LE TELLIER A DES NOYERS ET AU CHANCELIER
Turin, 6 mars 1641.
J'ai appris par votre dépêche du 22 du passé qui m'a été rendue le 3 du courant, que vous n'aviez pas encore reçu les mémoires que M. Mazarin vous a envoyés concernant la munition, quoique le courrier qui en est chargé, soit parti d'ici le 10 précédent du matin, ce qui nous a mis en peine, crainte qu'il ne lui
6 MARS 1641. 4t
soit arrivé quelque accident qui recule le contrat que vous avez à faire avec Falcombel et ses associés.
Je ne doute pas qu'ils ne soient bien avertis des recherches qu'on a faites de munitionnaires dans le pays; et que ceux mêmes desquels nous sommes servis ne leur en aient donné avis tant pour les grandes habitudes qu'ils y ont, que pour ce que tous les Piémontois sont extrêmement intéressés et sans fidélité. Je vous assure que M. Mazarin y a apporté tout le soin et le secret qu'il a pu et y a employé bonne partie de son adresse, pour pouvoir ménagar au roi quelque chose sur ce traité dont la dépense est assez grande.
En attendant que vous ayez achevé celte affaire, j'ai fait donner une lettre de change de trente mille livres à prendre sur M. Thiault à Lyon, pour aider Falcombel qui est ici à continuer ses fournitures. 11 s'en est contenté et s'est conduit en ce rencontre avec beaucoup de facilité, quoique la dépense de la fourniture qui a été faite à Montcalvo ne soit pas petite, à cause que M. de Gastellan a ordonné du pain à l'infanterie et cavalerie de Madame et à la cavalerie de notre armée, pendant onze jours.
J'attends avec impatience les fonds qu'il vous a plu ordonner pour cette armée, parce que la nécessité nous presse extrêmement. Il en demeurera bonne partie à Lyon pour remplacement des trente-quatre mille cinq cens livres qui auront été fournies aux munitionnaires par M. Thiault par mes ordres, et pour peu qu'il en sera employé auparavant qu'il arrive, tout se faisant par les ordres de M. Mazarin. Vous ne me soupçonnerez de mauvais ménage dans l'emploi de l'argent du roi pendant cet hiver; en sorte que s'il vous plaît nous faire rendre ce que nous avons payé pour la munition, et nous faire toueher ce qu'il vous
a plu ordonner pour cette armée, nous aurons entretenu la garnison de Turin qui a été payée règlement, fait subsister les autres garnisons qui n'ont rien tiré du tout du pays et pourvu à toutes les autres dépenses de l'armée, même au siège de Montcalvo, pour deux cent cinquante-sept mille livres.
Je vous ai mandé, par ma précédente, le siège de Montcalvo, vous apprendrez par celle-ci que le 3 du courant au soir, celui qui étoit dedans le château ayant été sommé de se rendre, on lui fit voir une mine non parachevée. 11 demanda trois heures de temps qu'on lui refusa. Il sortit avec sa garnison, avec l'èpée seulement. Et ainsi en onze jours la place a été prise; ce que les François par-devant firent en vingt-deux jours en Tannée 1039.
DES NOYERS A LE TELLIER
Paris, là mars 1641.
Monsieur, je répondrai à la hâte à la vôtre du 2 de ce mois, parce qu'elle m'a été rendue trop tard. Nous attendons l'heureux succès de Montcalvo qui sera, Dieu aidant, tel que nous le pouvons désirer, vu la valeur de ceux qui y sont employés.
M. Mazarin m'avoit fait part de la prise de Gabian qui est un efifet du cœur et de l'esprit du capitaine Joseph. Je ne vous dirai rien sur le sujet de la perfidie de ce prince : Sat Deum ultorem habet pactî vîolata religîo.
Je n'omets rien pour faire hâter les recrues, et je vous assure que MM. de Ghampigny et Imbert ont ordre exprès de faire payer la montre aux officiers qui travaillent aux recrues, pour tout le temps qu'ils
seront employés et qui est à mon avis le sentiment de la vôtre.
