‹ Michel Lepeletier de Saint-Fargeau, 1760-1793Chapitre 4 sur 5 · L.a Convention, les «lacobine · texte numérisé non relu

L.a Convention, les «lacobine

La Convention tint sa première séance le 22 septembre 1792. Son premier acte fut de prononcer la déchéance du roi et de proclamer

(1) Il avait été élu le deuxième sur 9 députés par 440 voix sur 542 votants.

(2) Adresse envoyée aux sociétés afiBliées le 22 août.

la République. L'ancien président à mortier fut au nombre des votants.

Quelques jours après, le 28 septembre, il se faisait recevoir au club des Jacobins avec un certain nombre de nouveaux députés.

Tout a été dit sur la terrible Société. Notons seulement qu'à cette époque, ses motions, bien que d'un civisme exalté, n'avaient pas ce caractère de violence qu'elles ne prirent que pendant la Terreur. Quelques Girondins en faisaient encore partie, entre autres « le vertueux Roland » et Louvet, l'auteur de Faublas, un des orateurs que la Gironde allait opposer à Robespierre.

Les séances se tenaient depuis le 21 mai 1792 dans l'église des Jacobins, située rue Saint- Honoré sur l'emplacement du marché actuel. C'était à deux pas de la Convention qui siégeait encore au Manège, et les députés passaient tout naturellement d'une séance à l'autre. Ils allaient là, un peu comme on va au Cercle. Au début de la Révolution, les hommes pohtiques, encore inexpérimentés, avaient dû se reconnaître, s'entendre, se grouper, concerter leur action. C'est ainsi que s'étaient créées ces « parlottes » qui voulurent peu à peu jouer au Parlement et dicter l'œuvre du législateur. Il s'établit bientôt entre elles une surenchère de violence. Mais la plupart parlaient et s'agitaient dans le vide. Ce qui fit la force des Jacobins, ce fut leur diffusion à travers toute la France. Ils créèrent ou se rattachèrent plus de mille sociétés populaires avec lesquelles ils entretinrent une active cor-

rcspondance. Renseignés sur tout par leurs agents, ils leur transmettaient en retour le mot d'ordre révolutionnaire. Aussi, était-ce un peu une nécessité pour un homme politique que d'en faire partie. Presque tous les personnages marquants de la Révolution y ont passé.

Il n'est donc pas surprenant que Lepeletier de Saint-Fargeau s'y soit présenté. Il se montra assidu aux séances, qu'il présida même, comme nous le verrons dans un instant, mais n'y prononça aucun discours et n'y fît aucune motion.

Il y avait un mois que la Convention siégeait, quand se présenta, pour Lepeletier de Saint- Fargeau, une occasion de monter à la tribune de cette assemblée et d'y affirmer des idées qui lui étaient chères. Le parti girondin, par l'organe de Buzot, avait proposé une loi contre les provocations au meurtre faites « par les écrits ». C'était la suppression de la liberté de la presse et le moyen d'imposer silence à Marat et au « père Duchesne ». — « Il serait sans doute très à souhaiter, dit Lepeletier de Saint-Fargeau, que la liberté ne dégénérât jamais en licence... Mais comment faire une loi répressive qui ne porte point atteinte à la liberté des discours et des écrits? » Lepeletier de Saint-Fargeau proclama hardiment que le problème était insoluble. Il rappela que la Constituante se l'était posé en vain. Il indiqua les projets déposés par Sieyès, par Malouet, Dandré, Demeunier, Lechapelier, projets qui avaient été combattus par Buzot lui-même, par Petion, Roederer et tant d'autres. La Constituante n'avait trouvé qu'un

moyen de réprimer la provocation au meurtre, c'était de faire résulter la complicité d\m crime des « conseils » donnés et de décider que le complice serait puni comme Fauteur principal. S'appuyant sur cette disposition qui permettait, selon lui, de réprimer les provocations au meurtre faites par la presse, Lepeletier de Saint-Fargeau concluait à Tajournement. Son succès fut considérable. Danton, de sa grande voix, avait crié : « La liberté de la presse ou la mort. » La Montagne, qui était hostile au projet pour des motifs purement politiques, fut enchantée de trouver un orateur qui lui apportât des raisons juridiques et l'autorité de l'Assemblée nationale. La Convention allait-elle faire ce que la Constituante elle-même avait condamné? L'argument était irrésistible et le projet de Buzot fut repoussé.

Le lendemain, 31 octobre, Fabre d'Eglantine proposa aux Jacobins l'impression du discours de Lepeletier de Saint-Fargeau. Le bulletin ne mentionne pas si cette motion fut approuvée, quelques membres ayant demandé une lecture préalable.

Le 17 novembre, au renouvellement du bureau des Jacobins, qui était nommé pour quinze jours comme celui de la Convention, Lepeletier de Saint-Fargeau fut élu président. Déjà en octobre, il avait été secrétaire d'un bureau présidé par Danton. Les séances, à la fin de cette année 1792, étaient quotidiennes, sauf de rares exceptions. Elles commençaient à 7 heures et demie et finissaient à 10 heures.

Lepeletier présida toutes les séances de la quinzaine. C'était le moment où se discutait, devant la Convention, la question de l'inviolabilité royale. Elle eut peu de répercussion aux Jacobins. C'est à peine si Ton trouve, à la date du 26 novembre, la mention de deux discours prononcés « sur le procès du roi ». Les autres séances furent remplies par des attaques contre les Girondins ou par des discussions sans intérêt sur un livre d'Anacharsis Clootz intitulé : Ni McLvat ni Roland.

Glanons seulement, dans les bulletins de la Société, les faits divers qui sont venus rompre la monotonie des séances et les expressions pittoresques qui ont émaillé les discours.

Le 18 novembre, le conventionnel Basire, qui reprochait à Marat « ses exagérations », est violemment interrompu. « Je demande, s'ccriet-il, à être libre môme parmi les Jacobins. — Citoyen, lui répond Lepeletier de Saint-Fargeau, votre expression est inconvenante, car c'est ici le temple de la liberté. » Dans ce même discours, Basire prêtait à Marat le curieux propos que voici : « Je surfais le peuple..., mais la main me sécherait plutôt que d'écrire, si j'étais sûr que le peuple dût exécuter ce que je lui dis de faire. »

Le 26 novembre, Roland, Louvet et quelques autres Girondins sont exclus de la Société « pour s'être montrés ennemis do « la sans- « culotterie ».

Le 23, le général Wimpfen (I), le coura-

(1) Wimpfen était Girondin. Il devint après le 31 mai 1793

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geux défenseur de Thionville, était venu rendre compte, à la Société, des opérations du siège et de la manière dont il avait compris son devoir patriotique. Dans son discours, il avait prononcé le mot : impartialité. « Wimpfen, lui dit Lepeletier de Saint-Fargeau, vous savez que Solon avait établi des lois qui punissaient le citoyen qui ne prenait aucun parti... »

Le 28 novembre, c'est le tour de Kellermann, le vainqueur de Valmy (20 septembre 1792), le futur maréchal et duc de l'Empire, qui, sur le point de rejoindre les troupes qu'il devait commander sur la frontière d'Italie, venait apporter son hommage à la toute-puissante société populaire. Il fut, d'acclamation, nommé Jacobin.

Quel spectacle que celui de ces généraux venant exposer leurs projets ou discuter leurs opérations devant une assemblée, sans mandat et sans titre officiels! Mais ce qui nous étonne aujourd'hui paraissait alors tout naturel. La guerre n'était-elle pas, suivant une expression que chacun prenait au sérieux, « la guerre des peuples contre les rois » ! C'est au « peuple » que Wimpfen et Kellermann venaient rendre hommage, au peuple souverain assemblé sur la place publique, comme autrefois à Athènes sur r « agora ». Ces conceptions démagogiques échappent à nos esprits modernes. Ne nous hâtons pas toutefois d'en sourire. Il est une chose, en effet, que l'on ne doit jamais oublier

commandant eu chef de l'armée girondine qui, au bout de quelques jours, se dispersa d'elle-même.

si l'on veut comprendre l'époque révolutionnaire. C'est que sous la phraséologie pompeuse et sous l'imitation ridicule des attitudes antiques, se cachait un amour ardent de la « chose publique ». Ce fut une époque de foi ! Les manifestations en furent naïves ou burlesques et trop souvent violentes, mais au fond quel admirable mouvement que celui de ce peuple qui marchait en chantant à la conquête du droit pour les nations affranchies. A travers les utopies, les rêves insensés ou les chimères saugrenues, cette pensée grandiose et surhumaine reparait toujours. En novembre 1792, tous, hommes du peuple, bourgeois, soldats ou conventionnels vibraient du même enthousiasme. Une même flamme les consumait.

C'était le moment de la levée en masse. La nation tout entière, sans chef, sans officiers, presque sans armes, osait, dans un mouvement de sublime folie, déclarer la « guerre aux rois ».

C'est ce qu'on ne doit jamais perdre de vue, quand on veut analyser les événements de la politique intérieure. Pris en eux-mêmes, ils semblent inexplicables. Ils ne s'éclairent que par le reflet des événements extérieurs. La plupart des mesures dont la violence nous étonne furent prises sous la pression d'un des plus grands dangers que la France ait courus. Le procès du roi fut moins un acte de « justice révolutionnaire » qu'une réponse au manifeste de Brunswick et un défi à l'Europe coalisée.

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Le Uémagogue.

C'est ce qui nous permet aussi de comprendre Lepeletier de Saint-Fargeau. On est un peu étonné et attristé au premier abord, tant les Jacobins ont laissé un triste souvenir, de voir son fin profil d'aristocrate à cette tribune de président que les gravures du temps nous font connaître.

Au milieu de Téglise aux fenêtres ogivales, une haute chaire en bois se dressait, dominant les gradins disposés à droite et à gauche dans le sens de la nef. L'orateur parlait d'une tribune disposée en face de celle du président. Les murailles étaient froides et nues. On avait tant bien que mal dissimulé Tautcl et remplacé les tableaux de piété par les bustes de quelques grands hommes.

Quel contraste avec la Grand'Chambre du Parlement! Le rapprochement dut, plus d'une fois, s'imposer à l'ancien président à mortier. Quel changement dans les hommes et dans les choses! et quel chemin il avait lui-même parcouru! Il ne faudrait pas s'imaginer, toutefois, qu'il fût devenu un farouche sans-culotte. Nous nous représentons volontiers tous les révolutionnaires comme des braillards ou des énergumènes. Certes, on en vit et beaucoup trop, notamment pendant la Terreur, où la lie du peuple monta à la surface. Mais il y eut, même sur la Montagne, de braves gens aux mœurs douces, ayant un noble idéal et un amour sin-

cèrc de riiumanité. Ils n'employèrent la violence que parce qu'ils crurent que, seule, elle pouvait en imposer aux ennemis du dehors el. du dedans.

C'est ainsi que nous apparait l^epeleticr de Saint-Fargeau.

Le temps était loin où il ne daignait pas s'asseoir à la même table qu'un procureur! Il avait dépouillé le vieil homme, renié ses titres, abjuré ses erreurs. Il avait vu, sans colère, ses parents, ses amis, les gens de son monde se détourner de lui. A leurs reproches amers, il avait opposé l'inaltérable douceur de l'homme qui a la foi !

Un jour, un de ses anciens amis, M. de B. de L. (i), royaliste fougueux, était venu le trouver dans le dessein de le provoquer et lui avait posé une série de questions insidieuses sur les événements. Lepeletier de Saint-Fargeau répondit avec un tel calme et un « charme si puissant » que son interlocuteur fut désarmé. « Je ne sais comment il a tourné tout cela avec sa douceur, disait-il plus tard, mais j'ai dû me sauver, car, le diable m'emporte, il m'eût fait patriote. »

Dans son discours sur la liberté de la presse, prononcé le 30 octobre 1792, à un moment où la tiédeur n'était plus permise et où commençait la grande lutte des Girondins et des Montagnards, il s'était résolument posé en homme d'ordre et en modéré. « Personne ne m'accusera,

(1) Félix Lepeletier ne donne que les initiales.

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sans doute, d'être le complice et le fauteur des agitateurs. Dans l'Assemblée constituante, je n'ai jamais connu que par ouï-dire le tarif et la théorie des insurrections... Personne n'a moins que moi le goût et les intérêts des agitations. »

Depuis son retour à Paris, il vivait retiré, très absorbé par la préparation de son « plan d'éducation nationale » et par les séances de la Convention. Il ne voyait plus guère que son frère Félix, et le député Maure, son collègue de l'Yonne.

Félix Lepeletier, ancien aide de camp du prince de Lambesc, venait de se jeter dans le mouvement révolutionnaire avec Fardeur de la jeunesse et la fougue d'un tempérament exalté.

