‹ Michel Le TellierChapitre 146 sur 179 · DE BULLION A LE TELLIER · texte numérisé non relu

DE BULLION A LE TELLIER

20 décembre 1640.

Monsieur, j'ai reçu votre lettre du 9 de ce mois, et vous dirai pour réponse que M. d'Argenson s'en revient à Paris avec son équipage, et qu'il est nécessaire que demeuriez en Piémont et que tout se passera avec honneur et contentement pour vous, et j'en aurai soin plus que si c'étoit pour moi-même ; faites donc, s'il vous plait, ce que je vous mande de ne bouger de Piémont et vous reposer sur moi.

Tn^ous avons une affaire très-importante qui regarde la subsistance des troupes en Piémont. .Je vous supplie de prendre l'ordre et instruction de M. Mazarin, afin que les affaires puissent se terminer au soulagement de la bourse du roi, ayant tant de dépenses et si extraordinaires que nous sommes contraints de chercher tous moyens pour nous donner un peu de reU\che. Je m'assure ({ue M. Mazarin y apportera ce ipii dépend de lui, et vous supplie de lui en parler de ma part. Je ne vous importunerai ici de plus long dicours, vous suppliant croire que je désire vivre et mourir, etc..

2i 24 DÉCEMBRE 1640.

LE TELLIER A DES NOYERS

Turin, 24 décembre 16 iO.

Mon-eigneur, la vôtre du 20 du mois passé m'a été rendue le 18 du courant, mes dépèches jusqu'ici ont été proportionnées à la connoissance que j'ai eue desj affaires de deçà. Il ne m'a pas été possible de m'ins-, truire du détail de toutes les choses qui concernent mon emploi en psu de temps, et si je n'avois été aidé par M. Dorée, j'en saurois encore bien moins, quoiqu je m'y sois appliqué sérieusement, sans me divertir à autre chose.

Je ne vous ai point mandé la réformation du pain de munition comme un ouvrage considérable, mais seulement pour vous informer de tout ce qui se passe, pour, sur ce détail, faire le fonds aux munitionnaires pour les mois de novembre et décembre de la présente année. Cet ordre est dû aux soins de M. Dorée qui a poursuivi la revue auprès de Ms' le comte d'Harcourt qui a différé quelque temps de l'ordonner, croyant qu'il y avoit péril de faire un retranchement de pain sans donner la montre aux gens de guerre qui ont si bien servi, pendant le siège de Turin. Il ne faut pas grand raisonnement pour comprendre qu'il faut moins de pain aux troupes pendant l'hiver que durant la campagne , les soldats dépérissent en servant, par les accidens de la guerre et maladies naturelles ou par désertion. C'est pourquoi vous ordonnez des recrues auxquelles il faut du pain qui augmente au printemps la fourniture qui se fait pendant l'hiver. Je ne disconviens point qu'il ne se soit distribué plus de pain , pendant le siège de Turin, qu'il n'y avoit que de soldats effectifs dans l'armée, mais je n'estime pas que

cela puisse être imputé à faute à qui que ce soit, quand on prendra bien l'affaire, qui est que l'on a ordonné le pain, sur les extraits des commissaires qui ont fait les revues au passage des troupes en Italie, lesquelles sont diminuées notablement et en peu de temps, comme il arrive en toutes les armées. Le pain n'a pu être réformé que par une revue ou par le commandement absolu de Ms'" le comte d'Harcourt. La revue n'a pu être faite à cause du voisinage des ennemis qui n'en donnoient pas le temps, et qu'il ne falloit pas détromper de la grande opinion qu'ils avoient de l'état de nos forces. Et, pour le retranchement, Me' le comte d'Harcourt n'a pas estimé qu'il fut du service du roi de le faire, ni de dégoûter, par ce ménage, les gens de guerre employés en une action dont l'événement étoit si important à la réputation des armes de Sa Majesté en Italie, et notamment après avoir supporté si constamment, pendant vingt jours, la disette des vivres de notre camp. La ville s'est enfin rendue aux armes du roi, laquelle peut bien être le prix de l'excédant de cette dépense : c'est le sommaire de tout ce qu'on vous dira sur le sujet de cette profusion, de laquelle l'intendant ne peut répondre, le pain étant ordonné par MM. les maréchaux de camp, sans participation. Il n'a en telle occasion que voix, et s'il arrive qu'il ne persuade pas, il n'est pas moins bon serviteur pour être mauvais orateur.

