attiré vers les lettres de Cicéron a Poinponius Atticus, non-seulement parce qu'elles renseignent amplement sur les affaires de l'époque, mais beaucoup plus pour y découvrir lecaractère réel de l'écrivain ; car « j'ay, ditil, une singulière curiosité decognoistre l'âme et les naïfs jugements de mes aucteurs. » Pour Montaigne, Cicéron c'est la vie extérieure; c'est le bruit au forum, au sénat. S'il voudrait ouvrir l'âme patrio-

(1) Essais, loc. cit.

(2) Liv. II, chap. x.

tique de Brutus, dont la vertul'attire, et l'entendre deviser an foyer domestique on dans le huis-clos de sa tente, à la veille d'une bataille, il n'a pas un très-grand souci de lire dans le privé de l'auteur des harangues et plaidoyers, quand ce dernier est ou croit être seul. Au moins ne pense-t-il pas qu'en dehors de la science, il y eût beaucoup d'excellence en son âme. Pour lui Cicéron était une parole; ce n'était pas un caractère (i).

Il n'est pas davantage suspect d'excessive tendresse pour Cicéron considéré comme écrivain, en général. De Senectule, de Amicitid ne méritaientils pas cependant une aimable exception aux censures (2)? J'en dis autant des familières, dont l'allure simple et naturelle convenait à l'esprit de Montaigne. J'inclinerais à croire, malgré les éloges donnés par Montaigne à l'orateur et à la beauté du langage, que notre lettré, en quelque partie de l'examen qu'il se plaçât, avait toujours, parsouvenir, lesoreilles et les veux agacés « du curieux soing de certaine longue cadence au bout des clauses, » qu'il signale dans les discours de Cicéron, et dont Tacite aurait fait l'impitoyable et spirituelle satire (3). Toutefois,

(1) Ce jugement sur Cicéron, en tant qu'homme public, est sans doute, trop absolu.

(2) Montaigne parait l'avoir faite pour le traité de F Amitié, dont il cite avec plaisir plusieurs passages.

(3) On attribue à Tacite un Dialogue entre trois orateurs, où Cicéron est fort maltraité. M. Burnouiest de cette opinion.

la philosophie élevée et religieuse de Cicéron plaît à Montaigne, qui la rite et l'invoque souvent.

Les historiens sont « sa droicte halle (i). » Au milieu des luttes publiques, dans les aventures des peuples, dans le choc des gouvernements, sous le rôle actif des personnages principaux ou derrière le rôle assez souvent passif des masses, il étudie, il analyse l'homme. La variété, la vérité de nos conditions internes en gros et en détail, la diversité des moyens de notre assemblage et des accidents qui le mènent, il aime à les rechercher dans l'histoire. Les biographies de Plutarque auront, à cet endroit, logiquement leur place et leur éloge. Il est marri également que nous n'avons pas « une douzaine de Laërtius, ou qu'il ne soit plus estandu, plus entendu » (2), tant il est curieux de connaître les fortunes et la vie de ces grands précepteurs du monde, aussi bien que d'apprécier leurs dogmes et leurs fantaisies. Montaigne, qui n'estime rien tant que les historiens ayant pratiqué les affaires, conduit les peuples, dirigé les années, c'est-

(1) Le plus doux et le plus aisé de ses amusements. ( Essais, Ii\re II, chap. x.)

(2) Diogène Laêree, écrivain grec, natif deLaërte en Silicie, vivait l'an 190 de Jésus-Christ et appartenait, à ce qu'on pense, à la secte épicurienne. Il a écrit un ouvrage en dix livres, fort précieux pour l'histoire delà philosophie, sous ce titre : De rites, dogmatibus et apophthegmatibus clarorum philosophorum.

à-dire les hommes auxquels il a été donné d'expérimenter de haut l'humanité; Montaigne, qui, à ces qualités de situation, sait que l'écrivain peut d'ordinaire ajouter la marche rapide du style, la précision du jugement, le trait qui le peint lui-même et le mot des événements ; Montaigne, qui veut, en matière d'histoire, sentir les faits vivre sous la parole, la phrase agir, la pensée s'incarner, la déduction arriver sans efforts; Montaigne, dans ce genre d'écrire, prendra César pour son modèle : « César singulièrement me semhle mériter qu'on l'estudie, non pour la science de l'histoire seulement, mais pour luy mesme; tant il a de perfection et d'excellence pardessus touts les aultres, quoyque Salluste soit du nombre. Certes, ie lis cet aucteur avecques un peu plus de révérence et de respect qu'on ne lict les humains ouvrages; tantost le considérant luy mesme par ses actions et le miracle de sa grandeur; tantost la 'pureté et inimitable polissure de son langage , qui a surpassé non-seulement touts les historiens, comme dict Cicero (i), mais à l'adventure Cicero mesme : avecques tant de sincérité en ses iugements, parlant de ses ennemis, que, sauf les faulses couleurs de quoy il veidt couvrir sa mauvaise cause et l'ordure de sa pestilente ambition, ie pense qu'en cela seul on y puisse

(i)Cicéron, Bru tus, c. 75.