Le conventionnel Maure, épicier à Auxerre, était un de ces bons bourgeois de province, brave homme et plein de cœur, mais fanatique et ne voyant le salut de la patrie que dans les mesures extrêmes.

Lepeletier de Saint-Fargeau dînait souvent avec lui chez un traiteur du Palais-Royal, du nom de Février. C'était un restaurant modeste. Le gentilhomme avait, comme on le voit, démocratisé ses goûts, moins sans doute par nécessité et pour ne pas attirer sur lui l'attention, que par conviction sincère. Dans les premiers jours de 1793, rencontrant son ancien précepteur, M. Moutonnet-Clairfonds, il lui dit : « Vous connaissez ma grande fortune, mes richesses; eh! bien, je les donnerais de bon cœur, ne me réservant que douze ou quinze cents livres de

70 M. LEPELETIER DE SAINÏ-FABGEAU

rente (1), pour voir établir la liberté et l'égalité sur des bases solides et durables. » M. Moutonnet-Clairfonds ajoutait : « Michel Lepeletier n'a jamais fait de mal à personne, il était naturellement doux, humain, bienfaisant, tolérant par goût et par principes, sans ambition, sans fiel, ennemi de la dispute. Il réunissait toutes les qualités du cœur et de l'esprit. »

Voilà ce qu'était ce président des Jacobins, ce séïde de Rol^espierre, cet exécrable démagogue, que nous allons voir maintenant plonger ses mains « dans le pur sang du plus saint de nos rois (2) ».

I^e procès diu roi.

Lepeletier de Saint-Fargeau a joué, dans le procès du roi, un rôle qui ne fut pas sans importance.

Ce n'est pas qu'il se soit livré aux machinations dont les royalistes l'ont complaisamment accusé, ou qu'il ait prononcé à la tribune des discours sanguinaires comme Robespierre ou Saint-Just. Pour avoir été moins bruyante ou moins ténébreuse, son action n'en fut pas moins décisive.

Les modérés comptaient sur lui. Il appartenait en effet, par ses traditions de famille et par

(1) Quand on lui parlait des pertes d'argent que la Révolution lui faisait éprouver, il répondait : « Je suis libre actuellement de parler, de penser et d'écrire. Cela se paie, »

(2) Hyde de Neuville, Mcmoires, t. II, p. 156. — Le style royaliste n'est pas moins boursouflé, comme on le voit, que le stvle révolutionnaire.

son caractère, à la fraction de l'assemblée qui devait être hésitante. D'autre part, il n'avait point une de ces natures combatives qui vont d'instinct aux solutions extrêmes. C'était une sorte d'illuminé que les circonstances, en dépit de lui-même, avaient jeté dans le parti des violents. Allait-il suivre docilement leur inspiration ou flotter irrésolu entre les deux courants qui divisaient la Convention? Tout le problème était là, car les énergumènes étaient peu nombreux et la masse des timorés considérable. C'était d'elle, et d'elle seule, que dépendait le sort du roi. Il suffisait que quelques-uns de ses membres se laissassent dominer pour que le timide troupeau suivit docilement.

Une circonstance particulière vint décider Lepeletier de Saint-Fargeau.

On se souvient, qu'adversaire résolu de la peine de mort, il ne l'admettait dans son code pénal que « contre les chefs de parti, déclarés ennemis publics et pratiquant des hostilités contre la France ». Ce projet de loi, qu'il avait soumis à la Constituante et qui avait failli être adopté, était toute sa pensée politique. Nullement rebuté par un premier échec, il la portait toujours en lui, et n'attendait que Toccasion de la faire triompher.

Tout homme politique a ainsi sa chimère!

L'homme tout entier, avec son esprit rêveur et son âme sentimentale, tient dans ce projet d'abolition de la peine de mort et dans ce « plan d'éducation nationale », qu'il mûrissait alors et que nous analyserons dans la suite.

Il M. LEPELETIER DE SAINT-FARGEAU

Et voilà qu'une occasion, unique dans l'histoire d'un peuple, venait lui permettre d'appliquer sa plus chère théorie! Le roi, le roi luimême, était déclaré ennemi public. La tentation était irrésistible. Lepeletier de Saint- F'argeau y succomba et c'est ainsi, et sans qu'il soit besoin de recourir à de noirs desseins, que s'explique toute sa conduite.

Pour comprendre son rôle et l'importance qu'il prit, et qui est attestée par tous les contemporains, il est nécessaire de rappeler les deux phases du procès.

La première fut la période préparatoire cl, politique. Elle commença le 7 novembre 1792 et aboutit le 3 décembre à la mise en jugement de Louis XM. Ce fut peut-être la plu^^ importante, car, étant donné l'état des esprits, la mise en jugement équivalait à la condamnation. Elle remplit six séances (1) de la Convention.

Le roi, déclaré inviolable par la Constitution, pouvait-il être jugé?

La question était une pure question de droit qui était tranchée par un texte formel.

a La personne du roi, disait la Constitution de 1791, est inviolable et sacrée... Si le roi ne prête pas le serment prescrit ou si, après l'avoir prêté, il le rétracte; s'il se met à la tête d'une armée et en dirige les forces contre la Nation, ou s'il ne s'oppose pas par un acte formel à une telle entreprise qui s'exécuterait en son nom; si, étant sorti du royaume, il n'y rentre pas

(1 ) Cellos dos 7, 13, 15, 28, 30 novembre et 3 décembre 1792.

apit's une invilalioii du Corps législatif et dans un délai déterminé, il sera censé, dans chacun de ces cas, avoir abdiqué la royauté.

« Après son abdication expresse ou légale, le roi devra être dans la classe des citoyens et il pourra être accusé ou jugé comme eux pour les actes postérieurs à son abdicsition. »

Ce texte était clair et précis. Adopté au lendemain de la fuite du roi àVarennes, il prenait, de son rapprochement avec les événements sous l'empire desquels il avait été rédigé, une signification des plus nettes.

Or, de tous les actes que l'on pouvait reprocher à Louis XVI, aucun, sauf la résistance armée du 10 août, n'était aussi grave que ceux qui étaient énumérés par la Constitution et pour lesquels la seule sanction prévue était l'abdication. Tous étaient antérieurs à la déchéance du roi; tous étaient des actes de fonctions pour lesquels sa personne était déclarée non seulement « inviolable » mais « sacrée ». La Constitution de 1791, en ajoutant que, « rentré dans la classe des citoyens, Tex-roi pourrait être jugé pour des faits postérieurs à son abdication », confirmait encore sa volonté de rendre absolue l'inviolabilité royale.

On a peine à comprendre qu'une vérité aussi éclatante ne se soit pas imposée aux esprits éclairés de la Convention. Mais à quoi bon s'étonner? En politique, il n'y a pas de justice. On ne juge pas un ennemi, on le frappe, on le supprime et la raison d'Etat couvre tout. Tl en a toujours été et il en sera toujours ainsi.

La seule chose qui surprenne, c'est que le côté politique de la question ait échappé à l'Assemblée. Même en admettant que le texte fût douteux, la Constitution de 1791 fournissait un moyen honorable de se dérober à la pression des partis extrêmes et de no pas commettre une faute que l'intérêt de la nation commandait d'éviter.

Le roi n'était-il pas le plus précieux des otages? 8a mise en liberté n'était-elle pas un admirable sujet de négociation? Même libre, ce roi déchu, ce roi, qui n'avait su défendre ni sa couronne ni ses partisans, ce roi bafoué, ridiculisé par les royalistes eux-mêmes, n'étaitil pas le moins redoutable des Bourbons?

Que ces vérités si simples aient pu être méconnues, c'est ce qui serait un perpétuel sujet d'étonnement si l'histoire n'apprenait qu'il est, dans la vie des peuples, des heures tragiques où les esprits sont frappés de folie et où les assemblées politiques ont, comme les foules, des moments d'inconscience.

C'est par de misérables arguties que le rapporteur, Mailhe, essaya de combattre la Constitution de 1791 et de justifier la mise en jugement de Louis XVL

Robespierre et Saint-Just furent plus francs : « Le roi doit être traité en ennemi, s'écria Saint-Just. César fut immolé en plein Sénat sans autre formalité que vingt-trois coups de poignard et sans autre loi que la liberté de Rome. »

Le 3 décembre, Robespierre, dans un grand

diî^cours qui vint clore la discussion, reprit et développa la même pensée : « La Nation, ayant été forcée de recourir au droit de l'insurrection et ayant anéanti la Royauté, a, par là même, anéanti le pacte qui l'unissait au roi. Quelles sont maintenant les lois applicables? Celles de la nature, celle qui est la base de la société : le salut du peuple... Vous dites que le procès du roi est une grande cause, qu'il faut juger avec une lente et sage circonspection... C'est vous qui en faites une grande cause, que dis-je? C'est vous qui en faites une cause! Que trouvez-vous là de grand? Est-ce la difficulté? non. Est-ce le personnage? Aux yeux de la liberté, il n'en est pas de plus vil, aux yeux de l'humanité, il n'en est pas de plus coupable... Quelle peine faut-il prononcer? — ■ La peine de mort est trop cruelle, dit l'un. — Non, dit un autre, la vie est plus cruelle encore; je demande qu'il vive. — Avocats du roi, est-ce par pitié ou par cruauté que vous voulez le soustraire à la peine de ses crimes? Pour moi, j'abhorre la peine de mort prodiguée par vos lois. J'en ai demandé l'abolition à l'Assemblée constituante. — Mais il est des cas où elle est nécessaire à la sûreté des individus ou du corps social... — Je prononce à regret cette fatale vérité : Louis doit mourir parce qu'il faut que la Patrie vive... »

On remarquera combien, dans ce discours, Robespierre se rapprochait du système de Lepeletier de Saint-Fargeau. Un autre conventionnel, le député Robert, avait, de son côté,

proposé « de faire tomber la tête de Louis XVI, mais de prendre l'engagement sacré que ce serait la dernière et que la peine de mort serait abolie dès que le Tyran ne serait plus ».

La théorie de Saint-Just et de Robespierre était par trop audacieuse. La condamnation du roi, sans jugement préalable, inquiétait la conscience des conventionnels, que le régime de la Terreur n'avait pas encore domestiqués. Ils avaient besoin d'être rassurés par les légistes de l'Assemblée. Résolus à se contenter de peu et à se soumettre à l'inévitable, ils voulaient, au moins, avoir pour eux les apparences de la légalité.

C'est ici qu'intervint Lepeletier de ISaint- Fargoau et ce fut la grande erreur de sa vie.

Il fut du nombre des députés qui, ne pouvant aborder la tribune, donnèrent leur opinion sous forme de mémoires, distribués à la Convention (1).

Sa brochure, qui ne porte point de date, doit être des derniers jours de novembre. Dans un bref « avertissement «, il commence par poser en principe : 1° que le roi ne relève point des tribunaux, mais de la nation seule; 2° qu'il y aurait « les plus grands inconvénients à établir un tril)unal spécial »; 3° que le parti à prendre sur le ci-devant roi est une mesure purement politique et que, seule, la Convention peut « poursuivre avec calme et sérénité, un procès

(1) Sur la motion do Lpgendre, la Convention ordonna le d/'pôt Pt l'impression do lous los mémoires déposés.

OÙ clic verra peut-être, mais sans les craindre, toutes les royautés de l'Europe intervenir avec 300.000 hommes », puis, posant la question, il indique qu'il faut écarter « l'horreur que peuvent inspirer les crimes imputés à Louis XVI... Ce sentiment appartient à toute la France; mais j'observe qu'à nous seuls peut-être, il est interdit. Soit comme juges de Louis, si nous nous réservons la connaissance de cette cause importante, soit comme ses accusateurs, devant un tribunal national, soit comme législateurs, il est convenable que nous sachions nous en défendre ».

Quant à l'inviolabilité royale, « elle n'est point absolue, et n'est que relative ». C'est un privilège établi dans l'intérêt de la Nation « pour éviter les secousses et l'anarchie que l'accusation du premier magistrat aurait pu faire naitre dans l'Etat. Elle pouvait être invoquée par le roi, au nom de la nation, contre l'atteinte des autorités constituées; mais elle ne peut l'être pour le salut personnel du roi, contre l'intérêt de la nation et la nation elle-même ».

En terminant, Lepeletier de Saint-Fargeau, répondant à Fauchet et à Saint-Just, révélait toute sa pensée avec une audace qui l'exposait aux critiques des deux partis.

« J'ai défendu labolition de la peine de mort, mais alors je pensais, et je soutiens encore aujourd'hui, que si la raison et l'humanité remportent cette belle victoire sur d'antiques erreurs, la politique et l'intérêt suprême des nations commandent peut-être une seule excep-

tion, précisément contre ceux dont l'existence est une occasion de troubles, un foyer d'agitation, une espérance pour les malveillants, une inquiétude pour les citoyens. En un mot, la peine de mort doit être bannie de notre code pour tous, hors les chefs de partis, dont on ne peut prolonger la vie sans conserver un germe dangereux de discussions et de maux.