Sur quoi je me trouve obligé de vous dire que Madame a envoyé par deçà d'étranges mémoires des levées que l'on fait sur ses sujets pour la subsistance des troupes du roi ; Ton les fait monter à six millions de livres, monnoie de France. Jugez, Monsieur, si cet excès seroit supportable, et si ce ne seroit pas mettre le pays hors d'état de supporter la guerre plus d'une année. J'en écris à M. Mazarin, et je vous en donne avis, afin que, ou vous arrêtiez le cours de ce désordre, ou que vous en détrompiez Madame, l'un et Vautre étant également nécessaires. Je vais presser l'envoi de l'argent que nous avons fait ordonner, si déjà il n'est parti, et ferai la même diligence pour le fonds de vos garnisons qui ne subsistent pas par les contributions.
Le traité de vos munitionnaires est enfin passé à quarante-deux deniers la ration, et ils se promettent de bien servir.
J'aurai soin en faisant l'état de l'armée d'y faire employer un fonds raisonnable pour l'entretien de vos hôpitaux. Mais vous devez prendre garde que , si le soldat est malade dans l'hôpital, son prêt ne lui est pas payé dans l'armée, et qu'ainsi étant mis en deniers revenant bon, je fais fonds pour l'hôpital. Je suis du meilleur de mon cœur, etc....
LE TELLIER A DES NOYERS
Turin, 16 mars 1641.
Monseigneur, vous m'avez fait beaucoup de grâce de me donner avis par votre dépêche du premier du courant, de ce qu'il vous a plu résoudre pour la fourni-
tti 16 MARS 1641.
tui^ du pain des gens de guerre , pendant la présente année. Je m en suis aidé pour me parer de la presse que me faisoit le paiement de la dépense extraordinaire qu^il- a fait à Moncalvo, en la distribution du pain ordonnée à la cavalerie du roi et aux troupes de Son Altesse Royale, qui monfe à une somme assez considérable pour Tétat présent de nos finances. J'ai encore baillé ma promesse à M. Mazarin pour mille pistoles, et faudra que je lui en donne encore une de pareille somme demain, pour faire payer un prêt à la garnison de cette ville qu'il est nécessaire d'entretenir.
M. Mazarin ayant eu des accès de fièvre tierce, m'a chargé de vous représenter qu'il a vu passer une partie de l'infanterie de cette armée, passant par cette ville pour aller loger à Ganavez, vers Ivrée; qu'il l'a trouvée très-bonne, et composée de gens bien faits et bien aguerris, mais qu'ils manquent de vêtemens , desquels il seroit besoin que le roi fit la dépense pour les soulager des incommodités de cette vie et les rendre plus propres à servir cette campagne , observant qu'il y a six mois qu'ils n'ont rien coûté au roi, que le pain et une paire de souliers, et que soixante mille livres peuvent suffire pour avoir quatre mille cinq cens paires d'habits pour leur distribuer. Si vous jugez que le roi doive faire cette dépense, et qu'il vous plaise en envoyer les ordres à Lyon, mon dit sieur Mazarin retournant en France, chargera quelqu'un de faire faire ces habits et de nous les faire tenir en diligence.
17 MARS 1641. 5f
LETTRE DU ROI A LE TELLIER
17 mars 1641.
M. Le Tellier, ayant fait expédier une ordonnance portant que les capitaines et officiers qui ne serviront en personne en leurs charges seront cassés et qu'il en sera établi d'autres en leurs places dans le présent mois de mars; que ceux qui auront plusieurs charges seront tenus d'opter dans ledit mois, et n'en pourront garder qu'une seule ; qu'aucun ne sera passé aux montres qu'il n'ait provision de moi, et que ceux qui se présenteront, possédant des charges dont ils ne seront pourvus, seront punis comme passevolant. J'ai bien voulu vous adresser copie de ladite ordonnance avec la présente, et vous dire que vous ayez à la faire publier en toutes les garnisons qui sont en Italie, même que vous en donniez et envoyiez copie à ceux qui commanderont les corps , afin qu'ils n'en prétendent cause d'ignorance, et que vous teniez exactement la main à ce qu'elle soit observée à l'égard des troupes qui sont dans l'étendue de votre charge, et me rendant compte du soin que vous en aurez pris et de ce qui aura effectivement été fait en conséquence. Et sur ce je prie Dieu, etc....
A Saint-Germain-en-Laye, le 17 mars 1641.
Signé : Louls, et plus bas, Sublet.