LITTÉRATURE DE MONTAIGNE. l\b

treuver à redire qu'il a esté trop espargnant à parler de soy ; car tant de grandes choses ne peuvent avoir esté exécutées par luy, qu'il n'y soit allé beaucoup plus du sien qu'il n'y en met (t). »

Les mêmes pensées reparaissent développées jusqu'à l'enthousiasme dans une page autographe de Montaigne, restée longtemps inédite et possédée par M. Parison. Cette page a été communiquée par lui au D. Payen,qui l'a publiée en 1 855.

« Sôme, c'est César vn des plus gras miracles de Nature ; si elle eut volu ménager ses faueurs elle eût bié faict deux pièces admirables. Le plus disert, le plus net et le plus sincère historien qui fut iamais, car en cette partie il n'en est nul Romain qui lui soit côparable et sui très-aise que Cicéro le iuge de mesme. Et le chef de la guerre en toutes côsidératiôs, des plus gras qu'ele fit iamais. Quand ie cosidère la grandeur incoparable de celte ame, iescuse la uictoire de ne s'estre peu desfaire de luy, voire en cette très-injuste et très-inique cause. Il me sable qu'il ne iugedePopéus que deus. fois; ses autres exploits et ses coseils il les narre naïfuemât, ne leur dérobât rien de leur mérite, voire parfois il lui preste des recôandations de quoi il se fût bie passé, corne lors qu'il dict que ses coseils tardifs et côsidérés étoient tirés en mau-

(i) Liv. II, cbap. x.

uaise part par cens de sô armée, car par la il sable le vouloir décharger dauoir donné cote misérable bataille, tenat César côbatu et assiégé dé la fein. Il nie sable bien qu'il passe vn peu legièrement ce grâd accidât de la mort de Popéius. Ue tous les autres partis côlrères, il v parle si indifferâmât, tâtostnous proposât (idèlemàt leurs aetiôs vertneusesy tatost uieieuses qu'il n'est pas possible d'y marcher plus côseien sèment. S'il dérobbe rien à la vérité i'estime que ce soit parlât de soi, car si grades choses ne peuuent pas estre faictes par lui qu'il n'y ait plus du sien qu'il n'y en met. C'est ce Hure -qu'un général d'armée délirait eôtinuellemat auoir deuat les veus pour patro , côme faisait le inarescbal Strozzi, qui le sauoit quasi par cœur et l'a traduit. »

L'universalité , la supériorité intellectuelle de César, homme d'Etat , législateur, capitaine, historien, orateur, poète, voire même grammairien(i)7 attirent Montaigne à ce point qu'en maints en-

(i) César, qui n'avait peur que devant un barbarisme r écrivit sou traité de X Analogie , selon Suétone , durant le passage des Alpes, quand il allait rejoindre son armée. Il prétendait.que la connaissance de la langue devait servir de base aux bonnes lettres; que la pureté, la propriété et l'heureux. choix des mots devaient compter dans l'art d'écrire, et il faisait aux locutions et tournures, vicieuses une rude et spirituelle guerre.

droits de ses - Essais il lui envoie des souvenirs aussi variés que les divers aspects de ce génie. Les Commentaires , feuilletés chaque jour, se couvrent des notes de Montaigne, et la Bibliothèque de Bordeaux compte aujourd'hui cet exemplaire parmi ses plus précieux trésors. Là encore Michel de Montaigne aura fait faire un grand pas ta son siècle dans le domaine de l'appréciation littéraire. Avant lui , César était généralement relégué dans la catégorie des agréables narrateurs. Montaigne, le premier, en vulgarise les beautés. Son opinion est passée à l'état de loi dans le monde des lettres. Sur tous les tons, dans les collèges de tous ordres , dans les Cours de littérature, on nous montre avec les mêmes nuances , le vrai César, le César dessiné par Montaigne. Mais, de peur, sans doute, de blesser la modestie posthume du vieux peintre , on oublie consciencieusement d'attacher son nom au portrait (i).

