Michel Lepeletier de Saint-Fargeau, 1760-1793
Lorsqu'on visite le château de Saint-Fargeau, superbe et massive construction du quinzième siècle, qui dresse ses lourdes tours en briques dans ce joli pays de Puisaye, dont il fut la citadelle et dont il est resté le joyau, on voit, sur le mur de droite de la chapelle, trois grandes plaques de marbre noir portant des noms et des dates de décès. On lit sur la première : « Ici repose messire Louis-Michel Lepeletier de Saint-Fargeau, décédé le 20 janvier 1793, âgé de trente-trois ans (1). Priez pour le repos de son âme. »
Qui se douterait, au premier abord, que cette épitaphe laconique est celle du célèbre conventionnel, de l'ancien président à mortier au Par-
(1) II avait exactement trente-deux ans et sept mois.
lement de Paris, du député de la noblesse à l'Assemblée nationale, qui, devenu patriote ardent, fut assassiné par le garde du roi Paris pour avoir voté la mort de Louis XVI?
Il semble que des mains trop pieuses aient voulu étouffer sous le poids de cette pierre tombale, à dessein muette, le souvenir de ses titres et de ses actions. Mais l'histoire est là qui se souvient. Lepeletier de Saint-Fargeau fut le premier martyr de la Révolution française, comme Marat en fut le second. Il fut comme lui et avant lui l'objet d'un culte patriotique et tous deux furent chassés du Panthéon par le même décret.
Plus heureux que Marat, dont le corps fut jeté on ne sait où, Michel Lepeletier dort son dernier sommeil (1) dans la demeure féodale, qui, après avoir vu passer Jacques Cœur et la Grande Mademoiselle, était devenue sa propriété et que son dévouement à la cause révolutionnaire a su du moins conserver à ses descendants.
Singulière destinée que la sienne! Deux fois aristocrate comme membre du Parlement et comme comte de Saint-Fargeau, possesseur
(1) Quelques personnes ont voulu douter que le corps de Lepeletier ait été enterré à Saint-Fargeau (Yonne). Il serait encore d'après elle inhumé dans le parc de Ménilmontant où il avait été transporté en 1795. 11 est peu vraisemblable que, lors du morcellement du parc, la fille de Lepeletier ait abandonné le corps de son père. La plaque funéraire du conventionnel commence d'ailleurs par ces mots : « Ici repose... » (Voir l'avant-deruier chapitre.)
d'une fortune immense, il personnifiait les abus de l'ancien régime et il mourut à trente-deux ans victime de son enthousiasme pour la Révolution !
Sa foi fut sincère, ses idées furent généreuses. Son désintéressement mérite d'être admiré à une époque où la lutte pour les principes ne fut le plus souvent que la défense des intérêts. Son rôle à l'Assemblée nationale fut des plus honorables. Son rapport sur le Code pénal est une œuvre intéressante et forte, où se révèle un esprit parfois chimérique, mais avide de justice et plein de mansuétude. Ses erreurs ne furent après tout que celles de son temps; cependant une lourde réprobation pèse sur sa mémoire. A l'apothéose de ses funérailles, au culte que lui vouèrent les hommes de la Terreur, succéda, par une réaction fatale, la haine des royalistes, qui le traitèrent non seulement en ennemi, mais en renégat.
Honneurs et outrages sont également excessifs. Nous pouvons aujourd'hui, avec le recul suffisant que nous donne l'éloignement du grand drame révolutionnaire, en apprécier plus sainement les acteurs. Lepeletier de Saint-Fargeau ne fut qu un personnage de second plan, mais un enthousiaste, un convaincu et au fond un modéré. L'histoire de sa vie si brève mérite d'être rappelée. C'est en voyant vivre les hommes de cette époque que l'on comprend les événements auxquels ils ont été mêlés.
Ses origines. — Sa Jeunesse.
Louis-Michel Lepeletier de Saint-Fargeau naquit le jeudi 29 mai 1760 à Paris, dans Ihôtel de sa famille, rue Culture-Sainte-Catherine (1). Son père, Michel-Etienne, est qualifié dans l'acte de baptême de « chevalier, comte de Saint-Fargeau, baron de Peneuze, seigneur de Pont- Remy et autres lieux, gouverneur et grand bailli de Gien, pour le roi, conseiller de S. M. en ses conseils d'état et privé et son avocat général en sa cour de Parlement ». Le parrain était « Messire Lepeletier, seigneur de Rosambo », ancien premier président au Parlement de Paris.
Les Lepeletier de Saint-Fargeau et les Lepeletier de Rosambo formaient les deux branches d'une même famille, qui comptait parmi les plus illustres de la noblesse de robe. Les Rosambo descendaient du ministre d'Etat Lepeletier qui fut le successeur de Colbert. Les Saint-Far-
(1) L'hôtPil de la rue Culture-Sainte-Catherine est devenu la bibliothèque historique de la Ville de Paris, 29, rue Sévigné. Il ne subsiste rien de la décoration intérieure, mais la façade est restée intacte. On voit encore au-dessus du portail le chiOro de Michel Lepeletier de Souzy (M. L. P.), qui le fit construire en 1687, par Pierre BuUet, architecte du roi et de la ville.
« La structure en est fort simple et dénuée d'ornements, dit Germain Brice..., mais l'orangerie est un ouvrage d'une rare beauté. »
(Voir la notice sur l'Hôtel de Saint-Fargeau à Paris, par Charles .Sellier. Extrait de la Correspondance historique et archéologique, année 1895).
geau descendaient de Louis-Michel Lepeletier de Souzy, frère du ministre d'Etat, et qui fut lui-même surintendant des fortifications après Vauban.
Les deux frères appartenaient au Parlement et leurs charges se transmirent fidèlement de père en fils jusqu'à la Révolution.
Le fils de Lepeletier de Souzy prit le nom de Lepeletier des Forts. Il fut l'auteur d'un projet de banqueroute partielle qui séduisit le Régent, et lui valut de remplacer le trop célèbre Law comme contrôleur général des Finances (l). C'est lui qui acheta au financier Crozat la terre deSaint-Fargeau dont ses descendants devaient prendre le nom.
Après lui nous trouvons son fils, mort très jeune et déjà conseiller au Parlement, et son petit-fils, Michel-Etienne Lepeletier de Saint- Fargeau, dont le rôle au Parlement mérite d'être rappelé.
Comme avocat général, Michel-Etienne de Saint-Fargeau souleva d'office, à l'occasion de la banqueroute du Jésuite Lavalette, la question de la suppression de l'ordre tout entier et ce fut sur ses réquisitions qu'elle fut prononcée en 176!. Ce célèbre procès lui valut, tout jeune en-
(1) Lepeletier des Forts fut gravement compromis, alors qu'il était contrôleur général des finances, dans un scandale qui fit grand bruit à l'époque. Un certain nombre d'actions de la Compagnie des Indes ayant été détournées, l'opinion publique l'accusa d'être l'auteur du détournement sous le couvert de sa femme et de son beau-frère Lamoignon de Gourson. Lepeletier des Forts fut congédié par le roi le 44 mars 1730.
core, une notoriété considérable. Comme président à mortier, il présida longtemps la Tournelle (ou Chambre criminelle) et acquit dans ses fonctions une réputation de sévérité, qui fait frémir quand on sait combien était rigoureuse la justice répressive de l'ancien régime. C'est pendant sa présidence que l'infortuné chevalier de la Barre fut condamné et exécuté; mais le Président de Saint-Fargeau ne prit aucune part au jugement, heureusement pour sa mémoire.