« Quant à la théorie d'un assassinat prétendu juridique, javoue que je ne l'adopterai, que je no le concevrai jamais... J'admire Brutus frappant César, pourquoi? C'est que lorsqu'il tient en main le pouvoir, immoler un Tyran, c'est combattre. Mais pour Louis, terrassé et captif, il n'appartient qu'à la loi seule de le punir. »

Tel fut le système de Lcpclctier de Saint- Fargeau. Il était d'autant plus dangereux qu'il était plus modéré dans la forme. Il répondait, en outre, aux conceptions philosophiques et humanitaires de l'époque et conciliait la « sensibilité » générale avec Tidée d'une mesure de salut public.

Si l'adversaire résolu de la peine de mort, si l'apôtre de la clémence se ralliait lui-même à la pensée d'un grand sacrifice accompli sur l'autel de la patrie, la masse des timides allait-elle pouvoir se dérober? Que voulait-elle? Être rassurée sur la légitimité de l'acte qu'on lui proposait. C'était sa préoccupation dominante qu'on retrouve jusque dans les discours prononcés le 17 janvier au moment de la condamnation de Louis XVI.

Lepeletier de Saint-Fargeau levait ses scru-

pules avec son autorité de légiste et c'est par là que son opinion put être d'un grand poids.

On a vu avec quel empressement et quelle habileté Robespierre sen était emparé dans son discours du 3 décembre. Faut-il aller plus loin et admettre avec Michelet que Lepeletier de Saint-Fargeau ne fut que son instrument? La chose est difficile à croire.

Son évolution avait été assurément rapide et complète. Votant avec la Montagne, membre des Jacobins, il était naturel qu'il suivit l'impulsion du groupe politique auquel il appartenait et dont Robespierre était un des inspirateurs. Mais était-il nécessaire de le pousser à écrire sa brochure? Quand un homme a attaché son nom à un système, et que ce système a failli devenir la loi fondamentale de l'Etat, en toutes circonstances cet homme cherchera à l'appliquer et il sera plus fort que lui d'en vanter les mérites lorsque l'occasion sen présentera. Que Robespierre ait trouvé son compte au nouvel exposé des idées de Lepeletier de Saint-Fargeau, c'est indéniable; mais ce n'est certainement pas lui qui a inspiré la réfutation véhémente de la théorie « de l'assassinat prétendu juridique » qui était celle de Saint-Just et la sienne. En prononçant ce mot redoutable, Lepeletier de Saint-Fargeau faisait un acte d'indépendance et de critique qu'il aurait pu payer cher dans l'avenir, alors surtout qu'en blâmant Saint-Just il révélait en même temps son horreur pour les massacres de septembre que la

Gironde imputait à Robespierre ot dont elle voulait faire rechercher et punir les auteurs.

La seconde phase du procès du roi est celle du jugement proprement dit. Elle est trop connue pour qu'il soit nécessaire de la rappeler. Lepeletier de Saint-Fargeau n'y joua aucun rôle actif (l), et s'abstint, en tout cas, de toute manifestation orale ou écrite. Dans les (juatre scrutins, il vota contre le roi.

La plupart de ses biographes prétendent que, lorsqu'il monta à la tribune dans la tragique journée du 17 janvier, il commenta son vote dans un long discours. L'erreur est certaine, car les paroles qu'ils lui prêtent ne sont qu'un passage de sa brochure déjà vieille do deux mois.

• Lepeletier do Saint-F'argeau dit simplement : « Je vote pour la mort. »

Ce vote a été cruellement reproché à Lepeletier de Saint-Fargeau. De tous les régicides, il n'en est point peut-être dont la mémoire ait été attaquée avec plus de rage par les royahstes. Jusqu'au dernier moment, ils avaient compté sur lui. Comme il arrive toujours en pareil cas, c'est à ceux dont le vote était considéré comme certain en faveur de Louis XVI (jue le parti vaincu s'en prit du résultat final. La fureur contre Lepeletier de Saint-Fargeau fut inexprimable. Les pires calomnies furent dirigées

(1) Pasquier affirme qu'il vit « de ses yeux » Saint-Fargeau se livrer à d'indignes manœuvres et qu'il acquit la certitude que l'ex-président avait « plus que qui que ce fût » contribué à la mort du roi. Pasquier oublie de préciser.

contre lui. Quelques-unes, à force d'être répétées, sont presque devenues la vérité historique.

Pour les uns, il aurait eu partie liée avec Philippe-Egalité. Un mariage entre la fille de Lepeletier et le duc de Chartres aurait été le prix du marché. Lamartine s'est fait l'écho complaisant de cette légende. Pour d'autres, il aurait voté la mort du roi, par peur, par lâcheté, pour sauver sa fortune. « Quand on a 600.000 livres de rente, aurait-il dit, on est à Coblentz ou au sommet de la montagne. »

Les deux accusations sont également fausses.

D'après Félix Lepeletier, qui était mieux placé que personne pour être au courant des relations de son frère, Lepeletier de Saint-Fargeau connaissait à peine le duc d'Orléans « auquel il n'aurait peut-être jamais adressé la parole ». Comment d'ailleurs aurait-il pu prendre au sérieux ce triste prince qui était bien connu, et universellement méprisé? Ce serait une erreur de croire que Philippe-Egalité ait jamais eu une popularité vraie. Les acclamations qui parfois l'avaient accueilli dans les premiers temps de la Révolution n'étaient rien moins que spontanées. Elles lui coûtaient fort cher. Quant aux intrigues ténébreuses de son âme damnée, Chaderlot de Laclos, l'auteur des LisLisons dangereuses, elles avaient piteusement échoué. C'étaient des toiles d'araignée pour prendre le lion populaire !

Et pourquoi Lepeletier de Saint-Fargeau aurait-il commis cette infamie de vendre sa voix contre Louis XVI? Pour un projet de mariage dont le ridicule saute aux yeux! Si, en effet, Phi-

lippe-Egalité caressait vraiment cette chimère d'être roi de France et s'il condamnait à mort son cousin pour pouvoir le remplacer, comment supposer qu'il eût la pensée de donner pour femme au duc de Chartres, au futur Louis-Philippe, la fille d'un président à mortier! Il faut connaître bien peu l'ancien régime et ignorer à quelle distance les princes du sang tenaient les simples gentilshommes pour admettre une semblable supposition.

Enfin, et quelque méprisable qu'ait été Philippe-Egalité, n'est-ce pas une suppositon gratuite que ce marché ignominieux? Qui a lancé pour la première fois cette assertion, qui l'a colportée? C'est une œuvre anonyme intitulée la Conjuration d'Orléans qui n'est qu'un pamphlet sans valeur historique.

C'est ensuite Louvet, dans un ouvrage suspect qu'on n'a même pas osé signer de son nom et qui a paru, en 1833, avec les initiales M. L. sous le titre de Histoire pittoresque de la Convention. C'est un vrai roman chez la portière et qui fait regretter Faublasl Louvet raconte gravement que, le 13 janvier au soir, Lepeletier de Saint-Fargeau prévint Danton que lui et vingt-cinq de ses amis reconcaient à voter la mort du roi. Danton courut chez Philippe-Egalité qui manda Lepeletier de Saint-Fargeau et lui offrit pour sa fille le duc de Chartres! Le lendemain, Lepeletier et ses vingt-cinq amis auraient voté la mort du roi. Louvet se garde bien, d'ailleurs, de donner le nom de « ces vingtcinq amis ». Telle est la légende. Ne s'évanouit-

elle pas devant ce fait certain que le confident du prince, son inspirateur, son autre lui-même, le conventionnel Sillery-Genlis, ne vota pas la mort du roi? Il faudrait admettre que pour une fois le mari de M™'' de Genlis n'aurait pas été complaisant!

Ce qui achève de mettre à néant celte absurde légende, c'est que, peu de jours avant le procès du roi, Lepeletier de Saint-Fargeau s'éleva violemment à la Convention contre une exception proposée par quelques députés à la loi sur les émigrés. Elle concernait M™^ de Genlis, maitresse du duc d'Orléans, et les enfants de ce prince. La motion fut repoussée. On peut juger par ce seul fait de l'intimité qui pouvait exister entre Philippe-Egalité et Lepeletier de Saint- Fargeau.

Repoussons donc cette calomnie que Lamartine a trop légèrement accueillie. La critique de « l'Histoire des Girondins » n'est plus à faire. Les trois pages consacrées à Lepeletier de Saint-Fargeau, trop visiblement écrites d'après des on-dit, sont remplies d'inexactitudes de détail. Lamartine était un grand poète, mais il écrivait avec son imagination. Qui ne se rappelle son amusante erreur à propos de Target? Pour le punir d'avoir refusé de défendre le roi, il le fit guillotiner pendant la Terreur alors que Target est mort en 1806. sous l'Empire! Par contre, Lamartine fait assister aux funérailles de Lepeletier de Saint-Fargeau sa femme éplorée alors que le conventionnel était veuf depuis dix ans ! Tout est dans le même genre.

Si

Une tradition de famille, reproduite par M. Chaillou des Barres dans son ouvrage sur les Châteaux de V Yonne, paru en 18Zi5, veut que Lepeletier de Saint-Fargeau, naturellement faible et paisible, ait subi l'ascendant de son frère. Certes, Félix Lepeletier, qui était rédacteur au journal le Républicain et Jacobin militant, était bien capable de conseiller la mort du roi et ne se faisait pas faute de la réclamer dans son journal (1); mais qu'il ait eu assez d'influence sur le conventionnel pour le déterminer à voter contre son opinion, c'est ce qui paraît invraisemblable.

Ce même ouvrage parle d'écrits qui en fourniraient la preuve. S'ils existent (2), ils ne doivent pas contenir grand' chose. Les deux frères vivaient dans la même ville (3), se voyaient constamment et avaient les mêmes idées. Quel besoin pouvaient-ils avoir de s'écrire à propos des événements du jour?

Il est trop visible que la famille, en 18/15, a voulu, en quelque sorte, plaider les circonstances atténuantes. La réputation de Félix Lepeletier n'en pouvait souffrir. Il venait de mourir, en 1837, après avoir été successivement proscrit par le Directoire, l'Empire et la Restauration, pour ses idées révolutionnaires. Il

(1) Qu'on appelait le Journal des Tigres.

(2) A la page 499, Félix Lepeletier nous dit que beaucoup de lettres de son frère lui ont été soustraites parla police lors de ses différentes arrestations.

(3) Pendant les premières années de la Révolution, Félix Lepeletier habitait même l'hôtel de son frère, rue Culture- Sainte-Catherine.

les avait professées jusqu'au dernier jour et n'avait jamais désavoué ses écrits les plus violents parus en pleine Terreur. La tentation était donc forte de lui imputer un acte qui n'entachait pas sa mémoire et qui atténuait l'horreur qui s'attachait à celle du régicide. Vaine tentative! La vérité est que Lepeletier de Saint-Fargeau, en se prononçant pour la mort de Louis XVI, a cru ne faire que son devoir comme il le dira en mourant. Il a voté comme son parti tout entier. D'autre part, il était l'homme d'un système. Il avait inventé cette théorie de l'échafaud réservé aux seuls chefs de parti politique. Quelle occasion de l'appliquer!

Il ne faut pas oublier, enfin, que l'erreur qu'il a commise il l'a partagée avec les plus grands esprits de la Convention. Presque toute la Gironde a voté contre Louis XVI, Vergniaud, Pétion, Buzot, Lakanal, Merlin de Douai, le futur procureur général de l'Empire et tant d'autres pour lesquels la postérité s'est montrée clémente! Beaucoup de députés, qui se prononçaient pour la mort conditionnelle, eurent soin de s'excuser et d'affirmer que leur vote était inspiré par des considérations purement politiques. Les régicides pensaient tous ce que Robespierre avait dit : « Louis doit mourir parce qu'il faut que la patrie vive! »

Quant à l'accusation de lâcheté, elle ne mérite pas d'être discutée. Il suffit de répondre aux royalistes qui l'ont lancée que, si Lepeletier de Saint-Fargeau avait réellement eu peur pour

sa vie, il n'avait qu'à suivre leur exemple et à passer la frontière. Les paroles qu'on met dans sa bouche sont certainement inexactes. Il ne pouvait s'attribuer une fortune qu'il n'avait pas. Ce qui est vrai, c'est que le propos a dû être tenu autour de lui et lui être prêté. Pour les envieux, comme pour ses adversaires, il résumait bien la situation qui lui était imposée. Il ne lui était pas permis, pas plus à lui qu'aux autres aristocrates de l'Assemblée, d'être modéré. Ni lui, ni le duc d'Orléans, ni Hérault de Séchelles, Sillery et Anacharsis Cloots ne pouvaient, sous peine de la vie, se laisser soupçonner de tiédeur. La fatalité les condamnait à être au premier rang. Ils s'étaient, paraît-il, involontairement groupés à la Convention sur les confins de la Montagne, comme s'ils avaient senti confusément qu'une môme loi inexorable pesait sur eux et qu'une même lin tragique les attendait.

