JU
LE TELLIER A MAZARIN
Turin, 10 juin 164i.
Monsieur, il faut considérer que la plus grande dépense de l'entretien des troupes procède de la multiplicité des corps et des officiers. Or, les régimens destinés pour la garde des places ne pouvant suffire pour être assez forts , il les faudra doubler, ainsi il se trouvera qu'en deux régimens il y aura beaucoup plus d'officiers à payer qu'il n'y en auroit en un seul, s'il étoit tout complet. Par exemple à Turin, on a fait état que le régiment d'Aiguebonne doit faire quinze cens hommes. Il n'y en a présentement que trois cens; pour suppléer ce qui y manque, on jette dans la ville le régiment de Caderousse, dans lequel il y a effectivement cinquante-liuit officiers ; ainsi il se trouve que, dans ces deux régimens , il y a quatre-vingt-dix officiers, et ils ne sont que mille hommes au lieu de quinze cens. La dépense des prêts augmente aussi, à cause des hautes-payes. M. Tliiault nous a envoyé soixante mille livres pour nous mettre en campagne, ce n'est pas pour durer longtemps, si on s'attache à un siège, et on ne peut pas compter toujours sur la courtoisie de M. Thiault.
Je vous envoie l'état des troupes qui sont arrivées ici de cette année ; on attend le régiment de Turenne au premier jour ; la cavalerie se hâte moins que l'infanterie, quoiqu'elle ait été fort bien traitée.
Je crois que l'armée partira dans la huitaine assurément. Je ne puis vous dire où elle ira, quelles troupes on laissera dans les places et dans le corps, qui demeurera pour empêcher que les ennemis ne fassent diver-
sion, ni qui le commandera, parce qu'on doit résoudre tout cela à trois heures après midi.
Madame, m'ayant envoyé quérir pour un désordre que le régiment de Marsin a fait près de Ghivasso, me reprocha qu'elle ne m'avoit point vu depuis que vous êtes parti, et me dit qu'elle croyoit que vous m'aviez instruit de n'aller guère à sa cour, afin d'être mieux à celle de France. Elle a fait voir à tout le monde l'avis qu'on lui avoit donné de Ghambéry de ce que vous vous étiez plaint d'elle en passant. Et sur cela a répété les protestations qu'elle a toujours faites d'avoir le cœur françois et les inclinations entières au service du roi, quelque chose qu'on lui puisse faire.
M. le marquis Villa a prétendu devoir porter le ciel à la petite Fête-Dieu , à l'exclusion de M. le marquis de Pianezza, parce qu'il n'est pas chevalier de l'ordre. Madame prit hautement le parti du dernier, en sorte que le marquis Villa fut obligé de se retirer.
On travaille puissamment aux fortifications d'Ivrée. Je ne puis ajouter autre chose, sinon que je serai toujours, etc....
MAZARIN A LE TELLIER
13 juin 1641.
^Monsieur, pour répondre ponctuellement à votre dépêche du 28 du mois passé, je vous dirai que, pour ce qui regarde les contributions destinées pour une partie du paiement des garnis(^ns des places que Madame a tant d'intérêt à leur conservation , qu'elle devroit apporter toute facilité aux moyens que l'on songe pour les faire subsister. Gonsidér-ant i)articulièrement que les contributions que l'on a avisées avec
le préfet de Sena ne montent pas à ce que Tarin et les autres places ont tiré du pays pendant l'hiver, que toute l'armée même y étoit logé?, et puisque les affaires du roi ne lui permettent pas de pouvoir fournir à tant de dépenses qu'il en faut en tant d'endroits, Madame doit, s'il lui plait, tâcher de rencontrer le consentement du roi en cette occasion, laissant lieu à Sa Majesté de la gratifier d'ailleurs comme je le sollicite, avec espérance qu'elle en recevra bientôt les eff*ets. J'écris un mot à M. le marquis d'Aglié sur ce sujet, que je vous prie de lui rendre, et il sera à propos que vous preniez la peine d'en parler encore à Madame tout de nouveau; parce qu'il seroit diftlcile que lesdites garnisons puissent subsister sans ces établissemens. Gomme l'on a fait fondement sur la levée des contributions, l'argent que l'on envoie et qui est destiné pour la subsistance desdites places ne serviroit pas peut-être pour y satisfaire entièrement, si la dépense n'étoit soutenue par la levée que l'on espère tirer du pays. C'est à quoi il est nécessaire que vous teniez, s'il vous plaît, bien soigneusement la main, ne croyant pas qu'il y ait cette année plus de difliculté d'en pouvoir faire le recouvrement, quand Madame en aura donné les ordres, que l'année passée que les gouverneurs le faisoient par leurs mains avec tant de facilité.
Son Eminence a donné les ordres très-précis pour que les garnisons soient payées avec toute ponctualité, et j'oserois quasi vous i^épondre avec certitude qu'à l'avenir vous ne manquerez pas de fonds pour lesdites garnisons , et cela étant , il y a lieu d'espérer que le nombre des soldats en sera effectif, et que les gouverneurs y tiendront soigneusement la main.
Il seroit bien difficile d'agir présentement avec
M. le grand-maître (de l'artillerie), qui est occupé au siège d'Aire, pour raison de la dépense qui est nécessaire pour la fonte qui est commencée à Turin ; mais comme il faut peu de chose pour parachever celle des six pièces, je pense que M. de Montmartin en pourroit faire l'avance, et que M. le grand-maitre ne fera pas de difficulté d'en ordonner le remboursement. Il seroit fâcheux que les frais qui ont été faits demeurassent inutiles, pour peu d'argent qu'il faudroit, pour parachever cette affaire.