Michel-Etienne de Saint-Fargeau, qui mourut à quarante-deux ans, se maria deux fois. Du premier lit ne survécut qu'un fils qui fut le célèbre conventionnel. Du second naquirent plusieurs enfants dont un fils, Félix Lepcletier, qui partagea les idées de son frère aîné et se fit le défenseur de sa mémoire. Il a publié, en 1794 et en 1826, deux études sur Michel Lepeleticr (l) auquelles nous emprunterons de nombreux détails.
Michel Lepcletier de Saint-Fargeau naquit, on s'en souvient, en 1760.
C'est une date intéressante dans l'histoire du dix-huitième siècle.
Louis XV règne, la Pompadour est sur son déclin. La guerre de sept ans achève d'épuiser le royaume. C'est la honte et la ruine! Mais
(1) La première, publiée en 1794, imprimée à l'imprimerie des sans-culottes, contient en 35 pages une vie de Michel Lepeletier. Elle fut présentée au Club des Jacobins et est précédée d'un rapport de trois commissaires de la société.
La seconde, publiée à Bruxelles en 1826, porte le titre d'Œuvres de Michel Lepeletier.
Voltaire et Rousseau sont à l'apogée de leur i^'loire. UEncyclopédie vient de paraître, c'est le triomphe des philosophes, des économistes et des hommes de science. Un esprit nouveau commence à régner. On se prend à douter de la royauté et de la religion, ces deux dogmes absolus jusqu'alors intangibles. L'affaire Calas est sur le point d'éclater. Les Parlements sont de plus en plus audacieux. Tous les esprits sont inquiets. Des aspirations vagues encore se révèlent vers des temps nouveaux. Il souffle un vent de fronde précurseur des tempêtes de l'avenir.
En même temps, et malgré la dépravation générale, c'est l'époque du retour à la nature, des Églogucs et des Bucoliques, du Devin du Village, d'Annette et Lubin.
Encore quelques années, et nous verrons apparaître cette exagération sentimentale, cette affectation de « sensibilité », qui conduiront à l'afféterie du langage et aux drames larmoyants. On exalte aussi, et par un singulier contraste, les héros de l'antiquité; et de leur imitation maladroite naîtront les grands gestes, les grands sentiments et les grands mots qui trouveront leur formule définitive dans le pathos révolutionnaire.
Lepeletier de Saint-Fargeau sera, comme tous les hommes de sa génération, le reflet de ces tendances.
Son éducation fut celle de tous les jeunes nobles de grande maison au dix-huitième siècle. Les parents soucieux, avant tout, de perpétuer
leur nom, croyaient avoir rempli tout leur devoir envers leurs enfants en les mettant au monde.
Un précepteur les recevait des bras de la nourrice et leur enseignait ce que devait savoir tout homme de qualité : un peu d'histoire, de grec, de latin et surtout les belles manières. Instruction superficielle, éducation frivole qui consistait à donner à l'esprit ce vernis extérieur et cette élégance maniérée que l'on trouvait dans les personnes.
La vie se passant dans un salon, tout tendait à mettre le jeune homme à même d'y briller. Il en savait assez quand il pouvait tourner galamment un billet doux ou rimer ces petits vers dont raffolaient nos pères. Au fond, l'ignorance était profonde, mais sous quels dehors spirituels elle se cachait. Quel style alerte et pimpant, quel art de tout dire, quel raffinement dans la pensée, quelle préciosité dans l'expression! La façade est si charmante qu'on oublie qu'il n'y a rien par derrière.
Vers l'âge de dix-huit ans, quand le jeune homme était façonné, on lui donnait le nombre de serviteurs que comportait son état, et le père ne s'inquiétait plus de « Monsieur son fils )> que pour savoir s'il faisait bonne figure dans le monde.
Heureux jeunes gens! Combien la vie leur était facile! Les aînés succédaient tout naturellement aux charges de leur père. Les cadets se faisaient hommes d'église ou d'épée et la société était organisée de telle façon que toutes
les places lucratives leur étaient réservées.
Michel Lepeletier eut pour précepteur un brave homme, M. Moutonnet-Clairfond, qui se disait auteur et « censeur royal ». Il se piquait d'être « philosophe » et ami de Jean-Jacques Rousseau. L'enfant apprit à lire, semble-t-il, dans Plutarque. Les leçons de son maître lui inspirèrent un tel enthousiasme pour l'antiquité, qu'à l'âge de huit ans et demi il composa de lui-même une vie d'Epaminondas, Le morceau, qui nous a été précieusement conservé, fut soumis au cercle de beaux esprits dont le président de Saint-Fargeau vivait entouré comme il convenait à un homme de son rang et de sa fortune. C'étaient le célèbre Jussieu, Garnier de l'Académie des inscriptions, Foucher, Bonami et tant d'autres dont les noms ne nous disent plus rien aujourd'hui. Tous, savants ou magistrats, étaient également épris de littérature. Comme le disait ce bon M. Moutonnet, ils avaient fait du salon du président de Saint-Fargeau un « sanctuaire des Muses ». L'œuvre de l'enfant fut lue au milieu des applaudissements. Un familier de la maison proposa gravement de la faire « imprimer dans le journal de Verdun ».
Ce trait de mœurs n'est pas simplement curieux; il a son intérêt. Dans tout homme de 93 on retrouve, en effet, un disciple de Jean- Jacques et un admirateur des héros de Plutarque. Nous verrons Michel Lepeletier dans son plan d'éducation nationale s'inspirer directement du Contrat social ; nous le verrons aussi
mourir en faisant un discours comme Epaminondas.
L'enfant avait dix ans quand se produisit un fait qui dut frapper vivement sa jeune imagination. Le Parlement, après une lutte opiniâtre contre l'autorité royale, venait d'être brusquement exilé. Tous les magistrats étaient destitués et remplacés. Le président de Saint-Fargeau avait été « le chef du parti de Topposition » et la colère du chancelier Maupeou s'appesantit sur lui. On lui assigna comme résidence le village de Felletin, au fond de l'Auvergne. Une tradition de famille veut qu'il ait été poursuivi jusque-là par la haine des Jésuites et qu'il y ait été l'objet d'une tentative d'empoisonnement.
Ce n'est qu'au bout de près d'une année qu'il obtint de revenir dans son admirable domaine de Saint-Fargeau où il attendit, comme autrefois la Grande Mademoiselle pendant la Fronde, que la colère royale fût apaisée.
