‹ Michel Le Tellier, son administration comme intendant d'armée en Piémont, 1640-1643Chapitre 152 sur 178 · LE COMTE DE CH A VIGNY A LE TELLIER · texte numérisé non relu

LE COMTE DE CH A VIGNY A LE TELLIER

6 août 1641.

Monsieur, nous avons eu avis par M. d'Aiguebonne qu'il y avoit moyen de débaucher les deux tiers des soldats de Tarmée ennemie, si on y employoit quelque somme d'argent. Mais il ne nous éclaircit pas s'il croit qu'ils passassent au service du roi, ce que nous supposons ; autrement il semble que la dépense seulement pour leur faire quitter le parti ennemi ne seroit pas fort utile. Gela donc présupposé, j'ai ordre de vous faire savoir que le roi a agréable que vous fournissiez jusqu'à quatorze ou quinze mille livres pour cet effet, plus même, s'il est nécessaire. Ce que j'aurai soin de vous faire remplacer. Vous pouvez voir avec M. d'Harcourt s'il seroit à propos de faire quelque

3 SEPTEMBRE 164t. lOi

dépense pour débaucher lesdits soldats de rarmée

ennemie, quand même ils ne devroient pas prendre

service dans l'armée de Sa Majesté. Sur ce , je vous prie, etc....

3 septembre, du camp devant Conié

Monsieur, votre dépêche du 20 du mois passé m'a été rendue par le secrétaire de M^' le comte d'Harcourt, à son retour de la cour. Il ne m'a pas celé les reproches qu'il a reçus des passeports qui furent expédiés l'année dernière aux officiers de l'armée pour s'en retourner en France, par les mauvais offices qu'on lui a rendus auprès de Son Eminence. Il prétend que c'est une calomnie que ses ennemis ont inventée pourle noircir, et que jamais il n'a eu connaissance que ceux qui servent sous lui aient reçu ou exigé de l'argent des officiers auxquels ils ont délivré des passeports. Et que, si M^' le comte d'Harcourt en eût reçu la moindre plainte, il y auroit pourvu sévèrement. 11 impute cette infortune à M. d'Argenson, et a résolu de veiller tellement les siens à l'avenir, qu'il ne recevra point de reproches de leur conduite.

Il publie fort les bons offices qu'il a reçus de vous en ce rencontre pour détromper Son Eminence des mauvaises impressions qu'on lui avoit données de ses déportemens. Si ses sentimens répondent à ses paroles, il a toute la gratitude qu'on sauroit désirer en une personne à laquelle on a fait du bien.

Il m'a dit aussi qu'on lui avoit reproché qu'il faisoit signer des dépêches à son maître (le comte d'Harcourt), sans qu'il les eût commandées, et qu'il donnoit les forces de l'armée aiiwi que bon lui sembloit, et o^u.q

M«' des Noyers avoit trouvé à redire de ce qu'on distribuoit dix-huit mille rations de pain au temps qu'on écrivoit qu'il n'y avoit pas plus de dix mille hommes dans Tarmée. Pour les dépêches il s'en lave fort, et, à la vérité, il ne peut pas sur l'esprit de son maître ce que l'on croit. Il écoute tout le monde sur les occurrences des affaires qui se présentent, et puis après il prend les résolutions qu'il juge les plus avantageuses. Il n'y a personne dans l'armée qui se puisse vanter d'avoir crédit auprès de lui pour lui faire prendre un parti plutôt qu'un autre.

Quant à la distribution du pain, Si M. de Mosroux se fut instruit auparavant, que, dans les dix-huit mille rations qui se fournissent, il en faut distraire quinze cens pour les officiers d'armée et d'artillerie et dépenses extraordinaires, et trois mille cinq cens rations pour les garnisons, on n'eût pas trouvé grand excès on la distribution de treize mille rations à dix mille hommes effectifs, parce que, comme vous savez trop mieux, Monsieur, quand les régimens ne sont pas forts, il y a toujours près d'un tiers en valets; et puis n'ayant pour toute revue que les extraits des majors qui ne sont pas fort fidèles en cette matière, il est impossible qu'il n'y ait beaucoup d'abus.