J'ai fait voir à M. des Noyers avec quel soin l'on avoit ménagé les dépenses qui se sont faites en Italie, durant l'hiver ; il a aussi vu le mémoire que vous m'aviez donné des dépenses extraordinaires qui ont été prises sur les fonds envoyés de delà. Vous pouvez bien croire, je m'assure, que s'il a loué en ce rencontre votre ménage, que je n'ai rien diminué de ce qui vous en étoit dû. Il sera à propos de faire payer, s'il vous plait, tous les avantages, tant de la cavalerie que de l'infanterie, suivant qu'il est accoutumé, et sur les mémoires que MM. les marquis Villa et Pianezza vous en donneront. Il y a même le frère de M. le marquis Villa, auquel Madame accorde la paye de colonel de cavalerie entretenue. Vous lui ferez, s'il vous plaît, donner contentement sur ce sujet. Je vous le recommande bien particulièrement, afin que ledit sieur marquis Villa voie les soins que l'on prend d'obliger sa maison.
Je pense qu'il est inutile que je vous renouvelle les assurances de mon service, puisque vous ayant promis amitié vous en devez attendre des témoignages dans toutes les rencontres qui se présenteront.
M. Leroy ne m*a pas encore entretenu, mais nous
sommes demeurés d'accord de le faire un de ces jours; et, après ce que nous aurons concerté, je vous assure que je ne perdrai point d'occasion de vous servir, m'estimant très-heureux de pouvoir vous témoigner que vous n'avez point de serviteur plus passionné que je le suis.
LE TELLIER A MAZARIN
Turin, 19 juin 1641.
Monsieur, je vous fais celle-ci pour vous donner avis que j'ai reçu la vôtre du 7 du courant, par les mains du courrier qui a apporté les dépêches de la cour à M^^ le comte d'Harcourt, touchant ce qu'il peut entreprendre sur les ennemis présentement. Je ne vous puis rien dire de ce qui a été résolu, vous en aurez une relation bien particulière par le retour du même courrier.
Hier au matin, M. de Turenne, étant au lit malade depuis le 13 du courant, m'ayant envoyé prier de l'aller visiter, me fit voir les lettres qu'il avoit reçues de Mb' Richelieu, la vôtre et celle de M. des Noyers. Il me parut grandement satisfait des sentimens qu'il plaisoit à Son Eminence d'avoir pour lui, sur les bons offices qu'il vous a plu lui rendre, et m'expliqua son cœur en tels termes, que je vous confesse qu'il me tira des larmes en abondance. Il est aussi mal qu'il fut l'année dernière, au commencement de l'hiver, en sorte que les médecins n'estiment pas que ses douleurs se modérant, il puisse travailler cet été à autre chose qu'à se guérir parfaitement, si ce n'est qu'il soit résolu de mourir à la fin de l'automne. Il ne s'est point senti du tout en santé depuis la prise de Turin. Mais sur la conjecture des affaires de M. de Bouillon,
80 27JULNM641.
il s'est forcé de servir à Ivrée, crainte que ses ennemis n'imputassent à feinte la véritable indisposition qui le travaille. Il m*a chargé de vous faire savoir sa maladie, et vous prier de sa part à lui aider à obtenir un congé pour aller aux eaux, quand il enverra un gentilhomme exprès à la cour pour cela. Je vous assure qu'il est très mal, et qu'il y a grand danger qu'il no nous échappe tout à fait. 11 a néanmoins tant de cœur qu'il n'enverra à la cour qu'à tout extrémité. Je le viens de voir présentement , il m'a semblé un peu soulagé. Je suis très-parfaitement, etc....
LE TELLIER A DES NOYERS
Turin, 27 juin 1641.
Monseigneur, jai reçu vos trois dépèches du 5courant par la main de M. Dubois. Je me conduirai en la dist!-ibution du pain, aiusi qu'il vous plaît me prescrire. Les ordonnances d'augmentation qu'on a accordées jusqu'ici aux régimens, sous prétexte d'avoir pris des soldats de nouveau, ou repris ceux qui les avoient quittés auparavant, ont augmenté la dépense de beaucoup. Si ce désordre continue, vous aurez sujet de vous en plaindre à moi, puisqu'il vous plaît me donner le moyen de l'arrêter.
J'ai toujours dit aux munit ionnaires que ces ordonnances là ne se pouvoient soutenir et les ai menacés de leur rayer celte dépense, parce qu'on ne fait point de recrues en Italie, et que les hommes qui entrent dans un régiment, sortent nécessairement d'un autre oîi il reçoit déjà le pain. Il arriveroit que, pour tel soldat, le roi donneroit trois rations par jour. Aussi, ne crois-je pas qu'on en voie beaucoup de cette nature dans les comptes des munitionnaires de cette année.