L'exil dura quatre ans. Il ne prit fin qu'en \77Ii, quand Louis XVI, inaugurant son règne par une première faiblesse, supprima le « Parlement Maupeou » et rappela les anciens magistrats. Le souvenir de cette longue lutte et du triomphe final se grava fortement dans l'esprit de l'enfant. Il paraît même que le père lui fit jurer « la haine de l'arbitraire avec non moins de force que jadis Hamilcar fit jurer à Annibal la haine des Romains »! Nous pouvons en tout cas deviner quelle admiration devaient lui inspirer ces magistrats qui seuls, en France, osaient braver le Ptoi et quelle haute
idée il se faisait des fonctions judiciaires auxquelles il était destiné.
ti-Pî CliAtelet.
En effet, Michel Lepeletier, en sa qualité d'ainé, était appelé à recueillir, dans la succession de son père, la charge de président à mortier. Sa voie était toute tracée. Elle était trop douce pour qu'il pût songer à ne pas la suivre.
La carrière judiciaire du futur régicide va nous permettre de saisir, sur le vif, un des abus les plus révoltants de l'ancien régime et qui lui ont été le plus justement reprochés. Tout était permis aux fils des grandes familles parlementaires. Les ordonnances et les règlements n'étaient point faits pour eux.
Il fallait, pour avoir accès aux fonctions judiciaires, justifier du diplôme de licencié en droit, qui ne pouvait s'obtenir qu'au bout de trois années d'études. Les jeunes gens ne pouvaient entrer à l'Ecole de Droit qu'à l'âge de seize ans.
Par lettres patentes du 15 juillet 1775, le jeune Louis Michel, qui n'avait que quinze ans et deux mois, fut autorisé à entrer à l'École au mois d'octobre et dispensé à l'avance d'une année d'études. Ces lettres patentes furent confirmées par de nouvelles lettres royales en date du '-'3 août 1777, accordant à l'étudiant la faveur de passer son examen de licencié immédiatement après celui de bachelier.
Voilà comment le futur magistrat apprit les
premiers éléments de cette science du droit, si vaste et si complexe qu'on ne la possède jamais! Gomme s'il suffisait d'être gentilhomme et fils d'un président pour savoir tout sans avoir jamais rien appris!
Les raisons de cet acte de favoritisme nous sont d'ailleurs ingénument données : « Nous nous sommes d'autant plus volontiers déterminé à lui accorder cette grâce que nous étions persuadé qu'il marcherait sur les traces du sieur son père et de toute sa famille. »
Ceci n'est rien encore! Avant même que Michel Lepeletier fût bachelier et licencié en droit, des lettres patentes du 7 mai 1777, antérieures de près de quatre mois à ses examens, lui avaient permis d'acheter une charge d'avocat du roi au Châtelet (1), « encore qu'il n'eût point les vingt-cinq années accomplies requises, et qu'il ne soit âgé que de dix-sept ans ou moins ». Et le 12 juin, avant d'avoir ses diplômes, il obtenait ses lettres de provision ou de nomination comme magistrat! Il avait juste dix-sept ans!
Et que l'on ne croie pas qu'il lui ait suffi d'être titulaire de sa charge sans en remplir les obligations! Félix Lepeletier nous parle des premières affaires plaidées par son frère « et dans lesquelles il se fit remarquer par une éloquence douce et facile et surtout par ce discernement, par cet esprit de droiture et de fermeté
(1) Fonctions qui correspondent aujourd'hui à celles de substitut, près le tribunal de la Seine.
M. LEPELETIER DE SAINï-FARGEAU 13
qui fit presque toujours suivre ses conclusions ».
Il faut rapprocher de cet éloge fraternel un jugement plus impartial que nous trouvons dans un panégyrique prononcé en 1793.
« A peine au sortir de l'enfance, Lepeletier fut élevé aux plus hautes charges de la magistrature. Ceux qui l'ont entendu savent si ce fut faveur ou justice. Une diction pure et sans recherche, point de portraits, point de satire, point de bons mots, une élévation facile et soutenue, une élégante simplicité, un discernement à l'épreuve, telles furent les qualités qui le distinguèrent parmi ses émules.
« Quelques-uns lui ont reproché dans ces premiers temps peu de tenue, peu d'assiduité au travail. Ils ne savaient donc pas, ces hommes exigeants, que l'homme doué du génie de son état ne travaille pas quand il le veut, mais seulement quand il y est disposé (1). »
L'éloge est curieux et l'argument employé par le citoyen Tobie pour excuser les défauts de Michel Lepeletier est au moins original. Disons tout simplement qu'il était tout naturel qu'un jeune homme de son âge ne songeât qu'à s'amuser, mais qu'il l'était beaucoup moins qu'on en fit un magistrat, et surtout plaignons les justiciables dont l'honneur, la liberté ou la fortune dépendaient de l'opinion d'un juge de dix-sept ans !
Michel Lepeletier était depuis un an avocat
(1) Eloge de Lepeletier, prononcé à la section de la place de3 Fédérés en 1793, par le citoyen Tobie.
du roi au Châtelet quand le président de Saint- Fargeau mourut. En vertu du droit d'aînesse, le futur conventionnel hérita de la presque totalité des biens patrimoniaux et de tous les titres de son père. Qu'allait devenir la charge de président à mortier? Le jeune héritier serait-il contraint de la vendre ou resterait-elle vacante jusqu'au jour où il serait en âge de la remplir?
De nouvelles lettres patentes y pourvurent le 27 janvier 1779. « Encore que Louis-Michel Lepeletier de Saint-Fargeau ne soit âgé que de dix-huit ans et six moix... et qu'il n'ait point servi les dix années requises par les ordonnances et règlements et qu'il n'ait pas l'âge de quarante années aussi requis, lui accordons l'office de président de notre Cour, vacant par le décès de son père, à condition qu'il ne pourra remplir les fonctions que lorsqu'il aura servi dans notre dite Cour et prendre rang parmi les présidents que du jour où il aura atteint l'âge de vingt-cinq ans (1) ».
Le voilà donc, à dix-huit ans, comte de Saint- Fargeau, marquis de Montjeu, baron de Peneuze, grand bailli ae Gien et possesseur de ZiOO.OOO livres de rente, somme qu'il faut plus que doubler pour avoir la valeur correspondante de nos jours. On voit quelle fortune certaines familles de robe avaient su joindre à l'éclat de leur nom et à la dignité de leurs charges!
(1) Joly de Fleury obtint, en 1783, une faveur analogue. A l'âge de dix-huit ans, il fut nommé procureur général en remplacement de son père décédé.