Je ne ferai point exposer (*) les pistoles que vous enverrez ici qu'aux prix qu'elles auront cours au temps qu'elles y arriveront. On m'a dit qu'on les prend présentement à neuf livres deux soldis, cela augmente ou diminue par le temps. Je vous assure que j'en tirerai tout l'avantage que je pourrai.

Je ne puis tirer avantage à présont de la fabrication des pistoles de Savoie, parce que M. Thiault ayant

(i) C*ett-à-dire mettre en circulation.

désiré que je lui fisse déduire sur sa voiture un et demi pour cent pour le convertissement de la monnoie blanche légère, en or léger, à trois pour cent pour les pistoles de poids. Ce qui auroit monté à plus de quatre mille livres sur le fonds destiné pour cette armée, lesquels il auroit fallu employer en dépenses extraordinaires désignées : voyages, espions et autres de telle nature qui sont fort suspectes à la cour et chargent un homme de ma condition de reproches dont on a peine à se laver. J'ai été obligé de me résoudre à avoir de la monnoie blanche légère, laquelle on ne veut pas changer à Turin qu'en fournissant des pièces de dix soldis et de vingt soldis, qu'il n'est pas expédient de faire multiplier en Piémont, par les raisons qu'il vous plaît me marquer par votre dépêche , et dont je ferai instance, auprès de Madame, sitôt que notre campagne sera finie.

La plus grande partie de l'argent destiné pour l'armée, dont les assignations sont échues au commencement du mois de juin et juillet, est arrivée à Suse à la fin du mois de juillet, y a séjourné longtemps et à Turin jusqu'ici, faute de commodité de le faire voiturer en sûreté. La meilleure partie étant en monnoie blanche légère qui occupe beaucoup de charrettes et ne peut venir que lentement , on y a envoyé huit cens chevaux le quérir et des munitions de guerre dont on a grand besoin ; il a fait chemin par le pied de la montagne. M. le marquis Villa partit hier 22 du courant pour le recevoir à Saluce et l'escorter jusqu'à l'armée.

M. Du Plessis croit devoir à votre recommandation les six mille livres qu'il a reçus de la cour. Je vous assure qu'il est homme de service et que sa créance (crédit) augmente extrSïnement parmi \ô^ ÇjKîsa. ^^

guen^. M. de Gastellan a publié ici partout les soins que vous avez pris pour le faire gratifier par Son Eminence d'une somme de onze mille livres et de la peine que vous avez pris de lui en faire toucher l'argent. Le congé que vous lui avez fait obtenir lui donnera moyen de vous en faire ses remercimens.

Je vous ai envoyé les revues qui ont été faites au passage des recrues qui ont passé cette année en Piémont, qui vous feront connoître que le roi n'a pas été bien servi pour son argent, et qu'il n'est pas entré en Piémont plus d'un tiers des hommes que les officiers étoient obligés d'amener par leurs traités; en sorte que si l'on faisoit passer l'année prochaine ce qui est dû de reste au roi cette année-ci, l'armée seroit fort considérable. J'ai fait voir à M8' le comte d'Harcourt qui a estimé que le mal était général, et le châtiment devant tomber sur la plus grande partie des officiers qui servent ici. Le temps de ce siège étoit peu propre à la discussion de cette affaire qu'il a remise à la fin de la campagne.

Sur le sujet des assauts qui ont été donnés à Querasque, je suis obligé de vous représenter que cette place a pensé périr par la foiblesse de la garnison, et qu'il est impossible qu'un régiment puisse suffire pour la garde des places, à prendre les choses sur le pied de ce qu'elles ont toujours été et seront à l'avenir, et non pas sur celui qu'elles doivent être, car vous savez, Monsieur, trop mieux que personne, qu'un régiment de mille hommes n'est jamais de huit cens, desquels ôtez cent valets pour le moins et les malades en cette saison, il ne reste pas de quoi se parer d'une surprise contre le prince Thomas notamment, qui est bien averti de tout. Les gouverneurs qui sont mestres de camp, s'exposent à beaucoup de dangers quand ils

n'ont pas leur nombre» mais leur châtiment ne répare pas le tort que souffrent les armes du roi, en la perte d'une place du Piémont.

