‹ Michel Le Tellier, son administration comme intendant d'armée en Piémont, 1640-1643Chapitre 172 sur 178 · LE TELLIER A BOUTHILIER · texte numérisé non relu

LE TELLIER A BOUTHILIER

Turin, 26 décembre 1643.

Monseigneur, depuis la prise de la citadelle de Tortone, l'armée a séjourné sur les confins du Milanais pour escorter les convois qui étoient nécessaires pour la conservation de cette place-là, mais en fort petite

256 t" JANVIER 1643.

quantité, à cause de la saison qui n'a pas permis qu'on ait séjourné là plus longtemps; si bien qu'il faudra recommencer au premier beau temps.

J'ai laissé dans Tortone un commis de l'extraordinaire des guerres avec cinquante-cinq mille livres que j'ai ramassées dans l'armée pour l'entretien de la garnison, en attendant que vous y ayez pourvu ; j'ai aussi emprunté de l'argent à Gênes pour ces convois-là et autres dépenses qu'il a fallu faire, en sorte que comptant trente-six mille livres qui ont été employées au parachèvement du siège, outre les cinquante-cinq mille livres qui ont été laissées à Tortone et la dépense des deux convois, j'ai donné des promesses pour près de six-vingt mille livres.

J'envoie à M. Des Noyers les avis de M. de Longueville, par son ordre, de ce qui est nécessaire pour la conservation de la place. Je vous supplie d'y vouloir faire considération, et de me donner moyen de conserver le crédit que j'ai trouvé en cette occasion importante au service du roi, en ordonnant du fonds pour le remboursement de ces dépenses-là. J'attends cette justice de votre bonté, grâce que je recevrai qui m'obligera de continuer d'être, etc....

LE TBLLIER A MAZARIN.

I" jaavier 1643.

Monseigneur, je n'ai point douté que Votre Eminence ne trouvât à redire en l'établissement de la garnison de Tortone, quand elle sauroit qu'on y a laissé des troupes françoises commandées par un mestre de camp qui a toujours été au service du roi. J'assure Votre Eminence que M. de Longueville a fait tout ce qu'il a pu, lorsqu'il a remis la place entre les mains de

i" JANVIER 1643. 257

M. le prince Thomas, pour l'induire à y mettre un gouverneur et des troupes qui dépendissent de lui, afin que cette rémission put produire en Italie les bons effets que Sa Majesté en doit raisonnablement espérer, qu'il a plu à Votre Eminence me marquer par sa dépêche du 12 décembre qui m'a été rendue par M. Talon le 29 suivant. Mais M. le prince Thomas n'ayant pas voulu se servir de l'infanterie de Madame, il n'y avoit pas moyen qu'il pût faire garder cette place-là par des troupes sur lesquelles il eût autorité particulière. On le pressa fort d'y mettre seulement un gouverneur dont il s'excusa sur ce que M. Dom Maurice sur lequel il avoît jeté les yeux, lorsqu'il pensoit pouvoir faire hiverner dans le comté de Tortone, partie de l'armée du roi, ne s'en voulut point charger, et que le comte Macety qu'il nous avoit signalé aussi dès le commencement du siège s'en excusa, si bien que M. de Longueville n'eut point d'autre parti à prendre que d'y mettre M. de Florinville pour commander les régimens françois qui ont été ordonnés pour la garde de la place. Or, puisqu'il plaît à Votre Eminence de me commander de lui écrire franchement ce que je pense des affaires deçà, je lui dirai sur ce sujet que je crois assurément que M. le prince Thomas ayant considéré que le siège de Tortone duroit longtemps, que l'armée consommoit les vivres desquels on pouvoit faire état pour le ravitaillement de la citadelle, que les Espagnols s'étoient emparé de Pontecouronne, Voghera et autres terres dans lesquelles il avoit cru pouvoir faire loger des troupes pour soutenir la place pendant l'hiver ; que Saranal nous avoit échappé et ne pouvoit tomber en nos mains devant la campagne prochaine; que Tortone demeureroit assiégé de Pontecouronne, Alexandrie, Saranal et d'autres petits châteaux qui lui

ôteroient entièrement la communication d'avec nous. Il n'a pas voulu y mettre un gouverneur, afin que si la place venoit à se perdre comme j'appréhende, on ne lui en pût imputer chose quelconque. Et je crois que par cette même raison-là, il ne se hâtera pas de faire la levée d'infanterie que Votre Eminence désire, jusqu'à ce que nous ayons attrapé la campagne prochaine et reconnu ce que peut devenir cette conquête.

J'ai envoyé à M. Des Noyers les avis de M'* le duc de Longueville, prince Thomas et comte Du Plessis- Praslin, de ce qu'il convient faire pour cela. Sur lesquels Votre Eminence fera les réflexions qu'elle estimera nécessaires pour l'importance de la place.