J'ai travaillé à m'instruire des ordres qui ont été donnés par les ministres de Son Altesse, pour l'entretien des garnisons des places déposées. Si les deniers ont été levés, on en a à peu près assez pour fournir aux soldats pour y subsister raisonnablement. Mais je ne puis rien vous mander de certain sur ce sujet, jusqu'à ce que j'aie vu les quittances qu'ont les syn-

dics des terres qui ont dû contribuer, et les comptes de ceux qui ont été préposés pour en faire la levée, afin de châtier sévèrement ceux qui auront appliqué, à leur profit particulier, ce qui devoit tourner au soulagement de la garnison, et à la décharge des finances du roi.

L'avis qu'on vous a donné du régiment de Normandie est véritable ; il a été envoyé à Quiers avec ordre à la communauté de fournir à chaque soldat une livre de viande et un bocal de vin pour chacun jour, et aux officiers à cette proportion. Les habitans ont satisfait en espèces (en nature) les premiers jours, et, ne pouvant continuer, ils ont composé à six soldis pour soldat, dix livres pour capitaine, quatre livres pour lieutenans et trois pour enseigne, monnoie de ce pays, qui est plus forte de par ici que celle de France. Sur l'avis qu'on en a eu, on a fait un ordre, du 23 novembre dernier, portant que les habitans fourniroient audit régiment lesdites espèces, si mieux ils n'aimoient payer un soldi pour soldat. Depuis, le régiment a toujours exigé les six soldis, sous prétexte que la viande coûte trois soldis, et le bocal de vin autant, et qu'on n'a pu avoir les espèces portées par les ordres à moindre prix que celui qu'il a reçu de la communauté. J'en ai écris à M. le baron de la Croix, qui commande ledit régiment ; je lui en ai parlé en présence de M""" le comte d'Harcourt aussi vigoureusement que j'ai dû. Si j'en suis cru, on en fera la justice sur la montre que nous avons à lui fournir. Mais plût à Dieu que les autres troupes se fussent contentées de vivre comme ce régiment-là, lequel a exigé plus qu'il ne falloit , mais au moins il a vécu avec ordre ; mais les autres ont eu les espèces , ont commis tous les désordres que la guerre porte en pays

ennemi, et encore ont exigé beaucoup plus que les six soldis. M. Mazarin a employé tout ce qu'il a d'industrie, d'autorité et d'affection au service du roi pour en arrêter le cours. Il vous dira ce que la voix d'un homme de ma sorte y a paru, et si j'ai reculé quand il a proposé que j'allasse dans les quartiers faire châtier ceux qui changeoient leurs départemens à discrétion, et tiroient des sommes immenses d'argent, menaçant par écrit d'aller loger dans les terres, si on ne leur envoyoit ce qu'ils demandoient. Ce libertinage est de si dangeureuse conséquence, que je ne crois pas qu'il se puisse rien faire plus nuisible aux affaires du roi, et plus avantageux à celles des ennemis.

On travaille tout de bon au logement des troupes, avec intention de les faire vivre suivant les ordonnances. J'y contribuerai de ma part tout ce que je pourrai. M. Mazarin sera témoin de ma conduite.' Il a assez de bonté pour m'avertir quand je manquerai. Je mettrai peine à profiter des avis qu'il lui plaira me donner, et ne me démettrai point de la résolution avec laquelle je suis parti de France, d'exécuter les ordres du roi et les vôtres avec fidélité. Mais je vous supplie trèshumblement, Monseigneur, de croire que je ne suis point de concert avec ceux qui ont conçu de si grandes espérances de mes soins. Ils ne me connoissent pas, ou bien prennent tant d'intérêt en ma fortune, qu'ils ne jugent pas sainement des affaires de deçà. Je ne céderai à personne en fidélité, mais j'avouerai toujours franchement que je suis au-dessous de tout autre en industrie. Ceux qui attendent à faire comparaison ou tirer des consé(iuences, ne me veulent guère de bien. Je suis le moindre de tous ceux que le roi eut pu envoyer ici ; mais sans parler de moi, j'ose dire que qui que ce soit, qui fut venu ici, n'auroit point eu d'avantage d'être

comparé à M. d'Argenson, en la ionction de l'emploi d'intendant de cette armée. Car, outre les avantages qu'il doit à Dieu et à la nature, tant pour les qualités et l'esprit que pour sa naissance , ce qui donne un merveilleux crédit parmi les gens de guerre, quatre années de service en ce pays lui ont acquis une si grande connaissance des affaires, de l'humeur des princes et des peuples, et si grande créance auprès de ceux avec lesquels il doit agir, qu'il avancera plus en un mois qu'un autre ne pourra faire en une année. On n'apporte point ici de France l'expérience et la créance ; il faut les acquérir ici avec le temps, et, auparavant que de les avoir, on fait des fautes qui portent coup aux affaires du roi. C'est avec ces deux pièces-là que M. d'Argenson a trouvé facilité à ravitailler la citadelle de Turin, et préparer les vivres pour le service de Casai qui eut été impossible avec un autre. De là vous jugerez, s'il vous plaît, si je dois désirer qu'on fasse comparaison ou qu'on tire des conséquences, moi notamment qui ai si peu de santé pour suffire au travail de l'emploi, que je n'aurois pas osé entreprendre ce voj^age, sans l'opinion que j'ai eue que l'absence de M. d'Argenson ne dureroit pas longtemps. Je me suis extrêmement réjoui de son retour pour sa considération et pour la part que doit prendre en tout ce que vous affectionnez, celui qui sera toute sa vie, etc....