M. de Souvigny, par exemple, est en faute de n'avoir pas fait passer en Piémont tous les hommes qu'il étoit obligé de faire par son traité. Des six cent soixante-dix-neuf hommes qui ont été passés en revue, il n'en avoit pas trois cens pour combattre, au rapport de M. du Bellay, écuyer de M«' le comte d'Harcourt qui étoit à Quérasque lors du premier assaut. Le reste composé en malades, valets et en ses carabins (carabiniers) qu'il tire de son régiment d'infanterie ; et ainsi la place a été en très grand danger. On y est allé faire la revue ; je vous ferai savoir ce qu'on y aura trouvé. Ce que je dis de Quérasque se peut appliquer à toutes les autres places dans lesquelles on a été obligé de jeter, pendant cette campagne, douze ou treize régimens de ceux qui étoient destinés pour servir en l'armée (en campagne).

Je vous supplie. Monsieur, d'y vouloir penser; je vous en écris avec d'autant plus de liberté que vous savez que je n'ai en cela autre intérêt que celui de la conservation des places dans lesquelles, plus il y aura de régimens, plus serai-je chargé de soins pour les faire subsister.] Les gouverneurs protesteront (réclameront) des compagnies franches, au moins M. de Chanfort s'en est-il déjà ouvert à moi pour M. son frère , mais je crois qu'en cela il a plus pour but son intérêt que la conservation de la place dont la garnison ne seroit guère fortifiée non plus que des carabins. Vous savez comme on en a usé ci-devant.

M. de Souvigny est homme de service qui a bien employé en ces deux occasions-ci plus de quatre mille livres qu'il a eUes, mais ne s'est jamais contenu sur le

service de ses intérêts. J'ai cet avantage que lui et ceux qui sont dans les places avouent que jamais les garnisons n'ont été si bien entretenues pendant cette campagne. J'espère qu'elles seront de même le reste de cette année, mais la dépense montera bien haut.

M. d'Aiguebonne a eu grand démêlé avec M. Talon à l'occasion de son régiment qu'il veut augmenter à discrétion, croyant par là satisfaire à sa recrue. Il a fallu que M. Talon lui dit qu'il étoit le maître dans sa place, mais qu'il le serviroit à la cour. M. d'Aiguebonne à mandé à Mk' le comte d'Harcourt que le roi lui avoit accordé une compagnie de carabins, et j'apprends de bonne part qu'il prétend la composer des sergens et hautes payes de son régiment. Le roi ne sera pas servi en cette manière. Je vous mande cela par prévention (précaution), afin que vous avisiez s'il y a moyen de prévenir ce mal. M. d'Aiguebonne semble désirer de traiter avec le roi de tout l'entretien de la garnison de Turin. Pour moi, j'en serai très-aise, pour ce qui me regarde, mais il y aura beaucoup d'abus à mon avis. Il est impossible qu'un homme puisse trouver son compte, au poste où il est, sans qu'on éclate contre lui, en peu de temps.

Je vous rends grâce, Monsieur, de votre haquenée que j'accepte pour un témoignage de votre bienveillance que je voudrois pouvoir mériter en vous témoignant la servitude que je vous ai vouée, en qualité, Monsieur, de votre, etc.

MAZARIN A LE TELLIER

4 septembre 1641.

Monsieur, j'eus le bien de vous écrire, il y a quelque temps, par le secrétaire de M. de Gastellan, et

je commence d être en peine des lettres dont je le chargeai qui m'étoient extrêmement importantes, ayant su qu'il en avoit pris fort peu de soin, et qu'il les avoit remises à Paris au sieur Martin, secrétaire de M. le comte d'Harcourt; je vous ai écrit encore une fois depuis son départ. Je vous supplie de m'accusér, par la première occasion, la réception ou la perte de toutes ces dépêches qui ne me tiennent pas en peu d'inquiétude.

Je ne saurois rendre assez de grâces des soins que vous prenez de m'avertir de ce qui se passe par delà. Je puis vous assurer en échange que je profite avec grand plaisir de toutes les rencontres où je puis témoigner à Son Eminence, le zèle et la fidélité avec laquelle vous servez et que je continuerai de tout mon cœur à vous rendre tous les bons offices que mérite votre affection au service de Sa Majesté.