P. S. — Ayant fait expédier une autre ordonnance pour le paiement des officiers de mes troupes qui travailleront à leurs recrues , tout ainsi que s'ils étoient présens aux corps d'icelles, je vous adresse aussi ladite ordonnance afin que vous la fassiez suivre dans votre
département.
Signé : Louis.
M. Des Noyers. J'ajoute ce billet pour vous dire que nous avons présentement conclu le marché des munitionnaires d'Italie à quarante-deux deniers, à l'exception de la garnison de Casai qui ne sera comprise dans leur traité ; qu'on leur baillera en paiement les quinze cens sacs de blé que M. Mazarin a achetés, pour le même prix qu'ils ont coûté.
Signé : Des Noyers.
LETTRE DU ROI A LE TELLIER
SI mars 1641.
M. Le Tellier, ayant donné au sieur d'Aiguebonne le commandement en la citadelle de Turin qu'avoit le sieur Gounonge, et ayant jugé à propos de confier le commandement de la ville de Turin, ainsi que de la citadelle, à une même personne, j'ai fait expédier la commission nécessaire pour cet effet au sieur d'Aiguebonne. Considérant même que le sieur Du Plessis- Praslin, m'ayant dignement et utilement servi à la campagne en mes armées d'Italie, depuis l'ouverture de la présente guerre, il lui seroit avantageux et à mon service, de continuer à l'y employer, si bien que je donne ordre à mon cousin le comte d'Harcourt de l'appeler en l'armée, et d'établir ledit sieur d'Aiguebonne audit commandement de la ville de Turin. De quoi, donnant avis et des raisons qui m'y ont obligé à ma sœur, la duchesse de Savoie, j'ai aussi voulu vous faire savoir par cette lettre, et vous dire que vous ayez à donner audit d'Aiguebonne toute l'assistance qui dépendra de vous, et à tenir bonne correspondance avec lui en toutes choses qui regarderont la sûreté et conservation de ladite place, ainsi que je lui ai ordonné de faire avec vous. A quoi m'assurant que vous
satisferez, je ne vous ferai la présente plus longue que pour prier Dieu, etc.... Écrit à Saint-Germainen-Laye, le 21 mars 1641.
Signé : Louis, et plus bas, Sublet.
LE TELLIER A DES NOYERS
Turin, 10 avril 1641.
Monseigneur, hier soir, M. Mazarin et MM. les maréchaux de camp jugèrent à propos, pour le service du roi, d'aller attaquer^ Ivrée, N'ayant point d'équipage d'artillerie , l'affaire sembloit impossible , mais nous avons résolu de nous servir de tous les chevaux des vivandiers pour le canon , de mulets du pays pour porter les munitions de guerre, et de bœufs pour tirer les charriots qui porteront les bateaux pour faire un pont. La dépense en sera un petit grande par jour, mais l'argent ne peut être employé plus utilement qu'en des entreprises de cette nature qui vont à la gloire des armes du roi et avantage de son service.
MM. de Turenne et de Gastellan partent demain pour disposer toutes les troupes et les faire avancer vers Ivrée.
Cependant nous avons dépêché courrier exprès à M«' le comte d'Harcourt que nous croyons encore à- Lyon, pour l'informer de ce dessein et de tout ce qui se passe, afin qu'il puisse être ici à temps pour le fort de la besogne. J'ai profité du même courrier pour vous en donner compte, comme je ferai de toutes choses aux occurrences qui se présenteront, n'ayant point de passion plus forte que devons faire connoître que je suis, etc....
LE TËLLIER A DES NOYERS
TurÎD, 18 avril 1641.
MoiiseigiiGur, depuis ma dernière dépèche du 28 du mois passé, j'ai reçu deux dépêches du roi , Tune desquelles m'ordonne do dresser Tétat de ce qui a été levé pendant Thiver en Piémont et pour la subsistance au compte de Sa Majesté, et l'autre accompagnoit Tordre aux officiers de représenter leurs provisions ou commissions de leurs charges, et à ceux qui en ont plusieurs d'opter celle qu'ils voudront retenir et de résigner les autres.