LETTRE DU ROI A LE TELLIER

4 janvier 1G41.

M. Le Tellier ayant pour bonnes considérations défendu aux commissaires Bourguignon et Dreux et aux contrôleurs qui ont travaillé avec eux aux re-

vues des troupes de mon armée d'Italie, de s'ingérer en aucune de leurs charges à l'avenir, et aux trésoriers de payer aucune chose sur les rôles qui seront signés d'eux, j'ai bien voulu vous en donner avis par cette lettre, et vous dire que vous ayez à leur commander de venir par deçà rendre compte de leurs actions , et fassiez exactement observer ladite interdiction de leurs charges, laquelle je vous adresse pour leur notifier. Et la présente n'étant pour autre sujet, je prie Dieu, etc.... Saint-Germain-en-Laye, le 4 janvier 1041.

Signé : Louis, et plus bas, Sublet.

DES NOYERS A LE TELLIER

Paris, 4 janvier 164f.

Monsieur, la modestie de vos dépèches relève grandement le mérite de votre conduite à laquelle il ne se peut rien désirer, et je veux désormais estimer M. d'Argenson bienheureux, puisqu'il a un si digne successeur, et sa captivité avantageuse aux affaires du roi, les faisant tomber entre les mains d'un personnage et si vertueux et si capable. Je prie Dieu qu'il fortifie votre santé et vous donne dans cet emploi autant de succès et de gloire que j'en souhaiterois à un frère ou à un fils, s'il est permis de parler ainsi à un quinquagénaire.

Les états qu'il vous a plu m'envoyer avec les dépenses du 24 du passé, sont si exacts et si bien ordonnés, qu'il ne s'y peut rien ajouter. Ils nous donneront quelque règle pour former les fonds des recrues, soit en la manière projetée par deçà, soit en telle autre ([ui sera jugée la meilleure pour le service du roi; Sa Majesté déférant bien volontiers à ses généraux et

à ceux qui ont réconomie de ses affaires par delà, le choix de la voie qu'il faudra tenir pour la distribution des deniers affectés auxdites recrues, parce qu'ayant été témoins des services et des soins d'un chacun, ils sont bien plus capables de juger de leur mérite que ceux qui n'en savent rien que par rapport. Ainsi, Monsieur, vous nous ferez un singulier plaisir de nous donner vos avis à tout moment sur cet article qui est celui qui nous presse le plus aujourd'hui. Mais vous devrez, s'il vous plaît, prendre pour règle que l'on ne sauroit augmenter le fonds de vingt-quatre livres pour le fantassin et de deux cens livres pour cavalier, étant le dernier effort auquel nous avons pu porter Messieurs des finances. Pouvez-vous bien aviser à la voie de la distribution qui plus qui moins, selon la connoissance que vous avez de ce, peut produire l'effet que nous prétendons qui est d'avoir des hommes et de bons serviteurs.

Nous attendons vos avis sur le marché du pain de munition, distinguant la fourniture de la campagne d'avec celle des garnisons, si vous y trouvez mieux le compte du roi. Et comme cela presse plus que tout le reste, M. le surintendant vous prie d'arrêter le marché par l'avis de M. le comte d'Harcourt et de M. Mazarin, et l'on vous assure que l'on ne contredira point ce que vous aurez résolu. Gomcluez-donc cette affaire, et de me faire l'honneur de me croire, etc....

DES >'OYERS A LE ÏELLIER.

Paris, 7 janvier 1641.

Monsieur, je commence par de très-humbles actions de grâce des bons sentimens que vous avez pour M. d'Argenson, et vous assure que les siens ne cèdent

rien aux vôtres dans l'estime qu'il lait de vous. Ce sera une de mes joies de m'en entretenir auprès de lui et de louer Dieu de ce qu'il lui a donné un tel successeur.