Je puis VOUS répondre aussi qu'il ne se donnera point de pain par gratification, et que les garnisons n'en consommeront pas plus qu'il n'en faudra, par le soin que prendra M. Talon d'y faire des revues fré- ({uentes et très-exactes. Mais pour le corps de l'armée en campagne, je n'en puis diminuer la dépense de mon chef. J'ai souhaité ia réforiLation du pain, pendant le siège d'Ivrée; une revue après la levée du siège et encore au moment d'entrer en campagne. Mes raisons étoient que les troupes de cavalerie et d'infanterie de madame la duchesse de Savoie sont obligées de faire voir en ce temps-ci leurs corps complets, sur le pied des traités de leurs recrues, et qu'on leur doit retenir deux écus pour chacun fantassin et deux cens livres pour cavalier qui manqueroit à leur nombre, ce qui ne pourra plus leur être rabattu avec justice dorénavant, quand les chefs assureront avoir perdu leurs hommes à la guerre. Il est nécessaire d'établir un pied certain sur lequel on puisse payer des prêts au soldat, quand il plaira au roi d'y envoyer. Une revue ne se pourra plus faire, quand l'armée sera devant une place, dans le voisinage des ennemis. Finalement la cavalerie demande elle-même la revue; M»' le comte d'Harcourt ne Ta pas jugée à propos pour le service du roi ; ainsi la dépense continue sur le même pied, pour la diminution de laquelle on a fait publier un ordre portant injonction aux majors de donner la force de leur corps à peine de vie. Ils y ont satisfait, mais il n'y a point de ménage à espérer par cette voie.
On a pourvu à la conservation du pays par la publication d'ordres très-sévères contre ceux qui prendront des bœufs, non pas même pour le paiement de la subsistance des gens de guerre, si ce n'est pas un ordre
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particulier qui se donnera avec connoissance de cause, conformément à l'ordonnance du roi qu'il vous a plu signer à la poursuite des sujets de la ville de Turin.
LE TELLIER A MAZARIN
Turin, 27 juin 1641.
Le jeudi 20 du courant, la cavalerie de Madame campa entre Turin et le Valentin. M. le comte d'Harcourt la vit et la trouva fort belle, fort bien montée et armée ; quand l'escadron de Savoie sera arrivé, il y aura pour le moins dix-liuit cens chevaux; est-ce assez pour le combat? J'ai ouï dire à des gens du métier que la nôtre n'est pas si belle ni si bien montée.
Vous avez dû voir par les revues de Suse, il y a des compagnies d'infanterie qui passent bien foibles, elles ne sont composées que de valets des otRciers qu'ils ont emmenés avec eux allant en France, pour chacun desquels ils font payer au roi vingt-quatre livres. J'estimerois, sauf meilleur avis, qu'ils seroit nécessaire de tenir un bon contrôle de tous les passeports qui seront accordés aux officiers qui servent en cette armée : qu'ils comptassent le nombre des personnes qu'ils pourroient emmener avec eux, et qu'ils fassent obligés d'en ramener autant à leur retour, sans que ce nombre put être imputé sur celui de leurs recrues. Vous savez tout ce qui se passe en cette matière : vous en jugerez mieux que personne du monde.
Il s'est passé ici une affaire qui aide bien à la justification du sieur de Lanoue, maréchal-des-logis. Le sieur (*), guidon de la compagnie des gens d'armes de Lesdiguières, avoit eu ordre de loger à Piobes. Il
(1; Son nom a été omis sur le manuscrit.
offrit aux habitans de solliciter son délogement; il l'obtint et exigea d'eux vingt-cinq pistoles, savoir : quinze qu'il avoit données à Lanoue, et les dix autres pour sa dépense. Et en ayant eu avis, j'ai pris la déposition des habitans, sur laquelle j'avois dessein de décréter contre lui, afin d'en faire exemple; mais Vx^' le comte d'Harcourt a désiré que cela ne passât pas plus outre, Ta condamné seulement à la restitution.
M. le préfet de Sena m'a offert soixante-dix pistoles de votre haquenée; j'attends vos ordres sur cela et demeure toujours, etc.
DES >'OYERS A LE TELLIER
1" juillet 1641.
Monsieur, vous verrez bientôt, à l'arrivée de nos voitures, que nous ne perdons aucun temps à vous servir, et que, recevant de quoi faire subsister vos troupes de campagne aussi bien que celles des garnisons, vous aurez sujet d'avoir l'esprit en repos. Mais comme ces fonds supposent celui de la contribution des lieux voisins des garnisons, il faut bien se garder de les relâcher de l'ordre établi par M. Mazarin, sans quoi nous ne trouverions pas notre compte.
L'on s'étonne par deçà que l'on a dépensé près de quinze cent mille livres pour les seules recrues de votre armée, et que l'on mande qu'il n'y a que huit mille hommes à la campagne, car en ce cas il faudroit que le., (*) M. de Ghampagny et M. Imbert eussent bien mal réussi dans leur travail, vu que durant l'hiver vous avez eu six mille cinq cens hommes dans l'armée. De sorte que vous n'auriez que quinze cens
(1) Blanc existant sur le manuscrit N° 5158, page 41 verso.
hommes d'augmentation, ce qui seroit ridicule, vu l'immensité de la dépense. Contribuez, je vous prie, à la faire valoir par deux moyens : l'un en apportant tous les soins imaginables pour conserver les troupes qui passeront, l'autre à n'en diminuer le nombre, quand l'on écrit par deçà les forces des armées et des garnisons. C'est une grâce que je vous demande, etc.
LE ÏELLIER A DES NOYERS
Turin, 4 juillet 1641.
Monseigneur, j'ai reçu la dépèche et l'ordonnance du roi contre les femmes débauchées et ceux qui les fréquentent ou jurent le nom de Dieu, dans l'armée et les garnisons de Piémont. Je la ferai publier et exécuter soigneusement.
Ce que je vous ai mandé qu'on ne faisoit pas état de pouvoir mettre en campagne plus de sept à huit mille hommes de pied effectif, n'est pas de mon crû, je l'ai pris d'un mémoire qui a été fait en plein conseil de guerre, le 25 ou 26 mai dernier, dont j'ai recouvré copie que je vous envoie, au pied duquel j'ai ajouté l'état des troupes qu'on a laissées dans les garnisons que vous ne jugerez pas suffisantes pour les garder si on s'en éloignolt.