Quant à l'état de la dépense des troupes pendant cet hiver, je le dresserai et vous l'enverrai au plus tôt. M. Mazarin sait particulièrement tout ce qui s'y est passé, et vous en entretiendra à son retour. J'ai retiré des mains de M. le préfet de Sena autant de mémoires que madame la duchesse de Savoie a envoyés à son ambassadeur, pour faire entendre au roi et à Son Éminence (Richelieu) des levées qui se sont faites dans son pays. Je vous assure que ce sont parties d'apothicaire, et qu'il n'y a point d'article qui soit véritable, aux termes qu'il est couché. Il faut qu'ils aient été dressés par des personnes mal affectionnées, qui n'aient eu autre but que de faire monter bien haut cette dépense.
J'ai fait imprimer l'ordre pour les deux charges et l'ai envoyé à ceux qui commandent les corps, afin qu'ils le fassent savoir à ceux qui sont sous leurs charges, et me donnent l'état de ceux qu'ils estiment exercer sans commission. Chacun trouve ce règlement fort raisonnable et utile pour le service, mais je
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m'assure que, quand il faudra venir à la stipulation, chacun voudra conserver ses avantages. Je tiendrai la main de ma part à Texécution, en sorte que, s'il vous plaît de m'autoriser, je vous assure qu'il ne sera pas violé en cette armée.
Je vois que vous n'avez pas eu intention d'y comprendre MM. les maréchaux de camp, et que vous trouverez bon que les aides-de-camp soient capitaines d'infanterie et que les majors aient aussi une autre charge dans le même régiment.
Par les avis que j'ai de Lyon, on travaille puissamment aux recrues sur lesquelles je suis obligé de vous dire que j'ai découvert qu'il y a des officiers en cette armée qui ont écrit à leurs camarades, en France, qu'ils prissent leur argent à Lyon et ne leur fissent guère de recrues. Ce qui me fait appréhender qu'ils ne fassent guère d'hommes cette année. Ce désordre a pour fondement, que ceux qui firent passer grand nombre de soldats l'année dernière ne furent pas mieux traités que ceux qui n'en firent que fort peu et qui se sont enrichis aux dépens du ro. impunément. J'eslime que pour faire cesser ce désordre qui est presque universel, il seroit nécessaire qu'il vous plût de faire un ordre sévère contre ceux qui ne satisferont pas à leurs traités, et qu'il fût exécuté, en la personne deceluiqui se présentera des premiers pour faire passer sa recrue, en lui faisant ressentir l'indignation du roi, tant en ses biens qu'en ses charges. Gela sans doute satisferait les bons officiers, et feroit amender ceux qui ne se sont pas mis en peine de bien taire.
M 10 AMIIL 1641.
DES NOYERS A LE TELLIER
Paris, 90 avril 1641.
Monsieur, j'ai plaisir par avance d'apprendre que let levées des subsistances laites sur les sujets de Madame n'aient été portées dans l'excès qu'on avoit voulu nous faire croire par deçà. La vue de l'état qu'il vous plaît me promettre par le retour de M. Mazarin, fermera la bouclie aux ofïiciers de Madame qui en font ici raisonner leurs plaintes comme d'une extrême vexation.
Ne feiî2:nez pas, s'il vous plaît, de tenir rigidement la main à Texécutiou de l'ordonnance que je vous ai envoyée pour faire opter les officiers qui ont plusieurs cliarKos, dans l'assurance que je vous donne que tout (u\ que vous ferez par delà, sera maintenu hautement par (îoux qui ont l'autorité du roi en main. Bien (Uitcndu que les gouverneurs, les maréchaux et les Mlil().s-(l(vcamp qui ne sont que capitaines dans leurs corps, non plus que les majors, n'y doivent èlre coinpi'is.
l/avis qu'il vous plaît me donner touchant la mauvais(i iiilontion des gens de guerre pour les recrues, s(u'a suivi exactement, comme étant très-utile au servic(j du roi. Vous m'obligerez trop de me faire part des ïiouvolh^s de vos quartiers. Si vous exterminez souvent (lo la sorte cette malheureuse race de bandits, j'espènî que vous en nettoierez bientôt le pays, et si M. l(i prince Thomas se fie longtemps à ses promenad(is, je pronostique qu'il pourroit bien tomber entre les mains de son vainqueur. Assurez-vous que vous avez en moi, etc.
