L.£i fille de la j\^atioii
La vie de Lepeletier de Saint-Fargeau serait incomplète, si nous ne disions quelques mots de sa fille, M"^ de Mortefontaine (2).
Suzanne Lepeletier appartient, en effet, à l'histoire, comme « fille de la Nation ». Elle naquit le '1 mars 1782. Sa mère, qui mourut en lui donnant le jour, était fille du président à mortier, Joly de Fleury, et portait les prénoms d'Alélaïde-Marie-Louise. Nous avons vu que
(1) Voir Vlntei^médiaire des chercheurs, t. XLIV, année 1901, page 756.
(2) Pour plus de détails sur M™^ de Mortefontaine, consulter l'étude consacrée par "I. le D"" Th. Daily à Suzanne Lepeletier et son oncle dans la. Fcévolution française, année 1912.
Suzanne Lcpeletier avait été solennellement adoptée par la Convention dans la séance du 25 janvier 1793, et c'est ainsi que Tadoption, qui était ignorée du droit coutumier, pénétra dans nos lois (I).
L'opinion publique accueillit favorablement cette mesure qui répondait au goût du jour par son caractère théâtral et par son imitation de l'antique.
La protection de la Nation ne fut pas illusoire. Le h mai 1793, la Convention rendait un décret prescrivant à la commune de Saint-Fargeau de restituer aux « agents » de la fille de Michel Lepeletier les armes qu'ils avaient pour leur sûreté personnelle et qui leur avaient été retirées en vertu d'un décret du 26 mars sur le désarmement des suspects.
Sous l'égide toute-puissante de la terrible assemblée, "Suzanne Lepeletier put, avec tous ceux qui l'entouraient, traverser la tragique époque de la Terreur sans être aucunement inquiétée et sans qu'une pierre de ses châteaux ait été touchée (2). Elle gagna, du reste, à l'établissement des lois nouvelles, de conserver la totalité de la fortune de son père, alors que sous l'ancien régime elle eût été contrainte de rendre à ses oncles les terres grevées de substitution.
(1) Le principe de l'adoption avait été admis par la Législative, le 18 janvier 1792.
(2) Au commmencement de 1795, il fut question de démolir le château de Saint-Fargeau. Félix Lepeletier, au nom de sa nièce mineure, protesta et le projet fut abandonné.
En 1799, le décret d'adoption fut invoqué contre elle, dans des circonstances extrêmement curieuses et, sans doute, uniques dans nos annales judiciaires et parlementaires.
Elle avait alors dix-sept ans. Sous l'influence de sa gouvernante, elle avait ébauché un projet de mariage avec un jeune Hollandais nommé de Witt. Ses oncles et son grand-père maternel voulurent s'y opposer, mais la jeune fille venait d'être émancipée. Son tuteur, Félix Lepeletier, compromis dans la conjuration de Babœuf et déclaré contumax, se trouvait, en effet, destitué de plein droit de sa fonction, et la famille avait préféré l'émancipation de la mineure à l'organisation d'une seconde tutelle. Or, les lois révolutionnaires permettaient à la jeune fille, après l'accomplissement de quelques formalités, de contracter mariage sans le consentement de son grand-père. C'est dans ces conditions que Amédée et Félix Lepeletier (qui, sur ces entrefaites, venait d'être acquitté par la Cour de justice de Vendôme) s'adressèrent au Conseil des Cinq Cents et lui demandèrent de s'opposer au mariage de la pupille de la nation. Le ministre de la Justice fît provisoirement défense à l'ofTicier de l'état civil de célébrer l'union projetée. Mais le Conseil des Cinq Cents, sur la proposition du rapporteur Chazal, décida que le décret d'adoption du 25 janvier 1793 n'avait fait acquérir à la Nation aucun droit positif sur Suzanne Lepeletier.
Le mariage eut lieu le 27 mars 1799. Au bout de deux ans, le divorce vint y mettre fin et peu
de temps après, M. de Witt étant mort, Suzanne Lepeletier se remaria avec un de ses parents, M. Lepeletier de Mortefontaine, fils sans doute de cet avant-dernier prévôt des marchands dont ^jme Vigée-Lebrun a laissé plusieurs portraits et qu'elle a de plus si joliment dépeint dans ses mémoires.
M. de Mortefontaine était un royaliste ardent. Sous son influence, la fille du régicide ne tarda pas à abjurer les principes révolutionnaires au milieu desquels elle avait grandi. Sa piété filiale n'eut plus d'autre but que d'effacer, dans la mesure du possible, les traces d'un passé qui lui était devenu douloureux.