Je ne suis pas né à la guerre et ma condilion n'exige rien de moi pour cela ; mais si en diminuant ma vie ou la donnant tout entière, je pouvois augmenter en quelque chose la gloire des armes du roi, je l'emploierois de bien bon cœur et aussi francliement comme homme qui soit dans le royaume. Tous n'entendrez jamais dire ici que j'aie fait défaut aux affaires, ni qu'une entreprise ait manqué par ies obstacles que j'y aurai apportés; c'est à moi à vaincre
ceux qui se trouvent faute d'argent, de yivres ou d'attiraiL Mais il y a Lien de la différence entre agir ici et vous rendre compte des affaires : au premier il laut que j'applanisse tout, mais, en vous écrivant, il me semble qu'il est de mon devoir de vous exprimer l'état au vrai des choses et le sens auquel on les prend ici, afin qu'étant informé de tout, vous ordonniez ce que vous jugerez plus convenable pour le service du rui. C'est en ce sens là que j'ai pris la liberté de vous donner avis de ce que l'on pensoit de la force de l'armée, dont je vous supplie très-humblement de ne me point savoir mauvais gré, mais croire que je n'ai eu autre dessein de vous informer de tout sincèrement.
Les majors ont donné leurs extraits sur lesquels le pain a été réformé, ainsi que vous verrez i)ar le mémoire que je vous envoie. Ils emploient (portent) hardiment plus d'hommes qu'ils n'ont, parce qu'ils ne peuvent jamais être convaincus de supposition; il y en a toujours dans les corps qui instruisent toujours les autres. Il y a pourtant plus de mille rations de diminution par jour; c'est toujours quelque chose en attendant une revue.
Je vous envoie aussi l'état des recrues qui sont arrivées ici, et celui des régimens qui n'en ont point amené. J'estime qu'à la fin de ce mois, il faudra faire quelque démonstration contre ceux qui auront été trop négligens ou trop malicieux à faire leur nombre, afin que cela serve pour l'année prochaine. Je dis qu'il laut attendre jusqu'à la fin du mois, parce qu'il n'y a presque point de régiment qui ne dise qu'il attend encore des recrues, et je leur donne ce temps-là pour y pourvoir, après lequel il en làudra choisir quelquesuns pour faire bruit. M. le comte d'Ilarcoiirt \ est Ijieii ré.:u!ii.
LE TELLIER A MAZARIN
4 juillet 1641.
Monsieur, c'est un grand avantage pour les garnisons qu'il vous ait plu en faire faire le fonds pour six mois, parce que j'aurai moyen, par cette voie, de rendre à M. ïhiault ce qu'il m'a prêté pour fournir à leur entretien pendant les mois de juin et juillet. Et il me restera encore somme notable pour y fournir quelque temps, en attendant que les deniers de la contribution se lèvent.
Je n'ai point reçu les cent mille livres que M. des Noyers a ordonnés par avance sur les fonds des garnisons. Je n'en ai eu aucune nouvelle , sinon qu'on les pourroit env03^er dans un mois au plus tôt. Ceux qui doivent fournir les deniers, les trouvent plus difficilement qu'on ne les ordonne et s'en défont encore le plus tard qu'ils peuvent. A ce propos, il est besoin que vous sachiez qu'il y a plus de deux mois et demi qu'on fait fonds à la cour de quarante mille cinq cens livres pour la garnison de Casai. J'ai donné la copie de l'ordonnance à M. L'Hermitte , lorsqu'il prit congé de vous à Turin, dès le 5 du mois de mai dernier, et néanmoins je vous assure qu'on n'a pas encore envo3'é un sol pour eux , et que si je ne leur avois fait prêter huit cent trente pistoles pesant, dont j'ai donné ma promesse à Saint-Nicolas, les soldats auroient été deux mois entiers sans faire de prêts. Il a fallu que j'aie encore fait donner cent soixante mousquets et la revue du régiment de Sault, lorsqu'il a passé par Turin, pour se défendre contre les bandes dans la route de Casai. Quand messieurs les ministres ont
ordonné quelque chose pour une place, ils ont fait tout ce qu'ils peuvent pour le service du roi , mais leurs ordres ne produisent pas toujours, à point nommé, le secours qu'ils ont désiré procurer à des i:ens qui sont en nécessité. Cependant les affaires dépérissent en un poste comme celui de^Çasal, et notamment en ce temps que les recrues y arrivant , il est besoin d'y apprivoiser le soldat par le paiement des prêts plus fréquents qu'en un autre temps.
En attendant l'arrivée des cent mille livres, j'ai emprunté tout ce que j'ai pu avoir à Turin pour subvenir aux garnisons, auparavant que partir. Je crois y avoir laissé fonds jusqu'au 26 du courant; si on pourvoit en France à leur paiement comme vous me laites riionneur de me le mander, les gouverneurs des places n'auront pas raison de laisser afïoiblir leurs régimens , et auront encore moins raison de ne les pas mettre en bon état, après avoir reçu somme notable pour les recrues. M. de Souvigny n'a pas à présent en tout quatre cent soixante hommes, et il a pris de l'argent pour faire huit cens hommes de recrues. Il en souffre dès à présent, parce que M^"^ le comte d'Harcourt ne veut point lui donner de troupes pour le fortifier, et lui dit qu'il fasse son nombre complet, si bon lui semble. Et afin que ces Messieurslà ne s'excusent point sur moi, je suis bien résolu de les faire payer jusqu'à la concurrence néanmoins des fonds qui sont faits pour eux.
