‹ Michel Le Tellier, son administration comme intendant d'armée en Piémont, 1640-1643Chapitre 161 sur 178 · LE COMTE DE CHAVIGNY A LE TELLIER · texte numérisé non relu

LE COMTE DE CHAVIGNY A LE TELLIER

30 janvier 1642.

Monsieur, ce mot n'est que pour vous donner avis que le Roi étant fort satisfait des services que M. d'Aiguebonne lui a rendus depuis qu'il est à Turin, dans les affaires qu'il y a fallu négocier, a résolu de lui donner la qualité de son ambassadeur en Piémont; nous espérons qu'il y servira dignement. Sa Majesté en écrit présentement à Madame, afin qu'il soit dorénavant traité selon cette dignité.

J'ajouterai ici pour nouvelles que nous venons d'avoir avis que M. le comte de Guébriant a défait Lamboy dans le pays de Cologne et l'a fait prisonnier avec plusieurs autres officiers; son infanterie a été ou taillée en pièces ou prise pour servir dans l'armée du Roi, et la cavalerie a pris la fuite laissant le canon et le bagage. Les nôtres poursuivent leur victoire.

Hal Fildlz, qui avoit passé le Rhin pour joindre ledit Lamboy, a tourné bride vers Goblentz de peur de recevoir semblable échec (*). Ce succès met nos affaires

(i) U s'agit ici de la victoire remportée à Kempten, le 17 janvier 1G42. Le comte de Guébriant avait mis ses troupes en quartier d'hiver dans le duché de Juliers, quand il apprit que Tarmée impériale du comte Lamboy allait se réunir à celle de Bavière. Pour prévenir cette jonction, il assemble rapidement ses troupes, et, bravement secondé par les Hessois, il attaque Lamboy dans ses retranchements, rompt ses barrières, prend son canon, fait prisonnier Lamboy, Mercy, Landron, et cinq mille officiers et soldats : artillerie, bagages, munitions, drapeaux, tout fut pris. Ce brillant exploit valut à Guébriant le b&ton de maréchal*

d'Allemagne en bon état qui sera encore plus avantageux, quand l'armée de Sa Majesté y sera fortifiée de bon nombre d'infanterie que l'on y envoie.

LE TELLIEH A DES NOYERS

30 janvier 1643.

Monseigneur, n'ayant autre but en servant ici que d'acquérir quelque part en l'honneur de vos bons témoignages, j'avoue que j'ai eu une joie bien sensible des assurances qu'il vous a plu me donner de votre bienveillance par votre dépêche du 19 du courant. Je vous en rends grâces très-humbles avec d'autant plus de soumission que je reconnois que je ne la mérite pas, si ce n'est que vous vous satisfassiez d'une entière affection à votre service et d'une continuelle activité pour toutes les choses qui vous peuvent plaire, en quoi je ne céderai à personne du monde. Je vous en demande la continuation, s'il vous plaît, et j'essaierai de me conduire en sorte que vous ne m'en jugerez point indigne.

La compagnie des grisons du régiment des gardes suisses est partie pour Lyon, suivant les ordres que vous avez ci-devant donnés à M. de Salis. Elle a un peu séjourné en chemin à cause du mauvais temps, mais je crois que vous devez avoir nouvelle à présent qu'elle est arrivée à Lyon.

Le régiment du colonel Monti entrera dans les étapes du Dauphiné le 2 du mois prochain. On a retardé son partement par l'indisposition du colonel qui a eu la fièvre sept ou huit jours durant. M. le marquis Villa prétend que les huit compagnies feront bien cinq cens chevaux. J'attends à lui faire payer leur montre, que M. de Monti m'ait fourni l'état de sa troupe signé

et certifié de lui, pour faire son compte sur ce pied-là. Je lui avois ci-devant fait donner quinze cent cinquante pistoles à bon compte de la revue de son r^iment et deux compagnies de carabins; je vois que, quand nous aurons compté ensemble, il devra de reste au roi. J'ai estimé que toutes les troupes étant en quartier, il est meilleur de payer la montre sur son certificat que sur une revue qu'on eût pu enfler à discrétion.