Au reste, je suis obligé de tous dire que vous ne devez souffrir dans l'armée les nommés Bourguignon, Dreux, Gormon et un autre contrôleur des guerres, lesquels, ayant sciemment et méchamment diffamé M. d'Argenson et terni sa réputation auprès de feu M. de Bullion, par une noire et diabolique méchanceté, doivent être exclus du commerce des gens de bien et de la société des hommes. Bourguignon, voyant que sa méchanceté étoit découverte, déclara qu'il ne s'en soucioit pas et que, pour ce que M. d'Argenson leur avoit voulu retrancher leurs taxations, ils lui avoient donné des fusées à démêler dont il ne soi'tiroit de sa vie. Et vous serez étonné de l'imprudence de ces hommes quand M. Talon vous les aura fait voir par écrit. Je prie Dieu qu'il garantisse tous les gens de bien de semblables langues et qu'il amende les consciences de ces misérables. C'est toute la vengeance que j'en prétends tirer.

Celle-ci n'est qu'un supplément do ma première et une continuation des assurances, etc.

LE TELLIER A DES NOYERS

Turin, 11 janvier 1G41.

Monseigneur, M. de Castellan, maréchal de camp, part pour aller demeurer à Quiers et avoir l'œil sur les troupes qui sont logées de ce côté là et les faire contenir dans leur devoir, et pourvoir à ce que les ennemis n'entreprennent rien pendant cet hiver qui soit préjudiciable au service du roi. Sitôt que les com-

missaires seront établis dans les quartiers, qu'ils auront vérifié, sur le contrôle des logemens que leur fourniront les s^-ndics, le nombre effectif des gens de guerre, et qu'ils m'auront donné avis de l'ordre que chacun tiendra pour la perception de ce qui a été ordonné pour la subsistance, j'irai visiter les quartiers et commencerai par celui où j'aurai avis qu'on vivra avec moins de discipline. Et si je trouve que la licence de l'année dernière continue, je ferai faire justice 7nodo militari, estimant que le roi et Son Eminence (Richelieu) trouveront bon que je me dispense des formes, pour tâcher, par un châtiment sévère, d'empêcher la ruine du pa^'s, duquel Sa Majesté a si grand besoin pour recouvrer celui que les ennemis ont usurpé si injustement.

Le fonds qu'il vous a plu faire pour l'entretien de la garnison de Turin est arrivé le 6 du courant. 11 sera emploj^é suivant votre intention. Le 7, on fit faire revue aux régimens qui y servent, à laquelle j'assistai avec M. du Plessis-Praslin qui les commandoit. Je vous en envoie l'extrait ; on y reconnoit un passevolant auquel j'ai fait donner l'estrapade qui est une peine conforme à l'usage du pays.

En conséquence de la lettre du roi qui m'ordonne de veiller à ce que les deniers qui seront levés dans cet état par l'ordre de Son Altesse soient employés utilement, j'ai proposé à M. Du Plessis-Praslin d'ôter la liberté à ses cavaliers et carabins d'exiger cette subsistance de syndics qui la doivent payer, et de commettre quelqu'un pour faire la recette, pour, puis après, employer les deniers au profit des effectifs seulement, sur le pied des revues qu'il en fera faire en sa présence. Cette levée par ce moyen se feroit avec moins de foule et oppression des habitans. Et ce qui

re.'steroit (vingt-cincj; places par jour qui valent quatrevingts livres de France (0 ), seroit employé au soula- .u 'ment de ceux qui servent dans' les autres places et qui subsisteront de ce qui serviroit à débauclier ceux ici, et à mettre beaucoup de jalousie dans l'armée. M. Du Plessis l'a trouvé bon.

M. de la Tour, naguère gouverneur de Casai, passant par ici pour s'en aller en France, a désiré qu'on retirât son régiment de Casai, parce qu'il n'y devoit plus revenir. Pour lui donner cette satisfaction, on a résolu de tirer cinq cens hommes de toute l'infanterie et les envoyer à Casai, avec ordre au régiment dudit sieur de la Tour d'en sortir sitôt qu'ils y seront arrivés. Et afin de les y faire aller gaiement et empêcher qu'ils ne soupçonnent qu'ils sont destinés pour y servir, on les commande pour escorter deux mille paires d'habits qu'on envoie à Casai avec le fonds qui est arrivé ici pour l'entretien de la garnison pendant l'hiver. Quand j'aurai le certificat de M. Lhermitte du montant des hommes qui y seront arrivés, je le vous enverrai, afin de donner sur ce pied les recrues des régimens de cette armée desquels ils auront été tirés. Entre ces deux mille paires d'habits qu'on envoie à Casai, il y en a mille cinquante que j'ai fait acheter du profit qu'on a fait sur les espèces et le reste a été tiré de Pignerol, par ordre de M?' le comte d'Harcourt.

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