Vous aurez maintenant je m'assure, entre les mains, le fonds qui a été ordonné pour la montre de votre armée, et même celui qu'on destine pour les troupes de Madame. Sur quoi je prends la liberté de vous recommander M. le marquis Villa avec toute la cavalerie qu'il commande, outre que le service du roi se rencontre à le bien traiter. Je vous aurai obligation particulière des courtoisies qu'il vous plaira lui faire et y prendrai grande part.

J'ai été extrêmement marri d'apprendre le mauvais état du blé que je fis conduire à Turin pour le roi ; j'appréhende (d'en) recevoir du préjudice, n'ayant encore pu retirer l'argent que j'avois avancé pour l'Etat pour l'achat. Gomme vous êtes ordinairement éloigné de Turin , j'en écris à M. d'Aiguebonne et le supplie d'y prendre au plus tôt quelque résolution qui me mette j s'il est possible ^ à couvert de la perte que

je suis menacé de faire en ce rencontre , soit en donnant aux munitionnaires le blé qui va commencer à gâter, pour le distribuer à la garnison avant qu'il le soit davantage, soit par quelqu'autre expédient qui me puisse tirer de l'intérêt que j'y ai. Je m'assure, Monsieur, que, si de loin comme vous êtes, vous y pouvez quelque chose , vous ne me refuserez pas l'assistance que je vous y demande.

Le roi et Son Eminence ont eu une joie très-sensible de la bonne nouvelle que nous eûmes hier de ce qui s'est passé depuis peu à Quérasque ; nous avons appris qu'il s'est trouvé quatre compagnies de cavalerie dedans, que la prudence de M. le comte d'Harcourt y avoit jetées. J'ai essayé, autant qu'il m'a été possible, de faire valoir auprès du roi et de Son Eminence ce service et cette prévoyance, comme en effet il étoit bien raisonnable, puisque l'entreprise des ennemis ne pouvoit être plus importante. Je vous dirai en confidence, entre vous et moi, s'il vous plaît, que mondit sieur le comte d'Harcourt avoit écrit par deçà pour quelque chose qu'il croyoit lui être avantageux, où j'ai essayé de tout mon possible à lui rendre service. Mais vous jugerez bien vous-même que les considérations qu'on a eues de ne pas lui accorder sa prière sont si justes et si importantes, qu'on na pu en user autrement, dont Son Eminence a eu beaucoup de déplaisir. Ce rencontre ne lui sera pas je m'assure inutile, parce que, selon les apparences, elle servira à avancer d'autres choses plus considérables qu'on médite de faire pour lui , ce que je vous supplie encore de tenir extrêmement secret.

Quant à ce que vous me mandez que Madame vous a dit, je ne puis juger sur quel fondement, et vous puis assurer que je n'y ai jamais pensé.

16 SEPTKMBRE 1641. i09

Je ne veux pas finir sans vous renouveler encore un coup les assurances, etc....

LE TELLTER A DES NOYERS

16 septembre.

Monseigneur, vous apprendrez par ce courrier, la prise de la viUe de Goni, le 8 du courant. La mine ayant fait grand effet au bastion quartaquoi, M. Du Plessis se logea au mitan de la brèche. Le lendemain on avança le logement ; le 10, les ennemis firent faire la chamade sur les dix heures du matin pour capituler; les articles furent signés le 12 après minuit; ils portent en substance que la ville sera mise entre les mains du roi dans le quinzième en suivant sur les neuf heures du matin, si elle n*est secourue à force ouverte par le prince Thomas ou par les Espagnols, en sorte qu'il y entre dix mille hommes. Ils ont désiré cette condition pour Thonneur et non pas pour l'espérance qu'ils aient de pouvoir être secourus.

Le prince Thomas est en quartier à Ivrée et les Espagnols attachés au siège de Monfcalvo depuis le !•' du courant, et ainsi hors d'état de pouvoir secourir cette place dont la conquête est d'autant plus considérable qu'elle a été ci-devant attaquée par les armes de France, sans qu'elle ait été jamais prise. Sitôt qu'on sera entré dans la ville, l'armée partira du camp pour aller secourir Montcalvo.