Le sieur Jacques, garde des magasins de réserve de Pignerol, ayant désiré se retirer en France, m'a présenté un compte de sa recette et de sa dépense, lequel j'ai examiné; mais comme il a vu parla clôture, qu'il demeuroit reliquataire d'une quantité de blé assez notable, il a retiré son compte et les pièces et s'en est allé. Les blés qui restent dans les magasins de Pignerol dépériront s'ils ne sont changés. Vous avez les munitionnaires près de vous, qui s'en chargeront volontiers si vous leur commandez. Je vous supplie d'observer qu'en traitant avec eux, qu'ils sont obligés de remettre dans les magasins de réserve de Pignerol trois mille sacs de blé, les deux tiers froment et l'autre seigle en leur payant trente-six mille livres. Il y a bien mille pistoles à profiter pour le roi. La fourniture que font ici les munitionnaires monte à sept à huit mille rations pour toutes choses. Je leur ai fait payer ici vingt-quatre mille livres à bon compte de ce qu'il leur faudra pour la fourniture du mois de janvier.

J'ai fait marché de six mille paires d'habits pour jes soldats de l'armée, à raison de dix livres six sols chacun, cette dépense S3 montera à soixante-un mille huit cens livres. La fourniture s'en doit faire à la fin du mois de mars prochain. J'ai pris toutes les précautions possibles pour faire que ces habits-là soient de

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bonne grandeur et bien étoffés; j'en ai fait faire trois paires de différentes grandeurs qui me sont demeurées pour échantillon.

M. Talon m'a dit que le nouveau gouverneur de Veillane vous a fait importuner pour les magasins de sa place. S'il avoit autant d'activité pour le service du roi comme il en a pour son profit, il seroit un des meilleurs officiers de l'armée.

Il voudroit bien qu'on renouvelât des lards, merluches et bœufs salés qui y ont été mis lors de la surprise de Turin, afin de vivre toute l'année aux dépens des magasins, et de profiter sur ceux qui entreprendroient le changement en l'état des choses.

Quand il aura dans sa place de la farine, du bois et de l'eau, il n'en sauroit mesarriver. Le sieur de Ghantivalle, naguères gouverneur de Suse, a mésusé de tout ce qui étoit dans les magasins de la citadelle de Suse, et entre autre chose ayant traité de l'entretien de sa garnison, il a employé douze cent vingt-cinq rups de Savoie qui étoient dans les magasins, à son profit particulier ; on dit qu'il lui en est dû cent vingt mille par M. Barbier, qui répondra bien du prix desdites farines.

Je tiendrai la main très-exactement à l'exécution de tout ce qu'il vous aura plu ordonner sur l'établissement des troupes du roi dans le Piémont, et la reformation de tout le désordre que M. le préfet de Sena vous aura expliqué, mais je suis obligé de me plaindre à vous, Monseigneur, de ce qu'ayant à veiller sur huit régimens de cavalerie, sans compter les carabins, et sur quatorze régimens d'infanterie, je n'ai eu seulement que deux commissaires qui me soulagent, et il seroit besoin d'en avoir un pour chaque régiment, d'autant qu'ils ne sont pas logés dans un même lieu,

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mais séparés en différens hameaux; il est besoin que quelqu'un les veille continuellement, et termine sur le champ les différens qui peuvent naître entre les gens de guerre et les habitans, et sans ce secours, il est impossible que j'y puisse suffire. Quand la voiture arrive, il ne manque ni de commissaires ni de contrôleurs, mais depuis qu'il n'y a plus d'espérance de montre, ils disparaissent comme des hirondelles au commencement de l'hiver.

Il seroit bien utile qu'il vous plût de régler le nombre de ceux qui ont servi ici tant l'été que l'hiver, leur ordonnant quelque chose sur les deniers du roi pendant Thiver, pour vivre, à condition qu'ils paieront dans les quartiers, afin que leur intérêt étant du tout séparé de ceux des gens de guerre, ils tiennent la main plus exactement à l'exécution des ordres. Quant à moi, je ferai toujours ce qui me sera possible pour faire tout c^e que vous ordonnerez et vous témoigner que je suis, etc....

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