Le jeune de Saint-Fargeau (car c'est maintenant son nom) va-t-il se laisser griser par cette fortune? Va-t-il s'abandonner à la vie galante et facile qui était celle de tous les hommes riches de l'époque? Félix Lepelcticr, trop visiblement soucieux d'exalter les vertus du héros républicain, ne nous donne, sur la vie privée de son frère, aucun de ces détails que l'on recherche aujourd'hui avec tant de passion et qui sont précieux, en effet, car seuls, ils permettent de fixer l'individualité d'un homme et de lui restituer sa physionomie véritable. Il se contente de nous dire que « jamais jeunesse ne fut moins orageuse et même plus calme. «
On est un peu surpris de tant d'austérité. Outre qu'elle n'était pas de mode, Lepeletier de Saint-Fargeau avait comme ami très intime un jeune homme de son âge qui n'était rien moins que vertueux et qui dut bien l'entraîner quelquefois. C'était le beau, l'irrésistible Hérault de Séchelles, « le délicieux Séchelles », comme disait M""^ de Sainte-Amaranthe qui s'y connaissait.
Lepeletier de Saint-Fargeau fut pendant cinq ans, avocat du roi, au Châtelet. Le 5 août 1783, il devint conseiller au Parlement; mais il ne fit que passer dans cette charge .l. Moins d'un
[\) De nouvelles dispenses d'âge lui avaient été accordées par lettres patentes du 14 mars 1783. Il obtenait en même temps des dispenses d'alliance. Il venait en effet d'épouser la fille du président Joly de Fleury dont le fils était avocat général. Dans le cas où les trois magistrats auraient dans le délibéré une opinion conforme, leurs voix ne devaient être comptées que pour une.
an après, il est avocat général. Le poste est considérable puisqu'il n'y a que trois avocats généraux. Lepeletier de Saint-Fargeau a vingtquatre ans! Il se distingue, s'il faut en croire son frère, par son assiduité au travail et par la clarté de ses conclusions.
Félix Lepeletier nous donne, à ce sujet, un détail qui mérite d'être rapporté. Le premier avocat général Séguier, qui était le chef véritable des « gens du roi », au Parlement, lisait ses discours, comme faisaient d'ailleurs presque tous les avocats de l'époque. Lepeletier de Saint-Fargeau qui, en même temps qu'Hérault de Séchelles avait pris des leçons de déclamation, entreprit de « réciter » les siens, ce dont l'avocat général Séguier se serait montré jaloux.
Mais la rivalité, si jamais elle exista, ne fut pas de longue durée. Le l"" août 1785, Lepeletier de Saint-Fargeau vendait sa charge d'avocat général à Hérault de Séchelles et était admis par la Cour à remplir celle de président à mortier, restée vacante depuis la mort de son père. Il venait ainsi, à l'âge de vingt-cinq, ans prendre place au « grand banc » du Parlement où seuls pouvaient s'asseoir le premier président, les présidents à mortier, les princes du sang et les pairs de France.
■Lie Parlement.
Au moment où nous voyons Lepeletier de Saint-Fargeau succéder à son père, peut-être n'est-il pas sans intérêt, pour comprendre l'im-
portance de ses nouvelles fonctions, de rappeler brièvement ce qu'était le Parlement de Paris. C'est une des institutions les plus célèbres de l'ancien régime et au fond une des plus mal connues, sauf des chercheurs et des érudits.
Nos mœurs politiques et judiciaires ont subi une transformation si radicale, que nous avons peine à concevoir son importance. Les contemporains eux-mêmes comprenaient mal ce pouvoir qui s'était créé abusivement en face de l'autorité royale et qui osait lui faire échec.
Le Parlement était une cour souveraine de justice qui, par des empiétements successifs, avait usurpé tous les pouvoirs. La promulgation des édits royaux résultant de l'enregistrement au greffe du Parlement, les magistrats surent faire de cette simple formalité la raison d'être de leur ingérence dans les affaires de l'Etat. Il leur suffît de décider que l'enregistrement n'était obligatoire que dans un « lit de justice » et c'est ainsi que se forma peu à peu le droit de « remontrances » qui leur permit de tout examiner, tout contrôler, tout censurer. Leur esprit d'opportunité était d'ailleurs remarquable. Forts avec les faibles, humbles avec les puissants, ils courbèrent la tête devant Louis XiV pour la redresser devant l'indolence de Louis XV et l'incapacité de Louis XVL
Par Tenregistrement des édits, ils touchaient à tout : droit, religion, finances, administration. Leur pouvoir était prodigieux, puisqu'il n'était limité que par l'arbitraire royal. S'ils avaient su comprendre la grandeur de leur rôle et s'ins-
pirer uniquement de l'intérêt public, ils auraient pu devenir des Etats-Généraux permanents et arracher à la Monarchie absolue les libertés sans lesquelles un peuple ne peut vivre. Mais leur résistance contre la Royauté fut le plus souvent inspirée par des motifs égoïstes, soit le désir d'augmenter leur influence et de faire sentir leur pouvoir, soit de maintenir leurs privilèges ou les exemptions d'impôts dont ils bénéficiaient. Aussi ne trouvèrent-ils aucun défenseur à l'Assemblée nationale et leur disparition ne causa-t-elle aucun regret.
L'enregistrement des édits se faisait à la Grand'Chambre, à laquelle, dans les circonstances importantes, venaient se joindre les autres Chambres et l'ancienne Cour des pairs qui se composait des princes du sang, de six pairs ecclésiastiques et de trente-huit pairs laïques.
Qu'on se représente, dans cette admirable salle de la Grand'Chambre que les descriptions du temps nous permettent de reconstituer, ces assemblées solennelles où près de deux cents magistrats, dans leur somptueux costume, délibéraient gravement avec les princes et les plus grands seigneurs du royaume et arrêtaient le texte de ces remontrances dont la forme respectueuse cachait mal, parfois, l'audacieuse liberté 1
Au point de vue judiciaire, les attributions du Parlement de Paris, illimitées à l'origine, avaient été peu à peu restreintes par la création de juridictions spéciales ou de parlements régionaux. Elles étaient encore si vastes, si étendues, que notre organisation moderne ne saurait en
donner qu'une idée imparfaite. Comme la Cour d'appel de Paris, à laquelle on serait tenté, au premier abord, de l'assimiler, le Parlement était principalement juge d'appel; mais il connaissait aussi en premier et dernier ressort des affaires concernant un grand nombre de privilégiés et notamment tous ses membres. Certaines affaires criminelles étaient également portées directement devant lui. Son ressort était immense et s'étendait sur vingt-deux provinces, les deux tiers de la France. Aucune matière ne lui était étrangère. Justice civile ou criminelle, administration, finances, religion, rien n'échappait à ses arrêts. Il appliquait le droit romain, le droit canon, le droit féodal, les ordonnances royales et toutes les coutumes spéciales à chaque province et même à chaque localité.
Ces multiples attributions politiques et judiciaires faisaient du Parlement de Paris une institution sans rivale. En même temps qu'il tranchait les différends privés, il était le premier rouage de la machine gouvernementale et le dernier refuge des libertés publiques.
Cette conception de la justice, s élevant jusqu'au contrôle de l'Etat, avait bien sa grandeur et donnait aux magistrats une importance et un relief que les seules fonctions judiciaires n'auraient pu leur assurer.