Ce qu'on a mandé qu'on ne pouvoit mettre, dans le 20 du mois passé, plus de sept à huit mille hommes de pied ensemble, a eu pour fondement un compte exact et fait en plein conseil de guerre, sur l'état de vieil corps de troupe, et des avis qu'on avoit des recrues qui étoient dans les étapes et pourroient arriver
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en ce temps-là, et en cela je puis vous dire qu'on ne s'est point mécompte.
La garnison de Turin seroit assez forte, si ceux qui se chargeront de tenir leurs régimens à douze cens hommes, les peuvent avoir complets. Celui d'Aiguebonne est à présent de deux cent soixante-deux hommes, celui du marquis du Passage à six cent dix hommes. Et quelque diligence qu'ils fassent, leurs régimens ne seront point de douze cens hommes, que ne soit la fin de la campngne.
J'ai parlé à M. de Alontmartin pour les fontes des' six pièces. Il m'a dit qu'il a examiné la dépense des neuf mille livres qui ont été données par vos ordres ; que M. de la Noue prétend que vous lui avez commandé de faire quarante affûts, qu'il a déjà acheté trente-trois, que cet article-là a absorbé les neuf mille livres; que M. de Chanfort prétend aussi avoir fait une grande dépense pour le logement du fondeur, et qu'ainsi il leur est dû de reste, et que, pour parachever la fondée, demande encore trois mille livres. Mais que, sans examiner ces dépenses, lesdits sieurs de Chanfort et de la Noue lui ont promis d'envoyer de l'argent pour parachever celte fonte, sur l'espérance qu'il leur a donnée que M. le grand-maître leur fera raison de tout ensemble. Il commanda à M. de la Noue, en ma présence, de m'apporter l'état de sa dépense. Il m*a promit de le faire au premier lieu où on séjournera.
M. des Noyers a sujet d'être satisfait du ménage qui s'est fait ici cet hiver, dans lequel je n'ai aucune part autre que celle d'avoir exécuté ses ordres fidèlement.
J'ai bien prévu qu'on ne remplaçai oit pas la dépense extraordinaire qu'on a prise sur le fonds de cette ar-
Doée. Si elle se peut reprendre sur les deniers revenant bons, j'en serai très-aise, mais il faudra néces^sairement que quelqu'un en pâtisse.
Pour empêcher que la cavalerie et infanterie ne se débandent du quartier, on leur a accordé une contribution sur les terres voisines, en pain, vin et viande pour la cavalerie ; et vin et viande pour l'infanterie, laquelle chaque corps envoie quérir par des hommes commandés, conduits par un officier. L'ordre porte défense expresse de prendre du bétail qui sert à la culture de la terre, faute de paiement de cette contribution, à peine de la vie. Gela a été cause que chacun a envoyé des gardes aux terres chargées de contribution, et qu'on ne les avoit pas pillées comme on a fait jusqu'ici.
Je vous suis extrêmement obligé de la bienveillance qu'il vous plaît me témoigner; je tâcherai à me conduire en sorte que je n'en abuserai point, et que vous aurez occasion de croire que je suis véritablement, etc....
LETTRE DU ROI A LE TELLIER
6 juillet 1G4J.
Monsieur Le Tellier, il m'a été représenté par le sieur comte de Movitte, ambassadeur de mon neveu, le duc de Savoie, en cette cour, que le comte Goueano jouissoit ci-devant de quatre cens sacs de blé par chacun an, qui lui étoient dus par la communauté de Pignerol, laquelle ayant cessé de les lui fournir depuis quelque temps, il m'a fait supplier de lui en accorder récompense. Sur quoi je vous écris la présente, alln que vous fassiez enquête sur les lieux touchant cette rente, pour voir si elle étoit véritablement due
'Il
90 i' JUILLET 1641. I
audit comte et s'il en jouissoit , lorsque ladite ville a été mise entre mes mains. Dont vous me donnerez avis. Priant Dieu, etc....
Écrit à Péronne, le (3 juillet 1641.
Signé : Louis, et pjusbas, Bouthilier.
LE TELLIER A DES NOYERS
17 juillet 1641.
Monseigneur, celle-ci est pour vous donner avis du siège du fort de Sena... Le travail de M. le marquis de Pianezza s'étant trouvé le plus avancé , on a mis le feu à la mine, le 15 du courant, à deux heures de jour; elle a si bien réussi qu'elle a fait brèche de trente pas , en sorte que vingt-cinq hommes peuvent entrer de front dans le bastion. L'infanterie de la duchesse de Savoie, commandée par ledit sieur marquis de Pianezza, a été à l'assaut et n'a voulu souffrir qu'aucun des régimens de l'armée du roi les soutint, afin d'avoir seuls la gloire de la prise de la place; mais il est arrivé que les officiers n'ayant pas été suivis de leurs soldats, les ennemis sont demeurés maîtres de la brèche. M^"^ le comte d'Harcourt, qui est arrivé ici d'hier au soir pour être plus proche de la place, ayant eu cet avis cette nuit, est parti de grand matin avec escorte, pour aller visiter les travaux et donner les ordres qu'il jugera nécessaires pour avancer la prise de ce fort-là, qui se trouve beaucoup meilleur qu'on ne pensoit. M. le marquis Villa mande que sa mine sera en état demain matin, et que faisant donner des deux côtés, il emportera la place infailliblement. M. de MaroUes a été blessé à cet assaut de deux coups de pierres; MM. de Gatelan et Reinier, colonels d'infanterie au service de Madame, ont été blessés de
coups de mousquets; un enseigne, un autre officier, le sieur Razilly et quinze soldats tués ; le marquis de Fliury y fut tué d'un coup de canon, le 10 du courant, et, un peu auparavant, un commissaire de l'artillerie tué d'un coup de mousquet, et le sieur Dulmet, capitaine au régiment de Turenne, qui fait la charge d'aide-de-camp, aussi blessé d'un coup de mousquet dans le visage, dont il réchappera.