Tous devaient périr, en effet (1), Lopeletier de Saint- Fargeau fut le premier.

I^'assassinat.

Le 20 janvier, qui était un dimanche, la séance de la Convention fut courte. Le ministre de la Justice, Garât, rendit compte de l'entrevue qu'il avait eue avec Louis XVI pour lui signifier

(1) Le duc d'Orléans fut guillotiné le C> novembre 1793; Sillery-Genlis, le .31 octobre 1793; Hérault de Séchelles, le 5 avril 1794; Anacharsis Cloots, baron de Gnadenthal, le 9,4 août 1794.

son arrêt de mort. Les députés se séparèrent de bonne heure.

Un malaise général régnait et l'anxiété était dans tous les esprits en attendant le grand événement.

En quittant la Convention, Lepeleticr de Saint-Fargeau se rendit à l'imprimerie nationale pour donner au directeur Beaudouin un manuscrit sur l'abolition de la peine de mort. La destinée a de ces ironies ! Il portait en outre, dans une poche de son habit, son plan d'éducation nationale. Vers cinq heures (c'était alors l'heure du dîner), il entra au Jardin- Egalité (Palais-Royal). Allant presque tous les soirs aux Jacobins, il avait pris l'habitude de prendre son repas dans le quartier plutôt que dans son lointain hôtel de la rue Cuiture-Sainte-Catherine.

Il s'arrêta au numéro 1 1 6 dont le rez-dechaussée était occupé par le restaurant Février (1). C'était, comme nous l'avons dit, un établissement moyen à clientèle de petits bourgeois et de commerçants.

Lepeletier de Saint-Fargeau se mit à table dans une salle voisine de celle où était le comptoir, et commença à dîner (2). En face de lui, et

(1) Lepeletier de Saint-Fargeau, depuis le début de la Convention, dînait, chaque jour, chez Février. Il ne manqua que quatre jours, pendant le procès du roi. (Déposition du garçon de salle, Lépine, devant le Comité de sûreté générale.}

(2) Il existe une dizaine d'estampes représentant la scène de l'assassinat; mais elles paraissent avoir été composées sans aucun souci d'exactitude en ce qui concerne la disposition des lieux. Lns unes (Swebach, Desfontaines, Duplessis-

à la table la plus rapprochée, se trouvait un rentier du nom de Devaux; il y avait peu de monde. Février était à son comptoir causant avec quelques clients.

Soudain, l'un d'eux entra dans la pièce où était le conventionnel. C'était un homme de grande taille, au teint basané, à la barbe d'un noir bleu; il portait un chapeau rond et était vêtu d'une houppelande grise, à revers verts et à collet blanc. Le restaurateur Février le connaissait un peu et savait qu'il s'appelait Paris (1) et avait été de la garde du roi (2). Le procès de Louis XVI et sa condamnation l'avaient fanatisé jusqu'à la pensée du crime et, depuis deux

Berteaux) représentent une grande salle, très élevée de plafond, avec une longue table presque appuyée à la muraille comme dans un réfectoire. D'autres s'inspirant du mot « caveau », qu'on trouve dans presque tous les récits du temps pour dépeindre l'établissement de Février, nous font voir de petites tables dans les salles basses et voûtées.

Le numéro il6 du Palais-Royal n'a pu être identifié. On conjecture qu'il serait occupé aujourd'hui par le restaurant du Petit Véfour. Duval prétend que le restaurant Février était au H3 de la galerie de Valois.

(1) Son nom véritable était Deparis, et non Paris. Il était le fils aîné d'un ancien expert ordinaire et vérificateur général des bâtiments du comte de Provence et du comte d'Artois. Sa mère, restée veuve avec six enfants, avait perdu sa pension en 1789. Deparis avait détaché la particule de son nom et signait de Paris. Nous lui conservons le nom qui a été consacré par l'histoire.

L'acte de décès, rédigé le 31 janvier 1793, lui donne les prénoms de Phihppe-Nicolas-Marie, fils de Nicolas-Alexis de Paris, architecte, et de Marie-Charlotte Pinel.

(2) Paris n'a jamais été garde du corps. Il faisait simplement partie de la garde nationale constitutionnelle qui, organisée à la fin de 1791, fut licencié en juin 1792,

jours, il rôdait dans les jardins du Palais-Royal pour tuer le duc d'Orléans.

Il devait connaître de vue Lepeletier de Saint- Fargeau ou quelqu'un le lui avait désigné, car, après être entré dans la salle où se trouvait le conventionnel, il alla droit à lui : « Vous avez donc voté la mort du roi », lui dit -il. « Oui, répondit Lepeletier de Saint-Fargeau, et en cela je n'ai fait que mon devoir. » Sur ce mot, Paris lui porta « un soufflet au front ». Lepeletier se leva; mais au même moment, Paris, tirant son sabre, le lui plongea dans le ventre en disant : « Scélérat, voilà ta récompense. » «Ah! malheureux, que fais-tu là! » lui dit sa victime.

La scène s'était déroulée si rapidement que personne n'avait pu intervenir. Aux cris poussés par les témoins. Février quittant précipitamment son comptoir, accourut et saisit le meutrier; mais Paris se dégagea et, au milieu de la confusion générale, prit la fuite abandonnant son sabre (1).

« Ne faites pas de bruit, je crois que je suis blessé, ayez-moi un chirurgien», dit Lepeletier de Saint-Fargeau aux personnes qui s'empressaient autour do lui et qui le montèrent au premier étage.

Bientôt survint le citoyen Bras d'Or, chirurgien. La blessure était à la « région iliaque gauche, immédiatement au-dessus de la crête de l'os des îles ». Une portion de l'épiploon faisait saillie hors de la plaie « qui pouvait

(1) C'était un briquet à poignée à tête de coq, avec des fleurs de lys en relief dont la garde du roi avait été armée.

avoir une longueur correspondante à environ deux travers de doigts ». Bras d'Or « y porta le doigt, lequel s'y est enfoncé de toute sa longueur, au moyen duquel doigt il a reconnu que le trajet de la plaie était fort libre, ensuite il la pansée en y appliquant une compresse dans la vue de contenir l'épiploon ci-devant réduit et qui sortait avec la plus grande facilité. Après quoi, le citoyen de Saint-Fargcau a été saigné ».

Plein de prudence, le citoyen Bras d'Or ajouta qu'il ne pouvait « pronostiquer si l'accident aurait des suites ».

Sur ces entrefaites, le commissaire de police de la section de la Butte aux Moulins arriva. Il reçut la déclaration de la victime qui raconta les faits et dit se nommer : Louis-Michel Lepeletier. C'est ainsi qu'il signa le procès-verbal. Ses forces le trahirent au moment d'apposer une seconde signature sur une pièce décrivant sa blessure (Ij.

On le transporta sur sa demande, non à son domicile, rue Culturc-Sainte-Catherinc, mais chez son frère Félix qui habitait place des Piques (place Vendôme) (2).

(1) Les récits qu'on lit dans les journaux du temps et ceux qui ont été faits à la tribune des Jacobins ou de la Convention ne sont que l'amplification de ce qu'on vient de lire. Beaucoup de détails sont inexacts. Je m'en suis tenu aux seuls procès-verbaux du commissaire de police et à la déclaration ifaite par le blessé. Gomme il arrive toujours en pareil cas, la vérité, en passant de bouche en boucha, a subi des altérations plus ou moins graves.

(2) Une fille de Lepeletier des Forts avait épousé un prince de Chimay qui possédait un hôtel place Vendôme.

C'est dans cet hôtel que Félix Lepeletier avait son apparte-

La nouvelle de l'attentat se répandit avec une incroyable rapidité. Félix Lepeletier accourut : « Ah! je te vois, lui dit le blessé, regarde en quel état ils m'ont mis les traîtres! »

Puis il ajouta : « Mon frère, je meurs content, je meurs pour la liberté de mon pays ('). »

Le conventionnel Maure arriva peu après. Les forces du mourant s'épuisaient. « J'ai froid )), murmura-t-il, puis il perdit connaissance. L'agonie fut douce. Vers une heure et demie du matin, le régicide s'éteignit.

Quelques heures plus tard, Louis XVI montait sur l'échafaud.

ILies funérailles.

L'émotion causée par l'assassinat de Lepeletier de Saint-Fargeau fut indescriptible.

Croirait-on que de ces deux événements, la mort du roi et le meurtre d'un député, ce fut le dernier qui émut le plus profondément l'opinion publique (2 .

Il est vrai qu'il fut exploité avec une grande habileté.

La Convention se dressa tout entière comme

ment et que son frère fut transporté. Cet h^^tel devint plus tard « l'hôtel du Rhin ».

(1) Félix Lepeletier ne place point dans la bouche de son frère mourant d'autres propos. La phrase a été enjolivée et considérablement augmentée.

(2) Restif de la Bretonne, dans ses-Viu7s révolutionnaires, dit textuellement : « Tout retentissait du coup porté à Lepeletier par Paris. On ne parlait presque pas de Louis. J'en fus profondément étonné. »

si elle avait été personnellement frappée. Certes la douleur et la colère étaient grandes et sincères, mais quelle admirable occasion de détourner l'attention du grand drame qui venait de se jouer. D'un autre côté, le crime de Paris n'était-il pas la justification de la condamnation du roiV Ne montrait-il pas de quoi étaient capables « ces infâmes royalistes » qui, non contents de soulever l'Europe entière contre la patrie, venaient encore poignarder les représentants du peuple?

Ces divers sentiments furent exprimés à la Convention, dans la séance du 21 janvier.

Maure commença par raconter en termes émouvants, la mort de « son ami » ; puis vint Barère. (f C'est un attentat à la souveraineté nationale, s'écria-t-il, c'est un crime de lèsenation, c'est un odieux parricide que vous devez punir d'une manière prompte et exemplaire. Ce n'est pas Lepeletier qui a été frappé, c'est la souveraineté nationale qui a été violée. »

Robespierre, Pétion, Danton renchérirent et tous les députés, tous les partis, votèrent par acclamations que la Convention tout entière assisterait aux obsèques de Lepeletier de Saint- Fargeau et que son corps serait inhumé au Panthéon. En glorifiant la victime, la Convention se glorifiait elle-même !

Chénier, l'habituel organisateur des fêtes révolutionnaires, fut chargé de fixer « l'ordre et la marche » des funérailles. Le 22, il exposa son projet. La mise en scène qu'il imagina est à la fois ridicule et touchante. Imitée de l'antique,

elle était destinée à frapper vivement les esprits par sa grandiose simplicité. « Le corps, exposé nu sur le lit où le citoyen a rendu le dernier soupir, avec les draps ensanglantés et le sabre dont il a été frappé, sera présenté à la vue du peuple sur le piédestal (l) de la place des Piques, orné de draperies blanches, de festons de chênes et de cyprès. On montera à ce piédestal par deux escaliers sur les rampes desquels seront des torchères ou candélabres... Le génie de Gossec fera retentir les sons de cette harmonie lugubre et touchante qui caractérise une mort triomphale. »

Les obsèques furent fixées au mercredi 23 janvier, puis reportées au jeudi. Le programme de Chénier fut suivi à la lettre.

Le 2Zi, « à midi et demie, la Convention, avertie que le cortège destiné à accompagner les restes de Michel Lepeletier était réuni sur la place des Piques », leva la séance, et, précédée par son président, « les députés marchant par quatre », vint se ranger tout entière autour du piédestal sur lequel était couché sur un lit à l'antique le corps du héros républicain.

Le président de la Convention, montant les degrés, vint placer sur son front une couronne civique.

Un hymne à la Divinité des Nations fut chanté; puis, pendant que les députés défilaient devant le cadavre, un fédéré prononça un dis-

(1) Le piédestal de la statue de Louis XIV qui avait été renversée après le 10 août.

cours crunc voix si forte « qu'elle se faisait entendre sur les toits ».

Les funérailles commencèrent.