D'autre part, la vénalité des charges leur avait permis de devenir une riche et puissante aristocratie. Les lettres royales de nomination n'étaient qu'une vaine formalité. En fait, la Cour
'iO M. LEPELETIER DE SAINT- FARGEAU
se recrutait elle-même par « l'admittatur » et réservait son agrément aux fils de ses propres familles, qui, à défaut de capacités juridiques, apportaient au moins l'esprit de la corporation. C'est ainsi que le Parlement était devenu une hautaine compagnie, orgueilleuse et fermée, jalouse de ses privilèges, dont tous les membres, astreints à un décorum sévère, étroitement unis par l'esprit de corps, assuraient une tradition plusieurs fois séculaire et, par leur morgue proverbiale, savaient imposer le respect alors même qu'ils ne l'inspiraient pas (1). Lepeletier de Saint-Fargeau débuta, comme le voulait l'usage, à la Tournelle (2), où sa présidence fut marquée par une affaire célèbre entre toutes : le procès du Collier, Les détails en sont trop connus pour qu'il soit besoin de les rappeler. Le 31 mai 1786, le cardinal de Rohan et Cagliostro, son fidèle acolyte, étaient déclarés innocents.
(1) En raison même de leur caractère honorifique, les charges avaient pris une valeur considérable, celle de président à mortier valait 500.000 livres, celle d'avocat général, 350.000. Les charges de conseillers coûtaient de 75.000 à i0(\000 livres suivant que le conseiller était clerc ou laïque. Les émoluments étaient des plus modiques. Les magistrats recevaient un traitement qui n'atteignait pas 3.000 livres pour un président et 300 livres pour un conseiller. Ils recevaient, il est vrai, des « épices )) ; mais ces rétributions, versées par les plaideurs et fort onéreuses pour eux, n'enrichissaient pas les magistrats en raison de leur trop grand nombre à partager.
(2) Le Parlement comprenait si.v Chambres : la Grand'- Chambre, la Tournelle ou Chambre criminelle, 3 chambres des enquêtes où l'on ne plaidait que par écrit et la Chambre des Requêtes où se jugeaient les affaires des privilégiés.
M. Cazenave, dans son histoire des tribunaux de Paris, indique que l'arrêt fut prononcé par le président de Saint-Fargeau. C'est, je crois, une erreur, car la Tournelle et la Grand'- Chambre ayant été réunies, l'affaire fut présidée par le premier Président d'Aligre, et l'on ne s'expliquerait pas que l'arrêt ait été lu par un autre que lui. Ce qui est exact, c'est que Lepeletier de Saint-Fargeau prit une part importante à la discussion. Il y avait deux partis en présence : celui de la Cour, qui voulait à tout prix la condamnation du cardinal et qui la considérait comme une réparation due à la reine, celui du cardinal, qui soutenait, non sans raison, que le galant et crédule prélat avait été la victime de la comtesse de la Motte. Le président de Saint-Fargeau se posa en défenseur du cardinal, ce qui lui valut d'être traité par un certain abbé Baudeau, qui a laissé des mémoires peu connus, de « bigot, persécuteur, entiché du despotisme du Parlement où il voulait régner despotiquement lui-même ».
L'acquittement du Cardinal était prévu par l'opinion publique et souhaité par elle. On chantait dans Paris :
Voici venir le temps pascal, Que pensez-vous du Cardinal?
Opinez-vous qu'il chantera Alléluia?
Le Saint-Père l'avait rougi, La Cour de France l'a noirci.
Le Parlement le blanchira, Alléluia.
etc.
A la veille de la réunion des Etats-Généraux, Lepeletier de Saint-Fargeau présida une affaire qui fit grand bruit et qui donna lieu à des débats passionnés. Le nom de Beaumarchais, qui y fut mêlé bien malgré lui, l'a sauvée de l'oubli.
Le banquier Kornmann avait fait enfermer, par lettre de cachet, sa jeune et jolie femme pour des légèretés que les mœurs du temps et sa propre inconduite rendaient excusables. Sortie de prison, la femme demanda sa séparation de corps. Le mari riposta par une plainte en adultère, dans laquelle il impliqua le prince de Nassau, le préfet de police Lenoir et Beaumarchais. On juge du scandale I
L'affaire fut plaidée par Bergasse et Bonnet, tous deux avocats célèbres, et par Tronchet, le futur défenseur de Louis XVL Le prince Henri de Prusse, qui visitait la France, suivit les débats.
C'était l'époque où, dans les plaidoiries, on faisait des apostrophes véhémentes. Bergasse, l'avocat du mari et le défenseur de la morale outragée, s'écria en s'adressant à Lepeletier de Saint-Fargeau :
« Et vous, qui présidez ce tribunal, vous, l'ami des mœurs et des lois, vous, dans lequel nous admirons tous, à côté des talents qui font les grands magistrats, les vertus simples et douces qui caractérisent l'homme de bien et l'homme sensible », etc..
Bergasse n'en perdit pas moins son procès.
Lutte dis f*arleiiient contre l'autoi*lté royale.
C'est au point de vue politique que l'histoire du Parlement présente le plus d'intérêt pendant les années qui précédèrent la convocation des États-Généraux.
On sait la part prépondérante qu'il prit, inconsciemment peut-être, dans la préparation du grand drame de la Révolution.
La lutte s'engagea en 1787, à l'occasion dun édit sur le timbre. Des remontrances furent adoptées dans une audience solennelle tenue avec la Cour des pairs le 6 juillet et présentées le surlendemain. Sur le désir du roi, une nouvelle délibération eut lieu le 16 juillet. Le récit de cette audience est curieux (1).
Le comte d'Artois avait promis à la reine de « faire enregistrer » et s'était rendu, dans ce but, au Parlement, ainsi que « Monsieur », comte de Provence. Dès leur arrivée, un incident surgit, les magistrats demandant aux princes de faire retirer leurs gardes qui occupaient les portes, ce à quoi Monsieur et le comte d'Artois ne voulurent consentir. La discussion menaçait de s'échauffer et les princes voulaient quitter l'audience, quand le duc de Nivernais trouva le mot de la situation. Il proposa que la présence des gardes fût tolérée « sans tirer à conse-
il) Correspondance secrète sur Louis XVI et Marie- Antoinette, t. II, p. 162.
quence ». Cette formule heureuse rallia tous les suffrages.
La délibération s'ouvrit ensuite. On alla aux voix (c sur la nécessité de supplier le roi do donner un état exact des dépenses et recettes ».
Le comte d'Artois dit « hautement » : « Vous devez savoir, Messieurs, que les dépenses du roi ne peuvent être réglées sur ses recettes, mais ses recettes sur ses dépenses. »
Disons, à l'honneur du Parlement, qu'il goûta peu cette conception budgétaire qui révélait la mentalité de la Cour et la sublime inconscience que le futur Charles X dovait porter jusque sur le trône. L'enregistrement de l'édit fut repoussé, à la grande pluralité des suffrages.