M. le colonel Salis, arrivé depuis peu pour faire la charge de maréchal de camp dans l'armée, commandera dans la ville pendant ce voyage-là. On laisse en garnison les Suisses, les régimens de Florenville, Samet George, Gaderousse, la Marette et La Tour qui feront bien quinze cens hommes effectifs ; on y laisse

aussi le régiment de cavalerie de M. Magalolti qui en a témoigné le désir, avec les carabins de M. le préfet de Sena. M. Talon prendra soin de faire raser les travaux, réparer la brèche et les dehors ; on a déjà fait marché avec des maçons pour la réparation de la brèche. Dans douze jours , M. le préfet de Sena fournira les ordres de Madame pour la subsistance de la garnison aux dépens du pays qui ne sera pas plus chargé qu'il n'étoit, tant que la ville est demeurée entre les mains du prince-cardinal, et les finances du roi seront soulagées d'une nouvelle dépense. On loge les soldats dans les maisons des habitans, et ainsi ce ne sera pas une mauvaise condition que d'être en garnison dans cette place-là.

A l'issue de la campagne qu'on va faire à Moncalvo, je crois qu'il seroit bon d'examiner l'affaire des recrues comme très-importante au service du roi. J'attendrai que j'aie reçu sur cela vos ordres que j'exécuterai avec autant de passion que je suis, etc....

LE TELLIER A MAZARIN

Pignerol, 4 octobre 1641.

Le jour même que les ennemis sortirent de Goni, l'armée du roi alla coucher à Gental pour marcher droit à Montcalvo que les Espagnols tenoient assiégé, dès le 4 du passé ; on eut nouvelle à Samet-Damien que la place avoit été rendue le 17 après midi, après que celui qui étoit dedans y eut fait tout ce qu'on peut désirer d'un homme de cœur et de conduite. On continua la même marche et on alla coucher à Baldequîer seulement, à cause du mauvais temps. Là, Monseigneur assembla le conseil de guerre pour résoudre s'il étoit expédient d'aller attaquer Montcalvo

pour le reprendre. Cette affaire fut examinée fort au long par ces Messieurs, après avoir ouï des Monferrins qui en étoient arrivés la nuit précédente : on mit en considération Thonneur des armes du roi, en reprenant, en la présence des ennemis, un château qui étoit le fruit de toute leur campagne. La facilité qu'on y trouveroit à cause des brèches qu'âvoient faites les mines au bastion, qui n'étoient point réparées. D'autre part on exagéra Tétat de l'infanterie fatiguée par un siège, par maladies que produit la saison en Piémont et ailleurs. L'incommodité qu'elle recevroit dans le Montferrat par les pluies et la difficulté d'avoir des vivres de Casai, si les ennemis faisoient passer un grand corps de cavalerie au Ponte-Stura, et la rareté des fourrages. Si bien que chacun convînt qu'il ne falloit pas tant hasarder pour une place qui se peut reprendre aisément pendant l'hiver.

En mettant l'armée en quartier, j'estime, sauf meilleur avis, qu'il faut faire l'établissement de la subsistance pour tous les officiers qui ont servi pendant la campagne et qu'elle courre au profit des absents, j'entends ceux auxquels M«' le comte d'Harcourt donnera congé tant pour leurs affaires que pour leurs recrues. En ce faisant , le roi sera soulagé de la dépense du paiement du quartier d'hiver aux oflftciers d'infanterie, dans lequel il y avoit beaucoup d'abus, en ce que ceux qui commandent les corps supposoient que les officiers étoient toujours complets, et emploient le quartier d'hiver de ceux qui manquoient à leur profit particulier; les mestres de camp des nouveaux régiraens affectoient (s'ap'pliquoient) de laisser beaucoup de charges vacantes, à dessein de profiter de ces quartiers d'hiver au préjudice du service du roi. Ceux qui ne servent point seront châtiés de leur négligence, ce

ns 4 OCTOBRE 1641.

qui satisfera extrêmement ceux qui sont assidus à servir, lesquels, aidés de ce petit avantage qui leur vaudra mieux que ce qu'ils tiroient du roi, seront plus en état de servir pendant la campagne et d'employer utilement ce qu'ils recevront pour leurs recrues.

J'estime aussi que par celte considération on pourra moins donner à la cavalerie pour ses recrues dont elle s'est fort mal acquittée cette année, quoiqu'elle ait été traitée très-bien.