(i) Un exemple entre cent. M. Pierron, professeur au Lycée Si-Louis, Zfr.rt. de la Lifter, romaine, i85a, page 3o3 à 3i6, dans sa Notice sur César, développe très-exactement les appréciations de Montaigne. A la page 3ia in fine, son jugement n'est même que la reproduction littérale de celui de Montaigne. Or, il cite à l'appui de son opinion Vossius, savant allemand, mort en if>49> qui n'a fait là-dessus que continuer la donnée de Montaigne; il cite Henri IV, que Montaigne avait initié à César; Bossuet, Napoléon, etc., et oublie de mentionner Mon-

De César, qui est pour lui « un des plus grands miracles de la nature , » Michel de Montaigne arrive 'bientôt à Tacite.

Léon X , qui faisait de la presse naissante un si glorieux usage , venait de répandre en Europe la première édition correcte et complète de Tacite. Mutilé par le temps, malgré les soins pieux de l'empereur son homonyme ( i) , défiguré par la plupart des manuscrits conservés, L'immortel historien, après mille ans d'éclipsé, reparaissait enfin, dans ce qui nous restait de ses œuvres, avec toute la pureté du texte antique (2). Comment Montaigne appréciera- t-il celte majestueuse ligure?

Pour Tacite , ses sympathies , ses très-sérieux éloges impliquent d'importantes réserves. Il vient de courre d un fil V histoire de Tacitus , ce qu'il n'a fait depuis quatre ans pour aucun livre. C'est à la sollicitation d'un gentilhomme que la France

taigne. Quant il sera à Tacite, M. Pierron ne procédera pas autrement.

(1) Chacun sait que l'empereur Tacite ordonna par un étlit, dont il surveilla l'exécution, qu'un exemplaire de chacun des nombreux ouvrages de Tacite fût déposé dans chacune des bibliothèques publiques de l'empire romain.

(2) Béroalde, bibliothécaire du pape, avait dirigé l'entrepose; Etienne Guilleret l'impression : Edition princeps, 1 5 1 5. Un des chasseurs «le livres de l'infatigable Léon X avait découvert et payé à prix d'or, dans un monastère de Westphalie, les cinq premiers livres des Annales, qu'on croyait perdus.

LITTÉRATURE DE MONTAIGNE. lit)

estime beaucoup (i), qu'il a accompli, d'une traite , cette capitale lecture. La puissance, l'honnêteté des vues de l'historien, la profondeur de son esprit, la concision féconde de sa forme, frappent et attirent Montaigne. Il aime les considérations particulières , les portraits de mœurs , les drames privés qui occupent , chez l'écrivain romain, une grande place « du registre publicque. » Cette façon d'histoire est de beaucoup la plus utile : les mouvements publics dépendent plus de la conduite de la fortune; les privés, de la notre. Ceux qui doutent de la foi de Tacite, s'accusent assez, pense Montaigne, de « luy vouloir mal d'ailleurs » . Il a, dit-il , les opinions saines et pend du bon parti aux affaires romaines. C'est plutôt un livre à étudier et à apprendre que ce n'est un livre à lire. Dépôt ou provision et ornement de ceux qui tiennent quelque rang au maniement du monde, c'est une pépinière de discours éthiques et politiques. Mais Montaigne lui reproche, avec l'aridité, une laconique indifférence dans les détails intimement liés , cependant, au cadre qu'il embrasse. Les empereurs dont il est l'historien ont fait du principat un instrument d'horrible tyrannie. La mise en jeu du gouvernement oppressif des Césars a dû produire forcé-

(i) Il ne nous dit pas quel est ce personnage.

ment de « notables actions en leurs subieets » , avant qu'ils ne succombent ; il fallait s'y arrêter davantage et ne pas se borner à enrôler le décès des victimes. « Souvent, dit notre critique, je le « treuve stérile, courant par-dessus ces belles « morts, comme s'il craignoit nous fascher de « leur multitude et longueur (i). » Malgré mon culte pour Montaigne, je me range ici du côté de Tacite, vers lequel m'entraîne d'ailleurs une admiration respectueuse non moins ancienne et non moins motivée.

Vingt morts célèbres sont caractéristiquement racontées par Tacite. Condamné à mourir, sous le règne de Claude, par la haine de Messaline , Asiaticus donne un grand repas dans ses jardins, fait dresser son bûcher à deux coudées des tables du banquet, le visite et le fait transporter un peu plus loin, dans une autre direction du vent, a de peur que la flamme n'endommage l'ombrage de ses arbres (2). » Ce grand seigneur de Rome, avec son insoucieux courage, ne vit-il pas encore pour nous , grâce à deux coups du pinceau de Tacite? Et ces monceaux de cadavres dont Néron s'entourera plus tard , en découvrant la conspira -

(1) Essais, liv. III, chap. vin.