Le :^0 juillet, le chancelier transmettait au Parlement, un second édit de finances relatif à la subvention territoriale. Au lieu de l'enregistrer, le Parlement présenta une adresse au roi dans laquelle, pour la première fois, il osait demander la convocation des États-Généraux. Le G août, un lit de justice brisa la résistance des magistrats ; mais le lendemain, par un acte de véritable révolte, ils déclarèrent nulle et illégale, la transcription des édits ordonnée dans le lit de justice. Le 10 et le 13, aggravant encore leur audacieuse attitude, ils mirent en accusation le ministre Calonne, et proclamèrent à nouveau que le lit de justice du <5 août 1787 n'avait été qu'un « vain fantôme de délibération ».
La mesure était comble. Le 15 août, le Parlement fut exilé à Troyes.
Le voyage fut une promenade triomphale et le séjour une fête perpétuelle. L'évêque de Barrai quitta sa campagne pour recevoir dignement ses hôtes imprévus. Ce fut une longue suite de réceptions. Les présidents, dit la chronique, tenaient table ouverte.
L'exil fut bref. Tout le monde était las des expédients financiers auxquels la royauté expirante avait recours pour prolonger son agonie, et bien que la résistance des magistrats, peu honorable au fond, leur fût inspirée par le désir personnel d'échapper aux impôts nouveaux, l'opinion publique était pour eux. A la fin de septembre, Galonné retira les édits et le Parlement rentra triomphant.
C'était l'époque des vacances juciciaires. Le président de Saint-Fargeau fut désigné pour les vacations. Pour contribuer à l'apaisement ou pour cimenter la réconciliation du Parlement avec la Cour, il invita à dîner le premier ministre, Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse.
« En sortant, le prélat trouva le fameux conseiller d'Eprémesnil qui crut devoir lui dire combien il était enchanté de voir l'union de l'autorité et de la justice.
« — Ce n'est point une union passagère, répondit M. de Brienne au compliment, c'est un véritable mariage (1).
« En France, il est très peu de mariages heu-
(1) Correspondance secrète sur Louis XVI et Marie- Antoinette, t. II, p. 198.
reiix », ajoute le chroniqueur inconnu auquel ce détail est emprunté.
La lune de miel fut, en effet, de courte durée. Dès le 1& novembre, la lutte reprit de plus belle.
Qu'il s'agit d'impôts ou de mesures libérales concernant les protestants, le Parlement repoussa tout et répondit à toutes les demandes du chancelier par « la nécessité de convoquer les Etats-Généraux ».
Au début de l'année 1788, la résistance s'accentua encore au sujet d'un des abus les plus criants de l'ancien régime : « les lettres de cachets », dont l'abolition était universellement réclamée. Le 12 avril, des remontrances furent présentées au roi et renouvelées le 30 malgré sa défense. La Révolution était proche. La fermentation était déjà dans les esprits. On en peut juger par le ton que les magistrats osaient prendre en parlant au roi :
« Le despotisme, disaient-ils, a été substitué à la loi de l'Etat..., la magistrature est réduite à n'être plus que l'instrument du pouvoir arbitraire. »
Dans les remontrances du 30 avril, le Parlement revenait encore sur « l'excès du despotisme ».
C'était, il faut en convenir, un langage que l'autorité royale ne pouvait tolérer.
Pour intimider le Parlement, le roi recourut à un moyen détestable, dont il existait de nombreux précédents. Il ordonna l'arrestation des conseillers d'Eprémesnil et Goilard, connus par la fougue de leurs idées et l'audace de leurs
motions. Le Parlement en fut informé, et se réunit immédiatement en audience de nuit. Il se produisit alors une scène digne de la Fronde. Tous les magistrats rassemblés à la Grand'- Chambre se laissèrent investir par les gardes du corps. Leur capitaine ayant pénétré à l'audience et prié le premier président de lui désigner les deux conseillers qu'il devait arrêter, tous les magistrats se levèrent comme un seul homme. Cette scène étrange se prolongea plusieurs heures et ce n'est que bien avant dans la nuit que les deux conseillers obtinrent de leurs collègues la permission de se livrer euxmêmes.
Le roi répondit à ces provocations par des mesures qui, si elles avaient été exécutées, auraient mis fin d'une façon définitive à cet état d'anarchie. Le 8 mai, dans un lit de justice tenu à Versailles, le chancelier donna lecture d'une série d'édits qui, par la création d'une Cour plénière et de grands bailliages, retiraient au Parlement le droit d'enregistrement et le réduisaient à ses fonctions de « jugerie », comme on disait alors.
Mais Brienne ayant été remplacé par Necker, un des premiers soins du ministre populaire fut de suspendre l'application des nouveaux édits et d'annoncer la convocation des Etats- Généraux. La Révolution commençait.
Au sujet de ces luttes du Parlement avec le Roi, Félix Lepeletier nous donne un détail intéressant. Le premier président et les sept plus anciens présidents à mortier appuyaient
toujours les propositions de la Cour. L'opposition ne commençait qu'au président de Saint- Fargeau qui était fidèle, comme on le voit, à la tradition paternelle.
Le chancelier Pasquier (1), alors jeune conseiller, nous fournit, de son côté, des renseignements intéressants sur l'état des esprits pendant cette période. Il nous montre la jeunesse turbulente des Enquêtes, faisant la loi, comme au temps de la Fronde, aux « vieilles barbes » de la Grand'Chambre. Il nous explique pourquoi les motions les plus hardies étaient toujours adoptées. C'est qu'aux assemblées plénières, où toutes les voix étaient égales, la majorité était acquise aux jeunes qui, plus nombreux et pleins d'un enthousiasme irréfléchi, votaient comme le duc d'Orléans, adversaire déclaré de l'autorité royale. Nous étions flattés, dit-il, d'un tel patronage. Pour dominer les esprits et pour faire prévaloir la sagesse et la modération, il eût fallu que les chefs du Parlement fissent entendre leur voix.
Mais, ajoute-t il, si « le grand banc, c'est-àdire celui des Présidents à mortier, était encore occupé par les grands noms de la magistrature, donnant l'exemple des vertus les plus estimables, il n'y avait parmi eux aucun mérite éminent, ni surtout aucun talent pour la parole, hors celui de M. de Saint- P'argeau. Soit paresse, soit peur de se compromettre, ou pour d'autres motifs encore, que la fin de sa carrière
(1) Histoire de mon temps, t. I""", p. 24.
explique, M. de Saint-Fargeau n'usait presque jamais de ce talent. «
Le silence du futur régicide ne se comprend que trop aisément. Lepeletier de Saint-Fargeau votait comme Pasquier lui-même.
]Horgue des magisti'ats du I*arleiiient.
Il n'en faudrait pas conclure que dès cette époque celui qui devait présider les Jacobins fût pénétré des idées révolutionnaires, qu'il manifesta plus tard avec tant de chaleur. Comme presque toute la noblesse et en tout cas comme tous les hommes de sa génération, il professait des idées philosophiques et humanitaires ; mais il n'en restait pas moins grand seigneur, très convaincu de la supériorité que lui donnait sa naissance et très attaché aux privilèges que lui assurait son état. « Son extérieur, dit Pasquier, était froid, avec la morgue magistrale héréditaire dans sa famille. »
Il était intraitable en matière de préséance et avait une façon de regarder les petites gens que Bellart, le grand avocat de la fin de l'ancien régime, nous fait connaître dans ses souvenirs (l).