Le chiffre que m'avoit donné Votre Eminence en partant de Piémont, a été emporté par M. de Longueville; puisqu'il plaît à Votre Eminence me commander que je lui écrive de toutes choses avec liberté, je la supplie d'ordonner à un de ses secrétaires de m'en envoyer un autre.

Ma vie ne doit être employée qu'en actions de grâce à Votre Eminence des bons offices qu'il lui plaît me rendre continuellement et de la bonne opinion qu'elle témoigne avoir de moi, à laquelle j'avoue que je ne puis répondre, n'ayant pas de talens pour cela. J'avois espéré pouvoir faire un voyage à la cour cette année, pour lui en témoigner mes véritables ressentimens, mais l'état des affaires présent m'en ôtant l'espérance, je suis obligé de me servir de cette voie pour l'en remercier comme je fais très-humblement, et rassurer que mon ambition sera satisfaite, quand on connoîtra que Votre Eminence m'accorde quelque part en sa bienveillance et qu'elle me fait l'honneur de me croire, comme je serai toute ma vie avec fidélité, etc....

LE TELLIER A DES NOYERS

1**^ janvier 1643.

Monseigneur, j'ai reçu par les mains de M. Talon, le 28 du passé, vos trois dépêches du 26 novembre, 11 et 13 décembre. Si vous prenez la peine de vous faire informer par les officiers de cette armée de la liberté que nous avons eue pendant le siège deTortone de faire tenir des lettres à Turin, je me promets que vous ne m'imputeriez rien de ne vous avoir pas rendu compte des affaires de deçà si souvent que je devois pendant ce siége-là.

Je vous ai envoyé par ordre de M»' de Longueville ses avis sur le nombre des troupes qu'on a jugé nécessaire ici pour la campagne prochaine, l'état des garnisons, les mémoires concernant Tortone, et les recrues de la cavalerie et infanterie de cette armée, et ainsi j'ai satisfait par avance à la plus grande partie de vos dépêches.

J'ai offert aussi à M. le prince Thomas de l'argent pour faire la levée des hommes que vous désirez qu'il mette dans Tortone. A quoi il a fait réponse, qu'il ne se vouloit pas engager qu'il ne sût ce qu'il pourroit faire, afin de ne promettre que ce qu'il pourra livrer. Je crois que cette affaire pourra tirer de longue.

Quant aux traités que vous m'ordonnez de faire avec les officiers de cette armée pour les recrues, je n'ai pu y satisfaire pour deux raisons : l'une parce que l'armée n'étant pas encore arrivée dans ses quar-' tiers, je n'ai pu conférer avec tous les officiers, et l'autre que ceux qui sont ici disent qu'ils croient que quand le roi sera informé de l'état auquel les a réduits le siège de Tortone et celui qu'ils ont souffert des

250 i" JANVIER 1643.

eaux dans le Montferrat, ils espèrent de la bonté de Sa Majesté qu'elle les traitera plus favorablement qu'elle n'a projeté par les mémoires qui ont été donnés par M. Talon. Et certainement il est bien important que vous sachiez l'état de cette armée, ce que vous apprendrez par la lecture d'une lettre de M. de Samet-André qui Ta commandée dans sa retraite, que je vous envoie, et par ce que vous en dira M. Du Plessis-Praslin qui a notable intérêt de ne rien celer de ce qu'il en sait.

Mais comme les recrues pressent extrêmement, on perdra bien du temps en voyage, si on ne s'attache à faire des traités ici avec tous les corps. Il nous a semblé ici qu'il suffisoit de faire un état de ce que le roi veut donner d'argent à chaque régiment, d'y insérer les conditions auxquelles Sa Majesté désire que les officiers satisfassent qui se peuvent tirer des mémoires que j'ai envoyés par l'ordre de Me' de Longueville, et ordonner à celui qui paiera ou qui aura soin de cette affaire à Lyon, de tirer d'eux des obligations relatives auxdites conditions, ainsi qu'il se pratiqua l'année dernière; puis envoyer un ordre ici de faire partir les officiers nécessaires pour les recrues ; vous pouvez vous assurer qu'aucun n'échappera l'occasion d'aller toucher de l'argent.

Je n'ai rien fait, Monseigneur, qui me puisse faire prétendre aucune part à la prise de Tortone. J'impute à votre bonté celle qu'il vous plaît me donner en l'honneur de cette conquête et en votre bienveillance que je ne mérite pas, si ce n'est que vous vouliez considérer en moi la fidélité avec laquelle j'ai résolu d'être toute ma vie, etc....

10 JANVIER ia43. 261

DES NOYERS A LE TELLIER

10 janvier 1643.

Monsieur, j'ai reçu avec une grande satisfaction les vôtres du passé, accompagnées de tous les états et mémoires qui m'étoient nécessaires pour seconder les services que vous rendez très-utilement par delà. Et je n'ai pas manqué de les faire valoir auprès du roi, comme ma conscience et Tinclination que j'ai eue de tout temps à estimer votre vertu m'y obligent, et ai fait en sorte que Sa Majesté les a lus elle-même, les uns après les autres avec satisfaction. Mais les affaires ne se font pas en faisant des complimens, je vous dirai ce que nous avons fait pour venir à l'exécution de ce que vous nous avez représenté.