Mercier, dans son Nouveau Paris, en a laisse un tableau saisissant (î) :

« La cérémonie eut un caractère excessivement remarquable... Il faisait très froid. Le corps de Lepeletier, livide et sanglant, montrant la large blessure qui lui avait été faite, fut porté sur une espèce de lit de parade et promené lentement dans un très long trajet, accompagné de la Convention ainsi que de la Société des Jacobins. Celle-ci avait sa bannière et tout à côté on en voyait une autre de son invention : Elle avait pour flamme la chemise, la veste et surtout la culotte de Lepeletier encore toute dégouttante de sang. Chacun put voir le mort, qui, juge de Louis XVI, Pavait précédé dans la tombe... C'était un spectacle à produire des impressions profondes; elles le furent aussi. La hideur de la cérémonie disparut devant les terribles images qu'elle offrait... Toutes les femmes eurent des rêves effroyables et jamais mort ne fut salué de tant de regards ni accompagné de tant de réflexions. »

Une note semblable nous est donnée par Prud'homme dans les Révolutions de Paris :

« Les habits percés et tout sanglants de la victime, le sabre teint encore de son sang, ce corps étendu et laissant voir la blessure mortelle qu'il avait reçue, la tête penchée de l'infor-

(1) T. n, page 176.

luné Lepeletier, pâle, mais non détiguré et paraissant plongé dans le sommeil le plus calme, la statue de la loi étendant son bras comme pour atteindre le monstre coupable; un ciel nébuleux, des torches funéraires, des cyprès, un silence religieux et surtout les souvenirs de la journée du 21, tout concourait à laisser dans l'âme une impression profonde et prouvait qu'il n'appartient qu'à un peuple libre de célébrer dignement la vertu... Le municipal Julien tâcha, dans un discours un peu long, d'être aussi éloquent que la circonstance; mais Lepeletier sur son lit de mort l'était bien davantage : tous les yeux se portaient là, sans faire attention au reste. Nous ne connaissons point au théâtre de tragédie plus pathétique. »

Tous les Corps de l'Etat avaient été convoqués. Le défilé dut être imposant si l'on en juge par la composition du cortège :

Un détachement de cavalerie précédé de trompettes. — Sapeurs. — Canonniers sans canons. — Détachement de tambours voilés. — Déclaration des Droits de l'Homme portés par des citoyens. — Volontaires des six légions et vingt-quatre-drapeaux. — Détachement de tambours. — Une bannière sur laquelle était écrit le décret de la Convention qui ordonna le transport du corps de Lepeletier au Panthéon.

— Elèves de la patrie. — Les commissaires de police. — Le bureau de conciliation. — Les juges de paix. — Les présidents et commissaires de section. — Le tribunal de commerce.

— Le tribunal criminel provisoire. — Les six

tribunaux de département. — Le corps électoral. — Le tribunal criminel du département.

— La Municipalité de Paris. — Les districts de Saint-Denis et de Bourg-l'Egalité. — Le département.

Détachement de tambours. — Le faisceau des quatre-vingt-quatre départements porté par des fédérés. — Le conseil exécutif provisoire. — Détachement de la garde de la Convention nationale. — Le tribunal de cassation.

Figure de la Liberté portée par des citoyens.

— Les vêtements ensanglantés portés au bout d'une pique avec feston de chêne et cyprès. — Convention nationale, les députés marchant sur deux colonnes de deux. Au milieu des députés, une bannière où étaient écrites les dernières paroles de Lepeletier : « Je suis satisfait de verser mon sang pour ma patrie; j'espère qu'il servira à consolider la liberté et l'égalité et à faire connaître ses ennemis. » — Le corps porté par des citoyens, tel qu'il était exposé sur la place des Piques. Autour du corps, des canonniers, le sabre nu à la main, accompagnés d'un pareil nombre de vétérans. — Musique de la garde nationale qui exécutera, pendant la marche, des airs funèbres. — Famille du mort. — Groupe de mères conduisant des enfants, etc.

Le cortège fit plusieurs stations : devant le club des Jacobins, devant l'église Saint-Roch, « comme pour dédommager les prêtres d'avoir été comptés pour rien dans ce convoi funèbre » et devant le « club des Cordeliers ». « Le peuple ne pouvait se rassasier de ce spectacle de dou-

leur. Il en repaissait ses yeux où l'attendrissement et la haine des tyrans et de leurs satellites se peignaient tour à tour (1). »

On arriva au Panthéon. Le corps du « martyr de la liberté » fut placé sur une estrade à Tintérieur de la nef. Il y eut à ce moment de la confusion et « les corps constitués eurent bien de la peine à se placer selon leur rang ».

La musique se fit entendre et après « un grand morceau d'expression » les discours commencèrent.

Celui de Félix Lepeletier, conçu dans le goût Jacobin, se termina par ces mots : « Je vote comme mon frère la mort des Tyrans. «

Prudhomme goûta peu son éloquence.

« Les deux frères (2) de l'illustre victime étaient debout et tête nue au pied de son lit de mort. L'aîné, habillé en garde national, s'avança pour débiter un discours préparé de la veille, car sa mémoire fut en défaut une fois ou deux. Il compara son frère à l'aîné des Gracches et promit de marcher sur ses traces, dût-il subir le sort du plus jeune des enfants de Cornélie... Le tout était assaisonné de tours oratoires forcés et de gestes dramatiques qui se terminaient, après plusieurs apostrophes, plusieurs imprécations, plusieurs serments, par se précipiter sur le corps de son frère; mais pas une larme, ses yeux furent secs. 11 descendit de

(1) Prud'homme.

(2) Amédée et Félix Lepeletier. Amédée, avant la Révolution, se faisait appeler « des Forts ». Il devait avoir vingtcinq ou vingt-six ans en 1793.

l'estrade en se faisant soutenir sous les bras. Son frère qui ne dit mot fut plus éloquent. La douleur muette vaut le plus beau discours. »

A Félix Lepeletier succéda « un Marseillais en bonnet rouge entouré d'un crêpe. Le peu que son accent provençal et l'enrouement de sa voix permirent d'entendre fit regretter le reste ».

Puis vint Barère, le verbeux Barère, l'infatigable et prolixe orateur, qui, pendant toute la durée de la Convention, tint au service de tous les partis et de toutes les causes, sa déplorable facilité.

« Jurons, s'écria-t-il, jurons tous sur la tombe de Lepeletier de n'avoir plus d'autre passion que celle de sauver la patrie, et de ne pas nous séparer que la Constitution de la République ne soit achevée. »

A ces mots, « tous les députés levèrent la main pour joindre leur serment à celui de l'orateur ».

Enfin, Vergniaud, président de la Convention, prononça quelques mots. Il ne fît que reprendre l'idée de Barère : « Jurons de fonder la liberté, l'égalité et la prospérité nationale sur de sages lois ou de mourir comme Lepeletier. »

La cérémonie se termina par des chants « peignant la patrie en pleurs et inspirant aux âmes la haine du tyran et l'avenir sacré de la liberté (1) ».

Telles furent les funérailles, faites par la

(1) Procès-verbal de la séance de la Convention du 24 janvier 1793.

nation au premier « martyr de la liberté ». De toutes les fêtes civiques de la Révolution, depuis celle de la Fédération, jusqu'à celle de l'Être Suprême, aucune ne reflète mieux l'esprit et les tendances de l'époque. Ce cadavre nu, avec sa hideuse blessure, promené derrière la statue de la loi dont le bras tendu semblait désigner les coupables, quel spectacle et quelle menace pour l'avenir!

Prud'homme put s'écrier : « L'esprit de cette pompe funèbre fut parfaitement saisi par le peuple et lui inspira les sentiments qu'il doit désormais posséder après la journée du 21, »

É^loges Tunèbres.

Voyons, maintenant, après les honneurs ofTiciels, les manifestations du public et de la Presse.

Les Jacobins, comme il fallait s'y attendre, exaltèrent la mémoire de leur ancien président. Robespierre se fit l'interprète de la douleur générale et prononça, le 23 janvier au soir, un éloge funèbre qui peut compter au nombre de ses meilleurs discours.

« Dans le département de l'Yonne dont il était député, à Paris, dans tous les lieux où ses possessions étaient situées, Lepeletier fut l'appui des indigents, le défenseur des malheureux, l'ami des patriotes. Ce sont les cris douloureux que les infortunés, soulagés par ses soins, ont poussés à la nouvelle de sa mort, qui nous ont

révélé la moitié de ses vertus, que sa modestie dérobait à la reconnaissance des citoyens. »

Plus loin, Robespierre définissait le talent de la victime :

« S'il manquait à son éloquence cette véhémence foudroyante qui atterre le crime, il possédait, dans le plus haut degré, la force de la raison et la douceur des formes qui attire la faiblesse et qui éclaire la bonne foi. »

Robespierre termina par l'apostrophe traditionnelle :

« Que tous les rois de la terre lisent leur destinée écrite sur la tombe du héros que nous célébrons, et sur l'échafaud du dernier de nos tyrans ! »

Dans la presse, l'éloge le plus curieux et le plus juste fut le suivant :

« Michel Lepeletier était également recommandable par ses lumières et vertus. H n'avait pointée génie transcendant, cette énergie d'âme qui font les grands hommes; mais il avait cette douceur de caractère, cette justesse d'esprit, cette droiture de vues et cet amour du bien public qui font les sages; mérite d'autant plus éminent que les écueils d'une grande fortune et les préjugés de la naissance militaient à la fois pour l'entraîner loin des sentiments de la sagesse...

« Ah! s'il est vrai que l'homme ne meurt pas tout entier et que la plus noble partie de lui-même survive au delà du tombeau et s'intéresse encore aux choses de la vie, ombre chère et sacrée, viens quelquefois planer au-dessus

du Sénat de la nation que tu ornas de tes vertus; viens contempler ton ouvrage r, viens voir tes frères unis concourant à l'envi au bonheur de la patrie, au bonheur de l'humanité. »

De qui sont ces lignes écrites dans le goût du plus pur dix-huitième siècle? On ne le devinerait jamais. Elles sont de Marat, de ce fou furieux, dont le nom ne se prononce pas sans horreur et dont la mort nous apparaît comme un châtiment mérité. Il ne se doutait pas, au moment où il les écrivait, que le couteau de Charlotte Corday était déjà levé sur lui-même et que son nom et celui de Lepeletier de Saint-Fargeau allaient être, pendant quelques années, étroitement unis dans un rapprochement qui n'a rien de flatteur, du reste, pour l'ex-président à mortier.

Il est inutile de donner d'autres extraits de la presse révolutionnaire. Tous sont dans le même sens. Quelque excessif que cela nous paraisse, le deuil fut vraiment national. La haine des aristocrates s'en accrut et les pires violences devinrent, dans l'esprit public, de légitimes représailles. D'autre part, l'impression produite par la pompe des obsèques fut profonde. Tout était à l'antique et rien ne parut plus « romain » que les paroles prononcées par la victime en expirant et les honneurs civiques qui lui avaient été rendus.

L'âme populaire elle-même s'émut. Elle s'attendrit dans une complainte sur la pauvre

(1) Allusion à la réconciliation entre tous les partis qui avait été proposée pour honorer la mémoire de Lepeletier de Saint-Fargeau.

orpheline de onze ans que la mort tragique du régicide laissait sans soutien. La complainte c'est la gloire en gros sous. N'y arrive pas qui veut! Il faut être grand homme, assassin ou voleur.

Citoyens, versons des larmes.

Pour nous quel triste fléau

D'avoir perdu Saint-Fargeau ! etc.

Les royalistes osèrent à peine troubler ce concert d'éloges. Seule la. Feuille du matin eut l'audace, le jour de l'enterrement, d'imprimer ce cruel quatrain :

Tout est changé dans nos affaires, Jusqu'aux fourches patibulaires !

Autrefois c'était Montfaucon Aujourd'hui c'est le Panthéon.

Le même journal fit aussi l'épitaphe du héros républicain :

Ci-gît Michel Lepeletier, Représentant de son métier, Jadis président à mortier Par la grâce de Louis XVI Contre lequel il a voté.

Mort en Janvier Chez Février L'an mil sept cent quatre-vingt-treize Au Jardin de l'Egalité.

Décidément, tout en France finit par des chansons!

Suicide de Paris.

Cependant, qu'était devenu Paris? Son nom était connu; son signalement, reproduit par les journaux et par les estampes populaires, avait

été transmis aux Sh départements; sa tête avait été mise à prix par la Convention, et la somme de 30. 000 livres promise au dénonciateur, somme considérable pour l'époque, était de nature à exciter bien des convoitises. La capture du meurtrier ne devait être, semble-t-il, qu'une question d'heures. Il n'en fut rien. Le hasard seul le livra à la justice huit jours après son crime.

Que devint-il du dimanche 20 janvier au lundi 28, jour de son suicide à Forges-les- Eaux? La légende (1), qui a dénaturé tant de faits de l'histoire révolutionnaire, s'est emparée de lui comme de tant d'autres de ses contemporains. Lamartine nous le montre, le 20 janvier, bravant les recherches et errant jusqu'à la nuit dans les jardins du Palais-Royal, pour frapper Philippe-Egalité. D'autres historiens nous disent qu'il demeura caché quatre jours chez une parfumeuse qui était sa maîtresse et qui lui procura des vêtements et de l'argent pour gagner la côte normande d'où il espérait sans doute passer en Angleterre.