Les ennemis ne se mettent point en campagne, ils gardent seulement leurs places. M. le prince Thomas a mis sa cavalerie dans le Ganavez et le fait contribuer. Il fait fortifier Auxaigne qui est un poste qui nous a fort servi pour nos convois pendant le siège d'Ivrée.
Pendant que l'armée séjournera ici, M-'' le comte d'IIarcourt a résolu d'envoyer M. de Magalotti avec quatre cens chevaux et huit cens hommes d'infanterie, qui sont arrivés des recrues au matin, du Piémont, pour tenir les chemins libres et empêcher les courses des ennemis. Toutes les recrues qui arriveront, ont ordre de le joindre, en attendant que par la prise de Sena on y pourvoie autrement.
MAZAKIN A LE TELLIER.
20 juillet 1641.
Monsieur, si je vous donne occasion d'accuser ma paresse, je ne vous donnerai jamais de faire le même de la passion que je conserve pour votre service. Il est vrai que je fais réponse à trois de vos lettres avec celle-ci ; aussi sans rechercher d'autres excuses à ma négligence, je veux bien vous en demander pardon.
Je TOUS remercie de tout mon cœur de la peine que vous prenez à me tenir averti avec tant de soin de ce qui se passe par delà, et je vous assure que je m'en sers à votre avantage, puisque vos lettres me donnent sujet déparier souvent de vous à M»'' le Cardinal (Richelieu) et à M. des Noyers.
J'attends réponse à diverses particularités que je vous écrivis dernièrement par le secrétaire de M. de Castellan, et cependant je vous dirai qu'ayant eu la permission de faire un tour à Paris, je n'y serai pas plutôt que je vous ferai tenir l'aj'gent duquel je vous ai écrit, afin que vous preniez la peine d'acquitter les dettes que j'ai laissées au lieu où vous êtes, suivant le mémoire que je vous en enveriai.
Ayant représenté à Son Erainence (Richelieu) que M. Talon manquoit de fonds pour les fortifications des places, et lui ayant fait voir la nécessité qu'il y auroit d'y pourvoir au plus tôt, elle a trouvé bon d'ordonner à iM. des Noyers d'envoyer à M. Talon trente mille francs pour cet effet, vous assurant que je n'épargnerai point de faire toutes les choses qui pourront contribuer au service de Sa Majesté et à votre contentement.
On m'a promis outre cela mille pistoles pour les travaux de Pérouse que je vous ferai tenir de Paris en argent, ou recevriez de M. des Noyers. De quelque part qu'ils viennent, je vous prie de les faire remettre aussitôt, en mêmes espèces, à M. Le Camus, et en cas que vous receviez cette lettre avant l'argent, je vous l)rie de ne laisser pas de fournir cette somme à M. Le Camus, sur l'assurance que je vous donne et de la part du roi et en mon nom particulier que vous en serez aussitôt remboursé, Son Eminence affectionnant comme vous savez l'achèvement de ce travail. Je
m'assure que vous vous porterez d'autant plus volontiers à y contribuer en cette sorte. Il ne me reste plus qu'à vous demander la continuation de vos bonnes grâces et à vous prier, etc.
MAZARIN A LE TELLIER
20 juillet 1641.
Monsieur, je ne puis assez vous remercier du soin que vous prenez de me faire savoir tout ce qui se passe au lieu oi^i vous êtes et des assurances que vous me donnez de votre amitié. Je suis bien marri que mon impuissance ne m'ait jusqu'à présent donné les moyens de vous faire paroître par effet que vous n'avez de serviteur plus acquis que moi. J'e.-père avoir ce bonhaur avec le temps, comme je le désire avec passion.
On a approuvé ici les propositions que le secrétaire de M. d'Harcourt a faites de sa part pour les exécuter en cette campagne, et sont les mêmes desquelles vous m'avez fait l'honneur de m'écrire.
Toutes les nouvdUes qui courent ici, vous les aurez apprises par le mâme secrétaire que j'ai tâché d'informer exactement de tout ce qui s'est passé. En un mot, les affaires du roi vont extrêmement bien de tous côtés, et Sa Majesté a tiré même profit du malheur quel'arméri commandée par M. le maréchal de Ghatillon a reçu près de Sedan, puisque la mort de M. le comte (de Soissons) nous garantit, pour le présent et pour l'avenir, du parti qui se pourroit former en France contre le service de Sa Majesté (*).
(1) Le maréchal de Ghatillon commaniait Tarniée du roi contre les princes révoltés. Le 6 juillet, le duc de Bouillon attaque vive-
S'il n'arrive quelque accident inopiné, j'oserai répondre que dans douze jours la place d'Aire aura changé de maître (*)• Je vous supplie de croire, Monsieur, que je songe à rinterêt qui vous concerne et duquel vous m'avez fait l'honneur de me parler, et que si j'y vois jour à faire sortir son effet, je ne manquerai pas de m'}' emploj'er comme je vous ai promis.