Du 22. J'ajoute ce mot à ce qui vous est écrit, pour vous dire que le roi a trouvé fort mauvais que vous
n'ayez pas fait mettre la main sur le collet aux officiers qui ont eu assez d'imprudence et de malignité pour écrire à leurs compagnons qui sont en France, de retenir le plus d'argent de leurs recrues qu'ils pourront, et de faire passer ainsi peu d'hommes. Ce qui est si criminel que Sa Majesté ne sauroit seulement en entendre le rapport, sans entrer dans une extrême indignation contre eux, et en vérité elle vous a fort blâmé de ce qu'ayant appris le mal, vous n'en ayez aussi fait faire un exemplaire châtiment.
23 avril 1641.
M. Le Tellier, envoyant le sieur Naberat pour servir de commissaire en mon armée d'Italie, tant avec le sieur Talon qu'avec les autres qui pourront être à ce départis, j'ai bien voulu l'accompagner de cette lettre et vous dire que mon intention est que vous l'assistiez en tout ce qui sera de l'autorité de votre charge et aux occasions qui s'en présenteront, et lui donnerez moyen, en tout ce qui dépendra de vous, de se bien acquitter de cet emploi, ainsi qu'il a fait des autres semblables qui lui ont été donnés. Et la présente n'étant pour autre sujet, je prie Dieu, etc. Ecrit à Saint-Germain-en-Laye, le 23 avril 1G41.
Signé Louis, et plus bas, Sublet.
LE TELLIER A DES NOYERS
Turin, 28 avril 164!.
Monseigneur, je suis en grande peine pour le fait de la munition, ceux qui se sont obligés de la fourniture cette année donnent si peu d'ordre à leurs affaires,
qu'ils n'ont à présent aucune voiture, en sorte que si l'armée faisoit deux lieues, en un payé auquel ils ne trouvassent point de blé à vendre, ils ne pourroient pas y faire voiJurer des vivres pour un jour. Quand je les presse de se mettre en équipage, ils m? demandent de l'argent, me menacent tous les jours de cesser de fournir, et, au plus fort du travail du siège d'Ivrée. Ils ont dit à M. de Turenne que je donnasse de l'argent à leur commis, si je vouloir; sinon qu'ils ne fourniroient plus, et que leurs correspondans qui sont en France leur auroient défendu de ne plus fournir sans argent : ils en sont venus à ce point de refuser du pain à la garnison de Turin. En sorte que si je n'eusse usé d'autorité, il fut arrivé du bruit dans la ville.
Je vous supplie très-humblement, Monseigneur, de vouloir me faire savoir les conditions de leur traité et d'ordonner le fonds que vous leur avez promis, soit en Piémont, ou en France, afin qu'ils se mettent en état de servir. Je crois bien qu'il pourra arriver du désordre, notamment le sieur Falcombel étant toujou»^ absent, ou au moins, qu'on pourra manquer quelque occasion avantageuse, faute de voitures pour les vivres.
Je fis arrêter aux portes de Turin, le 12 du courant, deux cavaliers qui exposoient en vente douze bêtes à cornes qu'ils avoient dérobées à Montcalvo. Je fis le procès sur le champ à ces deux cavaliers et en condamnai un à mort, contre lequel il y avoit bonne preuve. Mon jugement ayant été lu au condamné et mis entre les mains de l'exécuteur, madame la duchesse de Savoie m'envoya un de ses valets de chambre me dire qu'elle désiroit faire grâce à ce criminel, et qu'elle lui vouloit sauver la vie. Je fis sur-
!•' MAI i641. 6t
seoir Texécution, et en donnai avis à*!!. Mazarin et à M. de la Cour, qui trouvèrent bon de représentera Madame la qualité du crime et que le châtiment étoit nécessaire pour conserver le Piémont. M. de la Cour fut à rinstant voir Son Altesse et lui parla conformément à ce qui avoit été arrêté. Madame blâma celui qui m'avoit dit qu'elle faisoit grâce à ce condamné, et dit qu'elle avoit donné charge de me prier de procurer q^u'on lui fit grâce, et qu'elle avoit cru que M. l'ambassadeur et MM. les maréchaux de camp qui commandent les armées du roi en l'absence de M. le comte d'Harcourt, ne lui refuseroieut pas de donner la vie à ce misérable qui étoit chargé de sept enfans, desquels Son Altesse avoit compassion. MM. Mazarin et de la Cour trouvèrent bon de faire garder l'accusé dans la prison, jusqu'au retour de M»' le comte d'Harcourt, qu'ils jugèrent pouvoir seul donner grâce à ceux qui ont été condamnés à mort. Ce petit rencontre empêchera que Madame ni ceux de la Cour ne se plaignissent de la justice du roi ou de ceux qui en ont l'administration en Piémont, quand il arrivera que les gens de guerre feront désordre dans les terres qui leur auront été données pour logement.