C'était pendant les vacances de l'année 1787, au début de novembre. Bellart avait été invité par Hérault de Séchelles à passer quelques jours au château dEpône, en même temps que
(1) Œuvres de Bellart, t. VI, 2° partie, p. 124.
Pigeau, secrétaire de Hérault de Séchelles, et Vitry, procureur au Parlement.
« Un jour, de grand matin, le fameux président de Saint Fargeau arriva chez M. Hérault à qui il dit, en descendant de voiture, qu'il s'était ménagé huit jours pour les passer avec lui. Le maitre accueillit à merveille ce nouvel hôte, et tous deux, avec M. Pigeau et moi, allèrent faire un tour dans le parc en attendant le déjeuner. Je ne sais comment il se fit que nous nous groupâmes deux par deux. M. de Saint- Fargcau s'empara quelques moments de M. Pigeau. Je restai avec M. Hérault. Lorsque nous fûmes un peu éloignés les uns des autres : « Vous avez entendu, me dit M. Hérault, Saintce Fargeau m'annoncer qu'il venait passer ici huit « jours, il ne restera pas même à dîner. — Com- « ment? Pourquoi? — Je ne veux pas vous l'ap- « prendre, vous le saurez plus tard, mais vous « verrez si je prophétise juste. » Il ne voulut pas alors entrer dans plus d'explications. Bientôt la cloche du déj euner se fit entendre. Tout le monde de la veille se réunit au nouveau venu dans la salle à manger. Il fit une mine assez froide, parla peu et sortit quelques moments vers la fin du déjeuner, puis vint reprendre sa place à table. On causa; une demi-heure s'écoula. Le valet de chambre de Saint Fargeau apporta des lettres à son maitre qui, pour les lire, se retira dans une embrasure de croisée. Bientôt il vint vers M. Hérault à qui il déclara, avec de grandes apparences de contrariété, qu'il était désespéré, mais qu'il fallait lui faire avoir des
chevaux de poste sans retard, attendu qu'une affaire de la plus grande importance le rappelait sur le champ à Paris. M. Hérault eut l'air de prendre ce discours pour argent comptant. Les chevaux vinrent. Saint-Fargeau partit. Quand la voiture qui l'emportait fut sortie de la cour, M. Hérault jeta un grand éclat de rire en me disant : « Eh! bien, croirez-vous à pré- « sent aux prophéties? » Je lui demandai le mot de l'énigme. « Le mot de Ténigme, reprit-il, « c'est Vitry. » Tout s'expliqua. Vitry était procureur au Parlement. Le président de Saint- Fargeau, depuis si grand zélateur de la liberté et de l'égalité, était l'homme le plus rempli de morgue qui existât alors. Il regardait comme une diminution de dignité de descendre jusqu'à dîner avec un procureur. Le procureur l'avait mis en fuite.
« Voilà où en était alors de son républicanisme cet exécrable démagogue, qui vota la mort de son maître. »
Au moment où il écrivait ces lignes, Bellart, royaliste fougueux, dont on disait plaisamment qu'il avait plus que l'amour du bien public, et qu'il en avait la rage, était procureur général de Louis X'VIH. C'est lui qui eut le triste courage de requérir la peine de mort contre le maréchal Ney! La violence de son langage contre un régicide ne doit donc pas surprendre.
Néanmoins l'anecdote qu'il nous conte est certainement vraie.
Que l'on ne croie pas que le président de Saint-Fargeau, dans son dédain pour les pro-
cureurs, fût une exception! Hérault de Séchelles, en invitant Vitry, faisait de la popularité. Bellart lui-même, au début de son récit, laisse percer la satisfaction secrète qu'il éprouvait d'avoir été admis à Epône. Le président de Saint-Fargeau en refusant de rester en pareille compagnie ne faisait que tenir son rang.
La noblesse était encore d'une insolence et d'une hauteur que voilait à peine l'exquise urbanité des formes. Il n'y avait pas si longtemps que les hommes de lettres étaient reçus dans les salons et traités avec la politesse qu'une société frivole devait bien à ceux qui étaient chargés de l'amuser, mais elle savait au besoin leur rappeler leur distance, et l'on se souvient des coups de bâton qu'un marquis quelconque avait fait donner à Voltaire par ses laquais.
Le duc de Penthièvre, qui était la bienfaisance même et qui était tellement aimé de ses vassaux, qu'il put mourir de vieillesse en pleine Terreur dans son château de Vernon sans avoir jamais été inquiété, ne daignait pas recevoir à sa table, s'ils n'étaient pas nés, les gens qu'il invitait. Il les faisait servir à une table particulière présidée par un de ses officiers.
On devine sans peine le ressentiment que pouvaient inspirer de semblables humiliations.
Que de nobles, pendant la Révolution, ont dû payer de leur tête de semblables offenses 1 Que de vengeances, que de représailles ont dû s'exercer, et quelle jouissance ce dut être pour un Fouquier-Tinville, ancien procureur au Châtelet, de voir défiler devant lui, se raidissant
l*ORTKAIT DE LePELETIEK PAR DaVID
(Dessin, co)tservé au Cabinet des Estampes.)
déjà contre la mort, ces hautains magistrats qui l'avaient accablé de leur mépris !
Ce que Bellart ne nous dit pas, c'est que la morgue aristocratique s'alliait chez le Président de Saint-Fargeau à une générosité qui n'était point, comme chez beaucoup de nobles, une vaine ostentation, mais le fond même de sa nature. Il donna à ses frères et à ses sœurs, réduits à leur « légitime », des sommes importantes qui leur permirent de s'établir. Les filles furent largement dotées. Félix Lepeletier reçut pour sa part 60.000 livres et devint aide de camp du prince de Lambesc. Un autre de ses frères put acheter une charge d'avocat du roi au Châtelet qui devait le conduire plus tard au Parlement. Mais c'est surtout vis-à-vis des pauvres gens que la bonté du Président de Saint-Fargeau se manifestait. Elle est attestée par tous les contemporains. Il possédait non seulement dans l'Yonne, mais près d'Abbeville et d'Autun des terres considérables, dont les habitants eurent cruellement à souffrir du terrible hiver de 1788. Il se porta généreusement à leur secours et sans entrer dans le détail de ses charités, nous pouvons dire qu'il sut comprendre son devoir et le remplir noblement.
Le Président de Saint-Fargeau pouvait être
plein de morgue avec les procureurs; il pouvait
avoir ces défauts de caste si communs alors, et
que le sentiment d'une immense fortune et
d'une grande situation au Parlement devaient
exagérer chez un homme de son âge; il n'en
était pas moins préparé par son éducation
philosophique et sa bonté naturelle à comprendre les grandes vérités que la Révolution allait proclamer. Ses yeux ne demandaient qu'à s'ouvrir à la lumière nouvelle et son âme ardente et généreuse était prête à s'enthousiasmer pour la « religion » qui allait être révélée.