Quelque chose qu'on fasse, elle ne sera jamais armée, si on ne prend le soin d'envoyer des armes en Piémont , les faire distribuer à chaque corps au commencement de la campagne, et d'en retenir le prix sur les deniers de leurs recrues. Car de s'attendre sur les montres, il n'est pas expédient. Lorsqu'on a payé son arme , on est attaché à quelque chose qui mérite le soin et l'affection de chacun, on ne peut pas être blessé de cet acte de justice, notamment quand la faute est si générale, comme est celle . du défaut d'armes, ainsi que vous aurez pu le connoître par les revues que je vous ai envoyées.

Auparavant l'établissement des quartiers, on a résolu de faire une revue fort exacte, afm que le pays ne soit chargé que de ce qui e&t efïectif, tant en cavalerie qu'infanterie. Je reconnois en servant que les généraux ne devroient jamais avoir de troupes dans les armées, ni les gouverneurs dans les places, vous en devinez bien la raison.

J'ai proposé à M^' le comte d'Harcourt de régler le nombre des officiers qu'il désire retenir ici pendant l'hiver, il l'a trouvé bon. 11 m'a fait entendre qu'il veut un officier par compagnie et six capitaines dans chaque régiment d'infanterie, et dans la cavalerie, à

proportion des mestres de camp pour commander l'un et Tautre corps, s'il se présente occasion de faire quelque chose, entre ci et le renouveau. Il demeurera beaucoup plus d'officiers en plusieurs régimens. Chacun témoigne être content de cette discipline.

Les passeports se délivrent gratuitement aux officiers : on tient contrôle des hommes qu'on leur accorde pour leur train, afin qu'ils ne les puissent faire passer l'année prochaine pour faire le nombre de leurs nouvelles recrues.

Je vous ai mandé par ma dépêche du 4 du passé, ce que je pensois sur le sujet des recrues ; j'en attends réponse par le retour du courrier. Cependant j'ai fait trouver bon à M^' le comte d'Harcourt que j'examinasse le détail du partage qui a été fait, entre les officiers de chaque corps, de l'argent qui a été ordonné par le roi pour faire leurs recrues, afin qu'il puisse entendre clairement les fautes d'un chacun que je ferai au retour de ce voyage.

Je vous ai rendu compte, par ma dernière, de ce qui a été payé aux troupes de Madame pour leur première montre, savoir:

A M. le marquis Villa, cent-vingt-et-un mille six cent tant de livres ;

A l'escadron de Savoie, trente mille trois cent tant de livres;

Et quarante-cinq mille livres à l'infanterie,

Sans comprendre les compagnies de Marolles et Senantes qui sont dans Turin , dont l'entretien pendant six mois monte à plus de vingt-huit mille livres, si bien que vous aurez bien vu qu'il n'y a point de deniers revenant bons de la somme de deux cent cinquante mille livres, que vous m'avez mandé avoir été ordonnée pour cette première montre, non plus que

sur les garnisons qui coûteroient plus de cent mille livres à l'armée.

Si l'armée est payée encore d'une montre, notre fonds sera bien épuisé. Elle en a reçu une au commencement du mois passé , on la va mettre en quartier où elle recevra du pays fort grassement ce qu'il lui faut ; jugez, s'il vous plaît, si cet argent ne seroit pas mieux employé en quelqu'autre dépense dont je me découvre à vous, croyant que vous ne me le décèlerez pas, quelque jugement que vous en fassiez : je n'en écris qu'à vous seul.

J'omettois à vous représenter sur le sujet de la cavalerie, qu'il seroit nécessaire de l'obliger de faire passer des hommes en Piémont, pour ôter l'abus qu'elle commet en ses recrues, en ce que chaque capitaine feignant d'avoir des hommes à pied suffisamment, débauche les meilleurs qu'il y ait dans l'infanterie, il l'oblige de se remonter à ses dépens pendant le quartier d'hiver, et ainsi ne fait point passer d'hommes en Piémont, ni de dépense pour les recrues. Il laudroit obliger chaque capitaine de faire passer des cavaliers dont on tiendroit le contrôle, comme on fait pour l'infanterie, qui se trouveroit plus forte par cet expédient-là.