LE TELLIER A DBS NOYBRSi
Turin, 1" mai 1641.
Monseigneur, j'appréhende tellement que les affaires de la munition de cette armée n'aillent pas si bien qu'elles ont fait par le passé, qu'encore que je vous en aie écrit par l'ordinaire qui partit d'ici le 29 du passé, je prends encore néanmoins la liberté de vous faire celle-ci, pour vous représenter que les munitionnaires
62 t" MAI 1641.
n'ont aucun équipage pour faire des voitures, en sorte que si l'armée alloit en un lieu où ils ne trouvassent pas de blé à acheter, il mesarriveroit indubitablement. Et quand je les presse de faire les provisions nécessaires pour la fourniture pendant la campagne, ils repartent qu'ils ne peuvent, parce qu'il leur est dû beaucoup de la dépense qu'ils ont faite, pendant les quatre premiers mois de cette année. Même me font entendre tous les jours qu'ils sont à la veille de tout abandonner ; que n'ayant point d'argent, et leur correspondant étant en France à la poursuite de leurs affaires, ils ne trouvent pas de crédit ici pour faire subsister leur travail.
S'il est vrai que vous ne leur ayez rien donné à Paris pour cette année , il leur est dû pour les quatre premiers mois une somme assez considérable, car la dépense se monte à deux cent soixante-treize mille livres, à raison de sept mille rations par jour qu'ils ont fournies et au-delà, et encore dix mille livres pour la fourniture extraordinaire qui s'est faite à Montcalvo, tant aux troupes de Madame qu'à la cavalerie de l'armée du roi, sans y comprendre quelque blé et mulets qui leur ont été pris par les ennemis pendant cet hiver; sur quoi ils ont reçu cent quarante-et-un mille huit cent soixante-quinze livres seulement, partant, leur reste due la somme décent trente-et-un mille cent vingt-cinq livres.
Je vous supplie très-humblement, Monseigneur, de me faire informer des conditions de leur traité, de leur donner moyen de servir en les faisant payer, de nous renvoyer Falcombel, et de croire que je suis, eiCt •••
17 MAI lG4i. 63
LU TELLIER A DES NOYERS
Paiion, 17 mai 1641.
Monseigneur, j'ai reçu deux, dépèches du roi, des 30 mars et 24 avril derniers, dont l'une regarde les affaires des syndics de la ville de Turin, et l'autre la dépense de table que font les généraux des armées du roi. Je tiendrai la main de ma part à l'exécution des ordres portées par icelles , et vous rendrai compte exactement de tout ce qui s'y passera. L'économie est bienséante partout, mais elle est nécessaire en ce pays, où toutes les denrées coûtent démesurément, en sorte qu'il faut pas faire grande chair pour dépenser beaucoup.
J'ai aussi reçu vos dépêches des 20 et 22 du mois passé, sur lesquelles je vous dirai que si je m'étois expliqué au long, quand je vous ai donné avis qu'il y avoit des officiers qui écrivent en France qu'on ne leur fasse guère de recrues , vous n'auriez pas estimé que j'eusse rien omis de ce que j'ai pu faire, pour en avoir la preuve et en faire le châtiment que mérite la conséquence de ce crime. Désirant de me servir de toutes les voies possibles pour trouver des preuves de cet avis, j'ai envoyé exprès dans la ville des personnes aflSidées pour trouver des témoins qui en pussent déposer, ou pour en déposer eux-mêmes, si ces officierslà s'en vantoient devant eux, comme ils ont fait devant celui qui m'en avoit averti. Je fis même travailler à surprendre les lettres qu'ils écrivoient en France; j'en interceptai, dans lesquelles je ne trouvois rien, et enfin voyant que je ne pouvois trouver de preuves sur lesquelles je pusse fonder une procédure criminelle, je mandai ces ofïiciers-là et leur fis entendre que, par