L<a réunion des trois ordres.
Le 10 mai 1789, le président de Saint-Fargeau était élu député de la noblesse de Paris. La cour craignant la répercussion que les élections de la capitale auraient pu avoir sur l'ensemble du royaume, les avaient retardées de telle sorte qu'elles n'étaient point terminées pour la séance d'ouverture des États-Généraux qui eut lieu le 5 mai (1).
Lepeletier de Saint- F'argeau ne prit donc aucune part aux premières discussions qui eurent Heu dans l'ordre de la noblesse.
(i) Les élections de la noblesse s'étaient faites à Paris (intra m.U7'os} de la façon suivante : tous les nobles avaient été répartis en 20 départements correspondant aux divers quartiers. Chaque département nomma un certain nombre « d'électeurs ». Lepeletier de Saint-Fargeau faisait partie du dixième département (!■•« partie du quartier du Marais) qui, le 27 avril, choisit 13 électeurs. Il fut du nombre; il était d'ailleurs électeur de droit comme possesseur du fief de Chaumont (les Buttes-Chaumont-Ménilmontant). Les 20 départements de la noblesse nommèrent 223 électeurs qui, le 13 mai, élirent au scrutin de liste 10 députés et 10 suppléants. Lepeletier de Saint-Fargeau fut nommé le huitième avec 67 voix.
L'élection fut proclamée le 16. Les 40 députés des trois ordres de Paris prêtèrent serment le 20 et le 23 mai.
(Ghassin, les Elections et les cahiers de Paris en 1789.)
On sait que deux questions étroitement liées avaient passionné et passionnaient encore l'opinion publique. C'étaient le doublement du tiers et le vote par tête. Le tiers-état, qui représentait les neuf dixièmes de la France, aurait-il un nombre de députés égal à celui du clergé et de la noblesse? Telle était la première question que Necker avait résolue dans le sens du doublement. Mais il ne servait à rien au tiers-état d'être numériquement égal aux deux ordres privilégiés si le vote avait lieu par ordre. La coalition des privilégiés eût empêché toute réforme. La question du vote par tète avait donc une importance capitale.
La noblesse, malgré les tendances libérales d'un certain nombre de ses membres, comprit que c'était, pour elle, une question de vie ou de mort.
Le Parlement, composé de nobles, avait essayé de la trancher par avance, dans un sens favorable à ses prétentions; il n'avait réussi qu'à indisposer l'opinion publique et à perdre sa popularité. Un certain nombre de collèges électoraux, et en particulier celui de Paris, imaginèrent alors de donner à leurs élus, le mandat impératif de s'opposer au vote par tête. La longue résistance opposée par la noblesse à la réunion des trois ordres fut motivée, au moins pour quelques-uns de ses membres, par le légitime souci de rester fidèles à la parole donnée (l).
(1) Le quinzième vœu du dixième département de la noblesse
Lepeletier de Saint-Fargeau fut du nombre. Une légende fermement accréditée veut qu'il ait été un des derniers à quitter la salle de la noblesse, quand, le 27 juin, le roi cédant à la pression formidable de Fopinion publique, ordonna la réunion des trois ordres.
Son frère, pour l'excuser, prétend qu'il avait écrit à ses « commettants » pour leur demander à être relevé de son mandat impératif et qu'il attendait leur réponse quand il fut surpris par les événements.
Toulongeon nous dit, d'autre part, que Lepeletier « avait été un des deux députés de la noblesse de Paris qui, seuls de leurs collègues, ne se réunirent pas aux communes au commencement des États-Généraux (1) ».
Les pièces officielles nous montrent les choses sous un jour tout différent.
Le serment du Jeu de Paume (20 juin), le refus fait par le tiers-état de quitter la salle des séances après la séance royale du 23 et la célèbre apostrophe de Mirabeau, avaient produit une émotion profonde, même dans l'ordre de la noblesse.
Le 2/i juin, 151 membres du clergé se réunirent au tiers et le lendemain l\7 nobles suivirent leur exemple. Huit députés de la noblesse de Paris sur dix figuraient dans ce nombre
de Paris {intra muros), auquel appartenait Lepeletier de Saint-Fargeau, était ainsi conçu : « Le vœu de la noblesse est que les voix soient prises par ordre. »
(1) Histoire de France depuis 1789, Paris, an IX, t. III, p. 223.
de Zi7, et, parmi eux, Lepeletier de Saint-Fargeau (1).
Ces huit députés écrivirent quelques jours après, et postérieurement au 27 juin, une longue lettre collective à leurs électeurs (2), non pas pour demander à être relevés de leur mandat impératif, mais pour expliquer pourquoi ils ne s'y étaient point conformés.
Quoi qu'il en soit, Lepeletier de Saint-Fargeau se vit plus d'une fois par la suite reprocher son attitude au moment de la réunion des trois ordres. Il fut notamment attaqué avec violence par le club des Jacobins, quand, en juin 1790, à la veille de la Fédération, il fut porté à la présidence de l'Assemblée nationale. Il crut devoir se justifier dans la lettre suivante qui, au point de vue historique, contient quelques passages intéressants et qui parait donner raison à Félix Lepeletier et à Toulongeon, contrairement aux documents ofïîciels.
« L'on me reproche d'être resté dans la Chambre de la noblesse, tandis que la minorité se réunissait à l'Assemblée nationale, et d'avoir résisté à l'union des ordres.
« Cette résistance est faussement supposée. Si je n'ai pas été de la minorité de la noblesse, j'ai été encore plus éloigné d'être de ce qu'on appelait le parti de la majorité. J'ai presque toujours combattu ce parti dans mes opinions.
(1) Chassin, les Cahiers et les élections de Paris en 1789, t. III.
H) Ibid.
Eloigné par caractère et par principe des idées extrêmes, mon système était celui de la conciliation, que je ne croyais pas impossible.
« Si, avec la minorité, je ne me suis pas réuni à l'Assemblée nationale, j'ai partagé ce prétendu reproche avec plusieurs membres du ci-devant ordre de la noblesse dont il suffirait de citer les noms pour rappeler les idées de révolution, de liberté et pour désigner leurs plus zélés défenseurs.
« L'Assemblée nationale n'avait pas encore rendu son décret sur les mandats impératifs; une délicatesse qu'on ne peut blâmer suspendait les démarches de plusieurs bons citoyens et le cahier de la noblesse de Paris avait ceci de particulier qu'il prêtait à deux interprétations. Cela a opéré une scission apparente entre les membres de cette députation, mais nous avons mutuellement honoré et respecté nos motifs et nous en avons rendu compte à nos commettants dans une lettre commune que nous leur avons adressée aussitôt après notre réunion.
« Tels sont les faits que le public ignore, parce que la chambre de la noblesse délibérait à huis clos.
« Je n'ai point l'honneur d'avoir fait la Révolution, mais je le dis avec vérité, je l'ai suivie fidèlement sans le moindre écart, je l'ai embrassée avec ardeur, je l'ai admirée, je l'ai aimée etjeladéfendrai constamment (5 juin 1790).»