Le 28 du passé, M^' le comte d'IIarcourt a quitté l'armée pour se rendre à Turin et conférer avec Madame sur le choix d'un gouverneur pour Goni, et travailler à l'établissement des quartiers.

Pendant que l'armée marchoit pour Montcalvo, Madame a envoyé M. le marquis Pianezza avec les régimens qui lui sont arrivés de Savoie, qui font mille hommes ou environ, assiéger le château de Renet, sans en donner avis à M«' le comte d'Harcourt, lequel a fait de grandes plaintes à Son Altesse qui lui a fait ré-

ponse, qu'ayant reçu avis de Saluce et des terres voisines de Renet que celui qui commande dedans étoit résolu de rendre la place, sitôt que les troupes seroient arrivées devant, elle en avoit conféré avec M. d'Aiguebonne, avec lequel elle a ordre du roi de traiter d'affaires, attendant un ambassadeur, lequel lui avoit conseilléd'y envoyer ses troupes, ce qu'elle avoit fait. En traitant avec M. d'Aiguebonne, elle avoit cru qu'il en donneroit avis à M«' le comte d'Harcourt, ou qu'il jugeoit que l'affaire se pouvoit faire sans ses ordres. C'est le sommaire de tout ce que Son Altesse dit sur ce sujet, après avoir parlé avec grand respect de ce qu'elle doit aux armes du roi ; de la gratitude qu'elle aura toute sa vie pour M^"" le comte d'Harcourt, de la conduite duquel elle a reçu tant d'avantages pour son établissement dans l'Italie et de M. le duc de Savoie, son fils.

J'étois présent à cet éclaircissement qui finit par là qu'on verroit ce qui se pourroit faire à Renet, et qu'on fortifîeroit les troupes de Madame d'hommes de l'armée du roi et de tout ce qui sera nécessaire pour la conquête de cette place. Pour cela, M«' le comte d'Harcourt est venu ici, et M. Du Plessis avec lui, pour aller voir lui-même ce qui s'en peut espérer.

Je vous rends grâce. Monsieur, des témoignages que vous me rendez de la continuation de votre bienveillance. Je tâcherai à me conduire en sorte que vous aurez bonne satisfaction de ma fidélité et occasion de croire que je suis véritablement, etc....

116 10 OCTOBRS 1641.

LETTRE DU ROI A LE TELLIER

10 octobre 1641.

Monsieur Le Tellier, sur ce que j'ai appris de la foiblesse extrême des régimens de Vaillac, Glermont, Vertillac et Busca, je demande à mon cousin le comte d'Harcourt de les réformer et réduire à autant de compagnies que l'on en pourra composer de quarante hommes chacune, retenant les plus fortes compagnies et faisant entrer en icelles les sergens et soldats des autres. Et quant aux officiers de l'état-major et des compagnies réformées, les renvoyant chacun chez soi. De quoi je vous donne avis, afln que vous ne fassiez payer aucuns desdits réformés à l'avenir. Et parce que plusieurs de ceux desdits régimens qui ont reçu l'argent des recrues qu'ils se sont obligés de faire, n'en ont mené aucunes en leurs corps , j'ordonne à mondit cousin de faire arrêter ceux qui ont commis ce crime, qui sont en Italie, et de leur faire et parfaire leur procès, et de faire procéder avec la même rigueur contre les absens ; et afin que cette justice soit rendue égale, je mande aussi à mondit cousin de faire le semblable à Teniroit des autres, chefs et officiers des régimens de cavalerie et infanterie qui servent à la campagne ou aux garnisons, et je désire que vous informiez contre tous les coupables d'une volerie et infidélité si manifeste, que vous procédiez contre eux par les voies en tel cas requises, pour être jugés au conseil de guerre et que vous teniez soigneusement la main à ce qu'il soit fait un châtiment exemplaire des plus coupables : comme aussi que vous envoyiez sur les lieux de la demeure des absens, lesjugemens donnés contre eux pour y être exécutés, vous assurant que

je donnerai tous les ordres nécessaires pour cet effet. Et sur ce je prie Dieu , etc.. Ecrit à Amiens, ce 10 octobre 1641.

Signé : Louis, et plus bas, Sublet.

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