Je vous dirai confidemment que le secrétaire de M. le comte d'Harcourt a eu quelques petits reproches auprès de AF'" le Cardinal et de M. des Noyers, sur la quantité de passeports (congés) qui ont été donnés l'année passée, et sur le profit qu'on dit ici en avoir été tiré par le même secrétaire. Beaucoup d'officiers de l'armée d'Italie en ont parlé publiquement comme j'ai appris dans la maison de mondit sieur des Noyers. Mais enfin tout a été accommodé, et M»' le cardinal a assuré ledit secrétaire de son affection, pourvu qu'à l'avenir il ne tombe pas dans les mêmes inconvéniens. Je vous assure, sans me faire de fête, que j'ai travaillé auprès de Ms"^ le Cardinal pour la satisfaction dudit secrétaire, comme s'il eût été mon frère, et Dieu sait si l'on m'en saura beaucoup de gré. M. des Noyers s'est encore plaint à lui de ce qu'on donnoit dix-huit mille rations de pain, pendant qu'on assuroit ici n'y avoir pas plus de dix mille hommes de pied dans l'armée.
ment cette armée et la met en déroute en moins d'une heure au bois de la Marfée. En même temps, le comte de Soissons, l'âme de cette prise d'armes, se tue par accident d'un coup de pistolet qu'il tenait à la main. L'armée royale vaincue une heure auparavant, se trouva victorieuse une heure après.
(1) La ville d'Aire fut contrainte de se rendre le 29 juillet. Mais les Espagnols qui n'avaient pas su la défendre, revinrent l'assiéger et s'en rendirent maîtres au mois de décembre suivant.
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Je vous remercie du soin que vous prenez de toutes les petites affaires que j'ai de deçà ; et pour mon cheval je vo'^-^^ en fais un présent, vous suppliant de l'accepter et de vous en servir pour l'amour de moi.
Il seroit à propos de donner ordre que les blés que je fis porter à Turin fussent visités et remués pour empêcher qu'ils ne se gâtent, vous suppliant aussi d'avoir l'œil que je n'en reçoive aucun préjudice en cela, ne pouvanL avec toutes mes diligences, venir à bout du paiement desdits blés, de façon que, jusques à présent, il ne sont pas au roi : et il me semble qu'il se passera quelque temps avant qu'on en dispose autrement. M. des Noyers donna des ordres à mon arrivée à la cour, pour le paiement de dix mille sacs de blé à Turin, suivant le marché qui en avoit été fait au conseil, du vivant de M. de Bullion. Je serai bien aise d'apprendre si ensuite de cela, il a fourni ce blé comme il y étoit obligé.
Je fais état de vous envoyer dans peu de jours quinze ou vingt mille livres de mon argent, afin que vous preniez la peine d'acquitter une dette que jai avec M. Talon et avec le sieur Molla de Carignan, pour reste du paiement de blé que j'achetai en Piémont, n'estimant pas raisonnable de retarder ce paiement, encore que je rencontre beaucoup de diflîcultés d'en être satisfait du roi.
Le sieur Molla me devoit fournir de son côté mille sacs de froment, lesquels j'avois prié M. Talon de retirer et les faire conduire à Turin. Il faut donc, Monsieur, que vous preiii?z, s'il vous plait, la peine de vous informer si cela aura été tait, afin que les mille pistoles d'Italie que je dois audit sieur Molla se paient en même temps. Je dis mille pistoles d'Italie, d'autant que je lui dois neuf mille livres de Piémont: mais si
présentement les pistoles valoient, au lieu où vous êtes, plus de neuf livres pièce, c'est à vous, Monsieur, de ménager, s'il vous plaît, mon fait, comme si c'étoit le vôtre propre.
Je n'eus pas grand peine à faire connoître à M. des Noyers qu'il avoit été mal informé toucliant les pistoles qui avoient été fabriquées à Turin, et encore que je vous écrive cela de moi-même, je crois qu'il n'y auroit point de danger que vous tirassiez en cela tout le proîit pour le roi que vous avez fait ci-devant, tenant compte à part du revenant bon pour en donner avis à la fin de Tannée.
On me doit encore rembourser d'une somme d'argent que j'ai avancée pour l'achat des armes, laquelle je ne vois pas grande apparence de pouvoir retirer si tôt, et j'ai recours à votre bonté afin qu'il vous plaise me donner avis si, tirant une lettre de M. des Noyers adressant à vous pour en être payé, au lieu où vous êtes, sur le revenant bon, ou du fonds destiné pour les places, ou de celui pour les troupes de Madame, vous croyez que cela se puisse faire ayant averti ici.
Pendant que je restois en Piémont, je fis faire, comme vous savez, divers voyages à MM. Braides et Snntus, avec grand danger de leurs personnes sans qu'ils aient seulement été paj'és de l'argent qu'ils avoient dépensé. Je vous supplie donc d'y avoir égard, ne doutant pas que M. le comte n'agrée qu'il leur soit fait quelque petite gratification.
M. des Noyers m'a dit avoir été assuré de M. le surintendant, qu'il avoit fait fournir l'argent pour acquitter le reste des recrues de l'armée d'Italie.
Son Eminence agrée qu'on envoj-ât six mille livres d'extraordinaire à M. du Plessis-Praslin, pour aider aux frais de la campagne, et j'ai tâché de faire dépê-
cher le secrétaire de M. de Gastellan avec le plus de satisfaction qu'il m'a été possible lui procurer. Vous savez, Monsieur, Taffeotion que j'ai pour lui, pour ne douter que j'aurai fait tous mes efforts pour le bien servir. Mais ayant commission de faire cet liiver un voyage en cour, j'ose répondre qu'il recevra toute sorte de satisfaction.