Les bustes, les estampes, tout ce qui rappelait les traits de son père ou son souvenir, furent rachetés et détruits. Les recherches se firent avec une telle persévérance que tous ces objets sont devenus d'une assez grande rareté. Le graveur Tardieu avait reproduit le tableau de David. M"^ de Mortefontaine racheta les planches et les épreuves au prix de 2./i00 francs en 1810. Une gravure lui échappa cependant. Elle est aujourd'hui conservée à la Réserve du Cabinet des Estampes (1). Un dessin de David, esquisse de son tableau, fut confié à Félix Lepeletier, mais à la condition formelle qu'il le restituerait à sa mort (2). Quand, en 1826, il fit paraître à Bruxelles les « œuvres de Michel Lepeletier », sa nièce en fit racheter en sous-
(1) Elle a été reproduite dans la (iazelle des Beaux-Aris, n" du l'^'" raai 1789. C'est la hcuIo qui soit connue. (•2) Ce qui eut lieu mais après procès.
M. LEPFLETIER DE SATNT-FARGEAU 133
main tous les exemplaires qu'elle put se procurer, si bien que l'ouvrage est presque introuvable.
On a dit (I) qu'en agissant ainsi, M""" de Mortefontaine cédait aux exigences des milieux royalistes qui lui tenaient rigueur et qui voulaient des gages de sa conversion.
Une occasion se présenta bientôt pour elle d'en donner une preuve éclatante.
En 1795, la Convention avait restitué à David ses deux tableaux de Lepeletier sur son lit de mort et deMarat dans sa baignoire, qui ornaient la salle des séances. Il avait toujours refusé de s'en défaire. Quand il mourut à Bruxelles, en 18-25, ses héritiers organisèrent une exposition et une vente de ses œuvres dans la salle Lebrun, rue du Gros-Chêne, à Paris. Par ordre de la police, les deux toiles, dont nous venons de parler, furent placées dans une salle particulière où ne furent admis que de rares privilégiés. Mme de Mortefontaine offrit 20.000 francs du tableau représentant son père. Les vendeurs exigèrent d'elle le prix, fabuleux pour l'époque, de 100.000 francs. Les héritiers du grand peintre stipulèrent, en outre, que tant que vivrait un descendant de David, le tableau lui serait représenté à sa première réquisition. Ils s'engageaient, par contre, à n'en publier aucune reproduction.
Depuis lors, il n'ajamaisété revu. Existe-t-il,
(1) M. Chaillou des Barres, les Châteaux d'Ancij-la-France, et de Sai'idFargeau.
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encore? C'est une question qui a été maintes fois posée par V Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux (1) et qui n'a jamais été résolue. Les uns pensent qu'il a été brûlé en 1830 devant deux témoins, le duc de Clramont et M. de Rosambeau. D'autres affirment qu'il a été « muré. »
La mémoire de Lepeletier de Saint-Fargeau n'en vivra pas moins aussi longtemps que le souvenir des héros de la Révolution française. Il fut la personnification de ces gentilshommes qui, au mépris de leurs intérêts, se sacrifièrent à une noble cause. Il lui fallait plus de courage pour renoncer à une grande partie de sa fortune et pour abjurer ses orgueilleuses traditions de caste et de famille, que pour servir à l'armée de Condé. C'est en vain qu'on a voulu douter de sa sincérité et lui prêter des calculs bas et ambitieux. Les pages qui précèdent et qui sont, non un panégyrique, mais une étude consciencieuse, le montrent sous son vrai jour. Son désintéressement fut la pierre de touche de ses convictions. Mêlé à de grands événements, il ne fut pas un grand homme, mais son rôle n'en reste pas moins honorable. En dépit des apparences, sa modération fut réelle, et s'il avait échappé au poignard de Paris, il eût certainement porté sur Téchafaud ses rêveries philanthropiques et humanitaires.
Ne jugeons pas ses fautes avec une excessive sévérité. Les erreurs d'un homme sont excusables, quand elles sont celles d'une nation en-
(1) Voir, notamment, t. LV, annt^e 1907, p. 959.
tière. On l'a dit bien souvent : Quel est celui d'entre nous qui pourrait répondre de ce qu'il eût fait s'il eût vécu à cette tragique époque?
Sachons respecter la mémoire de ceux qui ont fondé la liberté et qui sont morts pour elle!
PARIS. — L. DE SOYt, IMPRIMELR, Ifi, KLE DES FOSSÉS-S.-JACQUES, V«,
Téliph. 806-44
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