Etant porté par le traité fait avec M. le prince Thomas que sa cavalerie passera dans le corps de celle du roi ou de Madame , je vous envoie pour lui mettre entre les mains vingt commissions en blanc qu'il remplira des noms des capitaines qu'il voudra retenir, afin qu'ils servent désormais Sa Majesté sous l'autorité dudit sieur prince, Sa Majesté ayant cru qu'il seroit plus aise que Ton en use ainsi, que de voir sa cavalerie incorporée dans celle de Madame. Et je m'assure qu'il vous sera facile à lui persuader que cette résolution a été prise, plutôt pour l'obliger que pour diminuer son autorité, que Sa Majesté est disposée d'augmenter de jour à autre et de le fortifier plutôt avec le temps que de l'aflfoiblir, dans la confiance entière que Sa Majesté prend de Taffection qu'elle sait qu'il a pour le bien de son service.

Je viens maintenant à l'article de vos mémoires qui nous demande des forces présentement, pour vous dire

que, bien qu'il soit comme impossible d'y satisfaire en façon quelconque dans la saison où nous sommes, néanmoins Sa Majesté ne laisse pas de faire toutes sortes d'efforts pour y satisfaire sinon en tout au moins une partie, ayant résolu de vous envoyer un bon régiment d'infanterie par mer, composé de mille bons hommes, pour jeter dans Tortone, et vous donnant moyen d'en retirer le nombre infini d'officiers qui consomme un fonds et est empêché de travailler aux recrues ; non que Sa Majesté vous prescrive de retirer cela ou cela de cette place dont la conservation est si importante, mais au moins croit-on vous soulager en vous envoyant mille bons hommes dans un corps de vingt compagnies.

Sa Majesté étant résolu de donner Tortone à M. le prince Thomas, ne seroit-(ce) pas encore un moyen de retirer partie des troupes qui y sont (et) de lui proposer de lever quelques Italiens, Allemands ou Suisses, pour y jeter et faire partie de la garde? que si cela n'est certain dans le succès, au moins ne trouve-t-on point d'inconvénient à le lui proposer, l'inviter et lui aider à le faire. Vous en userez avec votre prudence accoutumée.

Et comme Sa Majesté, imitant Dieu, tâche de ne rien faire imparfait, elle ne se contente pas de témoigner sa générosité à M. le prince Thomas en lui remettant Tortone qu'elle vient de prendre avec tant de peine, de dépenses et de perte de ses gens de guerre, mais elle veut ne rien omettre pour lui donner moyen de la conserver et jouir longtemps d'un présent que Sa Majesté lui fait. Elle désire que, pour rendre efficace les moyens dont elle veut se servir à cet effet, M. Le Tellier envoyant un homme sûr, fidèle et intelligent dans la place avec de l'argent pour suppléer à la pé-

iO JANVIER 1643. 263

nurie des vivres, M. le prince Thomas s'emploie avec soin pour, par le moyen du crédit et des habitudes qu'il a dans les pays voisins, soit du Génois, Milanais ou autres, y en faire porter en payant avec avantage ceux qui l'entreprendront, Sa Majesté se souvenant que par l'attrait d'un gain médiocre, M. le maréchal de Toiras (*) a autrefois ravitaillé Casai des propres grains des ennemis , chacun sachant que le génie du pays porte les habitans à préférer une espérance de gain, même au hasard de leur vie. Que si cette voie réussit comme chacun l'espère, il y a lieu de croire que les vingt mille écus que je vous envoie étant utilement employés en achat de grains, l'on pourra être en repos de cette place pour longtemps.

L'on n'omettra aucun des avis que vous nous avez donnés touchant les recrues et les moyens de rendre les régimens d'infanterie et de cavalerie meilleurs qu'ils n'ont été par le passé.

L'on donnera*des ordres de prévenir de bonne heure tout ce qui a manqué et ce qui seroit à craindre à l'avenir du côté de Gênes.

Quant à ce qui est des offres qui vous ont été faites sur la fourniture du pain de munition, vous les exa-

(1) La défense de Casai en 1630, qui valut à Toirai le titre de maréchal de France, contre les forces de P Autriche et de PEspagne, sous les ordres de Spinola, le plus grand capitaine de ce siècle, jeta un éclat qui fit oublier ses précédents exploits. Attaqué par des forces imposantes, manquant d^argent, ayant contré lui la malveillance des habitants et la défection des troupes italiennes que le duc de Mantoue entretenait dans la place, il subvint à répuisement des caisses par le sacrifice de sa vaisselle et par son crédit. Toiras fit plus de soixante sorties presque toutes heureuses, pendant la durée de ce siège qui fut de prés de six mois. Une trêve et ensuite la paix mirent fin & de si héroïques travaux.

{Biographie Michaud).

il I II

Il I

I I I I III I : I ' t I

Page 1