M»"" le Cardinal est tout à fait d'avis que l'on fasse quelque démonstration contre ceux qui n'ont pas accompli leur traité pour le fait des recrues. Mais, à mon avis, il seroit nécessaire que vous disposassiez M. le comte d'Harcourt à ce que vous me mandez, parce qu'après, le roi lui pourroit donner ordre et à vous aussi de renvoyer les officiers qui ont manqué de s'acquitter de leur devoir.
LE TELLIER A MAZARIN
22 juillet 1641.
Monsieur, le 19 du courant, on tint conseil dans le château de Mullassan sur ce qui étoit à faire, pendant le reste de cette campagne. On proposa que l'armée allât à Verrue pour feindre d'attaquer cette pince , et par là tâcher de faire passer le Pô aux ennemis, pour delà envoyer investir Ivrée et l'assiéger après, et ce pendant que le marquis Villa et quelques régimens d'infanterie iroient investir Goni, pour puis après l'attaquer, si on trou voit que le siège d'Ivrée ou Verrue ne fussent pas possibles. Mais après avoir bien considéré que pour le siège de Sena, les ennemis n'ont point branlé, que le prince Thomas a toutes ses troupes dans le Canavez pour disputer le passage de la Doire, au cas qu'on y veuille aller, qu'il faut avoir
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deux armées pour empêcher la communication d'entre Verrue et Cressentino, pour Topposer à la marche de l'armée; les ennemis pourroient prendre un poste duquel ils pourroient arriver à Ivrée plus tôt que nous; on a jugé qu'il seroit plus utile d'employer au siège de Coni toute l'armée, que de perdre quinze jours en la marche et au retour de l'armée à Verrue, si bien qu'on part demain pour aller à Coni qu'on espère emporter dans le quinzième du mois de septembre au plus tard, et après de fortifier Visque, faire faire un pont sur la Doire et aller loger dans le Biellois, pour par là dépouiller le prince Thomas des quartiers qui font subsister ses troupes, lui rendre Ivrée inutile et conserver les terres du Piémont qui reconnoissent les armées du roi.
J'ai fait voir à M^' le comte d'Harcourt ce qu'il vous plaît me mander du soin que vous voulez prendre de ce qui regarde ses intérêts. Il me charge de vous écrire qu'il vous étoit très obligé et qu'il vous serviroit fidèlement en toutes rencontres.
Je vous rends grâces très-humbles. Monsieur, de la peine qu'il vous a plû prendre d'entretenir M. Leroy sur ce qui me regarde, et du conseil qu'il vous plaît me donner de faire un voyage cet hiver à la cour. J'en ai toujours eu le dessein , mais je vous contesse que j'avois résolu de m'abstenir d'en demander le congé, par l'appréhension que j'avois que vous ne l'approbassiez pas ; mais à présent qu'il vous plaît me faire savoir votre sentiment, je me conduirai ainsi qu'il vous plaît me faire l'honneur de me prescrire.
M. Talon a touché les trente mille livres qu'on lui a adressées pour les fortifications ; il en a été envoyé quelque chose à Visque. On travaille à Ghivasso et à Carmagnol , et on a fait plusieurs marchés a Turin
pour la citadelle , mais cela s'avance peu, parce que cette somme ne peut pas suffire pour tout.
Je travaille en ce que je puis à diminuer le libertinage des soldats, sur lequel Ms"" le comte d'Harcourt a lait plusieurs ordres très-hons. On ne souffre pas que les gens de guerre aient des bestiaux; j'ai fait châtier des vivandiers qui en avaient acheté deux.
Je ne puis répondre aux témoignages que vous me faites l'honneur de me donner de votre bienveillance, qu'en vous assurant que je me suis donné tout à fait à vous et que je vous servirai en toutes occasions, avec toute la fidélité que vous pouvez attendre d'un homme qui vous honore parfaitement. Je n'aurai jamais tant de contentement que quand je pourrai faire quelque chose qui vous puisse être agréable. Si mes dépêches des 26 et 29 juin, 5, 16 et 18 du courant vous ont été rendues, je m'assure que vous aurez reconnu que je fais ce que je puis pour satisfaire à Tordre qu'il vous plaît me donner en partant, de vous tenir averti de toutes les occurrences de ce pays, comme je ferai dorénavant. Dieu aidant, pour essayer de vous témoigner que je suis plus que personne du monde, etc....
LE TELLIER A DES NOYERS
3 août 1G41.
Monseigneur, vous verrez par le mémoire ci-joint ce qu'a fait l'armée depuis la prise du fort de Sena. Elle est à présent attachée au siège de Coni, duquel M^' d'Harcourt et ces Messieurs espèrent tout bon succès, et estiment que les ennemis ne peuvent garantir cette place qu'en faisant diversion notable ou la venant secourir à force ouverte. On a pourvu au pre-
I InivarMÎfnT'
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mier, en fortifiant les garnisons et en donnant à M. le marquis Tilla la cavalerie de Son Altesse et l'escadron de Savoie avec les régimens de Courcelles, de Caderousse et d'Isola, pour observer la marche des ennemis ; et on désire l'autre , estimant que le succès d'un combat général seroit avantageux au roi.
Sitôt que la voiture que nous attendons au premier jour sera arrivée, on fera une revue générale, tant de cavalerie que d'infanterie. Je vous en enverrai les extraits avec l'état des recrues qui ont passé en Piémont, qui sont bien au-dessous de ce que les officiers étoient obligés de faire par leurs traités. M^"" le comte d'Harcourt est résolu d'en châtier quelqu'un sévèrement pour les obliger de mieux faire à l'avenir. J'y contribuerai de ma part tout ce qui me sera possible, et essaierai en toute occasion de vous témoigner que je suis, etc....