Le dossier de Paris, qui est conservé aux Archives (2), ne nous révèle rien de semblable. Il comprend un assez grand nombre de pièces

(I) Duval, dans ses Souvenii^s de la Terreur, raconte longuement l'assassinat de Lepeletier auquel il prétend avoir assisté et donne sur Paris des détails circonstanciés. Mais son récit est d'une telle fantaisie qu'il est impossible de lui accorder la moindre créance. Lamartine s'en est cependant nspiré.

relatives soit aux recherches dont le meurtrier fut l'objet, soit à son suicide. Elles n'ont pas toutes le même intérêt et ne nous apprennent point en définitive ce que nous voudrions savoir. Seules, cependant, elles permettent de parler avec quelque certitude. Ils sont curieux, d'ailleurs, ces vieux papiers jaunis! On sent, en les feuilletant, revivre les temps qui ne sont plus.

Ce qui frappe tout d'abord, c'est l'intrusion du pouvoir exécutif dans une enquête judiciaire. En même temps que le ministre de la justice dénonçait le crime au tribunal criminel du département, seule autorité légalement compétente, la Convention, par son Comité de sûreté générale, s'emparait de l'enquête. Un citoyen nommé « Azur «, sans titre officiel 1), en fut chargé et autorisé à se faire assister de la force publique. Son premier soin fut d'appréhender tout le personnel du restaurant Février, composé de onze personnes, garçons de salle, cuisiniers, marmitons, filles de service, sans excepter une vieille nourrice appelée « La Mer » et de les conduire devant le Comité. Seuls, Février et son garçon Lépine avaient vu quelque chose et purent répéter ce qu'ils avaient déjà dit. Le citoyen Azur fit ensuite cerner les jardins du Palais-Egalité et explora tous les tripots et toutes les maisons qu'il lui plut de visiter. Ce fut, s'il faut en croire Mercier qui donne ce détail, la première des visites domiciliaires dont

(1) Il devint plus tard secrétaire du Comité.

le gouvernement révolutionnaire devait tant abuser par la suite.

Comme on le voit, le citoyen Azur n'y allait pas de main-morte, et la légalité était son moindre souci. Une dame Bénard, 16, rue La Rochefoucault, est signalée comme pouvant cacher Paris. Immédiatement, son jardin et sa maison sont investis et fouillés. Une perquisition semblable est faite chez une dame Legrand, à Saint Germain-en-Laye. Le 29 janvier, Azur fait même donner l'ordre « au général Santerre » d'envoyer un détachement à Villers-Cotterets pour visiter « certaines maisons suspectes ». Toutes ces expéditions, menées à grand fracas, restent sans résultat.

Il fallait pourtant trouver quelque chose et arrêter quelqu'un.

Le 28 janvier, deux pauvres diables, les frères Jean-Louis et Gabriel Mathieu Dessaint dits La Mothe, sont arrêtés « pour complicité dans le meurtre de Lepeletier » et déférés au tribunal criminel. Le procès-verbal se garde bien d'indiquer de quels faits résulterait leur complicité.

Cependant les lettres anonymes et les dénonciations fantaisistes affluaient de tous côtés. Comme toujours en pareilles circonstances, car l'humanité est toujours la même, elles émanaient de pauvres hères dévorés du désir de faire parler d'eux ou de femmes voulant jouer un bon tour à leur voisine.

« J'ai entendu le citoyen Beauvais, domestique du secrétaire du séminaire de Saint Sul-

pice, dire qu'on avait bien fait de tuer Lepeletier », écrivait un volontaire de l'Yonne nommé Lebroc. « Je connais toutes les relations de Paris », disait un sieur Beaubourg, détenu à TAbbaye et désireux d'en sortir. « Recherchez donc un nommé Théniers, suggère une dame Pitret. Il se vante d'avoir rencontré Paris quelques instants après son crime et d'avoir bu avec lui au café de Chartres à la santé du défunt. » — « La dame Minot, parfumeuse, rue Neuve-des-Petits-Champs, est la maîtresse de Paris. Vous le trouverez chez elle », écrit une de ses bonnes amies qui oublie de signer.

Au milieu de toutes ces pièces suspectes, se trouvent quelques renseignements intéressants et sincères qui permettent de fixer la physionomie du meurtrier et de le suivre pendant la journée du 20 janvier.

Ce héros de la cause royaliste n'était, au demeurant, qu'un aventurier. Sans profession déterminée, enragé joueur et grand coureur de filles, il faisait partie de ce monde interlope qui remplissait les tripots du Palais- Royal et qui vivait de la dame de pique ou de la dame de cœur. Pour se mettre à l'unisson de ce milieu de comtesses d'Opéra et de marquis d'occasion, il avait pris la particule en coupant son nom, ce qui était de bon ton pour servir le roi. Trois de ses camarades, anciens gardes du Roi, étaient sous les verroux pour fabrication de faux assignats.

Vigoureux, bien découplé, homme d'action et sans scrupules, n'ayant rien à perdre et tout à

gagner, il était certainement du nombre de ces royalistes qui devaient tenter dans la matinée du 21 janvier un coup de force pour sauver Louis XVI. Il est admis, aujourd'hui, que ce projet audacieux a bien été conçu et sur le point d'être exécuté. Qui sait si Paris, à qvn la main démangeait, n'a point, par un excès de zèle malencontreux, brisé les espérances de son parti, et, en soulevant l'indignation populaire, rendu impossible la réalisation du complot?

Il logeait à l'hôtel de la Réunion où il avait fait la connaissance d'une fille, Marie Thé, qui était devenue sa maîtresse et qu'il entretenait chichement. 11 lui avait procuré la place de « portière » à l'hôtel de Russie, où le citoyen Azur la découvrit. La pauvre fille se défendit comme elle put d'avoir été la maîtresse de Paris. Elle prétendit, ce qui paraît sincère, l'avoir vu pour la dernière fois le dimanche 20 janvier, à onze heures du matin. « Il était vêtu d'une houppelande couleur de café brûlé. »

Après avoir frappé Lepeletier de Saint-Fargeau, Paris n'eut garde, et cela se comprend, de rentrer dans sa chambre d'hôtel. Obéissant à l'instinct de conservation, il quitta précipitamment le Palais-Royal et chercha un refuge. 11 connaissait quelque peu un homme de loi du nom de du Tillet, qui habitait rue Française et qui avait une maison de plaisance à la Courneuve près du Bourget. La campagne était déserte à cette rude époque de l'année et c'est vers ce logis discret, pompeusement nommé le Petit Trianon, que Paris se dirigea. Du Tillet

et sa femme étaient absents. La maison était gardée par un sieur David de Monvaliier, cousin germain de la citoyenne Du Tillet, qui faisait, au moment où Paris se présenta, une partie de dominos avec sa gouvernante. Paris hardiment se nomma. Il prit avec aplomb la place de la gouvernante et continua la partie commencée. Puis il demanda « le souper et le coucher ». Le citoyen David « le voyant ivre » refusa. Paris se leva brusquement et partit, s'enfonçant dans la nuit. Il était environ huit heures du soir (1).

Que devint-il? Où trouva-t-il un refuge? Errat-il dans la campagne, revint-il à Paris? Qui le cacha pendant huit jours? Qui lui donna des vêtements et les 12r,0 livres qu'on trouva plus tard sur son cadavre? On ne sait et toute conjecture est superflue.

Le 28 janvier, affublé d'une « redingote bleue d'uniforme national », coiffé « d'un bonnet de cuir surmonté d'une queue de renard », il arrivait à Forges-les-Eaux, vers six heures du soir, venant à pied par la route de Paris. Il s'arrêta à l'auberge du Grand Cerf, tenue par la veuve Legendre (2). Il déclara venir de Dieppe.

La méfiance était extrême à cette époque. L'imagination populaire voyait partout des aristocrates et tout inconnu était soigneusement dévisagé. Paris, cependant, avec son bonnet de

(1) Rapport du commandant de gendarmerie Hullot adressé le 28 janvier au comité de sûreté générale.

(2) D'après Le Blant, Lepeletier de Saint-Fargeau et son meurtrier, la maison existerait encore. Elle porte aujourd'hui le n° 15 de la place du Marché.

cuir, sa queue de renard et sa capote de soldat, pouvait, difficilement, être pris pour un homme de qualité. Sa présence allait passer inaperçue, quand un singulier détail éveilla les soupçons. Il prit pour manger « une espèce de couteaupoignard qui servait de poignée à sa canne ». Un homme qui coupait son pain avec un poignard ne pouvait être qu'un ennemi de la République! De plus, il s'était enfermé dans sa chambre et avait gardé un « incognito affecté ». Ce devait être « un homme de mauvaise volonté » ! C'est la réflexion que se fit un voyageur, le citoyen Baudry, marchand forain et Auvergnat d'origine. Il la communiqua à un sien compatriote, nommé Auguste, marchand de peaux de lapins, qui partagea son impression. Auguste voulait sur l'heure réveiller les autorités. Il s'abstint sur le conseil de son compère, après avoir constaté que l'aristocrate avait donné ses habits pour les faire sécher.

Le lendemain matin, après s'être assuré que l'inconnu était encore dans sa chambre, Auguste courut prévenir la municipalité. Un maréchal des logis et trois gendarmes furent immédiatement mandés et les quatre représentants de la force publique, sous la conduite de l'officier municipal Ricard, se rendirent à l'auberge du Grand Cerf. Paris était encore couché. Il s'éveilla, « comme en sursaut », quand les cinq hommes firent irruption dans sa chambre. On lui demanda s'il avait un passeport ou s'il avait servi. Il répondit négativement. Les gendarmes le sommèrent de se lever et de les

suivre au « bureau municipal ». Il déclara qu'il allait le faire, mais au même moment, il se tourna vers la ruelle, prit un pistolet à deux coups, caché sous le traversin, et « se brûla la cervelle en se mettant le bout du canon dans la bouche, ce qui causa un grand bruit ».

La mort fut instantanée. Le premier moment de stupeur passé, les gendarmes examinèrent le cadavre. C'était celui d'un homme de « cinq pieds, cinq pouces, figure basanée, yeux gris, front marqué de deux grains de vérolle, né patte, barbe bleue, cheveux noirs coupés de renvoy, forts sourcils noirs ». Sur le cadavre, entre la chemise et la peau, ils trouvèrent deux papiers. L'un était l'extrait de baptême de Paris, constatant qu'il était né le 12 novembre 1765.

Le second était son congé de licenciement de la garde du roi, en date du l'^'" juin 1792. Au dos de ce brevet on lisait ce qui suit :

« Mon brevet d'honneur. Qu'on n'inquiète personne. Personne n'a été mon complice dans la mort heureuse du scélérat de Saint-Fargeau. Si je ne l'eusse pas rencontré sous ma main, je faisais une plus belle action : je purgeais la France, du patricide, du régicide, du parricide d'Orléans.

« Les Français sont des lâches auxquels je dis :

Peuple dont les forfaits jettent partout l'effroi, Avec calme et plaisir j'abandonne la vie. Ce n'est que par la mort qu'on peut fuir l'infamie Qu'imprime sur nos fronts le sang de notre roi.

« Signé de Paris l'aîné, garde du roi, assassiné par les Français. »

On devine la surprise de Ricard et des gendarmes, lisant ces pièces. Ainsi donc, le hasard leur avait livré l'homme que la France entière recherchait, l'assassin du conventionnel Lepeletier! Toutes les autorités, gendarmes, juge de paix, officiers municipaux, rédigèrent à l'envi les procès-verbaux les plus circonstanciés, où leur émotion se peint d'une façon naïve.

En apprenant la mort de Tassassin, la Convention délégua deux de ses membres, Tallien et Legrand, pour s'assurer de son identité.

Ils arrivèrent à Forges le l^'^ février et firent leur entrée dans la paisible petite ville, dans un singulier équipage. Ils mirent pied à terre en arrivant aux premières maisons et s'acheminèrent vers l'auberge du Grand Cerf précédés d'un sapeur de la garde nationale parisienne, qui, comme un licteur antique devant les consuls, marchait gravement la hache sur l'épaule.

Le sapeur nommé Rocher, qui prétendait connaître Paris, reconnut, sans hésiter, le cadavre. L'enquête terminée, les conventionnels débattirent, un instant, la question de savoir si le corps ne serait pas ramené à Paris, traîné sur une claie, puis se décidèrent à le faire enterrer « avec ignominie ». Le cadavre nu fut attaché avec des cordes sur une brouette, porté par quatre citoyens jusqu'à l'entrée de la forêt et jeté dans un trou de six pieds (1).