(2) Viso tamen rogo jussoque transfert'! partem in aliam, ne opacitas arboro.ni vapore ignis minoeretur. (Tacite, Annales, liv. XI, § ir.)

lion de Pison , sont-ils jetés dans la fosse commune sans que Tacite les ait auparavant consacrés et classés pour l'histoire ? A côté du poète Lucain, qui, pour sauver sa vie, livre sa propre mère ; de Scévinus, Sénécion, Quinctianus, qui dénoncent leurs meilleurs amis, la courtisane Epicharis brave Néron et ses bourreaux , résiste un jour entier à d'atroces tortures; de peur de parler enfin, sous l'aiguillon de la douleur, coupe sa langue avec ses dents , la crache à la face des tourmenteurs furieux, et s'étrangle aux nœuds de son lacet! £énèque, l'ami de Montaigne, privé par Néron du droit de faire un testament , se met au bain, s'y fait ouvrir les veines, et se tournant vers ses amis, il leur lègue l'exemple de sa vie : Imaginent vitœ suœ testât ur ; les console , leur demande où est leur philosophie, et meurt en proclamant que l'âme seule est immortelle (i).

Le tribun Subrius impliqué dans la même conjuration, qui répond à Néron , quand l'empereur lui demande ce qui a pu le porter à trahir son serment militaire : « Nul parmi tes soldats ne te fut plus fidèle tandis que tu demeuras toi-même à peu près bien. J'ai commencé à te haïr après

(i) Tacite, Annales, liv. XV, § lxiii. Sénécion, Quinctianus, Lucain et Scévinus, malgré leurs délations, subirent bientôt le sort des autres conjurés.

tl

que je t'ai vu assassin de ta mère et de ta femme, cocher, histrion, incendiaire (i).

Ce même Subrius devant lequel Niger, sicaire de Néron, fait creuser, par quelques soldats, la tombe qui doit l'ensevelir, dira froidement aux soldats, en leur montrant la fosse et trop petite et trop étroite : * Cela même , vous ne savez pas le faire » ; et à Niger, qui l'exhorte à tendre fermement la gorge : « Puisses-tu frapper toi-même avec autant de fermeté (2). •>> Mais le soldatbourreau tremble, et ne peut , qu'en s'y prenant à plusieurs fois, abattre cette tête énergique.

Le consul L. Vêtus, sa vieille mère Sextia , Pollutia, sa courageuse fdle, sont dévorés par la colère de Néron. Le même jour, la même mort emporte ces nobles et touchantes victimes. Tacite flagelle le sénat et le prince qui joignent la dérision à l'abjection, à la férocité (3).

Et Thraséas, dont la' mort sublime. fait rêver à la fois de Rome antique et du génie chrétien? Et Pétronne, voluptueux patricien, qui, laissé libre de choisir son genre de supplice, ou, ce qui est plus vrai , plongé à dessein par le tyran dans une

(1) Tacite, Ann., liv. XV, § lxvii.

(2) Utinam , ait, ut tam fortiter ferias. [Ann., loc. cit.)

(3) Annales, liv. XVI, § xir. Le sénat, leur mort constatée, les condamne à mourir, et Néron, intervenant après cette sentence, leur permet un trépas à leur choix.

cruelle incertitude, qui s'arrête à Cumes , en Campanie , non loin de la cour de Néron , s'y coupe les veines , les ferme, les rouvre à volonté, entretient ses amis , se fait réciter des vers légers ou chanter des chants agréables; récompense quelques esclaves, en fait frapper d'autres de verges; se promène dans ses bosquets, s'endort , se réveille à son heure, afin que sa mort, quoique forcée , ait l'air d'une mort naturelle. Au lieu d'un testament adulateur pour Néron , ainsi que cela se pratiquait alors en même circonstance , il trace sous le nom de jeunes impudiques et de femmes perdues, le récit des débauches du prince, avec leurs plus monstrueux raffinements, et lui envoie ce sanglant bulletin (i).

Et la mort du jeune et sage Silanus , disciple de Cassius, qui, frappé à coups redoublés par les sbires de Néron , se défend et frappe lui-même de ses bras désarmés , faisant pâlir le centurion

(y) Annal. y liv. XVI, §§ xviu, xix. Pétronne ayant encore un resle de vie, se souvient qu'il a scellé de son sceau les notices qu'il expédie à Néron et à ses courtisans. Il rappelle son messager, qu'il exposait ainsi aux terribles vengeances du tyran, enlève les cachets, fait partir les missives, se couche ensuite, et meurt tranquille.

Pétronne, personnage éminent en vertus et en vices, avait été consul. Longtemps à la cour de Néron l'arbitre de la mode et du goût, il lit ombrage à Tigellin , et dès lors fut résolue sa perte.

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