Il est assez curieux de constater que malgré

(1) Auguste, pour prix de sa dénonciation, reçut les 1200 livres trouvées sur le cadavre, au lieu des 30.000 promises par la Convention.

les précisions et la concordance des détails, les contemporains refusèrent de croire à la mort de Paris. Louvet affirme qu'il n'y eut jamais de garde du roi de ce nom. Félix Lepeletier prétend tenir de source sûre que l'assassin de son frère mourut en Angleterre en 181/i. Mercier déclare « qu'on regarde comme un conte tout ce qui a été dit sur l'arrestation et sur la mort prétendue de l'assassin de Lepeletier ».

Si l'homme qui s'est suicidé devant les gendarmes, le 29 janvier 1793, à Forges-les-Eaux, n'était pas l'assassin du conventionnel, on se demande vraiment qui a pu machiner une telle mise en scène? Il faudrait admettre que les gendarmes et le municipal Ricard aient consenti à glisser les papiers du vrai Paris dans les poches du défunt et lui aient tiré un coup de pistolet dans la bouche pour le défigurer! Pourquoi? dans quel intérêt? Etaient-ils dupes ou complices? Tout cela est inexplicable et inexpliqué.

A toutes les époques, et même de nos jours, on a vu le public refuser obstinément, et sans motifs, de croire à des faits pourtant certains. C'est sans doute ce qui est arrivé pour le suicide de Paris.

Quoi qu'il en soit, il y a là un problème que les amateurs d'énigmes se sont posé maintes fois, mais, il faut bien le dire, sans l'avoir jamais résolu.

Un fait qui montre bien que le scepticisme était général, c'est qu'en 180/i, à la demande de Félix Lepeletier, alors exilé à Genève, la police

M. LEPELETIEK DE SALNT-FARGEAU 113

impériale rechercha Tassassin du conventionnel. Les procès-verbaux de ces recherches existent encore (I), mais elles furent infructueuses. Il est probable que quelque aventurier, désireux d'attirer sur lui les largesses royalistes, aura pris le nom de Paris. C'est ce que nous laisse entendre un ouvrage très curieux paru à la même époque sous le titre de Quelques observations sur le 11" tableau, ou faible monument élevé par un ami de la vérité à la mémoire de P. N. M. Deparis, garde du roi, m.ort à trente ans (2). Son auteur anonyme, qui devait être un parent ou un ami du meurtrier, ne doute pas un instant de son suicide.

Quand l'imagination publique, toujours amoureuse de mystère, est une fois éveillée, on ne sait à quelles fantaisies elle se laisse entraîner. Un érudit est allé jusqu'à prétendre que Lepeletier aurait été assassiné par des membres de sa famille. Il en trouve la preuve dans ce fait que des voleurs de grand chemin nommés Perrier ou Ferrier auraient déclaré, avant leur exécution à Evreux, s'appeler réellement Lepeletier de Saint-Fargeau. Ce seraient ces « gentilshommes » qui auraient tué le conventionnel et qui auraient inventé Paris et son suicide. Cette

(!) Voir l'Intermédiaire des chercheurs et curieux. Les articles conco ruant Lepeletier de Saint-Fargeau sont nombreux. Consulter la table.

(2) Bibliothèque nationale L n. .

Duval, dans ses Souvenirs de la Terreur, admet de sou côté qu'il y eut plusieurs faux Paris.

114 M. LEPELETIER DE SAINT-FAllGEAU

ingénieuse hypothèse s'évanouit devant cette constatation que seul Michel Lepeletier portait le nom de Saint-Fargeau qui était celui de son comté et que les autres Lepeletier, qui étaient fort nombreux (J) portaient tous des noms de terre ou de seigneurie.

La confession des condamnés d'Evreux prouva simplement ce qu'on savait déjà, à savoir que bon nombre de malandrins qui faisaient de la chouannerie s'attribuaient des origines qu'ils n'avaient point.

CJutto |»atrîotic|ue.

L'émotion causée par la mort de Lepeletier de Saint-Fargeau ne fut pas ressentie seulement par la capitale. Toute la France éprouva le même frisson de douleur et de colère et partout, même dans les villes où il n'était point connu personnellement, des fêtes civiques s'organisèrent en son honneur.

Le fait paraît aujourd'luii d'autant plus surprenant que les préoccupations du moment étaient plus angoissantes et auraient suffi à tout autre peuple. L'Europe entière combattait la France, la guerre civile était imminente II fallait de tous côtés faire face au danger. Mais la République naissante avait besoin de héros qu'elle pût glorifier et donner en exemple aux citoyens qui « volaient aux frontières ».

(1) Il y avait les Lepeletier de Rosambo, de Baupré, de Mortefontaine, les frères de Michel Lepeletier s'appelaient des Forts, de Mézille, etc.

De là ce culte rendu au « premier martyr de la liberté » ! Lepeletier de Saint-Fargeau fut (le mot n'est pas trop fort), le premier saint de la religion nouvelle !

Dès le 25 janvier, la Convention avait traduit le sentiment universel par un geste symbolique et théâtral. Amédée et Félix Lepeletier s'étant présentés à sa barre avec la jeune Suzanne, fille unique du régicide, âgée de dix ans et demi, l'assemblée, sur la proposition de Barère, l'avait à l'unanimité « adoptée au nom de la patrie » .

Félix Lepeletier, prenant alors l'enfant dans ses bras et « la tournant successivement vers les députés et les tribunes s'écria : « Ma nièce, « voici ton père, Peuple, voici ton enfant! «

Dans la même séance, la Convention avait ordonné « l'érection d'un monument en marbre pour transmettre à la postérité les traits de Michel Lepeletier, tel qu'il a été présenté aux yeux de ses contemporains dans son lit de mort ».

Le même jour, « le Conseil général de l'Yonne (1) » décidait qu'une cérémonie funèbre aurait lieu, le Zi février, dans la nef de l'église Saint-Etienne d'Auxerre et invitait les districts et les municipalités du ressort à célébrer des fètcs anologues.

La commune de Saint-Fargeau se signala par son zèle. La cérémonie qui y fut donnée, le 5 février, à l'instar de Paris, fut des plus curieuses.

(1) Le directoire du département.

Le cortège se forma devant le château « aux trois cris successifs de :

« Vive la République,

« Vive la liberté,

« Vive Tégalité laissant, entre eux, l'intervalle d'un silence profond. »

Derrière des tables de marbre, sur lesquelles étaient gravées des devises en vers et la déclaration des Droits de l'homme, venaient les autorités, puis un « Dez de marbre noir, aventuriné d'argent, surmonté dune urne cinéraire de bronze antique, ombragée par quatre cyprès ». Sur les faces du Dez étaient inscrits les noms de Lepeletier et de trois citoyens tués à la bataille de Valmy.

Après l'urne, venaient un drapeau et un « tableau rond traversé par un briquet ensanglanté. On y lisait les dernières paroles do Lepeletier sur lesquelles on apercevait des traces de sang ».

Enfin, apparaissait, porté par quatre citoyens, « un brancard drapé de blanc, entouré de guirlandes de cyprès. On y voyait le simulacre du corps de Lepeletier étendu sur un matelas pourpre et recouvert d'un linceul blanc, laissant apercevoir le galbe de son corps et les traces fraîches de sa blessure. »

Le cortège se rendit à l'église où se tenait, sur un piédestal, une jeune enfant, représentant la liberté, le bonnet rouge en tête, tenant de la main droite une couronne civique et de la gauche une pique surmontée du bonnet de la liberté.

Des discours furent prononcés et des struplies chantées par un coryphée. La jeune enfant, qui représentait la Uberté, parut alors s'animer, se leva et posa sur la tête de Lepeletier la couronne civique qu'elle tenait à la main en disant :

Digne républicain, reçois cette couronne,

La France te la doit, c'est moi qui te la donne.

Nous n'en finirions pas, si nous voulions raconter toutes les fêtes civiques données en l'honneur de Lepeletier de Saint-Fargeau. Toutes les sections de Paris, les villes d'Arras, Toulouse, Chaumont, Valenciennes, Dijon, Abbeville, organisèrent des cérémonies dans le goût de celle qu'on vient de lire. La garnison de Huningue eut une idée originale : « Une pierre sépulcrale fut posée au milieu d'une vaste enceinte et chaque soldat vint, en silence, aiguiser son sabre sur ce marbre blanchi. »

Tous les artistes de l'époque reproduisirent, à l'envi, les traits du martyr, la scène de l'assassinat ou l'exposition du corps sur la place Vendôme. Les estampes sont très nombreuses et quelques-unes d'un réel mérite artistique. Les portraits abondent (l); le meilleur fut gravé en couleurs, par Alix et fait partie de sa collection des grands hommes. Le plus exact est le physionotrace. Un certain nombre étaient des images populaires destinées à être répandues en province. r)avid fît une étude, d'après le cadavre, pour le Tableau qu'il projetait. Il fit aussi, de souvenir sans doute, un dessin très

(1) Cabinet des estampes.

curieux, mais dans lequel il paraît; avoir exagéré les particularités du modèle.

De tous ces portraits, de mérite inégal et tous dissemblables comme il arrive toujours en pareil cas, se dégage une silhouette suffisamment précise. Le régicide nous apparaît comme un homme mince, de taille moyenne et de tournure élégante. Son profil nettement découpé, son nez fortement busqué lui donnent une physionomie caractéristique qui no manque point de finesse et de distinction.

Les sculpteurs, de leur côté, se mirent à l'ouvrage. Desenne, sur Tordre des Jacobine, transforma un Miral)eau en Lepeletier! Le 21 février, Félix Lepeletier offrit à la Convention un buste de son frère dû au ciseau d'un jeune artiste, le citoyen Fleuriofc. David déclara qu'il était « très bien fait et parfaitement resseml)lant ». Sur sa proposition, il fut placé dans la salle des séances, à côté de celui de Brutus. La couronne que Vergniaud avait placée sur le front du cadavre, le 2/i janvier, fut posée sur le buste.

Un mois plus tard (le 29 mars), David offrait, à son tour, à la Convention, un grand tableau représentant le martyr de la liberté sur son lit de mort.

« Sur un lit de sangle (1), recouvert d'un matelas à carreaux blancs et bleus, était étendu le

(1) Cette description est extraite de l'ouvrage de M. Dey, Histoire de la ville et du cnmté de Saint-Fargeau. Elle fut rédigée en 182j par un artiste qui avait vu le tableau lors de l'exposition qui en fut faite.

corps, la tête à droite, les pieds et une partie des jambes allant se perdre à gauche dans la bordure. Sur le bas du cadavre était jeté un manteau de couleur sombre dont quelques plis tombaient jusqu'à terre. La tête pâle et calme était à demi renversée. Elle se présentait de profil et accompagnée d'un flot de cheveux en désordre portant quelques vestiges de poudre. La chemise toute sanglante et ouverte sur la poitrine laissait voir la plaie béante; la main droite, vue en raccourci, était ramenée vers cette plaie et le bras gauche pendait hors du lit. Une vive lumière venant d'en haut illuminait le visage et le buste. Le reste du corps se perdait dans une large demi-teinte. Sur le fond et au milieu était appendu à un clou un sabre sanglant de forme vulgaire, et une couronne de chêne. Sur le plancher, au dessous de la main pendante, se trouvait un papier sur lequel était inscrit le dernier vote de Lepeletier. »

En offrant son tableau, David avait prononce un discours qui donne une piètre idée de son talent oratoire. Il avait, pour expliquer l'allégorie de son tableau, supposé « un vieux père entouré de sa nombreuse famille » et disant : « Venez voir celui de vos représentants qui, le premier, est mort pour vous donner la liberté. » L'épée « suspendue par un cheveu » est le symbole des dangers que couraient Lepeletier et « ses généreux collègues ». La couronne est celle de l'immortalité « que la patrie tient prête pour chacun de ses enfants ».

La mort de Marat(13 juillet 1793) vint exalter encore la ferveur patriotique du culte rendu à Lepeletier de Saint-Fargeau. Désormais, les deux noms sont inséparables. Les bustes des deux martyrs, comme ceux de Rousseau et de Voltaire, sont placés dans les théâtres, dans les sections, aux Jacobins, à la Convention, dans la plupart des municipalités. Les cérémonies funèbres, les fêtes patriotiques recommencent. Les discours sont innombrables. Le style en est emphatique et boursouflé.

« Parais, Lepeletier » s'écrie un orateur en se tournant vers le buste du héros et comme s'il évoquait son ombre : « Parais, Lepeletier I Qui voudra t'accuser se love! Je prends acte du silence! »

A la Convention, les apostrophes au martyr de la liberté deviennent un lieu commun. L'une d'elles fut émouvante. Le 29 décembre 17U3, Hérault de Séchelles, qui se sentait gravement menacé par quelques paroles de Robespierre, monta à la tribune et s'efforça de conjurer l'orage :

« Comment serais-je assez vil pour m'abandonner à des liaisons criminelles, moi qui, dans le monde, n'ai jamais eu qu'un seul ami intime depuis l'âge de six ans. (Montrant le tableau de David). Le voilà! Michel Lepeletier, ô toi dont je ne me séparai jamais, toi dont la vertu fut mon modèle, toi qui fus en butte comme moi aux haines parlementaires, heureux martyr! J'envie ta gloire. Je me précipiterai comme toi pour mon pays au-devant des

poignard!^ liberticides; mais fallait-il que jo lusse assassiné par le poignard dun républicain! »

Hérault de Séchellcs fut sauvé pour cette fois, mais la haine de Robespierre veillait dans l'ombre. Impliqué sans motif dans le procès de Danton, il périt avec lui.

Laissons ces souvenirs tragiques pour revenir à Lepeletier de Saint-Fargeau. Plus le sang coulait et plus la République avait besoin de faire croire qu'elle ne faisait qu'user de représailles et plus elle rendait d'honneurs aux héros tombés pour la patrie! Marat, Beaurepaire, Basseville, Châlier, tour à tour, connaissent les honneurs du triomphe (I). Mais Lepeletier de Saint-Fargeau reste toujours « le premier martyr de la Révolution française ». Sous ce titre, une pièce de théâtre reproduit son assassinat et l'apothéose de ses funérailles. La rue Michel- Lecomte devient la rue Michel-Lepeletier. Elle s'appellera ainsi jusqu'en 180G. La ville de Saint- Fargeau, chef-lieu de district depuis 1790, veut perpétuer le souvenir de son bienfaiteur et obtient de porter son nom. La commune de

(1) Le 20 nivôse, an II (9 janvier 1794), la Commission des artistes organisait une fête en l'honneur de Lepeletier, Marat, Châlier et Beaurepaire dans l'église de la Sorbonne. On y chanta un hymne à l'Egalité, dont une strophe, au moins, mérite d'être sauvée de l'oubli :

Dans le sein de l'Egalité Existe la frugalité !

On est plus vigoureux.

Nos femmes en sont mieux.

Dansons la carmagnole, etc.

Berges, en Picardie, lait la même demande à la Convention.

Puis, apparaissent de nouvelles estampes populaires. La plus curieuse représente Marat et Lepeletier, chacun dans un médaillon, et en dessous Paris et Charlotte Corday.

Les tabatières, les enseignes, les objets de mode, les emblèmes patriotiques (1) reproduisent les traits des martyrs. Des bataillons de fédérés et une section de Paris prennent les noms de Lepeletier ou de Marat. Des parents les donnent comme prénom à leurs enfants.

Enfin, ini bon sans-culotte, nommé Paris, demande à ne plus s'appeler comme un infâme scélérat. Il prend le nom de Fabritius qu'il rend tristement célèbre comme grefïier du tribunal révolutionnaire.

Bref, c'est la gloire sous toutes ses formes!

I^lan «l'éducation nntioiiï^le.

Un dernier hommage, et des plus solennels, fut encore rendu, par la Convention, à Lepeletier de Saint-Fargeau.

L'instruction publique, si négligée par l'ancien régime, était une des questions que la Piévolution avait posées. Absorbées par les événements, la Constituante et l'Assemblée législative n'avaient pas eu le temps de la résoudre. Condorcet avait, cependant, au début de l'année 1792, soumis un projet qui, remanié

(1) Voir la collection du musée Carnavalet.

M. LEPELFTIER DE SATNT-FARGEAIJ 123

par 1p Comité, devait aboutir à, la création des écoleB primaires, secondaires, des instituts et des lycées.

Ce grand problème de l'éducation nationale, si vaste et si complexe, avait tenté Lepeletier de Saint-Fargeau. 11 médita son projet pendant qu'il présidait le Directoire du département de l'Yonne. Il le rédigea pendant le procès du roi. Nous avons vu que, le 20 janvier, il portait son manuscrit dans une poche de son habit.

Félix Lepeletier recueillit pieusement Toeuvre de son frère, et, pendant quelques mois, la tint secrète avec un soin jaloux. Il s'était contenté d'en révéler l'existence à la Convention, Autorisé, par décret, à en donner lecture, il attendait les ordres de l'Assemblée comptant bien que la gloire de son frère rejaillirait sur lui et servirait ses vues personnelles. Mais le 12 juillet 1793, Robespierre obtint de lui, pour vingt-quatre heures, le dépôt du précieux manuscrit, et le lendemain, par une sorte d'abus de confiance, dont Félix Lepeletier se plaignit amèrement, on donna publiquement lecture.

« Citoyens, avait dit Robespierre aux députés, vous allez entendre Lepeletier dissertant sur l'éducation nationale... En l'écoutant, vous sentirez plus douloureusement la grandeur de la perte que vous avez faite, et l'univers aura une preuve de plus que les implacables ennemis des rois, que la tyrannie peint si farouches et si sanguinaires, ne sont que les plus tendres amis de l'humanité, j)

Le plan d'éducation nationale de Lepeletier

de Saint-Fargeau e.'^t, en otTet, une œuvre philanthropique et humanitaire dans la plus belle acception du mot.

Chimérique par certains côtés, elle n'en est pas moins intéressante. Elle est un document précieux, non seulement des idées de l'auteur, mais surtout des tendances contemporaines dont elle n'est que l'expression. Elle mériterait, à ce titre, une étude approfondie.

Que voulaient-ils, tous ces hommes qui se présentent devant l'histoire les mains teintes de sang et dont quelques-uns nous font horreur? Ils rêvaient d'une patrie nouvelle, régénérée, dune république vraiment égalitairc, fondée sur les Droits de l'homme et dans laquelle les efforts individuels tendraient au bonheur commun. Sublime chimère, qu'ils ont cru atteindre et qui demeure le but inaccesible de l'humanité! Ils ne comprirent pas que des habitudes invétérées et des institutions séculaires ne se transforment pas en un jour. Apôtres d'une religion nouvelle, ils s'irritèrent de rencontrer des incrédules. Ils voulurent imposer ce qu'il fallait faire aimer, oubliant que la vérité ne se fonde pas plus par l'échafaud que par le bûcher.

Mais, ce qui frappe, au moins chez certains d'entre eux, c'est la conviction qu'ils font de grandes choses et qu'ils sont les sauveurs de la France et de l'humanité.

On la sent, cette foi généreuse, dans l'œuvre fie Lepeletier de Saint-Fargeau et c'est par là qu'elle s'impose, sinon à l'admiration, comme

le vuudrait Michelet, du moins au respect.

Selon lui, pour fonder la République, il faut former des républicains. La patrie a donc le devoir de modeler dès le jeune âge les intelligences et les caractères. L'éducation doit être obligatoire et nationale.

(i ^on objet sera de fortifier le corps des enfants, de le développer par des exercices de ijymnastique, de les accoutumer au travail des mains, de les endurcir à toute espèce de fatigue, de les plier au joug d'une discipline salutaire, de former leur cœur et leur esprit par des instructions civiles et de leur donner les connaissances qui sont nécessaires à tout citoyen, quelle que soit sa profession. »

Dans ce but, les enfants seront élevés en commun depuis l'âge de cinq ans jusqu'à VkgQ de onze ans pour les filles et douze ans pour les garçons. Ils seront ensuite remis aux parents libres de leur faire donner une éducation et une instruction supérieures.

Telles étaient les grandes lignes du projet de Lepeletier de Saint-Fargeau. Dans un esprit de réelle philanthropie, l'auteur s'efforçait de résoudre le problème du paupérisme en faisant contribuer chacun à l'éducation nationale en proportion de ses ressources, de telle sorte que les riches payaient pour les pauvres et que les nombreuses familles étaient élevées gratuitement.

Le défaut du projet saute aux yeux. Appliquant la maxime : « Tout pour l'Etat et par TEtat », il ne tient pas un compte suffisant de la

liberté individuelle. Trop imité de l'antique, il oublie qu'une institution possible dans une minuscule république comme Lacédémone no Test point dans un grand pays comme la France.

C'est un rêve généreux, mais une utopie irréalisable, comme VEmile de Jean-Jacques Rousseau ou la République de Platon. Elle répondait si bien aux tendances philosophiques et égalitaires de l'époque que l'on comprend l'enthousiasme avec lequel le projet lut accueilli.

Aujourd'hui encore, il est d'une lecture attachante et se recommande à l'examen de ceux qui cherchent, dans le passé, le grand enseignement de l'évolution des esprits. Le style est simple, clair, facile. Il a cette élégance et ce tour aisé qui donnent tant de charme à la langue du dix-huitième siècle. L'emphase révolutionnaire ne s'y fait pas sentir et l'on ne peut s'empêcher d'être surpris que l'œuvre ait pu être conçue et rédigée dans un des moments les plus tragiques de notre histoire par un homme qui était mêlé de si près aux événements !

Un détail mérite d'être signalé. Nous avons déjà constaté l'esprit de renoncement du richissime conventionnel. Il se manifeste une fois de plus dans son plan d'éducation nationale. Il propose, en effet, de convertir en écoles les palais « qui offensent lœil sévère de l'égalité. Ce dernier sacrifice servira, malgré lui peutêtre, le triste châtelain, actuellement oppressé de sa colossale demeure, depuis que l'affranchissement des campagnes a tari la source de son opulence ».

Le projet de Lepeletier de Saint-Fargeau fut adopté par acclamations.

Réaction.

Après le Capitule, la roche tarpéienne!

La réaction du 9 thermidor fut terrible. Secouant la sanglante tyrannie de Robespierre, le peuple se hâta de briser les idoles qui lui avaient été imposées. Tout lui parut odieux, jusqu'au souvenir de ceux qu'il avait adorés.

L'infortuné Lepeletier, dont le nom avait été cunlisqué abusivement par les terroristes, fut renversé de l'autel où il avait été élevé. Son culte servait les intérêts d'une faction politique. Il s'éteignit avec elle. L'honneur avait été excessif, l'oubli ne le fut pas moins.

Ses bustes furent brisés comme ceux do Marat, son nom fut proscrit, sa mémoire reniée, comme si l'idéologue qui, le jour de l'exécution du roi, faisait imprimer un projet d'abolition de la peine de mort, devait être confondu avec les hommes de sang de la Terreur.

Le 20 octobre 179/i, la Convention rapportait le décret par lequel eiic avait adopté son plan d'éducation nationale.

Le 27 pluviôse (15 février J795), elle le chassait du Panthéon avec Marat et, le 30 pluviôse, celui que la France entière avait conduit au « temple de gloire », était exhumé à 7 heures du soir en présence du seul « citoyen Soufflot, architecte du monument » et son corps était remis à Félix Lepeletier par le commissaire de police

Parot assisté de son greffier (1). Quel contraste entre cet enlèvement clandestin et l'apothéose du 2/i janvier 1793.

Les restes du premier martyr de la liberté furent transportés dans le parc de Ménilmontant qui entourait le château de ce nom et qui constituait, sous l'ancien régime, le fief de Chaumont. Il avait été acquis par Lepeleticr de Souzy au dix-septième siècle et n'était pas sorti de la famille. Les ombrages en étaient célèbres.

C'est au pied des arbres séculaires de son domaine que Lepeletier de Saint- Fargeau fut inhumé. Son tombeau se trouvait au Nord-Est de Icndroit où fut construite, quelques années plus tard, la première tour du télégraphe de Chappe (2).

En Fan X, Suzanne Lepeletier, devenue M'"*' de Mortefontaine, vendit l'hôtel de son père, rue Culture-Sainte Catherine (3), et, vers la même époque, le château de Ménilmontant. Le parc fut morcelé. Il n'en reste plus qu'une faible partie qui perpétue le souvenir du conventionnel sous le nom de lac Saint- Fargeau (fi).

Que devint, à cette époque, le corps du ré-

(1) Marat fui nxhutné quelques jours plus tard, le 8 ventôse, et son cercueil déposé dans le cimetière Sainte- Cieneviève, dont iemplacement est recouvert par le pavé do la placr', Saint-Etienne du Mont. C'est là, d'après M. L^notrc, que doit encore se trouver le corps de l'ami du peuple.

(2) Voir Labédoyère.

(3) Elle vendit aussi la 1res importante bibliothèque de Lepeletier qui était grand amateur de livres rares. Le catalogue en existe encore.

(4) Ce lac ne fut creusé qu'en 1853.

gicicle? Quelques personnes croient quil fut abandonné et des recherches ont été faites à plusieurs reprises pour retrouver son tombeau (1). Elles sont toujours restées infructueuses.

S'il faut ajouter foi à la plaque mortuaire qui se trouve dans la chapelle du château de Saint- Fargeau et qui commence par ces mots : Ici, repose, etc., c'est dans sa « colossale demeure » de r Yonne que le conventionnel aurait trouvé son dernier asile.

Toutes les vraisemblances sont en faveur de cette opinion. Aucune certitude n est cependant permise, M"'<^ de Mortefontaine, royaliste ardente, ayant voué à l'oubli la mémoire de son père et caché tout ce qui le concernait.

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